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Maures et chrétiens à Grenade 1492-1570

De
288 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 167
EAN13 : 9782296345188
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MAURES ET CHRÉTIENS À GRENADE

1492-1570

Collection Histoire et perspectives méditerranéennes dirigée par lean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Hannattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours. Déjà parus

Andréas Tunger-Zanetti, Provinces et métropoles:la communication entre Tunis et Istanbul (1860-1913),1996. Germain Ayache, La guerre du Rif, 1996. Belkacem Recham, Les musulmans algériens dans l'armée portugaise (1919-1945), 1996. Souad BAKALTI, afemme tunisienne au temps de la colonisation, 1996. L Rabeh SEBAA,L'arabisation dans les sciences sociales, 1996. Samya EL MACHAT, Etats- Unis et le Maroc, Le choix stratégique (1945Les 1959), 1997. Samya EL MACHAT, es Etats- Unis et la Tunisie, De l'ambiguïté à l'entente L (1945-1959), 1997. Samya EL MACHAT, es Etats- Unis et l'Algérie, De la méconnaissance à la L reconnaissance (1945-1962), 1997. François GEORGEON Paul DUMONT(dir.), Vivre dans l'Empire ottoman. et Sociabilités et relations intercommunautaires, 1997. René TEBOUL,L'intégration économique du bassin méditerranéen, 1997. Ali Ben HADDOU,Maroc: les élites du royaume, 1997. Hayète CHERIGUI, a politique méditerranéenne de la France: entre diL plomatie collective et leadership, 1997. Saïd SMAIL,Mémoires torturées, un journaliste et écrivain algérien raconte, 2 volumes, 1997. Mohammed REBZANI, a vie familiale des femmes algériennes salariées, L 1997. Chérif MAKHLOuF,Chants de liberté. Ferhat la voix de l'Espoir. Textes berbères et français, 1997. Mustapha HOGGA, ensée et devenir du monde arabo-islamique. P Valeurs et puissance, 1997. François CLÉMENT, ouvoir et légitimité en Espagne musulmane à l'époP que des taifas (Vè - XIè). L'imamfictij, 1997. Michel CATALA,Les relations franco-espagnoles pendant la deuxième guerre mondiale. Rapprochement nécessaire, réconciliation impossible, 1939-1944, 1997.

@ L'Harmattan,

1997

ISBN: 2-7384-5656-1

Catherine

Gaignard

MAURES ET CHRÉTIENS
" A GRENADE

1492-1570

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y IK9

A V ANT-PROPOS
La version première de ce travail de recherche a été présentée sous la forme d'une thèse de 689 pages dactylographiées dans le cadre d'un Doctorat de Troisième Cycle en Etudes ibériques, à l'Université de Paris IV-Sorbonne, le 25 novembre 1986. Son titre était: "Un siècle de coexistence entre Maures et Chrétiens dans les territoires grenadins (1470-1570), d'après les sources espagnoles ". TI fallait, pour l'édition de cet ouvrage, envisager une refonte et une réduction qui n'affectent ni la qualité ni la finalité de la recherche initiale. Deux possibilités s'offraient: soit une réécriture totale - en tenant compte des éventuels apports sur la question pendant la dizaine d'années écoulées soit la plus grande fidélité possible au travail de thèse. C'est, par éthique, cette seconde solution que nous avons retenue. Les seules modifications apportées concernent les citations qui figuraient, en espagnol, dans la thèse et qui ont été traduites et, parfois, raccourcies. Par ailleurs, afin d'obtenir la réduction nécessaire, nous avons supprimé la première partie de l'ouvrage concernant la période 1470-1492. Nous l'avons remplacée par une introduction synthétique permettant au lecteur de mieux cerner la situation à la veille de la chute de Grenade. Enfin, dans un même souci d'allégement, nous avons dû envisager le retrait de l'Appendice Documentaire qui posait de gros problèmes de reproduction. Ces quelques aménagements n'ont en rien altéré l'esprit de notre démarche à propos de l'évolution des conditions d'existence des Mudéjars, puis des Morisques dans les territoires grenadins jusqu'en 1570. Nous avons essayé de démontrer le glissement de la coexistence pacifique à l'intolérance, en passant par une phase de " Convivencia" chaotique pour aboutir à une rupture totale entre les deux communautés. L'originalité de notre étude tient essentiellement aux matériaux que nous avons utilisés. Les chroniques de l'époque ne nous donnant qu'une approche assez vague des relations entre Maures et Chrétiens, nous avons eu recours aux documents officiels espagnols à caractère juridico-politique tels que les trêves, les capitulations, les pragmatiques et cédules royales qui furent les déterminantes légales du vécu d'alors. Certaines correspondances, soit d'ordre privé, soit entre de hauts fonctionnaires et les souverains castillans nous ont fourni également de précieuses informations. Plusieurs relations de voyages dues à des étrangers ont constitué un complément idoine. Enfin, grâce au dépouillement d'un très grand nombre de pièces d'archives provenant, pour la plupart, de la Chancellerie Royale de Grenade, nous avons obtenu de notables précisions sur la question foncière. En nous appuyant sur une analyse puis une confrontation de ces différentes sources, nous avons envisagé, pour cette période, son aspect politique, social, économique, démographique, foncier et religieux à l'exclusion de toute approche métaphysique.

7

Nous tenons à adresser nos remerciements à ceux qui nous ont permis de mener à bien ce travail, tout particulièrement à Monsieur le Professeur Michel Darbord qui a assuré la direction de notre thèse et nous a prodigué ses encouragements et de précieux conseils, à dona Carmen Martinez Loscos à qui nous devons d'avoir pu exploiter toutes les ressources de l' Archivo de la Real Chancilleria de Grenade. Notre reconnaissance s'exprime, également, envers le personnel des différents Départements de la Bibliothèque Nationale de Paris, de la Bibliothèque de la Sorbonne, de l'Institut d'Art et d'Archéologie de Paris, des Archives Municipales de Malaga et de Grenade, des Archives de l'Alhambra et de la Cathédrale de Grenade, où nous avons été renseignée et guidée avec une compétence et une gentillesse extrêmes. Nous ne saurions oublier, non plus, tout ce que nous devons au Service photographique de la Bibliothèque Nationale de Paris qui a autorisé la reproduction des hors-textes, à Monsieur le Professeur Jean-Rémy Mantion qui nous a permis de surmonter les arcanes de l'informatique et à Monsieur le Professeur Edgar Weber sans qui cet ouvrage n'aurait pu voir le jour. Que tous trouvent ici l'expression de notre sincère gratitude.

Enfin, notre vœu le plus cher est que le lecteur s'enthousiasme - comme
nous-mêmes - pour cette période si attachante de l'histoire d'Espagne. Nous aimerions qu'il pénètre dans cet univers grenadin encore si proche de nous, car, à Grenade, présent et passé se fondent dans une parfaite symbiose. Dans cette merveilleuse cité, nous avons encore l'impression que ces Maures, puis ces Morisques qui durent partir en 1570, sont toujours là, dans les tours dorées de l'Alhambra ou dans les rues tortueuses de l'Albaicin. Ainsi que l'écrivait Federico Garcia Lorca dans Impresiones:
" Tout nous révèle une. atmosphère d'angoisse infinie, une malédiction orientale qui tomba sur ces rues...Partout, il y a des évocations atabes. TI y a des blessures dans les . pIerres... "

Nous terminerons avec ce souhait exprimé par le Parti Andalou lors du 502ème anniversaire de la chute de Grenade, souhait retranscrit dans le journal ABC du lundi 3 janvier 1994: "Que le 2 janvier soit considéré comme un jour de rencontre des trois cultures et des trois religions pour la paix, la compréhension et la concorde entre tous les hommes" .

INTRODUCTION
Dans le second quart du XTIle siècle, un prince arabe, Muhammad Yusuf b. Nasr, profitant des luttes intestines qui affaiblissaient le pouvoir almohade1, installa la dynastie nasride sur des terres qui allaient constituer le royaume de Grenade. Ce royaume n'avait qu'une faible étendue puisque, au moment de sa fondation, " dans ses plus grandes dimensions, il mesurait 180 kilomètres de l'ouest à l'est et 75 kilomètres de ses frontières terrestres à la Méditerranée ,,2. Peu à peu, du fait de la Reconquête, il vit sa superficie diminuer de façon marquée. A la suite de la prise de Tarifa par les Chrétiens puis de celle d'Algésiras en 1344, il perdit le contrôle du détroit et une partie de sa façade maritime. Au XVe siècle, les pertes de Gibraltar en 1462, d'Archidona en septembre de la même année, et, enfin, d'Antequera amputèrent sérieusement son territoire. Cependant, bien que le royaume grenadin n'occupât qu'une superficie relativement modeste, il jouissait, dans la seconde moitié du XVe siècle, d'une situation économique particulièrement florissante et il était remarquablement organisé sur le plan administratif. Ainsi, il était découpé en trois" Coras ", elles-mêmes partagées en trente-trois" climas ": " Les cités de Grenade, Malaga et Almeria qui, auparavant, avaient été les capitales d'autant d'autres états indépendants étaient devenues les villes les plus importantes de trois " galiatos" - appelés également" coras" ou provinces eux-mêmes subdivisés en districts plus petits ou " climas " dont certains étaient désignés également sous le nom de " taas "... "3. Dans tout le royaume on constatait une forte densité de population installée dans des centres urbains prospères.

1

Nom d'une dynastieberbèrequi détrônacelle des Almoravides,tout d'abord en Afriquedu

Nord, puis, en Espagne, au XIIe siècle. En 1212, les Almohades furent vaincus par les Chrétiens à Las Navas de Tolosa. Cette écrasante défaite sonna le glas de cette dynastie. L'empire sombra presqu'aussitôt dans le désordre et éclata en émirats indépendants, tant au Maghreb qu'en Espagne.
2

Henri Terrasse, Islam d'Espagne,une rencontrede l'Orientet de l'Occident, Paris, 1958,
Francisco Simonet, Descripcion del reino de Granada bajo la dominacion de los Naseritas,

p.203.
3

p.23-24.

9

Mais l'agriculture était aussi une source de richesse non négligeable car, à l'exception de la zone âpre et semi-désertique des Alpujarras et de l'extrémité est du royaume au sol aride, l'ensemble des terres pouvait être utilisé pour la culture des céréales ou de l'olivier. Dans la Vega, dans la Campina ainsi que dans les districts situés au nord-est de Grenade poussaient aussi le blé, l'orge et le mil. Toutefois la richesse la plus importante était liée à l'élevage du ver à soie et à la confection des soieries qui faisaient vivre, dans l'aisance, maints artisans et commerçants: "Rien qu'à Almeria, on comptait cent métiers pour la fabrication du brocart et huit cents pour le tissage de la

soie ,,1.

Ces riches tissus étaient, d'ailleurs, d'une qualité exceptionnelle et n'avaient pour rivaux que ceux qui provenaient d'Irak. Enfin un autre atout majeur du royaume de Grenade était sa très importante façade maritime facilitant les échanges commerciaux. Pour garantir toutes ces activités, les souverains nasrides devaient, à tout prix, préserver l'intégrité des frontières et épargner, à leur royaume, les vicissitudes de la guerre. Pour ce faire, ils adoptèrent une double politique: défensive et diplomatique. Certes il fallait que le royaume de Grenade fût un état fort, capable de

résister - quand elles surviendraient - aux attaques de leur remuant voisin
castillan.

Pour cela, dès la seconde moitié du XIVe siècle - en particuliersous le
règne de Muhammad V (1354-1391) - on construisit ou on fortifia de nombreuses forteresses sur la " Frontière". Ces actions furent poursuivies au XVe siècle grâce à des contributions financières exceptionnelles demandées aux Grenadins. Celles-ci, d'ailleurs, permirent non seulement d'effectuer les travaux de défense mais aussi d'assurer la formation et l'entretien d'une armée compétitive. Cependant, les princes nasrides sachant que seule une paix durable serait toujours la meilleure solution pour leur royaume prirent, dans ce but, de solides garanties en signant des trêves successives avec les souverains castillans. Ces trêves procuraient aux deux partenaires une paix "officielle". Pendant la durée de la trêve les frontières des états signataires ne devaient pas être violées et les populations pouvaient ainsi jouir, durant un certain temps, d'une relative tranquillité. Cette politique des trêves ne fut pas une innovation et une exclusivité des souverains nasrides car les relations entre Maures et Chrétiens observaient déjà ce modus vivendi depuis des siècles.

I

Rachel

Arié, L'Espagne

musulmane

au temps des Nasrides

(1232-1492),

Paris,

1973,

p.355.

10

Toutefois les trêves granadino-castillanes prirent un caractère spécifique du fait de l'attitude de Mohammed Ibn Al-Ahmar. Cet émir, fondateur du royaume nasride, se comporta vis à vis de la Castille en jouant à fond la " carte" chrétienne. Non seulement il signa, en 1246, une trêve avec Ferdinand TII de Castille mais il accepta de devenir son vassal et de lui payer tribut. TIs'inscrivait, ainsi, parfaitement dans la structure féodale chrétienne et n'était plus l'ennemi à abattre mais le seigneur fidèle dévoué à son suzerain. C'est à ce titre qu'il aida, en personne, contre ses coreligionnaires, le roi de Castille pour la reconquête de la Basse-Andalousie: "Et, lorsque en 1252 Ferdinand TII le Saint mourut, Mohammed Al-Ahmar prit le deuil comme tous les grands vassaux de la Couronne et cent cavaliers maures en deuil assistèrent aux obsèques ,,1. Aussi, le successeur de Ferdinand III, Alphonse X, autant pour des raisons stratégiques que pour récompenser la loyauté de l'émir nasride envers son père, prorogea la trêve de 1246 qui eut une durée exceptionnelle de vingt années. Par la suite, les trêves devaient se succéder avec un temps d'application assez bref, souvent d'un an, généralement de trois, sans excéder cinq ans. Pourtant, en 1454, lorsque Enrique IV accéda au trône de Castille, ses premières actions d'éclat consistèrent à " correr" et à " talar ", c'est-à-dire à pénétrer de force dans les terres grenadines. Soudain un esprit de croisade paraissait souffler sur la Castille et l'on aurait pu croire que le nouveau souverain allait s'engager à fond dans l'entreprise de Reconquête. A l'évidence, ces incursions castillanes avaient davantage le caractère d'un début d'hostilités ouvertes que celui de simples " correrîas ,,2. TIest vrai que la prise de Constantinople par les Turcs venait de plonger l'ensemble du monde chrétien à la fois dans la consternation et dans un état de haine viscérale contre l'Infidèle. De surcroît, Enrique IV obtint du nouveau pape, Calixte III, plusieurs Bulles d'Indulgences pour une" Guerre Sainte" contre le royaume grenadin, en date du 20 et du 22 avril 1455, puis du 14 avril 1456. Le souverains Pontife avait été si enchanté par les agissements du monarque castillan qu'il le considérait comme" le meilleur de tous les rois qui régnaient alors dans la Chrétienté ,,3. En son honneur, il bénit les traditionnels" ensis et gale rus " - l'épée et le chapeau - qui furent remis, solennellement, à Enrique IV, à Madrid, par Mosén Pedro Roldan, le propre neveu de Calixte III.
Terrasse, op. cit., p.176. Mosén Diego de Valera nous donne une excellente vision synthétique du déroulement cC ces "Correrfas". Voir Cr6nica de Enrique IV, chap. XVI, p.55. 3 Alonso del Castillo, Sumario e Recopilaci6n..., p.108.
2
I

11

Pourtant, à la stupéfaction générale, au lieu de déclencher la guerre et de poursuivre son avancée en terre musulmane, mettant ainsi un terme définitif à l'ère des trêves, Enrique N se ravisa et signa, en 1456, un pacte d'alliance avec l'émir de Grenade, Sa' d. Cet accord scandalisa la Papauté: " A leur arrivée à Rome, les ambassadeurs du souverain castillan trouvèrent le Pape et le Collège des Cardinaux profondément choqués car ils avaient su que ce monarque, par cupidité, ayant reçu des compensations financières, venait de signer un traité de paix avec le Roi de Grenade alors qu'il était si nécessaire que les Maures fussent combattus et vaincus de partout "I L'indignation de Rome n'empêcha pas Enrique N de conclure une nouvelle trêve, le 30 octobre 1457, engagement qui procurait à la Castille la coquette somme de 12000 doblas par an. Cette trêve fut suivie par une autre, signée le 3 avril1460 et promulguée - par ordonnance royale -le 30 juin de la même année. Mais à l'avènement du nouveau sultan, Abu'l-Hasan, l'attitude du souverain castillan devint fort équivoque. C'est ainsi qu'en 1464 il accepta une nouvelle trêve avec le souverain nasride. Cette décision fut notifiée à toutes les villes de la " Frontière" par lettre du 14 mars 1464: " J'ai accordé une trêve au roi du royaume de Grenade et à tous ses chevaliers, pour une durée d'un an, afin que, pendant cette période, tous mes vassaux et sujets puissent pénétrer en toute liberté et sécurité dans le dit royaume de Grenade et qu'il en soit de même pour les Maures du dit royaume qui pourront circuler dans mes états dans les mêmes conditions afin qu'ils puissent commercer les uns avec les autres comme par le passé ,,2. Cependant, dans le même temps, très exactement le 22 juin 1464, Enrique N - dans une ordonnance prise à Madrid - jetait l'anathème sur les Maures du royaume de Grenade, ennemis de notre" Sainte foi Catholique". De plus, il rappelait à ses sujets qu'ils bénéficieraient des mêmes indulgences plénières en allant se battre contre les Maures de Grenade qu'en partant lutter, au loin, contre les Turcs ainsi que le demandait la Bulle de Croisade de Pie II.

Zurita, Anales de Aragon, UV, Zaragoza, 1668, folio 43 verso et folio 44 recto. Cette lettre est conservée aux Archives Municipales de Murcie. Elle est publiée par Juan Torres Fontes, documentaci6n complementaria, nOXXXIII, p.500-502 in Estudia sobre la Cr6nica de Enrique N, Murcia, 1946.
2

1

12

Dans une nouvelle ordonnance prise à Ségovie le 6 août 1464, le souverain castillan réitérait les mêmes argumentsl. Les termes en étaient, toutefois, plus précis que précédemment et, surtout, plus virulents. Ce document contenait l'interdiction royale, pure et simple, pour tous les sujets castillans, de participer à la Croisade contre les Turcs que projetait la Papauté. En feignant de centrer les efforts de croisade de la Castille sur Grenade, Enrique N rejetait ainsi toute contribution, en hommes et en argent, à la lutte contre les Turcs, tout en conservant l'auréole du souverain chrétien luttant pour la foe. On aurait alors pu croire que l'invasion du royaume grenadin était imminente et qu'Enrique N n'hésiterait pas à rompre la trêve signée quelques mois plus tôt ou, dans le meilleurs des cas, pour rester fidèle à la parole donnée, attendrait que cette trêve arrivât à son terme. Or, il n'en fut rien: tout au contraire, au printemps 1465, Enrique N donna tous pouvoirs à Alonso de Lison, Commandeur d'Aledo et son homme de confiance dans la région de Murcie, pour conclure avec le sultan Abu'lHasan une nouvelle trêve3. U y eut, ensuite, reconduction systématiquedu traité existant jusqu'à la fm du règne d'Enrique IV et seule sa mort, en décembre 1474, invalida les accords en vigueur. Quand Isabelle la Catholique fut proclamée reine de Castille dans l'église Saint-Martin, à Ségovie, le 13 décembre 1474, son vœu le plus cher aurait été de mener à bien ce combat ultime contre l'Infidèle sur le sol grenadin. Cependant, la Castille, même si elle le souhaitait, n'était pas encore en mesure de s'opposer militairement au royaume nasride qui, entre les mains d'Abu'lHasan, n'avait cessé de se fortifier. Par ailleurs, des problèmes graves se posèrent au début du règne d'Isabelle: les prétentions de la "Beltraneja" et l'imminence du danger portugais. Us fragilisaient la Castille et, en même temps, l'incitaient à garder dans l'immédiat une ligne de frontière sud aussi saine que possible. Les souverains castillans ne pouvaient se permettre de rester longtemps sans la protection d'une trêve s'ils ne voulaient pas courir le risque de graves accidents frontaliers. C'est pourquoi, dès le 30 janvier 1475 - soit seulement quelques semaines après le décès d'Enrique N - les Rois Catholiques donnaient les pleins pouvoirs au Comte de Cabra afin de conclure une nouvelle trêve avec le royaume de Grenade4. Cette situation cruciale est rapportée par Pulgar qui précise:

I 2

Archivo Municipal de Murcia, Cartulario Real, 1453-1478, folio 173 verso et 174 recto. Eloy Benito Ruano, "Granada 0 Constantinopla", Hispania, n020, 1960, p.267-314.

3

Lettre du 28 mai 1465 d'Enrique IV à Abu'l-Hasan, écrite depuis Salamanque.Cf. Juan Turnbo de los Reyes Cat6licos, Archivo Municipal de Sevilla, I, folio 5 verso.

Torres Fontes, "Las relaciones castellano-granadinas desde 1475 a 1478", Hispania, n022, 1962, p.187.
4

13

"Le Roi et la Reine, après leur avènement, considérant qu'il ne fallait engager une guerre que pour la foi et la sécurité du royaume, eurent aussitôt le désir de conquérir le royaume de Grenade pour éliminer de toutes les Espagnes la souveraineté des Maures et le nom de Mahomet. Mais l'entreprise était ardue et, comme ils étaient fort occupés par la guerre contre le Roi de Portugal et par la mise en ordre des affaires de Castille, ils ne purent mener à bien leur dessein dans l'immédiat. C'est pourquoi ils conclurent une

trêve avec les Maures "t
TIconvient de souligner que si la signature de trêves n'avait posé aucun problème lors des règnes précédènts, toutes celles qui seront conclues par les Rois Catholiques donneront lieu à des négociations longues et difficiles. Pourtant les souverains castillans s'étaient entourés des meilleures garanties en choisissant comme plénipotentiaire le comte de Cabra qui était un homme avisé et un fm politique. TIjouissait d'une grande considération à la cour nasride et même entretenait des relations d'amitié avec Abu'I-Hasan2. Toutefois, malgré la personnalité du représentant de Castille, les négociations traînèrent en longueur et la première trêve entre les Rois Catholiques et le sultan grenadin ne fut établie que le 20 juin 1475 et pour une durée d'un an seulement. En juin 1476, un nouveau traité fut signé, corroborant et prolongeant les accords existants pour une autre année4. Mais ces trêves n'offraient que des garanties de plus en plus illusoires face aux exactions de plus en plus fréquentes, exactions commises, d'ailleurs, par les deux parties. Certes, le processus même des" Correrias" - ces incursions en terre ennemie afin de voler ou de tuer du bétail, de faire quelques prisonniers ou de brûler les récoltes5 - avait toujours existé et était même considéré comme légal

1

Pulgar, Cr6nica d£ los Reyes Cat6licos, t.II, chap. CXXVI, edici6n Juan de Mata

Carriazo, Madrid, 1943, p.3.
2

C'est en ces termes qu'Abu'I-Hasan écrivait au comte de Cabra le 28 juillet 1475: "Au noble chevalier, au loyal don Diego Fernandez de C6rdoba, Comte de Cabra, Vicomte d'Iznajar...l' amitié que nous avons pour vous est notoire et nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour vous être agréable...". Voir également un ensemble de lettres fort amicales, adressées par le sultan grenadin au comte de Cabra, qui fit l'objet d'une communication de l'illustre arabisant Hartwig Derembourg lors du sixième Congrès International de Leyden en 1883, in Mélanges Orientaux, septembre 1883, p.1 et suivantes. 3 Juan Torres Fontes, op. cit. supra note 4, p.191.
4 5

Ibid., p.194.
L'expression "carrer la tierra" que l'on retrouve chez tous les chroniqueurs de l'époque était
de celle de "talar e quemar los panes" qui insistait sur la destruction

souvent accompagnée des récoltes.

14

car il n'y avait pas rupture de la trêve à condition que 1'" agression" n'excédât pas une durée de trois jours1. il s'agissait, alors, d'actes isolés perpétrés par de petits groupes d'individus qui, franchissant la frontière, commettaient leurs" coups de mains" le plus rapidement possible afin de déjouer la réaction de l'adversaire et, surtout, sans violer la législation en vigueur. Certes, il y avait eu, parfois, quelques" corredas" qui mobilisaient un plus grand nombre d'hommes sous la conduite d'un véritable chef de guerre dans le but précis de causer des dommages plus importants à l'autre, voire même de s'emparer d'une place forte limitrophe2. Mais la riposte ne se faisait pas attendre et la place forte qui venait d'être prise était aussitôt récupérée par ses premiers occupants. Par contre, à partir de 1477, toutes les escarmouches frontalières prirent une ampleur inquiétante: c'est ainsi qu'en février, Malique Alabez, neveu d'Abu'l-Hasan, franchit la frontière avec mille cinq cents" lances ". Plus grave encore fut, en avril1477, l'attaque suivie de la prise et de la destruction de Cieza par le sultan nasride à la tête de quatre mille cavaliers et trente mille fantassins. Après cette action militaire, Abu'l-Hasan emmena en captivité à Grenade" plus de deux mille hommes, femmes et enfants "3. Par l'importance des moyens engagés et du butin réalisé, il s'agissait là d'un véritable acte de guerre et non plus d'une simple" correrfa". D'ailleurs, la Couronne ne s'y trompa pas. Dans une lettre du 20 avril 1477, Isabelle la Catholi~ue dénonça" les grands maux et malheurs" dont ont été victimes ses sujets et demanda une enquête officielle qui fut confiée à Pedro de Barrinuevo et au "Licencié" Anton Martinez de Cascales, du Conseil Royal, afin de déterminer les dommages subis et d'obtenir réparation5. Puis, dans une autre lettre du 28 avril 1477 adressée aux habitants de Murcie, la reine exprime clairement son souci de rendre justice à ses sujets
Bermûdez de Pedraza, Historia Eclesiastica, folio 143 verso. Ce fut notamment le cas lorsque le Connétable don Miguel Lucas de Iranzo s'empara en 1471 des forteresses de Cambil, Alhabar et Arenas. Cf. HecMs deI Condestable don Miguel Lucas d£ lranzo, édition de Juan de Mata Carriazo, Espasa-Calpe, 1940, chap. XLVll, p.462.
2
3

1

Hernando de Baeza, Las casas que pasaron entre los reyes d£ Granada d£sde el tiempo d£l

rey Juan d£ Castilla, segundo d£ este nombre hasta que los catholicos reyes ganaron el Reyna de Granada in Relaciones de los ultimos tiempos del Reina d£ Granada, Sociedad œ Bibli6filos espafioles, Madrid, 1888, p.13. Ces données sont corroborées par divers documents des Archives Municipales de Murcie et par Bermudez de Pedraza, op. cit., folio 143 recto, qui nous précise la date exacte -le 6 avril - et mentionne la perte d'un important butin constitué de bétail. 4 Juan Torres Fontes, Don Pedro Fajardo, Ad£lantado Mayor del Reina d£ Murcia, Madrid, 1953, p.289. 5 Archivo Municipal de Murcia, Cartulario Real, folio 261 recto/verso: "los Reyes Cat6licos a Pedro de Barrinuevo y Ant6n Martinez de Cascales: Poder para investigar los hechos ocurridos por la entrada del Rey de Granada, en Madrid, 201lV/ 1477"

15

mais affirme aussi que" ces dommages qui ont été causés à Cieza Rar le roi de Grenade constituent une rupture de la trêve qui avait été conclue" . Cependant, la Castille n'étant pas encore prête militairement pour une riposte et un déclenchement ouvert des hostilités, les Rois Catholiques - à leur corps défendant - mandatèrent encore le comte de Cabra pour négocier une nouvelle trêve d'un an, en juin 1477. TIfallut, d'ailleurs, toute la diplomatie du Comte pour réussir à obtenir la signature du sultan2. Et, lorsque le traité, à son tour, arriva à son terme, les négociations pour une nouvelle trêve, en 1478, faillirent ne jamais aboutir. Les Rois Catholiques mettaient, en effet, comme condition première le paiement par le souverain nasride d'un" tribut", clause tombée en désuétude depuis des lustres. Abu'l-Hasan refusa et répondit avec hauteur et avec une certaine outrecuidance" qu'à Grenade on ne battait plus monnaie pour payer tribut mais pour forger des lances, des flèches et des armes afin de défendre le royaume ,,3. Les souverains castillans durent renoncer à leurs prétentions et acceptèrent de signer la trêve sans la compensation matérielle escomptée. Par contre, ils obtinrent que ce traité soit d'une durée de trois ans. Mais comme les relations entre les deux royaumes devenaient de plus en

plus tendues, cette trêve de 1478 - qui fut, d'ailleurs, la dernière - s'avéra
totalement inopérante. Au cours des années 1478, 1479, 1480, les incidents de frontière ne cessèrent de se multiplier. Pour la seule période du 7 mai 1479 au 31 décembre de la même année, nous possédons une source précieuse de renseignements grâce au Livre des Actes Capitulaires de Jaén4. Nous avons ainsi connaissance de ces exactions qui avaient lieu, pratiquement, au quotidien et qui entraînèrent, pour les Chrétiens, enlèvements, vol de bétail ou mort d'hommes. Dans le même temps, les Chrétiens commettaient, d'ailleurs, en terre musulmane, des actes tout aussi répréhensibles ainsi ~u' en témoignent, par exemple, les doléances de la bourgade maure de Cambil . Désormais, avec un inquiétant crescendo dans la fréquence et dans les moyens mis en œuvre, Castillans et Grenadins s'employèrent à s'emparer de points clés sur la Frontière sans se soucier le moins du monde des accords de paix existants.
1

Archivo Municipal de Murcia, Cartulario Real, folio 259 recto: "Dona Isabel al Concejo Alonso de Palencia, Crdnica de Enrique IV, Madrid, 1908, p.440-441.

de Murcia lamentando los dalloS ocasionados por el Rey de Granada".
2

3

Ces faits nous sont rapportés dans une chroniqueanonyme castillane du milieu du XVIe

siècle: Historia de la Casa Real de Granada, in Juan de Mata Carriazo, En la Frontera œ Granada, Séville, 1971, t.I, p.181. 4 TIs'agit du seul registre capitulaire du XVe siècle conservé en Espagne. Nous en trouvons plusieurs extraits dans En la Frontera de Granada, t.I, en particulier p.241, 244-45, etc... 5 Ibid., p.256-257.

16

Si la [matité même des trêves - le respect des frontières et la sécurité des personnes et des biens - était devenue lettre morte, il en était de même d'un de ses corollaires: la liberté des échanges commerciaux. On était alors fort loin de la politique de libre-échange pratiquée au temps des trêves du règne d'Enrique IV, dans les années 1465-1466, lorsque Abd Al-Basit, lors de son séjour dans le royaume de Grenade, soulignait la prospérité économique due" à une paix stable entre les Musulmans et les Infidèles de ces régions si bien que les marchands pouvaient aller et venir ,,1. d'un pays à l'autre et commercer en toute liberté Cette situation existait encore au début. du règne des Rois Catholiques mais, à partir du moment où les trêves perdirent de leur efficacité, la politique économique de la Castille changea et devint protectionniste. Le 4 juillet 1477, par ordonnance royale, Isabelle notifia à tous ses sujets que, désormais, toutes les marchandises en provenance du royaume de Grenade seraient taxées. Tout individu - marchand ou particulier - devrait acquitter un impôt sur les soieries, les draps, le bétail, les armes ou tout autre objet qu'il ferait sortir des territoires grenadins. Cette mesure entrait en vigueur à compter du 1er janvier 1478 sans possibilité de dérogation2. L'objectif recherché avait un double but: d'une part, créer une nouvelle imposition - toujours salutaire pour les gouvernants - et, d'autre part, présenter une valeur dissuasive quant aux achats effectués dans le royaume nasride puisque les bénéfices se trouvaient considérablement minorés, du fait de cette taxe, et devinrent à peu près inexistants. L'étape suivante consista à interdire, en 1480, toute transaction entre la Castille et le royaume grenadin pour certains produits, notamment" les armes, les chevaux et le pain ,,3. Les contrevenants se voyaient frappés de .

très lourdes amendes et encourraientdes peines d'emprisonnement.

Ainsi, en quelques années, tant sur le plan politique qu'économique ou humain, on était passé d'une situation de relations privilégiées entre Castillans et Grenadins à un climat de tension et de conflit armé latent. Dans les deux camps, les passions étaient exacerbées, la voie diplomatique devenue obsolète et le moindre incident pouvait mettre le feu aux poudres. C'est pourquoi, lorsque le 27 décembre 1481, des détachements nasrides s'emparèrent du château de Zahara, cet acte eut pour conséquence immédiate le début des hostilités. La Castille considéra que la trêve avait été rompue et, le 28 février 1482, s'empara d'Alhama. L'ère des trêves et de la paix était irrémédiablement révolue: il n'y avait désormais place que pour le conflit armé. Il devait durer dix longues années.
1

Abd Al-Basit, Viajes de Extranjeros por Espana y Portugal, p.256.

2

Document I-192: la Reina nombra a Luis de Alcala, vecino de Madrid, receptor del diezmo y media diezmo que deben pagar todas las mercancfas que se meten en el Reina de Granada 0 se sacan de él, Tumbo de los Reyes Cat6licos, t.II, p.60-61. 3 Ordenanzas Reales de Castilla, C6digos espanoles concordados y anotados, Madrid, 18471851, Tome 6, libro primera, Titulo XII, Ley IV: la pena de los que meten mantenimiento a tierra de Maras. El Rey y la Reyna, en Toledo, ana de MCCCCLXXX.

17

Cette décennie de lutte ne sera d'ailleurs pas uniforme. On peut y distinguer trois périodes qui présentent des différences notables tant sur le plan des actions militaires que sur celui des rapports entre Chrétiens et Musulmans: les prodromes de la Reconquête, le tournant de 1483 et les derniers sursauts du royaume nasride à partir de la capitulation de " El Zagal" en décembre 1489. Pendant les deux premières années, le conflit ne provoqua pas de changements importants dans les relations entre Maures et Chrétiens, les Castillans ne semblant pas encore habités par un esprit de croisade et les habitants des deux royaumes continuant à se côtoyer comme auparavant. Quant aux gains territoriaux réalisés alors, ils restent relativement limités et à peu près équivalents pour chaque camp. Il est intéressant de noter que le vocabulaire utilisé par Pulgar pour narrer les événements de cette période est le même que celui que nous trouvions dans la " Chronique" de don Miguel de Iranzo pour qualifier les incidents de frontière des années 1470: il s'agit toujours de " talar ,,1. Certes, les différentes actions militaires qui eurent lieu entre 1481 et 1483 entraînèrent un certain nombre de prisonniers, de blessés et de morts mais les Chroniques ne font état ni d'exactions ni, surtout, d'un quelconque climat de haine entre les belligérants. Tout au contraire, malgré la guerre déclarée, des rapports de courtoisie et de respect mutuel subsistaient entre les souverains des deux royaumes et l'on aurait pu penser qu'un retour à la paix était encore envisageable. Abu'l-Hasan la sollicita et" promit de rendre Zahara, de libérer tous les prisonniers chrétiens qui se trouvaient dans le royaume de Grenade et de payer immédiatement trente mille doblas. Il s'engagea également, si on lui

concédaitune trêve, à verser annuellementun très important tribut ,,2.

Mais les Rois Catholiques refusèrent. Ils étaient décidés à mener la lutte jusqu'à la victoire finale car ils étaient désormais en position de force par rapport au sultan" âgé, malade, et qui avait de plus en plus de mal à se faire

obéir de ses propres sujets "3.
En 1483, le conflit armé allait connaître une évolution radicale due à la concomitance de trois facteurs: la position papale, l'utilisation d'une nouvelle stratégie, la victoire de LUcena. La bulle du pape Sixte IV, du 8 mars 1483, eut une importance primordiale. Elle conféra un caractère sacré à l'entreprise de Reconquête des Rois Catholiques4 mais aussi permit à ces derniers de recueillir les fonds nécessaires à la poursuite et à l'intensification de la lutte. La Papauté
1

Pulgar, op. cit., chap. CXXXIII, "De la tala que el Rey fizo en la Vega de Granada", p.25.
chap. CXXVI, p.5; chap. CXXXVII, p.37; chap.CXLIX, p.79.

Voir également
2

Pulgar, op. cit., chap. CXLIV, p.58. 3 Ibid., chap. CL, p.85.
4

Un exemplairede cette bulle, imprimé en valencien en 1484, est conservé à l'Archivo

Hist6rico NacionaI. Cf. Maria Dolores Mateu Ibars, "Un ejemplar de 1484 de la Bula dada por Sixto IV para la conquista de Granada", Miscelânea d£ estudios d£dicados a Antonio Marin Ocete, p.669-675.

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demandait, en effet, au clergé espagnol, pour l'année 1483, une dîme supplémentaire qui devait être entièrement versée aux souverains castillans et dont le montant total allait s'élever à 100000 florins d'Aragonl. La notion de "guerre sainte" eut une autre incidence: des gentilshommes de plusieurs nations vinrent apporter leur concours aux ,,2. Espagnols" afin de servir Dieu au cours de ce conflit Ainsi les Rois Catholiques, bénéficiant de la caution religieuse et morale de la Papauté et d'un important soutien en argent et en hommes, purent obtenir de nombreux succès militaires. Ceux-ci se trouvèrent accentués par l'adoption de techniques de combat plus modernes, en particulier par l'utilisation de l'artillerie. Elle fut employée, pour la première fois, lors de la prise d' Illora. Là, les" ribaudequins"3 firent merveille. Par la suite, l'artillerie constituera l'élément essentiel de tous les combats avec une grande diversité dans les engins utilisés: ribaudequins, bombardes ou mortiers. Les superbes bas-reliefs de la cathédrale de Tolède montrent très nettement les trous provoqués par le tir des bombardes dans les murailles d' Alora qui tombera le 22 juin 1484. Mais c'est en 1486 et l'année suivante que la puissance de feu de la Castille sera la plus importante. C'est ainsi que, lors de la prise de Maclin, en 1486, dix huit bombardes tirèrent à la fois jusqu'à ce que la forteresse soit totalement détruite4. Nous savons aussi, grâce à Lucio Marine05, que l'Empereur Maximilien envoya quelques pièces d'artillerie et une grande quantité de barils de poudre. n fallait, bien entendu, pour amener à pied d' œuvre tout ce matériel, envoyer des moyens d'acheminement considérables: Nébrija mentionne le chiffre de deux mille chariots pour transporter poudre et canons6. Ainsi, grâce aux moyens mis en œuvre, les Chrétiens allaient gagner de plus en plus de terrain et s'affirmer déjà en futurs vainqueurs. n est certain que l'emploi de telles machines de guerre non seulement entraînait des dégâts considérables mais surtout engendrait, chez les Maures, des réactions d'effroi et de panique qui généraient l'acceptation de promptes redditions.

1

Nous trouvons des indications comparables chez Pulgar, op. cit., chap.CXCIII, p.243de Pedraza, op. cit., folio 152 recto.

244, et chez Bermudez
2

Antonio de Nebrixa, Chronicade los Reyes Catholicosdon Femnndoy dona Isabel, en

Valladolid, 1565, chap.L VI, folio 225 recto. 3 "A la fin du XVe siècle, on vit apparaître les premières pièces d'artillerie montées sur roues: c'étaient des chariots à deux roues, les "ribaudequins", portant des canons de petit calibre; ils comportaient, devant leurs bouches, des pointes de fer destinées à les protéger contre les cavaliers de l'adversaire", in H.W. Koch, La guerre au Moyen-Age, Paris, 1980, p.208. 4 Pulgar, op. cit., chap. CXC, p.234.
5

Lucio

Marineo,

Sumario

de la clarissima

vida y heroycos

hechos

de los Catholicos

Reyes

don Fernando y dOM Isabel, Madrid, 1587, folio 106 recto/verso. 6 Nebrixa, op. cit., p.168.

19

TIserait toutefois simpliste d'envisager alors les rapports entre Maures et Chrétiens dans une unique perspective de dominants et de dominés. La situation restait encore complexe. Certes, les Grenadins étaient les ennemis qu'il fallait combattre, les " païens" dont il convenait de triompher, mais certains d'entre eux pouvaient aussi s'avérer, à l'occasion, de précieux alliés contre leurs propres coreligionnaires. C'est ce qui arrivera après la bataille de Lucena. Lorsqu'en avril 1483, Boabdil organisa une incursion en terre chrétienne jusqu'à Lucena, cette opération tourna à la catastrophe. TI y eut un nombre impressionnant de tués parmi lesquels Alatar, beau-père du sultan et l'un des meilleurs chefs militaires maures, et le jeune prince vaincu fut au nombre des prisonniersl. Les souverains castillans, en fins politiques, préférèrent libérer Boabdil afin de profiter de la discorde qui régnait alors entre ce dernier et son père Abu'l-Hasan: "L'excellent diplomate qu'était Ferdinand pouvait désormais exploiter, dans les meilleures conditions, les divisions des Nasrides. Sans répondre aux avances de Hasan qui demandait qu'on lui livrât son fils, Ferdinand fournit à Boabdil des troupes et des subsides à condition qu'il laissât la voie libre aux Chrétiens pour l'attaque de Malaga. Le calcul de Ferdinand se révéla juste: l'action militaire et la diplomatie, étroitement associées, ,,2 allaient conduire les Rois Catholiques de succès en succès Par ailleurs, Boabdil n'avait pu recouvrer la liberté qu'en signant un pacte d'alliance avec ses vainqueurs: " TIdevenait le vassal du roi et de la reine. TIs'engageait à rendre quatre cents Chrétiens qui étaient retenus captifs dans le royaume de Grenade et à verser deux mille doblas en tribut annuel. TI acceptait, également, que ses propres terres et villes permettent aux troupes castillanes de passer, en toute sécurité, pour aller combattre le Sultan, son ,,3 père Dès lors, Boabdil fut traité avec tous les égards dus à son rang et à son nouveau statut d'" allié". TIreçut même, au moment de son départ, force

1

Rodrigo Amadorde los Rios, "Notas acercade la batalla de Lucena y de la prisi6n œ

Boabdil en 1483", Revista de Archivos, Bibliotecas y Museos, 1907, Enero-Febrero, afio XI, p.37-66. 2 Terrasse,op. cit., p.243. 3 Pulgar, op. cit., p. 90.

20

cadeaux composés de chevaux, de soieries, de brocarts, et tout l'argent nécessaire à son retour à Grenade. Ainsi, la victoire de Lucena se révéla comme le catalyseur de la scission irréversible des forces vives du royaume nasride. Il est bien évident que les Rois Catholiques en aidant Boabdil dans son combat sans merci contre son père n'avaient pour seul but que l'affaiblissement général du royaume grenadin. Ils n'avaient divisé que pour pouvoir" mieux régner" par la suite. Beaucoup de Grenadins ne pouvaient admettre que leur roi ait pactisé avec l'ennemi. Pourtant, lorsque" El Zagal", oncle du sultan, se fit proclamer roi en 1485, bon nombre de sujets fidèles se rangèrent sous la bannière de Boabdil pour l'observance de la légitimité. Celui-ci, conscient du danger que représentaient ces luttes dynastiques, tenta un rapprochement avec " El Zagal " pour réaliser l'union sacrée. Cette attitude constituait alors un manquement à la parole donnée aux Rois Catholiques. De plus, cette alliance de l'oncle et du neveu ne pouvait qu'être éphémère car El Zagal avait déjà fait mettre à mort un autre de ses neveux - le jeune frère de Boabdil - et il est probable qu'il envisageait également de "faire disparaître" son récent allié plutôt que d'élaborer avec lui une politique commune et cohérente de lutte contre les Chrétiens1. Face à l'acte d'insubordination de Boabdil, les souverains castillans firent preuve d'une sagacité politique et d'une hauteur de vue remarquables. Ils accordèrent leur pardon au prince maure et signèrent avec lui un nouveau pacte d'alliance, celui de Loja. Ils lui laissaient" le gouvernement d'une région allant de Guadix et de Baza à Vélez-Rubio, Vélez-Blanco et Mojacar à condition qu'il s'emparât de ces villes dans un délai de huit mois, à partir du 29 mai 1486, jour de la reddition de Loja ,,2. A dater de ce moment, Boabdil se comporta en très loyal vassal et appuya les Rois Catholiques de tout son poids politique et militaire afin d'abattre El Zagal qui dut capituler en décembre 1489. Mais cet état de vassalité ne pouvait qu'être transitoire et se révéler un simple palliatif entre le roi maure et les souverains castillans. La chute du royaume de Grenade était proche: elle eut lieu deux ans plus tard.

l

"Procur6 dematar con yerbas al sobrino", Anonimo castellano,op. cit., p.187. C'est la Rachel Arié, op. cit., p.168.

seule chronique qui fasse allusion à une tentative d'empoisonnement de Boabdil par son oncle mais cette supposition semble très plausible et, probablement, fondée.
2

CHAPITRE I DERNIÈRE ÉTAPE DE LA RECONQUÊTE: REDDITION DE GRENADE LA

L'entrée triomphale des Rois Catholiques à Grenade, le 2 Janvier 1492, marque officiellement la fin du conflit armé qui vient d'opposer Maures et Chrétiens pendant une décennie. Cet acte a une portée immense car il est l'ultime terme de cette longue entreprise que fut la Reconquête et symbolise l'unité enfin retrouvée de l'Espagne. Pour la première fois depuis 711, l'Espagne n'a plus sur son sol aucune enclave arabe et ne connaît plus de " frontière". Pourtant, si du point de vue territorial, la situation semble réglée, les Rois Catholiques doivent faire face à un autre problème: celui du sort des vaincus. Deux attitudes étaient possibles. Ils auraient pu opter pour l'intolérance, tenter de faire disparaître, de force et dans l'urgence, toute" différence" chez ces Maures d'hi~r qui devenaient leurs nouveaux sujets. Ils pouvaient aussi, en ce Moyen-Age finissant, garder encore cet esprit de tolérance qui avait trouvé sa plus éclatante manifestation lors de la prise de Tolède par Alphonse VI en 1085. Dans ce dilemme politique, c'est cette solution qui devait l'emporter. Les Rois Catholiques restaient ainsi dans la ligne d'équité et de magnanimité dont ils avaient fait preuve vis à vis de la population maure lors de redditions antérieures à celles de Grenade, comme ce fut le cas notamment pour Huescar, Purchena, Almufiecar et Almeria!. Déjà, en juin 1483, la reine Isabelle avait envoyé le Licencié de la Fuente pour restituer aux Maures l'argent qui leur avait été dérobé par les Chrétiens2. De même, après la reddition de Ronda en 1485, les souverains castillans étaient intervenus pour que des fautes commises par des Chrétiens, à l'encontre des Maures, fussent réparées.3 Enfin, lorsque l'émir" El Zagal ", oncle de Boabdil, avait été contraint de capituler en décembre 1489, il avait reçu des Rois Catholiques une seigneurie, l'autorisation de conserver armes blanches et chevaux et l'assurance que les biens de ses partisans seraient respectés.

I

Ces Capitulations furent signées le 25 juin 1488pour celle de Huéscar, en décembre 1489 Bermûdezde Pedraza,HistoriaEclesÙistica, olio 152,recto. f

pour celles de Purchena et d'Almufiecar et le 11 février 1490 pour celle d'Almeria. Ces documents ont été publiés dans le CO. DO. lN 8 et le CO. DO. lN Il.
2

3 Pulgar, Cronica de los Reyes Catolicos, volumen segundo, Guerra de Granada, edici6n ce Juan de Mata Carriazo, Madrid, 1943, chapitre CLXXII, p.174.

23

D'ailleurs, l'intérêt des Rois Catholiques était d'assurer la préservation de ce qui représentait, désormais, une part de leur patrimoine: les Maures grenadins n'étaient plus les ennemis d'hier, ils constituaient leurs sujets de demain. Et c'est à ce" lendemain" qu'il fallait penser. C'est pourquoi le traité signé par les Rois Catholiques et par le dernier souverain nasride allait bien au delà d'un simple acte de reddition. Ce traité -

auquel on donne le nom de "capitulations de Grenade"

1

- était aussi

hostilités s'il n'avait pas été assuré de l'octroi de garantiespour ses sujets 2.

ardemment désiré par Boabdil qui se serait sans doute refusé à l'arrêt des

Ces capitulations de Grenade vont constituer un remarquable ensemble de mesures juridiques pour préserver les droits des Grenadins. En agissant de cette manière, les Rois Catholiques apportent la preuve que, même après la fm de la Reconquête, un statut" mudéjar" peut être conservé, que la " Convivencia" est encore possible et que, dans ces nouvelles terres de la Couronne, Maures et Chrétiens pourront espérer vivre, ensemble, dans le respect mutuel. Après dix longues années de guerre, les armes font place à la loi.

Le texte des Capitulations de Grenade fut publié, in-extenso, en 1846, dans le CO.DO.IN 8, p.421-436. Une nouvelle édition des Capitulations, due à Miguel Garrido Atienza eut lieu à Grenade en 1910. Nous utiliserons la transcription du CO.DO.IN. qui présente l'avantage d'une numérotation des différentes clauses. 2 Catherine Gaignard, "Boabdil, dernier sultan de l'Espagne médiévale" in Crisol, n018, janvier 1994.

1

24

LES CAPITULATIONS DE GRENADE (Contenu et Application). Si l'on en juge, à la fois, par la longueur du document, par la durée des négociations et par les échanges de lettres et de propositions contradictoires1 occasionnés par ces capitulations, on peut penser que le maximum fut fait pour qu'aucun point ne restât dans l'ombre et que les conclusions obtenues fussent satisfaisantes pour les deux parties. Les " articles" qui composent ces capitulations visent, pour la plupart, à régir la vie des Grenadins, pour des décennies, du point de vue juridique, administratif et social mais quelques articles n'ont qu'une portée plus limitée : entre soixante jours et cinq mois après le 25 novembre 1491, date de la signature du Traité. Ces derniers articles envisagent les conditions mêmes de la reddition et les problèmes les plus urgents du contentieux du conflit armé. C'est ainsi que Boabdil doit donner en otages cinq cents personnes parmi les plus importantes de Grenade - dont Aben Comixa - la veille de l'entrée des troupes chrétiennes dans la ville et ce, pour une durée de dix jours, temps nécessaire à la remise en état des défenses de l'Alhambra2. Des mesures d'amnistie sont prévues pour les Maures qui auraient commis des actes de violence ou des vols vis à vis de Chrétiens ou de Mudéjars pendant le conflit 3. Par ailleurs, il faut trouver une solution rapide à l'épineux problème des

captifs qui se pose aussi bien pour les Maures que pour les Chrétiens 4. Les
Maures doivent remettre en liberté tous les captifs chrétiens le jour même de la reddition alors que les Chrétiens disposent de cinq mois. Cependant, en gage de bonne foi, les Rois Catholiques promettent de rendre, dans les deux jours qui suivront la libération des prisonniers chrétiens, cent captifs et cent otages maures parmi lesquels le propre fils de Boabdil, retenu en captivité depuis la signature du Traité de Cordoue en 1483. TI faut noter que toutes les libérations se feront sans aucune indemnisation. Toutefois, ces décisions n'ayant qu'une portée dans l'immédiat revêtent une importance de second plan en regard des autres clauses que nous allons présenter maintenant. Celles-ci envisagent les droits fondamentaux des Grenadins pour leur existence future: liberté de religion, de résidence et conservation de la spécificité de leurs lois.
1 Les différents documents

Garrido Atienza Las Capitulaciones para la entrega d£ Granada, Granada, 1910 -, sont particulièrement éloquents. Il s'agit de lettres adressées par les Rois Catholiques à Boabdil, à Aben Comixa ou à "El Muleh" - et vice versa - ou de la correspondance de Fernando ce Zafia avec les hauts dignitaires nasrides. 2 CO.DO.IN. 8, p.422-423.
3 4

-

- du nOXXVI, p.207, au document nOL vrn, p.256 - publiés par

Il s'agit des clauses 34 et 35 (p.432) et de la clause 40 (pA33). Cf clauses 10 (pA27), 44, 45 et 46 (p.434-435).

25

- La religion: Certes, la possibilité de conserver la pratique de la foi

musulmane fut toujours reconnue dans les" capitulations" antérieures à celles de Grenade. Mais la reddition du royaume signifiant la disparition du dernier bastion arabe souverain aurait pu infléchir différemment la politique des vainqueurs et les Rois Catholiques pouvaient exiger, dans l'immédiat, la conversion des populations conquises. Tout au contraire, une totale liberté de culte est laissée aux Grenadins. Non seulement les édifices religieux et les rentes qui permettent d'assurer leur fonctionnement sont préservés mais toute 1

violationde ces lieux de culte par un Chrétiensera punie sévèrement . musulmane- les" helches" et" romias"
2

il n'est nullement question d'obliger un musulman grenadin à se convertir. De même, dans le cas des Chrétiens ayant embrassé la religion

exercée pour les faire revenir à la foi de leurs pères et, dans le cas d'un désir volontaire de retour à la religion chrétienne, cette apostasie musulmane ne peut avoir lieu qu'en présence de témoins des deux confessions3. - la liberté de résidence : Cette clause était conçue au sens le plus large de l'expression. Le maure grenadin avait la liberté de conserver son domicile au lieu et en l'état où il se trouvait mais aussi d'en changer et même d'aller s'installer hors du royaume de Grenade y compris en Afrique du Nord. Dans ce dernier cas, après avoir vendu ses biens, il pouvait quitter le territoire grenadin en emportant" or, argent, bijoux, marchandises, biens mobiliers...". il n'aurait à acquitter aucun droit et il embarquerait sur un navire affrété par la Couronne avec toutes garanties pour sa vie et ses biens. Cette gratuité du " passage" restait valable pendant trois ans. Après ce délai, "l'émigrant" aurait à payer une" capitation" mais conserverait toujours la " franchise" totale pour tout ce qu'il emporterait avec lui. IX plus, ceux qui décideraient de s'expatrier garderaient la possibilité de revenir

- aucune pression ne doit être

dans les trois ans qui suivraientleur départ 4.
Quant à ceux qui choisissaient de rester, non seulement la liberté de domiciliation mais aussi l'inviolabilité de leur résidence étaient sauvegardées. lis pouvaient jouir de leurs biens en toute liberté, conserver leurs chevaux et même des armes défensives et offensives à l'exception des armes à feu 5. - la spécificité des lois:

1

2

CO.DO.IN 8: articles 4 et 12 (pA24-425 et pA28).

On utilise le terme de "helche" pour définir le chrétien devenu musulman. Celui cb "romfa" est défini, en ces termes, par Leopoldo de Eguilaz y Yangas, dans son Glosario etinwl6gico de las palabras espaiiolas de origen oriental, Granada, 1886, pA85 : "nombre que dieron los arabes espafioles a las doncellas cristianas cautivadas en la guerra que, reducidas a la esclavitud, abrazaban el islamismo". La "Romfa" par excellence pour les Grenadins fut Isabel de Solis, la seconde épouse de Muley-Hacén. 3 Il s'agit des articles 30, 31 et 32, pA3!. 4 Articles 6 et 7 (pA25-426) et 28 (pA31). 5 Article 17 (pA29) et article 5 (pA25)

26

Bien que devenant vassaux de la Couronne d'Espagne, les Maures grenadins n'en étaient pas pour autant soumis à la Jurisprudence de Castille car les Rois Catholiques leur accordaient le droit de conserver leurs propres lois et, par là même, assuraient la préservation de l'intégralité de leurs us et

coutumes.

.

Sur le plan pénal, la notion de responsabilité civile individuelle était maintenue: " Le père ne paierait pas pour son fils, ni le fils pour son père, ni le frère pour le frère... ,,1. Pour tous les délits - y compris les crimes - les Maures seraient jugés ,,2. " selon la loi sarrasine et par les cadis Uniquement dans le cas d'un conflit opposant un Maure à un Chrétien, on devait avoir recours à des tribunaux mixtes3. Les Rois Catholiques auraient pu vouloir monnayer de tels avantages et garder un système déguisé de " Parias" ou encore instaurer une nouvelle imposition et de substantielles taxations. Or il n'en fut rien. Au contraire et, fait exceptionnel en ce domaine, les Grenadins auraient à payer moins d'impôts en bénéficiant d'importantes remises fiscales pendant trois ans4. Ainsi les capitulations de Grenade paraissent apporter une solution à tous les problèmes qu'aurait pu créer le changement politique. Les Maures grenadins sortent du conflit en bénéficiant de statuts cohérents. Cette législation nouvelle aurait dû permettre à la population d'avoir un mode de vie parfaitement acceptable et peu différent de celui de l'époque nasride. Mais il ne suffit pas que le contenu d'un document juridique soit satisfaisant, encore faut-il qu'il soit appliqué à la lettre et respecté dans sa totalité par ceux qui l'ont promulgué. Or, force nous est de constater que ces engagements qui ont été pris par les Rois Catholiques en leur nom propre et en celui de leurs successeurs" para siempre jamas" devinrent lettre morte au cours des années et même des mois qui suivirent Certes, dans un premier temps, les souverains castillans semblent vouloir respecter leurs engagements. C'est ainsi qu'ils rendent à Boabdil son fils et les deux cents Maures qu'ils détiennent puisque, de leur côté, les Grenadins ont remis aux autorités chrétiennes les otages maures exigés avant la reddition et ont immédiatement libéré tous les prisonniers chrétiens de Grenade afin qu'ils puissent prendre place dans le défilé solennel du 6 janvier 1492 en tenant leurs fers à la main. Il est également indéniable que les Rois Catholiques firent le maximum pour que les Maures grenadins détenus par des particuliers fussent rendus. Dans ce but, ils firent expédier des missives aux" Corregidors" des principales villes reconquises du royaume de Grenade afin de rappeler à leurs sujets qu'ils devaient se soumettre à la loi et libérer leurs captifs sous peine de

1

2
3

Article 21, p.429
Articles 4 (p.424-425) et 15 (p.428).

Article 42, p.434. 4 Ces points sont abordés dans les articles 9, 25, 36 et 37.

27

confiscation de leurs biensl . Ces documents officiels sont une preuve
évidente de la bonne foi des Rois Catholiques et de leur volonté de faire observer le traité récemment signé. C'est d'ailleurs pour veiller de plus près à son application qu'ils décidèrent de rester à Grenade jusqu'à la fin du mois de mai 1492. Mais, si les intentions des souverains catholiques étaient excellentes, elles se heurtaient dans la pratique à de multiples obstacles. Le premier d'entre eux concernait, précisément, la libération de bon nombre de captifs maures. En raison du délai prévu, par la clause 44, pour leur remise en liberté, délai qui n'était, nous le rappelons, que de cinq mois, il s'avérait difficile et souvent impossible de réaliser le retour des captifs. C'est qu'il était assez rare qu'un prisonnier maure restât chez celui qui l'avait capturé ou, plus prosaïquement, acheté. Cela n'était vrai qu'au début du conflit armé, quand un captif maure représentait, avant tout, une monnaie d'échange permettant un "troc" contre un chrétien, détenu en territoire grenadin. Mais, plus on approchait de la [m de la guerre, plus la situation changeait: le Maure prisonnier devenait, alors, une" marchandise" que l'on vendait, en cherchant à en obtenir un profit maximum. TI perdait ainsi toute sédentarité et pouvait se trouver vendu, puis revendu, et échouer dans un village de Castille ou dans une localité d'Aragon. Dans ces conditions, retrouver ces malheureux, avec les faibles moyens d'investigation de l'époque, en moins de six mois, relevait de la plus parfaite gageure. D'autre part, il est indéniable que de nombreux prisonniers avaient des conditions d'existence précaires et étaient considérés comme des esclaves, effectuant divers travaux pour leurs" propriétaires" qui ne tenaient pas à les rendre. En contrepartie, pour quelques-uns de ces Maures transplantés en milieu chrétien, le changement de vie, parmi des gens faisant preuve de compréhension et d'esprit de charité, leur avait permis de trouver de nouvelles racines, parfois de fonder une nouvelle famille et d'avoir de nouveaux amis. TIarrivait même que la " fusion" fût encore plus totale et allât jusqu'à la conversion à la religion catholique. TIest évident que, dans ce cas, les" captifs" maures - qui ne l'étaient plus que de nom - désiraient conserver leur nouvelle existence. TIsn'éprouvaient aucune envie de retrouver leurs anciens coreligionnaires et n'étaient disposés à aucun effort pour regagner leur ancienne patrie. La Couronne fit, alors, marche arrière et effectua son premier " manquement" important aux capitulations en décrétant que tous les captifs maures qui se seraient convertis au catholicisme n'auraient pas à être rendus. TI est certain que cette mesure fut particulièrement bien accueillie par les " Convertis" mais apparut, aussi, comme extrêmement bénéfique à leurs
1

Deux de ces lettres, l'une adressée au "Corregidor" de Baza, l'autre à celui de Ecija ont été
in Revista del Centro de estudios

publiées en 1911 par don Mariano Gaspar Remiro historicos de Granada y su Reino, Ano I, nOI, p.20-21.

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