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Mazagan (1514-1956)

De
264 pages
Sur la côte atlantique du Maroc, Mazagan, aujourd'hui El Jadida, a été tour à tour, de sa création, au début du XVIe siècle, à l'indépendance du pays en 1956, cité portugaise, port cosmopolite, ville française. L'auteur reconstitue de façon attrayante l'histoire de Mazagan, et au-delà, celle du Maroc colonial.
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MAZAGAN
(1514-1956) Christian FEUCHER
MAZAGAN
(1514-1956)
La singulière histoire d’une ville qui fut,
tour à tour, portugaise, cosmopolite,
française, avant d’être marocaine.
L'H
tarmn













































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55465-8
EAN : 9782296554658
Mazagan est une ville inventée, créée de toutes pièces par les
Portugais en 1542, comme surgie du néant au bord de l’océan, sur
la côte atlantique du Maroc, à mi-chemin du détroit de Gibraltar
et des sables du désert saharien.
Son port, ses remparts, ses maisons, ses magasins, ses églises,
sont bâtis par eux, pour eux. Architectes et maçons affectés à sa
construction, soldats et civils appelés à l’habiter, tous sont gens
venus de Lisbonne ou d’autres villes du Portugal. Mazagan est
une cité interdite aux Marocains et qui le restera jusqu’au départ
des Portugais en 1769.
Étrange ville. Implantée en terre marocaine mais fermée à
tout échange avec le monde qui l’entoure, sauf pour mener des
escarmouches contre les Maures ou faire face à leurs assauts,
Mazagan affiche sa fierté du haut de ses énormes remparts, mais
crie sa misère et sa détresse auprès de sa mère patrie.
Abandonnée un temps aux oiseaux qui viennent nicher dans ses
ruines, Mazagan renaît lorsqu’en 1823 le sultan du Maroc proclame
que la cité sera un port d’importance. Alors arrivent des négociants
européens, sardes, génois, anglais, français, espagnols et, plus tard,
allemands. Il s’installent dans la vieille cité, s’entourent de juifs
autochtones et de musulmans auxquels ils donnent emploi et protec-
tion. Mazagan devient ville ouverte, port cosmopolite. La ville attire
campagnards et citadins des bourgs voisins, éclate hors ses murs. En
1900, elle compte plus de dix mille habitants.
Les Français y sont peu nombreux, beaucoup moins que
les Anglais et les Espagnols, mais la France mène une activité
7diplomatique intense, cherche et réussit à écarter les convoitises
des autres nations européennes sur un pays que, toutes, elles ont
concouru à affaiblir. En 1912, le Maroc ne peut échapper à un
statut, le protectorat, qui vise à préserver son identité, son sul-
tan, son gouvernement, le makhzen, mais remet l’entière réalité
du pouvoir entre les mains de la France. Mazagan devient ville
française.
Des ingénieurs, fonctionnaires formés à l’école de Lyautey,
imaginent une cité nouvelle. On construit autour d’une place
centrale des bâtiments administratifs, une poste, un théâtre. On
trace de larges avenues. On aménage la plage. Des quartiers rési-
dentiels apparaissent. Des hôtels, un casino, bientôt des cinémas,
sont créés. Les voies publiques ont pour nom Raymond-Poin-
caré, Clemenceau, Paul-Doumer, les restaurants, Le Coq d’or
ou Le Bon coin. Pendant plus de quarante ans, sans vraiment se
connaître, sans jamais se mêler, Français et Marocains feront de
Mazagan une ville harmonieuse, une petite ville coloniale où
chacun semble trouver sa place et ne remet en cause ni son statut,
ni son sort.
L’histoire de la cité est faite de ces trois vies, avant qu’en
1956 Mazagan ne devienne ville marocaine, pleinement maro-
caine dans un Maroc indépendant, sous le nom d’El Jadida.
MAZAGAN,
CITE PORTUGAISE
(1514-1769)Le premier dimanche qui suivit la prise de Ceuta, dans
la grande mosquée convertie en église, les prêtres qui avaient
accompagné l’escadre portugaise célébrèrent une messe solen-
nelle en présence du roi, Dom João, de ses fils et de tous les
nobles qui avaient participé à l’expédition. La veille, on avait
pris soin de retirer les tapis de prière des musulmans et d’asper-
ger murs et sol de sel et d’eau bénite en prononçant les oraisons
rituelles de purification. Dans l’église désormais consacrée, le
frère João Xira prononça un vibrant sermon qui exaltait le triom-
phe du christianisme sur l’islam. Seigneurs et soldats reprirent en
chœur le Te Deum Laudamus entonné par les chapelains. À la fin
de la cérémonie, tandis que deux cents trompettes retentissaient,
tous se déclarèrent émus d’entendre les carillons de deux clo-
ches que les Maures avaient, dit-on, dérobées autrefois à Lagos,
en terre portugaise, et qui, retrouvées dans la cité musulmane,
avaient été hissées au sommet d’un minaret.
La conquête de Ceuta, après une seule journée de combats, le
21 août 1415, se voulait avant tout victoire de la chrétienté : un
tardif mais éclatant prolongement de la Reconquista péninsulaire
qui avait permis, en 1250, de libérer totalement le Portugal de
l’emprise des Maures après plus de cinq siècles d’occupation
musulmane.
Pour les Portugais, c’était aussi, à n’en pas douter, l’heureux
présage d’une possible conquête du Maroc. Situé sur la rive sud
du détroit de Gibraltar, Ceuta était un port d’importance. On y
trafiquait des céréales, du blé surtout, du cuivre, des cotonnades,
de la cire, du sel. Des caravanes venues de contrées lointaines y
apportaient or, ivoire, encens et plumes d’autruche. En pillant
13les magasins et entrepôts de la ville, les soldats avaient trouvé de
grandes quantités d’épices et des étoffes de grand prix. Un impor-
tant butin, affirmait-on, mais déjà tous nourrissaient le dessein
d’en accaparer bien d’autres. Le Maroc avait la réputation d’être
un pays d’une richesse fabuleuse. Avant de regagner Lisbonne,
à la garnison qu’il laissait dans la cité, le roi João annonça : « Ce
que j’ai fait n’est point la conquête même, ce n’est que le com-
1mencement. »
Les Marīnides, qui régnaient au Maroc, avaient fait de Fès
leur capitale. Cette grande cité était, aux dires des marchands qui
l’avaient visitée, extrêmement animée et prospère, son commerce
très actif. Ils vantaient aussi la beauté de ses palais, de ses jardins,
de ses fontaines, et disaient que des maîtres et des savants fort
érudits y enseignaient dans d’innombrables collèges. Fès, ville
savante et commerçante, semblait concentrer tout le lustre de la
Berbérie. Dom João songea, un moment, à s’en emparer. C’était
un rêve fou. Si Ceuta avait été facilement conquis, depuis, les
troupes du roi de Fès, ‘Abd al-Hakk, ne cessaient de se manifes-
ter aux abords de la ville, ne permettant aux soldats portugais que
de brèves incursions hors des remparts. Mener une expédition
contre Fès serait, à coup sûr, une aventure très coûteuse en hom-
mes, en armes, en argent, et dont le résultat serait très incertain.
Dom João y renonça.
Dom Duarte et l’échec de Tanger
Son fils, Dom Duarte, devenu roi, prit à son tour le parti de
la guerre. En 1437, il décida d’attaquer une autre ville du détroit
de Gibraltar : Tanger. Mal préparée, l’expédition se solda par
un désastre : les troupes débarquées durent capituler et ne furent
autorisées à regagner le Portugal que moyennant la promesse de
1. Gomes Eanes de Zurara, Crónica do Conde Dom Pedro de Menezes, livre I,
ch.9, réédition en fac-similé de l’édition de 1792, Porto, 1988, p.140. Nous re-
prenons ici la traduction d’Henri Schaeffer in Histoire du Portugal, p. 409.
14la rétrocession de Ceuta. Jusqu’à l’exécution de cet engagement,
un prince devait demeurer en otage. Le jeune fils du roi, Dom
Fernando, proposa d’être ce garant. Emmené à Fès, il fut enfermé
dans un cachot.
Perdre Ceuta, cité devenue symbole de la Reconquista, c’était
heurter la raison d’État. Mais était-il imaginable d’abandonner
Dom Fernando à son sort ? Recevant de son entourage des avis
contradictoires, Dom Duarte n’arrivait pas à trancher. Lorsqu’il
fut emporté par la peste en 1438, rien n’était décidé. Appelé à lui
succéder, Dom Afonso, n’était qu’un enfant de six ans. À la cour,
les mêmes partis continuèrent de s’affronter et de faire valoir
leurs arguments auprès du régent. Alors, avec la plus grande net-
teté, la papauté fit valoir son point de vue : il était inconcevable
de restituer Ceuta aux musulmans. Tandis qu’à Lisbonne on ne
cessait malgré tout de peser le pour et le contre, le pape Eugène
IV, le 29 décembre 1442, dans la bulle Etsi Cunctos, menaça
d’excommunication quiconque déciderait d’abandonner Ceuta,
« la seule ville qui confesse le nom de Jésus-Christ en Afrique,
2troisième partie du monde » . Dom Fernando mourut l’année sui-
vante dans sa geôle.
Constante dans sa politique, la papauté insistait pour que soit
poursuivie la croisade contre l’islam. En sus des objectifs stricte-
ment religieux, le pape Nicolas V fit valoir les intérêts économi-
ques d’une guerre sainte dans deux lettres patentes qu’il écrivit
3à Dom Afonso. Dans la bulle Dum Diversas du 18 juin 1452 , il
donna au roi la libre et ample faculté de capturer, vaincre et sou-
mettre « les païens et tous les infidèles et ennemis du Christ où
qu’ils se trouvent », ainsi que l’autorisation de s’approprier leurs
e2. Cité par Luis Filipe Thomaz, « Le Portugal et l’Afrique au siècle », in Le
ePortugal du siècle, actes du colloque de Paris du 12 mars 1987, Paris, 1989,
p. 203. Cf. également Revue d’histoire ecclésiastique, Université de Louvain,
volume XLIX, 1954, p. 443.
3. Partiellement traduite en anglais par Francis Gardiner Devenport, Europeans
treaties bearing on the history of United States and his dependencies, 1917,
rééd. 2008, p. 17.
15
vx
vxroyaumes, leurs principautés et tous leurs biens, et même « de
réduire leurs personnes en perpétuel esclavage ». Le 8 janvier
41455, il confirma dans la bulle Romanus Pontifex les avanta-
geux corollaires d’une guerre menée contre les païens : l’acca-
parement des terres et l’asservissement des hommes. Prenant le
parti du Portugal contre l’Espagne qui avait, elle aussi, quelques
visées sur cette troisième partie du monde, le pape ajouta que
Ceuta et toutes les autres acquisitions qui seraient faites dans les
lieux circonvoisins ou, plus au sud, en Afrique jusqu’au golfe de
Guinée, appartiendraient à jamais au Portugal.
Afonso V, roi de Portugal et des deux Algarves
Imprégné de la tradition de la croisade, sensible au discours
de la noblesse portugaise qui rêvait d’exploits chevaleresques et
convaincu des perspectives de profit qu’elle offrait, Dom Afonso
décida, à 26 ans, de se lancer dans une guerre de conquête du
Maroc, une guerre qui se voudrait prudente mais systématique.
En 1458, les Portugais s’emparèrent de Ksar es-Seghir, petit port
entre Ceuta et Tanger. En 1471, ils investirent Arzila sur le litto-
ral atlantique, puis Tanger. En 1473, Larache tomba entre leurs
mains. Fier de ses victoires et considérant que le territoire por-
tugais au Maroc était en quelque sorte le pendant de la province
méridionale du Portugal, Afonso V ajouta à son titre de roi de
Portugal celui de « Roi des Algarves en deçà et au-delà de la mer
en Afrique ».
De ces conquêtes, militairement comme politiquement
d’importance, Afonso V retirait à juste titre un grand prestige.
N’étaient-elles pas, malgré tout, décevantes ? Certes, dans cha-
que ville conquise, on s’empressait de consacrer l’une des mos-
quées et d’en faire une église paroissiale, mais aucun Maure ne
se convertissait à la religion de Rome. Certes, chacun des ports
pouvait constituer un relais utile pour les navires portugais qui
4. Ibid. p. 13 (texte en latin) et p. 21 (trad. en anglais).
16partaient explorer les côtes africaines jusque dans le golfe de
Guinée mais les techniques de navigation ne permettaient-elles
pas, désormais, de s’affranchir de telles escales ? Surtout, alors
qu’ils avaient rêvé de s’emparer des richesses du Maroc, les Por-
tugais étaient bloqués par les musulmans dans leurs cités forti-
fiées et n’en tiraient aucun profit.
La nouvelle dynastie régnant à Fès, celle des Banū-Wattās,
qui avait succédé aux Marīnides, contrecarrant toutes les menées
du Portugal visant, à partir des villes conquises, à élargir son
emprise territoriale, ce dernier devait-il se contenter de disposer
de ce simple chapelet de places fortes, toutes situées dans le Nord
du Maroc, toutes villes côtières ? Fallait-il poursuivre l’entreprise
de conquête dans le Sud marocain, là où l’autorité des Wattāsides
ne s’exerçait guère, là où pouvoir et territoire paraissaient divisés
entre diverses tribus obéissant à des chefs locaux ? Peu avant la
fin de son règne, Afonso V signa avec les notables de Safi, port
de l’Atlantique à la hauteur de Marrakech, un traité par lequel la
ville reconnaissait la suzeraineté du Portugal. C’était une sou-
mission sans combat, concédée pour éviter une guerre et, pro-
bablement, dans la perspective partagée d’aller guerroyer contre
d’autres tribus et de se distribuer les butins, en quelque sorte une
alliance, même si les termes de l’accord étaient déséquilibrés.
Pour le Portugal, c’était l’ébauche d’une nouvelle stratégie dont
le successeur d’Afonso V, João II, allait s’inspirer.
João II, roi de Portugal,
des deux Algarves et de la Guinée, pays de l’or
João II monta sur le trône en 1481. Bien davantage que le
Maroc, ce qui lui importait, c’était la route maritime qui menait
au « Pays des Noirs ».
Dès après la prise de Ceuta, en 1415, les Portugais avaient
décidé de découvrir les côtes africaines, ayant « appris que les
Maures allaient chercher de l’or du côté de cette région occiden-
175tale de l’Afrique » . En 1434, ils avaient atteint le cap Bojador,
en 1441, le cap Blanc. En 1443, ils découvert Arguin, en
lisière du Sahara. En 1444, ils étaient parvenus à l’embouchure
du Sénégal, là où commençait la Terra dos Negros « le Pays des
Noirs », qu’ils appelaient aussi la Guinée. En 1471, ils avaient
abordé à Sama, à l’embouchure du rio de São João, un rivage
où l’or circulait en abondance. Tandis que les navigateurs por-
tugais poursuivaient toujours plus au sud leurs voyages d’explo-
ration, la préoccupation de João II était d’exploiter au mieux les
découvertes des pilotes portugais et les contacts qu’ils avaient
pu nouer.
Écrasé de soleil, sans arbre, Arguin était un îlot aussi aride
que le désert qui recouvrait le continent proche. Cependant,
les Portugais y avait découvert « une très merveilleuse source
6d’eau douce » . Ce point d’eau permanent les avait conduits à
fréquenter le site et, peu à peu, à faire commerce avec les noma-
des chameliers Sanhãja. Ces échanges se faisant réguliers, ils
avaient décidé d’y construire un comptoir, à la fois forteresse
et boutique. Arguin était en relation avec Tombouctou : « Les
Maures de cette ville vont jusqu’à Arguin à 300 lieues de là, sur
leurs chameaux », écrit un chroniqueur. « Ils apportent de l’or
7et avec celui-ci achètent des Chrétiens ce dont ils ont besoin » .
Ce qui leur était utile, c’étaient « des draps de couleur ordinai-
res, bleus et rouges », des burnous, des haïks, des couvertures,
des tuniques, « des selles, des étriers, des cuvettes, du miel ».
Des chevaux aussi, et puis « du blé dont 2 alquiers 1/3 valent un
8mitiqual » . Toutes choses que le Portugal ne produisait pas ou
n’envisageait pas d’exporter. Toutes choses que le Maroc pou-
vait procurer. Les navigateurs portugais se fournissaient là où
ils le pouvaient, notamment à Safi, mais il ne s’agissait que d’un
commerce rudimentaire. Il y avait mieux à faire.
5. Valentim Fernandes, p. 41.
6. Valentim Fernandes p. 53.
7. Valentim Fernandes, p. 115.
8. Valentim Fernandes, p. 61.
18Dans le golfe de Guinée, Sama était encore plus proche des
régions aurifères. Les perspectives de trafic y étaient extrêmement
prometteuses. Dès 1482, João II ordonna la construction d’une
factorie, qui fut bâtie tout près, à São Jorge da Mina. Là encore,
il convenait d’approvisionner le comptoir en produits d’échange.
Alors Dom João, qui avait ajouté à ses titres royaux celui de
« Seigneur de Guinée », tourna ses regards vers le Maroc.

Azemmour
Tous les navigateurs et marchands portugais le disaient : les
Dukkala étaient très riches en blé et en animaux domestiques, bêtes
de somme, mulets et mules, chameaux et aussi chevaux. Une région
très prospère, insistaient-ils. Au bord de l’Atlantique, la ville de Safi
9marquait la limite sud de la province et Azemmour, sa limite nord.
La cité d’Azemmour n’était pas directement au bord de
l’océan. Située sur la rive gauche de l’Oum er-Rbi‘a, elle était
à trois kilomètres de l’embouchure du fleuve. C’était une ville
fortifiée qui possédait « un mur d’enceinte bâti à la manière
du pays, c’est-à-dire en matériaux plutôt grossiers et de triste
10 11apparence » . Elle faisait « dans les 5 000 feux » , soit à peu
près quinze mille habitants, dont environ 400 juifs. Il y avait
là beaucoup d’artisans et de commerçants. De petits ateliers y
fabriquaient des couvertures rayées appelées hambels, des haïks,
grandes pièces de tissu de laine dans lesquelles les Marocains
s’enveloppaient, des djellabas et autres vêtements.
On rapportait que le territoire d’Azemmour était admirable pour
l’élevage du bétail, le miel, la cire, mais ce qui faisait surtout la
9. À l’époque, les auteurs englobaient dans la province des Dukkala le territoire
de la grande tribu des Abda. Par la suite, la région des Abda, dont la capitale est
Safi, et celle des Dukkala furent désignées séparément.
10. Jean-Léon l’Africain, p. 122, s’exprime ainsi au sujet d’El-Medina. Son
observation vaut pour Azemmour.
11. Jean-Léon l’Africain, p. 125.
19richesse de la cité, c’était la pêche : « Les seules pêcheries d’aloses,
de congres et d’autres poissons qu’on appelle tazartes et qui ont en
Orient la même valeur que les thons, rapportaient chaque année
à la ville de sept à huit mille cruzados. » Dans l’Oum er-Rbi‘a, on
faisait notamment de « merveilleuses pêches d’aloses fort grandes et
12bonnes » , ces délicieux poissons de la famille des harengs. Chaque
année ils remontaient le cours du fleuve pour frayer.
Castillans, Génois, Portugais venaient commercer à Azem-
mour. En 1480, les Espagnols avaient même tenté de s’emparer
de la ville afin, sans doute, d’en monopoliser le négoce.
Éliminer cette concurrence, organiser et sécuriser le commerce
de la cité au profit des Portugais, tels étaient les objectifs que se
fixa João II lorsqu’il engagea des pourparlers avec les habitants
d’Azemmour. À l’instar de Safi, il obtint en 1486 la signature d’un
traité d’allégeance. Les notables de la ville s’y étaient résignés afin,
écrirent-ils à Dom João, de se placer sous « la protection, tutelle
et garde » du roi du Portugal et ainsi de n’avoir plus à subir « ni
tort ni dommage ni quelque sorte de mal que ce soit, ni de vous,
ni des habitants de votre royaume, ni de tous (…) les autres rois
chrétiens ». Ils acceptaient en signe de soumission de verser une
redevance annuelle : « Ô Roi généreux, nous vous donnerons tous
les ans dix mille aloses, chargées sur vos vaisseaux, exemptes de
13tous droits » . Surtout ils s’engageaient à laisser pénétrer dans le
fleuve tous les navires portugais et à accueillir dans la ville tous les
sujets et agents du roi qui viendraient pour faire du commerce, à
leur affecter une maison et à satisfaire tous leurs ordres d’achat de
marchandises et d’animaux, y compris de chevaux.

14De Safi et désormais d’Azemmour, les navires portugais
chargés de marchandises regagnaient la métropole ou prenaient la
12. Duarte Pacheco Pereira, p. 243.
13. SIHM (Sources inédites de l’histoire du Maroc), Portugal, tome I, p. 19.
14. Le 16 octobre 1488, João II renouvela avec le caïd et les habitants de Safi le
traité d’allégeance qu’avait précédemment conclu Afonso V (SIHM, Portugal,
I, p. 25).
20route du sud. À Azemmour, rapporte un chroniqueur, « on achète
de bons chevaux et des haïks et des djellabas et des couvertures
15que l’on porte vendre aux Nègres » . Un commerce triangulaire
se mit en place. Tous ces produits et d’autres, comme le blé ou
le miel, étaient échangés, avec grand profit, à Arguin contre de
l’or et aussi, puisque les chameliers les y amenaient, des
esclaves noirs de Guinée. L’or — un or en poudre appelé tibar
car c’était sous cette forme qu’il était expédié des régions auri-
fères du Soudan — et les esclaves étaient amenés à Lisbonne. À
Arguin, les Portugais purent se procurer ainsi de 20 à 25 kilos
d’or par an et de là arrivèrent « chaque année au Portugal entre
16huit cents et mille esclaves » .
Manuel, « Seigneur de la conquête,
de la navigation et du commerce
d’Éthiopie, d’Arabie, de Perse et d’Inde »
Pendant ce temps, la découverte de la côte occidentale d’Afri-
que se poursuivait à un rythme accéléré. En décembre 1488, Bar-
tolomeu Dias, de retour d’un périple de quinze mois, annonça à
Lisbonne avoir atteint le point le plus méridional d’Afrique, le
cap de Bonne-Espérance, celui où deux mers se rencontrent :
l’Atlantique et l’océan Indien. Désormais, on savait qu’une
liaison maritime était possible entre l’Europe et l’Asie et que
l’on pouvait, en contournant l’Afrique, gagner les Indes à revers
de l’Islam.
L’Inde ne fut atteinte que dix ans plus tard par Vasco de Gama,
trois après l’accession au trône de Dom Manuel. Pour marquer la
erformidable expansion de l’Empire portugais, Manuel 1 ajouta à
ses titres royaux celui de « Senhor da conquista et da navigação
e comércio de Etiópia, Arábia, Pérsia e da India ».
15. Valentim Fernandes, p. 29.
16. Ca’da Mosto, p. 49.
21Dom Manuel n’entendait pas pour autant négliger le Maroc.
João II avait privilégié le commerce, se contentant d’ajouter aux
acquisitions portugaises quelques villes vassales. Lui enten-
dait reprendre la tradition conquérante de João I et d’Afonso
V, renouer avec l’esprit de conquête qui animait les Portugais
eau début du siècle lorsqu’ils s’étaient emparés de Ceuta,
d’El-Ksar es-Kebir, d’Arzila et de Tanger : l’idée impériale de
Reconquista.

La situation politique du Maroc apparaissait favorable aux
visées de Dom Manuel. Le roi wattāside du Maroc, le sultan
Muhammad al-Burtukãli, disposait de quelques forces pour
mener des attaques contre les Portugais dans le Nord du pays
mais son autorité ne s’exerçait réellement qu’à Fès et dans une
partie du Maroc septentrional. Le reste du pays était éclaté entre
une multitude de féodalités : Chéchaouen et Tétouan étaient
devenus des principautés indépendantes et, dans le Sud, Marra-
kech, encore soumis en droit à Fès, échappait dans les faits à
l’autorité du sultan. À défaut de Fès, qui paraissait encore inac-
cessible, Marrakech, la grande ville créée par les Almoravides,
celle dont les Almohades avaient fait le cœur de leur civilisation,
Marrakech, la grande métropole du Sud, serait le nouvel objectif.
C’est à partir du littoral méridional du Maroc que Dom Manuel
envisageait de se lancer dans la conquête du pays. L’éclatement
du Maroc lui paraissait être une aubaine. Les populations qui ten-
teraient de s’opposer aux Portugais ne pourraient compter sur le
secours d’un pouvoir central presque inexistant.
En 1506, Dom Manuel fit construire en face de l’île de Moga-
dor un castelo real, un château royal. Au début de 1508, le Portu-
gal, qui estimait ne pouvoir se satisfaire d’une simple suzeraineté,
prit possession de Safi et y fit construire, là aussi, une forteresse.
Cette même année, des navires portugais partirent pour s’empa-
rer d’Azemmour. Le projet de conquête de la cité avait prit corps
en 1507.
22
vx« Alors, Berrio, c’est avec quatre caravelles
que tu veux prendre Azemmour ? »
En 1507, une petite escadre placée sous le commandement de
João de Meneses, qui s’était adjoint Sebastião Rodrigues Berrio,
un navigateur habitué à se rendre à Azemmour, fit escale dans
l’Oum er-R‘bia. à la hauteur de la cité. D’une rencontre avec
Mawlāy Zayyān allait naître l’idée de faire d’Azemmour une
ville portugaise et non plus seulement une cité vassale. Mawlāy
Zayyān était un personnage important, ou du moins il l’avait été.
Longtemps, en effet, il avait été gouverneur de la ville de Meknès
avant que son cousin, le roi de Fès, ne l’en chassât. Il s’était réfu-
gié à Azemmour, « où il avait une grande influence, et dont il pen-
17sait que les habitants le prendraient pour maître » . Mais seule
une partie de la ville avait reconnu son autorité. Aussi, lorsqu’il
rencontra João de Meneses, envisagea-t-il de s’appuyer sur les
Portugais pour devenir le chef incontesté de la cité : Azemmour
deviendrait portugaise. Le royaume du Portugal y gouvernerait
les chrétiens et lui commanderait tous les Maures de la ville. La
conquête d’Azemmour devrait se faire par les armes, puisque
certains des habitants d’Azemmour n’avaient pas pris son parti,
mais elle réussirait presque sans coup férir, promettait Mawlāy
Zayyān.
C’était une opportunité à saisir, qui séduisit Dom Manuel. Une
expédition fut montée. Les 75 navires partis de Lagos pénétrèrent
le 9 août 1508 dans l’Oum er-R‘bia. La ville, contrairement aux
prévisions de Mawlāy Zayyān, opposa une résistance farouche,
obligeant les Portugais descendus à terre à battre piteusement en
retraite. Apercevant parmi eux Sebastião Rodrigues Berrio, ceux
des habitants de la cité qui le connaissaient le raillèrent du haut
des remparts : « Alors, Berrio, c’est avec quatre caravelles que
18tu veux prendre Azemmour ? »
17. Damião de Góis, p. 38.
18. Bernardo Rodrigues, p. 43.
23Mazagan
La prise d’Azemmour avait été un échec. La conquête du
Maroc marqua un temps d’arrêt de cinq ans. En 1513, Dom
Manuel était de nouveau décidé à sauter le pas. Il fallait d’abord
consolider le dispositif de places fortes sur le littoral atlantique.
Tout au sud, il y avait Santa Cruz du cap de Ghir, qui n’était pas
une ville, seulement un havre fréquenté par les Portugais. Situé
au débouché de la plaine du Sous, il pouvait être utile de l’inves-
tir. Cela fut fait. Au centre, il y avait Azemmour, l’insoumis. A
quelques lieux de la cité, il y avait Mazagan. À cette date, Dom
Manuel n’y prêtait pas attention. Pourquoi l’aurait-il fait ?
Mazagan, ce n’est rien d’autre qu’un « récif à l’abri duquel
19vont les caravelles » . Les géographes arabes l’appellent
Māzīghan. Sur les portulans européens, il est signalé sous le nom
de Mazagem ou Mazagão.
Les navigateurs, seuls, comme Duarte Pacheco Pereira, en
soulignent les mérites : « Cette anse est un bon port pour les
20grands navires » . Il est vrai que, tout du long de la façade atlan-
tique du Maroc, l’anse de Mazagan est un des rares sites qui offre
aux navires des conditions favorables à un mouillage. Un épi de
rochers plats long de cinq kilomètres, qui émerge, à marée basse,
à proximité du rivage et n’atteint, au plus loin, qu’une profon-
deur de cinq à dix mètres par rapport aux plus basses eaux, abrite
la baie contre les houles du large.
Venir s’y réfugier, s’y ravitailler en eau, peut-être. Qu’y faire
d’autre ? Il n’y a là nulle habitation. Certes « ce fut autrefois un
bourg ; il est maintenant tout ruiné et inhabité » écrit le chro-
21niqueur Valentim Fernandes . Même observation de la part de
Pacheco Pereira : « C’est là que se trouvait autrefois la cité de
19. Valentim Fernandes, p. 29.
20. Duarte Pacheco Pereira, p. 244.
21. Valentim Fernandes, p. 29.
2422Mazagan, qui aujourd’hui est complètement détruite ». Seule
subsiste une vieille tour ruinée que les Marocains désignent
sous le nom d’El Bridja, « le petit fort ». Quelle était cette cité ?
Quels étaient ses habitants ? Des Phéniciens ? Ils ont longtemps
navigué dans les parages. C’était il y a deux millénaires. Des
Romains ? Ils ont colonisé, un temps, le Maroc, mais c’était à une
époque presque aussi ancienne et leurs auteurs — géographes et
23historiens —, qui ont tant écrit, n’en font pas état . Et cette tour,
contre qui était-elle censée apporter protection ? Nul ne le sait.
En somme Mazagan ne pouvait intéresser que les com-
mandants des navires. Les bateaux ne venaient y charger que
lorsqu’ils ne pouvaient accéder à Azemmour car le gros bourg,
situé trois kilomètres en amont de l’embouchure de l’Oum er-
Rbi‘a, n’est pas d’un accès facile par la mer. Pour entrer dans le
fleuve, il faut franchir la barre puis suivre une sorte de chenal,
dont le tracé change fréquemment et dont la hauteur d’eau varie
en fonction des marées, toutes choses qui ne conviennent vérita-
24blement qu’aux « petits bâtiments » .
Pour Dom Manuel, Mazagan n’est qu’une plage, une baie, un
nom sur les cartes. Dans les Dukkala, outre Safi, seul Azemmour
importe.
Pourtant c’est à Mazagan que les Portugais vont construire une
forteresse, puis une ville. De toutes leurs possessions au Maroc,
c’est de Mazagan dont ils ne voudront jamais se défaire. Après
leur retrait des villes si fièrement conquises par João I, Afonso V
et Manuel I, c’est Mazagan qui restera, pendant plus d’un siècle,
le seul symbole de la présence portugaise en terre marocaine.

22. Duarte Pacheco Pereira, p. 244.
23. Sauf à penser, ce que font certains auteurs, que le « port de Rousibis » cité
par Ptolémée (texte reproduit in Raymond Roger, Le Maroc chez les auteurs
anciens, p. 36) et le « port de Rutibis, à deux cents vingt-quatre mille pas de
Lixus » évoqué par Pline (ibid. p. 31), correspondent au site de Mazagan.
24. Duarte Pacheco Pereira, p. 242.