Mémoire de l'immigration et histoire coloniale

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On assiste à l'émergence d'une politique de la mémoire avec l'édification d'espaces dédiés à la mémoire coloniale. La mémoire de l'immigration révèle une histoire commune avec le pays d'accueil, tissée de non-dits et de préjugés. Evitant le piège mémoriel, historiens et sociologues rendent compte de leurs réflexions et critiques sur les noces et divorces républicains entre colons et colonisés. Un ouvrage indispensable pour éclairer le triangle des omissions : immigration, mémoire et histoire.
Publié le : jeudi 1 février 2007
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EAN13 : 9782336262192
Nombre de pages : 192
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Remerciements
Nous tenons à exprimer nos remerciements et notre gratitude
auFASILD, au Conseil RégionalNord-Pas-de-Calais,a ux
Mairies de Lille, Roubaix et Tourcoing; à l'Institut social Lill
Vaubande l’université catholique de Lille ainsi qu’aux élèves du
collège Anne Franckde Roubaix, ainsi quel’associationde
professeurs d’histoiregéographie (APHG). Nous n’oublions pa
les collègues qui ont accepté dans un esprit militant de participe
ànotre deuxième forum «discrimination, mémoire; une si
longue histoire»: Rudy Damiani, Jean René Genty, Sandrin
Lemaire, Mamadou Sall, S.Dogui, Omero Marongiu, Bernard
Schaeffer, Monsieur et MadameDia, Hubert Tison, Habib
Tenghour,FatimaMezzouj,Emmanuel Jovelin, Mansour Sayah,
JamilSayah,AbdallahSamat,GuillaumeLogezetFatimaHasni
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ePréfac
1JaninePONTY
émoire n’est pas Histoire. Commémoration non plus.
Chacune possède sa légitimité. Mais glisserde l’uneàl’autre,
comme s’il s’agissait de synonymes ne peut s’admettr
scientifiquement.
Appelerau «devoirde mémoire » revientàsolliciter le retour
du refoulé, le refus de l’oubli pour ceux qui ont pris le parti de
couvrir d’un voile les aspects les plus douloureux de leur pass
afin de tenter de surmonter d’anciens traumatismes.Atitr
individuel, ce choix est respectable. Quec eux qui veulent
s’exprimer le fassent,certes, mais que l’on ne contraigne pas le
autresà le faire.
La mémoire familiale relève d’un autreprocessus, mais l
aussi existeune forme de pudeur.Combien de gens regrettent,
après la disparition de leurs parents, de nepas les avoir
interrogés, sollicités, enregistrés!Le phénomène est fréquent e
touche tous les milieux,immigrésou non. Surtout le milieux
ouvriers et paysans, chez qui l’on parlait peu et surtout, peu de
soi, sans la conscience de posséder un capital à transmettre aux
générations suivantes.D’où letrop petit nombre de récits de vi
spontanés. J’ai personnellement constaté l’intérêtdes enfants e
des petits-enfantsq uandj’interviewais en leur présence un
ancien mineur de fond: ils couvraient tout un pan du pass
familial qu’ils n’auraient paseu l’idéededemander.
Mais dans lematraquage médiatiqueactuel, les références
la mémoiree nglobent des groupes entiers et visent à le
réhabiliter. Or toute mémoire collectivese heurteàla vision
mémorielle d’une autrepartie de la société.Lesévénement
1 Historienne, professeur émérite des Universités, membreduConseil
scientifiqueetculturel de la CNHI (Cité nationale de l’histoire de
l’immigration). Dernier ouvrage paru L’immigration dans les textes
enFrance, 1789-2002.Paris,Belin, 2004.
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erécents, tels laréémergence des revendications d’anciens colon
etd’anciens militaires, nostalgiques de l’Algérie française, l
montrent aisément: les mémoires collectivess ’opposent entr
elles, chacune refusant à l’autre, explicitement ou implicitement,
ledroitde s’exprimer.
Plutôt que«devoirde mémoire», il existe indéniablement un
«devoir d’histoire». Dessujets considérés naguèrecomme de
faible intérêt semblent tout àcoup s’imposercomme prioritaires.
L’histoire coloniale française est relancée par la demande de fils
etde filles d’immigrés venus des ancienn s colonies. La
d’attendre que l’égalité proclamée par la loi républicaine s
traduise dans le vécu quotidien, ils pensent trouver dans
l’histoire coloniale les racines des discriminations dont il
souffrent.
Delà à prétendreque lamétropole a, jusqu’ici,rejeté ce pan
de son histoire, constitue une outrance, pour ne pasdire un
contre-vérité.Prenons l’enseignement supérieur et la recherche.
Depuis plus d’un demi-siècle, des historiens sesont consacrés
l’histoirecoloniale, non pas pour envanter les mérites mais pour
enanalyser les ressorts. A laSorbonne, dans les années50,le
étudiants se pressaient nombreux aux cours de Charles-Andr
Julien, titulaire de la chaire d’histoire coloniale. Seso uvrage
faisaient autorité, tout comme, unedécennieplus tard, la grande
thèse de Charles-Robert Ageron intitulée Les Algériens
musulmans et laFrance, 1871-1919.Après 1970 etl’éclatement
de la Sorbonne en plusieurs universités, nombre d’UER (pui
d’UFR) inscrivaient au programme, soit duDEUG, soit de l
licence,dessujets ayant traitàl’histoirecoloniale:JeanGaniag
à Paris-IV (Colonisation de l’Afrique), PaulGerbodàParis-XIII
(Colonisation et décolonisation). Tous ceux qui ont préparél
Capes ou l’agrégation d’histoireentre 1993 et 1995 ont planch
èmpendant des mois sur«L’Europe et l’Afrique au XX siècle »
bien leur ena pris car, au concours de 1994, le sujetd’écrit de
«contemporaine » porta sur «L’année 1956enAfrique ».
Sur les manuels scolaires des lycéesetcollèges, jerenvoieà
la communication extrêmement fouillée de Hubert Tison. Le
programmes imposés par le ministèredel’Education national
évoluent sans cesseet les horairesconsacrésà l’enseignement de
l’histoire diminuent. Sans compter l’attention plusoum oins
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ssoutenue des élèves, problème qui ne date pas d’hier et va en
s’aggravant.Ce n’est pas en consacrant une journée à telle ou
telle commémoration quel’on formeune jeunesse. S’il est un
pan de l’histoire française totalement absent des programmes, ce
n’est pasl’histoire coloniale, mais celle de l’immigration. Non
pas uniquement les immigrations maghrébine etsubsaharienn
récentes, mais aussi l’immigration plus ancienne, celle de
Belges, des Italiens, des Polonais, des Russes, des Arméniens,
des Espagnols,d es Portugais,fortement constitutivede l
population actuelle. Seul lecours de géographie aborde le sujet,
sous son angle statistique:«Au dernier recensement, laFrance
comptait tant d’habitants, dont tel pourcentage d’étrangers ».
Alors que la recherche historique a tant travaillé depuis plus de
èm èm20 ans surl ’histoire de l’immigration aux XIX etXX
siècles,les programmes officiels de l’enseignement secondair
continuent de l’ignorer. C’est àc ombler ce vide que v
s’employerla Cité nationalede l’histoirede l’immigration
(CNHI) qui ouvrira ses portesen 2007.
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eIntroduction
HédiSAÏD
et ouvragevoudrait répondre à une triple ambition
fournir un instrument de référence autour duquel puissent
s'organiser des débats, des réflexions et des échanges;servir de
point de départ au travail associatif quia longtemps négligé l
travail sur la mémoire etl 'histoire de l'immigration; enfin,
encourager les enseignants, les travailleurs sociaux, le
chercheurs etd’autres encore, à étudier ces documents et à s
servir de ces réflexions pour démontrer la complexitéd u
problème.
Nous allons,tout aulongde cet ouvrage, tenter de réfléchir à l
reconstitution despages manquantesde l'histoire commune sans
s'ériger enprocureur et en juge des faits historiques. Comment
étudier lesmémoiressans tomberdans le piège mémorielet sans
participer à laguerre des mémoires. Pour les auteurs, il n'est
nullement question de régler des comptes mais plutôt de
comprendre pourquoi cetoubliatant duré et de edemande
1commentremédieràce « non-lieude mémoire » .
Nous avons la chance que des historiens et des sociologue
aient accepté, dans une aventure intellectuelle commune, de
répondre à ces questions posées avec beaucoup d'acuité ce
dernières années, montrant ainsi l'intérêt de l'interdisciplinarit
dans un sujet comme celui de l'histoire et la mémoire.L'oubli
bien évidemment ses causesnaturelles. Le temps emporteavec
lui une partiedes souvenirs,desévènementsdu passé.Quand le
contemporains disparaissent, lesp rofessionnels de la mémoir
chargés d'écrire ce passé etde le transmettre doivent prendre l
relais pourreconstituer lesmaillons manquants de la chaîned
l'histoire.
1 Nous empruntons cette expression à Gérard Noiriel. Le creuset français.
Paris:LeSeuil,1988.
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ILa mémoire, sujet central de cet ouvrage, est un obje
socialement construit. Elle n'est pas chosemorte, bien au
contraire; elle est constamment revisitée, réétudiée au gré de
circonstances et des évènements.Elle se modifie au moment de
la transmission, et elle est confrontée à plusieurs obstacle
comme la mutilation, l'omission, la sélection. La mémoire est
sélective, et elle neretient quece qui l'arrange.Ellee st un
construction,résultatd'un rapportde forceentre groupes sociaux,
nationaux,aux intérêtsdivergents.
Leshistoriens ont largement contribuéàforgercette mémoir
nationale qui ne laisse pasde placeàdes mémoires particulières,
de classeso u de tout autre groupe. Dans sa construction
nationale, l'Etatf rançais et laRépublique ont brisécertaine
cultures minoritaires au nom de l'unité nationale et de
l'universalisme républicain. Longtemps l'histoire, enFrance,a
tourné autour de la nation et de son mythefondateur. Le
nationalisme constituait alors la principale donnée de l'époque
une donnée permanente, mêmesi son intensité a variée n
fonctiondessituations.Il s'est largement nourriduconflit franco-
allemand.Au lendemain du traumatismedeladéfaite etdu sièg
de Paris, la France se sentait humiliée parl es conditions
imposéespar l'Allemagnevictorieuse lors du traité deFrancfort,
le 10 mai 1871. Un esprit revanchard s'est développé. Il s'est
traduit par des chansons patriotiques comme la chansonC'est un
oiseau qui vient de Franc qui, en 1880,exalte le souvenir de
l'Alsace-Lorraine, ou desp oèmes comme celui de Paul
DéroulèdeDu deuil à la revanch écritet populariséen 1881
Ce nationalisme était exalté et enjolivé dans les écoles. C'est
ce que remarque l'historienneS uzanne Citron en écrivant qu
«Lesmanuels de l'école élémentaires présentent toujoursànos
enfants le schéma d'uneGaulesurgit de nulle part (...)laFrance
seprofile derrières lest riomphes guerriers de Clovis,
Charlemagne, les rois francsannexésaudevenir pré-français (...)
La révolution peut alors inventer lesdroitsde l'hommedéfendant
puis franchissant les frontières, fairede laFrance lamessagèred
l'humanité. » Bref une Histoire axée sur le mythedu héros
national, Vercingétorix, Jeanne d’Arc, Barat, Charlemagne,
Charles Martel, De Gaulle... Dans cette histoire, les autre
acteurs n'existent pas, l'altéritéest inexistante.
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tLe patriotisme était célébré quotidiennementàl'école de l
République, chargée de former des citoyens et de leur apprendr
une morale tirée de la seuleFrance.C'est ce qu'annonçait le pèr
de l'école laïque, gratuiteet obligatoire, Jules Ferry, dans son
discours du 4 juillet 1881. Il affirmait aussi «qu’enseigner l
morale concrète, c'est enseigner la morale tirée des incidents de
chaque jour,de l'histoiredeFrance ».Dans un manuelde lectur
courante destiné aux écoliers français de 1890 Pour la patrie, l
France était présentée commeun modèledecivilisationcarellea
misenp lace un système de val urs unique aum onde.De
valeurs comme l'égalité, lacitoyenneté, lepatriotisme, lajustice
étaient présentéescommedes fondementsde l'identité nationale.
Dans lemanuel général rédigé parFernandBuisson en 1905,
on peut lire«L’école aura rempli sa mission si elle fait de tout
jeunefrançais un patriote ausens de la révolution qui,mêm
soldat, sesouviendra qu’il est citoyen». Ainsi était conçu
l'éducation du futur citoyen, avec comme objectif primordial de
servir la République et sa «religion».A ce sujet l'historien
èmClaudeLiauzuécrit «Depuis laIII République, l'histoireest l
discipline maîtressedu consensus, sur un devenir collectif : « l
patrie ».Cettepromotion du patriotismedans lesécolesa facilit
la mobilisation pendant laGrande Guerre.De même l'existence
etl 'apprentissage de valeurs communes ont bâti un idéa
2commun: l'appartenanceà la nation. »
Cettehistoire, remarque Suzanne Citron«aa busivement
ethnicisé«un peuple français»prétendument homogèneen lui
prêtant comme ancêtres incontestables les Gaulois jusque-l
absents de l'histoire de France. Les Gaulois «une race de
laquelle descendent les dix-neuf vingtièmes d'entre nous"
écrivait, en 1828 Amédée Thierry, cautionné parMichelet,
popularisé parHenri Martin etofficialisépar le Petit Lavisse, l
èm 3manuel pharede l'écolede laIII République. »
Il s'agissait d'unenseignement au service de la nation : il
n'était pas question d'annexions, de particularismes ou
d'hétérogénéité, mais d'uneFrance pure et originelle.Cette écol
avait pour « mission biblique », «d'enseigner une langu
commune, etl 'amour sans modération pour lapatrieet l
2ClaudeLiauzu (dir.).Colonisation, droit d’inventaire.A.colin, 2004.
3SuzanneCitron. Libération, 30décembre 2004.
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aRépublique. Cette République quia fait desFrançais «un de
peuple lesplus libresdumonde »,affirmait lePetitLavisse.«Le
récit scolaireasacralisé laFrance,devenue l'entitécommune de
référence, objetde piétécollective. La prière pour laFrance du
Guide du croyant israélite de 1898 rappelleàDieu:«LaFrance
est de tous les pays celui quetu sembles préférer,parce qu'il est
4le plusdignede toi » .
Cette conceptionafini parmettre laFrance en difficulté vis-
à-vis de son passé, de samémoire etd'elle même. Pays de
Lumières et des droits de l'homme, mais aussi duCode Noir,
pays de l'égalité et de la citoyennetémais aussi du Code de
l'indigéna,pays démocratique mais premier pays à instaurer l
terreur révolutionnaire, pays desrévolutions et du progrès socia
mais aussi de Vichy et de latorture enAlgérie. LaFrance a, de
ce fait,longtemps peinéàréécrire son histoireetà l'étudier; mais
des historiens ont commencéàle faire dans les années 70, pour
défricher le terrainde la véritéet ouvrirce queDeGaulleappell
« la boite à chagrins ». Des travaux universitairespionniers ont
ainsi vu le jour.Bien qu'ils aient étédestinésàdes spécialistese
soient restés inconnus du public, ils ont malgré tout, anticipé l
médiatisationde la question.
Commenousl 'avons remarqué, les politiqueso nt toujours
cherchéàofficialiser les mémoires età imposer leur lecture de
l'histoire. Ils se sont toujours intéressés à la mémoire età s
transmission,e mpêchant, ce faisant, l'historiende fair
objectivement son travail. Denos jours, leurs interventions sont
de plus en plus fréquentesdans l'appréciationdesévénementsdu
passé.Ilscherchentàpurifiercettehistoire, ladébarrasserde tout
ce qui peut faire honte ou désordre.Ils écrivent cettehistoir
avec une grille de lecture duprésent en répondantàdes besoins
immédiatset sans le recul nécessaire.
Les lois touchant à la mémoire telles que celle du 23 févrie
2005, celle du 21 mai 2001 etc. donnent une interprétation
officielle etsurtoutobligatoire de faits historiques extrêmement
complexes.Elles imposent aux chercheurs,enseignantsd'histoir
et historiens des lectures officielles de pans entiers de l'histoire.
Cetteapprocheest partisane, elle refuse le droit et la légitimit
de repenser deséléments historiquesi mportantst els que l
4SuzanneCitron. Le mythe national.Syros, 1999.
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scolonisation, le rapport à l'autre, l'identité nationale... Elle est
contraire aux principes de la libre pensée, de la vérification de
connaissances etde la critique qu'enseignent les professeurs
leurs élèves. Les hommespolitiquesimposent,avec ces lois, un
vision unilatérale de l'histoire aux dépens de la liberté de l
recherche.
Ce n'est donc pas lapremière fois dans l'histoire de l
Républiquequ'un pouvoir politique, usant de son pouvoir
législatifp our trancherdes questions d'histoire, empêche le
historiens, leschercheurs de poursuivre leurs travaux en tout
indépendance selon les règles de l'histoire baséess ur l
controverse et la recherche de la vérité. Dans un pays
démocratiquecommelaFrance, les lois doivent rester en dehors
desprogrammes d'histoire car légiférer, c'est fixer des normes e
instaurerdes véritésabsolues.
Cette histoireofficielleadesconséquences importantessur l
construction identitaire des futurscitoyens et sur les pratique
quotidiennes descours d'enseignement. Heureusement, de
associations se sont mobilisées,des historiens etdescollectifs s
sont insurgés contre l'interventionnismeculturel de la loi et ils
ont réclaméson abrogation. Des débats,des conférenceset de
manifestations ont alors été organisés, des livres publiés. La
mobilisation laplus déterminante a été celle des Martiniquais.
Toutes les personnes mobilisées ont répété que l'histoir
n'appartient pas plus aux historiens qu'aux politiques. Le
mémoires sont plurielles, fragmentées, le plus souvent
passionnelleset partisanes. L'Histoire doit être critique, au
service de tous, pour lebiende tous;elle s'inscritdans un temp
long qui n'est pasceluides médiasetdes politiques.
Grâce à tous ces mouvements,le gouvernement a été oblig
de retirer la loi sur lacolonisation. Ilest plus que surprenant qu
dans un pays d'écoles d'histoire(Les Annales) et de grand
historiens (F. Furet, M. Bloch, G. Febvre, J. Michelet...), on
essaied'imposerles mémoirespardesloisdécidées parlaFrance
d'en haut. Des efforts de recherchess onti ndispensablesp ou
éclairer certains points de l'histoire, sortir des mensonges et de
diffamations et remettre ces mémoiresbrisées en marche. Ca
c'est le rôle des historiens de se saisir de ces questions et non
celui despolitiques, commele dit à juste titre Paul Ricœurdans
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à
sHistoire et vérité :«Al'histoire revient lepouvoird'élargir l
regarddans l'espace etdans letemps, la force de lacritiquedans
l'ordredu témoignage, de l'explication etde lacompréhension,e
plus quetout,l'exercice de l'équitéàl'égard desrevendications
concurrentes des mémoires blessées etp arfoisaveuglesau
malheurdesautres. ».
A la fin des années6 0, le champ de la mémoire de
l'immigration était relativement vierge, il ne faisait l'obje
d'aucun enseignement, n'avait de place ni dans les dictionnaire
de sociologie nidans les manuels scolaires.Ilétaitdéserté par le
historiens et les sociologues. Sur ce point Gérard Noiriel a dit
«La recherche historiquesur l'immigration a étévictime du
désintérêtdess ciences sociales. Les sources( ...) sont
introuvablesjusqu'à la Seconde guerremondiale ». Dominiqu
Schnapper, sociologue de la nation, a popularisé une formul
résumant l'avis général : «La France est un pays d'immigration
qui s'ignore ». Elle ajoute que ce déni de mémoire, l
méconnaissance systématique de l'immigration et de
mécanismes d'intégration ont été «des moyens permettant
d'entretenir l'unité nationale...» Pendant longtemps, donc le
rares travaux existants restent isolés et non reconnus par le
professionnelscar jugés trèséloignésde lademande historiquee
dessujets de l'époque.Pourtant ces travaux sont fondateurs e
leursauteurs,despionniersen lamatière.
C'est depuis les années 1980 quecette mémoire a commencé
àa voir une placede plusenp lus importante dans le travail
historique. En 1980, Ralph Schor a analysé dans sa thèse le
réactions de l'opposition française à l'égard des étrangers durant
l'entre deux guerres. Pierre Milzaa étudié en 1981 l'immigration
italienne sous l'angle des rapports franco-italiens.Gérard Noirie
a montré dans un travail réalisé en1982,devenu une référence,
5l'importance de la présence immigrée et l'apport des étrangers.
JanineP onty a présenté un excellent travail sur l'immigration
polonaise en 1985,Benjamin Stora etClaude Liauzu ont évoqu
la mémoire coloniale et la colonisation les années suivantes.Ce
historiens ont réussi à donner à la mémoire de l'immigration s
places dans la recherche. Ils sont venus par ces travaux
5GérardNoiriel. Longwy, immigrés et prolétaire ,Paris,PUF, 1984.
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euniversitairessuppléer sociologues, économistes,démographes,
psychologuesdans l'analysede la mémoire/histoire.
L'immigration a, depuis,occupé une place toujours plus
importante. Son étude aé té relayée par des actions de
institutions et des associationsi ssuesde l'immigration. La
marche pour l'égalité initiée par des«Beurs » en 1983a dévoil
aupublic, dans un contextepolitique marqué par la montée de
l'extrême-droite, queces jeunes, formés dans les écoles de l
République, étaient destinésà resterenFrance et que, pa
conséquent,ils étaientFrançaisàpart entière.Dans cette march
qui a traversétoute la France, ils ont revendiqué l'égalité de
droits, le refus du racisme etladiversité comme l'indiquait leur
slogan « laFrance est comme une mobylette, elle a besoin d'un
mélange pour avancer». Les années80 ont aussiété la période
des expositions comm Les enfants de l'immigration
Beaubourg en1984, 25 ans d'immigration portugaise e Franc
des étrangers, France des libertés àMarseille en 1989. Le
associations ne sont pas restées inactives : ainsi l'association
«Génériques»arassemblédans un travail sur la mémoire, trois
tomes d'archives sous letitre Les étrangers en France,guide
èm èmdes sources d'archives publiques et privées XIX -X siècles.
D'autres associationso nt également apporté leur pierreà
l'édifice. L'association «Au nom de la mémoire», l'association
«Mémoire fertile» à Lille, ou encorel' «Association de
travailleurs maghrébins de France » (ATMF), pour neciter qu
les plusconnues.
Mais ces dernières années, nous assistons à un retour du
refoulé. Les mémoires blesséesressurgissent etla demande pour
revoir le passé se fait de plusen plus insistante.Lesémissionsde
radio,les programmes des associations sur la mémoire, le
projets culturels montrent à quel point la mémoire de
l'immigration est venueau centredesp réoccupations. Claude
Liauzuexpliquece retourdurefoulé par l'actionde trois groupe
:le premier est celuiquiaréussiàobtenir lareconnaissance du
terme « guerred'Algérie»en1999.Ce sont les soldats qui onteu
« vingt ans dans lesAurès»etont luttépour avoir les même
indemnités queles combattants de 1939-1945. Le deuxièmeest
celui des Harkis et de leurs enfants scolarisés qui ont réclam
une reconnaissance de la France. «Indigènes» en France,
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s«collabos» en Algérie, ils militent pour leur mémoire. Le
dernierest celuidesassociations«beurs », quiveulent rétablirl
vérité et reconstituer lesp ériodes manquantes de l'histoire.
Contr « l'humiliation du père », commele dit JacquesBerque,
ils exigent le droit de mémoire et se battent contre les page
occultéesde l'histoire (torture,crimescoloniaux, spoliations...)
Au moment où on parle des crimes coloniaux avec le procès
de Maurice Papon, qui futà l’origine de la journée sanglanted u
17 octobre1961àParis, des révélationsdu généralAussaresse
sur son rôle dans l’assassinat de dirigeants nationaliste
algériens, du projet du gouvernement français visant à mettre en
place un « musée nationalde l’immigration », cesassociations
veulent participeràce mouvementde travail sur la mémoire.
Des organismes étatiques se sont également intéressés, ce
derniers temps, à la mémoire. On peut citer, parmi leur
initiatives, leprogramm Composition française qui expliqu
l'apport des étrangers au patrimoine français, initié par l
ministère de l'Education nationale, le ministère des Affaire
socialeset le FASILD (Fonds d'Action et de Soutien pou
6l'Intégration et laLutte contre lesDiscriminations) pendant troi
années (1992-1994), l'organisation annuelledelasemaine contr
leracisme durant le mois de mars ou encoreles stages proposé
aux enseignants sur la mémoirede l'immigration, comme celu
organisé par leRectoratdeLille,durant trois joursenavril 2006.
Il convient d'évoquer également l'édification des lieux de
mémoire par l'Etatfrançais. En édifiant des lieux de mémoir
comme le centre du patrimoine arménien, inauguré le11 juin
2005 à Valence, la citénationalede l'histoirede l'immigration
Parisen 2007, lemusée descivilisations de l'Europeet de l
Méditerranée à Marseille en 2008, lepouvoir public tendàfair
connaître et reconnaître desp assés que la deuxièmeet l
troisièmegénérations d'immigrés ne trouvent nullement dans le
livresd'histoire.
Lesuniversités etles travaux universitaires ont braquéeux
aussi,ces dernières années,leurs projecteurs sur la mémoiree
l'histoirede l'immigration en se servant, entre autres, des écrits
du sociologueAbdelmalekSayad. Ilsuffit de voirle nombre de
6Depuis unevingtained’années, leFASILDa inscrit les questions relativesà l
mémoireaucœurde ses priorités.
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amaîtrises,deD.E.A (Diplômed'EtudesApprofondies), d'article
scientifiques,de numéros spéciaux, de livres,de colloques e
d'unitésde valeurs mises enp lace dans certaines université
françaises (et même européennes, comme l'Université Libre de
Bruxelles,) consacrés à ce sujet pour s'apercevoir que laFrance
esten trainde réexaminer son passé.
Mais cette connaissance/reconnaissance n'est pasunl ong
fleuvetranquille.Beaucoup d'historiens s'accordent à dire que l
èmmémoire collective s'est fixée au début de la II Républiqu
au tourduclivage national/étrangercomme lesuggèreG.Noirie
7dans son livr Le Creuset français,ce qui a rendu invisibl
l'apport des immigrés dans l'évolution de la société française.
D'autres, comme P. Blanchard, N. BanceletS.Lemaire - le
enfants terriblesde la colonisation -,articulent lesquestions de
l'immigration et celles de lac olonisation. Ils pensent que l
France a été fondée sur un triple rapport à l'autre –
citoyen/étranger/indigène, que le racisme actuel et la montée de
la xénophobie sont le résultat de préjugés héritésde l'époqu
coloniale. Pour eux, le rejet de cet immigré/ex-colonis
s'explique par un rappel permanent de cette histoire colonial
qu'on désire oublier. Ils considèrent que le lien
colonisation/immigration post-colonialerend très difficil
l'insertion de l'histoire de l'immigration dans l'histoirenational
parce que cette histoire coloniale n'est pas, précisément, intégrée
à l'histoire nationale.
Des historiens commeB.Stora, C. Liauzu et G. Noirie
prennent le contre-pied de cette position et considèrent qu
l'immigration nepeut pasêtre confondue avec la colonisation,
même si c'est à la mode de penser ainsi aujourd'hui. Ils pensent
qu'il faut accorder la même importance à toutesles composante
de l'immigration, qu'elles viennent ou non de l'ancien Empir
colonial français. Ils disent travailler pour développer les liens
avec les pays d'origine, pour quecette mémoire collective soit
la fois une mémoirede l'immigration etde l'émigration. Ils
remarquent que la question de lamémoire de l'immigration n'est
pas le seul sujet« oublié». L'étude de la période de l
collaboration,parexemple, a été le fait d'un historien américain
(Paxton).C'est un constatqui ne date pas d'hier. Le massacre du
7GérardNoiriel., Le creuset français,Paris,Ed.duSeuil, 1988 (2006).
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