MEMOIRE ET ECRITURE DE L'HISTOIRE DANS LES " ECAILLES DU CIEL " DE TIERNO MONENEMBO

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L'œuvre romanesque de Tierno Monémembo a pris une importance particulière dans l'ensemble des littératures africaines. Par son écriture originale, et particulièrement par la thématique de la narration qu'elle développe, elle cherche à rétablir la crédibilité de tout un univers à construire par la puissance de l'imaginaire.
Publié le : mercredi 1 septembre 1999
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EAN13 : 9782296394063
Nombre de pages : 208
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MÉMOIRE ET ÉCRITURE DE L'HISTOIRE
DANS LES ÉCAILLES DU CIEL
DE TIERNO MONÉNEMBOCollection Passerelles de la Mémoire
dirigée par Jean Ambrosi
Cette collection rend compte d'un lien original entre ethnologie,
anthropologie, mythologie, psychothérapie.. .
Elle fait état d'une intention "ethnopsychiatrique" particulière.
Bien des rites anciens ou étrangers à notre culture, observés dans leur
étrangeté apparente, nous remettent en contact avec nos propres rites
oubliés.
C'est à cet éveil que cette collection prétend participer.
Dernières parutions
AMBROSI Jean, La médiation thérapeutique.
CLAUDE Catherine, L'enfance de l'humanité.
MOREAU Alain, Structure de la relation.
AMBROSI Jean, Le désir de changement. Les entretiens du troisième
mercredi.
RAULT Alain, Pour une psychiatrie de la rencontre (les passagers
des longs couloirs).
AMBROSI Jean, Transfert et relation de sympathie.
DIETERLEN Germaine, Les Dogon, notion de personne et mythe de
la création.
THEDE Nancy, Gitans et flamenco, les rythmes de l'identité.
@ L'Harmattan, 1999
ISBN: 2-7384-8163-9Pius NGANDU Nkashama
~ ~
MEMOIRE ET ECRITURE DE L'HISTOIRE
DANS LES ÉCAILLES DU CIEL
~
DE TIERNO MONENEMBO
L'Harmattan Inc.L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
Montréal (Qc)75005 Paris - FRANCE - CANADA H2Y lK9DU MÊME AUTEUR
I. OUVRAGES SCIENTIFIQUES
Analyse sémantique de la métaphore poétique, Lubumbashi, «Centre de
linguistique théorique et appliquée» (CELTA), 1977, 158 p.
Comprendre la littérature africaine écrite, Issy-les-Moulineaux, Éditions
Saint-Paul, 1979, 128 p.
Littératures africaines: 1930-1982 (anthologie critique), Paris, Silex,
1984, 674 p.
La littérature zaïroise (en collaboration), dans Notre librairie, n. 63,
1982, 128 p.
Kourouma et le mythe: une lecture de «Les soleils des indépendances»,
Paris, Silex, 1985, 104 p.
L'Afrique noire en poésie (en collaboration), Paris, Gallimard, Coll.
«Folio», 1985, 128 p.
Églises nouvelles et mouvements religieux, Paris, L'Harmattan, 1990, 260
p.
Écritures et discours littéraires: études du roman africain, Paris,
L'Harmattan, 1991, 302 p.
Littératures et écritures en langues africaines, Paris, L'Harmattan, 1991,
408 p.
L'Église des Prophètes africains: lettres de Bakatuasa Lubwe wa Mvidi
Mukulu, Paris, L'Harmattan, 1991, 222 p.
Négritude et poétique: une lecture de l'oeuvre critique de Léopold Sédar
Senghor, Paris, 1992, 158 p.
Les années littéraires en Afrique : 1912-1987, Paris, L'Harmattan, 1993,
458 p.
Théâtres et arts du spectacle: études sur les dramaturgies et les signes
gestuels, Paris, L'Harmattan, 1993, 384 p.
Les années littéraires en Afrique (II) : 1987-1992, Paris, L'Harmattan,
1994, 126 p.
La terre à vivre: la poésie du Congo-Kinshasa (anthologie), Paris,
L'Harmattan, 1994, 432 p.
Dictionnaire des oeuvres littéraires africaines de langue française, Paris,
Nouvelles du sud, 1995, 748 p.
Le livre littéraire: bibliographie de la littérature du Congo -Kinshasa,
Paris, L'Harmattan, 1995, 210 p.
Citadelle d'espoir, Paris, L'Harmattan, 1995, 144 p.Les magiciens du repentir: les confessions de Frère Dominique (Sakombi
Inongo), Paris, L'Harmattan, 1995, 178 p.
Sémantique et morphologie du verbe en ci/ubà : étude de ku-twa et kw-
ela, Paris-Kinshasa, Giraf-Éditions universitaires africaines, 1995,
228 p.
Ruptures et écritures de violence: études sur le roman et les littératures
africaines contemporaines, Paris, L'Harmattan, 1997, 380 p.
La pensée politique des mouvements religieux en Afrique, Paris,
L'Harmattan, 1998, 240 p.
II. OUVRAGES LI1TÉRAIRES
Poésie
Crépuscule équinoxial, Lubumbashi, Éditions Folange, 1977 (rééd. Paris,
L'Harmattan, 1998, 92 p.).
Khédidja, dans La malédiction, Paris, Silex, 1983.
Paroles de braise (sous presse).
Les noces du Poète (avec les peintures d'Ali Silem) (sous presse).
Romans et récits
La malédiction, Paris, Silex, 1983, 152 p.
Le fils de la tribu, suivi de La mulâtresse Anna, Dakar, Nouvelles éditions
africaines, Coll. «Créativité 10», 1983, 192 p.
Le pacte de sang, Paris, L'Harmattan, Coll. «Encres noires», n. 25, 1984,
340 p.
La rnort faite homme, Paris, L'Harmattan, Coll. «Encres noires», n. 38,
1986, 258 p.
Vie et moeurs d'un primitif en Essonne quatre-vingt-onze, Paris,
L'Harmattan, Coll. «Encres noires», n. 44, 1987, 196 p.
Pour les siècles des siècles, Paris-Malakoff, Nouvelles éditions
Bayardères, 1987, 334 p.
Les étoiles écrasées, Paris, Publisud, Coll. «L'espace de la parole», n. 8,
1988, 220 p.
Des mangroves en terre haute, Paris, L'Harmattan, Coll. «Encres noires»,
n. 78, 1991, 102 p.Un jour de grand soleil, Paris, L'Harmattan, Coll. «Encres noires», n- 88,
1991, 454 p.
Le doyen Marri, Paris, L'Harmattan, Coll. «Encres noires», n-131, 1994,
202 p.
Un matin pour Loubène, LaSalle-Québec, Hurtubise, 1991, 88 p.
Les enfants du lac Tana (en collaboration), LaSalle-Québec, Éditions
Hurtubise, 1991, pp. 41-69.
Yolène, au large des collines, précédé de Le fils du mercenaire, Paris-
Vanves, EDICEF, 1995, 128 p.
Yakouta, Paris, L'Harmattan, Coll. «Encres noires», n- 139, 1994, 160 p.
Le fils du mercenaire, suivi de Yolène au large des collines, Paris-
Vanves, EDICEF, 1995, 128 p.
Ton image sainte, Mariana (sous presse).
Théâtre
La délivrance d'Ilunga, Paris, Pierre Jean Oswald, 1977, 151 p.
Nous aurions fait un rêve, Kinshasa, Institut national des Arts (INA),
1980.
Bonjour monsieur le Ministre, Paris, Silex, 1983,76 p.
L'empire des ombres vivantes, Camières (Mornanlewz), Éditions
Lansman, 1991, 68 p.
May Britt de Santa Cruz, Paris, L'Harmattan, Coll. «Encres noires», n-
113, 1993, 160p.
Sous le silence: le cri (sous presse).
Roman en cilubà
Bidi ntwilu, bidi mpelelu, Lubumbashi-Paris, Éditions Impala-Saint-
Paul,aDIi et frère saïdou
peulh et DIuntu
grand homme et nègre
thierno et diallo
toi nIonéneDlbo
bwa nzambi Inunena
mfulnu dinanga"H-'a
yo yo yi we
kalonji Inishionyi
ku ulnona ngoyi wa mbuyiINTRODUCTION GÉNÉRALE
1. L'auteur et l'oeuvre
Tierno Monénembo, de son nom Tierno (Thierno) Saidou
Diallo, est né en Guinée, à Porédaka (Mamou) le 21 Juillet 1947. À
propos de son pseudonyme d'écriture, il explique:
Il y a eu une espèce de transgression parentale parce que)
quand j'avais quatre ou cinq ans mes parents ont divorcé et on a
confié mon éducation à ma grand-mère paternelle que j'ai appelé
Néné Mbo. Néné en peul ça veut dire Maman) Mbo ne veut rien
dire) c'est du langage d'enfant. Quand j'ai écrit mon premier
roman) je l'ai publié sous le nom de Monénembo) «fils de
Nénembo ») faisant de ma grand-mère ma mère (dans Christiane
Albert, Francophonie et identités culturelles) Paris, Karthala, 1999,
pp. 321-322).
De lui-même il disait: «je ne m'interroge plus sur la notion
métaphysique de l'identité. Je suis un Peul: cela veut dire un
homme ». Il serait utile de noter que les Peulhs dont il se réclame
constituent avant tout un phénomène historique: « nés sur le bord
du Nil) de Noirs (...) qui ont migré en Libye. De là-bas ils sont
venus dans le Sahara central (les peintures rupestres du Sahara)
du Tassili) témoignent de mes ancêtres). Sans compter que cette
interpénétration a duré depuis le lIe siècle avant J. -C. jusqu'à
l'arrivée des Arabes (...). Le Peul n'est pas une race) c'est le
produit des mouvements: de gens et de civilisations» (pp. 323-
324). En Guinée, ils sont installés principalement sur les hauts
plateaux du Fouta-Djallon et ils se sont sédentarisés, menant une
vie pastorale qui se traduit bien à travers une poésie ritualisée. Ils
croient en la puissance de la parole, et ils estiment pouvoir
maîtriser les forces par des symboles, des rites et des formules
9expressives. Il existe surtout une littérature arabo-islamique
d'expression pulare très importante, avec des auteurs connus
depuis les neuf Ouléma du XVIIIe siècle et le « maître» Thierno
Samba de Mombeya avec son 00 girde mala (Le filon éternel du
bonheur), jusqu'aux écrivains récents comme Elhadj Thierno
Abdourahmane Bah ou encore Thierno Madhiou Daaka.
La Guinée n'est pas pour Monénembo un point géographique,
elle appartient à l'espace de l'imaginaire. Il considère ce lieu
d'origine comme «un pays qui se targue d'être l'un des
dépositaires privilégiés des grands courants socio-culturels de
l'Afrique Occidentale». Il entend par là les vieilles « civilisations
forestières à l'empire du Ghana », mais également l'empire du
Mali, les royaumes peuls, « un véritable résunzégéographique et
humain (..), point de rencontre de peuples et de civilisations aussi
hétéroclites que les Guerzés et les Peuls, les Coniaguis et les
Malinkés, les Manos et les Soussous». Tout cela, siècle après
siècle, avec « d'indiscutables conzplicités psychologiques,
historiques et culturelles» .
À l'âge de cinq ans, il fréquente l'école coranique, et il est
confronté à l'écriture arabe avant de passer deux années plus tard à
l'école coloniale. « Quand, dans la cour de recréation, je parlais le
peul, on me collait sur le cou un gros morceau de bois que l'on
appelait le symbole: j'avais transgressé la bonne règle, car il
fallait parler la langue française - la vraie, la seule. Et quand je
sortais et que je parlais français dans les rues de nzon village, je
subissais le fouet de mes ancêtres, parce que je parlais la langue
du blanc, du chrétien, du colonisateur - donc j'ai vécu la langue
comme du traumatisme » (dans Christiane Albert, idem, p. 319).
Il a fait ses études primaires dans son village natal. Cette
époque sera mieux décrite au cours d'un roman publié en 1998,
Cinéma. Son entrée au Collège coïncide avec la période la plus
trouble de l'histoire de l'enseignement en Guinée. Le pays qui avait
acquis son indépendance depuis 1958 suite au «Référendum du
non », avait entrepris alors des réformes profondes pour tous les
10établissements scolaires. Les maladresses de ces transformations se
traduisent tragiquement par les tumultueuses manifestations
d'élèves et d'étudiants, bien décrites dans Les écailles du ciel.
Monénembo qui avait entamé des études techniques au Collège de
N'Zérékoré, termine son cycle à Kankan, passe par le Lycée de
Kindia, avant d'achever ses pérégrinations au Collège de Donka à
Conakry. Il y obtient un baccalauréat de biologie en 1969.
La même année, pris au coeur des convulsions politiques qui
secouent le pays, il commence un temps d'exil qui ne se terminera
presque jamais. C'est d'abord l'Université de Dakar avant celle
d'Abidjan (1970-1972), puis, suite aux dénonciations
intempestives des opportunistes du régime, il est obligé de partir
presque en clandestin vers la France afin d'échapper à une
extradition en Guinée. Il prépare alors des études de biochimie à
Grenoble et à Lyon, pendant qu'il travaillait comme « balayeur»
dans un supermarché du coin. Par un acte d'une audace particulière,
il récupère le passeport français de son père, obtient la nationalité,
et il est nommé comme Assistant à l'Université, passant ainsi «du
balayeur à l'enseignant» sur un coup du destin.
Je suis venu à Bruxelles en 1973, puis j'ai été balayeur dans un
supermarché de Lyon, où j'étais étudiant en biochimie. Je me suis
mis à noter des choses dans un cahier et c'est devenu un roman,
Les Crapauds-brousse. Or j'avais un passeport français que mon
père avait laissé en Guinée. Le passeport est venu à Lyon de
Bucarest par un cousin. Je l'ai reçu le lundi, mercredi j'étais
français) et le lundi qui a suivi) j'avais un poste d'assistant à la
faculté de médecine de Saint-Étienne. Je suis parti du balai pour
l'université) ce qui est formidable (idem).
En 1979, il part comme Coopérant en Algérie, à l'Institut des
Sciences de Batna qui se situe à l'intersection des terres du désert
avec les montagnes des Aurès. Un lieu privilégié où se croisent les
») aux confins de Timgad etcivilisations et les « âges de l'histoire
des routes caravanières, vers Biskra, Tougourt, ainsi que les
lointaines terres du sel. Ce sera ensuite Rabat au Maroc (1981-
Il1985), puis le retour en France, l'installation à Caen, la joie de
l'écriture et des voyages multiples à travers le monde: les Antilles
et les Caraïbes (la Guadeloupe, Haïti), le Mexique, la Colombie, le
Brésil, les États-Unis, les nombreux pays d'Afrique et d'Europe.
Les espaces de l'exil traversent en permanence l'oeuvre
littéraire, au point qu'il est indispensable de reconsidérer en
paratexte les indications temporelles ou géographiques qui figurent
en clausule à la fin d'un grand nombre d'ouvrages: «juillet 1975-
mai 1977» dans Les crapau{ls-brousse (p. 186), «Batna-Tiaret,
mars 1980-décembre 1981 » dans Les écailles du ciel (p. 193).
Monénembo a toujours tenu à préciser que les titres de ses
romans expriment ce qui a été considéré comme un «certain
ésotérisme». Illes «puise dans un fonds culturel assez vieux, qui
est le fonds traditionnel guinéen en général et en l'occurrence
peulh ». Il apporte lui-même de nombreuses indications à travers
les dédicaces, les poèmes liminaires, les citations introductives, et
même les commentaires péritextuels qui accompagnent souvent la
fiction. Dans un entretien avec Marcel Sow et Alhassane Diallo, il
explique:
Les crapauds-brousse est un titre enlprunté à une légende
peulhe qui veut qu'à l'origine du monde, l'être élu de Dieu soit le
crapaud. Pour une faute mythique, ce crapaud a été maudit et a été
transformé en l'être hybride et niais que l'on connaît aujourd'hui.
Toutefois, il prend soin de préciser aussitôt qu'il ne conviendrait
pas de s'en tenir à ces premières impressions: l'essentiel est ailleurs.
Dans Les écailles du ciel, je suis jJarti d'un (licton peulh qui
veut que les signes annonciateurs du désastre universel soient le
chimpanzé blanc, les racines de la pierre et les écailles du ciel.
Mais il ne faut pas se laisser piéger. Les titres en eux-mêmes
sont peut-être ésotériques) nlais l'expression, le contenu de ces
deux romans est assez nzoderne. Le contexte culturel assez vieux
cède la place à l'imagination politique d'une certaine Afrique
12moderne (dans Notre librairie, n888-89, juillet-septembre 1987, p.
107).
À travers tout l'itinéraire, la parole de l'oralité reste le point de
repère: « véhicule du savoir et de la sagesse, la parole, c'est aussi
le venin qui tue l'ennemi, l'étincelle qui déclenche la foudre, le
sortilège qui envoûte la bien-aimée, le gri-gris qui protège des
maléfices». Plus loin, il ajoute cette note qui sera illustrée avec
tellement de force dans Les écailles du ciel et qui constitue la
thématique de l'ouvrage sur «l'écriture de l'histoire et de la
mémoire» :
Omnipotente et sacrée, (la parole) n'est pas à la portée du
premier venu. Des prêtres s'imposent pour officier lors de cette
pratique rituelle, métaphysique du dire. Ces prêtres, ce seront les
griots ou, selon l 'heureux mot de Camara Laye, « les maîtres de la
parole ». Précepteurs des princes, confidents et conseillers des
rois, mémentos historiques, encyclopédies vivantes, poètes,
sociologues et moralistes, ils sont à l'Afrique ce que les Rabelais,
les Dantes, les Cervantes, les Diderot et autres La Bruyère sont à
l'Europe (<< La Guinée aussi », dans Notre librairie, idem, p. 8).
TIn'hésite pas à reconnaître les influences profondes qu'il a dû
subir dans sa recherche d'une écriture conséquente, notamment en
ce qui concerne les écrivains de l'Amérique latine.
J'ai été aussi très influencé par la littérature latino-
américaine, qui nous a montré comment il faut prendre en compte
et récupérer les mythes fondateurs de l'Afrique: la force des
mouvements indigénistes au Brésil ou au Guatemala, etc., c'est
d'avoir intégré dans le fait colonial, avec l'arrivée de l'Europe, le
fait indien et le fait Nègre. En relisant les Latino-Américains je
me suis dit: c'est vers ce ton-là qu'il faut aller. Je considère que
quelque part mes racines sont aussi en Anzérique latine (dans
Christiane Albert, p.322).
L'Histoire occupe ainsi une place prépondérante à travers toute
l'oeuvre. La « mémoire », la parole des Griots, l'écriture des « actes
13et des événements ») autant d'éléments qui transparaîtront dans son
oeuvre comme une véritable thématique de la fiction. Dans
l'entretien cité précédemment, il insiste avec une certaine ténacité:
« ce que je veux exprimer) c'est ce passage à vide que nous vivons)
suite à un traumatisme historique assez important depuis quelques
siècles. Ce sont aussi les différents blocages qui nous empêchent
d'exprimer correctement nos problèmes et d'envisager leur
solution ».
Les écailles du ciel (Paris, Seuil, 1986, 194 p., réédité en format
« Poche », n8 P343, 1997), commence avec un prologue intitulé «À
la quête d'une ombre», qui explique bien le contexte des récits
superposés. Des narrateurs successifs se reprennent indéfiniment,
comme s'ils se passaient mutuellement la parole, en même temps
qu'ils concluent un «pacte» rituel jusqu'à leur mort commune:
<<plus tard) bien plus tard, Koulloun racontera peut-être à ceux
qui n'étaient pas encore nés...» (p. 13). Koulloun se révèle être le
narrateur principal dans tout le récit (<< je vous conterai l'histoire de
Cousin Samba) l'obscur petit-fils du vieux Sibé »). Cependant, il
n'hésite pas à se placer en retrait, et à passer la parole aux autres
personnages,en particulierl'Aïeul Sibé qui revient en « spectre».
Au milieu d'un quartier populeux de Leydi-Bondi, avec ses
échoppes basses, sa « Rue-filles-jolies» et son « Égout-à-ciel-
ouvert ») les citadins se croisent dans un cabaret, Chez Ngaoulo. Là
se rencontrent le tailleur Bappa Yala, des femmes publiques
comme Yabouleh, «toujours prête à s'ouvrir au soleil et aux
hommes ») un étranger égaré un soir qui ne dira son nom que dans
des circonstances particulières, Bandiougou qui poursuit tristement
une ombre perdue. À partir de ses paroles, l'ombre commence à
s'imposer dans l'esprit des gens au point d'apparaître comme une
véritable hallucination. D'autres personnages tournent autour de
l'Ancêtre Sibé, hanté par le souvenir d'un griot lointain, Wango,
lui-même obsédé par la mémoire d'un règne énigmatique, celui du
Souverain Fargnitéré.
L'essentiel du texte se rapporte à la période qui précède
14l'invasion coloniale du village de Kolisoko, d'où avait surgi le clan
de vieux Sibé. La rencontre des parents de Samba se déroule dans
des circonstances fabuleuses, et la catastrophe amenée par les
envahisseurs blancs semble être un châtiment imposé pour en
payer la faute primordiale: «une damnation pèse sur ce pays de
rocaille) de crève-la-faim et de nlal-vêtus ,. elle est là partout et
fait mal en silence». La défaite de l'armée de Fargnitéré est due à la
traîtrise d'un prince félon, Haddido, dénoncé plus tard par le griot
Wambo et qui finit tué par l'homme blanc avec ses propres
fétiches.
Vient alors la suprême malédiction, l'«école des blancs» contre
laquelle avertit le griot: «un diable la hante qui pourrait vous
manger l'âme». Au moyen des manoeuvres louches, le capitaine
Rigaux réussit cependant à imposer M. Mouton comme enseignant
et à subtiliser des enfants du village pour les initier au savoir des
colonisateurs, au prix des coqs, des mesures de riz-mbensa, du
bois de cuisine et du travail de ménage. Pour la grande colère du
vieux Sibé qui s'en prend à M. Mouton et qui est châtié
publiquement par l'administrateur colonial. À son tour et par
vengeance, il fait jeter la foudre sur l'école. C'est alors le début de
la désintégration de tout le village, au même moment où Samba est
initié à la science supérieure de l'au-delà.
Après des années d'errance à travers les villages de forêts,
Samba échoue dans la ville coloniale de Djimméyabé, «engageante
et terrifiante», où il rencontre une femme de rue, Oumou- Thiaga,
la mère de la future «Indépendance». Il se fait engager comme
domestique dans la famille des Tricochet. Mais le malheur le
poursuit irrésistiblement, car l'épouse du colonial le pousse à des
amours coupables. Et «la felnme aux cheveux couleur de soleil
venue ici du tréfonds du monde COlnmeon sort prendre un peu
d'air) enceinte de Sanzba fils de Hanzmadi lui-même fils de Sibé»,
meurt des décoctions et des plantes médicinales que lui avait
administrées Samba. M. Tricochet avait forcé le jeune homme à se
débarrasser de cette grossesse inopinée. De rage, le mari cocu lui
fait subir un martyre affreux, avant de se faire renvoyer dans son
15pays en camisole de force, pour avoir tué des cambrioleurs furtifs.
À cette époque, commencent les premiers mouvements des
revendications politiques. Des leaders insolites nommés «Béliers»
surgissent à Leydi-Bondi, et le quartier des Bas-Fonds est secoué
par des manifestations de rue menées par des hommes étranges,
Ndourou-Wembidô et Bandiougou. Oumou-Thiaga est tuée lors
d'une marche et Samba est emprisonné avec les meneurs, jusqu'à la
proclamation des indépendances, ce qui fera d'eux des héros
nationaux. Cependant, le nouveau maître du pays, Ndourou-
Wembîdo se comporte très vite comme un dictateur sous les
conseils des américains, venus exploiter la tauxite. Il cherche à
éliminer ses anciens compagnons comme Samba et Bandiougou
chargé de l'enseignement, en les condamnant à la prison. Des
nouvelles épidémies déciment les populations mal protégées, et la
misère provoque un coup d'État au cours duquel le «Leader bien-
aimé» est tué par ses propres officiers.
Tous les villages sont brûlés par des hommes en armes. Les
trois narrateurs se retirent sur les ruines de Kolisoko afin de
retrouver «la voix sans visage de Sibé». Excédé par tant de
misères humaines, Cousin Samba choisit de disparaître dans une
lumière merveilleuse, laissant au griot Kolloun le soin de
transmettre la parole du Griot ainsi que la légende à la postérité.
2. Pour une approche morphologique
Dans plusieurs études élaborées autour du roman africain
contemporain, la thématique de la narrativité acquiert une
importance particulière. Deux travaux ont été publiés récemment,
et ils méritent d'être cités en préambule à la présente réflexion. Il
s'agit de deux thèses, l'une par Anthère Nzabatsinda, Normes
linguistiques et écriture africaine chez Sembene Ousmane
(Toronto, Éditions du Groupe de recherche en études francophones
[GREF], York University, 1996, 212 p.), qui étudie les actes
16d'appropriation du (et des) langage(s) de la manière dont ils
impliquent la «textualisation de la diglossie », et que l'auteur
aborde par le biais de la distribution fonctionnelle. Et l'autre, plus
détaillée et plus complète peut-être, celle de Joseph Paré, Écritures
et discours dans le roman africain francophone post-colonial
(Ouagadougou, Éditions Kraal, 1997220 p.) qui explique bien son
projet des «options stratégiques pour une étude de la
discursivisation » en ces termes:
Pour ce faire, il faut se donner pour objectif fondamental
l'élaboration d'un mode d'interprétation et d'évaluation en
adéquation avec l'être du roman hybride de cet objet esthétique qui
oscille entre deux traditions littéraires. Sous ce rapport, la
recherche visera davantage à articuler les aspects de la création
romanesque qui témoignent des innovations majeures à partir
desquels il est possible de penser une herméneutique de
l'hétérogénéité, de l'hybridité (p. 6).
Il est nécessaire de dire au départ que la perspective adoptée
rappelle de nombreuses tentatives qui se réalisent dans les
Universités africaines, non pas pour se démarquer de l'emprise de
la stylistique scolaire dérivée des substrats critiques du siècle
dernier, mais pour prendre en considération les textes produits en
tant qu'objets d'étude. La question principale reste donc celle d'une
méthodologie cohérente, qui puisse permettre des lectures
pertinentes des contextes dont les oeuvres sont issues, autant que
des espaces historiques dont elles s'inspirent.
L'originalité ne consiste pas seulement à construire un appareil
de terminologies (problématique taxinomique), ni même à
systématiser la logique des récits, mais à imaginer que les textes
littéraires s'érigent en un ensemble d'actes de langages, susceptibles
d'informer des points de convergence. Le va-et-vient entre
l'analyse des modalités narratives et les implications de la
production romanesque aboutit à l'établissement d'une rationalité
sociale qui se réfère à l'identité intratextuelle et extratextuelle. Et
« c'est en suivant cette perspective que la création romanesque
17post-coloniale aft"icaine se positionne comme une volonté (le
reconquête de soi, de l'identité» (p. 192).
Le chapitre sur les «écritures romanesques» et leur
« déconstruction » introduit par ailleurs des modes opératoires plus
efficaces, car il insiste avec beaucoup de conviction sur des
techniques originales comme le «tracé de l'itinéraire vers la
folie », l'intentionnalité de la fiction, la «délnultiplication du
récit », la «dérision de l'acte d'écrire», ou encore la
« déréglementation du système des personnages». Les indications
sur la «dÙnension euchronique» ou «la singularisation du
référent dictateur» achèvent de conférer à l'ensemble de la
démonstration une nouvelle dimension: «l'articulation de
l'analyse à partir des nouveaux modes d'actualisation (les
démarches scripturaire5~ en relation avec le traitement de la
temporalité d'une part et, d'autre part, avec l'étude de la
discursivisation en son amont et son aval» (p. 183).
Il serait utile de préciser que de telles réflexions s'accroissent de
plus en plus, particulièrement dans les Universités canadiennes, et
davantage encore dans les travaux de recherches entrepris en
Afrique. Contrairement aux commentaires répandus ailleurs, le
principe qui les soutient ne cherche nullement à s'opposer à une
«pensée occidentale» à propos des textes africains.
La logique de départ s'appuie sur le nombre important des
textes qui constituent désormais l'ensemble des «littératures
africaines », ainsi qu'à l'impossibiIité désormais établie de les lire
tous et de prétendre pouvoir les parcourir dans leur totalité.
Ensuite, il s'avère indispensable de noter l'importance de plus en
plus grande de ces textes sur l'interprétation des faits culturels et
même politiques à travers le continent. Il s'est effectué un véritable
recentrement des discours et des paradigmes historiques qui oblige
à ce que la sémiotiqueappelle,les « enjeux de la di..s'cursivisation».
À partir de ce type d'analyse, il apparaît que les commentaires
qui abordent les enjeux littéraires autour des langages démultipliés
ou des projets de lexicalisation ne suffisent pas pour fixer les
18termes d'un discours intentionnel. En effet, tout ce qui est affirmé à
propos de Kourouma et ses «malinkismes» se trouvait déjà, et
presque en saturation, dans Les bouts de bois de Dieu de Sembene
Ousmane (Présence africaine, 1960), ou encore dans Crépuscule
des temps anciens de Nazi Boni (Présence africaine, 1962). Du
reste, dans Des textes oraux au roman moderne (Verlag für
interkulturelle kornmunikation, Band 2, Frankfurt, 1993), Amadou
Koné avait eu l'intelligence d'analyser tous ces paradigmes en leur
conférant un coefficient de crédibilité.
La narratologie est une discipline récente, qui n'a pas encore fait
découvrir toutes ses performances. Il est vrai que dans le roman
occidental, la question majeure concernait principalement les
modalités possibles, depuis que les études sur la «logique du
récit» avaient fait apparaître un intérêt croissant pour la textualité
et surtout pour la «pratique du texte». Lorsque les préalables
méthodologiques sont appliqués à l'objet littéraire africain, ils font
découvrir des hiatus qui peuvent aller jusqu'à des complexités dans
l'interprétation qui peut en être faite.
Une telle problématique n'implique pas simplement les
définitions et les principes de base, à partir desquels justement
peuvent être dégagées des thématiques éventuelles. L'objet par lui-
même est déjà suffisamment identifié par ses propres topiques,
pour qu'une méthode référentielle soit à énoncer dans le contexte
de la narrativité.
L'étude proposée ici essaie de montrer la mise en forme des
modalités narratives à travers l'écriture de la fiction. Elle s'appuie
sur les focalisations, terme qui sera à préciser au cours de l'analyse,
pour que les résultats auxquels elle pourrait conduire soient à
prendre comme des préliminaires déterminatifs. Dans le cas des
oeuvres contemporaines, la mimésis telle qu'elle est invoquée ici
renvoie simultanément au mimétique et à l'analogique, et c'est dans
ce sens qu'il conviendrait de prendre les paradigmes proposés tout
au long de ce commentaire.
19Le narrateur ou plutôt les narrateurs pluriels du récit Les
écailles du ciel, serviront de prétextes pour interpréter ces
préalables dans une pratique de lecture cursive. À propos de ce
roman, Tierno Monénembo confiait à Éloïse Brezault dans son
mémoire de maîtrise (Paris III, 1998) : « c'est une mémoire brisée,
une mémoire complètement en morceaux, en bribes..., qui revient
donc par borborygmes, par hésitations, par débits. Cette mémoire
est toujours à refaire parce qu'elle n'est jamais complètement
acquise». Parlant de sa propre écriture, il insistait: «j'ai des
problèmes avec l'histoire... J'accorde un minimum de présence à
I'histoire, même si des problèmes avec cette histoire -là». Ou
encore, cette référence intertextuelle très significative:
Ce sont les morts qui portent la véritable mémoire, les
Ancêtres. Et cet Ancêtre aigri par l'histoire, déçu par sa
progéniture, revient de façon très amère, très violente contre sa
propre progéniture. Il y a un titre de Kateb Yacine Les ancêtres
redoublent de férocité. Et je pense que ces Ancêtres-là ont raison
parce qu'ils ont l'impression d'avoir été trahis. Ils reviennent donc,
puisque les vivants sont incapables de prendre en charge I'histoire
et la mémoire, leur rappeler leur droit. Ces fantômes aimeraient
remplacer les vivants...
18 Le « temps du récit»
Trois moments importants ont inspiré la problématique de la
narrativité telle qu'elle sera développée dans la présente étude.
Le premier moment rappelle l'importance des thématiques et
des questionnements soulevés dans les Universités africaines, au
travers des travaux, thèses et mémoires. Des colloques sont
régulièrement organisés, et des recherches s'élaborent avec
ténacité, impliquant un effort soutenu pour circonscrire les textes
des auteurs contemporains à l'intérieur d'une réflexion théorique. Il
est même à craindre que de plus en plus, il ne se constitue un hiatus
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