Mémoires de Candomblé

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Pourquoi des danses transes en l'honneur des dieux africains dans le Candomblé ? Qu'est-ce qui a conduit une Francaise de bonne famille, médaillée de la Résistance, à embrasser cette religion de banlieue apportée au Brésil par des Noirs descendant d'esclaves ? Michel Dion fait le récit d'un double basculement de vie, spirituel et social, nous invitant à découvrir, comme dans une initiation, un monde que l'on aurait pu croire à jamais perdu. Une remarquable et précise introduction au Candomblé de Salvador de Bahia.
Publié le : mercredi 1 avril 1998
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EAN13 : 9782296361102
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Omindarewa Iyalorisa

MEMOIRES DE CANDOMBLE

Du même auteur:

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Sociologie et idéologie, Paris, Editions sociales, 1973.
Etat, Eglise et luttes populaires, Paris, PUF, 1980.

. .
.

Les Catholiques et le pouvoir: crise du "consensus", Paris, Editions sociales, 1980. La France profonde, Paris, MessidorlEditions sociales, 1988.
Eglises, Etat et identité nationale dans la Roumanie moderne (Notice bibliographique commentée), Paris, IRESCO/CNRS, 1992,

En collaboration:

. avec

Michèle Salitot-Dion,

La crise d'une société villageoise,

Paris,

Anthropos,1972. Direction d'ouvrage:

. Madonna

Erotisme

et pouvoir,

Paris, Editions

Kimé,

1994.

Contribution à des ouvrages collectifs: .La Sociologie, guide alphabétique, sous la direction de Jean Duvignaud, Paris, Denoël-Gonthier, 1972. .Sociétés paysannes et luttes de classes au village, sous la direction de Marcel Jollivet, Paris, Armand Colin, 1974. .La classe ouvrière française et la politique, Paris, Editions sociales, 1980. Préface: .Emile Durkheim, Ernest Denis, Qui a voulu la guerre? Les origines de la guerre d'après les documents diplomatiques, Paris, Editions Kimé, 1996.

Michel DION

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MEMOIRES DE CANDOMBLE
Omindarewa Iyalorisa

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Recherches et Documents -Amériques Latines dirigée par Joëlle Chassin, Pierre Ragon et Denis Rolland Dernières parutions
COICAUD J.-M., L'introuvable démocratie. Les dictatures du Cône Sud : Uruguay, Chili, Argentine (1973-1982), 1996. EZQUERRO M., Construction des identités en Espagne et en Amérique latine, 1996. POLICE G., Lafête noire au Brésil, L'Afro-brésilien et ses doubles, 1997. TARDIEU Jean, Noirs et nouveaux maîtres dans les "vallées sanglantes" de l'Équateur (1778-1820),1997. MONTERO CASAS SUS Cécilia, Les nouveaux entrepreneurs: le cas du Chili, 1997. LOSONCZY Anne-Marie, Les saints et laforêt, 1997. SCHPUN Monica Raisa, Les années folles à Sao Paulo (1920-1929), hommes etfemmes au temps de l'explosion urbaine, 1997. THIEBAUT Guy, La contre-révolution mexicaine à travers sa littérature, 1997. LUTTE Gérard, Princesses et rêveurs dans les rues au Guatemala, 1997. SEGUEL - BOCCARA Ingrid, Les passions politiques au Chili durant l'unité populaire (1970-1973), 1997. FAVRE Henri, LAPOINTE Marie (coord.), Le Mexique, de la réforme néolibérale à la contre-révolution. La révolution de Carlos Salinas de Gortari 1988-1994, 1997. MINGUET Charles, Alexandre de Humboldt. Historien et géographe de l'Amérique espagnole (1799-1804), 1997. GILONNE Michel, Aigle Royal et Civilisation Aztèque, 1997. MUZART-FONSECA DOS SANTOS Idelette, La littérature de Cordel au Brésil. Mémoire des voix, grenier d'histoires, 1997. GROS Christian, Pour une sociologie des populations indiennes et paysannes de l'Amérique Latine, 1997. LOBATO Rodolfo, Les indiens du Chiapas et laforêt Lacandon, 1997. DE FREITAS Maria Teresa, LEROY Claude, Brésil, L'utopialand de Blaise Cendrars, 1998. ROLLAND Denis, Le Brésil et le monde, 1998. SANCHEZ Gonzalo, Guerre et politique en Colombie, 1998.

@ L'Harmattan,

1998

.

ISBN:

2-7384-6480-7

A Manoel Papai et Maezinha,

Sitio du Pai Adda, Recife

Introduction

Gisèle Cossard, française née à Tanger en 1923, vit au Brésil où elle est devenue adepte du Candomblé. Cette religion, élaborée par des Noirs descendants d'esclaves, honore les dieux africains par des danses/transes, qui durent toute la nuit, dans des lieux de culte indépendants appelés centre, candomblé ou terreiro (local). Chaque centre se réclame d'une tradition africaine particulière. Le mot candomblé a une origine incertaine et très controversée. Il désigne, selon le contexte, soit la religion, soit le lieu de culte, soit enfm la fête organisée en l'honneur d'un dieu. Chaque fois qu'il s'agira de la religion, il sera écrit avec une majuscule. Le Candomblé n'est plus cette religion proscrite et pourchassée qui pour naître et survivre, se pensait dans les cadres d'un catholicisme imposé, pendant quatre siècles, par les maîtres blancs et leurs prêtres. Il n'est pas davantage cette religion non écrite que des sociologues blancs éblouis, anglais, américains ou français, pensaient avec leurs concepts et leurs théories, aidaient les Noirs à (re)découvrir. Qu'est alors le Candomblé? Une religion "de banlieue" née dans les villes brésiliennes qui réinvente au quotidien la tradition religieuse africaine, sans doute l'une des plus vieilles traditions religieuses de l'humanité. D'où le parti-pris de ce livre: à travers le récit d'un double basculement de vie, spirituel et social, il se veut invitation et initiation à découvrir un monde que l'on aurait pu croire perdu à jamais. Gisèle Cossard entre en transe pour la première fois en 1959 dans un terreiro de la Baixada Fluminense, grande banlieue de l'ancienne capitale, Rio de Janeiro. Ayant accepté en 1960 d'être initiée, elle reçoit un nom africain, Omindarewa (ami, eau, arewa, beauté, belle eau claire), signe de sa nouvelle identité. En 1973, après avoir rempli toutes les obligations d'une iyawo (cf. infra), elle crée son propre centre à Santa Cruz da Serra, toujours dans la Baixada Fluminense. Initiée dans la tradition angola, elle se réfère, maintenant, à l'Opo Afonja de tradition yoruba (opo, homme). Devenue 1ya (la 7

Mère) Gisèle est aujourd'hui l'une des personnes les plus connues et les plus respectées du Candomblé. Je fais sa connaissance un jour de printemps 1992 et passe quelques heures dans son terreiro. Voulant effectuer une recherche sur la "vie d'un terreiro", je venais d'effectuer un séjour d'un mois à Recife (capitale de l'Etat de Pernambouc) qui est comme Salvador de Bahia (capitale de l'Etat de Bahia) imprégnée de religions africaines. Mes conceptions étaient si différentes de celles des anthropologues à qui j'avais demandé de m'introduire qu'il ne m'avait pas été possible de commencer la recherche. Venu en reconnaissance à Santa Cruz da Serra en novembre 1993, je suis revenu tous les ans à raison d'un mois minimum (six séjours en tout). L'enquête s'est progressivement focalisée sur le recueil du vécu de Iyâ et l'idée de raconter sa vie s'est imposée peu à peu. La première partie du livre, impressionniste, raconte un peu du Brésil d'aujourd'hui et du Candomblé. La seconde partie est une mise en forme de ce que Iyâ m'a raconté de sa vie, la troisième une plongée dans son terreiro. A partir d'éléments épars du livre, je présente en annexe, pour les lecteurs intéressés, une brève synthèse sur la symbolique du Candomblé. Il me faut d'abord remercier Iyâ qui m'a accordé sa confiance. Elle a toujours fait preuve de patience face à mes questions incessantes, même quand elle jugeait ne pas avoir à y répondre. Je me suis effacé autant que j'ai pu derrière ses récits mais je suis seul responsable d'erreurs éventuelles, d'interprétation ou autres. Je remercie aussi les iyawo, ogan et ekede (cf. infra, premier chapitre, et Glossaire pour une définition de ces termes) du terreiro qui m'ont accepté avec beaucoup de gentillesse. Les remarques des lecteurs de la première version du manuscrit m'ont été précieuses: Bertrand et Claude, les fils de Iyâ; Béatrice Charrié, Heidi Charvin, Elisabeth Demont, Stéphane Dion. Les lectures attentives du manuscrit par Idelette Muzart-Fonseca dos Santos et Eliana Sampaïo m'ont aidé pour sa mise en forme définitive. Je remercie aussi Monique Augras, Professeur à la PUC (Pontificia Universidade Cat6lica) de Rio. Psychologue et anthropologue française vivant au Brésil, elle a beaucoup écrit sur le Candomblé et la culture brésilienne. Son aide ne m'a jamais fait défaut.
Strasbourg-Santa Cruz da Serra, 1996-1997.

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RACINESPRINUTIVES

ET CANDOMBLEELEGANT

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Enchanter le monde

Sortir de France pour vivre, après une dizaine d'heures de vol, au rythme du Candomblé est une expérience hors du commun. C'est quitter un continent que les religions n'enchantent plus pour un monde surnaturel où l'on passe à tout moment de l'ici-bas à l'au-delà, du présent au passé, du Brésil à l'Afrique. Un monde du symbole [grec sumbolon : morceau d'un objet partagé entre deux personnes pour servir entre elles de signe de reconnaissance (Le Petit Robert)] dans lequel tout est force et échange de forces; un monde, peut-être même, d'avant "le don". L'Opo Afonjâ est d'origine kétou, royaume yoruba du Bénin créé par des yoruba venus d'Ifé (Nigeria) aux premiers siècles de notre ère. Par Ifé qui était au XITIe siècle un grand royaume africain, urbanisé, le peuple kétou plonge ses racines dans la

civilisation de Nok (rr millénaire avant notre ère) sans doute berceau
de la culture yoruba. Au XVITIe siècle les fans voisins détruisirent le royaume kétou, décimèrent la population et vendirent les survivants aux négriers. Gens du peuple, prêtres, princes, tous enchaînés à fonds de cale mais baptisés, partirent vers le Nouveau Monde de Ouidah (Bénin), la "côte des Esclaves". Au Brésil, mais aussi aux Antilles, leurs héritiers ont (re)créé, dans l'imaginaire, le monde africain auquel la traite les avait arrachés. Ce monde a ses lois, sa langue, son vocabulaire à l'orthographe parfois encore incertaine. Un principe, la gestion du sacré, est à la base du pouvoir absolu du chef religieux dans son terreiro mais ce n'est pas, comme dans le nôtre et ses Eglises, un pouvoir d'Etat. Dans le Candomblé le pouvoir a deux sources intimement mêlées: l'Afrique et son monde surnaturel auquel toujours on revient; la recherche sans fin d'une identité humaine contre les traumatismes laissés par quatre siècles d'esclavage. fi a été d'usage d'appeler père, mère, fils ou fille

de saints les membres du Candomblé qui entrent en transe. Ces dénominations ne correspondent plus à la réalité car ce n'était qu'une couverture jadis imposée par la répression catholique. De même, l'assimilation des divinités africaines aux saints de l'Eglise était basée sur une similitude de détails vestimentaires donnés par l'imagerie catholique. En accord avec la tendance actuelle de refus de tout syncrétisme dans le Candomblé, les mots africains sont conservés quand il n'existe pas de mots français équivalents. Quand il en existe, on emploie tantôt le mot africain, tantôt le mot français. Les plus usités sont:

.

iya (mère),

%

(maître,

propriétaire),

orisa

(dieu,

divinité),

iya/orisa pour la femme qui dirige le terreiro ; baba (père), 0/0, orisa, baba/orisa quand c'est un homme qui dirige; baba iya/orisa quand le sexe du chef du centre n'est pas spécifié,

.

"iyawo", toujours féminin en africain, est l'épouse du dieu, même

s'il s'agit d'un homme; sa traduction française est initiée. Par convention, baba iyalorisa, initiée seront toujours au féminin et désigneront indifféremment un homme ou une femme, sauf quand le sexe sera spécifié, . il n'y a pas de mots français pour les membres du Candomblé, ogan pour les hommes, ekede pour les femmes, qui n'entrent pas en transe. Les tambours des ogan appellent les orisa puis les font danser toute la nuit; les ekede prennent soin des iyaw6 en transe et les aident à revêtir le costume d'apparat de l'orisa pour la danse. Le "s" yoruba, enfin, s'écrit avec une cédille et se prononce "ch" ; les mots yoruba ont la même orthographe au pluriel et au singulier, sans "s" fmal. Le choc du terrain: des mondes séparés en symbiose Quels que soient les lieux où j'ai enquêté avant d'entreprendre cette recherche au Brésil, j'ai toujours voulu vivre au plus près des gens. Je logeais soit "chez l'habitant" dans des villages français, soit dans des hôtels modestes de petites villes françaises et, plus tard, de Roumanie. Même si les lois et les codes, surtout dans la Roumanie sous dictature communiste, différaient de ceux auxquels j'étais accoutumé et si je restais partout un étranger, je vivais dans le même monde que celui des personnes rencontrées. Je pouvais ainsi espérer sauter la barrière pour me faire une idée d'une vie autre. Au Brésil, la 12

chose n'est pas possible car à Rio tout du moins, étrange communauté urbaine, les mondes me sont toujours apparus séparés en symbiose. "La ville" est un composé de deux mondes, le tissu urbanisé avec ses quartiers ayant chacun leur personnalité propre et la favela. "La banlieue", qui a aussi ses favelas, en forme un troisième pris entre "la ville" qui avance et la campagne qui recule. J'avais déjà remarqué ces coupures symbiotiques dans les appartements spacieux inondés de lumière du tissu urbanisé de "la ville" et qui ont tous une "chambre de bonne". Cette chambre sans fenêtre, presque toujours occupée par une jeune fille noire ou métisse venue de la favela, de "la banlieue" ou du Nordeste, est un univers clos entre quatre murs. Il y a un lit, un WC, une douche, une télévision et des étagères. Je "mesurais" ces chambres en essayant, sans pouvoir toujours y parvenir, d'y déployer mes bras. Je pris toutefois conscience de manière plus aiguë de ces coupures quand il me fallut résoudre le problème de mon hébergement pour cette enquête dans "la banlieue". Je savais par "Madame Cossard", comme je l'appelais alors, qu'il n'existe pas d'hôtel à proximité immédiate de chez elle. Marié à Eliana, d'origine carioca, nom donné aux habitants de Rio, j'aurais pu habiter le temps de l'enquête dans les beaux quartiers de "la ville", Santa Teresa, Ipanema où je viens régulièrement en vacances depuis une quinzaine d'années. Mais je m'y refusais. Outre que cela heurtait mon éthique de recherche sur le terrain, j'avais en me conformant aux habitudes des anthropologues du lieu, expérimenté cette façon de faire à Recife, en 1992, et je m'étais juré que je ne renouvellerais pas l'expérience: ou je vivais de plain-pied avec les orisa pendant l'enquête ou je faisais autre chose. Devrais-je alors, à supposer que cela soit possible, me rabattre sur l'un des nombreux motels qui bordent l'autoroute Rio-Petr6polis passant à Santa Cruz da Serra? Spécificité brésilienne, ces établissements accueillent des couples pour quelques heures; parfois, des "réguliers" viennent y célébrer l'anniversaire de leur mariage. "La ville" Les deux mondes qui composent la ville, le tissu urbanisé et la favela, relèvent de deux ordres différents.

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Le tissu urbanisé Son organisation est, comme partout, affaire d'Etat, contrôlée par lui et soumise au désordre des groupes en lutte pour le pouvoir. "La ville" fut d'abord un centre, Centro, mis à sac et ses habitants séquestrés, en 1711, par la bande d'un pirate français, René Duguay-Trouin, qui voulait en prendre possession. Centro a perdu la plupart de ses anciennes maisons de style colonial, remplacées par des immeubles. Il est entouré de quartiers jadis huppés comme Catete, Botafogo, Laranjeiras, etc. Après la seconde guerre mondiale, des immeubles luxueux ont poussé en bordure des plages gorgées de soleil de la Lagoa, immense lagune artificielle, de Zona Sul ; leurs noms, Copacabana, Ipanema, Leblon, connus dans le monde entier, font rêver. Comme la chanson d'Antonio Carlos Jobim, A garota de Ipanema (La fille d'Ipanema) dont on dit que c'est la chanson la plus chantée au monde. Zona Sul est maintenant détrôné à son tour par des quartiers résidentiels plus cotés, toujours en front de mer mais plus loin, toujours plus loin, vers Barra de Tijuca. Les pivetes (gosses des rues), les mendiants de la zone urbanisée qui dorment sur les plages, sous les ponts des échangeurs, sur les trottoirs, ne peuvent venir dans ces nouveaux "beaux quartiers" car les polices privées les en empêchent. Zona Norte reste une "banlieue" mais comme dans "la ville", la plupart des maisons anciennes sont remplacées par des immeubles et les gens les moins riches partent vers d'autres "banlieues" plus éloignées. La favela

L'ordre des favelas, organisation d'un autre type qui s'est
bientôt trouvée en opposition à celle du tissu urbanisé et de l'Etat, s'inscrit dans la logique des quilombos. Ces villages, installés dans des forêts difficilement accessibles, étaient fondés par les esclaves échappés des Casa grande (maisons de maître) qui avaient fui l'ordre esclavagiste et ses senzalas (cases) dans lesquelles ils étaient parqués. Le plus célèbre des quilombos, Palmares, qui existait sans doute déjà à la fm du XVIe siècle, résista pendant un siècle aux assauts périodiques de l'armée. Les quilombos, comme aujourd'hui les favelas, avaient leur organisation sociale religieuse et politique propre. 14

Les favelas sont sans doute apparues à la fm du XIXe siècle, après l'abolition de l'esclavage tardivement proclamée en 1888 (1831 dans les colonies anglaises, 1848 dans les Antilles françaises, 1865 aux Etats-Unis, après la guerre de Sécession et 1886 à Cuba). Une majorité de maîtres, n'y trouvant plus d'intérêt économique, se débarrassèrent de leurs esclaves et en reprirent un certain nombre comme "ouvriers" qu'ils n'avaient plus à nourrir ni à loger. Sans ressources autre que leur imaginaire, sans métier ni formation, ne connaissant que la loi du plus fort, beaucoup de ces anciens esclaves, non-ouvriers agricoles, sont venus vers les villes et leurs "banlieues", Rio et Silo Paulo notamment. A Rio, ils prennent aussi possession, au fil des ans, des mornes de "la ville" non urbanisés car trop difficiles d'accès et y construisent des cabanes à flanc de coteau. Le mot favela viendrait du nom d'un petit arbuste légumineux, favela-branca. Il pousse dans la région de Canudos, Etat de Bahia, où a eu lieu, en 1897, une guerre contre des pauvres guidés par un prophète, Antonio Conselheiro dit "Le Conseiller". Cette guerre aurait fait vingt mille morts. D'anciens soldats démobilisés sans solde, sans ressources, se seraient installé sur un morne de Rio qu'ils auraient appelé Favela en souvenir de la guerre à laquelle ils avaient participé. Les mornes surgis de la mer, des vallées, contribuent à faire de la baie de Rio l'une des plus belles du monde. Le développement de la circulation automobile et la nécessité d'aller rapidement d'un quartier de "la ville" à l'autre, souvent séparés par un morne, a nécessité l'ouverture de tunnels à leur base. Au fil du temps, les habitants des favelas ont créé leur ordre propre, leurs associations d'habitants. Elles ont toujours été, depuis qu'elles existent, refuge des malandros (malandrins) mais aujourd'hui elles sont devenues la proie de gangs qui s'entre-tuent pour le contrôle de trafics en tout genre, de drogue surtout. La police souvent moins bien armée qu'eux hésite, quand elle n'est pas complice, à s'y aventurer. Le plus souvent, on accède à la favela par des escaliers creusés à même la roche. Il n'y a pas de rues, sauf en contrebas, là où commence le tissu urbanisé. Il serait folie, même pour un carioca, de franchir seul cette limite sans être accompagné par un habitant de la favela. Puis on monte et descend des sentiers qui serpentent entre les cabanes. En leur milieu un semblant de caniveau laisse dévaler ses eaux sales, puantes sous le soleil et dans lesquelles des gosses

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pataugent. Au moment des pluies, vers janvier, il n'est pas rare que des pans entiers du morne soient emportés, faisant parfois des dizaines de victimes. A l'origine, les cabanes étaient généralement faites de planches colorées; maintenant elles sont plutôt construites en briques rouges mais continuent de défier les lois "normales" de la construction. Les antennes de télévision pointent au-dessus des toits et les cerfs-volants multicolores des gosses enrubannent le ciel. Leurs sauts, leurs glissades sont souvent un code et renseignent le gang sur les mouvements de rue du bas, sur les entrées suspectes dans la favela. "La banlieue" Gisèle Cossard vient se nicher, en 1973, à Santa Cruz da Serra, au pied des contreforts de la montagne de Petropolis qui domine toute la baie. Santa Cruz da Serra est à une trentaine de kilomètres de Petropolis et à une cinquantaine de Rio, après Duque de Caxias et les raffmeries de la Petrobras, Compagnie de pétrole brésilienne située aux limites de la zone urbaine. La Baixada Fluminense, melting-pot où s'agglutinent des gens venus de tout le pays, grand comme seize fois la France, voit s'affronter et vivre côte à côte toutes les religions, toutes les misères, toutes les violences. L'agglomération de Santa Cruz da Serra commence à l'autoroute Rio-Petropolis, peu après l'embranchement vers Teresopolis, et s'étale le long d'une route transversale de deux ou trois kilomètres, jadis chemin que prenait l'empereur Dom Pedro II pour se rendre à sa villégiature d'été, Petropolis. Quand elle y arrive, c'est une petite bourgade avec quelques commerces et deux églises catholiques situées, l'une près de l'autoroute et l'autre à Parque Equitativa, le quartier résidentiel où elle s'installe. Santa Cruz da Serra et la région Les deux villes de Petropolis et Teresopolis, au climat plus clément, ont été fondées dans les années 1850 par l'empereur Dom Pedro II et sa femme Thérèse. Ils leur donnèrent leurs noms et en firent leurs résidences d'été pour fuir la chaleur suffocante de la capitale. Villes musées et villégiatures des cariocas fortunés, elles ont gardé, fait rare au Brésil, leurs palais et demeures d'époque. Nombre

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