Mémoires de guerre d'un soldat américain 1918-1919

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Hugh C. Hulse s'engage comme volontaire dans les Forces expéditionnaires américaines au printemps 1918. Ayant demandé à être transféré en France, il débarque à Brest en juin. Sous-officier au génie de combat de la 29ème division, il se retrouve sur le front d'Alsace-Lorraine, puis sur celui de la Meuse Argonne, où il est blessé le 26 octobre. A sa sortie de l'hôpital, il est transféré à la 80ème division et, fin mai 1919, il retourne aux Etats Unis.
Publié le : vendredi 1 juin 2007
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EAN13 : 9782296172562
Nombre de pages : 269
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Hugh C. Hulse

MÉMOIRES DE GUERRE D'UN SOLDAT AMÉRICAIN (1918-1919)

Le bon endroit

Traduction

de Lloyd K. Hulse

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03246-0 EAN : 9782296032460

REMERCIEMENTS Quand j'ai décidé de traduire en français le livre de mon père, «The Right Place », je savais que j'aurais besoin d'aide. C'est une chose de bien se débrouiller en français, mais de l'écrire, de l'interpréter, de le manipuler pour faire valoir la traduction des lettres de mon père, c'était autre chose. Je remercie tous ceux qui m'ont aidé à mener à bien ce projet. Au début, Anne Alinhac, assistante de langues à Lewis and Clark College, a révisé mes premiers essais sur trois chapitres, puis mon collègue et ami, Klaus Engelhardt, professeur honoraire, a révisé des chapitres suivants. Ensuite, j'ai bénéficié du contact que j'avais déjà pris avec un groupe de francophones à Tucson en Arizona. Plusieurs d'entre eux m'ont aidé; d'abord, François (Paco) Plouin qui m'a dicté spontanément sa traduction initiale de trois chapitres (onze, douze et treize) sur les vingt-et-un du livre. Je lui en suis très reconnaissant. Je veux aussi remercier Virginie Baudin, qui a généreusement révisé des passages du chapitre quatorze. Entre autres, elle a suggéré une phrase, « très française », qui ne ,I . I I m eta!t pas venue en tete:« c e type- Ia a ete salement touc he.» ' " Je voudrais remercier Maryline Boulay de ses corrections pour les deux premiers chapitres, ainsi que Danielle Boschert pour ses conseils à propos de la publication de ce livre. Dès l'acceptation de mon manuscrit par L'Harmattan avec
l

la note,

«

... il faudrait que le texte soit un peu élagué (c'est

parfois un peu long) et revu en français », j'ai compris que je devais le faire réviser en entier. Alors, j'ai pris contact avec Christine Capelle, dont la révision experte, à plusieurs reprises, a établi le texte définitif. Elle l'a élagué, respectant les aspects documentaires de l'original, le laissant plus fluide et naturel. Christine a su choisir à tout moment le mot juste. Je la remercie infiniment de son excellent travail et de l'intérêt

qu'elle a porté à ce récit qui, maintenant, peut se présenter sans peine en français.

PREMIÈRE

PAR TIE

EN QUÊTE DU BON ENDROIT CHAPITRE I
EN ROUTE VERS LE CAMP

Nous étions le 8 mars 1918 et le jour était enfin arrivé. À l'hôtel Foley à La Grande en Oregon, trois hommes attendaient avec moi pour prendre le train jusqu'à San Antonio, au Texas afin de s'engager dans la guerre contre l'Allemagne. Je ne les avais jamais vus auparavant. Ils s'appelaient Harley et Howard Richardson et Jay Johns. Nous prîmes notre repas à l'hôtel, puis nous nous rendîmes à la gare. Ma famille étant repartie, je n'avais donc personne à qui faire mes adieux et je m'en réjouissais. Mais avant que le train n'entre en gare, deux hommes vinrent me dire au revoir. Je les connaissais depuis toujours. Ils étaient allemands tous les deux. L'un était assez âgé et il avait fui l'Allemagne encore jeune pour ne pas prendre part à la guerre de 1870. Puisqu'il nous avait été recommandé d'emporter le moins de vêtements et bagages possible, je ne portais pas de pardessus. Cet homme ôta le sien et voulut me le donner. Je déclinai son offre en le remerciant de mon mieux. Je ne le revis plus jamais. A une heure de La Grande, le train s'arrêta à Telocaset, une petite gare, près de laquelle j'avais acquis, dès ma majorité, des terres agricoles pour établir une ferme. Quelques parents et amis étaient venus me voir, et à partir de ce moment je ne devais revoir personne que je connaissais qu'après la fin de la guerre.

10 Nous étions tous tellement enjoués, que personne ne dormit de la nuit. Nous passâmes par l'Idaho et changeâmes de train à Cheyenne, dans le Wyoming le lendemain à l'aube. Nous arrivâmes à Denver au Colorado avant midi et il nous fallut attendre plusieurs heures le train pour Kansas City, dans le Missouri. Je trouvai les plaines de l'est du Colorado et de l'ouest du Kansas assez désolées à cette époque de l'année. La neige avait disparu et l'herbe n'avait pas encore repoussé. On ne voyait que des plaines nues. J'entendis l'un des compagnons dire qu'il n'avait jamais vu de telles étendues de terres auparavant. Nous arrivâmes à Kansas City vers neuf heures le lendemain matin. Comme il nous fallait attendre jusqu'à minuit pour prendre le train vers le sud, nous sortîmes pour visiter la ville. Nous prîmes d'abord le petit déjeuner dans un restaurant. Le gouvernement nous autorisait soixante cents par repas, ce qui était suffisant sauf dans le train. Le soir, au théâtre Orphée, nous assistâmes à une représentation de qualité accompagnée de belles chansons. Jay John disparut pendant plusieurs heures, mais réapparut juste avant le départ du train. Le lendemain matin, nous étions en Oklahoma. J'avais bien dormi durant la nuit, bien qu'il fît trop chaud dans les voitures couchettes pour qu'on s'y sente complètement à l'aise. Le train était bondé et nous ne pûmes prendre le petit déjeuner au wagon-restaurant qu'à dix heures. Le vent soufflait fort, mais il faisait chaud. Je vis même des enfants pieds nus et jamais auparavant n'avais-je vu autant de gens de couleur. Nous passâmes par Austin au Texas juste avant la nuit, et arrivâmes à San Antonio vers dix heures du soir. Nous prîmes le premier taxi venu, qui nous emmena au « Menger », le meilleur hôtel de la ville, où chacun dut payer quatre dollars pour la chambre. Pour nous, c'était cher, mais comme c'était notre dernière nuit dans un vrai lit avant longtemps, nous fîmes semblant d'y être habitués. Jay et moi partageâmes une chambre qui donnait sur la cour, où des palmiers se balançaient au vent. Après avoir pris un bain bien

11 mérité après un si long voyage en train, nous nous couchâmes et dormîmes jusqu'à l'aube. Il nous restait encore une journée avant de devoir nous présenter au camp et mes trois autres compagnons voulaient la passer à visiter la ville. Moi, j'avais hâte, dans mon ignorance, de commencer cette guerre. Enfin, vers dix heures, nous décidâmes de nous rendre au camp. C'était Camp Kelly Field, composé de tentes, si grand que je n'en vis qu'une petite partie lors de mon court séjour là-bas. Le chauffeur du camion nous conduisit au camp, nous laissa au bout de la rue et nous indiqua la direction à suivre pour nous rendre au service du personnel. Il nous fallut faire un kilomètre à pied pour y arriver, et comme il était autour de midi, la plupart des hommes étaient dans leurs tentes. Nous quatre n'aurions pas plus attiré l'attention si nous avions été annoncés par une fanfare. Nous subîmes les plaisanteries habituelles qui accueillent tous les nouveaux. Certains se tenaient sur le seuil de leurs tentes et demandaient à leurs compagnons restés à l'intérieur de venir voir les renforts de troupes qui arrivaient, en faisant remarquer que ça allait être dur pour le Kaiser, maintenant. Certains nous demandèrent d'où nous venions, et d'autres criaient «Regardez leurs grandes oreilles» ou faisaient des remarques similaires. Alors que nous arrivions au bout de la rue, un vieux sergent qui avait tout observé nous dit: « Oh, dites-leurd'aller se faire voir, eux-mêmes ne sont arrivés qu'hier. » Au service du personnel, il y avait déjà plusieurs centaines d'hommes arrivés ce matin-là et il nous fallut faire la queue jusqu'à deux heures de l'après-midi avant d'être enregistrés. Entre-temps, autant d'hommes avaient rejoint la file derrière nous. Nous fûmes divisés en différents groupes et dirigés vers une rangée de tentes inoccupées qu'on venait de dresser. Puis un camion apporta des lits de camp en toile tandis que d'autres déposaient des tas de couvertures, ainsi qu'une tente pour une cuisine. Le sergent chargé de notre groupe chercha huit personnes pour monter la cuisine et comme je ne savais que

12 faire de mieux, je me portai volontaire pour en faire partie. Nous y travaillâmes tout le reste de l'après-midi. Quand je regagnai ma tente, Harley avait préparé mon lit et s'était procuré une gamelle et une tasse pour moi. J'eus tout juste le temps de rejoindre la queue avant qu'on nous fît marcher près d'un kilomètre vers une autre cuisine qui servait le souper. La nôtre n'avait pas encore reçu de rations. C'était notre premier repas depuis le matin, mais des hommes d'autres groupes n'eurent rien à manger pendant vingt-quatre heures. Les recrues arrivaient si vite qu'on ne pouvait pas s'en occuper convenablement. Durant les deux jours suivants, l'approvisionnement d'eau fut parfois si insuffisant que certains en souffrirent.

CHAPITRE II
LA VIE AU CAMP

Pour beaucoup d'hommes de notre groupe, la première nuit au camp ne fut en rien agréable. Il était probable que la plupart d'entre eux n'avaient jamais dormi ailleurs que dans un lit, sans doute préparé par quelqu'un d'autre. Alors, être obligés de dormir dans une tente sur un petit lit de camp sans oreiller devait leur paraître une sorte d'épreuve. Moi, je trouvais cela plaisant. Huit hommes partageaient chaque tente, la nuit n'était pas froide, nous avions chacun trois couvertures en laine de l'armée, et j'étais sans doute fatigué, car je dormis comme un bébé. À six heures du matin, on nous appela pour aller prendre le petit déjeuner qui ne fut pas très consistant puisque notre cuisine ne fonctionnait pas encore, et nous fûmes privés de boisson en raison du manque d'eau. Après le petit déjeuner, nous reçûmes l'ordre de sortir nos lits de camp dans la rue et de démonter nos tentes. Sauf en cas de mauvais temps, nous le faisions tous les matins afin que le soleil sèche les lits et le sol des tentes. Les journées étaient chaudes, mais il y avait du vent et comme le sol était sableux, nous trouvions du sable dans nos vêtements, dans nos couvertures et même dans notre nourriture. Comme notre rangée de tentes se trouvait le long du champ d'entraînement des aviateurs, nous pouvions en profiter pour regarder les avions. À toute heure, du lever du jour jusqu'au coucher du soleil, on y voyait voler une ou deux dizaines d'avions. Les officiers avaient presque des crises cardiaques à l'idée de devoir former en quelques mois une armée avec les masses humaines qui affluaient dans le camp. Mais quelques jours plus tard, les nouveaux venus marchaient au pas et faisaient des exercices militaires. Heureusement, nous avions dans notre groupe plusieurs hommes qui avaient un peu d'expérience

14 militaire, ce qui facilitait l'entraînement. Le réveil sonnait à cinq heures quarante-cinq du matin. Après quinze minutes d'abdominaux, nous allions prendre le petit déjeuner. Nos repas étaient très bons, bien qu'il y eût des plaintes parce que sans doute la plupart des hommes n'avaient jamais pris leur repas dans une gamelle, assis à même le sol. On était en train de construire des cantines et des bâtiments du YMCA, mais je n'eus jamais l'occasion d'en profiter dans ce camp-là. En général, on passait la journée à faire de l'exercice ou à suivre un entraînement dans les nombreuses activités qui composent la vie militaire. L'une des premières choses qu'il nous fallut apprendre fut de maintenir le camp propre et hygiénique. Après le petit déjeuner, tout le groupe devait nettoyer. Nous nous déployions et revenions par la route en ramassant tous les bouts de papier, les branches et les bouts de bois, même les allumettes et mégots qui jonchaient le sol. On les emmenait à la cuisine pour les brûler ou les mettre au rebut. Ensuite, un officier faisait le tour du terrain et s'il trouvait quoi que ce soit, il fallait en général recommencer la corvée. Les hommes comprirent bientôt qu'ils ne devaient plus rien jeter par terre. Le soir, nous étions libres de faire ce que nous voulions, sauf de quitter nos quartiers sans permission, puisque nous étions tous en quasi-quarantaine pendant les deux premières semaines. Un jour, un détachement de près de soixante-dix hommes fut appelé pour ramasser du bois pour les cuisines du camp. On nous conduisit jusqu'à un dépôt situé près de la voie ferrée pour le charger dans des camions. Il y avait là le plus grand tas de bois que j'eusse jamais vu: des bûches de chêne et de mesquite de plus d'un mètre de long. On me dit qu'il y avait là plus de 100.000 stères. Le travail n'était pas très dur et nous eûmes l'occasion de voir d'autres parties du camp, mais, comme d'habitude, il y eut des plaintes, notamment d'un homme venu d'Alabama qui n'était pas du tout content du

travail. Je lui demandai s'il n'aimait pas cette besogne. « Non,
disait-il, moi, je ne l'aime pas. C'est un boulot de sale Nègre et

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c'est un Blanc qui doit le faire. » Quand je lui demandai s'il
n'aimait pas les Nègres, il répondit que non, qu'il ne les aimait pas, et ajouta qu'il n'aimait pas non plus ceux qui les aimaient. Après la première semaine dans le camp, on nous vaccina contre la typhoïde, ce qui rendit certains malades. Cette nuit-là à la retraite deux hommes s'évanouirent et il fallut en aider d'autres à rentrer dans leurs tentes. Entre-temps, une autre maladie était apparue dans notre groupe. C'était ce qu'on appelle la nostalgie, mieux connue, pourtant, comme le mal du pays, qui généralement empire quand la journée de travail est terminée. Moi, j'avais décidé que c'était un mal dont je ne souffrirais pas et que si j'en souffrais, personne ne le saurait. C'est pourquoi je rejoignis un groupe d'hommes qui se réunissaient pour aller chanter au bout de la rue. Plus tard, certains d'entre nous firent le tour des tentes pour voir s'il y avait des malades, leur rendre visite et leur parler. Nous leur demandions toujours de quel État ils venaient, et bien que la plupart des États fussent représentés, nous quatre étions les seuls originaires de l'Oregon et le seul Californien était dans ma tente. Jay Johns était encore avec moi, mais Harley et Howard Richardson étaient maintenant ailleurs. Je venais juste de rentrer et j'allais me coucher quand le sergent-chef entra et nous demanda comment nous nous sentions. Je répondis que nous allions très bien, ce qui n'était pas tout à fait vrai. Il me dit que j'étais l'homme le plus heureux du camp, ce dont je doutais un peu. Notre deuxième vaccin, environ une semaine plus tard, fit encore plus de malades. J'eus de la fièvre pendant quelques heures, mais je ne me sentis pas très mal; puis ce soir à la retraite, le soleil couchant commençait à osciller comme une pendule et je dus m'asseoir. Ce fut juste à temps. Je me sentis mieux en quelques minutes et me remis en rang. Le lendemain était un dimanche et je passai la plus grande partie de la journée dans la tente. Un homme de notre groupe fut emmené à l'hôpital en ambulance et aucun de nous ne se sentait très bien.

16 Quelques jours plus tard, ce fut mon premier tour de garde. Ce matin, Jay Johns s'était plaint d'un torticolis, disant qu'il n'avait presque pas dormi de la nuit. J'essayai de le persuader de se faire porter malade, mais il pensait qu'il irait mieux après le petit déjeuner. Cependant, quand je revins à la tente après ma relève, je trouvai tous les hommes de l'escouade, sauf Jay. Le lieutenant de notre section y était aussi. Ils souriaient tous comme si l'on avait fait une plaisanterie. Le lieutenant me demanda d'où je venais. Je lui dis que j'avais monté la garde. «Bien, me dit-il, votre tour de garde est fini pour aujourd'hui.» Comme je ne saisissais toujours pas la plaisanterie, tous éclatèrent de rire, et l'un d'entre eux me dit que Jay avait été emmené à l'hôpital parce qu'il avait les oreillons et que le reste de notre escouade devait être placé en quarantaine pendant trois semaines. Il me semblait qu'il n'y avait là rien de drôle. Quand nous arrivâmes au camp de quarantaine à la tombée de la nuit, le sergent de notre groupe nous donna des lits de camp, nous conduisit jusqu'à notre tente et nous aida à nous installer pour la nuit. Cette partie du camp était établie depuis assez longtemps et était propre et bien entretenue. Il y avait aussi une tente du YMCA et une cantine au bout de la rue. Le représentant du YMCA rassemblait des hommes pour chanter tous les soirs et un pasteur venait parfois prêcher. Un soir, un major fit une conférence et une autre fois, deux dames chantèrent pour nous. En somme, notre séjour en quarantaine fut assez agréable, quoique peu mouvementé. Une nuit, alors que je montais la garde le long d'un sentier qui passait derrière la tente et la cuisine du YMCA, je vis virevolter devant moi des étincelles qui semblaient être emportées par le vent. Mais comme il n'y avait pas de vent, je ne pouvais imaginer d'où elles venaient, et comme l'on nous avait avertis de nous méfier du feu, j'allai voir de plus près et découvris qu'il s'agissait de lucioles, j'en avais déjà entendu parler, mais je n'en avais jamais vues.

17 Le 16 avril, le ministre des Finances, William M. McAdoo vint visiter le camp, mais je ne le vis pas. On nous accorda donc un jour de congé, sans exercices militaires ni détachements, seulement le devoir d'être de garde. On monta un spectacle aérien en son honneur où les escadrilles d'avions accomplirent toutes les manœuvres aériennes connues à cette époque. On disait que plus de trois cents avions volaient en même temps dans le ciel. Je vis ce que l'on dit être le premier saut en parachute effectué à partir d'un avion. Le parachutiste était Rodman Law. Je ne crois pas qu'il était engagé dans l'armée, mais lui et sa sœur, Ruth Law, possédaient leur propre champ d'aviation près de San Antonio. Jusqu'à présent, personne n'avait contracté les oreillons et le soir même, nous reçûmes l'ordre que notre escouade s'apprête à quitter le camp dès le lendemain. Quand nous partîmes du camp de quarantaine, il nous fallut attendre à peu près une heure au service du personnel avant d'être assignés à des groupes différents. Je ne revis qu'un de ces hommes. Le groupe auquel on m'assigna était destiné à l'apprentissage d'un métier et dans mon cas, ce métier était cuisinier. C'était bien là la dernière occupation que j'aurais choisie. Je cherchai donc un lieutenant et lui demandai si je pouvais être transféré ailleurs. Il me conseilla d'attendre jusqu'à l'appel aux escadrons et de me faire transférer alors, si je voulais. Ce jour-là à midi, je revis Jay Johns qui était dans un autre groupe. Nous nous rencontrâmes le lendemain matin et ce fut la dernière fois que je le vis pendant plus de dix ans. Quant aux deux frères Richardson, je les vis la dernière fois le jour où nous allâmes en quarantaine. Le lendemain à midi une trentaine d'entre nous reçut l'ordre de se présenter au quartier général où des détachements d'autres parties du camp nous rejoi&,nirent pour être incorporés dans l'Escadron aérien n° 2. A quatre heures de l'après-midi nous mîmes nos sacs dans deux camions et marchâmes jusqu'à nos nouveaux quartiers, Kelly Field n° 2. Ici, nous pûmes manger dans une cantine et comme je venais du groupe des cuisiniers, je fus choisi avec huit autres pour

18 préparer le souper, déjà prêt avant sept heures, et quand nous nous rendîmes à la distribution de couvertures, il n'en restait malheureusement plus. Le lieutenant nous dit qu'il fallait en prendre dans nos tentes. Je m'en trouvai une et avec mon pardessus et mon sac de couchage, je dormis confortablement malgré l'orage pendant la nuit. Je me procurai trois couvertures le lendemain et entendis une rumeur que dans un mois, nous serions de l'autre côté de la mer et que nous quitterions ce camp dans deux jours, ce qui mit les hommes d'excellente humeur. Pourtant, le lendemain, nous reçûmes des ordres de fourrer nos matelas de paille, ce qui ne semblait pas promettre un déménagement. Cinq jours plus tard, notre escadron tout entier fut désigné pour monter la garde principale. Mon peloton avait relevé la garde dans la matinée et nous attendions notre deuxième tour quand on nous rappela pour nous dire de nous préparer à partir. Nous passâmes le reste de la journée à ne rien faire, couchés dans les tentes pour nous protéger du soleil qui commençait à chauffer assez fort vers midi. Un de mes compagnons, un type du Missouri était allongé sur son lit et chantait pendant des heures:
"If the river was whiskey and I was a duck

I would dive to the bottom and never come up. "

C'est-à-dire:
« Si le fleuveétait du whiskey et que j'étais un canard Je plongeraisjusqu'au fond et n'en sortirais jamais. »

On trouva cela d'abord amusant, mais après qu'il l'eut chanté un millier de fois, on se demandait comment le faire taire sans l'assassiner. Parfois, il changeait et trouvait une autre chanson, ce qui nous soulageait quelque temps, mais il n'arrêta pas de chanter jusqu'à l'heure du souper. Le 25 avril, vingt-sept hommes de l'escadron furent transférés et d'autres vinrent les remplacer. L'un d'entre eux était W. Adams, du comté du Klamath. Lui et moi étions les seuls originaires de l'Oregon.

19 Le lendemain, nous nous entassâmes avec les bagages dans dix camions pour être transférés à Brooksfield. Nous passâmes par la périphérie de San Antonio, ce qui nous fit très plaisir, car la plupart d'entre nous n'étaient pas sortis du camp depuis six semaines. Brooksfield était un camp d'entraînement aéronautique permanent, situé de l'autre côté de la ville à quelques kilomètres de la ligne de tramway. Nous avions ici une bonne caserne et des rues pavées, ainsi qu'une grande salle du YMCA avec un magasin et cantine. À l'époque, il y avait six escadrons stationnés dans ce camp avec six hangars pour les avions, plusieurs ateliers d'usinage et entrepôts, des garages pour les camions et un hôpital. La caserne était meublée de lits métalliques avec matelas et plus tard nous eûmes même des draps blancs avec nos couvertures. À côté de la caserne, il y avait une grande salle de bains et des toilettes avec un chauffe-eau ainsi qu'une salle de récréation. En face se trouvaient notre cuisine et notre cantine. Peu de temps après, nous rendîmes nos gamelles et mangeâmes à table dans des assiettes. Dans ce camp, le réveil sonnait à cinq heures et quart, et comme c'était l'heure d'été, nous nous levions donc avant l'aube. Après le petit déjeuner, nous passions presque toute la matinée à faire de l'exercice, sauf les équipages chargés de l'entretien des hangars et des ateliers d'usinage. Les pilotes terminaient ici leur entraînement, appelé de la sorte à juste titre. Peu après l'aube les avions étaient déjà dans le ciel, où ils devaient faire toutes les acrobaties possibles. On ne déplora pourtant que deux accidents mortels pendant mon séjour. Le dimanche, le camp était en général plutôt désert, puisque la plupart des hommes qui n'étaient pas de service allaient en ville. Il fallait parcourir à pied les trois kilomètres jusqu'au terminus de Brooksfield Park et faire le reste du chemin en tramway. La ville avait plusieurs parcs et beaucoup d'endroits intéressants, mais je revenais souvent au camp en début d'après-midi. Au YMCA, on présentait tous les

20 dimanches, ainsi que plusieurs soirs par semaine, des conférences, des sermons ou des spectacles de chansons. Un jour, un lieutenant français nous parla. Blessé au début de la guerre, il faisait maintenant le tour des différents camps de l'armée des États-Unis, en expliquant aux hommes à quoi ils devaient s'attendre quand ils arriveraient en France. Il nous conseilla en particulier de demander à toutes les filles que nous connaissions de nous écrire, parce qu'il y aurait des moments où nous aurions besoin de tout le soutien moral possible. Les mois suivants devaient lui donner raison. Entre-temps, comme les jours devenaient plus chauds et l'attrait de la nouveauté du camp s'était dissipé, plusieurs commencèrent à s'impatienter. Nous n'entendions plus de rumeurs à propos de notre déploiement. De toute façon, ce n'était pas notre idée de faire la guerre et il semblait que nous allions rester dans le Texas tout l'été. Un jour, j'appris que l'un des hommes de mon escadron avait demandé au lieutenant d'être transféré. Le lendemain matin, je fis de même. Le lieutenant était un brave homme et un bon officier, et il ne semblait pas très content qu'un soldat sous ses ordres voulût s'en aller. Il voulait en connaître la raison et je lui dis que je doutais que notre escadron aille jamais en France. Il me répondit que les seuls postes vacants à ce moment se trouvaient dans la division Spruce, stationnée à Seattle, mais qu'il pouvait y en avoir d'autres à tout moment, et que, si je le souhaitais, il transmettrait ma demande au quartier général.

CHAPITRE III EN ROUTE La première semaine de juin, un appel fut lancé pour des remplaçants dans la 2geDivision. Dix-sept hommes de notre escadron et une centaine du reste du camp roulèrent leurs sacs et furent transportés en camion à la gare pour prendre le train jusqu'à Camp McClellan à Anniston en Alabama. Notre voiture était bondée et certains étalèrent des journaux par terre pour y dormir la première nuit. Le lendemain nous étions à Houston, dans le Texas, et nous traversâmes de magnifiques paysages toute la journée. Le train filait parfois sur le haut du remblai au bord du Mississippi et un peu au nord de la Nouvelle-Orléans, notre convoi, divisé en trois sections, fut mis sur un ferry tiré par un remorqueur qui nous mena à l'autre rive. Nous arrivâmes en ville dans la soirée et à la gare nous nous mîmes en rang. Des dames de la Croix-Rouge donnèrent à chacun de nous du jus de raisin et des gâteaux. Puis nous marchâmes à travers la ville jusqu'à une autre gare près du port, où l'on eut droit à une heure de congé. Jamais auparavant n'avais-je souffert d'une chaleur si lourde et si étouffante que pendant cette marche à travers la ville. Pas un souffle d'air et nous avions l'impression tous d'être trempés d'eau chaude. Après avoir été déchargés, certains d'entre nous descendirent jusqu'au quai pour voir les bateaux. Des gens faisaient la queue pour monter à bord d'un petit bateau de pêche et descendre de l'autre côté où l'on avait attaché une espèce de grand poisson ou monstre marin, et payaient vingt-cinq cents pour le voir. Aucun d'entre nous ne voulait attendre si longtemps. Un poisson de plus ou de moins nous était égal. Nous nous rassemblâmes à neuf heures et montâmes dans le train peu après. À cette heure, l'air s'était déjà un peu

22 rafraîchi, et la nuit, comme nous traversions une région boisée et vallonnée, il faisait plutôt froid. Le lendemain matin, le train fit un arrêt d'environ une heure à Montgomery en Alabama. Adams et moi allâmes en ville et nous nous fîmes raser. Pendant que nous attendions le train, un vieux noir passa avec un panier de petites tartes aux pommes. Nous en achetâmes chacun une, elles étaient vraiment délicieuses. Nous gagnâmes Anniston vers trois heures et pendant que nous attendions le décrochage de notre voiture du train, des jeunes filles s'approchèrent et demandèrent: «D'où êtes-vous tous? » Nous leur dîmes que nous étions du Texas, mais elles en doutaient, car selon elles nous n'avions pas l'air de Texans. Adams leur dit ensuite que nous étions de l'Oregon, ce qui sembla les surprendre. Elles pensaient que nous étions très loin de chez nous, et nous commencions à en être d'accord. Notre voiture fut dirigée vers le camp où nous fûmes séparés et assignés à différentes compagnies du 104e Génie de combat de la 2ge Division. Un garçon nommé Harris et moi fûmes envoyés à la même tente de la Compagnie B. Adams et plusieurs autres entrèrent dans la Compagnie A, tandis que pas mal d'autres allèrent au train du génie. Les hommes de la Compagnie B étaient dans le camp d'exercice quand nous arrivâmes et le caporal chargé du logement nous emmena dans nos tentes. Les hommes rentrèrent peu après cinq heures et semblèrent surpris de trouver plus de remplaçants dans leur compagnIe. Les hommes de notre tente voulaient apprendre toutes les nouvelles de l'extérieur: d'où nous venions et si nous savions quand nous allions déménager, et beaucoup d'autres choses dont nous ne savions guère plus qu'eux. L'un d'eux était de la Nouvelle-Orléans et quand il apprit que l'on s'y était arrêté la veille, il voulut connaître toutes les nouvelles de cette ville et parut être bien étonné qu'après notre halte d'une heure, on ne connût pas toutes les rues et les différents bâtiments et même les noms de certains de ses amis. En tout cas, nous lui donnâmes le mal du pays et il dit à plusieurs reprises pendant

23 la soirée qu'il aurait bien voulu être de retour à la NouvelleOrléans cette nuit-là. La plupart des hommes étaient du New Jersey et de la Pennsylvanie. À notre tour, nous voulions tout savoir sur leur compagnie à eux, et nous leur demandâmes s'ils savaient dans combien de temps nous irions en France. Évidemment, ils ne savaient rien de définitif. Je suppose que garder secret l'heure et l'endroit de l'embarquement était nécessaire à notre sûreté, mais c'était normal de se demander où et quand l'on partirait. Les régiments de l'infanterie déménageaient depuis plus d'une semaine, mais on ne savait rien de leur destination. Je fus réveillé le lendemain avant l'aube par des oiseaux qui chantaient dans les arbres. C'était inhabituel, car je ne me souvenais pas d'avoir jamais entendu un seul oiseau dans les camps du Texas, peut-être à cause du manque d'arbres. On nous distribua ce jour-là nos nouveaux fusils Enfield. J'en avais entendu parler, mais ceux-ci étaient les premiers que j'avais vus. Comparés à nos Springfield, je pensais qu'ils étaient la chose la plus laide en forme de fusil que j'eusse jamais vue. Ils semblaient plus lourds, avaient un canon plus long de deux pouces et aussi une plus grande baïonnette, ce qui leur donnait une portée un peu plus longue que celle du Springfield. Mais avec la nouvelle méthode d'entraînement de baïonnette, ce n'était pas toujours un avantage. Ils étaient toutefois bien équilibrés, et nous découvrîmes plus tard la précision de leur tir. On passa les jours suivants à faire de l'exercice et à suivre des instructions, ce dont les nouveaux remplaçants avaient vraiment besoin. À cette époque, un régiment du génie de combat était attaché à chaque division. On entraînait les hommes du génie comme ceux de l'infanterie, sauf qu'ils apprenaient aussi à faire des ponts, des fortifications, à dérouler des réseaux de fils barbelés et à détruire des ponts, des tunnels et des bâtiments. Le transport du régiment du génie portait une provision complète d'outils, de corde et d'explosifs, en plus des munitions et des aliments.

24 Puis un soir, on nous dit que nous partirions le lendemain. Chacun bourra son sac de caserne de vêtements supplémentaires et d'une couverture, roula son sac à dos et remplit son bidon. Les voitures étaient sur la voie ferrée pas loin du bout de la rue de notre compagnie, mais il était déjà deux heures du matin quand le train démarra. Les hommes étaient enjoués, se réjouissant d'être de nouveau en mouvement. Il y avait toutes sortes de rumeurs quant à notre destination, la plupart des hommes s'imaginant que nous allions à un camp sur la côte de l'est, d'où l'on s'embarquerait pour l'étranger. Tous les hommes de l'Est étaient très contents, car cela signifiait qu'ils passeraient quelques jours chez eux avant que le bateau ne parte. Notre train s'arrêta ce soir-là à Atlanta, en Géorgie, et les dames de la Croix-Rouge, qui attendaient à la gare, nous donnèrent à chacun un jus de raisin. On arriva en Caroline du Sud le lendemain matin; on s'arrêta à Salisbury pour défiler dans les rues. On marcha jusqu'à la périphérie de la ville et fit quelques exercices abdominaux. On arriva en Virginie l'aprèsmidi et on resta quelques minutes à Lynchburg. Ici la CroixRouge nous donna à chacun des bonbons et des bananes. Puis nous descendîmes par La Vallée du Shenandoah, qui, à cette époque-là de l'année, le mois de juin, était très belle. Nous gagnâmes Charlottesburg dans la soirée et nous passâmes par Richmond dans la nuit, mais j'étais endormi et je ne vis rien. Nous dépassâmes Washington vers une heure et nous nous arrêtâmes dans une petite ville nommée Laurel dans le Maryland. Notre train dut y rester toute la journée du lendemain. Certains d'entre nous firent une promenade en ville et, comme c'était dimanche, elle semblait très calme. Nous entrâmes dans une petite boutique pour commander une glace et, bien que nous ne l'ayons pas su, c'était notre dernière chance de se payer un tel luxe avant l'année suivante. Notre train partit vers six heures du soir et on atteignit Baltimore juste avant la nuit. Alors que le train s'était arrêté

25 quelques minutes, un autre train transportant des troupes de noirs nous dépassa. La gare et les rues étaient bondées de gens qui poussaient des hourras au passage du train. Nous avions été occupés à écrire des lettres la plus grande partie de la journée et comme il n'y avait pas de poste pour les expédier, nous les jetions aux gens rangés le long du train afin qu'ils les envoient pour nous. On s'arrêta une vingtaine de minutes à Philadelphie, où les gens se pressaient contre le train pour nous serrer la main. Le train repartit bientôt. Je m'endormis et je ne me réveillai qu'au matin au moment où le train entrait dans la gare de triage. Le jour se levait et il faisait plutôt brumeux. On ne savait pas où on était, mais à travers la brume je pus voir les mâts des navires. Puis, je vis ce que je n'avais vu que sur des photographies. C'était la Statue de la Liberté, à présent nous , . . \ saVIonsou nous etIons. Un peu plus tard, on nous dit de nous apprêter à descendre du train. Nous passâmes par la gare de triage, et nous montâmes dans un ferry, dans lequel nous devions attendre plusieurs heures. Bien qu'il fût encore très tôt, les quais furent vite remplis de centaines de personnes qui étaient venues nous voir partir. Enfin, le ferry se détacha du quai pour s'éloigner dans la rivière Hudson. On ne savait pas encore si nous allions vers un camp quelconque ou vers un navire. Le ferry se dirigea vers un quai et nous descendîmes au pas du bateau pour entrer dans un entrepôt où il fallut se tenir debout pendant près d'une heure. De nouveau, les dames de la Croix-Rouge étaient là pour servir à chacun une tasse de café et un petit pain pour le déjeuner. Je remarquai que celle qui distribuait les petits pains pleurait. Pourquoi pleurait-elle? Je n'en sus jamais rien.

CHAPITRE

IV

SERVICE À L'ÉTRANGER Nous marchâmes à travers l'entrepôt jusqu'au quai, où était amarré un paquebot, ensuite en montant sur une passerelle, nous passâmes par une porte dans le flanc du bateau, puis nous longeâmes un rang de couchettes faites de tuyaux de fer et de carrés de toile. Elles étaient superposées par trois. Tous les hublots étaient ouverts et tout reluisait de propreté. C'était un beau navire, baptisé Northern Pacific, parce qu'autrefois il croisait au large de la côte du Pacifique. On n'avait rien à faire, donc je passai le reste de la journée à dormir et à souhaiter que le bateau parte. Dès ce jour-là, nous étions dans le service étranger et recevrions une augmentation de solde de vingt pour cent. Lors de notre arrivée, il y avait une compagnie de troupes noires qui était déjà à bord du navire, mais on les avait logées dans une autre partie du bateau. Comme nous, ils devaient monter la garde le premier jour. Leur obligation était de faire respecter les règles du navire et de veiller à ce que personne ne le quitte. Aucun soldat n'avait la permission de débarquer, mais pendant la nuit, un homme venu avec nous du Texas et qui vivait à New York, gagna la rive à la nage et déserta. Je n'entendis plus jamais parler de lui. Je plaignais ceux qui, étant à portée de vue de chez eux, ne pouvaient pas aller voir leurs parents. Moi, je me réjouissais d'être à cinq mille kilomètres de chez moi. Le lendemain, je traînais sur le pont supérieur pour observer le trafic maritime dans le Hudson et voir tout ce que je pouvais de New York d'où je me trouvais. Une fois pendant la matinée, je grimpai sur les cordages jusqu'au mât pour voir davantage des environs. L'un des gardes noirs arriva au pied des cordages et se tint là en regardant en haut pendant plusieurs minutes. Enfin, il m'appela: «Eh, le soldat. J'crois

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qu'i' va falloir descendre.On a pas permission d'être là-haut. »
Je descendis en le remerciant, et il sembla être très content d'avoir fait son devoir. Pendant la journée, un navire-citerne se mit à côté du paquebot et transborda du carburant pour le voyage. Une autre fois, un remorqueur s'approcha et un homme qui se tenait sur le pont nous appela pour demander si son fils était à bord. Il nous donna son nom qu'on fit passer dans tout le navire, mais sans succès. Nous dormîmes ici une nuit encore, mais le lendemain peu après midi, on nous ordonna de quitter le pont et de regagner nos quartiers. Adams et moi, nous descendîmes au réfectoire pour échapper à la foule. On s'aperçut à peine que le paquebot larguait les amarres et descendait la rivière, mais bientôt on entendit le ronronnement de ses machines et sentit un petit balancement. L'appel du réfectoire sonna et la plupart des hommes y allèrent, mais l'un des soldats pensa qu'il ferait mieux de ne pas souper, donc je me dirigeai vers la proue du pont. Le navire avait deux canons de six pouces sur la proue et deux autres sur la poupe. C'étaient peut-être des cinq pouces, mais on les appelait canons de six pouces. Les canonniers traînaient sur le pont à côté de chaque canon, sur un berceau de chargement gisait une cartouche avec sa charge de poudre, toute prête à tirer sur un sous-marin éventuel. Le soleil était presque couché et New York n'était plus qu'une image floue, une touche blanche sur l'horizon, qui brillait dans le reflet des derniers rayons du soleil couchant. Il soufflait une forte brise et il faisait plutôt froid, bien que la mer fût lisse et le navire ne fît qu'un léger roulis. À droite, ou comme disent les marins, à tribord, naviguait un autre navire de transport, le Great Northern, et plus avant se trouvaient deux destroyers, tandis qu'au-dessus et devant trois avions continuaient à décrire des cercles comme des aigles qui cherchent des lapins. Deux dirigeables s'y trouvaient aussi, mais bientôt l'un d'eux fit demi-tour et l'autre, en plus des

29 trois avions, nous quitta avant la tombée de la nuit. Ce jour-là, nous étions le 19 juin 1918. On eut des exercices de sauvetage deux fois pendant la nuit. On dormit entièrement habillé, le gilet de sauvetage à côté de nous. Au moment du signal de la cloche, on sortait du lit et se tenait debout en attendant le deuxième signal, puis on montait en courant sur le pont. Là, nous nous mettions en file tandis qu'on comptait seize hommes qui devaient prendre place à côté des deux piles de radeaux de sauvetage assignés à notre section du pont. Il se trouvait que j'étais l'un des seize. Au commandement d'abandonner le navire, on devait couper à la baïonnette les amarres qui retenaient les radeaux au pont et les jeter à la mer. Il fallait ensuite couper les amarres pour relâcher plusieurs rouleaux de cordes placés le long du bastingage. Au moyen de ces cordes, les hommes pourraient se glisser jusqu'à l'eau pour être repris par les canots et les radeaux. Le navire contenait plusieurs canots, mais aucun n'était assigné à notre section. On disait pouvoir vider la cale du navire en vingt minutes, et on me dit aussi que le navire transportait deux mille cinq cents hommes en plus des matelots. Chacun d'entre nous portait une petite boîte de vivres de secours et on tenait nos bidons toujours remplis d'eau. Le lendemain matin, peu après le lever du soleil, je montai sur le pont. Les deux destroyers étaient repartis pendant la nuit, et nos deux navires, navigant seuls, comptaient sur leur vitesse et sur leurs canons pour se protéger des sous-marins. Le ciel était sans nuages et la mer n'était pas très agitée. Je ne savais pas auparavant que la mer pouvait être si limpide. Elle le semblait beaucoup plus au large que près de la côte. On dépassa sept goélettes de pêche pendant l'après-midi et, vers midi, on vit un banc de marsouins. On dépassa aussi, comme si c'était un objet immobile, un cargo avec des lettres énormes

peintes sur son flanc, qui disait « BelgiumRelief ». Bientôt, on
le perdit de vue. Vers la tombée de la nuit, la mer commença à s'agiter, le navire commença à rouler et à tanguer, et beaucoup

30 eurent le mal de mer. Je m'étais couché et, moi-même, je ne me sentais pas très bien. Les matelots disaient qu'on était dans le Gulf Stream et qu'avant l'aube, probablement, on verrait la proue inondée par les vagues. Je pensais aux canonniers de l'avant, je ne les enviais pas non plus. Les deux jours suivants s'écoulèrent sans histoires et pour moi sans intérêt, surtout parce que j'avais le mal de mer, pas trop pour ne pas rester sur le pont, mais je n'avais pas envie de manger. On avait deux exercices de sauvetage toutes les vingtquatre heures, mais jamais à la même heure, bien que l'un eût lieu la nuit. Comme il n'y avait pas de lumières sur les ponts supérieurs, l'exercice se faisait dans l'obscurité. Un jour, l'autre navire tira plusieurs coups de feu de ses canons de tribord, mais comme il tenait une position à presque un kilomètre de la nôtre, on ne put pas voir la cible. Comme il faisait froid et qu'il y avait beaucoup de vent l'après-midi suivant, la plupart d'entre nous étaient en bas quand la cloche sonna. On était sorti de nos couchettes et attendait le signal de monter sur le pont, lorsque l'un des canons de l'avant commença à tirer. Il tira sept coups avant qu'on ne reçût le signal. On se demandait si enfin on avait rencontré un sous-marin. Quand on fut sur le pont, effectivement, à environ un kilomètre de la proue du tribord on vit ce qui semblait être la tourelle d'un sous-marin. Presque au même moment, les canons de l'autre navire commencèrent à tirer, tandis que les nôtres de l'avant faisaient feu aussi rapidement que les canonniers pouvaient les recharger. Les obus faisaient des remous tout autour de l'objet, mais aucun ne semblait pouvoir l'atteindre directement. Un détachement de quarante hommes, quelques-uns de notre compagnie, était placé sur le pont supérieur comme fusiliers qui devaient essayer de faire exploser les torpilles qui arriveraient. Chacun était penché sur le bastingage, son fusil serré dans la main, guettant la strie d'écume qui indiquerait la trajectoire d'une torpille. L'autre navire, dirigé directement vers le sous-marin, semblait être sur le point de le heurter, mais

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