Mémoires du général Paul Kourloff

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Témoignage historique de premier plan, les mémoires du général P. Kourloff passent en revue les évènements et personnalités qui ont marqué la période russe prérévolutionnaire qu'il a qualifiée d'"agonie de la Russie impériale". Il parle de ceux qu'il a côtoyés : le tsar Nicolas II, les responsables de la lutte antiterroriste, Raspoutine, etc. Sa carrière fut brutalement interrompue par l'assassinat de P. Stolypine, président du Conseil des ministres et grand réformateur. Ce témoignage illustre la question du terrorisme en Russie à l'époque.
Publié le : dimanche 1 mars 2015
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EAN13 : 9782336371283
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MÉMOIRES DU GÉNÉRAL PAUL KOURLOFF Paul Kourlo
Témoignage historique de premier plan, les mémoires du général
P. Kourlof passent en revue les évènements et les personnalités
qui ont marqué la période russe prérévolutionnaire qu’il a
qualifée d’« agonie de la Russie impériale ».
Il parle de ceux qu’il a côtoyés : l’empereur Nicolas II, l’impératrice
Alexandra Fiodorovna, le président du Conseil des ministres, P.A. MÉMOIRES
Stolypine, les responsables de la lutte antiterroriste, diférents
DU GÉNÉRAL PAUL KOURLOFFministres, Raspoutine, etc.
Sa brillante carrière a été brutalement interrompue à l’instant L’agonie de la Russie impériale
même de l’assassinat du grand réformateur que fut P. Stolypine.
Ce témoignage illustre combien la question du terrorisme et de
la lutte antiterroriste ont été vécues en Russie, bien avant ce que
nous connaissons hélas aujourd’hui.
Mikhaïl N. Komarof-Kourlof, son petit-fls, considérait de son devoir
de sauver l’honneur de son grand-père qu’il n’a jamais connu, en donnant
accès aux sources documentaires.
Pierre B. Rosniansky, historien, spécialiste de la philosophie russe, a eu
l’occasion de s’entretenir à plusieurs reprises avec la veuve du général,
la grand-mère de Mikhaïl, dont il est l’ami de toujours. Descendant d’une
Traduction de Mikhaïl N. Komarof-Kourlof et Pierre Rosnianskyfamille d’ofciers de la Garde impériale, il a toujours cherché à percer les
Préface de Vladimir Fédorovskimystères de cette époque trouble de la Russie tsariste.
Postface de Pierre Rosniansky
Illustration de couverture : Georges Rosniansky
ISBN : 978-2-343-04665-5
31 €
HC_KOURLOFF_16,5MEMOIRES_GENERAL_KOURLOFF_V2.indd 1 11/02/15 21:51:39
ff
Paul Kourlo
MÉMOIRES DU GÉNÉRAL PAUL KOURLOFF




Mémoires du Général Paul Kourloff
L’agonie de la Russie impériale


Paul Kourloff






MEMOIRES
DU GENERAL PAUL KOURLOFF
L’agonie de la Russie impériale



Traduction de
Mikhaïl N. Komaroff-Kourloff
et Pierre Rosniansky

Préface de Vladimir Fédorovski

Postface de Pierre Rosniansky






L’Harmattan




































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-04665-5
EAN : 9782343046655
Préface
de Vladimir FédorovskiCe livre, préparé avec soin et talent par Pierre Rosniansky
et Micha Komaroff-Kourloff (petit-fils de l’auteur), est essentiel
pour comprendre les évènements déterminants de la révolution
russe, notamment le personnage clé de l’époque : le président du
conseil Piotr Stolypine.
Nommé en juillet 1906, ce réformateur énergique voulait
moderniser l’empire russe, en permettant l’acquisition des terres par
les paysans, en organisant une meilleure répartition de l’impôt et
en donnant davantage de pouvoirs au parlement russe. Il élabora
un programme de réformes visant à instaurer les fondements
solides d’un État de droit dans une monarchie constitutionnelle. Ce
plan prévoyait des lois garantissant les droits des citoyens, une
réforme de la police et une sorte de décentralisation (concédant
de larges pouvoirs aux assemblées des régions). Il parvint à
arrêter les vagues de terrorisme, améliora le système ferroviaire et
renforça la production de charbon et de fer. La Russie connut de
tels progrès que le leader bolchevique en exil, Vladimir Lénine,
craignit de ne jamais pouvoir s’y réinstaller !
Alexandre Soljénitsyne brosse ainsi le portrait de son « héros » :
« La redingote noire boutonnée jusqu’au menton, droit
comme le marbre et tendu d’assurance mystique, insupportable
justement parce que ni déchéant vieillard naphtaliné, ni monstre, ni
crétin, mais beau, conscient de sa force. »
...
Stolypine – l’homme d’État le plus remarquable de la Russie
impériale combinait avec brio intelligence étatique et savoir-faire
politique. Bref, il avait les qualités d’un tsar. Mais ce sauveur
potentiel de l’Empire commença à peser sur le monarque légitime.
C’est alors que Raspoutine – un autre « messie » – fit son
apparition à la Cour, travaillant à donner l’illusion d’un lien
direct entre le tsar et son peuple...
Stolypine décida alors, comme sa fonction l’y autorisait, de
le faire déporter. La police reçut l’ordre de l’arrêter à la gare de
Saint-Pétersbourg alors qu’il revenait de Tsarskoïe Selo. Averti
par un aide de camp du tsar, Raspoutine évita ce piège et parvint
- 6 -à gagner son village natal où il se fit oublier un temps. Alors
Stolypine considéra que l’affaire était réglée et il déchira l’ordre
de déportation.
Au bout de quelques mois cependant, le Sibérien demanda
audience au président du Conseil qui accepta de le recevoir. Il se
plaignit d’être persécuté et affirma haut et fort son innocence. La
surveillance se relâcha et Raspoutine revint à la Cour dès la fin
de l’été. Mais ses frasques reprirent de plus belle, au point qu’il
se retrouva exilé à Kiev en septembre 1911.
Raspoutine se promenait dans les rues de la ville lorsqu’il
vit passer la voiture impériale, suivie d’un second équipage
transportant Stolypine ; en apercevant ce dernier, il s’écria,
bouleversé : « La mort le poursuit ! La mort chevauche sur son
dos ! » Une funèbre prophétie qui se révéla exacte.
Alors qu’il assistait ce même jour à l’opéra de Kiev, à une
représentation du Tsar Sultan de Rimsky-Korsakov, en présence
de la famille impériale, des ministres et des membres de la
Douma, le président du Conseil fut assassiné par un jeune anarchiste,
Mordka Bogrov. Le tsar consigna dans son journal intime :
« Au cours du second entracte, nous entendîmes deux bruits
secs, comme si on avait laissé tomber un objet. J’ai pensé qu’une
paire de jumelles était tombée sur la tête de quelqu’un...
Stolypine s’était mis debout ; il tourna lentement son visage vers nous
et fit le signe de la croix... C’est alors seulement que j’ai
remarqué que sa main droite et son uniforme étaient tachés de sang. Il
s’affaissa lentement sur son siège et commença à déboutonner sa
tunique. »
Ce meurtre marqua la fin des réformes sociales, alors que la
situation internationale devenait explosive. Ce document
essentiel écrit avec finesse et profondeur par le protagoniste de ces
évènements est un précieux et unique témoignage de l’Histoire.
Vladimir Fédorovski
- 7 -Avant-propos
Mikhaïl N. Komaroff-KourloffLe général Pavel Grigorievitch KOURLOFF (né le 5 janvier
1860 à Kronstadt - mort à Berlin le 20 juin 1923), mon grand
père, quel homme extraordinaire !
Général de Cavalerie, en fonction d’Ecuyer de la Cour
impériale, Conseiller d’Etat actuel, Sénateur, Croix de Ste Anne de
2eme classe (1902), Croix de St Stanislas de 1ere classe(1909),
médaille à la mémoire de SMI Alexandre III, Grand officier de la
Légion d’honneur française, membre du Club anglais...
Il est l’auteur des Komaroff-Kourloff, seule branche de la
famille Kourlov qui existe encore de nos jours dans sa filiation
directe mâle. Il hérita du nom de sa mère, née Elisabeth Kyrillovna
Komarov, famille de grande noblesse. Il usait depuis 1915 du
double nom de Kourlov-Komarov.
Il commença son service actif le 1er septembre 1878, en
qualité d’élève officier à l’école de cavalerie Nicolas à Saint
Pétersbourg. Le 8 août 1880, il fut promu sous-lieutenant dans la Garde
impériale, au régiment des grenadiers à cheval, et versé au 3ème
escadron.
En 1883, il est muté aux Gardes frontières, afin de
pouvoir préparer l’examen d’entrée à l’académie de droit militaire
Alexandre. Admis, il en sort en 1889, licencié, avec la médaille
d’or. Juriste militaire, il est d’abord candidat auprès du procureur
du tribunal militaire de la région de Moscou (juin 1889 – avril
1890), puis juge d’instruction et substitut du procureur des
tribunaux des régions militaires de Kostroma (avril à octobre 1890),
de Tver (octobre 1890 – juin 1891) et d’Odessa (juillet 1891 –
mai 1892). Promu lieutenant-colonel le 17 mai 1892, il demanda
à être muté au ministère de la Justice, où il fut nommé le 16
novembre 1892, substitut du procureur de Vladimir et le 30 mai
1897 de l’arrondissement de Moscou. Procureur de
l’arrondissement de Vologodsk le 16 juin 1899, puis substitut du procureur
de la région de Moscou le 24 mai 1902. C’est de cette époque de
sa vie que parle N. Tchebychev, quand il le décrit dans un article
paru dans la presse russe de Paris :
« Kourlov était un brillant substitut de procureur, futur
personnage éminent de la Russie pré-révolutionnaire. Très élégant,
portant moustaches retroussées, il plissait quelque peu les yeux.
Il avait un aplomb extraordinaire, une élocution sans pareille-
soulignée par moments d’une froide ironie. Il nous était venu de
la juridiction militaire et avait gardé l’habitude de porter une épée
- 10 -sur son uniforme ; chose que nous les civils, ne faisions plus.
Tout en lui respirait l’ancien officier de la Garde impériale... »
En 1903, après une entrevue avec le ministre de l’Intérieur
V .K .Plehve et sur les conseils de ce dernier, il demanda à être
muté au ministère de l’Intérieur où il fut nommé le 13 février
vice-gouverneur de Koursk, puis du 15 mai au 16 juin 1906
gouverneur de Minsk. Dans la conjoncture extrêmement ambiguë de
la première révolution russe, tiraillé d’un côté par les ultras et de
l’autre par les révolutionnaires, il s’est toujours efforcé d’agir
dans le strict respect des lois en vigueur. Malheureusement, le
sanglant incident de la gare de Minsk, où un poste de garde d’un
régiment d’infanterie, encerclé par la foule et afin de se dégager,
ouvrit le feu sur elle, lui valut la disgrâce de l’opinion publique.
En 1905, une bombe lancée de la rue, explosa dans son cabinet
de travail. Indemne, il se précipita dans le vestibule attenant où
gisaient grièvement blessés les plantons de service. Seul indice,
une casquette ensanglantée, retrouvée dans la rue. Le 14 janvier
1906, nouvel attentat, cette fois-ci en pleine rue, à l’occasion
d’un enterrement. La bombe lancée de bas en haut, retomba sur
son épaule et, amortie dans sa chute, roula dans la neige. On la fit
exploser dans un feu de camp. A un kilomètre à la ronde toutes
les vitres volèrent en éclats. Nommé le 15 juin 1906 membre du
Conseil du ministère de l’Intérieur, il fut chargé de différentes
missions en province, notamment à Archangelsk et à Kiev, où
il assuma les fonctions de gouverneur par intérim de cette
province. Conseiller d’Etat effectif en 1907.
Le 26 octobre 1907, le général Maximovsky, chef de
l’administration pénitentiaire centrale, ayant été assassiné par une
terroriste, Kourloff est chargé de le remplacer. Il occupa ce
poste jusqu’au 1er janvier 1909, lorsqu’il fut nommé adjoint du
ministre de l’Intérieur et chef du département de la Police. Le
nouveau Premier ministre et ministre de l’Intérieur P.A.Stolypine
estimait, en accord avec l’Empereur Nicolas II, que les
postes d’adjoint du ministre de l’Intérieur, chef de la Police et de
commandant du Corps des gendarmes devraient être placés sous
l’autorité de la seule et même personne. Promu au grade de
général-major et nommé, le 24 mars 1909 adjoint du ministre de
l’Intérieur, Commandeur du Corps spécial des gendarmes, Kourloff
s’attela à la besogne avec ardeur.
- 11 -Le général Spiridovitch écrit :
« Kourlov fut le seul commandant du Corps des gendarmes
qui, au cours des dix dernières années, ait compris les fonctions
et la destination de ce Corps, qui l’ait aimé, qui ait voulu le
mettre à la hauteur des exigences modernes, et qui ait fait
quelque chose dans ce sens ».
En juin 1909, Nicolas II reprit ses voyages à travers la Russie
et à l’étranger. Ces déplacements demandaient un travail
considérable de la part des services de sécurité, et ne laissaient pas
suffisamment de temps pour mener à bien la réorganisation de
la Police et de la gendarmerie. L’efficacité du général Kourloff
lors de la célébration du 200e anniversaire de la victoire de
Poltava par Pierre le Grand lui valut un rescrit de remerciement de
l’Empereur. Le voyage impérial en France en 1910, du fait de la
présence dans ce pays des principaux terroristes russes exilés,
nécessitait des mesures de sécurité particulières. Une étroite
collaboration entre les deux Polices permit de prévenir tout attentat.
Le gouvernement de la République française remercia le général
Kourloff en l’élevant à la dignité de grand-officier de la Légion
d’honneur.
Simultanèment, Directeur de la police impériale et
Commandeur du Corps spécial des Gendarmes : ceci faisait de lui, à
l’époque, une des personnes les plus en vues en Russie.
Il était connu pour son intelligence, son savoir-vivre, son
dynamisme, son sens de l’à-propos, sa loyauté vis-à-vis du Tzar
et son amour de la patrie.
Dans sa vie privée, il a été marié une première fois à Marie
Ivanovna Wakhrameeva, de famille de noblesse ancienne.
Puis il est tombé amoureux d’une jeune et belle comtesse
qu’il épousa en deuxièmes noces ; elle avait 26 ans ; lui-54.
Ils eurent 2 enfants : Hélène, ma tante, filleule de S.A.I. le
grand duc Nicolas Nicolaievitch et Nicolas, mon père.
Ce dernier m’a raconté, entre autres, comment le général,
pour occuper son temps libre quand il n’occupait plus de
fonctions officielles, avait créé une société anonyme dont le but était
la promotion touristique du Turkestan russe !
Mais le drame de sa vie a été l’assassinat de celui qu’il aimait,
qu’il respectait, qu’il admirait - le Président du Conseil des
ministres : Pierre Arkadiévitch Stolypine.
Et le comble - c’est qu’il fut accusé de la responsabilité de ce
meurtre odieux !
- 12 -Il s’en explique dans ses mémoires ; il est particulièrement
heureux de la décision finale de Nicolas II qui l’estimait
beaucoup, mais on sent que jusqu’à la fin de sa vie il a porté ce malheur
comme un lourd fardeau. Je crois personnellement qu’il en est
mort, relativement jeune, à 63 ans, expatrié à Berlin.
Que la publication de cet ouvrage en français, à l’occasion du
90ème anniversaire de sa mort, soit une sorte de réhabilitation
et qu’elle permette au lecteur de s’y retrouver dans cette période
tragique de l’histoire de la Russie.
Mikhaïl N. Komaroff-Kourloff
- 13 -Introduction
de l’auteur
Le général Paul KourloffPetit-fils et fils de soldat, j’ai été élevé dans une famille de
militaires. Mon grand-père est entré dans l’armée comme simple
soldat et a terminé sa carrière avec le grade de général. A sa
retraite, mon père était général d’infanterie. Le fondement spirituel
de notre famille a été l’amour et notre dévouement sans limite à
l’Empereur. Ce principe m’a guidé toute ma vie.
J’ai toujours été un monarchiste convaincu. Je pense,
l’expérience aidant, que le régime politique convenant le mieux au
peuple russe est la monarchie absolue. Il est évident que la
révolution russe ne peut être rayée de l’histoire d’un trait de plume et
que de sérieuses réformes étaient indispensables.
Pendant plus de trente ans, j’ai servi trois empereurs. J’ai
connu la Russie glorieuse et redoutée. Je me souviens du temps
où les États étrangers cherchaient l’alliance et la protection de la
Russie impériale. Nos alliés visaient juste. L’armée russe, fidèle
à sa parole, a souvent sacrifié ses meilleures troupes, oubliant ses
propres intérêts. Je vois encore la Russie révolutionnaire, celle
que les alliés ne daignèrent même pas inviter à la table des
négociations de paix, en novembre 1918, pour signer l’armistice. Je
vois la Russie ruinée, ensanglantée, comme rayée de la liste des
pays civilisés. Parlant de la Russie glorieuse, je m’appuie sur les
faits et les évènements dont j’ai été le témoin direct.
Ma carrière a commencé dans le régiment des Grenadiers de
la Garde à cheval. Diplômé de la faculté militaire de droit, j’ai été
dans un premier temps juge d’instruction et adjoint du procureur
militaire. Ensuite, sur proposition du procureur N. Mouravieff,
je fus intégré au ministère de la Justice. J’y ai passé treize ans,
occupant les fonctions de procureur. Ensuite, j’ai travaillé au sein
de l’administration jusqu’au 27 février 1917.
Alors que j’étais procureur à Vologda, le destin a voulu que
je rencontre le ministre de l’Intérieur Viatcheslav Plehvé, grand
homme d’État, qui m’a proposé d’entrer dans l’administration à
Moscou, auprès du ministre de la Justice N. Mouravieff. Je me
souviendrai toujours des paroles de Plehvé : « Avant de donner
des ordres, il faut savoir comment ils seront exécutés par les
subalternes. » Ce sage conseil m’a accompagné tout au long de ma
- 16 -carrière. Je ne me suis jamais attelé à une affaire sans l’avoir
préalablement préparée avec soin. Je fus nommé, le lendemain
même de notre rencontre, vice gouverneur de Koursk.
Durant le ministère de son successeur, A.G. Boulyguine, j’ai
été nommé à Minsk, l’année terrible de 1905.
Paul Arkadiévitch Stolypine, devenu ministre de l’Intérieur,
me demanda de faire partie de son Conseil et me confia la
direction de la province de Kiev. A mon retour il me place à la tête de
la police. Suite à l’assassinat du directeur général de
l’administration pénitentiaire, L.M. Maximoff, il exigea que j’occupe
provisoirement ce poste et fit passer à la Douma un nouveau budget.
Les temps étaient durs: prisons surpeuplées, typhus, problèmes
avec les fournisseurs. « J’ai demandé au ministre de la Justice
- me dit Stolypine - de vous nommer Sénateur, au cas où, pour
une raison ou une autre, vous quitteriez vos fonctions actuelles. »
En une année, j’ai fait accepter un nouveau budget à la Douma,
passant de seize à trente-trois millions de roubles, ce qui m’a
permis de remettre les prisons dans un état décent.
A partir du premier janvier 1909, je deviens l’adjoint au
ministre de l’Intérieur, avec la responsabilité du département de la
police. Stolypine désirait vivement réunir sous un seul
commandement le Corps des gendarmes et le département de la police.
Ce qui fut fait. Ainsi, le 26 mars 1909, je fus promu au grade
de général major, commandant du Corps spécial des gendarmes,
avec le titre d’Ecuyer de la Cour impériale.
J’ai occupé ce poste jusqu’à la fin tragique de P.A. Stolypine.
J’ai dû démissionner à cause d’attaques violentes, qui plus tard
s’avéreront infondées. Ces insinuations ont reçu en leur temps
un large écho dans la société, ce qui m’oblige à consacrer un
chapitre entier aux évènements de Kiev.
En août 1914, à la déclaration de guerre, je demande à
l’Empereur l’autorisation de me remettre au service mon pays. Au
commencement des hostilités, je fus rattaché au chef de
l’approvisionnement du front nord-ouest. En 1915, je suis nommé
gouverneur général militaire des provinces baltes et en 1916, mis à
- 17 -la disponibilité du gouvernement militaire de Petrograd. C’est
là que l’on me charge de différentes enquêtes, notamment sur
le ravitaillement de la capitale et la reconnaissance aux Juifs de
leurs droits de citoyens à part entière. Le destin, après m’avoir
poussé vers l’administration sous V. Plehvé, me ramena vers
elle. En septembre 1916, mon camarde de régiment A.
Protopopoff fut nommé ministre de l’intérieur. Le lendemain, il me
propose d’être son adjoint. J’accepte du bout des lèvres. Le 5
janvier 1917, en désaccord profond avec ses positions politiques,
je démissionne. J’ai vécu la révolution russe et l’abdication de
l’Empereur ; j’ai subi l’incarcération à la forteresse Pierre et Paul
ainsi que dans les prisons de Vyborg; j’ai porté le fardeau des
conséquences de l’enquête de la commission extraordinaire
présidée par Mouravieff; j’ai vécu le coup d’état des bolcheviks,
et quand, sans instruction ni jugement, commencèrent à tomber
mes anciens collègues, j’ai été contraint de fuir à l’étranger.
Actuellement, émigré, je considère qu’il me reste à accomplir un
ultime devoir de vérité envers ma famille. Dans ce livre je ne
tiens pas à exposer uniquement les côtés positifs de la Russie
impériale. Mon but est de rétablir la vérité dans une vision objective
de l’ensemble des évènements passés. Cet objectif sera atteint si,
refermant ce volume, le lecteur en tire un sentiment de respect
vis-à-vis du Monarque mort en martyr et comprend que je n’ai
jamais trahi mes convictions. Alors, seulement, je pourrai me
retourner sur mon passé - l’âme en paix.
- 18 -Chapitre ILa nuit du 28 février 1917. Dernier Conseil des ministres.
Refus du poste d’adjoint au ministre de l’Intérieur et de
commandant du Corps des gendarmes. Arrestation. Clarification
de la proposition de Kryjanovsky.
27 février 1917. Depuis trois jours déjà, crépitent dans les
rues de Pétrograd les mitrailleuses et les fusils. Les nouvelles, de
plus en plus sombres, se répandent parmi mes amis. Je suis cloué
à la maison depuis un mois par la maladie. Dans la soirée, le
téléphone sonne. Au bout du fil S.E. Kryjanovsky, ancien adjoint de
Stolypine : « Mais, Pavel Grégorievitch, prenez donc le pouvoir
en mains. Ne voyez-vous pas ce qui se trame et où tout cela nous
mènera ? » « Je n’occupe plus de poste officiel », rétorquai-je.
« Le pouvoir est à l’heure actuelle entre les mains du ministre de
l’Intérieur et, de surcroît, je suis souffrant. » « C’est très
dommage », me répondit-il. Notre conversation s’arrêta là.
Sur le coup, je ne compris pas la signification de cette
proposition ambiguë et énigmatique. Par contre, je me rendis à
l’évidence: il n’y avait plus de pouvoir. Je m’imaginais très bien mon
vieux camarade de régiment, Protopopoff faisant dans son bureau
de longs monologues, incapable de prendre une décision.
J’imaginais aussi, à ses côtés, le général-lieutenant S.S. Khabaloff,
totalement incompétent, dans les mains duquel, malheureusement,
se concentrait en ce moment crucial la totalité du pouvoir civil et
militaire de la capitale. Arrêté le 28 février au petit matin, je suis
resté sept mois incarcéré dans la forteresse Pierre et Paul, puis en
prison à Vyborg. En l’absence de preuves sérieuses et, compte
tenu de mon état de santé, je fus placé en résidence surveillée.
De retour chez moi, je compris à la lecture de vieux journaux,
auxquels je n’avais pas accès en cellule, la terrible et véritable
signification de ma conversation téléphonique avec Kryjanovsky.
Il s’avéra qu’il me téléphonait ce jour-là depuis le palais Marie,
où lors d’une soirée fatidique, s’était réuni un Conseil des
ministres auquel participaient certains membres de la famille impériale
et d’éminents représentants du Conseil d’Empire. Le président
1du Conseil, le prince Galitzine , occupant cette fonction depuis
1. Le prince Galitzine n’était plus au gouvernement bien avant le manifeste du
17 octobre 1905 ; il fut gouverneur de la province de Tver et ensuite pendant
plusieurs années il a siégé au Sénat.
- 20 -quelques semaines sans y avoir été préparé, proposa à
Kryjanovsky de devenir ministre de l’Intérieur. Ce dernier rétorqua que
le poste était déjà occupé par Protopopoff. Galitzine lui annonça
que ce dernier était démis de ses fonctions. Là-dessus
Kryjanovsky répliqua : « Dans la conjoncture présente, je ne me sens
pas le droit de refuser une telle proposition mais je pose comme
condition sine qua non que le général Kourloff soit mon adjoint
et, simultanément, commandant du Corps des gendarmes et chef
de la garnison de Pétrograd. » C’est alors qu’il demanda
l’autorisation de me téléphoner et, suite à ma réponse négative, refusa
la proposition du prince. Quelle consternation ! Si j’avais pu, au
cours de cette conversation brève et embrouillée, réaliser qu’il
s’agissait d’une proposition sérieuse, j’aurais évidemment
accepté. A la tête d’un département que je contrôlais bien, peut-être
aurais-je pu contribuer à sauver le trône ou périr avec lui!
Ainsi agonisait l’Empire séculaire ! Qui donc était l’initiateur
de la révolution russe et qui en étaient les exécutants ? Était-ce
la volonté du peuple ? Était-ce le fait de groupuscules isolés et
irresponsables ? Incontestablement elle n’était l’œuvre que de
2partis politiques. Lors d’une réunion du parti K.D. , Milioukoff
mit en garde ses camarades sur les conséquences d’une
révolution : « Nous agitons un mouchoir rouge sous les yeux d’un
taureau furieux, promettant de la terre aux paysans, sans être sûrs
de pouvoir tenir nos promesses. Dans ces conditions, la Russie
court immanquablement à l’anarchie. » L’interminable guerre
mondiale bouleversa la vie russe. La fronde grondait même au
sommet de l’Empire. Certains membres de la famille régnante
étaient favorables à une révolution de Palais. Le peuple ployait
sous la cherté croissante de la vie et la guerre lui arrachait ses
forces vives. L’armée, ou plus exactement le peuple armé,
endurait les mêmes épreuves. Les partis révolutionnaires, quant à
eux, poursuivaient obstinément leur travail idéologique de sape
destructrice, faisant miroiter une vie meilleure, baignant dans le
bonheur et l’égalité universelle. Les groupes
anti-gouvernementaux n’étaient même pas coordonnés entre eux lorsqu’éclatèrent
les évènements de février. Suite à l’assassinat d’un commissaire
2. Le parti K.D. souvent orthographié « Cadet » signifie de par ses initiales
russes « Constitutionnel Démocrate ».
- 21 -de police, je me suis rendu, le 25 février au soir, chez mon vieil
ami A.T. Vassilieff, directeur du département de la police, pour
qu’il m’éclaire sur ce qui se passait vraiment. Alexis
Tikhonovitch chercha à m’apaiser en expliquant qu’au stade actuel, les
désordres n’étaient qu’économiques. Toutefois, selon lui, en ce
moment même, surgissant de la clandestinité, les mouvements
révolutionnaires cherchaient à rejoindre et à contrôler les
protestataires. Voilà pourquoi, de retour à la maison, j’ai écrit une lettre
à Protopopoff, lui expliquant que les seules mesures policières
dans l’état actuel des choses ne suffisaient pas et je l’ai supplié
de convaincre le général Khabaloff de donner l’ordre à tous les
boulangers militaires de cuire cette nuit même, le plus de pain
possible, en puisant dans les réserves de l’intendance et de le
distribuer aux habitants. J’ignore encore aujourd’hui les effets de
ce courrier. La ration quotidienne de pain était de deux livres :
les stocks disponibles suffisaient pour une période de vingt-deux
jours. Mais « réclamer le pain » était dans l’esprit des masses
populaires un mot d’ordre révolutionnaire. Les initiateurs
savaient parfaitement que ce slogan aurait un impact décisif sur le
peuple. Celui-ci, influencé par la presse de gauche, ne portait
aucune attention aux déclarations du général Khabaloff, certifiant
que le pain était en quantité suffisante à Pétrograd. Comment ne
pas comprendre qu’un bouleversement au sein de l’Etat, en temps
de guerre ne peut, inexorablement, que mener à la catastrophe !
Malheureusement, après la mort de Stolypine, le gouvernement
n’a été dirigé que par des faibles qui n’ont pas su tirer les leçons
de la première révolution. Il est clair que 1905 marque le
début du processus fatal aboutissant à février 1917, à la différence
près que cette fois-ci, le mouvement révolutionnaire prit la forme
d’une révolte armée.
- 22 -Chapitre II
Sa Majesté l’Empereur
Nicolas Alexandrovitch1917 - Dès les premiers jours de février, la révolte armée
gagna une partie des troupes, principalement sur le front nord. La
capitale se trouva donc sous la dépendance totale du
commandant en chef du front. Il est évident que cette révolte ne se serait
pas propagée sans la complaisance criminelle de certains traîtres
à la tête du commandement militaire, au premier rang desquels le
général Rouzsky, faisant fi de son serment de fidélité à
l’Empereur. Que pouvait-on attendre d’autre de sa part ? Son favori, son
proche collaborateur et même, dit-on, son inspirateur, n’était-il
pas son inséparable chef d’état-major, le général
Bontch-Brouïevitch ? Ce dernier fut par la suite membre du Conseil militaire
suprême de l’armée rouge, sous Trotsky. Quant à son frère, il était
le chef du bureau du soviet des commissaires du peuple.
Rejoignant au front les troupes commandées par le général Rouzsky,
l’Empereur fut avisé que la révolte s’étendait à toutes les unités,
3de sorte que retourner à Moguilev était devenu impossible. G.
Rodzianko, chambellan de la Cour, annonça à l’Empereur qu’il
ne se portait plus garant de la sécurité de la famille impériale.
Celui que la presse clandestine osait nommer «Nicolas le
sanguinaire», refusa que soit versé le sang du peuple et préféra
abdiquer en faveur de son frère le grand duc Michel Alexandrovitch.
En cet instant tragique, l’Empereur se retrouva désespérément
seul.
Ne se pressaient plus autour de lui les obséquieux conseillers
et courtisans qui ne pensaient qu’à leurs propres intérêts. Inspiré
par un amour illimité envers la Russie et son peuple, c’est seul, et
librement, qu’il prit sa décision.
Peut-on honnêtement le qualifier de «sanguinaire» ? C’est
vrai, il y a eu les événements tragiques de la Khodinka lors du
couronnement, la fusillade du 9 janvier 1905, la guerre contre
le Japon, l’inutile fidélité aux Alliés dans la guerre mondiale de
1914, et aussi les condamnations à la peine capitale pour crimes
politiques.
3. Localité où s’était fixé l’état-major de l’armée impériale russe.
- 24 - - En ce qui concerne la Khodinka :
En quoi réside la faute du jeune Empereur dans cette
catastrophe ? L’organisation des festivités était placée sous l’autorité de
hautes personnalités. À la tête de l’administration moscovite se
tenait l’oncle de l’Empereur, le grand duc Serge Alexandrovitch.
Personne dans l’entourage du monarque n’eut le courage de
l’informer, dès les premières minutes, de l’ampleur de la tragédie.
L’esprit paralysé par le poids du protocole et du cérémonial,
les membres de la Cour cherchèrent à cacher la vérité au Tsar.
Comme tous ceux qui connaissaient l’Empereur, je puis affirmer
que s’il avait été immédiatement mis au courant, il aurait - sur le
champ - donné l’ordre d’interrompre la musique et les festivités.
Le lendemain, les seuls sons perceptibles auraient été ceux de la
prière pour les victimes, le Tsar mêlant sa voix à son peuple.
1905 - La fusillade du 9 janvier 1905 :
Le gouverneur de Saint-Pétersbourg, le général Foulon, avait
pour instruction, non pas de rester dans son bureau, mais
d’aller au devant des ouvriers afin de parlementer avec eux, prendre
connaissance de leurs desiderata, sonder leurs sentiments et en
faire rapport à l’Empereur. Ce dernier ignorait que face aux ouvriers,
ne se tenait pas Foulon mais des soldats armés, avec ordre de ne
laisser personne s’approcher à moins de cinquante pas.
La réaction de l’Empereur fut de démettre le général Foulon,
pour non-exécution flagrante de ses obligations. Rappelons que
trois jours auparavant, Nicolas II et sa famille furent l’objet d’une
salve «accidentelle» de l’artillerie de la Garde à cheval - ce qui
explique partiellement, sans la justifier, la nervosité ambiante.
- La guerre russo-japonaise :
A cette époque j’occupais une fonction trop modeste pour me
permettre aujourd’hui une opinion objective.
Par contre, pour ce qui est de la guerre contre l’Allemagne,
je suis un témoin direct, quoiqu’involontaire, de la déclaration
de guerre proprement dite. Ma source : le ministre de la Guerre,
- 25 -le général Soukhomlinoff, avec lequel j’entretenais d’excellentes
relations amicales et que je rencontrai le lendemain même du
déclenchement de la guerre.
L’empire austro-hongrois, profondément catholique-romain,
sûr de son bon droit de défenseur de la civilisation, préparait de
longue date une agression contre la Serbie. Par solidarité envers
son frère slave et orthodoxe, la Russie, ne s’estimant pas en droit
de rester passive, mobilisa son armée.
L’Empereur d’Allemagne essaya de faire fléchir le Tsar en
lui promettant de calmer Vienne. Dans un premier temps,
Nicolas II voulut faire confiance à son cousin allemand,
prétendument neutre et modérateur. Son ministre de la Guerre, le général
Soukhomlinoff, considérait quant à lui, que l’Allemagne ne
tiendrait pas ses promesses :
. Guillaume II était parfaitement au courant que la Russie
n’était pas préparée à la guerre.
. L’Allemagne, elle, n’avait pas de temps à perdre, car elle
bénéficiait des crédits militaires suffisants - ce qui n’était pas
garanti à longue échéance. D’autre part, si elle tardait trop, l’armée
russe pourrait bien se trouver dans une position de supériorité.
. A cela s’ajoutèrent des difficultés techniques liées à la
démobilisation de l’armée et à sa remobilisation éventuelle, ce qui
exigerait beaucoup plus de temps en Russie qu’en Allemagne.
Le Chef d’état-major, le général Yanouchkievitch, confirma le
bien-fondé de la position de Soukhomlinoff. L’Empereur,
finalement, s’y rallia. Je pense que la presse, toutes tendances
confondues à l’exception de l’extrême droite, était en faveur d’une
réplique armée. Je pense aussi que les partis d’extrême gauche
souhaitaient la guerre, espérant tout comme en 1905 lors de la
guerre avec le Japon, en tirer un profit politique et réaliser ainsi
leurs objectifs.
Comment peut-on de bonne foi accuser Nicolas II de désirer
une guerre sanglante, alors qu’il était l’initiateur sincère d’une
paix universelle à la Conférence de La Haye ?
- 26 -. Les condamnations à la peine capitale pour crimes
politiques :
Sur ce point précis et grave, je puis parler en détail de
l’attitude de Sa Majesté. À l’issue des violences de 1905, des tribunaux
militaires avaient été institués par Stolypine. Ce dernier
informait régulièrement l’Empereur du nombre de condamnations à
mort. Après chaque rapport, le premier ministre me décrivait la
réaction du Tsar, qui désirait, plus que tout, réduire le nombre
des condamnations. Il limita au maximum les provinces où l’état
d’urgence tolérait de telles pratiques. Pour nous, la volonté de
l’Empereur faisait loi ; si bien que, de semaine en semaine, se
réduisaient les cas passibles du tribunal militaire. Parallèlement,
plusieurs provinces supprimèrent l’état d’urgence. Il fallait voir-
me dit Stolypine - avec quelle joie sincère le monarque prenait
connaissance de nos efforts afin que cesse de couler le sang. De
plus, l’Empereur se refusait catégoriquement de confirmer les
condamnations à mort et, à ma connaissance, il n’a jamais rejeté
une demande en grâce.
1917 - Tout ce que je viens d’affirmer était consigné dans des
documents secrets, tombés entre les mains des responsables
révolutionnaires. Jamais ils n’en tinrent compte. En six mois, la
politique du gouvernement provisoire a mené la Russie au
bolchevisme et a attiré le mépris des Alliés. Ce mépris est confirmé
dans le télégramme chiffré du général Zankievitch au ministre de
la Guerre. Le télégramme illustre la position dédaigneuse des
ambassadeurs de France, de Grande-Bretagne et d’Italie à l’égard du
ministre des Affaires étrangères de l’époque, Terestchenko. Ce
dernier, le 9 octobre 1917, fait savoir à nos responsables
diplomatiques à Londres et à Rome son indignation. Il en profite pour
remercier le gouvernement américain de ne pas avoir participé à
cette déclaration injurieuse des trois ambassadeurs.
Le chef du gouvernement provisoire Kerensky «aux capacités
géniales et époustouflantes», occupait simultanément les
fonctions de ministre de la Guerre, de la Marine et de commandant en
chef des Armées. Il profitait de tous les avantages de sa fonction.
On a su plus tard, par de vieux laquais « choqués », qu’il
organisait des beuveries dans le palais d’hiver. Ces chefs
autoproclamés couvraient leur incompétence en diffusant toutes sortes de
- 27 -calomnies sur l’Empereur déchu. Sans doute craignaient-ils aussi
la démystification de leur mode de gouvernement, prétendument
révolutionnaire.
Cherchant les bonnes grâces des nouveaux maîtres, c’est
tout juste si la presse ne qualifiait pas le souverain d’idiot et
d’ivrogne, dépourvu de volonté propre. Toute personne ayant
vraiment approché l’Empereur, dialogué et travaillé avec lui,
témoignera de sa solide formation, de son intérêt pour la littérature
russe ou étrangère et de sa connaissance profonde des questions
gouvernementales les plus complexes. Même les plus réticents
à l’époque ne se permettraient plus aujourd’hui de nier
systématiquement ses qualités. Ceci s’applique particulièrement aux
hommes d’Etats étrangers. Par exemple : l’initiative de la
première conférence mondiale pour le désarmement général et
la paix, tenue à La Haye. Un homme à l’intelligence limitée
n’aurait jamais eu l’idée d’une paix généralisée, ni la volonté
inébranlable d’en poser les premiers jalons. La Haye fut pourtant
bien l’œuvre de Nicolas II.
Mon opinion est confirmée par une personnalité respectée
dans le monde entier, considérée par les partis politiques de
gauche comme un des leurs, insoupçonnable de la moindre
sympathie envers le souverain – je veux parler de Léon Tolstoï. Dans
une lettre personnelle pourtant pleine de reproches, Tolstoï écrit
à l’Empereur : «Vous êtes un homme bon et intelligent.» Voilà un
témoignage de poids. Pour sa part, ce que pensait le souverain du
comte Tolstoï est exprimé dans un document manuscrit diffusé à
l’occasion de la mort de ce dernier : «Je suis affligé par le décès
d’un grand artiste de la terre russe. Pour ce qui est de ses
convictions – Dieu seul jugera.»
Je sais qu’il courait des bruits, parmi les gauchistes des
régiments de la Garde, sur la mauvaise tenue de l’Empereur lors de
ses visites. Je mets au défi quiconque de prouver ces ragots.
Ma carrière militaire a commencé chez les grenadiers à
cheval de la Garde. A l’occasion des fêtes de régiments, l’Empereur
aimait rester parmi les soldats, les écouter chanter et jouer de
la balalaïka. Cette proximité lui était reprochée. Personne n’a
- 28 -mesuré à quel point il aimait ses troupes. Avec ses officiers, il se
ressourçait et retrouvait ses forces.
Calomnier l’Empereur, c’est calomnier la Russie. Ses
détracteurs ne lui reconnaissaient aucune qualité. Mais inutile
d’attendre le moindre sens moral chez des êtres déshumanisés,
capables d’assassiner froidement un souverain déchu, entouré
de ses enfants innocents !
Rien ne l’affligeait autant que la propagation de l’esprit
révolutionnaire au sein de l’armée. Il changeait de visage à la lecture
des rapports traitant de ce sujet. Les fonctionnaires luttant contre
les groupuscules extrêmistes se sentaient presque paralysés par
les instructions de l’Empereur, interdisant d’infiltrer des agents
du contre-espionnage dans l’armée.
À propos de la flotte:
Durant les séjours de Nicolas II à Sébastopol en 1909 et 1910,
j’ai considéré comme de mon devoir, en coordination avec le
commandant de la flotte de la mer noire, d’insister pour écarter
provisoirement certains marins, connus pour leurs activités
révolutionnaires. L’esprit du lieutenant Schmidt planait toujours.
Malgré le danger évident, l’Empereur visita tous les navires de
la flotte, sans exception. Et Dieu sait combien grave était cette
menace en laquelle l’Empereur ne voulait pas croire !
Nous en avons un témoignage précis dans la revue «Le
4Passé» qui publie les souvenirs du chef des terroristes
socialistes-révolutionnaires Boris Savinkoff. Il raconte pourquoi les
marins Avdeyev et Kotelnikov, chargés d’assassiner le Tsar sur
le croiseur « Riourik » ne sont pas passés à l’acte. «Ce n’est pas»,
écrit Savinkoff, «qu’Avdeyev ait manqué de courage. Il a
simplement réalisé la gravité de l’acte - et le ressort s’est cassé.» Telle
est l’explication psychologique donnée par Savinkoff. Il faut dire
que le souverain exerçait une importante fascination sur ses
marins. Je ne dirais pas que le «ressort se soit cassé». J’y verrais
plutôt - un reliquat de profond respect vis-à-vis du Tsar.
4. En russe Byloïe n° 2, 1918.
- 29 -A propos des relations entre le monarque et son peuple :
Je puis témoigner du dialogue qui s’est établi entre le
souverain et les 2000 délégués paysans, lors des festivités, marquant
le 200e anniversaire de la bataille de Poltava. Le moment était
important, car il s’agissait de la première sortie publique du
Tsar après la révolution de 1905. Stolypine et moi-même étions
très préoccupés par la sécurité de l’Empereur. Ce n’était guère
commode, compte tenu de son désir réitéré de se tenir le plus
près possible de son peuple. Plus d’une fois la foule balaya les
services d’ordre et parvint à former un cercle autour de lui. Il
confirma à Stolypine sa ferme détermination à parler aux délégués
des paysans. Etaient réunis les représentants de tous les villages
de la province de Poltava. Ils logeaient sous tentes. Le
programme prévoyait un séjour de 36 heures. Il englobait des célébrations
liturgiques, la visite de différentes institutions administratives,
les festivités proprement dites, l’inauguration du monument à la
mémoire de la bataille de Poltava et du commandant Keline - le
tout, chronométré avec précision. Dès le premier jour, le
souverain désira se rendre au campement des paysans à 17 h. L’office
à la mémoire des combattants défunts était fixé à dix-huit heures
et devait être célébré par le métropolite de Kiev, dans la chapelle
édifiée sur le champ de bataille lui-même. L’Empereur
s’entretenait avec chaque paysan individuellement, s’intéressant à sa vie
privée. Un coup d’œil à ma montre : 17 h 50. Je demandai au
commandant du Palais, le général Dediouline, de communiquer
à sa Majesté que le métropolite nous attend pour commencer la
célébration. «Dites-lui qu’il ne m’attende pas car je désire parler
avec chacun des paysans.» Nous arrivâmes à l’église à vingt
heures trente. L’importance de cet événement, qui survenait après les
pogroms paysans de 1904 et 1905, fut estimée à sa juste valeur
par les observateurs étrangers, notamment par le capitaine Ginz,
aide de camp de l’Empereur Guillaume.
J’essaie, par mon témoignage, de faire ressurgir la belle
personnalité du monarque dont l’arbitraire a été mis en exergue par
les partis révolutionnaires, alors qu’en fait il était le premier
serviteur de la loi et son sérieux garant.
A ce stade de l’analyse de la personnalité de Nicolas II, je
voudrais rapporter un événement auquel je fus personnellement
mêlé : le 17 octobre 1905, une patrouille militaire sécurisait la
- 30 -

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