Michel Foucault ou l'ouverture de l'histoire à la vérité

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La notion de "discontinuités" occupe une place prépondérante dans la pensée de Foucault. Elle s'oppose au temps métaphysique continu et indivisible, au progrès de la raison censés ordonner le cours de l'histoire. Cet éclatement du temps impose une vérité plurielle, dont il fait apparaître la dimension de décision, contre la dimension de la tradition.
Publié le : lundi 1 septembre 2008
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EAN13 : 9782296200876
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Michel Foucault
ou l'ouverture de l'histoire à la vérité

La Philosophie en commun Collection dirigée par Stéphane Douailler, Jacques Poulain, Patrice Vermeren
Nourrie trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée, l'exercice de la réflexion a souvent voué les philosophes à un individualisme forcené, renforcé par le culte de l'écriture. Les querelles engendrées par l'adulation de l'originalité y ont trop aisément supplanté tout débat politique théorique. Notre siècle a découvert l'enracinement de la pensée dans le langage. S'invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage du jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y soustrayait royalement ses propres résultats. Condamnées également à l'éclatement, les diverses traditions philosophiques se voyaient contraintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les enserraient encore. La crise des fondements scientifiques, la falsification des divers régimes politiques, la neutralisation des sciences humaines et l'explosion technologique ont fait apparaître de leur côté leurs faillites, induisant à reporter leurs espoirs sur la philosophie, autorisant à attendre du partage critique de la vérité jusqu'à la satisfaction des exigences sociales de justice et de liberté. Le débat critique se reconnaissait être une forme de vie. Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les philosophes à la pratique orale de l'argumentation, faisant surgir des institutions comme l'École de Korcula (Yougoslavie), le Collège de Philosophie (Paris) ou l'Institut de Philosophie (Madrid). L'objectif de cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce partage en commun du jugement de vérité. Il est d'affronter et de surmonter ce qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la dénégation et du refoulement de ce partage du jugement. Dernières parutions Didier CARTIER, La vie ou le sens de l'inaccompli chez Nicolas Grimaldi, 2008. Christian CA V AILLÉ, Philosopher depuis Montaigne et après Wittgenstein, 2008. lad HATEM, Phénoménologie de la création poétique, 2008. Nelson GUZMAN, Subjectivité et idéologie dans le contexte de la philosophie de la modernité, 2008. Nelson GUZMAN, La crise du logos et des utopies de la modernité, 2008.

Christophe SCHAEFFER, De la séparation, 2007.

Driss Bellahcène

Michel Foucault
ou l'ouverture de l'histoire à la vérité
Éloge de la discontinuité

L'Harmattan

@

L'HARMATTAN,

2008 75005 Paris

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05875-0 EAN : 9782296058750

Remerciements

Qu'il me soit pennis d'avoir une pensée pour mes

étudiantsde Paris VITI. C'est au fil des coursdispensésà cette
universitéque l'idée et la chair de ce livre ont pu apparaître. Ma gratitude va aux professeurs Stéphane Douailler et Jacques Poulain, sans leurs encouragements, ce livre n'aurait jamais vu lejour. Je tiens à exprimer encore mes remerciements au professeur Jacques Poulain qui a eu l'amabilité de lire l'ensemble de ce texte à son ultime phase de rédaction et qui a bien voulu m'éclairer de ses conseils avisés et procéder ça et là à des correctionsbien venues.
Que soit aussi remercié le professeur René Schérer, qui a lu une première version de ce texte et qui, à son tour, m'a éclairé de ses conseils et suggestions dont j'ai tenu compte. Merci enfin, à Halim, Khalil et Mimoun pour leur aide.

A la mémoire de Yasmina

M. Roupnel dit que «l'Espace et le Temps ne nous apparaissentinfinis que quand ils n'existentpas. »(Siloë, p. 126) En nous inspirantde ces fonnules, nous pouvons dire sans défonner, croyonsnous, la pensée de M. Roupnel, qu'« il n'y a vraiment que le néant qui soit continu.» Bachelard, L'intuition de l'insiant,
Editions Gonthier, 1932, p. 38)

.. ...l'idée du discontinu s'impose sans conteste. (Idem. pIS.) .. ..l'attention s'est déplacée au contraire des vastes unités qu'on décrivait comme des «époques» ou des «siècles» vers des phénomènes de rupture. (ou) On cherche maintenant à détecter l' incidence des interruptions (discontinuités). Préface à l'Archéologie du savoir, pp.

10-11.

Préambule

« Un temps long avait passé, aussi peu racontable que l'oubli. Vous le savez: n'existe que ce qu'on dit. Ni vous ni moi ni personne n'existons sans réciter notre existence, même au quotidien; il faut se raconter pour naître; même une chose il faut la relater pour qu'elle ait lieu. » Michel Serres, Récits d'Humanisme. Eels Le
Pommier, 2006, p. 17.

On ne peut échapper à l'histoire, l'éviter. Cependant qu'est-ce que l'histoire? Braudel, dans Ecrits sur l'histoire, la définit comme étant «une spéculation sur la durée ou plus exactement sur les diverses formes de la durée. Elle est un mouvement du temps dans le temps. Cependant ce temps entraîne incessamment la vie, mais la dérobe à elle-même. L 'histoire est une dialectiquede la durée,par elle, grâce à elle, elle est étude du social, de tout le social, et donc du passé, et donc aussi du présent, l'un et l'autre sont inséparables. »1 Le temps, la durée, l 'histoire s'imposent à toutes les sciences de l'homme. Les tendances du temps ne sont pas d'opposition mais de convergence.L 'histoire,dans la mesure où elle est toutes les sciences de I 'homme dans l'immense domaine du passé, I 'histoire est synthèse, elle est orchestre comme nous dit encore Braudel dans le même ouvrage. L'étude de la durée sous toutes ses formes ouvre à I 'histoire les portes de l'actuel elle est à toutes les places du jèstin. Si l 'histoire est une dialectique, celle-ci oblige à se retourner vers le passé.2 Ainsi, «l'Histoire est devenue l'incontournable de notre pensée. »3

1

Fernand Idem.

BraudeL p. 106

&rits

sur I 'histoire,

Champ

Flammarion,

1995, p. 104.

2 3

Les mots et les choses,

p. 231.

Il

Voulant rationaliserle temps et le représenter d'une façon linéaire, continue, les philosophes du lSèmeet 19ème siècles ont fait intégrer le temps dans un mouvement globalisant,celui de la raison et du progrès. L'historiographie moderne, la philosophie ou la critique, ont voulu montrer combien ces constructionssont des fictions. Foucault dans son rapport à l'histoire n'a cessé de montrer ce désordre du temps et de dire que le discontinu perturbe le cour des choses d'où qu'au lieu de recoller ou restaurer ces morceaux éclatés, le travail critique doit se prêter davantage sur les enjeux culturels, historiques et politiques de ces constructions et prêter une attention accrue aux discontinuités. TIfaut comprendre l'histoire faite par Foucault comme une philosophie de l'histoire, une philosophie qui est en rapport avec la rationalité.L'idée que Foucault veut défendre est que l'homme est incapable de saisir l'unité de l'histoire: «la raison ne peut s'approprier ce qui la déborde et la confinera toujours dans d'étroites limites. »4 Les constructions du temps sont des constructions sociales et relèvent de ce que Foucault appelle les discours différents qui rompent à certaines périodes. A l'intérieur de ces discours, des énoncés et des pratiques font qu'il y a des temporalités construites de telle ou telle manière. En conséquence il y a des façons de dire et de raconter mais qui sont elles-mêmes différentesen fonction des différents discours. C'est le travail que va entreprendre l'École des Annales. En effet, celle-ci a procédé à l'éclatement de l'histoire. Avec cette école, l'histoire va se conjuguer au pluriel. TIn'est plus question de l'histoire mais, des histoires. Le travail de l'historien se focalise sur la durée et s'inscrit en elle et par conséquent, c'est cette durée qui va subir tout un travail de déconstruction. Le temps unique se démultiplie en temporalités hétérogènes. L'histoire est le résultat de la possible mise en séries de faits
4

MathieuPotte-Bonnevill~

Michel

Foucaul~

l'inquiétude

de l'histoire,

Quadrige,

PUF,

2004,

p.27.

12

appartenant à des ensembles homogènes dont on peut mesurer les fluctuations sur l'échelle de leur propre temporalité. A ce stade, «le temps n'est plus homogène et n'a plus de signification globale. »5 La totalité se fiagmente en une infinité d'éléments singuliers à spécifier, à construire. Pour Jean François Revel, cette inflexion du discours historique est la rupture la plus fondamentaleavec la période Bloch, Febvre et Braudel qui n'ont cessé de proclamer la fonction totalisante de I'histoire. Leur modèle Marcel Mauss, dans sa construction du fait social total, donne aux anthropologues les historiens en exemple car ils pennettent la conciliation du complet et du concret. Aujourd'hui, au contraire, beaucoup d'historiens tendent à confondre objet empirique et objet intellectuelqui rendent vaine toute tentative d'intégration dans une nouvelle réflexion d'ensemble. Foucault, salue dans L'Archéologie du savoir la mutation épistémologiquequi s'accomplit en histoire avec cette Ecole. TI y reconnaît cette œuvre de déconstruction qu'il a théorisée dès Les Mots et les choses et qu'il applique à des analyses historiques concrètes, sur la clinique,la folie, la prison, la sexualité. On retrouve le même refus de la pensée de l'un, du centre, de la rupture signifiante de tout raisonnement: «Une description globale resserre tous les phénomènes autour d'un centre unique principe, signification, esprit, vision du monde, forme d'ensemble,. une histoire générale déploierait au contraire l'espace d'une dispersion. »6 Foucault ne s'intéresse pas à la synthèse globale et lui ambitionne les fiagments du savoir, les pratiques discursives. Ses champs d'investigation en
histoire vont donner à l'École des Annales l'essentiel du COtpUS

théorique des orientations actuelles. «L'introduction

de

5
6

François Furet, En marge des Annales. Histoire et sciences sociales, Le Débat, déc 1981, p p.
L'Archéologie du savoir, Gallimard, 1969, p.19.

112-126.

13

L'Archéologie du savoir est en première définition de l 'histoire sérielle. »7 Le travail de Foucault vise et s'attaque à l'historicisme, à l'histoire comme totalité, à l'histoire comme continuité. En effet, il invite dans L'Archéologie du savoir «à fuir toutes les continuités irréfléchies par lesquelles on aménage par avance le discours qu'on envisage d'analyser. »8. TIincite en revanche, à

s'intéresser aux fragments du savoir. L'histoire doit être l'analyse des mutations diverses, localisation des discontinuités. Ce coup d'état contre la continuité en histoire est le résultat inévitable de l'évanouissement du sujet: «L'être humain n'a plus d 'histoire ou plutôt, puisqu'il parle, travaille et vit, il se trouve en son êtrepropre, tout enchevêtré à des histoires qui ne lui sont ni subordonnées ni homogènes (...) l 'homme qui apparaîtau début duXIXème siècle est deshistorisé.»9 Le processus cognitif s'altère et se désagrège dans le discours objet, dans l'éclatement de l'histoire qui donne naissance à toute une panoplie d'histoires «régionales ». Le travail de Foucault s'inscrit bien dans une déconstruction de I'histoire. TIprocède à une déconstruction de I'histoire infonne, désujettie, et son unité temporelle devient caricaturale, trompeuse. Cependant, Foucault n'écarte pas l'histoire, elle constituela terre promise de ses investigationset recherches. Les discontinuités qu'il relève échappent à tout évolutionnisme, se manifestent brusquement sans s'attarder sur le comment de leur élaboration. Les événements qui naissent de cette acception de I'histoire demeurent tout de même mystérieux: « Unepareille
tâche implique que soit mis en question tout ce qui appartient au temps, tout ce qui estformé en lui (...) de manière qu'apparaisse
7

E. Le Roy Ladurie, France-culture,
L'Archéologie Les Mots du savoir,

10 juillet 1969, inL

'histoire

en miettes, F. Dosse, op. cit.,

p. 180.
8 9 op. .cit., p. 36. et les choses, op. .cit., p. 80.

14

la déchirure sans chronologie et sans histoire d'où provient le 10 temps. » Autrement dit, la discontinuité doit surgir dans sa rareté, dans sa singularité et indépendamment de tout système de causalité. TI lui substitue la démultiplication causale, un polymorphisme qui rend chimérique toute instance globale ,du réel, toute totalité à restituer ou à relater: «Nous ne sommes pas et nous n'avons pas à nous placer sous le signe de la nécessité . Il unzque. »

Ainsi Foucault repousse toute approche globalisante du réel. Le propos de l'historien n'a de valeur que locale, partielleet singulière. TIest donc question «de constituer des séries. »12 Chaque série a sa propre spécificité et s'inscrit dans un calendrier qui lui est propre. Ce qui est primordial dans la série « c'est que l 'histoirene considèrepas un événement sans définir
la série dont il fait partie. »13

Contrairement à E. Le Roy Ladurie, adepte de I'histoire immobile, Foucault affiche un faible pour les discontinuités, pour l'événement biaisé par l'historiographie. Pour Foucault si l'histoire existe, elle n'est que régionale,locale. Foucault s'oppose également à la thèse hégélienne de la discontinuité historique. TI n'y a pas une histoire dont les événements se fondent rétrospectivement reliés par un sens, mais des devenirs, radicalement distincts et sans auCW1rincipe p d'unification. TIdécrit l'histoire comme l'émergence du discours scientifique qui instaure des figures hétérogènes dans leur discontinuitéhypothétique. TIrécuse tout sujet absolu qui serait le principe fondateur d'une histoire unifiée. L'objectif est alors
10

Idem, p. 343.
L'impossible L'Archéologie L'Ordre prison, en collaboration avec Michèle Perrot, Le Seuil, 1980, p. 46. du savoir, op. cil., p. 15. 1971, p. 57.

Il 12 13

du discours,

Gallimard

15

de penser la discontinuité anonyme dll savoir, le réseau des relations qui structure l'existence humaine. Et par là Foucault critique l'anthropologie, entendue COll11nel'affmnation d'un ordre humain immuable ou mise à jour par de prétendus universaux tels que l'idée de nature humaine de la raison, COl11ll1e son autre la folie, celle de la sexualité ou du crime et de de la délinquance, se modifient dans l'lristoire, et constituent un lTIoded'expérience historiquement singulier. Il y a deux grandes discontinuités, selon Foucault, dans le champ épistémologique de la culture occidentale: la première discontinuité se situe à la fm du XVllIè siècle et elle définit l'âge classique et se caractérise par la configuration que constitue la théorie de la représentation et celle du langage, l'analyse des richesses et I'mstoire naturelle. La deuxième discontinuité s'opère au début du XIXè siècle, le seuil de la moden1Îté. Elle se définit principalement par la constitution de trois autres don1aines du savoir: la philologie, l'économie politique et la biologie. Dans cette phase la théorie de la représentation va devenir problématique. En effet, le sujet représentant, pour y voir clair dans la représentation, doit lui-même devenir un objet de connaissance d'où la naissance de l'homme comme figure du savoir ainsi que la naissance des sciences humaines. L'homme se révèle comme parlé et parlant. L'introduction de l'homme dans le champ du savoir va remettre en question de part son statut de sujet-objet, la scientificité même des sciences humaines. Celles-ci deviennent un lieu d'incertitude. Autrement dit, l'homme ne peut être objet de science. D'où selon Foucault, le caractère fictif de l'anthropologie où l'homme ne peut être rien de plus qu'un accident, une déchirure selon Foucault, dans l'ordre des choses. Le projet de Foucault est celui d'une archéologie du savoir qui est aux sciences humaines ce que la Critique de la raison pure est aux sciences

16

de la nature, c'est-à-dire une entreprise critique de la manière dont les objets d'un savoir possible deviennent des objets de connaissance et réciproquement, des règles qui font que le sujet peut devenir objet d'un savoir. La notion d'archéologie inspirée directement de la généalogie nietzschéenne doit être comprise non comme une histoire des sciences mais comme W1e recherche des conditions de possibilitéde savoir. L'archéologie ce n'est pas une démarche transcendantale, mais une mise à jour des a priori historiques qui constituent le socle positif et changeant sur lequel s'édifie le savoir scientifique d'une époque. Foucault désigne ce conceBtparadoxal d'a priori historique sous l'appellation d'épistémè. 4 L'épistémè étant un espace d'ordre, un découpage du monde et des êtres qu'il contient et à partir duquel la science et la connaissance peuvent se former ou s'élaborer. Une épistémè est un champ ou un espace, historiquement situé. Dans ce champ, apparaissent, se fondent et se répartissent selon un désordre apparent l'ensemble des énoncés qui se référent à des territoires empiriques (maladies, animaux, langues, échanges, etc.) faisant l'objet d'une connaissance positive et non scientifique, de pratiques diverses ou d'institutions spéciales. Par conséquent à chaque époque se constitue une épistémè qui lui est propre, une configuration occulte du savoir qui rend possible tout discours scientifique.Il ne se contente pas de retracer les révolutions dans le savoir mais décrit l'émergence des pratiques nouvelles et des relations de pouvoir qui les accompagnent. Ces relations de pouvoir désignent la manière

14

Epistémèest un tenne d'originegrecqueoù il signifiescience,par oppositionà « technè»

qui sert à désigner l'ensemble des connaissances positives liées à des pratiques dispersées Cette opposition ne coincide pas avec celle que nous mettons entre science et technique. La langue philosophique s'est d'ailleurs emparé du tenne «épistémè» non pour désigner la science, mais pour forger le nom de la discipline épistémologie.

17

dont les différents contextes institutionnels agissent sur le comportementdes individuspris isolément ou en groupe et dont ils dirigent ou modifient leur manière de se gouverner ou se conduire. Foucault s'aventure dans l'histoire pour la déconstruirede l'intérieur. Ce type d'histoire, mis en œuvre dans Histoire de la fOlie, privilégiait davantage le sujet anonyme de l'histoire. L'archéologie œuvre à ce que les docwnents loquaces redeviennent taciturnes, des objets devant être libérés de leur contexte afin d'être à la portée d'une description de type
structuraliste.

L'objet premier de L'Archéologie du savoir ne convoitait pas une nouvelle alliance avec les historiens, mais la critique de la philosophie analytique dominante dans les pays anglo-saxon. Quant à Les Mots et les choses et L'Archéologie du savoir, ceuxci entretiennent un lien indissociable. TIs s'en prennent conjointement à la théorie du sujet: « Ce qu'on pleure si fort, ce n'est pas la disparition de l'histoire, c'est l' effàcement de cette histoire qui était en secret, mais tout entière référée à l'activité synthétique du sujet. [. . .] Ce qu'on pleure, c'est cet usage idéologique de l 'histoire par lequel on essaie de restituer à l'homme tout ce qui, depuis plus d'un siècle, n'a cessé de lui , 15 ech apper.» Face à la philosophie analytique et à ses études pragmatiques, Foucault oppose une autonomisation de la sphère discursive qui renvoie à l'insignifiance la compréhension des actes de langage, pour se concentrer sur le seul jeu des énoncés qui se déploient à l'intérieur des fonnations discursives: «L'étude des formations discursives nécessite une réduction de deux ordres. Non seulement l'archéologue doitjàire abstraction

15

L ~rchéologie

du savoir,

cpo dt. , p. 24.

18

de la vérité à laquelle prétendent les actes de langage [. . .] mais il doit aussiJaire abstraction de leur prétention au sens. »16 L'archéologue se limite à me tâche d~ptive dffi énon~ existants : «L'archéologue ne prend pas les énoncés au
sérieux. »17 TIs'efforce de décrire la dispersion des discontinuités

elles-mêmes.Ce souci de descriptionà l'intérieure d'me sphère discursive s'inscrit bien dans la filiation de la linguistique structurale et de sa mise à l'écart du sens et du référent: «L'archéologue affirme qu'il parle en dehors d'un horizon d'intelligibilité. »18 Dans cette logique, il n'y a donc pas de signifiantpour Foucault, il part de l'énoncé et revient à l'énoncé comme moment à exhumer et à raviver dans son atemporalité. Cette déconstruction de l'histoire va enclencher une polémique et un dialogue de sourds entre Foucault et les historiens de métier. Ceux-ci critiquent la validité historique de ses thèses, l'accusant de manipuler des énoncés hors de leurs contextes et de leurs enjeux historiques précis. Cependant pour Foucault, la notion d'énoncé ou de fonnation discursives ne relève pas de concepts à contenu empirique. Son approche se situe dans les limites du discours pour se concentrer sur ses conditionsde possibilité,et non au niveau du contenu ou du sens de l'échange discursif: dans ses propositions concrètes étudiées par me philosophieanalytiqueque Foucaultjuge insignifiante.A lU1 moment Foucault évoque Hegel qui décrétait à la philosophie la tâche de penser son temps, et renvoyant, à sa manière, à notre société sa propre image, il s'intéresse au discours parce que la civilisation occidentale le divinise: « quelle civilisation, en
apparence, a été plus que la nôtre respectueuse du discours? Ou

16

M. Dreyfus

&P.

Rabinow,

MichelF

oucault,

un parcours

philosophique,

Gallimard,

Coll.

Folio ŒSai, 1984, 17 Idem.,p. 107. 18 Idem., p. 128

p. 78.

19

l'a t-on mieux etplus honoré. »19 Toute vénération porte en elle la crainte. Tel un être divin, le discours est à la fois objet de désir et de peur: « il y a sans doute dans notre société (u.) une profonde logophobie, une sorte de crainte sourde contre ces événements, contre cette masse de choses dites, contre le surgissement de tous ces énoncés, contre ce qu'il peut y avoir là de violent, de discontinu, de batailleur, de désordre aussi et de périlléux, contre ce grand bourdonnement incessant et désordonné du . 20 dIscours.

Le discours se trouve entre la structure et l'événement; il contient les règles de la langue qui constituent l'objet privilégié du linguiste, mais il ne s'y confine pas, car il englobe aussi ce qui est dit. Le discours, au sens Foucaldien, signifie donc tout à la fois la dimension structurelle et événementielle: «tantôt domaine général de tous les énoncés, tantôt groupe
individualisable d'énoncés, tantôt pratique réglée rendant compte d'un certain nombre d'énoncés. »21 Comme le dit si bien Paul Ricœur, «le discours est un événement qui se surmonte comme événement par rapport à un intenté qui est son sens, et par
référence à une situation, à des objets et à son propre locuteur. »22

Ceci dit que la discontinuitédemeure l'un des concepts clés de
l'entreprise foucaldienne.

19 20 21

L'Ordre du discours, p. 52.
Idem., p. 52-53. du savoir, p. 106. L'Archéologie

22 Paul Ricœur, Discours et communication,

L'Herne, 2005, p. 23.

20

Introduction Celui qui aborde l'œuvre Foucault pour la première fois se heurte au problème de qualificationde cette œuvre et du statut de son auteur. TIne sait pas s'il s'agit de philosophie, d'histoire, d'archéologie du savoir ou de généalogie. Ces épithètes, ne rencontrent pas l'unanimité des spécialistes; certains d'entre eux trouvent qu'elles ne lui conviennentpas sans pour autant lui être étrangères. Foucault s'est qualifié au terme de sa vie comme un expérimentateur non pas comme un théoricien. « Si la philosophie est vouée à la forme théorique, alors «je ne me considère pas comme un philosophe. » et il ajoutait «je nefais que I 'histoire.» Toutefois rares sont les historiens qui s'identifient dans son œuvre, à sa pratique inaccoutumée de l'histoire, et peu l'ont reconnue comme telle. Par ailleurs il faut retenir dans un premier temps le tenne d'expérimentateur ou l'idée d'expérience. Une expérience limite. Une expérience qui modifie ou remanie celui qui s'y affronte. Cette forme d'expérience est véhiculée à travers l'analyse de savoir et de pratiques résolues (la folie, la prison, la sexualité), et via cette introspection,M. Foucaultnous convie à faire l'expérience de ce que nous sommes à tel point que nous sortions transformés: « c'est de nepas s'éveiller soi-mêmepour rester soi-même, mais
d'attendre du monde obscur la leçon de lumière. »23

Faire l'histoire, n'est nullement se pencher sur l'interprétation d'une époque, ni faire l'herméneutique d'une totalité, ni rendre compte de la description de structures déjà données. Le but du travail archéologique est de rendre compte de la formation des discours et de leurs objets, dont l'ensemble constitue le savoir propre d'une époque. TIs'agit de décrire et
23

G Bachelard, L'intuition de l'instant, Editions Gonthier, 1932, p. 5.

21

d'explorer le sol préconceptuel d'une période de savoir qui se définit par ce préconceptuel. Celui-ci est l'organisation aléatoire d'un ensemble de règles de discours, conjuguant les différents énoncés d'un domaine du savoir en un faisceau complexes de rapports qui détenninent l'existence d'un objet et délimitent ce qui est possible de dire de lui et de faire avec. On a comme exemple, celui du sexe. En effet, le sexe, son savoir et 'ses pratiques, ce qu'on appelle aujourd'hui la sexualité, n'a pas toujours existé. Et Foucault nous montre dans La Volonté de savoir siècle, avec la comment s'est fonnée notre sexualité,dès le lSème montée de la bourgeoisie et la naissance d'un pouvoir politique plus attentif à la vie qu'à la mort. Ce qu'on appelle sexualité, n'est en effet que le corrélat d'une «scientia sexualis ». Celle-ci trouve ses racines dans la pastorale chrétienne et développe ses ftuits à travers la psychiatrie et la psychanalyse et les systèmes juridiques. Ce que cette science a pu et peut, développer ne se trouve pas dans quelquespropriétés naturellesinhérentes au sexe lui-même, mais cela n'apparaît qu'en fonction des tactiques de pouvoir qui sont immanentes à ce discours et qui, à travers la politique démographique en ce qui concerne la population, et les techniques de l'aveu en ce qui concerne l'individu, ont contraint à parler de la sexualité, voire à être en faute à son égard. A la différence de la noblesse qui s'était constituée un corps de sang (avec une perspective généalogique), la bourgeoisie se constitue un corps de sexe (avec la préoccupation et l'angoisse de l'hérédité). C'est alors,dans la perspective de ce biopouvoir lié à l'hégémonie bourgeoise, que se développe l'intérêt pour le sexe. «A lajonction du corps et de la population, le sexe devient une cible centrale pour un pouvoir qui s'organise autour de la
gestion de la vie plutôt que de la menace de la mort.
»24

24

La Volonté

de savoir,

p. 193.

22

Les commentaires (1)
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Jamsellem

Perspective épistémologique très intéressante pour aborder l'oeuvre riche et complexe de Michel Foucault

mercredi 8 février 2012 - 11:12