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Mineur de Montceau - Les mines

De
264 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 335
EAN13 : 9782296346703
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MINEUR
DE
MONTCEAU-LES-MINES
MémoiresCollection Mémoires du XXe siècle
.
sous la direction d'Alain Forest
Déjà parus
Michel BLOIT,Moi. Maurice, bottier à Belleville, 1993.
Maurice SCHIFF,Histoire d'un bambin juif sous l'occupation nazie. Pré-
face d'Henri Bulawko, 1993.
David DIAMANT, La résistance juive. Entre gloire et tragédie, 1993.
Joseph BERMAN,Un juif en Ukraine au temps de l'année rouge, 1993.
PieITe BRANDON, Coulisses de la résistance à Toulouse, Lyon, Marseille
et Nice, 1994
Charlotte SCHAPIRA, Il faudra que je me souvienne. La déportation des
enfants de l'Union Générale des Israélites de France, 1994.
Georges SADOUL,Journal de guerre (2 sept. 1939 - 20 juillet 1940),
deuxième édition, 1994.
PieITe LEENHARDT, Pascal Copeau (1908-1982). L'histoire préfère les
vainqueurs, 1994.
France HAMELIN, La Résistance vue d'en bas... au confluent du Lot et de
la Garonne, 1994.
Marcel Ducos, Je voulais seulement changer l'Eglise, 1994.
Léon ARDITTI,Vouloir vivre. Deuxfrères à Auschwitz, 1995.
Georges BELLENGER, Pilote d'essais. Du cerf-volant à l'aéroplane, 1995.
Claude-Henri MOUCHNINO, Survivant par hasard, 1995.
Georges MOREAU-BELLENGER, Pilote d'essais. Du ceif-volant à l'aéro-
plane, 1995.
Philippe BARRIÈRE, Grenoble à la Libération (1944-1945). Opinion pu-
blique et imaginaire social, 1995.
Stanislas LIKIERNIK, Une jeunesse polonaise, 1923-1946, Damnée
chance ou doigt de Dieu ?, 1995.
Odette ABAD!,Terre de détresse - Birkenau-Bergen-Belsen. 1995.
@ Éditions l'Harmattan, 1997
ISBN: 2-7384-5735-5Camille VAILLOT
"LEDUS"
MINEUR
DE
MONTCEAU-LES-MINES
Mémoires
Présentés et a-nnotés par Robert Chantin
L'Harmattan L'Harmattan Ine
5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9Collection Mémoires du XXe siècle
sous la direction d'Alain Forest
Dernières parutions
Louis BOYÉ, "Un jour; le grand bateau viendra", chroniques de la Résis-
tance, 1996.
Michel BLOIT,Micheline Ostermeyer ou la vie partagée, 1996.
Lisa DRACH,Les fantômes de Lisa, juive polonaise émigrée, 1996.
Edward REICHER, Une vie de Juif. Souvenirs d'un médecin juif polonais -
1939-1945, 1996.
Micheline LARÈS- Y OËL, France 40-44. Expérience d'une persécution,
1996.
Rivka COHEN,Mon enfance Sépharade, 1996.
Francine CHRITOPHE, Une petite fille privilégiée, 1996
Mireille NATHAN-MuRAT,Poursuivi par la chance. De Marseille à
Bichenwald, 1996.
Max VARAD!,De l'Arno aux rives du Jourdain, 1996.
Lucien ELKIND,Caporal Dick, 1997.
Généra] KATZ,"... Une destinée unique..." Mémoires (1907-1996), 1997.
Larissa CAIN,Une enfance au ghetto de Varsovie, 1997.
Jacques JURQUET, Années de feu. Algérie 1954-1956, 1997.AVANT-PROPOS
Camille Vaillot naît à Saint-Vallier,commune limitro-
phe de Montceau-les-Mines (Saône-et-Loire), le 25 mars
1917, au coeur du bassin minier.Trèsvite, il est «Dus», comme
son grand-père paternel, puis son père le furent avant lui,
comme l'un de ses fils le sera plus tard. Aujourd'hui encore,
c'est sous ce surnom qu'il est connu, dans le bassin minier
.
comme auprès de ses amisanciensrésistants.
C'est au récit d'une vie, de travail et d'engagement
militant qu'il s'attelle au début des années 70. Il dispose de
temps puisque, retraité de la mine, il travaille comme gardien
de nuit dans une usine montcellienne. Les longues heures de
veille nocturne sont alors consacrées à ce regard sur sa vie,
sur les épisodes tragiques qu'il a traversés. Si l'on considère
que la mémoire n'est pas une somme de souvenirs figés, mais
un travail sur soi-même, partiellement lié au temps et à ses
circonstances, le moment n'est pas sans importance. Dus a
été exclu du PCF en 1963, après trente ans de militantisme à
la CGTU dès le 1erjanvier 1932, aux JC puis au Parti. C'est
une figure majeure de la Résistance communiste du bassin
minier qui est rejetée par le parti auquel il a consacré sa vie
militante.
Il connaît alors un bref passage dans une organisation
pro-chinoise et au début des années 70, il s'apprête à répon-
dre aux sollicitations de ses anciens camarades communistes
pour réintégrer «le» Parti. L'intérêt de ses mémoires est dou-
ble. Au-delà du récit d'une vie riche en engagements, traver-
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hors du commun, ils permettent, en les mettant en vis-à-vis
avec le regard qu'il porte aujourd'hui d'engager un travail
de réflexion sur une mémoire de ce siècle et sur sa
tranformation, sous le choc des événements comme des ren-
contres.
7A travers ces mémoires, Dus révèle une personnalité
bien plus complexe que ce qu'une première approche du per-
sonnage, simple et amical, pourrait laisser envisager.
D'emblée, le récit de son travail comme domestique
dans des fermes, dès l'âge de Il ans, constitue un véritable
hymne à la nature. Son affection pour son chien, l'espèce de
respect tendre qu'il porte aux boeufs avec lesquels il tra-
vaille, le regard émerveillé qu'il pose sur les beaux paysages
ruraux d'une région verdoyante, sont autant d'éléments cons-
titutifs de la perception du monde de celui qui passera pour-
tant l'essentiel de sa vie professionnelle «au fond», dans la
mine, loin de la belle lumière du jour. Ce n'est probablement
pas par pur hasard si, lorsqu'il fallut payer les études de ses
fils et sa paie ne suffisant pas, ce sont des terres qu'il loua et
exploita comme travail d'appoint. Pendant les années cin-
quante, il diffuse dans les campagnes des abonnements à La
Terre,journal communiste destiné à la paysannerie. Par là-
même, il se rattache à cette réalité d'ouvriers-paysans, ici de
mineurs-paysans, très représentée dans les régions minières
sans tradition industrielle comme Montceau-les-Mines, ou la
Grande Combe en Ardèche.
Une autre dimension baigne tout le récit de sa vie,
c'est celled'un homme profondément fraternel. Dus, dur avec
lui-même, exigeant avec les autres, aime les siens, et même
lorsqu'il aborde les moments les plus difficiles de sa vie, il
s'épanche peu sur ceux dont il a souffert, préférant faire revi-
vre ceux avec lesquels il a vécu, combattu, souffert, travaillé.
Sa familleest au centre de sa perception des choses, des êtres,
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fonde qui le lie à ses grands-parents comme sa grand-mère
Loriot qui, au soir de sa vie, se dévoua pour la Résistance, fit
passer des messages, logea des clandestins. Ses parents, ses
frères et soeurs, sa belle-famille, unis par une vie si difficile,
sont à la fois «les siens» et ses camarades de combat. L'affec-
8tion familiale et la fraternité politique sont ici puissamment
connectées. Une dimension proche ressort de ses rapports
avec ses autres camarades de combat. Plus fortement dans
les témoignages oraux s'exprime une grande affection pour
ceux qui sont tombés sous les balles vichystes comme Elsof
Leroy, premier FTP de Saône-et-Loire, allemandes comme
Charles Terrenoire ou Jean Laurence, comme pour ceux qui
ont survécu à la guerre, survivent parfois encore. Aujourd'hui
encore, lorsqu'il utilise l'expression «mon vieux...», que ce
soit pour parler d'un ami de jeunesse ou de quelqu'un qui
pourrait être son fils, c'est bien pour signifier qu'il l'intègre
dans une sorte de cercle de fraternité qu'il constitue autour
de lui. Cette capacité va d'ailleurs bien au-delà de ses pro-
ches, famille ou camarades. Elle s'adresse spontanément à
tous ceux qu'il perçoit comme victimes de ceux qu'il com-
bat. C'est manifeste dans la partie consacrée à la guerre. Le
bref passage où il parle de familles juives cherchant
désépérément à passer la ligne de démarcation, livrées par-
fois à des passeurs malhonnêtes, en est une expression forte.
Là encore, la cellule familiale réagit collectivement et malgré
ses propres et énormes difficultés, vient en aide aux malheu-
reux. Disons que cela n'allait pas forcément de soi. Il fallait
de solides convictions, la capacité à voir spontanément où
est lajuste attitude, un sens inné de lajustice pour franchir la
barrière sociale les séparant de nombreux réfugiés, en ne
voyant en eux que des victimes d'un système honni.
Plus ponctuellement, Dus exprime sa colère sur la façon dont
la famille D. a été traitée après la guerre. Habitant près de la
ligne de démarcation, près d'un poste de garde allemand, le
père D. faisait le passeur avec ses filles, ces dernières par
leurs minauderies détournant l'attention des gardes. Or, ces
deux filles furent tondues à la libération et lorsque quelques
années plus tard l'une d'entre elles épousa un policier, c'est
le père qui fut exclu du PCP. De telles circonstances mettent
9Dus en rage tant l'injustice ]'insupporte.
Cette capacité à percevoir ce qui est juste, Dus l'at-
tribue à ce que ce que lui ont transmis ses proches. Il a béné-
ficié d'une filiation politique dont il se réclame fièrement. La
figure paternelle s'impose d'emblée comme constitutive. Ce
père, mineur, est jauréssien. Comme tant d'autres il a vécu la
visite du «grand Jaurès» à Montceau en 1912, dont la salle
du syndicat des mineurs perpétue encore le souvenir et con-
tribue au mythe organisé autour du leader socialiste. Rentré
affaiblide la guerre de 1914-1918 et des séquelles de la grippe
espagnole qui a ravagé l'Europe en 1919, il fonde l' ARAC à
Saint-Vallier et s'engage dans les combats anticolonialistes
et pacifistes des années 20. Il emmène son petit Dus dans les
réunions électorales ou aux protestations pour exiger la grâce
de Sacco et Vanzetti. De ce père, mort prématurément en
1938, jamais remis des séquelles de la guerre et de la grippe
espagnole, Dus retient que c'était d'abord «un honnête
homme», né misérablement, ayant vécu misérablement et tou-
jours combattu pour la justice, avec le sens de ce qui est le
bon combat. Autre filiation revendiquée, celle du grand-père
maternel, le père Loriot. Avec lui, ressurgissent les grèves de
mineurs de 1899 (23 jours) et de 1901 (du 21 janvier au 10
mai) marquées par de violents affrontements entre «Rouges»
et «Jaunes», entre grèvistes et troupe envoyée contrôler le
carreau des mines et briser le mouvement. Mais le père Lo-
riot, c'est aussi l'ancien activiste de la «Bande noire». Il s'agit
d'une organisation anarchisante, née à la fin du 1ge siècle et
qui pour rompre avec les politiques réformistes, choisit de
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tions violentes dans tout le bassin minier. S'il convient qu'ils
«y allaient un peu fort», Dus ne cache pas aujourd'hui son
affection pour ces gens-là chez qui il retrouve son sens de la
révolte et la volonté de s'engager. Il est significatif que Dus
se réclame de deux traditions politiques, le jaurèssisme ré-
10formiste et la lutte dure sans perpective qui marquent l'inca-
pacité des ouvriers français du début du siècle à formuler une
politique d'émancipation, faiblesse qui les précipita dans le
désastre de la guerre mondiale. A lui seul, le père Loriot in-
tègre cette double réalité: ancien de la «Bande noire», il re-
joint la SFIO et, malgré le ralliementde cette dernière à l'union
sacrée en 1914 et à la guerre impérialiste, choisit d'y rester
après le Congrès de Tours de ce parti en 1920, qui vit la
scission avec ce qui devint le PCP. Un lien vivant entre la
«Bande noire» et la Résistance est d'ailleurs incarné par le
«père» Aublanc arrêté et fusillé le 25 septembre 1942 après
avoir été, quarante ans plus tôt, de ceux qui semaient la ter-
reur chez les possèdants. Une autre figure, même s'il n'y pas
là de lien biologique, contribue à éveiller le petit Dus. C'est
celle d'Emile Michaud, vieux militant communiste, paralysé
depuis l'enfance, usant de sa bicyclette comme d'une canne,
avec lequel Dus fera ses premières distributions de tracts. E.
Michaud, arrêté le 2 septembre 1939, interné aux camps de
la Motte-Giron puis d'Hauteville meurt le 30 mai 1940,
n'ayant pu, selon Dus, supporter le régime de la détention.
De ces éléments constitutifs a surgi la figure militante
de mineur communiste qu'est Dus. Mineur communiste il
est, mais quel mineur, quel communiste? Dans son rapport à
son travail, Dus se rattache à la tradition des hommes de
métiers du siècle dernier, qualifiés et attachés à «la belle
ouvrage». Aujourd'hui encore, Dus se souvient avec nostal-
gie de chantiers bien menés, explique que pour lui sécurité
des hommes et productivité n'ont jamais été antinomiques
mais au contraire profondément connectés. Son investisse-
ment personnel dans la réalisation du Musée de la mine re-
lève de la même réalité. C'est pourquoi il participa avec ré-
solution et un réel enthousiasme à la bataille de la production
de 1945 à 1947. C'est moins de trois semaines après sa libé-
ration du bagne defIle de Ré, début janvier 1945, alors qu'il
11ne pèse que 51 kg -chiffre impressionnant pour qui connaît
sa stature- qu'il reprend le chemin de la mine. Lui, l'agitateur
politique, s'adressant alors à ses camarades, n'hésite pas à
les interpeller en ces termes «Maintenant que vous avez mis
la mitraillette au crochet, il faut retrousser les manches». Cela
n'allait pas de soi pour des jeunes mineurs en majorité mon-
tés au maquis en juin 1944 et qui, selon Dus, «avaient perdu
l'habitude du travail». Pour lui, la bataille de la production,
c'est d'abord la période de la mécanisation. Il s'y implique
avec enthousiasme et une compétence reconnue par ses chefs.
Il y trouve une double satisfaction, travailler avec des machi-
nes qui le fascinent et améliorer les conditions de travail des
mineurs travaillant à l'abattage. Mais Dus est aussi l'homme
des luttes dures, de l'affrontement radical avec les patrons,
les forces dominantes de la société. Pour lui, les grèves de
1948, qui plongèrent les bassins miniers du Nord, de Saint-
Etienne et de Montceau dans un conflit brutal constituent
une sorte de sommet mais aussi d'achèvement. Ces grèves,
déclenchées en pleine crise de Berlin, marquées par de vio-
lents affrontements avec les CRS et par l'occupation des car-
reaux de mine par l'armée, dirigées souvent par d'anciens
résistants, sont l'expression ultime d'une protestation coura-
geuse, mais sans formulation politique propre. Cette double
réalité de l'homme de métier et du révolutionnaire rattache
Dus à un tradition née au siècle précédent dans le mouve-
ment ouvrier, qui vit les plus qualifiés des ouvriers le plus
souvent à l'avant-garde des affrontements de classe et qui
prit un temps le forme de l'anarcho-syndicalisme. Ce cou-
mrant maieur du mouvement. ouvrier-.. des années 1RRO- 1914
--,J - --
se montra incapable en 1914 d'organiser le refus de la guerre
et ne trouva le plus souvent d'autre choix politique que de
rallier le communisme naissant des années vingt, auquel il
apportait sa combativité dans les luttes sociales ou de se re-
plier dans un syndicalisme strictement réformiste, au sein de
12la CGT de Jouhaux.
Engagé dès l'enfance, encore militant, exclu du PCF
en 1963, réintégré une dizaine d'années plus tard, Dus ne fut
jamais un oppositionnel. Ses écrits de 1972 montrent qu'au
bout du compte, et quoi qu'il en pense, quelles que soient les
questions qu'il se pose, il se rallie aux choix de la direction et
applique «la ligne». Ses écrits apparaissent ainsi d'un ortho-
doxie certaine, que ce soit sur le Pacte germano-soviétique
ou à propos de la politique menée en 1940 pour laquelle Dus
reprend la thèse d'un PCF résistant dès l'été 1940. Mais par
ailleurs, il manifeste, surtout dans les entretiens de 1996 ,
une réelle indépendance de pensée et une liberté de langage
qui n'a pas toujours été bien acceptée. Cette évolution con-
firme que la mémoire n'est pas figée, qu'elle est en travail au
choc des séquences politiques. Cette indépendance et liberté
de pensée s'exercent en particulier lorsque l'un de ses pro-
ches, ou lui-même, est en cause, dans des circonstances tou-
chant au principe de justice. Les difficultés de la famille D.,
déjà évoquées, les circonstances de son exclusion comme de
situations similaires suscitent en lui une indignation et une
condamnation sans appel, formulées sans le moindre souci
d'accommodement tactique. Par ailleurs, il accepte malles
ruptures de ligne comme celle de 1947 qui vit l'abandon bru-
tal du «retroussez les manches», dès lors que les ministres
communistes avaient été chassés du gouvernement. A son
adhésion entière, on l'a vu très liée à son rapport au métier, à
la politique de reconstruction, succède un sentiment d'in-
compréhension des consignes de la séquence suivante, à par-
tir de 1947, «aux liwites du sabotage» convient-il aujourd'hui.
Cela ne l'empêche en rien, tant ilmesure l'aspect insupporta-
ble de ce qui est demandé aux mineurs, de s'engager avec
détermination dans les grèves de 1948. Se dégage ainsi une
figure de militant fidèle, mais qui proteste, conteste, dénonce,
se fâche, dès lors que son sens de la justice est touché.
13Derrière l'homme droit, direct et simple, se révèle
donc une personnalité riche, complexe, de mineur commu-
niste, porteur des contradictions de son temps, de ce que lui-
même incarne. De ce fait, ce qu'il a écrit de son itinéraire il y
a un quart de siècle, comme la confrontation de ces mémoi-
res avec son regard de 1996, apportent une touche originale
et chaudement fraternelle à l'histoire politique du siècle.
Robert Chantin
14PREAMBULE*
Ce livre n'est pas l'oeuvre d'un écrivain, mais d'un ouvrier
aux possibilités littéraires réduites à leur plus simple expres-
sIOn.
C'est en effet à J'âge de Il ans que j'ai quitté l'école
pour rentrer à la production.
C'est avant tout un témoignage que je veux apporter
pour contribuer à la connaissance d'une histoire vécue par
tant de gens, sans tricheries ni falsifications.
Ce n'est pas «se pousser du coude» que de raconter
son histoire, surtout lorsqu'elle est celle d'un simple ouvrier
alors que tant de gens écrivent des histoires imaginaires.
Je pense qu'il est nécessaire de raconter une histoire
riche d'enseignements, avec toutes ses péripéties, à un mo-
ment où commence la réflexion sur un passé dont la jeunesse
ignore presque tout, puisque j'y traite du jeune travailleur
qui connaît l'exploitation précoce, du dur métier de mineur,
de la drôle de guerre, de la Résistance et de l'après-guerre.
Ecrire son temps pour témoigner de son temps. Les
témoins encore vivants, et ils sont nombreux cités dans ce
livre, pourront témoigner de la véracité des faits.
Ce livre sera aussi un hommage il ceux qui sont tom-
bés dans les périodes difficiles.
* Les intertitres sont de Robert CHANTIN
15PREMIERE PARTIE
DE VENFANCE A V ADOLESCENCE,
DE LA FERME A LA MINE
1- Enfant, déjà militant
Il Ya quelques années que la guerre est finie. Mais on
en parle tellement qu'il nous semble encore entendre tonner
le canon!
La guerre a partout laissé des séquelles. Mon père,
qui a combattu quatre années au tront, après avoir fait deux
ans de service militaire est très marqué. S'il a eu la chance
d'en réchapper, il revient avec la grippe espagnole, cette
grippe qui l'a miné pendant des années, et dont il ne se re-
mettra pour ainsi dire jamais. Cela rendra plus difficile la si-
tuation familiale, puisque, lorsque la guerre finit, il y a déjà
quatre gosses à la maison et qu'en 1924, nous serons six.
Nous habitons un petit hameau, les Grands Bois, dans
la commune de St-Vallier,à quelques kilomètres de Montceau-
les-Mines. Mon père est mineur de fond.
Les maisons éparses de notre hameau sont à l'écart
de la grande route qui relie Montceau à St-Vallier,au milieu
des prés avec de grands arbres plusieurs fois centenaires, en
particulier chez les Burtin, nos voisins, où il y a des poiriers
d'une hauteur impressionnante.
Dans notre cour, un grand marronnier tient toute la
maison à l'ombre en été.
Si l'endroit est agréable, surtout l'été, le confort inté~
rieur laisse plutôt à désirer.
Mon père, quitravaille à la mine depuis très longemps
devrait être logé par les Houillères, qui disposent de grands
logements pour les familles nombreuses.
17Seulement voilà: mon père est un militant d'avant-
garde, influencé par les idées de Jaurès puis par la Révolu-
tion russe. Et il n'accepte pas facilement la situation difficile
de l'après guerre.
Alors, nous avons le logement que nous avons trouvé.
Pour 8 personnes, nous n'avons en tout et pour tout qu'une
seule pièce de cinq mètres sur cinq, avec un lit dans chaque
coin, la table au milieu avec au-dessus, une lampe à pétrole
suspendue. Avec le plafond à claire-voie.
Chaque fois que nous montons au grenier, la pous-
sière du foin tombe sur les meubles. La promiscuité est com-
plète, mon père se lavant à la maison et son linge de mine
restant pendu derrière la porte.
erMai, pas deCommemon père ne travaillaitpas le 1
logement aux Houillères. Cette situation a duré longtemps,
jusqu'à la Libération, car même après le grand sursaut de
1936 on trouvait toujours un prétexte pour ne pas attribuer
de logement aux militants comme mon père.
Il n'y a pas d'allocations familiales et mon père a de
grosses difficultés pour subvenir aux besoins de la famille. Il
a eu plusieurs arrêts de travail depuis son retour de la guerre,
ce qui n'arrange pas les choses. Nous n'avons même pas as-
sez d'argent pour acheter une bicyclette et mon père fait 10
kilomètres à pied pour aller travailler.
Nous aurions bien voulu acheter une vache, qui aurait
été bien utile. Mais avec quoi? Pourtant, avec un peu plus
d'un hectare de terre, nous aurions pour la nourrir. Alors,
nous élevons quelques lapins, quelques poules, et un cochon
___ _ ______._ __ _ n_Olle nOll~ tuon~ en fin d'~nnp.p.n....
Malgré ces difficultés,nous jouons dans les prés, nous
pourchassons les oiseaux dans les bois. Nous jouons aussi,
mes frères et moi, avec les enfants des voisins, les Badet,
Vachez, Martin, Burtin, dont nous faisons les commissions.
Moi, je m'occupe des lapins en revenant de l'école. l'ai aussi
18une passion: les batailles entre mon coq et celui du voisin,
jusqu'à ce que les deux soient en sang.
Lorsque c'est le mien qui perd, je suis désemparé et
quelquefois furieux.
Les voisins eux, me réprimandent assez souvent à
cause de cela.
A ce moment-là, j'ai bientôt dix ans et déjà, à force
d'entendre les conversations des adultes, les événements me
préoccupent. Je prête attention aux discussions de mon père
avec ma mère et à celles de nos voisins. Il y a à peine quel-
ques années que la guerre est finie et déjà la guerre du Ma-
rocl, guerre coloniale menée sur le dos des peuples français
et marocain, vient nous toucher de très près puisque le fils
Badet s'y trouve engagé. Nous demandons constamment des
nouvelles aux parents et je participe un peu à leur inquiétude,
puisque je suis le commissionnaire de la maison.
A cette époque, il y a des mouvements dans tout le
pays, des grèves contre cette guerre. Ces grèves sont accom-
pagnées de violents incidents dans la région parisienne où
l'ouvrier Sabatier, de Puteaux est tué.
Mon père en parle chez nous. Membre d'un comité
contre la guerre, il participe à des réunions, et moi qui suis
curieux, je veux savoir, je lui pose des questions.
Il me répond souvent queje suis trop jeune, maisj'in-
siste. Plus tard, c'est l'affaire Sacco et Vanzetti, ces deux
I Il s'agit de la guerre du Rif (1925-1926),guerre de répressioncolo-
niale menée par la France contre les Berbères du Rif marocain dirigés
par Abd-EI-Krim. Seuls le PCF et le mouvement surréaliste soutinrent
leur cause.
19militantsitalienscondamnésà mort sanspreuve2. De grands
mouvements de protestation ont lieu dans tous les pays et en
France.
raccompagne mon père dans tes réunions, ces cho-
ses là m'intéressent.
Dix ans que la guerre est finie. Les plaies saignent
encore, le deuil est encore porté et te nom des morts est en-
core frais inscrit sur tes monuments. La guerre du Maroc,
l'affaire Sacco et Vanzetti, le chômage, qui préoccupe tout le
monde, tout cela m'a traumatisé.
Malgré mes dix ans, je participe même à la lutte:
je distribue des tracts pour expliquer les événements.
Un homme est à la tête de tous ces mouvements, c'est
Emile Michaud paralysé depuis l'enfance, et qui ne tient en
équilibre qu'avec sa bicyclette à la main.
Nous allons à travers la commune, dans les hameaux,
Emile Michaud marchant à côté de sa bicyclette, le sac à
provision sur le guidon, mon frère André et moi glissant les
papiers sous les portes pour informer les gens.
Je me souviens encore du titre de ce petit journal,
«Le Plan Rouge», que nous distribuions après les heures de
classe.
Emile Michaud, qui était cordonnier, mourra dans un
camp d'internement en 1940.
2 Malgré une campagne de soutien mondiale (même le pape demanda
leur grâce), Sacco et Vanzetti, cumulant aux yeux de l'Amérique con-
servatrice le double crime d'être Italiens et anarchistes, furent finale-
ment exécutés en 1927 pour un meurtre dont personne ne put établir
u'ils en étaient les auteurs. Ils furent victimes d'une véritable hystérie
contre-révolutionnaire qui se répandit au cours des années vingt aux
Etats-Unis.
202- A 11 ans à peine, le choix du travail
Nous sommes en 1926, ma soeur aînée, qui a qua-
torze ans, travaille alors à la tuilerie Beaucameau à St-Vallier,
où elle traîne des brouettes de terre à tuiles dix heures par
jour! C'est plus que de l'exploitation, le bagne! Ma soeur
cadette, à douze ans, travaille chez des commerçants comme
bonne à tout faire.
A cette époque, beaucoup d'enfants travaillent avant
l'âge de treize ans, la scolarité n'étant plus obligatoire, et
seuls les enfants des familles aisées, c'est à dire, un pourcen-
tage minime poursuivent leurs études. A la mine, on embau-
che à treize ans pour les travaux du jour et à l'âge de qua-
torze ans pour les travaux de fond.
De six enfants, nous manquons de devenir sept. Mais
ma mère fait une fausse couche à la suite d'une piqûre contre
le tétanos. Cela n'a pas été un malheur, nous étions assez
nombreux comme cela, compte tenu du logement et de notre
situation précaire.
l'ai presque onze ans, et le coeur me démange. Je me
rends compte de notre situation difficile,je veux quitter l'école
pour aller travailler. Pourtant, je ne suis pas très instruit. l'ai
dû m'arrêter plusieurs mois pour me débarrasser d'un ver
solitaire et mon frère, de dix huit mois plus jeune que moi,
m'a rattrapé. Tout cela me choque et ne m'encourage guère
à continuer.
Le mois de février approche, et en même temps la
foire aux domestiques à Blanzy. Je ne sais comment expli-
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force de leur tourner autour, je finis par leur poser la ques-
tion et par leur faire part de mes intentions.
Mon père s'y oppose en me disant que je suis trop
jeune, en retard sur mes camarades d'école, que mon frère
va me passer devant, que je suis haut comme trois
21pommes. Cependant, je ne capitule pas, je veux aller «en
place» ce qui, dans notre jargon, veut dire devenir domesti-
que de ferme.
Mon père m'explique encore que personne ne vou-
dra de moi tellement je suis petit, tout juste bon à panser,
c'est-à-dire soigner, les lapins et les poules. Je renouvelle
inlassablement ma demande. Ma tante, sa soeur, m'emmène-
rait, elle est d'accord. Mon père ne veut rien entendre: «Tu
dois aller à l'école, on ne sait jamais trop de choses» me dit-
il.
Mais à force d'insister, il finit par céder: «Fais ce que
tu veux, mais ne viens pas te plaindre plus tard !».
Je saute de joie, je suis heureux, et je pense qu'il y
aura une bouche de moins à nourrir. Sur-le-champ, je me
prépare et cours chez ma tante Antonine pour lui demander
de m'emmener à la foire la semaine suivante.
3- La «foire aux domestiques» de Blanzy
Ma tante habite un hameau de Gourdon: Les Loges,
bien exposé à flanc de côteau tourné au midi, du côté de
Mont-St- Vincent, petit coin touristique, et sa maison jouxte
la forêt du Plessis, l'une des plus grandes de la région. En bas
du côteau passe la route de Mâcon et une petite rivière ser-
pente au travers de prairies où l'on peut voir paître les plus
belles bêtes de race charolaise.
L'endroit a beaucoup de charme et si, en 1928, il Ya
encore des chemins de terre boueux, après la guerre, lorsque
ces chemins deviendront des routes goudronnées, beaucoup
de cadres, de commerçants, et d'autres, y feront construire
des maisons.
Aujourd'hui, la population a beaucoup augmenté et
l'on a même aménagé une école d'équitation à la place d'une
vieille ferme où nous jouions du temps de mon enfance.
22J'arrive donc chez ma tante. Elle s'inquiète: «ton
père est-il bien d'accord? Je ne veux pas enfreindre les déci-
sions de tes parents}},me dit-eUe.Je lui assure que j'ai l'ap-
probation de mes parents, bien qu'ils aient été réticents. En-
fin le marché est conclu, je viendrai donc le jour prévu, fin
février.
Quelques jours auparavant je m'aperçois que mes pa-
rents ont des difficultés pour régler le mois, acheter le pain,
ce qui me renforce encore dans ma volonté d'aller gagner ma
vIe.
Bien déterminé, j'attends le fameux jour de la foire.
La veille, impossible de dormir, je suis soucieux, inquiet, je
me demande si mes parents ne vont pas mettre leur veto à
mes espérances.
Mais tout se passe bien. A six heures, je suis chez ma
tante. Au même moment arrive mon oncle qui a fini son poste
de nuit, aux mines de Blanzy. l'attends même un instant de-
hors, le temps qu'il fasse sa toilette car aux mines il n'y a pas
de douche.
Avant de partir, ma tante fait le pansage de ses bêtes,
lapins, poules, dindes, et ses chèvres qu'elle gardera toute sa
vie le long des chemins creux. Elle fait ses recommandations
à mon oncle, pour le déjeuner de midi, car elle ne sera pas
rentrée.
Enfin nous partons. Nous allons rencontrer des con-
naissances, des amis, des parents. La foire, c'est un peu une
distraction, un rendez-vous mensuel.
Nous traversons la forêt du Plessis, dans les chemins
boueux, avec des ornières de cinquante centimètres de pro-
fondeur. Les charretiers y ont roulé du bois et l'eau passe par
dessus mes sabots tout neufs!
Il fait doux, il y a un peu de crachin mais, pour la
saison, c'est une belle journée. Les merles sifllent, les écu-
reuils sautent de branche en branche, traversent les chemins
23devant nous, des oiseaux de toutes sortes gazouillent déjà.
C'est le printemps qui s'annonce et pour nous le chemin pa-
raît moins long.
La forêt est belle malgré la saison, des sapins verts
assombrissent notre passage et, avec le recul du temps, cela
me fait rêver, toutes ces espèces d'oiseaux disparus alors
qu'on ne parlait pas encore de la protection de la nature.
Nous traversons la forêt par la grande allée, l'allée de
Beauregard, J'allée de la Charmille où nous rencontrons le
garde, M. Mortier, qui est en train d'élaguer les arbres en
bordure. Nous causons un brin. Il demande où nous allons si
tôt matin et, après les explications de ma tante, il me regarde
à deux fois, puis se met à sourire avant de dire: «Un petit
gars comme ça, que voulez-vous qu'il fasse? Il faut qu'il
mange de la soupe !» et ma tante de répondre: «Il est dé-
gourdi, même s'il est petit, je suis sûre que ceux qui l'embau-
cheront en feront bon profit).
Si le garde m'a un peu vexé, les paroles de ma tante
me réconfortent et nous poursuivons notre route.
Dans l'allée du château, sous les grands sapins, nous
paraissons minuscules, mais comme ça sent bon, la forêt, et
de temps à autre nous percevons le hululement des grands
ducs.
Arrivés sur la route de Mâcon qui conduit à la.foire,
nous distinguons déjà dans le crachin des silhouettes des gens
à pied, et des voitures à cheval qui transportent des petits
cochons car la foire aux bestiaux a lieu le même jour. Quel-
ques mots sont échangés avec les gens que nous rencontrons.
, ,Moi, ie suis inauiet : comme cela va-t-il se nasser au moment. n.-,- '. - --'-', J' -' - - - - - - -- - - r -- - - - - - --
où je serai sur les rangs des disponibles, avec mon brin de
houx sur la boutonnière, qui signifie que je suis à louer?
Sur la place où a lieu la foire, je vois des jeunes et des
moinsjeunes sur les rangs, je suis de loin le plus petit, j'ose à
peine me présenter. Déjà les cultivateurs discutent avec les
24disponibles: «Combien que tu veux, toi, mon gars? Et toi,
là, combien ?»
Discussions interrompues par le meuglement des bo-
vins et le grognement des cochons juste à côté de nous.
Je me suis mis un peu en retrait pour tricher un peu,
et, pour paraître plus grand, je monte sur mes talons de sa-
bots! Les discussions s'animent: «Je veux tant, je mérite
mieux)), et chacun de vanter ses connaissances profession-
nelles. Certains ont été loués 4000 Francs l'an, adultes bien
entendu, et un jeune de 17 ans à côté de moi 2800 francs.
Quant à moi, je n'ai guère d'acquéreur; il Yen ajuste
un qui me demande: «Et toi, frisé, combien veux-tu?)), ma
tante répond: «comme un débutant).Mais il ne s'attarde pas
sur ma personne.
Tous les candidats, une quinzaine environ, ont été
loués. Je ne suis pas fier. Rester en rade, ça me fait mal au
coeur. Mon père va sans doute s'en réjouir. Je jette mon brin
de houx. C'est fini. Nous partons. Ma tante me dit :
«Tiens, je vois la mère Venot qui traverse là-bas)
Un signe, et c'est l'embrassade et les deux femmes
de se demander mutuellement ce que chacune d'elles est ve-
nue faire là. Cette mère Venot est la grand-tante de la tante,
elle exploite une ferme au Prés Calards, commune du Breuil.
Elle raconte qu'elle était venue pour embaucher un commis,
mais que les prix étaient inabordables cette année. Ma tante
s'exclame: «Eh! bien sivous voulez un commis, en voilà un,
qui ferait votre affaire, il est jeune mais dégourdi, il se plaît
beaucoup avec les bêtes et il se débrouille bien.» J'attends
avec anxiété la réponse. «Bien, dit-eUe,il est petit mais il me
plairait assez bien. Combien voudrait-il gagner, ce p'tiot ?»
Les deux femmes discutent, j'ouvre mes oreilles, la
mère Venot finalement décide de me donner 700 francs l'an.
Je suis embauché! Je trépigne, je ne me sens plus. Je vais
enfin devenir un petit fermier! Et d'elle-même el1e
25ajoute: «S'il s'en tire bien, je lui paierai une paire de sabots,
en plus de son gage». Je lui promets de les mériter.
4- Commis de ferme
Nous allons déjeuner chez des amis de ma tante et
neveux de la mère Venot qui, ce jour - là, avaient tué le co-
chon. Cela sent bon le boudin. Après manger, nous devons
aller prendre le train à la halte de Blanzy.
Je monte pour la première fois dans le train, avec mon
petit baluchon, ma «valise à quatre noeuds» comme disent
les vieux. Encore une satisfaction. Nous descendons au Creu-
sot après avoir changé de voie à Montchanin, puis traver-
sons le passage à niveau, passons vers le Camp Cersey an-
ciennement caserne Cersey où mon père a fait son service
militaire3,et empruntons la grande route de Couches qu'on
vient de baptiser «Rue Maréchal Foch». Ma nouvelle patronne
me montre les lieux, là la dinique, plus haut l'Hôtel Dieu,
l'hôpital de la Compagnie Schneider, etc. Quatre kilomètres
plus loin, nous prenons le chemin de la ferme, en tournant à
gauche en direction du hameau les Prés Calards. La ferme
est située à flanc de montagne à côté du Moulin Rouge, guin-
guette où les jeunes des environs viennent tous les diman-
ches.
Une grande barrière bleue nous accueille; une rigole
où l'eau coule en abondance traverse la cour. Je vois
en rentrant, d'un côté, de grands hangars recouverts de
chaume, où est entreposé le matériel agricole, de l'autre les
écuries. derrière le bâtiment d'habitation. le tout situé dans. .
un joli décor, fait de grands arbres, des noyers tout autour de
la cour et un peuplier gigantesque. C'est le paradis des
3 Dus se souvient avec émotion que son père y fut sanctionné, en 191 I,
au cours de son service militaire, pour avoir laissé traîner sur son lit un
numéro de L 'Humanité de Jaurès.
26oiseaux.
Dans la ferme, comme toujours, une grande cuisine.
Au-dessus de mon lit, dans ma chambre, une photo qui me
fixera les deux ans que je resterai à la ferme: celle du fils de
la maison, tué à la guerre en 1918.
A la ferme, quand mes patrons parlent de leur fils, on
dirait que c'est arrivé hier. Ils gardent au coeur, comme le dit
la chanson, une plaie ouverte. Mais pour eux la guerre est
une fatalité. La guerre est une chose naturelle. Il y en a eu et
il y en aura tout le temps que le monde sera monde. Quant à
ceux qui se font tuer, c'est qu'ils ont tiré un mauvais numéro.
A cette époque, je ne comprends pas grand-chose à
tout cela, seulement que la guerre a été source de destruc-
tions, de deuils, de foyers détruits.
Je n'ai pas visité de régions aux abords immédiats du
front, mais j'ai tellement entendu mon père parler avec dé-
goût de ces pays ravagés que je m'en suis fait une image
angoissée.
Le patron de la ferme c'est le père Venot. Il paraît
sévère, avec ses grands yeux bleus et ses épais sourcils, mais
c'est un brave homme qui a élevé une grande famille et qui
sait ce qu'est la misère. Cependant, je le crains. Il me dit:
«Mon p'tit gars, nous allons travailler ensemble. Tu aideras
la mère à faire la vaisselle, et ensuite tu viendras avec moi
travailler dans les champs et s'occuper des bêtes. Nous al-
lons bien nous accorder, tu verras».
Il a soixante-six ans, j'en ai onze. Et, en effet, pen-
dant tout le temps où nous avons été ensemble, ça a bien
marché. J'ai appris à traire les vaches, à conduire les boeufs
à la charrue en quelques semaines.
Nous nous levons tôt le matin, à cinq heures. Nous
buvons le café et nous allons traire les vaches, leur donner à
manger, nettoyer l'étable. A la belle saison, nous les condui-
sons aux champs. A huit heures nous mangeons la soupe,
27j'aide à faire la vaisselle, et nous partons travailler. On m'avait
fait un aiguillon, bâton de deux mètres terminé par une pointe
de quelques millimètres. Ainsi, à la saison des labours, je fais
le piqueur. Mais pour conduire les boeufs, il faut aussi savoir
chanter. Je l'ai appris, et cela m'a beaucoup plu.
Toutes les bêtes qui travaillent ont leur nom: Rondat,
Lombard, Jolie, et Moutonne. C'est pour moi un plaisir de
conduire ces bêtes, qui ont tellement l'habitude d'être en-
semble que le travail m'en est facilité.
Tout va bien et malgré son air sévère, le père Venot
me fait des compliments. Je suis heureux, je me débrouille
enfin comme il faut.
Lorsqu'on laboure, les bergeronnettes, ces oiseaux
qui remuent la queue en sautant de motte en motte, suivent
le laboureur et picorent les vermisseaux. Les alouettes nous
accompagnent de leurs chants et plongent depuis le cieljus-
qu'en bas, en rasant le dos des boeufs. A cette époque, la
pollution n'a pas encore fait de ravages et il y a encore beau-
coup d'espèces d'oiseaux, qui aujourd'hui ont disparu à cause
du traitement des plantes, des engrais, toutes ces choses né-
fastes à la nature. A la maison, je suis traité comme un fils. Il
y a du travail, bien sûr, maisje le fais avec enthousiasme.
A la saison des foins, j'apprends à faucher, et à la
moisson je ramasse derrière le faucheur.' Comme je suis petit,
je fais l'étonnement des villageois. Puis il faut planter, et ar-
racher les pommes de terre, recommencer les labours et her-
ser.
L'hiver, c'est l'élagage des haies, l'ébauchage des
arbres abattus. Il faut encore creuser les fossés aue les bêtes
ont écrasés l'été.
Lorsque le temps est mauvais, nous travaillons dans
les hangars à la réparation des outils, râteaux, fourches, dont
on remplace les manches cassés, nous refaisons le joug des
bêtes...
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