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Mondes parallèles dans les espaces coloniaux

De
362 pages
Les dix-huit contributions de ce volume, explorent la manière dont les centres de gravité, au coeur des échanges industriels, commerciaux et culturels, se sont déplacés depuis les métropoles vers ce qui constituait initialement les « périphéries » coloniales, en particulier celles de l'océan Indien. Partant de l'émergence de ces nouveaux espaces, elles analysent la vitalité des colonies qui ont su tirer profit des activités locales pour créer de nouveaux réseaux en dehors de la sphère métropolitaine.
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Mondes parallèles Textes réunis par
Norbert Dodille, Amélie Adde et Vilasnee Tampoe-Hautindans les espaces coloniaux
e e
XVI -XXI siècles
Regards croisés dans le monde indiano-océanique :
histoire, patrimoine, fiction
Les dix-huit contributions de ce volume, divisées en deux grandes parties,
« Mondes parallèles » et « Regards croisés », explorent la manière dont
les centres de gravité, au cœur des échanges industriels, commerciaux et Mondes parallèles
culturels, se sont déplacés depuis les métropoles vers ce qui constituait
initialement les « périphéries » coloniales, en particulier celles de l’océan
Indien. Partant de l’émergence de ces nouveaux espaces, marqués de dans les espaces coloniaux
l’empreinte européenne colonisatrice, elles analysent ensuite la vitalité des
colonies qui ont su tirer proft des activités locales pour créer de nouveaux e eXVI -XXI sièclesréseaux en dehors de la sphère métropolitaine au point, parfois, d’en
subvertir l’autorité. Les fctions littéraires, en particulier celles du genre
utopique, les textes politiques, religieux, hagiographiques, la technologie
industrielle sucrière, ou encore la circulation de biens matériels (tels que la Regards croisés dans le monde indiano-océanique :
machine à coudre) et immatériels (notamment le cinéma), sont examinés
histoire, patrimoine, fictionpar des spécialistes de disciplines diverses (historiens, critiques littéraires,
civilisationnistes).
Norbert Dodille, spécialiste de la littérature de l’océan Indien, fut professeur
des universités en littérature à l’université de La Réunion.
Amélie Adde, spécialiste de la littérature du Siècle d’or espagnol, est maître
e ede conférences de littérature espagnole des xvi -xvii siècles à l’université de
La Réunion.
Vilasnee Tampoe-Hautin, spécialiste du cinéma sri lankais, est maître de
conférences en civilisation britannique et du Commonwealth à l’université de
La Réunion.
ISBN : 978-2-336-00663-5
37 €
Textes réunis par
e e
Mondes parallèles dans les espaces coloniaux XVI -XXI siècles
Norbert Dodille, Amélie Adde
Regards croisés dans le monde indiano-océanique : histoire, patrimoine, fiction
et Vilasnee Tampoe-Hautin





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Maquette : Katia DICK, Marie-Pierre RIVIÈRE, Sabine TANGAPRIGANIN
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collective. Toute reproduction, intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce
soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite.


ISBN : 978-2-336-00663-5
EAN : 9782336006635


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À la mémoire de M. Norbert Dodille



À l’époque où cet ouvrage était sur le point d’être remis à la maison d’édition,
les éditrices eurent la douleur d’apprendre le décès de leur collègue, le Professeur
Norbert Dodille. De renommée internationale dans le domaine des Lettres françaises,
il avait aussi été directeur de l’Institut français de Bucarest, ainsi que de celui de
Prague, où il avait été attaché culturel. Agrégé de lettres, auteur d’une thèse sur Julien
Gracq et d’une thèse d’État sur Barbey d’Aurévilly ainsi que de nombreuses
publications, organisateur de multiples colloques internationaux, c’était un universi-
taire au sens fort du terme, d’une grande probité intellectuelle, connu pour ses travaux,
publications et activités de recherche dans différents domaines de sa discipline, allant de
Ionesco à la littérature réunionnaise. Norbert Dodille était aussi un spécialiste
reconnu de l’historiographie coloniale et postcoloniale, comme en témoigne sa
remarquable Introduction aux discours coloniaux parue en 2011. Membre du
Centre de Recherches Littéraires et Historiques de l’Océan Indien, il était familier des
grandes thématiques du monde indianocéanique. À l’occasion de la sortie de Mondes
parallèles, les éditrices ont souhaité renouveler leurs condoléances à ses proches et
rendre hommage à leur ami Norbert Dodille. Cet ouvrage lui est dédié.

La colonisation eut comme fondements, au-delà de l’évangélisation
déclarée, en particulier par les métropoles ibériques, la recherche de
nouveaux marchés et l’expansion commerciale. Aussi, dynamisés par le
commerce et le libéralisme, les régimes coloniaux dans l’océan Indien
ont, là comme ailleurs, favorisé le libre mouvement des marchandises,
des capitaux et de la main d’œuvre, ainsi que la circulation des idées.
Cependant, au cours des siècles, d’autres réseaux trans-coloniaux se sont
établis en parallèle, posant un véritable défi aux puissances européennes
qui s’employaient à renforcer les liens entre les métropoles et leurs
colonies. Tandis que les relations entre la métropole et les colonies ont
été largement étudiées par des auteurs majeurs tels que Pierre Chaunu ou
Fernand Braudel ou encore Serge Gruzinski, celles qui liaient les espaces
coloniaux entre eux, avec ce que ces relations pouvaient induire d’effets
subversifs parfois, demeurent un champ encore trop peu exploré malgré
l’existence de travaux fondamentaux tels que ceux de Durba Gosh et
Dane Kennedy ou d’Inès G. Zupanov qui ont permis de réviser et
surtout d’élargir notre regard sur les espaces coloniaux dans leur
ensemble. Les travaux autour de ces « Mondes parallèles » dont le lecteur
peut à présent lire les actes prétendent aborder quelques aspects de cette
construction progressive, à l’écart des axes reliant les centres politiques à
leur périphérie, de réseaux commerciaux, culturels, voire politiques, qui
impliquaient tantôt une forme de résistance tantôt une acceptation à
l’égard du pouvoir colonial.
Les travaux, soutenus par la Fédération OSOI (Observatoire des
Sociétés de l’océan Indien) de l’Université de La Réunion, ont donné lieu
à une journée d’études sur les « Regards croisés » entre métropoles et
colonies et à un colloque international intitulé « Mondes parallèles »,
deux manifestations qui ont fédéré plusieurs disciplines et thématiques,
l’histoire économique et industrielle, l’histoire des idées, l’histoire des
phénomènes culturels et la littérature de l’océan Indien, et qui visent à
éclairer ces relations, politiques, économiques, culturelles à travers
diverses formes de matérialisation : à cette occasion, des spécialistes se
sont intéressés à l’industrie du sucre et à celle du cinéma, ou à la
commercialisation de la machine à coudre, ainsi qu’à l’évangélisation et à
ses corollaires économiques et culturels, ou à l’organisation politico-

12
administrative de Madagascar et aux formes de promotion de l’autorité
coloniale, de La Réunion au Sri Lanka en passant par l’Île Maurice. Au
cours de ces réflexions, chacun a tenté de comprendre les liens entre les
colonies appartenant à un même empire, afin d’appréhender la manière
dont les dynamiques religieuses, culturelles et commerciales ont structuré
des espaces parallèles, riches d’un patrimoine matériel ou immatériel.
Par-delà le modèle classique d’un axe partant du centre impérial vers la
périphérie coloniale, la naissance et le développement des rapports trans-
coloniaux, transocéaniques, à travers et au-delà de l’empire a retenu
l’attention de ces spécialistes dont les contributions ont été organisées
selon trois axes qui en analysent respectivement l’émergence, la consoli-
dation et les effets de décentrement, voire de subversion.
Sans doute peut-on affirmer que la première manifestation de ces
mondes parallèles est celle des utopies, créations imaginaires de sociétés
plus ou moins idéalisées, telles qu’elles se sont manifestées dans la littéra-
ture et en particulier dans les textes qui se présentent comme des récits
de voyages, la forme. C’est pourquoi, en premier lieu, les éditeurs de ce
volume proposent la lecture de l’intervention du Professeur François
Moureau autour de la littérature utopique. Elle constitue, en effet, une
introduction à la notion de mondes parallèles à travers ses enjeux
politiques, religieux et culturels. L’auteur y retrace les différentes formes
de littératures utopiques, en particulier francophone, dans un effort de
redéfinition du genre au regard du concept de monde fictif, inventé en
parallèle à celui qui fait autorité, celui de l’ordre établi ou simplement
admis. L’ignorance persistante jusqu’au siècle des Lumières d’une bonne
partie des réalités géographiques de notre planète a, fort heureusement,
bénéficié aux fantasmes idéologiques qui ont situé dans ces terræ incognitæ
des sociétés rêvées où les vérités les plus saintes et les mieux concertées
étaient mises sens dessus dessous. Le second voyage de Cook au début
des années 1770 mit à bas le mythe du Continent austral et, d’une
certaine manière, mit fin aux constructions utopiques qui avaient pros-
péré depuis la Renaissance. Le modèle de l’utopie littéraire est le voyage :
son témoin, unique survivant d’une navigation hasardeuse, aborde un
territoire isolé du reste du monde où une civilisation inconnue
fonctionne selon un système dont la perfection est le garant de sa
légitimité. Îles du bout du monde, australes pour les Européens, blancs
des cartes dans la géographie des continents comme le Monomotapa en
Afrique ou l’Eldorado amazonien, ces espaces autorisent les imaginaires
les plus échevelés. Après tout, ne répète-t-on pas à satiété depuis la
Renaissance, « a beau mentir qui vient de loin », la devise du voyageur
pour ceux qui ne voyagent pas. L’esprit humain aimant les systèmes et


13
s’y complaisant, l’univers utopique est bâti sur un ensemble de règles
dont la nécessité fait la loi. Le monde utopique est cartésien avant
Descartes. Il s’impose par la limpidité de ses principes et l’absolu de ses
lois. S’il y a, à l’origine, un législateur, c’est que l’univers prophétique
judéo-chrétien persiste, même si celui–ci est réfuté par une « autre
création » ou par une « autre révélation ». Les auteurs d’utopie sont des
marginaux dans leur monde : catholiques réformateurs, huguenots en
coquetterie avec la communauté des pasteurs, fous littéraires variés, mais
excellents littérateurs. L’utopie est une des soupapes idéologiques dans
une société européenne, qui, où qu’elle soit, censure les déviations
mettant en cause le bon ordre social et religieux. L’utopie est le fruit d’un
monde à découvrir qui n’existe pas et de la pression, voire de
l’oppression, idéologique qui, elle, existe bel et bien. « À quelque chose
malheur est bon » !
Dans un premier axe, les travaux ont porté sur l’émergence de
multiples centres de gravité et de relations entre les colonies rattachées à
un même empire. Cette nouvelle mise en perspective des pratiques
d’ordre commercial ou sociétal, et plus largement culturels, avec leurs
enjeux idéologiques amène à nuancer l’idée que le « colonialisme »
dominerait exclusivement les territoires de l’ère dite « coloniale » d’autant
que les métropoles ont elles-mêmes contribué à promouvoir ces nou-
veaux centres de gravité. Si elles ont cherché à en conserver le contrôle,
elles ont aussi été conduites à admettre, dans un processus progressif
d’autonomisation maîtrisée, les activités commerciales, culturelles et
religieuses de leurs territoires périphériques. Ces réseaux parallèles, bâtis
à partir des liens commerciaux, religieux ou culturels, dont l’influence
s’étend au sein de l’espace colonial et au-delà, fonctionnaient tantôt dans
l’intérêt, tantôt contre l’intérêt de l’empire. Le lecteur trouvera là les
contributions de Prosper Ève, Jacques Tual, Amélie Adde et Minni
Sawhney.
Prosper Eve, dans une première contribution intitulée « La ques-
tion de l’esclavage dans l’utopie de Louis-Sébastien Mercier » analyse la
eréécriture de la société du XVIII siècle dans le récit utopique L’an 2440,
rêve s’il en fut jamais où s’exprime l’idéologie abolitionniste de son auteur.
Les révoltes anti-esclavagistes des colonies américaines contemporaines y
sont largement évoquées et éclairent le projet utopique de l’auteur, acteur
de la Révolution. Marqué du sceau du christianisme et du mythe de la
Cité de Dieu, ce premier roman d’anticipation signe l’émergence d’un
monde débarrassé de l’esclavage, « plein de générosité et de miséri-
corde ». 14
Jacques Tual évoque le cas particulier des Quakers, dénommés
également « Friends », dans les années 1868-1920 et en particulier leur
eœuvre missionnaire, à Madagascar au XIX siècle, en se fondant notam-
ment sur l’abondante correspondance qu’ils ont échangée. Alors que les
Quakers ont choisi de collaborer, sans renoncer à leurs principes
particuliers, avec les autres confessions protestantes à Madagascar
(Congrégationalistes de la London Missionary Society, Luthériens Norvé-
giens, Anglicans, plus tard, la Mission Protestante Française), ils se sont
très vite trouvés pris entre plusieurs mondes : d’un côté le pouvoir
colonial malgache qui cherche à exercer sa souveraineté en limitant celle
des missions, de l’autre, l’hégémonie coloniale française à Madagascar qui
s’affirme après la conquête de 1895. Forts de leurs succès obtenus dans
el’abolition de l’esclavage au début du XIX siècle, les Quakers ont choisi
en 1867 la Grande Île comme première terre de missions. Ceci aboutit à
la création de la Friends Foreign Mission Association (FFMA), qui va
développer en collaboration avec la LMS un système scolaire perfor-
mant, fonder une imprimerie pour soutenir la première littérature écrite
en malgache, et créer une mission médicale jusqu’à l’arrivée des Français.
Ces cinquante années de présence Quaker à Madagascar les obligeront à
évoluer dans un espace où les enjeux politiques, confessionnels et
idéologiques sont nombreux et dont les traces sont visibles encore
aujourd’hui dans la société malgache.
Amélie Adde s’intéresse à la figure du navarrais Saint François
Xavier, ami d’Ignace de Loyola, missionnaire à Goa puis au Japon et en
Chine, figure de l’évangélisation en Orient, commandée par le Pape et
financée par les métropoles ibériques. Saint François Xavier fut, à sa
manière, un inventeur d’utopie chrétienne, les territoires à évangéliser
constituant toujours un espace vierge de rénovation de la foi. Soucieux
de promouvoir celui qui fut canonisé en 1622 en même temps que le
fondateur de la Compagnie, l’ordre des Jésuites élabora une stratégie de
communication efficace. Les hagiographies qui promeuvent cette figure
esont donc nombreuses. Mais, au XVII , elles évoquent plus ou moins
rapidement le contexte de la naissance et de la conversion de l’apôtre des
Indes Orientales. Suivant la tradition, elles préfèrent s’attarder sur les
origines nobles du missionnaire, qui le prédisposaient à la vertu. Mais les
stratégies diffèrent quand il s’agit d’évoquer la conversion de l’étudiant
sous l’influence d’Ignace de Loyola. C’est ce parcours d’un homme
ordinaire vers la sainteté qui est analysé par le biais de la comparaison de
ela façon dont deux biographes du XVII siècle traitent la naissance et
l’enfance puis la conversion du Navarrais. Car François Xavier n’est pas
un individu doué d’une vertu extraordinaire. Se posent les questions


15
anthropologiques de la sainteté qui, à en croire les biographes, serait en
définitive le seul fruit du libre arbitre de l’individu plus que d’une volonté
divine.
Minni Sawhney, de l’Université de New Delhi, dans une communi-
cation en anglais intitulée « Religion and Colonialism : Jesuits at Akbar’s
Mughal Court », analyse l’étonnante amitié qui lia les missionnaires
jésuites et l’Empereur musulman Akbar de la dynastie mogol en Inde
edurant le XVII siècle. L’Église catholique devait sa présence en Inde à
l’arrivée des Portugais, et avec eux, les missionnaires, mais des dissen-
sions ont rapidement surgi entre les colons et les religieux. Les clercs ont
alors créé leur propre monde parallèle au sein de la communauté
européenne, en allant à l’encontre des intérêts portugais pour la propa-
gation de la foi. Les lettres qu’ils envoyaient régulièrement à leurs
supérieurs à Rome mettaient en évidence le fragile équilibre qu’ils
devaient maintenir entre leur religion, la Raison d’État portugaise, et les
exigences de la diplomatie. À la lumière des théories de Jacques Derrida
élaborées dans Politiques de l’amitié sur les différents versants de l’amitié et
la manière dont les concepts d’amis/ennemis ont été intimement mêlés
au cours de l’histoire, Minni Sawhney explore les ambiguïtés de la
relation qui unit les jésuites à l’Empereur mogol.
Le deuxième axe, intitulé « ancrage », porte sur la manière dont
ces mondes parallèles ont contourné, ou même subverti l’autorité
coloniale, contribuant parfois à « décentrer » ce dernier. Des idéologies
communes, des modes de vie, ou des biens de consommation se sont
imposés, consciemment ou non, dans les colonies, échappant au pouvoir
colonial et aidant à transformer la vie des sujets colonisés. Inspirés par
des rencontres inter-disciplinaires, des spécialistes de l’impérialisme ont
depuis quelque temps adopté de nouvelles approches et apporté des
éclairages fort intéressants, notamment sur les distinctions entre « eux »
et « nous ». Des études d’histoire, de géographie, de littérature, d’anthro-
pologie ou de civilisation ont tenté de reconceptualiser « l’empire » et « la
colonie », réévaluant les rapports entre « centres métropolitains » et
« périphérie coloniale ». Par exemple, dans les études britanniques
actuelles, on redécouvre la place significative qu’a occupée l’Empire dans
l’histoire de la Grande-Bretagne, à travers un intérêt grandissant pour la
méthodologie de l’histoire sociale et culturelle, et pour la critique qui
s’interroge sur les notions d’identité et de différence existant dans le
contexte colonial et impérial.
Fabienne Jean-Baptiste analyse la différence qui caractérise les
célébrations à La Réunion et à l’île Maurice autour de la figure de Mahé
de Labourdonnais, gouverneur efficace et productif, en exercice dans les 16
îles de 1735 à 1747, qui ne trouva cette « gloire » tant recherchée auprès
de ses administrés que dans la postérité. En effet, les colons des années
1820-1840 composèrent des petits poèmes ainsi que d’autres textes en
son honneur, dans la presse locale naissante. Fabienne Jean-Baptiste
étudie l’image et la perception de Labourdonnais notamment dans les
poésies des Azéma. Aussi, C.P., un auteur anonyme mauricien se
distingue-t-il en incitant ses compatriotes à réclamer à une France ingrate
les restes de Labourdonnais. Ces poèmes des années 1825 et 1840
invitent implicitement à un hommage plus appuyé à l’égard de cet
administrateur. Mais les motivations sont différentes : à La Réunion,
Mahé de Labourdonnais est perçu comme un bâtisseur. À l’île Maurice,
le gouverneur cristallise l’opposition à la présence anglaise, ce qui
explique que les commémorations organisées en son honneur soient
paradoxalement plus enthousiastes en terre mauricienne qu’en terre
bourbonnaise. C’est alors le héros emprisonné à la Bastille qui est mis en
exergue.
Nira Wickramasinghe explore les processus par lesquels une
société de marché a émergé dans un contexte spécifiquement colonial,
émergence dont la compagnie américaine Singer fut l’un des acteurs. En
comparant la machine à coudre et d’autres objets modernes, s’ébauche
l’idée de la création d’un marché grâce à la constitution de quatre
imaginaires interconnectés. Dans un premier temps, elle décrit la façon
dont un marché a été conçu par la compagnie Singer au Sri Lanka par le
biais de ses directeurs et de son personnel. Puis, elle aborde la création
d’un imaginaire du marché par l’intermédiaire de circuits de communi-
cation tels que la publicité. Enfin, elle montre comment, pour les
nationalistes cinghalais, les machines ont permis de construire un nou-
veau présent. Finalement, en interrogeant la façon dont un imaginaire de
marché a été créé grâce à l’utilisation et la consommation de machines
par des tailleurs et des femmes, cette réflexion porte moins sur l’histoire
d’une technologie ordinaire et son adoption par un peuple colonisé que,
d’une part, sur la manière dont la machine à coudre Singer a percé dans
un marché colonial et d’autre part à travers cet exemple, sur la
construction de la modernité décentrée.
Dans un autre article, Proper Eve analyse l’application de la
Propagande sur l’ensemble des Mascareignes dans une conception
transimpériale des colonies. Si les sujets du roi doivent professer le
catholicisme, des aménagements sont néanmoins acceptés, d’autant que
la Compagnie des Indes se désintéresse de la question : l’évangélisation,
en grande partie déléguée aux lazaristes, admet l’intégration de rites
epaïens et d’éléments culturels locaux. Mais jusqu’au XIX, elle ne


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constitue pas une priorité pour la métropole française. Il faudra attendre
P.L.F. Levavasseur, né à Bourbon, pour que le catholicisme des
Mascareignes s’inscrive pleinement dans la voie de l’Église romaine. Mais
en échange, le missionnaire réclame la libération des esclaves. Le
catholicisme des Mascareignes promu par P.L.F. Levavasseur se veut
rédempteur de la dignité humaine, hors de toute logique impériale, et
aspire à « rendre homogène cette société hétérogène ».
En s’appuyant sur le Bulletin du Comité de Madagascar, Norbert
Dodille propose d’analyser le cas de l’administration malgache en
montrant comment elle rend compte d’une certaine conception des
populations locales, hors de toute « vision romantique ». La distinction,
la différence, l’opposition entre les différentes colonies, entre les
hommes qui les peuplent, entre les coloniaux eux-mêmes, entre les
méthodes de gestion, entre les politiques qui se succèdent, constituent
des moteurs du discours colonial. Toutefois, les nations européennes, et
par extension les ex-colonies américaines, même si elles ne disposent pas,
eavant le XX siècle, d’un organisme international équivalent à la société
des nations, acceptent, bon an mal an, des principes de base qui leur sont
communs : l’intangibilité des frontières, les relations diplomatiques, la
rationalisation et la gestion des conflits, la citoyenneté des habitants, des
lois propres à chaque nation – mais qui tendent de plus en plus sinon à
s’uniformiser, du moins à s’apparenter –, un droit également propre à
chaque nation, etc. Faisant ce constat, Norbert Dodille se propose
d’étudier les débats qui opposent les tenants des différentes méthodes
d’administration coloniale à Madagascar avant la conquête (1895), dont
l’assimilation d’une part et l’association de l’autre ne constituent que des
formes extrêmes, souvent caricaturées, et de montrer que ces débats
s’appuient sur des conceptions différentes des mondes indigènes, de
leurs origines, de leurs circulations et de leurs interactions avec le monde
civilisateur.
Un troisième axe conduira à examiner comment ces réseaux
parallèles, s’appuyant sur des pratiques ancestrales ou des échanges pré-
coloniaux, se sont consolidés, essentiellement par le biais du commerce,
survivant même à la chute de l’Empire. Ainsi, de 1860 à 1920, l’Inde
britannique a été le noyau d’un empire parallèle d’où rayonnaient les
échanges commerciaux à travers l’océan Indien. De la même manière,
el’expansion commerciale américaine durant la fin du XIX siècle et le
edébut du XX siècle, fut parfois préjudiciable à l’empire britannique par
les stratégies et les pratiques des sociétés américaines d’envergure
internationale, générant à leur tour de nouveaux centres de gravité. Dans
les territoires sous domination portugaise et espagnole, la Congrégation 18
de la Propagande allait modifier considérablement les conditions de
l’évangélisation, par la promotion des indigènes dans les missions apos-
toliques, mais aussi les rapports entre les États européens et l’Église qui
reprenait ainsi le contrôle de l’entreprise évangélisatrice en s’appuyant
prioritairement sur les populations autochtones. Il est donc nécessaire de
revisiter le concept de l’Empire, et de le concevoir comme un ensemble
de structures et de processus selon lesquels les colonisés ont établi des
rapports, éphémères ou durables, en marge de l’autorité centrale. Les
travaux explorent la façon dont ces nouvelles aires d’influence ont
contribué à façonner la modernité globalisée qui est la nôtre.
Vilasnee Tampoe-Hautin évoque le cas particulier de la production
cinématographique indienne et les liens qu’elle tisse avec l’industrie
américaine. Partant de la découverte du cinéma faite par les colonies
britanniques de l’océan Indien en 1896, elle s’intéresse aux espaces
subversifs que crée le septième art au sein de ce qu’on dénomme
l’Empire Britannique. L’internationalisation précoce du cinéma à partir
des années 1920 est au cœur du problème. Alors que le cinéma fait ses
débuts en Inde sur un territoire occupé par la Grande-Bretagne, ce sont
les partenariats indo-américains, soutenus par l’invention du son durant
la même période, qui provoqueront une vraie inquiétude des autorités
coloniales, – représentant dès 1925 une sérieuse menace pour le film
britannique. À la différence de toutes les activités où l’état colonial règne
en maître, tels l’irrigation, les transports, l’éducation, la santé, l’économie
agraire etc., le cinéma devient l’un des rares domaines à échapper au
pouvoir colonial, se constituant ainsi en monde parallèle de résistance
artistique et industrielle. Vilasnee Tampoe-Hautin analyse les stratégies
juridiques mises en place par l’état colonial britannique et, parmi elles,
une enquête sur le cinéma indien ordonnée par l’état colonial en 1927.
L’échec de ce projet de contrôle impérial, face à l’opposition farouche
des professionnels du cinéma indien, tient autant à la maladresse et aux
ambiguïtés des lois britanniques qu’à la puissance d’une industrie aux
bases solidement ancrées dans un monde parallèle, dominé par l’Inde et
les États-Unis, deux pays liés par une même vision du cinéma, artistique
mais surtout économique.
Dans sa communication, l’historien Jean-François Géraud examine
l’expansion de la technologie industrielle sucrière bourbonnaise, pourtant
sans tradition en la matière, d’abord dans l’océan Indien puis vers les
autres colonies françaises. À travers l’étude des évolutions technolo-
giques de cette industrie à l’Île Bourbon, il observe les implications
politiques des nouveaux choix industriels qui y ont été opérés. Ce
changement est d’abord le fruit d’une stratégie d’innovation. Les


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équipements locaux ainsi mis au point présentent dès lors les caractères
d’une technologie autocentrée, générant des conflits avec les fabricants
européens. Cette observation permet d’affirmer que le colon ne pouvait
se confondre avec le métropolitain. Les sucriers vont dès lors hésiter
entre deux attitudes. D’une part, essayer de faire reconnaître leurs
inventions par l’obtention de brevets d’inspiration nationale. D’autre
part, faire rayonner dans la zone océan Indien et dans l’espace colonial
sucrier en général cette technologie particulièrement bien adaptée à une
production sucrière en milieu tropical. Le succès à Bourbon, les ouver-
tures aux îles sucrières de la région et de la zone coloniale en général,
favorisent le soutien à la classe dirigeante locale plutôt que le renforce-
ment de l’État. Les choix techniques peuvent être lus à la lumière du
concept de path-dependency. L’élargissement de ces options technologiques
aux Antilles françaises anime un débat long et vigoureux jusqu’en France
métropolitaine, tout au long des années 1860. Ainsi les réseaux trans-
coloniaux qui s’établissent en parallèle dans le champ de la technologie
posent-ils un véritable défi aux puissances européennes qui s’emploient
de leur côté à renforcer les liens entre les métropoles et leurs colonies.
Gérard Chalaye aborde les mondes parallèles et le décentrement
qu’ils induisent à travers l’influence de la Théosophie chez Pierre Loti. Sa
communication concerne, à plusieurs titres, la question de la mobilité et
des mondes parallèles dans l’océan Indien, dans le cadre des idéologies
religieuses et du colonialisme en Inde, en 1900. En effet la Société
Théosophique (Theosophical Society) – avec son infrastructure et son
organisation à Madras, Bénarès… – fut bien un monde parallèle – un
véritable phénomène religieux à recontextualiser. De plus, à travers sa
quête (et son enquête) historico-spiritualiste, Pierre Loti brouille et
inverse les relations civilisationnelles existant entre les deux espaces
coloniaux britannique et français. Par delà les clichés et préjugés
chronologiquement situés, il décrit l’Inde lotienne comme un univers
culturel historiquement révélateur de la démarche intellectuelle de
l’orientalisme européen. Dans son « voyage en religions », Loti, roman-
tiquement inspiré des travaux britannico-germano-français, recherche,
auprès d’Annie Besant et de la ST occultiste, des révélations
brahmaniques mais surtout théosophiques qu’il ne trouve pas dans le
judéo-christianisme occidental. L’Inde parallèle lotienne, tout en étant
géographiquement et anthropologiquement « renseignée », se révèle donc
être, finalement, une Inde ésotérique, syncrétique et kaléidoscopique.
L’ensemble de ces communications a permis de dégager des
relations bien plus denses que l’on n’a l’habitude de le dire entre les
diverses régions coloniales. Elles s’établirent tantôt sur la base d’enjeux 20
politiques, les colonies ayant l’objectif de se substituer à l’autorité
européenne locale, tantôt sur la base d’enjeux économiques, à l’ère de
l’émergence du pré-capitalisme puis du capitalisme. Les questions
religieuses et culturelles et plus largement identitaires n’étaient nullement
exclues de ces enjeux. Les interventions montrent toutes combien les
mondes parallèles, que l’on a tendance aujourd’hui à désigner sous le
terme de « mondes émergents », méritent que l’on porte une attention
minutieuse à la diversité des situations coloniales.