Ni héros, ni traîtres

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Jeune historien moldave, Petru Negura nous propose une étude de la relation des intellectuels moldaves au pouvoir stalinien de 1924 à 1956. Il tente de cerner le processus national et s'interroge sur la projection d'un modèle - le réalisme socialiste de Moscou sur la Moldavie. Ce décryptage à la fois politique, social et culturel est d'une nécessité impérieuse pour comprendre la Moldavie d'aujourd'hui.
Publié le : dimanche 1 mars 2009
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EAN13 : 9782296216037
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NI HÉROS, NI TRAÎTRES Les écrivains moldaves face au pouvoir soviétique sous Staline

Aujourd'hui l'Europe Collection dirigée par Catherine Durandin
Peut-on en ce début de XXIème siècle parler de l'Europe? Ne faudrait-il pas évoquer plutôt les Europes? L'une en voie d'unification depuis les années 1950, l'autre sortie du bloc soviétique et candidate selon des calendriers divers à l'intégration, l'une proatlantiste, l'autre attirée par une version continentale? Dans quel espace situer l'Ukraine et qu'en sera-t-il de l'évolution de la Turquie? C'est à ces mémoires, à ces évolutions, à ces questionnements qui supposent diverses approches qui vont de l'art à la géopolitique, que se confrontent les ouvrages des auteurs coopérant à « Aujourd'hui l'Europe ». Dernières parutions Adrian NECULAU (sous la dir.), La vie quotidienne en Roumanie sous le communisme, 2008. Ioana JO SA (dir.), L'architecture des régimes totalitaires face à la démocratisation, 2008. Catherine DURANDIN et Zoe PETRE, La Roumanie post 1989,2008. C. MANJGAND, É. DU RÉAU, T. SANDU, Frontières et sécurité de l'Europe. Territoires, identités et espace européens, 2008. Kati JUTTEAU, L'enfance embrigadée dans la Hongrie communiste. Le mouvement de pionniers, 2007. Magda CARNECI, Art et pouvoir en Roumanie, 2007. Samuel DELÉPINE, Quartiers tsiganes. L 'habitat et le logement des Rroms de Roumanie en question, 2006. Véronique AUZÉPY-CHA V AGNAC, L'Europe au risque de la démocratie, 2006. Joana IOSA, L 'héritage urbain de Ceausescu : fardeau ou saut en avant ?, 2006. Christophe MID AN, Roumanie 1944-1975. De l'armée royale à l'armée du peuple tout entier, 2005. Bogdan Andrei FEZI, Bucarest et l'influence française. Entre modèle et archétype urbain 1831-1921, 2005. Antonia BERNARD (dir.), La Slovénie et l'Europe. Contributions à la connaissance de la Slovénie actuelle, 2005.

PETRU NEGURÂ

NI HÉROS, NI TRAÎTRES Les écrivains moldaves face au pouvoir soviétique sous Staline

L' Harmattan

@

L'HARMATTAN,

2009 75005 Paris

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-07430-9 EAN : 9782296074309

ri mes professeures
Anne-Marie Thiesse, Rose-Marie Lagrave, Catherine Durandin,

rimes parents
Ion et Margareta Negurii, en signe de profonde reconnaissance.

Préface Jeune historien moldave, Petru Negura s'est posé, avec cette étude, un défi ambitieux. Il s'en explique: il étudie et cherche à comprendre la relation des intellectuels à un pouvoir totalitaire, ici stalinien de 1924 à 1956. Il s'applique à cerner le processus de construction nationale, ici moldave, sous une domination étrangère, russo-soviétique, en l'occurrence. Enfin se portant vers le centre,

Moscou, il s'interroge sur la projection d'un modèle

-

le réalisme

socialiste - vers une périphérie... Sa République de Moldavie. Ce défi d'intelligence est tenu. Le livre importe de par sa qualité intrinsèque, densité et érudition, mais il y a plus. Ce texte porte un décryptage de phénomène à la fois politique, social et culturel - la soviétisation d'un espace entré dans le cadre de l'URSS, la rupture et jusqu'où avec le passé - dont nous avons aujourd'hui besoin pour saisir les faisceaux de complexité du présent. Quelle identité, quelle modernité aujourd'hui pour la République de Moldavie? Quels liens avec Moscou et avec Bucarest? Quel regard de soi-même à soi-même? En effet, les années post 1989-1990 ont été marquées, tout naturellement dans une vague de «désoviétisation» et de « décommunisation » par une posture générale de dénonciation du passé communiste/ soviétique. Dénonciation des ralliements convaincus ou opportunistes des élites intellectuelles aux régimes communistes, accusation de collaboration, dévoilements des liens entretenus parfois entre la police politique et les intellectuels. Ces études, le travail de Sonia Combe, en particulier, sur les intellectuels et la Stasi publié chez Albin Michel en 1999, demeurent essentielles à la mesure d'un grand mensonge souvent que les sociétés post communistes entretiennent pour se rassurer: la domination soviétique aurait construit un gigantesque camp de citoyens écrasés. La réalité est beaucoup plus compliquée. Nous pourrions avancer le schéma suivant: une minorité résistante souffrait, une majorité s'ajustait, se ralliait, négociait avec le pouvoir. D'autres, lorsqu'ils le purent, s'exilaient. Le cas de la République de Moldavie, de sa relation à la soviétisation et à la Roumanie, soulève des trames encore et beaucoup plus complexes: car l'histoire de la Moldavie se partage, depuis des décennies et plus, entre la Russie, l'Urss et la Roumanie. La culture unit et sépare russophones et roumanophones, elle croise la langue 9

roumaine et la langue russe. En d'autres termes, à la différence des vécus hongrois ou bulgares ou tchécoslovaques encore, en Moldavie, le russe qu'il ait été tsariste ou soviétique à partir de 1940 en cet espace, est familier. La langue russe a une longue histoire en Moldavie liée à la présence du pouvoir russe entre 1878 et 1918, par exemple... La soviétisation de la culture prend donc une tournure spécifique: dès 1924, Moscou fondait sa République Soviétique de Moldavie à l'Est du Dniestr avec la capitale de Tiraspol pour en faire une vitrine des succès socialistes face à la Moldavie roumaine, reprise aux Russes par la Roumanie en 1918. Petru Negura évoque pour qualifier cette identité complexe nourrie d'un passé russo / roumain et roumano / russe divisé, la dissonance. Une identité dissonante, la formule est belle et plus, elle est juste. Autre caractère de l'état des lieux moldaves en 1940 : le sous développement culturel des masses, la table rase... Bucarest a peu fait entre 1918 et 1940 pour cette province parente pauvre de Moldavie. Petru Negura présente une modernisation difficile, il suit finement les désillusions des citoyens moldaves de la Grande Roumanie et leur évolution dans les années 1930 vers la construction d'une culture régionale. Cette histoire de la Moldavie, dans sa partie roumaine, est un élément d'explication des engagements post 1940, cette fois, dans le cadre de la République devenue soviétique. L'élan créateur de la construction post 1940 et l'engagement des intellectuels ont été, parfois, le fait d'un réel besoin de pédagogie à l'adresse de masses paysannes en ex Moldavie roumaine, qui avaient été laissées pour compte. Quand la propagande soviétique et le réalisme socialiste se sont adressés aux bourgeoisies de Bucarest ou de Budapest, éclairées, formées dans les grandes cultures européennes, traditionnelles, d'avant garde ou réactionnaires de l'entre deux guerres, il y eut affront, et parfois une sorte d'obscénité. Mais quand cette même propagande/ pédagogie touche des milieux déjà familiers de la langue russe, souvent connaisseurs des développements du socialisme puis du bolchevisme russe, elle trouve un sens différent, une manière de progressisme, une manière paradoxale puisqu'il y a « domination» - de construction d'une identité nationale Petru Negura ne travaille pas dans l'abstraction... Il donne à voir les moments tragiques: le lecteur pourra saisir, sentir, mesurer les grandes mutations démographiques que connaît la Moldavie,

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espace de guerre en 1940-1944, et de réorganisation d'après guerre, retours vers ou fuites de - c'est un champ de mines que la Moldavie de 1944 et de pénurie, un lieu de survie minimale. Il donne à voir les détresses des populations, leurs méfiances et les difficultés rencontrées par les autorités locales dépendantes de Moscou, les moments forts de mobilisation de ces autorités lors des élections locales... C'est sur ce terrain concret des luttes qu'il inscrit les acteurs du travail culturel, intellectuel. La République de Moldavie est un lieu quasi magique d'identité forte qui s'énonce au pluriel des mémoires et des références. C'est un trop d'identités qui produit cette identité là, ni msse, ni roumaine, ni juive, ni ukrainienne, ni bulgare Petm Negura a su, page à page, nous amener à des interrogations qui se succèdent en fonction des moments qui s'enchaînent, tragiquement: mutations des frontières au rythme des guerres et des paix à peine pacifiées changements des dominations, ré équilibrages des rapports et des équilibres internes en fonction des allégeances. Mais, au-delà des questions qu'il ose affronter, éplucher, son livre dégage une sorte d'absolue certitude qui consiste à ne pas trancher, classer, qualifier de héros pour les uns ou de traîtres pour les autres, ces acteurs d'une culture à vocation pédagogique et identitaire qui se battent le plus souvent, bien audelà du court terme d'un cadre politique éphémère et d'une contrainte idéologique donnée. Il est magnifique qu'un texte savant d'historien engendre une sorte de vertige où se rencontrent les joies du savoir et celles des questionnements qui demeurent ouverts.

Catherine Durandin

Il

Introduction
Il y a vingt ans, le réalisme socialiste occupait encore une place d'honneur dans les pays du bloc communiste. Mais la production littéraire issue de cette véritable «usine de création» provoque aujourd'hui dédain et répulsion parmi les hommes de lettres de ces pays ou même parmi ceux chargés jadis de sa promotion. Du fait de son instrumentalisation quasi-totale par l'appareil du pouvoir, la littérature de la période stalinienne, irrévocablement compromise, ne semble même pas pouvoir accéder au statut d'objet de recherche littéraire. Cependant, elle se prête à une analyse sociale et politique, seule approche communément admise pour sa compréhension. De fait, pour comprendre le réalisme socialiste, il faudrait réexaminer son histoire, en libérant notre regard de tout préjugé idéologique, qu'il soit de nature politique, littéraire ou autre. Cet ouvrage a pour objectif d'analyser la genèse et l'évolution de l'Union des écrivains moldaves (UEM), institution littéraire qui, dans la Moldavie soviétique de l'époque stalinienne (1924-1956), était investie du rôle officiel de promotion du réalisme socialiste. Dans le contexte particulier de la Moldavie soviétique (territoire contesté entre l'URSS et la Roumanie), ce livre se propose aussi de montrer comment les écrivains moldaves soviétiques ont contribué à la formation et à la diffusion d'un modèle d'identité « moldave» (par opposition à «roumaine»), en s'attelant à la création d'une langue, d'un patrimoine et d'une « méthode» littéraires, destinés à leur public cible: les Moldaves. La langue littéraire, la question du patrimoine littéraire et, en fin de compte, le canon littéraire officiel du réalisme socialiste ont constitué des enjeux importants dans les rapports de force entre les écrivains et le pouvoir, et selon une deuxième grille de lecture, entre les écrivains eux-mêmes, en tant que groupes ou individus. À travers ces questions de « langue» et de «littérature» se révèlent les aspects les plus cruciaux du fonctionnement et de la dynamique sociale de l'DEM. L'activité des écrivains de cette institution a été influencée par les pressions, très fortes, exercées par le pouvoir politique et par les attentes perçues d'un lectorat potentiel. Pour déceler les multiples influences subies par la pratique littéraire moldave au cours de la période stalinienne, on analysera des documents d'archives et les propos recueillis expressément auprès de certains écrivains actifs à l'époque étudiée. Ce livre s'appuiera également sur une lecture 13

structurée d'un corpus de textes littéraires extraits de la revue de l'UEM, publiés entre 1931 et 1957. On dégagera ainsi le processus de production littéraire dans la Moldavie soviétique de l'époque stalinienne en même temps que sa dimension extra-littéraire. Enfin, l'intérêt de cet ouvrage est d'aborder par l'analyse de la littérature réaliste socialiste, dans une des républiques nationales de l'URSS, des sujets majeurs, qui dépassent le cadre strictement « géographique» de l'étude: 1. Le rapport des écrivains, et plus généralement des intellectuels, avec le pouvoir politique dans un régime autoritaire, voire totalitaire; 2. Le processus de construction et d'identification nationale sous domination étrangère; 3. L'adaptation du modèle culturel central (ici réaliste socialiste) aux conditions du milieu périphérique, à la frontière de l'empire soviétique.

Intérêt de l'ouvrage Plusieurs raisons justifient l'intérêt de ce livre. La plupart des études consacrées à un sujet similaire prennent pour objet soit le processus de la création littéraire, selon une perspective historique, avec ses implications politiques et sociales, soit, dans une optique philologique ou philosophique, les productions littéraires elles-mêmes; mais très rarement les deux aspects en même temps. Or, justement, le défi de cet ouvrage est de réunir, dans une analyse unitaire, l'étude de l'activité d'une institution littéraire, dans sa dimension sociale, et le résultat même de cette activité. Il s'agit d'examiner dans un cadre commun les différents aspects du même phénomène. La quasi-totalité des recherches menées sur la littérature soviétique de l'époque stalinienne se limitent à l'étude du processus littéraire développé dans la Russie soviétique, et plus particulièrement à Moscou et à Leningrad. Il est pourtant fort

intéressant d'étudier comment un modèle littéraire créé en Russie en l'occurrence le réalisme socialiste - a été transposé dans d'autres espaces culturels de l'Union soviétique. Ce « transfert culturel» d'un genre particulier est influencé par une série de facteurs comme la politique nationale de l'État soviétique dans la région, les traditions culturelles «autochtones », les
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parcours sociaux des écrivains auxquels il revient la tâche d'adopter et d'adapter le modèle littéraire de la métropole. Une autre spécificité de cet ouvrage réside dans la période historique choisie. Les études les plus importantes effectuées dans 1 ce domaine (comme les travaux généraux sur la société soviétique sous Staline2) se réfèrent à la période de l'entre-deux-guerres. Les chercheurs sont probablement attirés par cette époque de grands bouleversements de 1'histoire soviétique, celle qui commence avec le «Grand tournant» de 1928, couvre les deux premiers plans quinquennaux de collectivisation et d'industrialisation, réalisées en rythme d'urgence, et culmine avec la «grande terreur» de 19371938. En revanche, le cadre chronologique de l'ouvrage proposé est jalonné par deux événements fondateurs de l'histoire soviétique: la création de l'URSS (en 19223) et le XXe Congrès du Parti communiste soviétique (1956), événement qui marque le début d'un processus sinueux de déstalinisation à tous les échelons de l'État soviétique. Le choix de cette période permet de marquer, du moins pour ce qui sera l'objet particulier de cet ouvrage, les moments de rupture et, en même temps, d'établir les éléments de continuité entre, ce que l'on peut appeler, le «premier» et le « second» stalinisme, entrecoupé par la Seconde Guerre mondiale et les bouleversements qu'elle provoque sur le plan géopolitique à la frontière occidentale de l'URSS. Le livre révèle le processus de soviétisation culturelle des nouveaux territoires passés sous bannière soviétique à l'issue de la
1 Les ouvrages des auteurs occidentaux les plus systématiques dans le domaine de la littérature soviétique de l'époque stalinienne - Robin, Régine, Le Réalisme
socialiste. Une esthétique impossible, Paris, Payot, 1986; Pérus, Jean,

A

la

recherche d'une esthétique socialiste. Réflexions sur les commencements de la littérature soviétique (1917-1934), Paris, Éd. du CNRS, 1986; Clark, Katerina, The Soviet Novel. History as Ritual, Indiana University Press, 2000 - portent sur la littérature russe dans les années 1920-1930. 2 Nicolas Werth confirme cette remarque, en notant que, pour ce qui est du stalinisme, « les années de l'avant-guerre [sont] la seule période où des études importantes ont été menées à terme. » Werth, Nicolas, « Staline et son système dans les années 1930 », dans Rousso, Henry (dir.), Stalinisme et nazisme. Histoire et mémoire comparées, Paris, Éd. Complexe, 1999, p. 47. 3 Deux ans plus tard, en 1924 est formée la République Autonome Soviétique Socialiste Moldave (ou RASSM) sur le territoire situé dans la partie occidentale de la République ukrainienne, à la frontière avec la Roumanie de l'époque (par la province de la Bessarabie), dans le but déclaré de faire exporter le communisme dans le pays voisin et dans les Balkans. 15

Seconde Guerre mondiale. Pour mieux comprendre ce processus, l'ouvrage entreprend une incursion socio-historique dans le milieu littéraire de la province de la Bessarabie à l'époque de l'Administration roumaine (1918-1940), afin d'établir cet héritage culturel «bourgeois» que la nouvelle Administration soviétique tente d'effacer ou de récupérer. Il n'existe pas de recherche rigoureuse sur l'institution littéraire des anciennes républiques de I'URSS4. Il n'existe pas non plus d'étude complète et objective sur l'institution littéraire en Moldavie soviétique sous le stalinisme. Aux apologies entreprises à ce sujet par les chercheurs moldaves à l'époque soviétique a succédé, après 1990, un rejet ferme, voire un boycott par le silence des historiens et des critiques littéraires. L'information véhiculée dans les recherches consacrées à la culture de l'époque stalinienne, avant ou après la désintégration de l'Union soviétique, est donc à manier avec précautions, puisque dans les deux cas des éléments ont été tus et d'autres mis en valeur. Une lecture critique de ces travaux, confrontée à des traces et des archives inédites, est néanmoins utile. Les lacunes et les déformations, parfois considérables, laissées par les recherches anciennes et actuelles invitent à un retour aux sources « de première main ». Ainsi, a-t-on procédé à la collecte et au dépouillement de trois types de sources documentaires: 5 et documents officiels , presse écrite 6, archives personnelles entretiens 7.

4 Sauf la Russie où, depuis peu, des enquêtes d'ampleur sont en cours. 5 Les documents analysés ont été recueilli dans les archives d'État russes et moldaves (à Moscou: Archives russes d'État d'histoire sociale et politique, Archives russes d'État de la littérature et de l'art, Archives d'État de la Fédération russe; à Chisinau: Archives des associations socio-politiques de Moldavie, Archives Nationales de Moldavie, Archives de l'Union des écrivains de Moldavie) dont les fonds proviennent des principaux organismes soviétiques de contrôle de l'activité littéraire pendant l'époque soviétique: le Comité Central du Parti communiste de l'Union soviétique (le CC du PCUS, en particulier le département de la propagande, soit l'Agitprop), le Glavlit (i. e. l'organisme en charge de la censure) et, enfin, l'Union des écrivains soviétiques (UES), avec leurs sièges centraux à Moscou et des filiales dans les capitales des républiques soviétiques nationales. 6 L'auteur dépouille un corpus d'articles publiés dans les grands périodiques de l'époque, en Bessarabie roumaine et en Moldavie soviétique, de 1918 à 1956. 7 Une série d'entretiens approfondis ont été réalisés avec une dizaine d'écrivains moldaves actifs à l'époque stalinienne ou avec leurs proches parents. 16

Principaux questionnements et réponses anticipées La majorité des études consacrées à la culture de l'époque stalinienne ont privilégié une approche principalement politique. Mais analyser le réalisme socialiste en termes politiques ne revientil pas à céder, cette fois encore, au déterminisme politique? Il est plus intéressant, à notre avis, de comprendre pourquoi un certain nombre d'individus ont accepté de «créer» sous contrainte. En quoi ces individus diffèrent-ils de ceux qui n'ont pas accepté de collaborer avec le pouvoir? Ou encore, pour ce qui est des écrivains qui ont accepté des compromis avec le pouvoir politique, quel a été le prix de cette collaboration? Quelle limite entre compromis et négociation? L'hypothèse de départ selon laquelle les écrivains ont coopéré avec le pouvoir dans le projet de construire une identité ethnonationale distincte, idée qui semble aller de soi lorsqu'on survole la production littéraire des écrivains moldaves sous le stalinisme, devient finalement un fil conducteur pour enquêter en profondeur afin de comprendre comment les choses se sont passées réellement. Ce livre essaie de donner une explication pertinente de l'alignement en 1940 des écrivains moldaves sous la bannière du Parti communiste. En examinant les caractéristiques sociales de ces écrivains et en les confrontant au contexte social et politique de l'époque, leur mise au «service du parti» n'apparaît plus ni surprenante ni hypocrite. Un effort est nécessaire pour s'élever au-dessus du clivage simpliste ou moralisateur pour distinguer les «bons» et les « mauvais» écrivains dans la vague des confrontations qui ont secoué l'Union des écrivains après la Seconde Guerre mondiale. On y aperçoit le dérapage d'un processus social, somme toute normal pour cette conjoncture, de partage des sphères d'influence, voire une forme d'émulation que les représentants du pouvoir veillaient à canaliser pour la réalisation de ses objectifs politiques. Dans la question délicate de la collaboration des écrivains avec le pouvoir soviétique, on constate que les écrivains les plus « asservis» au régime disposaient d'un pouvoir d'influence plus important sur les décisions de l'État concernant des questions culturelles d'envergure comme l'étaient à l'époque le statut et la norme de la langue ou la composition du patrimoine littéraire national. Les agents du pouvoir ne faisaient après tout que défendre
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les intérêts stratégiques de l'État dans un domaine de la société qui tendait, par ailleurs, à s'émanciper de toute contrainte extérieure. Bien évidemment, l'auteur n'entend nullement embrasser ici une démarche de type «révisionniste» par rapport à la culture « stalinienne ». Ce livre se propose en revanche d'explorer le phénomène par-delà la logique « stalinienne» de la confrontation et de l'intolérance.

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Note sur la translittération
Pour rendre la lecture de cet ouvrage plus facile, les dénominations étrangères ont été translittérées de la manière la plus simple possible, tâchant d'éviter pour autant toute confusion. Les noms propres en langue roumaine seront écrits, dans le texte, en caractères latins mais sans signes diacritiques et avec diacritiques dans les notes de bas de page. Les noms et les titres « moldaves» (c'est-à-dire en roumain en caractères cyrilliques) sont écrits tels qu'ils seraient orthographiés en roumain, sans diacritiques. Les noms russes connus (tels Lénine, Staline, Maïakovski, etc.) seront écrits de la manière la plus familière aux francophones. En revanche, pour les autres noms et titres russes, on a adopté la translittération « américaine» (de la « Library of Congress », voir le tableau ci-dessous), qui permet d'éviter les difficultés d'écriture (mais aussi d'impression et parfois de lecture) des accents dans d'autres systèmes occidentaux de translittération de l'alphabet cyrillique.

Tableau: Grille de translittération de l'alphabet cyrillique établie par la « Library of Congress»
[ch] [chtch] ['] ['] [y] [e] [iou] [ia]

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I. Les Moldavies et les Moldaves aux XIXe-XXe siècles: aperçu socio-historique

1. La longue histoire d'une crise identitaire La Moldavie actuelle est une ancienne république soviétique qui, tout en accédant à l'indépendance lors de l'éclatement de l'URSS, n'est pas parvenue à établir un consensus parmi sa population concernant les principales composantes symboliques de son identité ethnique et nationale. L'indépendance de ce pays remonte à 1991, date de la dissolution de l'Union soviétique. À la différence de la majorité des pays de l'Europe centrale et orientale, la République de Moldavie ne s'est pas imposée à ses citoyens comme un cadre d'identification suffisamment solide. Les citoyens moldaves s'identifient davantage selon l'appartenance à un groupe ethnique d'origine que vis-à-vis de l'État dont ils sont devenus citoyens en 19918. Une minorité importante d'origine slave est encore fortement attachée à son espace culturel d'origine, à savoir la Russie ou l'Ukraine. Ainsi, en Transnistrie, une région où la population d'origine slave est très fortement concentrée, le refus d'identification à l'État moldave prend la forme extrême de revendications sécessionnistes 9. Pour ce qui est de la population locale, une très forte majorité se déclare moldave (par opposition aux Russes, Ukrainiens, Gagaouzes, Tsiganes et autres), mais une minorité active de cette population dit appartenir à l'ethnie roumaine.1O La revendication d'une telle ou telle appartenance ethnique, y compris au sein de la population « autochtone» (moldave versus roumaine) est devenue en République de Moldavie un critère de division sociale et un véritable enjeu politique. En enquêtant sur le milieu des écrivains moldaves à l'époque stalinienne, on tentera de remonter aux origines du processus de construction ethnique et nationale qui a déterminé les Moldaves à se reconnaître comme tels. Sans projeter une perspective finaliste
8 Voir le sondage d'opinion « Etnobarometru » réalisé fin 2004 par l'Institut des politiques publiques de Moldavie. 9 Un conflit militaire se déclenche à la fin 1991 entre l'armée d'État moldave et les forces indépendantistes de Transnistrie, conflit soldé par un bilan officiel de 1500 victimes (1180 blessés et 320 morts). D'après Nedelciuc, Vasile, Republica Moldova (La République de Moldavie), Chi~inâu, Universitas, 1992. 10 Selon le sondage d'opinion « Etnobarometru» susmentionné (IPP, 2004), réalisé sur un échantillon représentatif de 822 MoldaveslRoumains, 81 % du groupe ethnique autochtone (roumanophone) en République de Moldavie se considèrent comme Moldaves, tandis que 14 % s'identifient comme Roumains. 23

sur les faits étudiés, il serait utile de se demander en quoi et pourquoi ce nationalisme moldave a échoué Il ou, mieux, quels sont les fondements socio-historiques qui ont conduit à cette identité dissonante qu'on perçoit actuellement chez les Moldaves. Deux modèles identitaires antagonistes, l'un conçu et mis en place en Bessarabie roumaine pendant la période de l'entre-deuxguerres et l'autre en République Autonome Soviétique Socialiste Moldave (Transnistrie) à la même époque, ont profondément marqué l'identité moldave d'aujourd'hui. Après l'annexion de la Bessarabie par l'URSS en 1940 et la Seconde Guerre mondiale, ces deux modèles se retrouvent confrontés lors de la fusion des deux régions susmentionnées dans le cadre d'une seule entité administrative, la République Soviétique Socialiste Moldave; confrontation d'autant plus violente que les Soviets souhaitent accélérer, voire forcer la construction nationale de la nouvelle république soviétique. Or, il est important de noter qu'en Bessarabie comme en Transnistrie, les écrivains avaient participé activement à la création et à la diffusion des modèles identitaires susmentionnés. Cet ouvrage tentera de montrer comment les écrivains ont contribué aux processus respectifs de construction identitaire, selon l'angle de leur double dépendance: envers l'État et envers le public. Variations moldaves

La variation topographique et politique de la notion de « Moldavie» au cours d'époques historiques successives est de nature à expliquer, du moins en partie, la confusion identitaire de ceux qui s'appellent, depuis un certain temps, Moldaves. L'histoire nous offre plusieurs occurrences d'appropriation de ce toponyme. Dès le Moyen Âge, une principauté appelée «Moldavie» s'étend sur la partie orientale de l'actuelle Roumanie et le territoire de la République de Moldavie d'aujourd'hui jusqu'au fleuve Dniestr. L'une des nombreuses guerres entre l'Empire tsariste et l'Empire ottoman, dont la Principauté moldave dépendait à partir du XVIe siècle, s'achève en 1812 par un armistice {Traité de
Il Charles King avance l'idée selon laquelle la constmction nationale menée par les Soviétiques en Moldavie soviétique serait un exemple de «nationalisme échoué », dans Moldovenii. România. Rusia ~ipolitica culturalii (Les Moldaves, la Roumanie, la Russie et la politique culturelle), Arc, Chi~inâu, 2002, p. ]. 24

Bucarest de 1812) qui décide le partage de la Moldavie entre les deux forces belligérantes. La partie orientale de la Principauté moldave (bordée par les rivières Prut et Dniestr) passe sous la subordination de l'Empire russe. Les représentants de la population locale de la province russe nouvellement annexée, désignée par l'Administration tsariste par le toponyme « Bessarabie» à partir du nom de la partie méridionale de celle-ci, continuent à être enregistrés dans les actes officiels russes en tant que « Moldaves ». Entre temps, la Principauté moldave (comprenant le territoire qui lui reste après la perte de la Bessarabie) s'émancipe progressivement de la domination ottomane et, en 1859, se réunit avec la Valachie voisine, mettant ainsi les bases de la formation de l'État roumain moderne. Désormais, le territoire de l'ancienne Principauté moldave, sans avoir un statut administratif particulier dans le cadre de la Roumanie, garde dans le langage commun son appellation d'origine «Moldavie », alors que ses habitants continuent à être appelés sous le nom générique de « Moldaves ». Dans le contexte de l'effondrement de l'Empire russe à la suite de la révolution bolchevique de 1917, un organe d'administration locale autoproc1amé (Sfatul Tarii, en français Conseil du Pays), réuni par un groupe de notables, intellectuels et militaires révolutionnaires, vote d'abord l'indépendance de la Bessarabie (appelée pendant quelques mois «République démocratique moldave»), puis, en 1918, l'union de cette dernière avec la Roumanie. Après la guerre civile et la consolidation de leur pouvoir en Russie, les bolcheviques décident de porter leur attention aux anciens territoires perdus de l'Empire tsariste. Pour légitimer ses prétentions par rapport à la Bessarabie, le gouvernement soviétique crée en 1924 la «République Autonome Soviétique Socialiste Moldave» (RAS SM) sur le territoire de la Transnistrie, à la frontière Est de la Bessarabie, et donc de la Roumanie. En 1940, donnant suite aux protocoles secrets du pacte germano-soviétique de non-agression (pacte Ribbentrop-Molotov) signé un an plus tôt, l'État soviétique annexe le territoire de la Bessarabie et, en le rattachant à la RASSM, crée la « République Soviétique Socialiste Moldave» (RSSM). Suite à la désagrégation de l'URSS, la République soviétique moldave accède à l'indépendance sous le nom, consacré par la Constitution, de «République de Moldavie (ou Moldova) ». 25

Cet inventaire toponymique serait achevé, s'il n'y avait de nos jours, dans le cadre de la République de Moldavie, une région séparatiste, la Transnistrie, dénommée par les autorités autoproclamées de celle-ci « République Moldave du Dniestr ». Ce bref parcours historique du toponyme « Moldavie» est révélateur du caractère variable et provisoire des régions et des pays qui, au fil de I'histoire, ont porté ce nom. Il est intéressant d'examiner le processus historique qui a conduit à ce que ce toponyme soit assigné au XXe siècle à deux régions, la Bessarabie et la Transnistrie, car la Bessarabie n'a été qu'une zone frontalière de la principauté de Moldavie tandis que la Transnistrie n'en a jamais fait partie. Tour à tour bande de protection contre les Tatares ou les Turcs, couloir d'accès à la Mer Noire et au Danube, zone de production céréalière, la «raison d'être» de la Bessarabie a été, sous dominations successives, exclusivement stratégique. Mais cette région n'a jamais été - et la Transnistrie encore moins - un terreau propice à la création et à l'accumulation de biens matériels ou culturels. Les personnalités les plus marquantes désignées par les historiens (et les historiens littéraires) comme «Roumains bessarabiens» se sont formées et affirmées en dehors de Bessarabie: à Constantinople, à Moscou ou dans la partie occidentale de la Principauté moldave. En fin de compte, la « crise identitaire» des Moldaves au XXe siècle semble découler d'un défaut chronique d'investissement économique et culturel en Bessarabie et Transnistrie et, de ce fait, de l'exclusion de la population locale du processus de modernisation qui se développe dès le XVIIIe siècle ailleurs en Europe centrale et occidentale. Avant de passer à l'analyse de l'objet proprement dit de cette étude - l'institution des écrivains de la Moldavie soviétique et sa contribution à la construction de l'identité ethno-nationale moldave sous le stalinisme -, il est nécessaire d'identifier les principaux facteurs sociaux et politiques qui, avant la période étudiée, ont rendu possible l'émergence et la coexistence de deux projets concurrents de construction nationale en Bessarabie roumaine et en Moldavie soviétique.

26

La Bessarabie au début du identitaire ?

xr

siècle:

une

table rase

En dépit de l'élan initial, le projet de construction nationale s'avère un vrai défi tant en Bessarabie roumaine qu'en République Autonome Soviétique Socialiste Moldave (RAS SM). Dans un cas comme dans l'autre, la composition ethnique très variée rend difficile la construction nationale selon le principe unitaire de l'État-nation. Au moment de l'unification de la Bessarabie avec la Roumanie en 1918, la moitié de la population de cette province est composée d'importants groupes ethniques « allogènes» (Ukrainiens, Russes, Juifs, etc., voir irifra). De même, le gouvernement soviétique décide en 1924 la création de la République Autonome Soviétique Socialiste Moldave, et donc d'une nation moldave, partant d'une population éponyme s'élevant à seulement 33% des habitants de ce territoire, alors qu'on y trouve 50% d'Ukrainiens, 8% de Russes, etc. Avec une base ethnique aussi modeste - pas uniquement en raison du nombre, on le verra la construction d'une nation ne peut pas se faire sans coercition, ni sans résistance. Ni la confusion identitaire de la population de Bessarabie au début du XXe siècle, ni les difficultés d'intégration de cette province dans le Royaume de la Roumanie ne sont pas le seul fait des fortes minorités ethniques de cette région. Même les Moldaves roumanophones, de Bessarabie ou de Transnistrie, sont une population difficilement intégrable, tant dans l'Empire tsariste qu'en Roumanie et dans la RAS SM. Majoritaires par leur nombre, les Moldaves de Bessarabie sont, au début du XXe siècle, une population essentiellement passive, voire marginale par le rôle qu'ils jouent dans la vie publique de la province. D'apparence docile, ils opposent un boycott par la non participation à toute initiative somme toute modernisatrice venue du Centre. La russification progressive de l'Administration, de l'École et de l'Église en Bessarabie dans la deuxième moitié du XIXe siècle ne favorise pas l'intégration de la population roumanophone de cette province dans les structures de l'Empire, comme l'Administration tsariste le prétend, mais, au contraire, conduit à son exclusion systématique des sphères publiques de la société. Le système scolaire mis en place en Bessarabie par l'Administration tsariste poursuit la mission de russifier les élèves issus de la 27

population locale et de leur transmettre un fonds de connaissances nécessaires à ce qu'ils deviennent de «vrais Russes », c'est-à-dire 12 de bons citoyens de l'Empire et des sujets loyaux du Tsar. Mais 13 ne touche, finalement, que les élites ce «métissage mental» locales. En raison de l'insuffisance accrue de pédagogues bilingues et, en général, de la faible qualité de l'enseignement primaire instauré dans les villages, la grande masse des enfants de paysans fréquente très peu l'école.14 D'ailleurs, l'enseignement primaire n'est décrété obligatoire en Russie qu'en 1914. La conséquence de la politique de russification de l'Ecole et de l'Eglise, appliquée par l'Administration tsariste en Bessarabie, est l'immobilité sociale, l'analphabétisme et le sectarisme généralisés de la population locale et notamment des paysans de Bessarabie. Plusieurs historiens de l'entre-deux-guerres interprètent le taux de 94% d'analphabètes (dont 90% d'hommes et 98,5% de femmes) enregistré au sein de la population roumanophone au recensement de l89i5 comme un indice de la « résistance passive» des paysans moldaves à la russification.16 En réalité, l'insuccès relatif de la politique de déculturation exercée par le gouvernement tsariste en Bessarabie découle plutôt de l'insuffisance des ressources et, par ailleurs, de l'iniquité foncière du système scolaire institué dans cette province.
12

Ainsi, les enfants des «allogènes» devaient «non seulement apprendre le

russe mais aussi à aimer tout ce qui est russe ». D'après Negru, Gheorghe, Tarismul ~i mi~carea na/ionala a românilor din Basarabia (Le tsarisme et le mouvement national des Roumains de Bessarabie), Chi~inau, Prut International, 2000, p. 27. 13Par cette expression, Benedict Anderson désigne le principe auquel obéissait le système éducatif installé par les Anglais au XIXc siècle en Inde. Ce système visait à « créer une classe de personnes indiennes par le sang et la couleur, mais anglaises par le goût, l'opinion, les mœurs et l'intelligence ». Anderson, Benedict, L'Imaginaire national. Réflexions sur l'origine et l'essor du nationalisme, Paris, Éd. La Découverte, 1996, p. 100. 14 Cf Colesnic-Codreanca, Lidia, Limba româna În Basarabia 1812-1918, Chi~inau, 2003. 15D'après Negru, Gheorghe, Le tsarisme, ouv. cité, p. 25. 16Ainsi, par exemple, Inorodetz, M., dans La Russie et les peuples allogènes, Berna, 1918, p. 182, d'après Enciu, Nicolae, Populatia rurala a Basarabiei În anÜ 1918-1940 (La population rurale de Bessarabie dans les années 19181940), Chi~inau, Epigraf, 2002; Nicolae Iorga, dans plusieurs de ses écrits sur la Bessarabie; Nistor, Ion, Istoria Basarabiei (Histoire de Bessarabie), Chi~inau, Cartea moldoveneasca, 1991, p. 254. Cette idée est reprise par certains historiens moldaves après 1990. 28

L'ampleur des campagnes d'alphabétisation lancées en Bessarabie après son unification avec la Roumanie en 1918 et, de l'autre côté du Dniestr, en République Autonome Soviétique Socialiste Moldave à partir de 1924, témoigne de la volonté de ces nouveaux régimes de s'affranchir de 1'« héritage tsariste », dans le cadre d'un projet général de modernisation. En Bessarabie roumaine et en Transnistrie soviétique, les gouvernements respectifs appliquent une politique de promotion des représentants du groupe ethnique «autochtone », dans le but de favoriser l'ascension sociale de la population la moins développée de ces régions. Malgré les efforts investis dans l'enseignement et les résultats notables atteints au niveau de la scolarisation de la population de Bessarabie et de Transnistrie durant les années 19201930 par rapport à l'époque précédente, les «révolutions culturelles» annoncées glorieusement s'avèrent très difficile à réaliser, alors que l'analphabétisme généralisé hérité de l'époque tsariste est encore très répandu. En 1930, le système d'enseignement ne scolarise en Bessarabie qu'une moitié des enfants, et plus de 60 % de la population adulte est analphabète.17 Les statistiques soviétiques officielles révèlent également qu'en 1936 un tiers de la population adulte de Transnistrie reste analphabète.18 L'enseignement institué en Bessarabie et en Transnistrie dans la deuxième moitié des années 1920, comme tout système scolaire moderne, a pour objet de transmettre aux élèves, à travers un savoir unifié, le sentiment d'appartenance à une communauté d'élection. Du fait du fonctionnement partiel de l'École et du taux d'analphabétisme encore très élevé, la majorité de la population de Bessarabie et une partie importante de la population de RASSM sont écartées des «communautés imaginées» 19 en train de se
17

Cf. ~andru, Dumitru, «Raspîndirea ~tiintei de carte în mediul rural»

(L'alphabétisation dans le milieu rural), dans Populatia ruralii a României zntre cele doua razboaie mondiale (La population de la Roumanie entre les deux guerres mondiales), Editura Academiei Republicii Socialiste România, Ia~i, 1980, p. 170. 18D'après Negru, Elena, Politica etnoculturala zn RASS Moldoveneasca (19241940) (La politique ethnoculturelle en RASS moldave (1924-1940)), Chi~inâu, Prut International, 2003, p. 79. 19D'après Benedict Anderson, la nation est un type particulier de communauté qui n'est ni fausse ni authentique mais imaginée à travers un réseau d'institutions, comme l'École, la presse ou la littérature, dispensant un savoir 29

constituer, selon des conceptions côté et de l'autre du Dniestr. Intellectuels et nationalismes

idéologiques

différentes,

d'un

moldaves

Ni en Bessarabie ni en Transnistrie, il n'existe de nationalisme local de masse avant le XXe siècle, tel que manifesté en d'autres provinces de l'Empire tsariste, par exemple, en Pologne. L'oppression étatique n'est pas la seule explication à ce fait, puisqu'elle n'est pas plus forte que dans le reste de l'Empire. L'absence d'un mouvement national en Bessarabie au XIXe siècle s'explique plutôt par le déficit d'une intelligentsia locale suffisamment puissante et en même temps détachée des intérêts de la classe dominante. Dans la mesure où la russification est la condition principale, sinon obligatoire, pour l'ascension et la reconnaissance sociales, la plupart des intellectuels roumanophones de Bessarabie du XIXe siècle quittent ou tempèrent fortement leur appartenance ethnique d'origine et s'intègrent au circuit intellectuel de l'Empire.2o D'autres intellectuels de langue roumaine finissent par se réfugier en Roumanie, solution la plus courante. Enfin, une troisième catégorie est représentée par les intellectuels roumanophones qui demeurent en Bessarabie et qui pratiquent leur métier en leur langue maternelle. Mais leur nombre est réduit et leur présence peu visible, car l'Administration tsariste soupçonne constamment toute affirmation culturelle locale de subversion et de sécessionnisme. Ces intellectuels sont contraints à l' autodidaxie et à l'isolement. Plusieurs documents produits par l'Administration russe à la fin du XIXe siècle attestent l'apparition en Bessarabie d'une nouvelle 21 Cultivée comme la noblesse, mais classe sociale: l'intelligentsia. dépourvue des richesses et du prestige social de celle-ci, cette catégorie sociale est en même temps distincte du prolétariat urbain
régulier sur cette communauté. Cf Anderson, Benedict, L'imaginaire national, ouv. cité, p. 20-21. 20 Cf Livezeanu, Irina, Cultura ~i nationalism în România Mare. 1918-1930 (Culture et nationalisme en Grande Roumanie. 19]8-]930), Bucarest, Humanitas, ] 998, p. ]] 9 ; Voir aussi, sur la russification des élites autochtones en Bessarabie, les témoignages d'Emmanuel de Martonne (professeur de

géographieà la Sorbonne)après son voyage en Bessarabieen 19]9 : Choses vues
en Bessarabie, Paris, 19]9, pp. 19,33. 21Cf Negru, Gheorghe, Le tsarisme, ouv. cité, p. 61-62. 30

et de la paysannerie. Issue de la petite noblesse et de la bourgeoisie moyenne, une génération de jeunes gens formés dans les universités de l'Empire russe (Odessa, Saint-Pétersbourg ou Tartu) retourne dans leur province natale, empreinte de nouveaux idéaux nationaux et en même temps socialistes. À l'occasion de la révolution russe de 1905, cette nouvelle génération d'intellectuels prend ouvertement position en revendiquant un nouveau statut légal pour la langue roumaine (appelée «moldave») et une meilleure équité sociale. Dans la tradition du populisme russe, les jeunes intellectuels d'origine locale vont vers les villages pour faire de la « propagande orale» et diffuser des proclamations et des journaux partisans dans la langue parlée par les masses paysannes. Complètement bilingue et en même temps affranchie de l'élitisme aristocratique de l'ancienne classe cultivée, l'intelligentsia qui émerge à la fin du XIXe siècle en Bessarabie est le segment social capable de préparer une certaine communication entre les classes cultivées et le «petit peuple» et de mettre ainsi les bases d'une nouvelle forme de cohésion sociale. La création et la symbolisation de l'identité moldave en Bessarabie et en Transnistrie commencent au début du XXe siècle dans le contexte d'une revendication à la fois sociale et nationale. Ce processus identitaire est provoqué par une minorité active de l'intelligentsia roumanophone militant pour une double émancipation: celle de la population roumanophone par rapport à la domination grande-rus sienne et celle de la classe des paysans soumis à l'oppression sociale imposée par le régime tsariste. Mais ce processus n'arrive pas à atteindre les proportions d'un véritable mouvement de masse. La cause sociale et nationale favorise pourtant la mobilisation de l'élite cultivée roumanophone qui, à la veille des révolutions russes de 1917, parvient à occuper une position sociale non négligeable. L'avènement au pouvoir de ce groupe d'intellectuels d'avant-garde et, en fin de compte, l'union de la Bessarabie avec la Roumanie doivent pourtant plus au contexte politique international, notamment à la désagrégation de l'Empire tsariste et à la disposition des forces de l'Entente suite à la position de la Roumanie durant la Première Guerre mondiale, qu'à une initiative soutenue par en bas. Les chantiers les plus assidus sur le plan identitaire sont déployés en parallèle en Bessarabie roumaine et en Transnistrie soviétique dans la période de l'entre-deux-guerres. L'initiative 31

politique dirigée à la fois vers le bas, dans la campagne contre l'analphabétisme, et vers le haut des échelons de la société, par la priorité accordée à la formation d'une nouvelle intelligentsia technique, pédagogique et artistique - locale, vise en dernière instance la création, sur deux territoires connexes et selon des formules idéologiques différentes, des cadres d'appartenance à deux nouvelles entités nationales.

Les difficultés d'une création nationale Une région longtemps marginale, profondément agraire, sousdéveloppée tant sur le plan économique que culturel, avec une population fortement hétérogène du point de vue ethnique et très analphabète, notamment pour ce qui est de la population locale: telle est en gros l'image de la Bessarabie, et à plus forte raison de la Transnistrie, à l'aube du XXe siècle. Il y a de quoi décourager toute entreprise d'unification et d'intégration de ces régions dans le cadre d'un ensemble national. Deux ans après l'union de la Bessarabie avec la Roumanie en 1918, certains propagandistes roumains manifestent pourtant de l'optimisme face à l'arriération culturelle de la nouvelle province roumaine. Selon eux, l'analphabétisme généralisé des Bessarabiens ne ferait qu'accroître les chances de réussite de la propagande nationale roumaine auprès de la population de cette région22. En Transnistrie, les idéologues soviétiques proclament à leur tour la langue et la culture moldaves comme « l'enfant de la Révolution d'octobre» et rejettent d'emblée tout héritage provenant de l'époque tsariste.23 Cependant, les systèmes éducatifs et culturels mis en place d'un côté et de l'autre du Dniestr dans le but déclaré d'extraire la population locale à l'arriération et en même temps de lui apprendre un ensemble de représentations symboliques sur ellemême se heurtent aussitôt à des résistances.
22« Le fait que la Bessarabie soit tellement arriérée sur le plan culturel est notre plus grand avantage. S'il existait une culture en Bessarabie, elle serait russe. [Mais] les livres russes n'ont pas réussi à effacer l'âme propre et pure des Moldaves... Nous travaillons dans un milieu où il faut créer tout dès le début sans pour autant beaucoup détruire. », Lettre du propagandiste C. Stan à l'intention du ministre de l'Enseignement de Roumanie du 26 avril 1920, citée par King, Charles, Les Moldaves, ouv. cité, p. 46; Cf aussi Livezeanu, Irina, Culture et nationalisme, ouv. cité, p. 119. 23Derjavine, K. N., cité par King, Charles, dans Les Moldaves, ouv. cité, p. 60. 32

En Bessarabie, la population locale, majoritairement rurale, accepte avec réserves l'identité roumaine qui lui est proposée par les agents des nouvelles autorités (administrateurs, directeurs d'écoles, gendarmes) venus souvent du «Royaume », par rapport auxquels les paysans locaux perçoivent souvent leur différence.24 Les groupes ethniques « allogènes» de Bessarabie manifestent une opposition d'autant plus forte à la « roumanisation » que le régime roumain les dépossède des privilèges dont ils bénéficiaient sous le tsarisme, voire à certains égards, les soumet à des mesures de discrimination.25 En RAS SM, la politique de «moldavisation» et d'« indigénisation », que le pouvoir soviétique met en place dans un projet plus étendu de construction nationale, est de nature à susciter le mécontentement de la« minorité» ukrainienne (s'élevant à 50 % de la population totale de la république autonome) et russe. Mais les difficultés les plus importantes qui s'opposent à la réalisation de la politique de « moldavisation » apparaissent au sein même de la classe dirigeante, largement russophone, et qui doit promouvoir cette mesure étatique en dépit de ses propres intérêts et appartenances de groupe.26 Malgré les succès notables enregistrés dans les domaines économique et culturel durant les années 1920-1930, en Bessarabie roumaine et en Transnistrie soviétique, la question identitaire est finalement la plus sensible. Les petites gens de Bessarabie continuent à s'identifier plutôt comme des Moldaves que comme des « vrais Roumains» 27, tandis que les intellectuels bessarabiens opposent dans les années 1930 à la politique homogénéisante de l'État roumain un mouvement régionaliste. D'autre part, la population de la RASSM s'identifie difficilement comme «Moldaves soviétiques », syntagme dont les deux éléments font problème. D'abord, les minorités slaves restent fermement attachées à leur appartenance ethnique d'origine. Ensuite, à cause
24 Voir, entre autres témoignages, Sadoveanu, Mihail, Drumuri basarabene (Routes bessarabiennes), Chi~inâu / Bucarest, Saeculum / $tiinta, 1992, p. 73. 25 Cf Livezeanu, Irina, Culture et nationalisme, ouv. cité; Hausleitner, Mariana, Deutsche und Juden in Bessarabien 1814-1941. Zur Minderheitenpolitik Russlands und Grofirumaniens, Munich, IKGS, 2005. 26 Cf infra. 27 Ce fait est confirmé par plusieurs témoignages. Cf Livezeanu, Irina, Culture et nationalisme, ouv. cité, p. 114-115; Martonne, Emmanuel de, Choses vues en Bessarabie, OllV. cité, p. 27. 33

surtout de l'incohérence de la politique nationale et linguistique menée par les autorités soviétiques en RAS SM, la population dite autochtone de cette république se cloisonne dans une identité locale, sans liaison avec ceux qui deviendront quelques années plus tard ses co-nationaux. La création en 1940 de la République Soviétique Socialiste Moldave (RSSM), par la fusion des territoires de Bessarabie et de Transnistrie, impose la reprise d'un processus de construction nationale sur le territoire intégré. Les écrivains, à qui revient une partie importante de cette entreprise, se mobilisent à nouveau pour édifier la «nation moldave» sur les fondements, inachevés, d'identités syncrétiques et souvent contradictoires. Il est à noter que les écrivains moldaves eux-mêmes ne forment pas après 1940 un groupe homogène. Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, la Moldavie soviétique devient le champ d'une bataille idéologique dont l'enjeu est l'identité du «peuple moldave» en train de se constituer.

34

2. La Bessarabie roumaine (1918-1940)
Malgré les réformes économiques et administratives démarrées par Alexandre II dans les années 1860 et par Stolypine au lendemain de la révolution russe de 1905, le régime tsariste est loin de pouvoir corriger l'arriération profonde de la Bessarabie et d'autres provinces de l'Empire russe. Dans le secteur agraire, prédominant sur les autres branches de l'économie, le poids des grandes propriétés l'emporte de loin sur les propriétés petites et moyennes. Ainsi, à la veille de la désagrégation de l'Empire, un nombre réduit de propriétaires détient la majeure partie des terrains cultivables, alors que la majorité des paysans ne dépasse pas l'état de simple subsistance. En plus de la précarité matérielle, la majorité de la population de la province est démunie sur le plan du savoir scolaire. La distance entre les classes dominantes (représentées surtout par des citadins relativement aisés, scolarisés et russophones) et les classes subalternes (composées principalement de paysans pauvres, analphabètes et roumanophones) est énorme. Leur contact est, d'ailleurs, minimal. L'alphabétisation et la scolarisation: une modernisation difficile

L'existence en Bessarabie de 80% d'analphabètes au début du XXe siècle détermine le gouvernement roumain à réaliser dans cette province une réforme urgente et capitale du système d'enseignement. Des investissements importants alloués par l'État dès 1918 permettent la mise en place d'un nombre considérable d'écoles de tout type28. En 1921, l'enseignement primaire de 4 ans puis, à partir de 1924, de 7 ans est proclamé obligatoire. Entre le début des années 1920 et la fin des années 1930, le corps didactique augmente ses effectifs de 2746 à 7581 personnes. Pendant cette période, la majorité des pédagogues obtiennent un , . 29 . dIP l orne d enseIgnant.
A

28Ainsi, entre 1920 et 1939, le nombre des écoles augmente de 1747 à 2718 ; le nombre des élèves de 2746 à 7581. D'après Enciu, Nicolae, La population rurale de Bessarabie, ouv. cité, p. 207. 29 D'après Moraru, Anton, Istoria românilor. Basarabia ~i Transnistria (18121993) (L'Histoire des Roumains. La Bessarabie et la Transnistrie (1812-1993)), Chi~inâu, Universul, 1995, p. 228-229. 35

Outre les écoles, divers établissements culturels - universités populaires, foyers culturels, musées du terroir, etc. - sont mis en place dans les villes et les villages de Bessarabie pour assurer une instruction complexe - à la fois scolaire, patriotique et sanitaire - et 3D continue de la population adulte. Malgré les efforts que l'État roumain fait pour redresser le système d'enseignement en Bessarabie, les résultats ne sont pas pourtant à la mesure des attentes. Le recensement de 1930 révèle en Bessarabie l'existence de 62% d'analphabètes. De même, la majorité de la population alphabétisée (58% dans les villes et 87% en milieu rural) n'a suivi que des études primaires. Comme à l'époque tsariste, les paysans locaux représentent le groupe social le moins alphabétisé31. L'analphabétisme de masse s'explique d'abord par la faible assiduité scolaire, remontant à 53% en 1932. Cette proportion est la moins élevée en Bessarabie par rapport aux autres provinces roumaines. Malgré l'amende imposée par les autorités roumaines aux parents des enfants qui ne fréquentent pas l'école, les fils et les filles des paysans s'absentent du programme scolaire en grand nombre32. Comme le sociologue roumain Dimitrie Gusti l'a remarqué, la diminution du nombre des analphabètes en Roumanie (et en Bessarabie) dans les années 1930 est due moins à l'action de l'École qu'à la diminution progressive du poids de la population âgée, presque entièrement analphabète.33 Le plus grave défaut du système d'enseignement roumain en Bessarabie est d'avoir été conçu à la mesure des standards de vie des couches sociales instruites. Il est donc mal adapté aux possibilités (et au manque de possibilités) de la population démunie tant matériellement que culturellement. Ainsi ne fait-il que favoriser une assiduité scolaire
cf Gabrea, Iosif, Mi~carea pedagogicii din România în anii 1930-1940 (Le mouvement pédagogique en Roumanie dans les années 1930-1940), Bucarest, Cartea româneasca, 1940. 31Moraru, Anton, L 'Histoire des Roumains, ouv. cité, p. 210. 32Moraru, Anton, idem, p. 230. Cf aussi Enciu, Nicolae, La population rurale de Bessarabie, ouv. cité, p. 217. 33 Gusti, Dimitrie, «Starea de azi a satului românesc. Întîile concluzii ale cercetârilor întreprinse în 1938 de echipele regale studente~ti" (L'état d'aujourd'hui du village roumain. Les premières conclusions des recherches entreprises en 1938 par les équipes royales d'étudiants), dans !jcoala româneascii (L'Ecole roumaine), Ille année, 1938, n° 10-12, p. 435, cité par Enciu, Nicolae, idem, pp. 219-220. 36
30

socialement différenciée, réduisant les possibilités des enfants issus des couches populaires.

de scolarisation

Les minorités ethniques par rapport à l'intégration nationale et à la situation internationale
Quelques dizaines de kilomètres où s'ébat un cosmopolitisme rural, d'origine séculaire, d'un caractère complètement difjërent de celui des grands ports ou des métropoles. Dans cette parcelle de pays, qui s'appelle d'ailleurs Bessarabie-Bucovine, il y a des villages babyloniens où habitent, dans le cadre restreint de la vie

rurale - et c'est ce qui rend cet endroit si bizarre

-,

des gens de

quatre, cinq peuplades différentes. On y trouve des Ruthènes et des Russes, des Roumains moldaves et des Roumains bucoviniens, des Allemands, des Juifs et des Polonais galiciens, chacun parlant son . 34 propre l d lome. '

Tel est le tableau que l'écrivain et le journaliste roumain Geo Bogza dresse en 1934 de la Bessarabie, du moins pour ce qui est de sa partie rurale. Les villes de Bessarabie ne sont pas, elles non plus, culturellement homogènes. L'intellectuel et l'homme politique roumain d'origine bessarabienne, Stefan Ciobanu, déplore en 1925 le manque de «physionomie ethnographique» des villes de Bessarabie: Créations artificielles du régime russe [tsariste], la grande majorité des villes de Bessarabie sont en complète contradiction avec les villages de leurs alentours. Dans les villes bessarabiennes, vous ne trouverez pas de costumes nationaux pittoresques, quels qu'ils soient, vous n'entendrez pas une langue correcte, sauf seulement celle parlée par les Moldaves des faubourgs et des périphéries, vous ne trouverez ni des traditions ni des coutumes enracinées. La population commerciale et industrielle des villes
bessarabiennes, composée d'un conglomérat de nationalités - JuifS, Arméniens, Grecs, Bulgares, Russes, etc. - n'a aucune physionomie ethnographique précise. 35

Les statistiques démographiques confirment la véracité de ces impressions, aussi subjectives soient-elles. D'après le recensement
34 Bogza, Geo, Basarabia, tara de pamÎnt (Bessarabie, Ara, 1991, p. 44 (la traduction m'appartient). 35 Ciobanu, ~tefan, La Bessarabie, OliVocité, p. 73. 37 terre de glèbe), Bucarest,

de 1930, 56% de la population est représentée par des Roumains, 44% de la population est d'origine ethnique diverse: Russes (12%), Ruthènes / Ukrainiens (11 %), Juifs (7%), Bulgares (6%), Gagaouzes (3,5%), etc. Majoritaire dans les villages (à 60%), le groupe ethnique roumanophone ne représente que 31 % de la population urbaine.36 En revanche, les habitants d'origine juive et russe constituent la population majoritaire des villes de Bessarabie. En 1918, la Roumanie double son territoire et, par là même, le taux de la population roumanophone décroît de 90% avant 1918 à 70% après 1918.37 Selon une idée généralement admise en Roumanie dans l'entre-deux-guerres et qui correspond au discours officiel roumain de l'époque, après 1918 en Roumanie il y aurait deux catégories de minorités ethniques: les « centrifuges» et les « centripètes ». Les « centrifuges» seraient les minorités ethniques qui résistent à l'intégration nationale et qui manifestent des tendances irrédentistes par rapport aux États voisins dont ils ressortissent, comme les Magyars, les Russes ou les Ruthènes, tandis que les minorités « centripètes », en l'occurrence les Juifs ou les Allemands, du fait de l'éloignement géographique et historique de leur patrie d'origine, essaient de s'adapter aux lois et aux traditions de la communauté d'accueil. 38 Habitée par une population russophone assez nombreuse et concentrée dans les centres urbains, la Bessarabie est supposée être une province comportant une proportion élevée d'éléments potentiellement « centrifuges ». Mais comme les localités de Bessarabie sont très souvent hétéroclites du point de vue ethnique, le soupçon des autorités roumaines s'étend en général à toute la population bessarabienne, soit-elle « autochtone» ou « allogène ».39 La situation de la Bessarabie est plus spécifique et en même temps plus difficile par rapport aux autres provinces rattachées à la Roumanie en 1918 : la Transylvanie, le Banat et la Dobroudja. La Bessarabie est la seule province dont l'intégration à la Roumanie

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À noter que, d'après le même recensement, la population rurale constitue 87%

de la population générale de Bessarabie. D'après Enciu, Nicolae, La population rurale de Bessarabie, ouv. cité, p. 148-149. 37 Cf King, Charles, Les Moldaves, ouv. cité, p. 36. 38 Cette conception est exprimée et analysée notamment par le savant encyclopédiste roumain Simian Mehedinti. D'après Enciu, Nicolae, La population rurale de Bessarabie, ouv. cité, p. 146. 39 Cf Livezeanu, Irina, Culture et nationalisme, ouv. cité, p. 148. 38

n'est reconnue par les États européens que tardivement. Certains États importants du monde, comme les États-Unis ou le Japon, ne donnent pas leur accord. La Russie soviétique, pays qui se considère comme l'héritier légitime de cette région, exprime un refus tranchant et irrévocable. La Bessarabie est enfin le territoire où les manifestations irrédentistes, soutenues par les services secrets soviétiques, sont les plus fortes. Un nombre important de ressortissants slaves et juifs, dont une bonne partie sont des réfugiés récents de l'Union soviétique, manifeste souvent leur mécontentement à l'égard des mesures prises par le gouvernement roumain pour intégrer la province. Les réformes instaurées par le régime roumain divisent la société de la province. Une partie de celle-ci se montre favorable aux actions lancées par le gouvernement roumain, une autre partie affirme son insatisfaction à leur égard. Enfin, une majorité silencieuse de la société bessarabienne s'y conforme en cherchant d'en tirer le maximum de bénéfices. Dans les périodes de crises économiques et politiques, dont la plus grave commence en Roumanie au début des années 1930 lors de la Grande dépression, les segments les plus décidés de la société par rapport à l'intégration nationale, à savoir les favorables et les récalcitrants, renforcent progressivement leur position et leurs manifestations. Vers le milieu des années 1930, le danger de dérapage de la société bessarabienne vers l'extrême droite ou vers l'extrême gauche est de plus en plus aigu. En même temps, sous l'effet de la présence des fonctionnaires roumains perçus comme « étrangers », et qui dans beaucoup de cas se comportent comme tels, une identité régionale prend des contours de plus en plus saisissables. Une identité bessarabienne se cristallise, avec des particularités propres aux différents groupes de la société, chez les « autochtones» comme chez les « allogènes », dans les couches instruites et au sein des illettrés, processus identitaire dans lequel le «fonctionnaire roumain» joue un rôle catalyseur.

Effets et effets pervers d'une modernisation inachevée En rattachant la Bessarabie en 1918, l'État roumain assume une mission difficile et quelque peu ingrate. Il s'agit d'arracher la province à la pénurie et à l'analphabétisme et de l'orienter dans le
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sens de la modernisation. Des réformes urgentes sont mises en place immédiatement à tous les niveaux. Mais leurs effets tardent à se faire sentir. De toute façon, elles ne sont pas censées agir à court terme. La crise économique mondiale du début des années 1930 entraîne la faillite de la majorité des entreprises petites et moyennes, compromettant par-là aux yeux des Bessarabiens l'espoir de prospérité lié à la réforme agraire et aux autres réformes économiques lancées par l'Administration roumaine après 1918. D'autre part, au lieu de devenir « le grenier du pays» comme elle le promettait au début, la province ne cesse d'engloutir des crédits, sans résultats notables. Les investissements alloués par l'État et les entreprises privées roumaines ne suffisent pas à enclencher un développement rapide de l'économie de la province. Les investisseurs, comme les forces de l'ordre, se sentent menacés par la proximité de cet ennemi de l'Est qu'est la Russie bolchevique. Le déficit des investissements et l'instabilité politique nuisent à l'application efficace des réformes. La mission modernisatrice assumée par l'État roumain en Bessarabie est partiellement discréditée, de surcroît, par la cohorte des gendarmes, précepteurs, notaires, juges, directeurs d'écoles et autres fonctionnaires en charge de sa mise en œuvre.40 Ils ont une mauvaise compréhension de la situation locale et témoignent souvent du mépris envers la population simple de la province. Par méfiance à l'égard de présumés agents bolcheviques, mais aussi à cause du déficit évident de cadres «autochtones », ces «missionnaires de la civilisation» sont recrutés exclusivement dans l'Ancien royaume. D'ailleurs, leur sélection se fait sur le mode négatif: ceux qui commettent un manquement quelconque ou n'atteignent pas le niveau nécessaire de professionnalisme dans le « Royaume» sont envoyés en Bessarabie. Sans contester les réalisations - nombreuses et importantes apportées par l'Administration roumaine en Bessarabie pendant l' entre-deux-guerres, il est important aussi de comprendre le double registre dans lequel s'inscrivent ces interventions modernisatrices. Plus les réformes sont accélérées, plus elles exigent l'exercice de la contrainte, ainsi que des sacrifices

40

Cf Durandin, Catherine, Is/aria românilor (L'Histoire des Roumains), la~i,
ouv. cité,

Institutu1 European, p. 192. Sadoveanu, Mihai1, Routes bessarabiennes, p.73.

40

supportés par la population supposée en être, à long terme, la bénéficiaire. Les carences et les effets pervers du processus de modernisation développé en Bessarabie sur l'initiative des autorités roumaines disposent ainsi à l'éclosion dans cette province d'un régionalisme de plus en plus généralisé au sein de classes et de groupes sociaux divers et, du même coup, accorde une certaine crédibilité aux slogans véhiculés par la propagande communiste à des fins irrédentistes. Les foyers provinciaux de la culture nationale

Immédiatement après le rattachement de la Bessarabie à la Roumanie, le Ministère roumain de l'Instruction publique, aidé par l'Armée nationale, met en place un réseau d'institutions culturelles et d'enseignement afin d'éveiller la « renaissance nationale» de la province, action supposant à la fois instruction et acculturation de la population locale aux standards culturels du reste du pays.41 42 lancé du haut vers le Mais ce projet de « révolution culturelle» bas est souvent accueilli avec réserve par la population civile de la province, surtout par les paysans et les minorités ethniques, dans la mesure où celui-ci est soupçonné remettre en cause leur mode de vie propre avec ses valeurs et traditions séculaires. Le soupçon est réciproque: dans le langage des gendarmes et des fonctionnaires roumains, « Bessarabien » devient presque synonyme de « frondeur» ou « bolchevique ». La « roumanisation » est pourtant lancée et avec elle une partie de la société se voit mobilisée; l'autre partie choisit entre loyauté et conformation passive. L'édition après 1918 d'une multitude de journaux en langue roumaine (12 quotidiens et 9 hebdomadaires, entre 1917 et 1930) et en russe (36 quotidiens et 4 hebdomadaires, dans la même période) 43 est le signe de l'effervescence culturelle et politique de
41

L'historien roumain A1exandru Baldur qualifiait à cette époque le processus pédagogique et culturel développé en Bessarabie après 1918 de «véritable révolution culturelle », dans Baldur, Alexandru, /storia Basarabiei (L'Histoire de la Bessarabie), Bucarest, 1992, p. 508. 43 D'après Moraru, Anton, L 'Histoire des Roumains. ouv. cité, pp. 240-246. D'autres sources donnent un tableau plus sombre. Ainsi, selon le pédagogue roumain Onisifor Ghibu (Ardealul în Basarabia. 0 pagina de istorie contimporana, Cluj, 1928), en 1928 seulement 4 % de la presse quotidienne en 41

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CI Durandin, Catherine,/storia românilor,ouv. cité, p. 192.

la province et d'une démocratisation considérable de sa société. Financés par des partis politiques - gouvernementaux ou d'opposition - ou par diverses associations culturelles, la presse bessarabienne est pourtant menacée à tout moment de faire faillite, en absence d'un public local suffisamment nombreux et actif. Les journaux semblent être préoccupés davantage d'éduquer ou d'influencer le public par un certain message idéologique que de se mettre à l'écoute des intérêts concrets de ce dernier. La diversité apparente de la presse dans les années 1920 en Bessarabie cache . ., . 44 pourtant une commumcatIOn a sens umque. La crise économique de 1930 impose brutalement les lois du marché sur une question considérée jusqu'alors comme exclusivement politique. Aucun des 12 quotidiens de langue roumaine ne résiste à la Grande crise. Parmi les 36 quotidiens russophones, cinq seulement survivent. La précarité de la presse roumaine en Bessarabie dans les années 1920 s'explique par l'absence d'une tradition locale du journalisme libre et par l'insuffisance du lectorat instruit. Les premiers journaux en langue roumaine apparaissent, sporadiquement, à Chisinau (la capitale de la province) seulement après la révolution russe de 1905. Il n'en est pas de même pour la presse russophone. Celle-ci a déjà en Bessarabie une expérience de plus d'un demi-siècle. Aussi est-elle soutenue par un lectorat urbain assez nombreux, instruit dans les écoles de l'ancien régime. Malgré les politiques linguistiques qui réduisent fortement l'usage de la langue russe dans la sphère publique, la presse et la culture russophones bénéficient pendant l'entre-deux-guerres d'une liberté suffisante pour s'épanouir. La révolution de 1917 et la guerre civile en Russie et en Ukraine apportent en Bessarabie un nombre croissant de réfugiés, la plupart de ceux-ci étant des personnes défavorisées par le régime bolchevique. Cette diaspora russophone mène dans les villes de l'ancienne province de l'Empire tsariste une vie culturelle riche et active. Plus nombreuse et plus populaire que la presse roumanophone, la presse de langue russe crée à Chisinau, aux yeux des visiteurs occasionnels, l'atmosphère d'une ville de Russie.
Bessarabie était en langue roumaine. Cf Livezeanu, Irina, Culture et nationalisme, ouv. cité, p. 149. 44 Cf Burlacu, Alexandru, préface à l'anthologie Scriitori de la Viala Basarabiei (Écrivains de Viala Basarabiei), dirigée par Burlacu, Alexandru et Ciobanu, Alina, Chi~inau, Hyperion, 1990, p. 5. 42

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