Niaouli

De
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Cette réédition du pamphlet de Michel Noirot, alias A. Stievenard, offre une description sans complaisance du petit monde colonial des années 30, notamment les habitants de la Nouvelle Calédonie à l'exception des kanaks. L'essai de Bernard Capecchi qui l'accompagne, après une analyse rigoureuse, met en relief les permanences et les évolutions de la société néo-calédonienne.
Publié le : mardi 1 janvier 2008
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EAN13 : 9782296185098
Nombre de pages : 208
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COLLECTION
«

FAC-SIMILÉS OCÉANIENS»

NIAOULI
... La Plaie
Calédonienne
par

MICHEL NOROIT
DOCTEUR EN DROIT LAURÉAT DE L'UNIVERSITÉ

Édition commentée et annotée par Bernard CAPECCHI Professeur honoraire de l'École Normale Docteur en Géographie

L'HARMATTAN

« Fac-similés océaniens»

Collection dirigée par Frédéric Angleviel, professeur des universités en histoire.

ette collection a pour objectif de mettre à la disposition du public des publications épuisées, voire oubliées. Certains de ces livres ou de ces recollements d'articles ont fait date à leur époque et ont marqué, volontairement ou inconsciemment, nombre d'études ultérieures. D'autres ouvrages dignes de réédition en raison de leur valeur documentaire sont passés inaperçus du fait de leur publication confidentielle ou de leur faible valeur littéraire selon les normes du dix-neuvième siècle. Ces rééditions ont donc un intérêt patrimonial et une véritable valeur informative. Et comme l'annonçait le programme du dernier festival du Pacifique du millénaire précédent, les paroles d'hier sont indispensables pour comprendre les paroles d'aujourd'hui et pour construire les paroles de demain.

C

Déjà paru
2001. 2002. 2002. 2003. Vieillard E. et Deplanche E. : Essai sur la Nouvelle-Calédonie, 1863. De Varigny C. : Quatorze ans aux îles Sandwich, 1874. Garnier]. : Océanie, les îles des Pins, Loyalty et 1àhiti, 1871. A.P.E (extraits) : Wallis et Futuna. Aux temps premiers de la mission (1841-1862). 2005. Lady Barker: Une femme du monde à la Nouvelle-Zélande, 1886. 2006. Rau E. : Institutions et coutumes canaques, 1944. 2007. Rau E. : La vie juridique des indigènes des îles Wallis, 1935.

À paraître
Garnier]. : Nouvelle-Calédonie (côte orientale), 1871. Marin A.: En Océanie, 1888. Perron d'Arc H. :Aventures d'un voyageur en Australie, 1875. Lemire Ch. : Voyage à pied en Nouvelle-Calédonie, 1884.

Caillot E. : Les Polynésiens orientaux au contactde la civilisation, 1909.

... La

Niaouli
Plaie Calédonienne

...

COMMENTAIRES
Par Bernard
Proftsseur

CAPECCHI

honoraire de l'École Normale

Docteur en Géographie Chevalier des palmes académiques Compagnon de Melvin Jones

GHROC
Groupe de recherches en histoire océanienne contemporaine Sous la direction de Frédéric Angleviel, Professeur des Universités.

Couverture:

Michel Noroit vu par Rig.

Collection « Fac-similés océaniens» dirigée par F. Angleviel @ L'Harmattan, 2007 ISBN: 978-2-296-04387-9 EAN:9782296043879

L'ouvrage polémique d'un auteur malheureux!
Lorsque le GRHOC nous a proposé d'assurer les commentaires

de l'ouvrage de Michel Noroit aliasA. Stievenard « Niaouli... La
Plaie Calédonienne...
»

(avec conservation

des majuscules du texte),

nous avons émis une double réserve. En premier lieu, cet ouvrage est notoirement injurieux pour les Néo-Calédoniens si bien que l'on se pose légitimement la question, à savoir si l'on peut entreprendre la rédaction des commentaires à propos d'un livre qui ne mérite, a priori, que l'oubli. En second lieu, nous ne savons rien de l'auteur sinon son véritable nom que nous avons découvert en page de garde dédicacée. Nous nous sommes mis cependant à la besogne car il apparaissait que c'était peut-être le moyen de faire le point sur une période de l'histoire de la Nouvelle-Calédonie que beaucoup de gens ignorent et de montrer les mécanismes d'élaboration d'un consternant jugement des faits par une personne étrangère à laNouvelle-Calédonie ne faisant que transiter dans le pays. En outre, cela nous a permis d'examiner certains mécanismes de la pensée française de l'époque, ce qui nous a conduit, par contrecoup, à anticiper et à expliquer quelques causes inhérentes à la tragédie qui s'est déroulée en Métropole de 1940 à 1944.

I

- L'ouvrage
classique

Une morphologie

Le livre se présente sous un format 14 x 22 comportant 96 pages dont seules 90 sont imprimées plus une page consacrée au sommaire qualifié par l'auteur, de« repaire ». 14 pages hors texte, d'un papier de qualité supérieure et glacée s'intercalent dans l'ensemble, présentant des photographies prises par l'auteur augmenté d'un portrait de Michel Noroit alias A. Stievenard dessiné par un certain Rig.

Vil

La couverture est constituée d'un papier renforcé. La première de couverture affiche le titre de l'ouvrage en caractères d'imprimerie rouge et noir, le pseudo-nom et les qualités de l'auteur, le nom et l'adresse de l'éditeur, l'année de l'édition (1932) et des informations concernant les photographies et les gravures contenues. La quatrième de couverture exhibe un casque colonial qui nous informe sur la nature du contenu. Ceci renforce la page interne de présentation où il est écrit: « Être colonial, ou ne pas l'être. » Le titre, par sa présentation est provocateur: « Niaouli » est écrit en grosses et grasses lettres rouges attirant le regard du lecteur. Il est suivi, à la ligne du dessous, par quatre points (et non trois, comme le voudrait l'usage) puis d'un sous-titre, en caractère mineur,« La Plaie Calédonienne » (avec deux fautes de majuscules). Manifestement, une volonté de provocation se fait jour, renforcée par l'emploi intempestif de majuscules, dont l'utilisation indue s'étalera à profusion tout au long de l'ouvrage.

Sur la tranche du livre consulté, issu d'un « chinage », on lit
aisément le nom de l'auteur, le titre simplifié:
« Niaouli » et le prix de l'ouvrage: 12 francs. C'est un prix abordable pour l'époque car, par analogie, l'auteur nous vante les avantages du prix néo-calédonien « de la bouteille de Pernod à treize francs... » (page 59). Toutes proportions

gardées, les équivalences sont restées les mêmes. Dans le commerce en 2007, une bouteille de Pernod vaut 1 805 F XPF dans une grande surface et 2 495 F XPF dans une épicerie de quartier, sensiblement le même prix qu'un ouvrage de format et impression similaires à
«

Niaouli ». De plus, aussi bizarre que cela puisse paraître, le coût des
«

télécommunications est toujours très élevé tant en 1932 qu'en 2007.
Monsieur B. déclare, dans un dialogue avec l'auteur: .. .le câbledont
le prix eSt excessif, puisqu'il coûte avec la Métropole de 17 à 18 francs le mot

au tarif ordinaire. »(page 67). Or, de nos jours, le problème est resté le même avec le coût prohibitif du branchement et d'utilisation Internet à haut débit (plus de 40 000 F XPF/mois, au-delà de 500 Kb/s) ! Un bandeau nous informe que cet opuscule est « dédiéaux Coloniaux» (avec une majuscule, ce dont l'auteur n'est pas avare) et

Vlll

«

aux Jeunes Français» (sic). Un rappel, en caractères minorés, nous

renseigne sur la présence de 51 photographies originales. Enfin, au bas de la page 4, il nous est indiqué qu'il a été tiré douze exemplaires de l'ouvrage, hors commerce, sur papier Navarre de Voiron et 2 000 exemplaires sur papier Vergé Navarre. Ce sont des qualités de papier qui ne sont plus guère utilisées de nos jours.

Des articulations déséquilibrées
Une introduction d'une page, datée du 1erfévrier 1932 débute l'ouvrage faisant suite à un portrait à la plume sèche de l'auteur par Rig. On a l'impression que le commissaire Maigret vous délivre un message tant la ressemblance est frappante entre le personnage de Georges Simenon et celui de A. Stievenard alias Michel Noroit (la pipe, peut-être ?). Vient ensuite un préambule de deux pages suivi d'un premier chapitre de 25 pages intitulé «Les caractères du pays et l'activité des hommes ». Ce chapitre est divisé en cinq parties: une longue considération générale de quatre pages, les affaires, le climat, Nouméa et l'ombre du Bagne (avec une majuscule). La France en Calédonie représente le chapitre le plus long du livre avec 35 pages divisées en huit parties: une nouvelle et longue exposition de sept pages, laJustice, la liberté individuelle, la Magistrature, l'Hôpital, l'Enseignement, quelques exceptions et le Mirage de la Roulette (les majuscules ont été conservées telles qu'elles apparaissent dans le texte). Un troisième chapitre, long de quinze pages, décrit «les races» : Canaques, Jaunes, le Métissage et les Arabes. Àce sujet, nous prévenons le lecteur que nous conserverons le qualificatif« d'Arabes» aux hommes déportés d'Afrique du Nord en Nouvelle-Calédonie de 1867 à 1869 puis en 1872. En fait, il s'agit essentiellement de fidèles Kabyles du bachaga Bou Mezrag El Mokrani révoltés contre l'autorité coloniale, soit avant, soit après les défaites françaises de 1870 et 1871. Des cours martiales expéditives ont prononcé les sentences de déportation. El Mokrani et ses féodaux s'installeront au col de Boghen tandis que ses sujets occuperont la vallée de Nessadiou, ce qui a laissé

IX

des traces de distinction sociale jusqu'à une époque récente (ceux d'en haut et ceux d'en bas.. .). Enfin, un dernier chapitre de deux pages clôt la narration. Son

titre est morbide: « lequatrièmekilomètre» puisqu'il s'agit du quartier où se trouve le premier grand cimetière de Nouméa! À première vue, la structure de l'ouvrage apparaît déséquilibrée.
Une dédicace révélatrice L'ouvrage en notre possession est dédicacé par l'auteur. C'est grâce à cette dédicace que nous connaissons son véritable nom: A. Stievenard, un nom à consonance flamande. C'est d'ailleurs à Lille,

sur la bordure de la Flandre, que l'auteur paraphe son livre, « lejour
de la Saint-Nicolas 1932» soit le 6 décembre 1932. Cela nous indique que le manuscrit a été remis après le 1erfévrier 1932 et que la signature de la dédicace s'opère dix mois plus tard, ce qui constitue un long délai d'édition. L'auteur a-t-il manqué de fonds pour publier à son compte? L'éditeur, s'il a pris les frais d'édition à sa charge, aura-t-il attendu un « trou» dans sa production afin d'y glisser le présent ouvrage? Enfin, publier une telle œuvre à 2 000 exemplaires représentait un pari risqué à moins qu'il n'existât, à cette époque, un public prêt à consommer ce genre de littérature.

L'exemplaire offert à un certain Maurice Carton « mon bon
camarade Gah'hiss », est qualifié d'une manière très contradictoire par A. Stievenard. C'est d'abord «un modeste ouvrage », puis cela

devient également

«

un monstre né de mon médiocretalent et de ma

sincérité accouplés». Une première problématique s'ouvre ainsi avec cette dédicace : l'auteur est-il franchement conscient de la monstruosité de certains de ses propos, ou bien sent-il confusément et d'une manière inconsciente, que son œuvre manque de cohérence, de méthode et de rigueur? La signature nous donne d'autres indications sur le caractère du personnage. Elle débute d'une manière lisible et affirmée. On sent

l'homme cultivé, puis les lettres commencent à s'effilocher, le « n » est déjà dur à lire puis après le « a » l'écriture se perd en circonvolutions x

dénotant une pulsion de panache mais un manque certain de volonté d'approfondir les choses. Par sa signature, A. Stievenard se présente comme un homme brillant et cultivé mais terriblement superficiel. Cela nous fait craindre le pire.

Un genre mal défini Comment définir le genre de l'ouvrage? L'auteur le baptise son «journal» (page 8) qu'il ouvre sincèrement si l'on en croit sa dédicace. Or, un journal doit obligatoirement s'articuler en fonction de la scansion plus ou moins régulière de dates, ce qui n'est absolument pas Ie cas! Ce n'est pas non plus une confession car l'auteur ne s'accuse

d'aucune faute. Bien au contraire, il se pose en victime: « Trèsvite
l'étranger doute qu'on puisse, dans ce milieu innommable, conserver sa dignité

d'homme» (page 26). Il n'hésite d'ailleurs pas à victimiser l'ensemble des habitants de la Nouvelle-Calédonie ou tout du moins de Nouméa: «Nouméa a son caractère sui generis: personne ny est considéré» (en gras dans le texte, page 30). Ensuite, faut-il franchement parler d'un témoignage personnel ou de témoignages rapportés? Bien que l'auteur le revendique
d'entrée de jeu: «Je me propose, au contraire, de vous faire jeter un coup d'œil en Calédonie où j'ai été amené par des circonstances indépendantes de

ma volonté» (page 8), il utilise souvent l'usage de l'apostrophe par l'intermédiaire d'un auto-dialogue avec un renvoi à la ligne et tiret:
... »(page 8). Nous avons compté quatorze fois l'utilisation de ce procédé dont nous n'avons reproduit que le premier. Pour renforcer cette volonté de témoignage, il n'hésite pas à utiliser le dialogue avec un tiers, que ce soit avec Madame T. (pages 47 à 49), Monsieur B. (pages 58 à 65 puis 68 à 69), ou avec Marie, sa femme de chambre (pages 81 et 82). Toutefois, le lecteur ne peut se laisser abuser par l'authenticité de ces témoignages. Ce n'est pas la concierge du palais de justice qui lira les lignes de Michel Noroit. Quant à Monsieur B., il meurt à la fin de l'ouvrage, il est donc facile de lui octroyer la paternité des
« - Pourquoi pas à la Lune?

xi

dialogues. Enfin, Marie, la femme de chambre, « une grande Java,
merveilleusement taillée, à face de guenon» (page 81) devient un bon prétexte pour créer des dialogues grotesques et affligeants n'amusant que l'auteur. Ce dernier le sait si bien qu'il se sent obligé de manifester sa bonne foi par un renvoi explicatif (renvoi 1, page 43) qui ne convainc personne. Tout au long du texte il ne manque pas d'ailleurs de renouveler ces professions de bonne foi: «Je veux vous mettre en garde et vous prier de ne point rire légèrement de la Justice Française en Calédonie» (en conservant les majuscules du texte, page 51) Enfin, on ne peut guère qualifier ces lignes de pamphlet. Un pamphlet demeure un petit écrit au ton polémique, violent et agressif au service d'un combat où l'ironie et la satire tournent en dérision les destinataires visés. Si l'opuscule d'A. Stievenard répond bien à la première partie de la définition, il n'en transparaît rien de la seconde:
«

Je n

vaudrait-il pas mieux parler d'un brûlot vengeur, souvent fastidieux et qui montre, à l'évidence, combien l'auteur s'est senti malheureux en Nouvelle-Calédonie?
Un texte brouillon

'y

ajouterai cependant aucune fantaisie quant au fond»

(page 8). Ne

Les 90 pages de « Niaou/i » nous délivrent un texte brouillon et sans grande cohérence. Écrit à la première personne du singulier, l'ouvrage dédié aux« Coloniaux et auxJeunes Français », s'adresse aux Français en les apostrophant: « Vousvous indignez contre moi parce que - dérogeant la règle - j'ai le courage de planter lefir rouge dans la plaie? Je vous fais voir (mais quelle témérité!) une coloniefrançaise telle qu'elle est, et non telle que vous voudriez qu'elle soit» (les parties grasses du texte, page 52, ont été conservées). Il franchit même souvent la limite de l'insulte faite au lecteur: «Mais qu'importe après tout queje
vous montre cette colonie différente puisque de ce qu'elle vous paraissait vous n'en croirez
»

être autour rien, votre

du Lac Daumesnil,

de toutes façons

atavisme de terrien sédentaire s'y opposant!

(page 52).

En fait, l'auteur s'insurge contre la réalité coloniale sans chercher, pour autant, une explication rationnelle. Les colons de Nouvelle-

XlI

Calédonie sont des rapaces vivant au crochet de la Métropole:
France qu'ils méprisent,

«

Il

n'y a pas lieu de le celer: ils ont surtout songé à vivre au crochet de cette
de se nourrir sur son épargne, sur son Trésor pour

alimenter leurs affaires et boucher les multiples trous dans lesfinances et l'économie locales leur méconnaissance absolue des intérêts généraux - et aussi, la malhonnêteté ftncière de beaucoup d'entre eux» (page 36, avec conservation des majuscules du texte). Quant aux Français, ce qu'ils veulent bien connaître de leurs colonies, c'est ce qu'on leur montre à l'Exposition coloniale de 1931 qui se tient à la porte de Vincennes sur les rives du lac Daumesnil, ce qu'on leur apprend à l'école et ce qu'on leur en dit dans la presse. A. Stievenard se sent trahi parce qu'il a cru à la propagande coloniale née de l'application du programme de Jules Ferry: civiliser les races inférieures. Il est meurtri du fait que, magistrat, il n'ait pas reçu à Nouméa toute la considération à laquelle il aspirait: le juge portant la justice aux civilisés inférieurs qui lui doivent, en juste retour de sa mansuétude, vénération (sic). Il ressent avec morgue, qu'en France, tout le monde se moque comme une guigne de ce qui se passe outre-mer, dans l'empire colonial. Ce n'est pas pour autant qu'il analyse les conséquences du pacte colonial, de l'utilisation des colonisés comme chair à canon, etc. Il reste ce qu'il est: un petit bourgeois qui ressent du vague à l'âme! À partir de ces considérations, la rédaction de l'ouvrage s'éclaire: l'idéologie petite-bourgeoise, c'est surtout de ne point en avoir. Il faut penser bien, comme il faut, c'est-à-dire comme le fait le voisin notable, le chef d'administration autoritaire mais bienveillant, le riche commerçant bien astucieux, J'opulent entrepreneur généreux avec les pauvres, etc. Toutes ces personnes considérées sont relayées par la rumeur publique et, dans une moindre mesure à cette époque, par la presse «bien pensante ». Voilà pourquoi «Niaouli» est structurellement déséquilibré: pas de constructions qui pourraient faire croire à une quelconque idéologie, d'où ces chapitres qui se perdent en longues et inutiles digressions. Par contre, il pourrait suivre une méthode littéraire, historique, géographique, etc. ; il n'en

XlU

fait rien. Nous verrons plus loin le brouet informe de la description de la Nouvelle-Calédonie. Sans la rigueur qui convient à celui qui veut dénoncer de quelconques excès, il part avec hargne dans toutes les directions et, à coup sûr, il se perd corps et âme. Cet égarement permanent se traduit par de longues et ennuyeuses élucubrations où l'on saute du coq à l'âne. Quand il énonce une proposition simple, son style est alerte et l'orthographe relativement acceptable. Dès qu'il part dans ses navrantes divagations, le style devient lourd et rébarbatif si bien que l'orthographe s'en ressent jusqu'à l'excès (les « cancrelas » de la page 19, entre autres). Sans revenir sur l'emploi exagérément excessif des majuscules, il n'en n'accorde pas aux« blancs» !Tous les peuples ou plus exactement toutes les races telles qu'il les dénomme et décrit confusément et

odieusement, reçoivent pourtant une majuscule: « Ils sont là, côteà
côte, des Canaques, des Métis, des Tonkinois, desJavanais, desJaponais et des blancs» (page 43). Commet-il une faute d'usage ou bien affiche-t-il du dédain pour ceux qui ne l'ont pas considéré car il estime que les Néo-Calédoniens sont tous issus du bagne «cet ignoble creuset où
l'individu ne pouvait se complaire que dans la délation, la basse flatterie et

la fanfaronnade» (page 31) ? On peut s'interroger car lorsqu'il écrit le mot « Métropolitain », il l'habille toujours d'une majuscule même quand ce vocable possède une valeur qualificative! En outre, l'auteur est mal desservi par les nombreuses fautes de typographie. Ce doit être le résultat d'un tirage économique où l'intervention d'un correcteur de presse devenait trop onéreuse.

II -

L'auteur

Sa vie
Nous ne savons rien de la vie, de l'œuvre et de la carrière professionnelle d'A. Stievenard. Toutes nos recherches auprès des autorités officielles se sont soldées par un échec Les archives du Ministère de la Justice sont restées muettes: le dossier du magistrat XlV

aurait disparu pendant la Seconde Guerre mondiale ou aurait été transféré au CAOM (Centre des archives d'outre-mer) d'Aix-enProvence. Le CAOM, de son côté, ne semble pas connaître de traces de ce fonctionnaire mais tous les cartons susceptibles d'en comporter n'ont pas été explorés, faute de moyens et de temps. Un séjour très bref en Nouvelle- Calédonie La seule trace officielle que l'on possède de A. Stievenard, reste sa nomination en Nouvelle-Calédonie. Le Journal officielde la colonie, du 14 février 1931,page 115,nous indique ce qui suit: - M. Stievenard, nommé par arrêté ministériel du 27 juillet 1930, attaché au Parquet du Procureur Général de la Nouvelle-Calédonie prend les fonctions dont il est titulaire à compter du jour de son débarquement. Normalement, compte-tenu des délais de transport maritime (six semaines), le magistrat a dû débarquer à Nouméa fin septembre 1930,début octobre 1930.Son introduction signée du 1erfévrier 1932 nous indique qu'il a quitté la Nouvelle-Calédonie, au plus tard, au début du deuxième trimestre 1931puisque la photographie « Retouren
Europe» est datée de juillet 1931.Il a donc séjourné neuf à dix mois dans la colonie, ce qui est surprenant pour un fonctionnaire métropolitain détaché. Les séjours administratifs, eu égard à la longueur du voyage (six semaines), étaient de trois ans à cette époque. Ils ont été récemment ramenés à deux ans, voyages aller et retour compris. Dès lors, comment peut-il se permettre de juger si hargneusement la Nouvelle-Calédonie et d'en faire un livre bien qu'il ne la connaisse que si peu. En dehors de Nouméa et de Bourail, il n'a rien vu ! Pendant sa période de résidence dans l'archipel, il semblerait, en fonction de ce qu'il narre et des photographies prises, qu'il ait séjourné au Grand Hôtel de la rade à Nouméa. D'après Paul Rival, notre très ancien collègue qui a examiné les clichés, cet établissement était plus connu sous les appellations d'hôtel de la gare et surtout d'hôtel du Pacifique. De nos jours, tout le complexe comprenant

xv

l'ancienne gare, l'hôtel et ses magnifiques jardins a été restructuré et abrite désormais un établissement de vente de pièces détachées pour véhicules légers et industriels ainsi qu'un magasin de location de matériel de chantier.

Le cliché « On commandel'apéritif! », montre la magnifique
barrière en fer forgé qui séparait l'hôtel de la rue Georges Clémence au et de la rue Boulanger. Le long de cette barrière poussait de magnifiques palmiers royaux dont on voit un tronc sur la photographie. D'après notre informateur, les jardins étaient magnifiques, ce que confirme le

cliché « Leparcdel'hôtel». En plus, toujours selon les mêmes sources, la table y était réputée pour la qualité de sa cuisine si bien que le
«

tout Nouméa» s'y rencontrait. En particulier, lesfrancs-maçonsy

déjeunaient avant de se réunir dans leur loge située à l'emplacement de l'actuel bâtiment de la Fédération des œuvres laïques (FOL). À la fin du déjeuner, un drapeau noir et blanc était hissé près du sémaphore. C'était le signal, pour les francs-maçons attablés, de se rendre à leur lieu de réunion. En septembre 1940, le gouverneur Sautot réside dans cet hôtel. Il était envoyé de Londres par le comité de la France libre du général de Gaulle pour prendre en charge les destinées de la colonie. Devant les atermoiements des autorités officielles, les Broussards vinrent protester à Nouméa en convergeant devant cet hôtel. Suite à ces manifestations, le gouverneur Sautot prit le commandement de la colonie qui se ralliait ainsi, le 19 septembre 1940, à la France libre ainsi qu'aux alliés du Commonwealth britannique. En mars 1942, l'hôtel sera réquisitionné par l'armée américaine pour héberger l'état-major de la « Popy force », armée de défense de l'archipel néo-calédonien

contre l'invasion nipponne. Il ne reprendra plus jamais ses anciennes fonctions après la guerre et sera partiellement démoli. Le cliché de «Madame B. » et celui d'un «Bébé javanais» montrent la cour intérieure de l'hôtel avec ses beaux bâtiments en pierres de taille, ses escaliers majestueux, ses vérandas ourlées de briques, son toit débordant, ses magnifiques et imposants pots de fleurs et ses décorations. Sur le cliché «Marie », on peut voir l'intérieur XVI

d'une véranda et le cliché « B. .. .peu avant sa mort» nous montre un coin de chambre. Enfin, les clichés « L'indispensable moustiquaire» et
« Ma table de travail en Calédonie» nous renseignent sur la qualité de l'ameublement: lit en fer forgé à baldaquin, fauteuils confortables, chaises modernes, napperon dentelé de la table de travail, etc. L'établissement était cossu et aéré si bien qu'A. Stievenard disposait d'un cadre de vie tout à fait en rapport avec la condition qu'il estimait être la sienne. Ce n'est donc pas un problème de logement qui l'a rendu malheureux, problème souvent récurrent des fonctionnaires métropolitains. Il faut donc s'interroger sur la brièveté du séjour de l'auteur en Nouvelle-Calédonie. Une convergence d'indices nous permettent d'échafauder une hypothèse: les mésaventures du magistrat «surnommé « Fiji », ne seraient autres que celles d'A. Stievenard. Examinons le faisceau de présomptions qui nous a conduit à envisager cette supposition: - d'entrée de jeu, l'auteur nous indique qu'il a été conduit en

Nouvelle-Calédonie « ...par des circonstancesindépendantesde ma
volonté» (page 8) ;
magistrat« Fifi » est venu« .. .en qualité d'Attaché au Parquet... » pour des raisons liées à ses qualités professionnelles: « .. .on [le]disait avoir pratiqué les affaires judiciaires pendant sept à huit ans, dont plus de deux années comme avocat - au surplus Docteur en Droit, Lauréat de l'Université et reçu premier à l'Examen proftssionnel à Paris ». Or, si l'on examine bien la couverture de l'ouvrage, que constate-t-on ? Le pseudo Michel Noroit se présente comme Docteur en droit et Lauréat de l'Université! Quant à l'auteur, il a été nommé, par arrêté ministériel du 27 juillet 1930, attaché au Parquet du Procureur Général de la Nouvelle-Calédonietout comme « Fifi » ; - dans la note 1 de renvoi, au bas de la page 47, l'auteur explique que le magistrat est surnommé « Fifi », « .. .parceque (ficelé)au Parquet autrement dit mis dans l'impossibilité de rien faire ». Or, dans sa présentation de la Nouvelle-Calédonie, A. Stievenard nous indique, entre autres, qu'il a fait beaucoup de motos et qu'il est allé à Bourail. -le XVII

Ces indications sont confortées par de nombreuses photos qui ont été prises par lui-même, représentant la nature néo-calédonienne, une tournée administrative aux Nouvelles-Hébrides etc. Il fallait au pseudo Michel Noroit beaucoup de temps libre pour accomplir toutes ces sorties! En conséquence, il est permis d'envisager que l'auteur ait pu bénéficier d'un beau placard doré! Mais alors, quelle est la cause de cette situation? Nous y reviendrons lors de notre conclusion; -le départ mouvementé de« Fifi »retenu« .. .ainsi prisonnier dans l'Île, avec une suprême désinvolture, comme on l'aurait fait avec un individu

sous mandat... » (page 50, avec conservation de la majuscule), se
fit « Sans attendre le passage du navire régulier il quitta la Calédonie, quelques jours plus tard sur un tout petit bateau. Il vogua vers d'autres
cieux parmi un équipage moitié canaque, moitié javanais qui lui fit oublier

les insultes d'un Commandant Français» (page 51, en conservant les majuscules). Or, il se trouve qu'à la fin de l'ouvrage une photographie nous montre un petit caboteur. Elle est légendée: «Départ de Calédonie à bord du Saint-Joseph ». D'après notre informateur, Paul

Rival, ce navire appartenait à la société du « Tour de côtes» qui
desservait l'archipel néo-calédonien et, fait plus rare, celui de Vanuatu (ex-Nouvelles-Hébrides). Troublante coïncidence; - dans le renvoi 1 en bas de la page 49, l'auteur nous informe que
«

Fifi » possède son dossier administratif et qu'il lui a permis de

puiser les preuves qu'il rapporte. Il a donc fallu qu'A. Stievenard retrouve« Fifi » et qu'il puisse consulter les informations contenues dans le dossier. Mais dans ces conditions, pourquoi« Fifi »est-il en possession de son propre dossier, ce qui était impossible à l'époque, et pourquoi n'aurait-il pas tout raconté de vive voix à l'auteur ? Ou bien, cela fournirait une explication à la disparition du dossier d'A. Stievenard des archives du ministère de la Justice, ou bien tout

ceci sent l'invraisemblance et conduit à la conclusioJ:1 « Fifi » et que
le pseudo Michel Noroit ne sont que les deux mêmes personnages créés par A. Stievenard
;

XYlIl

- à cela, il faut ajouter le silence ou les excuses polies de l'administration suite aux courriers que nous avons envoyés et à notre déplacement au ministère de la Justice, Place Vendôme à Paris. Tous les courriers ont reçu une réponse empressée mais sans suite. C'est au ministère que nous nous sommes vu répondre que beaucoup de dossiers avaient disparu pendant la guerre et que certains d'entre eux avaient été également transférés au CAOM pour les magistrats ayant travaillé outre-mer. Alors, silence convenu ou bien nuit et brouillard? Nous donnerons notre point de vue en conclusion de ces commentaires.

Un beau monsieur mais un triste sire Son aspect physiquenous est donné par le portrait à la plume sèche dessiné par Rig et les photographiesillustrant de nombreuses
planches (On commande l'apéritif, Loin des niaoulis, dans la pénombre de la forêt vierge, Flamboyant et Retour en Europe - Juillet 1931 -). Dans tous les cas, ce sont les mêmes sensations qui ressortent. Le visage émacié, au nez pointu, se termine par une pipe proéminente lui donnant cet air de Maigret, le personnage de Georges Simenon. L'homme est soigné dans sa tenue et le port de ses cheveux méticuleusement peignés de part et d'autre d'une raie décalée vers la gauche du sommet du crâne. Le regard est fuyant, orienté vers le sol. Le costume est toujours impeccable et bien taillé, le nœud d'une cravate toujours ornée de rayures et délicatement nouée, boucle un col de chemise d'une irréprochable propreté. Un pantalon clair tombe, sans plis froissés, sur des chaussettes et chaussures claires conférant ainsi au personnage une touche de gaieté contenue. Le traditionnel casque blanc colonial est posé avec soin sur une table de jardin, comme un ornement (On commande l'apéritif). Apparemment, ce casque n'est pas porté, même pour prendre une photographie. Ne conviendrait-il pas à la bienséance du personnage? L'homme est également sportif d'autant que les circonstances néo-calédoniennes de son séjour l'ont conduit à faire des folies qui tranchent avec l'aspect« bien sous tout rapport» de ce beau monsieur.

XIX

Il ne pratique pas le football dont « lesjoies brutales et enfantines»
(page 74) sont laissées aux« Canaques ». Faute de pratiquer l'équitation et de pouvoir se déplacer à cheval comme dans la plupart des colonies françaises, il s'est encanaillé à conduire une moto. Il avoue avoir fait de la moto en Nouvelle-Calédonie, et se justifie par un long renvoi (renvoi 1, page 76) où il fustige la médiocre éducation des chevaux des stockmen et les mauvaises pistes de la colonie dues au caractère accidenté de l'île. La moto lui permet de goûter les joies de la marche qu'il affectionne particulièrement dans le sud de Nouméa. Une
photographie le montre assis sur un rocher (Loin des niaoulis). Ce cliché

a été pris dans le fond de ce qui était, à l'époque, la propriété Leca, derrière la tribu de Saint Louis, sur la rivière La Thy. Un autre cliché le montre dans la forêt humide (Dans la pénombre de la forêt vierge). On le surprend même à se hisser sur un arbre à l'occasion d'un cliché (Flamboyant). Ce personnage est bien lisse. On l'imagine baiser la main des dames tout en susurrant un compliment convenu, déjeuner ou dîner sur des nappes trop blanches, etc. Ce n'est ni un barbon âgé, ni un vieux-beau. Avec sa mise élégante, voire recherchée, il s'apparente plus à un dandy d'âge mûr. Cet homme est distingué... Trop distingué pour être honnête car sous le vernis brillant de l'apparence petite-bourgeoise se cache la fâcheuse réalité d'un raciste, aux idées préconçues et aux abominables déclarations. Non, décidément, l'habit ne fait pas le moine. Cet homme est avant tout un poltron. Pourquoi a-t-il choisi de publier sous le nom d'emprunt de Michel Noroit ? Était-il niais au point de penser que personne ne le reconnaîtrait et qu'il pourrait ainsi échapper à la vigilance des Renseignements généraux, sauvegardant ainsi sa carrière? Il y a de cela, mais nous pensons qu'avant tout, il y a un réflexe de classe. Dans le milieu petit-bourgeois, il ne faut pas faire de vague, on s'accommode de ce qui est. Dénoncer les distorsions du système, cela ne se fait pas. Il l'avoue d'ailleurs, avec une pointe

d'humour, ce qui est fort rare chez cet individu:
réputation

«

Je préfèresauverma
à savoir

et terminer par la conclusion qui s'impose d'elle-même,

xx

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