Nouvelle-Calédonie

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"Il est à peine besoin de rappeler l'attachement de la Nouvelle-Calédonie à la France", écrivait à son ministre, en 1963, le gouverneur Biros. A Koumac, en 1979, le jour de l'anniversaire de la prise de possession de la Nouvelle-Calédonie par la France, le drapeau français était foulé aux pieds par les manifestants. En 1984, à Thio, il sera brûlé. Entre 1963 et ces événements, une vingtaine d'années se sont écoulées. Comment, en si peu de temps, un peuple a-t-il pu passer de la loyauté la plus exemplaire à l'insurrection et à la sécession ?
Publié le : samedi 1 octobre 2005
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EAN13 : 9782336263502
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Nouvelle-Calédonie 1945-1968
La confiance trahie

DU MEME AUTEUR

Géographie de la Nouvelle-Calédonie et des lIes Loyauté,
édité en 1959 et 1964 par le Ministère de l'Education de la NouvelleCalédonie. La pluviométrie au Sénégal et en Gambie, Dakar 1982. Les cyclones, collection Que sais-je? P.D.F, Paris 1986.

Climatologie du sud-ouest de l'Océan Indien: le cas de l'lie

Maurice. Deux volumes. ORSTOM,Paris 1987.
La dégradation actuelle du climat entre Sahara et Equateur, dans La dégradation des paysages en Afrique de ['Ouest,
Presses Universitaires, Dakar 1990. Climatologie de l'lIe Maurice, dans l'Atlas de Maurice, Centre d'études de Géographie tropicale, Université Michel de Montaigne, Bordeaux 3, 1997.

Jean LE BORGNE

N Olive lIe-Calédonie
1945-1968
La confiance trahie

Préface du Professeur Pierre Chaunu

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
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FleTIGercieunents

Je remercie très vivement la direction et le personnel de la Bibliothèque Nationale, des Archives de France, du Centre des Archives d'Outre-Mer, du Centre des Archives Contemporaines et du Ministère de l'outre-mer, de leur accueil et de leur aide. Mes remerciements vont aussi à ma femme Nelly, à Marie et Françoise, mes filles qui ont collaboré activement à la présentation de cet ouvrage, à mes fils Robert et Pierre. Que chacun trouve ici l'expression de ma gratitude.

www.librairieharmattan.com harmattan! @wanadoo.fr @L'Hannattan,2005 ISBN: 2-7475-8563-8 EAN 9782747585637

Préface

Jean Le Borgne me fait bien grand honneur, lui qui sait tout sur la NouvelleCalédonie, qui a vécu le drame, douloureusement, comme témoin engagé et un peu comme acteur, ce qu'il traduit d'un mot incisif, cette "confiance trahie". Quoi que l'on pense, quoi que l'on croie, ce témoignage est une chance pour ceux qui, après nous, viendront. En leur nom, comme par procuration, aujourd'hui, à l'avance, l'historien que je suis dit merci. Tous ceux qui s'intéressent aux tournants de la décolonisation, je l'espère, liront avec profit et. .. jugeront. La prière d'insérer dit que ce livre se lit comme un roman. Peut-être, mais comme le roman vrai d'une souffrance, d'un amour blessé. " Ariane, ma sœur, de quel amour blessé Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée". Ces vers de Racine me trottent dans la tête. Acteur engagé, dis-je, Jean Le Borgne qui y a vécu quatorze ans, a aimé la Nouvelle-Calédonie. TI lui a consacré un bon livre, la "Géographie de la Nouvelle-Calédonie et des îles Loyauté" qui fut réédité. Bravant le bis repetita non placent, il lui faudra tendre une perche au lecteur de "cette confiance trahie" et rappeler, mieux que moi, quelques clés du problème. Je dis donc: la superficie de trois départements métropolitains, la population d'un département, un écart (21 pour 1000 et 5 pour 1000) de la natalité et de la mortalité, momentané déséquilibrateur des Caldoches et des Mélanésiens, qui seront, à leur tour, plus tard, touchés par "l'empêcher de naître" . Ce présent qui glisse entre les doigts et, comme dans toutes les anciennes zones de l'expansion européenne à travers le monde, est une source de difficultés qui oblige à envisager et à préparer. Un climat tropical que l'insularité rend agréable aux "Européens". Terre d'exil, au départ, pour les communards et les bagnards, dans un cadre qui rappelle davantage le jardin d'Eden - le paradis terrestre ne dure pas - que les enfers d'Auschwitz et de la Kolyma. Le 24 septembre 1853, prise de possession et dépossession rapide. Vae victis. Les latifundia qui perdiderunt ltaliam perdirent, comme partout, le pays où

s'implante cette plaie. L'administration de 1858 à 1888 fut libérale quant aux terres distribuées: pour les deux cent douze colons de l'époque, quatre-vingt dix-huit possédaient plus de cinq mille hectares et trois plus de douze mille. Le processus engagé suit son cours, vous lirez... un élevage extensif dévastateur et six mille cinq cents hectares seulement en culture. J'avais écrit, jadis, sur l'exemple américain dans les Indes de Castille du XYlème siècle: "le bétail chasse 1'homme". De même que les métaux précieux d'Amérique bravaient la distance, le nickel calédonien (quatrième production mondiale actuellement) aura été l'équivalent de l'or et de l'argent américains qui ont soutenu longtemps la navigation à travers l'Atlantique. Ralliés le 19 septembre 1940 à la France-libre, Caldoches et Canaques ont mené la même lutte. Et puis, le 12 mars 1942, l'Amérique arrive à Nouméa. En mai, c'est la bataille de la mer de Corail, le "porte-avion" (sic) calédonien fonctionne à fond. La Nouvelle-Calédonie est une des bases de la "reconquête" du Pacifique. Je [mirai par quelques remarques désabusées. Avec raison, Jean Le Borgne insiste sur les aller-retours, l'allure zigzagante de la politique ftançaise. TI y a eu, à l'époque moderne, trois grands empires coloniaux, les Ibériques (Castille et Portugal avant et après l'union des deux couronnes, avant et après 1580-1640), l'empire français, en deux temps et l'empire britannique. En 1939, ils couvraient le quart de la planète. Les Anglais ont su décoloniser. lis avaient porté sur les fonts baptismaux la première puissance mondiale, les Etats-Unis d'Amérique et leur langue est devenue la langue universelle, quatrevingt cinq à quatre-vingt dix pour cent de la production scientifique mondiale l'emprunte. Le chef d'œuvre inégalé est celui de l'Inde lato sensu. Et partout, symboliquement, la perruque sur la tête des juges sous les tropiques! Cet hommage porte à sourire, mais il dit bien. L'épine au pied de la France, ce fut l'Algérie. Dans une certaine mesure, l'Afrique du Nord et la Nouvelle-Calédonie présentent une analogie. Deux populations, deux cultures, dominants, dominés, avec, au bout, un faux équilibre qui peut conduire à la liquidation d'une symbiose devenue intolérable. Jean Le Borgne souligne le tournant abrupt en vingt ans, une génération à peine, de l'amour à la haine. Mais était-ce de l'amour et, maintenant, est-ce vraiment de la haine? Les Français veulent qu'on les aime. Sans toujours y mettre le prix. Mais ils s'impliquent, en tout, affectivement. On évoque, avec raison, la face noire de la sortie douloureuse de l'Algérie. L'Algérie qui aurait pu servir de modèle, à rebours, indiquant ce qu'il ne faut pas faire. Vous m'autoriserez peut-être à manier le paradoxe. L'Algérie a bien été le modèle: le "vous le voyez bien", il ne faut rien céder, un fil, et de fil en aiguille, la main, le pied, le corps, la tête et l'âme. Caldoches et pieds noirs, même combat et, dans un repli du subconscient... ce qu'il ne faut pas faire. li n'y a pas de leçon qui tienne. Tout est toujours à réinventer. -8-

Et avons-nous tout perdu? Quand, dans ma lecture de la conjoncture démographique mondiale, je tombe sur une étude en excellent français, une sur cent (quatre-vingt dix-neuf en anglais) je n'ai pas besoin de chercher longtemps, je connais à l'avance son nom, l'auteur, je le sais, .. .est Maghrébin. Hier, on opposait à l'échec en Algérie - le gâchis - la belle réussite, parfaite en Afrique Noire, la Côte d'Ivoire en tête. Les choses vont vite. L'amour et la haine sont d'étranges sœurs. La distance est-elle si grande? Les Canaques ont parcouru, en un siècle, le chemin qui a demandé, ici et là, et là où nous sommes, du bassin de la Méditerranée et de sa périphérie, lato sensu, d'où presque tout vient, plusieurs dizaines de millénaires. Le rattrapage vient d'une acculturation profonde. Le succès est grand, on ne peut éviter quelques coins d'ombre. Jean Le Borgne n'a pas perdu son temps. Il a tendu le verre d'eau à celui qui avait soif. Ce geste et quelques autres, ici comme ailleurs, porteront leurs fruits.
Dopo la tempesta

Pierre Chaunu de l'Institut

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Avaut-propos

Dix-neuf mille kilomètres carrés, telle est la superficie de l'archipel néo-calédonien. L'île principale, la Grande Terre, que prolonge, au sud, l'lIe des Pins, en occupe seize mille sept cent cinquante, soit, environ, deux fois la Corse. Montagneuse, de la longueur des Pyrénées, et de cinquante à soixante kilomètres de largeur, elle est flanquée, à l'est, des Loyauté, fonnations coralliennes qui ne couvrent que deux mille kilomètres carrés. Les principales en sont Maré, Lifou et Ouvéa. Le tout isolé dans l'immense océan. siècle, bien protégée par Inconnue des Européens jusqu'à la [m du 18ème son redoutable récif-barrière, la Grande Terre fut découverte par le capitaine James Cook, en 1774, au cours de son deuxième voyage d'exploration dans le Pacifique. Elle reçut le nom de "Nouvelle-Calédonie", c'est-à-dire "NouvelleÉcosse". Les Loyauté ne furent connues, dans leur totalité, qu'en 1827, lors du voyage de Dumont d'Urville. L'ensemble retomba ensuite dans l'oubli. La France ne prit possession de la Grande Terre qu'en 1853, quatre-vingts ans après le passage de Cook. L'île n'avait intéressé, jusqu'alors, que quelques trafiquants anglais et une poignée de missionnaires. Le but de la conquête était d'y installer un établissement pénitentiaire. Ouvert en 1864, il fonctionna jusqu'en 1897. Seule, la Grande Terre fut l'objet d'une colonisation, pastorale surtout, à ses débuts. Seule, aussi, la Grande Terre connut, après 1864 et la découverte du nickel, une activité industrielle croissante qui fut une redoutable conCUITente de l'agriculture. Elle deviendra, avec le commerce et l'élevage, un des pivots de la puissance économique des Européens et bientôt, et de loin, la principale ressource de la Nouvelle-Calédonie. L'archipel ne fut jamais très peuplé. En 1962, on ne comptait encore que quatre-vingt deux mille habitants dont la moitié autochtone. Sur la Grande Terre, peuplée de soixante-cinq mille habitants, les deux populations,

européenne et mélanésienne, étaient, à cette date, proches de l'équilibre: vingtneuf mille pour les premiers, vingt-cinq mille pour les seconds. Le peuplement européen fut très lent et très divers par ses origines. Dès le début de la colonisation, la question de la possession des terres rendit conflictuels les rapports entre les Autochtones et l'administration ftançaise et conduisit à l'insurrection sanglante de 1878 qui fit de nombreuses victimes. Le cantonnement des Mélanésiens dans des réserves, à raison de trois hectares par personne, en fut la conséquence. Repliés sur eux-mêmes, ceux-ci, pour survivre, s'accommodèrent, bon gré mal gré, à leurs nouvelles conditions, tout en s'acculturant rapidement sous l'action des missionnaires, catholiques et protestants. Pendant ce temps, de leur côté, les Européens s'adaptaient à leur nouveau pays, à son climat, au milieu, aux habitudes locales, se différenciant rapidement de leurs compatriotes métropolitains. Les antagonismes du début entre les deux communautés s'estompèrent progressivement. Une même langue de communication, une même religion, un même attachement au pays qui, pour tout le monde, deviendra bientôt le sol natal, des intérêts communs sur de nombreux points auxquels s'ajouta la fraternité créée, à deux reprises, sur les champs de bataille, rapprochèrent, peu à peu, les hommes, les acheminant vers l'entente et l'union. Celle-ci était avancée à un tel point qu'en 1953, le principal mouvement politique calédonien pouvait se donner pour devise: "Deux couleurs mais un seul peuple". Après la deuxième guerre mondiale, l'octroi de la citoyenneté française aux Autochtones, du suffrage universel pour tous, du collège unique et, en 1957, d'un statut politique accordant à tous les Calédoniens l'accès aux plus hautes charges politiques, étaient faits pour consolider encore le rapprochement entre les deux communautés par une action commune et un partage des responsabilités. Dans ce cadre, l'évolution de la société autochtone aurait pu se dérouler hannonieusement et assurer à la Nouvelle-Calédonie une décolonisation exemplaire par opposition aux tragédies vécues dans d'autres parties de l'Union française. TI n'en fut rien. Vingt ans après 1958, l'indépendance était revendiquée. Ce qui s'est passé en ce bref laps de temps est l'objet du présent ouvrage. Une suite d'erreurs, de reniements des engagements donnés, de coups de force, ont sapé et ruiné la confiance que les Calédoniens, les Mélanésiens en particulier, avaient en la France, "la mère patrie". D'où le titre: "La confiance trahie". Or, on ne gouverne pas sans la confiance des peuples. Acteur et témoin d'une partie essentielle des évènements qui ont jalonné la vie politique calédonienne pendant cette période et ont conduit le pays de la fidélité à la révolte, il était de mon devoir, à présent que les documents d'archives sont accessibles, d'en écrire l'histoire. Les premiers chapitres ont pour objet la situation de l'île au lendemain de la seconde guerre mondiale, l'élaboration et l'application de la loi-cadre qui accordait au territoire une autonomie de gestion. Les suivants rapportent les - 12 -

attaques sourdes ou brutales portées aux institutions, coups de force, contre le Conseil de gouvernement, d'abord, contre l'Assemblée territoriale, ensuite, qui se voit dépossédée d'une partie essentielle de ses pouvoirs. Puisse cet ouvrage intéresser les témoins encore vivants de la tragédie qui découla de ces aberrations et aux autres, calédoniens et métropolitains, répondre à la question que beaucoup se sont posée et se posent encore: Comment un pays, si proche de la France, d'une fidélité sans faille, a-t-il pu, comme d'autres, choisir la voie de la violence et connaître les journées tragiques qui ont marqué la période 1984- 1988 ?

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CHAPITRE I

De la deuxième guerre mondiale à la loi-cadre

La deuxième guerre mondiale fut, pour la Nouvelle-Calédonie, un puissant accélérateur de son évolution.. Après 1945, tout se transforma très vite et la vie politique connut, en dix ans, plus de changements qu'en un siècle. Jusqu'alors, l'île avait somnolé, paisiblement assoupie dans son isolement. Pas de communications aériennes, à l'époque. Le navire était le seul lien qui la rattachait au reste du monde. Six à huit semaines pour gagner la France et l'Europe. Autant pour en recevoir marchandises, courrier et publications. L'Australie voisine, qui couvrait l'essentiel de ses besoins, était à cinq jours de mer. Un pouvoir oligarchique Toute la vie économique et politique était alors entre les mains du pouvoir oligarchique que constituaient le haut négoce, les grands éleveurs et les exploitants miniers. Le système de crédit, sur lequel reposait sa puissance, avait progressivement transformé les transactions commerciales en un système de troc et mis sous la dépendance de la classe dirigeante petits producteurs et colons. Le régime foncier de l'île était celui de la grande propriété. La cause première de la formation des latifundia calédoniennes (la plus vaste est de trente-deux mille hectares) tient à l'extrême libéralité avec laquelle l'administration, tant territoriale que métropolitaine, attribua les terres depuis 1858, année où fut autorisée l'installation de colons en dehors des périmètres de protection des postes. C'est ainsi que, trente ans plus tard, sur les deux cent douze colons de l'époque, il y avait déjà quatre-vingt-huit propriétaires possédant plus de cinq cents hectares dont trois en détenaient plus de douze

mille. Situation directement liée à la pratique de l'élevage extensif que les premiers colons, venus d'Australie, introduisirent du continent voisin avec ses méthodes. Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, 72% des terres étaient entre les mains de 5% des propriétaires (95) aux domaines supérieurs à cinq mille hectares. Six d'entre eux en possédaient 29%. Les 28% restants appartenaient à mille sept cent trente-huit colons aux exploitations inférieures à cinq cents hectares. Sur ces trois cent dix-huit mille hectares, six mille cinq cents seulement étaient en cultures, l'essentiel étant abandonné à l'élevage, sur la côte ouest principalement. Une société en marge Quant à la société mélanésienne dont les cent quarante-trois mille hectares de réserve étaient dispersés sur l'ensemble du territoire, elle vivait sous la protection des missions, en marge de la société européenne, soumise qu'elle était, depuis le décret du 18 juillet 1887, au régime de l'indigénat ainsi défIni : "Parce que l'indigène calédonien a été mis et vit encore hors du droit commun, il est soumis à la discipline de l'administration coloniale"l. Assoupli par la suite, ce régime n'était, en fait, qu'une série d'interdits et d'obligations: interdit de circuler la nuit au-delà de vingt-et-une heures, sauf les mercredis et samedis où la limite était repoussée à une heure du matin. Interdit de se rendre à Nouméa sans en aviser le service des affaires indigènes. Interdit de quitter sa circonscription sans justifier d'un engagement de travail ou d'une autorisation. Interdit encore d'entrer dans les débits de boissons, de circuler après le coucher du soleil dans les villages européens. N'étant pas citoyens, les autochtones ne pouvaient, non plus, avoir accès ni aux écoles européennes, ni à la fonction publique. Les obligations leur commandaient de répondre aux réquisitions de l'administration, de fournir des corvées et des contingents de main-d'œuvre pour effectuer des travaux d'intérêt public ou accomplir des prestations chez les particuliers. Obligation aussi de payer l'impôt de capitation, d'un montant de quarante francs, à la veille des hostilités, que celles-ci vont encore alourdir d'une taxe spéciale de guerre comme elles aggravèrent aussi le régime des réquisitions qui fut étendu à d'autres travaux: chalandage, chargement de minerai, ramassage et transport du café et du coprah ou encore, recensement et conduite du bétail. Fut instituée aussi, à cette époque, la prime de capture pour les engagés en absence irrégulière ou en état d'évasion2.

1. Extrait du texte de prorogation du décret du 18juillet 1887, daté de 1907. 2. Arrêté n0162 du Il février 1943, article 34 et arrêté du 10juin 1944. - 16-

L'île devient porte-avions américain C'est dans ce contexte social et politique que la deuxième guerre mondiale éclata. Pour la Nouvelle-Calédonie, la période fut marquée par trois évènements majeurs. Le ralliement de l'île à la France libre, d'abord, le 19 septembre 19403, le départ des volontaires européens et mélanésiens du bataillon du Pacifique, le 5 mai 19414, et, après Pearl Harbour, le 7 décembre 1941 et les conquêtes foudroyantes des Japonais, le débarquement et le stationnement des troupes américaines dans l'île. C'est avec stupeur que, dans le petit matin du 12 mars 1942, sous un ciel couvert, les Calédoniens virent leur rade envahie de bâtiments de guerre au pavillon étoilé et de gros cargos desquels débarquèrent les milliers d'officiers et soldats du premier contingent de troupes américaines et leur matériel. Le général Patch et son état-major les avaient précédés de quelques jours, par aVIon. L'île devenait, ce jour-là, la base arrière de l'armée américaine du Pacifique et, bientôt, le porte-avions qui allait contribuer puissamment aux opérations dans les Salomon, à Guadalcanal, en particulier, et, en premier lieu, à la victoire de la mer de Corail, du 4 au 8 mai 1942, première bataille navale où ce fut à l'aviation de jouer le premier rôle. Comme le dira Winston Churchill, elle marqua "le tournant du destin" et l'arrêt de la progression japonaise dans le sud5. Au lendemain de cette victoire, le général commandant les forces
3. Les principaux artisans en furent Messieurs Vergès, Prinet, Dubois, Moulédous, Gervolino, Kollen, Boissery. 4. 287 volontaires, sur le M.S.Zélandia, quittèrent, ce jour-là, la Nouvelle-Calédonie, sous les ordres du commandant Broche. Le 3 mars 1942, un deuxième convoi embarqua, à son tour, cent cinquante hommes sur un transport américain. D'autres groupes, de dix à douze hommes, prirent ultérieurement passage sur différents navires. Ils participèrent aux combats de Libye, de Tripolitaine, de Tunisie, d'Italie, de Provence, notamment à la prise de Toulon. Remontant la vallée du Rhône, ils furent engagés dans les Vosges et en Alsace. Leur plus grand fait de guerre fut la défense de la place forte de Bir Hakeim en Libye. Du 26 mai au 10 juin 1942, sous les ordres du général Koenig, ils résistèrent, sous un déluge de feu et pendant seize jours, aux assauts de soixante mille Allemands et Italiens et ils réussirent la prouesse, par une sortie de nuit, de rompre l'encerclement de trois divisions blindées et de rejoindre, à travers les positions ennemies, les lignes anglaises. Cent quarante morts et blessés et la perte du lieutenant-colonel Broche en furent le prix. Sa bravoure valut au bataillon d'être cité à l'ordre de l'armée (Croix de guerre avec palme) et cette citation: "Restera un magnifique exemple de la foi enthousiaste dans les destins de la patrie et de l'esprit de sacrifice". Ils renouvelaient, un quart de siècle plus tard, le geste de leurs aînés de la première guerre mondiale. Partis par le Sontay, le 23 avril 1915, et par deux autres convois, en 1916 et 1917, ils furent 2 170 à combattre sur les champs de bataille d'Europe. Cinq cent quarante et un ne revirent pas la Nouvelle-Calédonie, soit le quart qui périt dans des combats horribles. 5. Mémoires de Winston Churchill, tome 4, page 264. Le 1er septembre 1950, l'auteur déclarait: "J'ai appelé ce volume Le tournant du destin parce que, tout au long de ces pages, nous passons d'une série presque ininterrompue de désastres à une série presque ininterrompue de succès. Tout alla mal pendant les six premiers mois, tout alla bien pendant les six derniers mois". - 17 -

américaines, reconnaissant la part qui en revenait à la Nouvelle-Calédonie, écrivit au gouverneur: "Aujourd'hui, l'ennemi a été refoulé loin des rivages de la Nouvelle-Calédonie. Cette tâche n'a pu être accomplie sans entraîner des difficultés de toutes sortes, mais la population calédonienne a consenti, dans le meilleur esprit, les sacrifices nécessaires à notre commune victoire. Son aide et l'utilisation de l'île comme base, ont été des facteurs importants dans notre lutte en coopération pour écraser l'ennemi..." Et le ministre des Affaires étrangères d'Australie, le docteur Evatt dira de son côté: "Par leur attitude courageuse, de septembre 1940 et après, les habitants de la Nouvelle-Calédonie se sont acquis un droit à la reconnaissance des Nations Unies dans la guerre contre le Japon". C'est à ce moment que se situe, sous les yeux des Américains, et au plus fort de la bataille de la mer de Corail, le conflit dérisoire entre le représentant du chef de la France libre, l'amiral Thierry d'Argenlieu et le gouverneur Sautot, artisan du ralliement, que le rappel brutal par le général de Gaulle provoqua. Celui-ci apprécia très mal l'humiliation infligée à son hautcommissaire, chassé de l'île par les Calédoniens en colère. TIsemble qu'il ne leur pardonna jamais cet affiont. Les ruptures dues à la guerre Pendant ces années de guerre, l'île, couverte d'installations militaires, abrita, en moyenne, deux cent mille soldats, cinq cent mille parfois; un million, sans doute, y transita, alors qu'elle ne comptait, elle-même, que soixante mille habitants. Européens et autochtones eurent donc tout loisir de découvrir, et à domicile, l'Amérique, ses hommes, ses techniques, sa façon de vivre, sa richesse et le pouvoir de ses dollars. TI en résulta une transfonnation profonde des esprits, une conception nouvelle des choses. Après cet épisode, il est évident que rien ne pouvait plus être comme avant, aussi bien chez les Européens que dans les tribus où les équilibres économiques et sociaux avaient été plus ou moins mis à mal. D'autant que la guerre s'accompagna de l'énoncé des grands principes. La Charte de l'Atlantique du 14 août 1941 proclamait "le droit des peuples de choisir la fonne de gouvernement sous laquelle ils veulent vivre". La déclaration des Nations Unies du 1er février 1942 énumérait les buts de guerre des alliés, "la défense de la vie, de la liberté, de l'indépendance et de la liberté religieuse, le maintien des droits de l'homme et de la justice dans tous les pays". La charte de San Francisco du 26 juin 1945 proclamait la foi des Nations Unies dans "les droits fondamentaux de l'homme" et, pour les territoires non autonomes, le devoir des nations de tutelle de reconnaître "le principe de la primauté des intérêts des habitants de ces territoires" et d'accepter "comme une mission sacrée l'obligation de favoriser dans toute la mesure du possible leur prospérité, de développer leur capacité à s'administrer elles-mêmes, de tenir compte de leurs aspirations politiques et de les aider dans le développement progressif de leurs libres institutions politiques". - 18 -

La conférence de Brazzaville du 30 janvier 1944 ébaucha, quant à elle, les grandes lignes d'une évolution qui, par étapes, mènerait les colonies françaises de la décentralisation administrative à la personnalité politique. "TI appartient à la Nation française, déclare alors le Général de Gaulle, et il n'appartient qu'à elle, de procéder, le moment venu, aux réformes impériales de structure qu'elle décidera dans sa souveraineté". Inspirée de ces idéaux, l'ordonnance du 22 août 1945 organisa la représentation des Territoires d'outre-mer au sein de l'Assemblée constituante. Celle-ci, le 5 avril 1946, supprima le travail forcé et obligatoire, suppression que le décret du 23 août 1946 rendit applicable à la Nouvelle-Calédonie. Ainsi était mis fm au régime des corvées et des réquisitions. Alors qu'ils n'étaient jusqu'alors que ressortissants, les autochtones acquirent, par la loi du 7 mai 1946, la citoyenneté française que la constitution du 27 octobre 1946 leur garantira dans son article 80. S'ils n'ont pas encore le droit de vote, un premier pas est cependant franchi avec l'ordonnance du 22 août 1945 qui crée, pour l'élection à l'Assemblée constituante, de nouvelles catégories d'électeurs de statut personnel. Ont alors le droit de vote les grands et petits chefs, les anciens combattants, les pasteurs et les catéchistes, les moniteurs, soit plus d'un millier d'électeurs autochtones. Ce collège électoral valait aussi pour la désignation des conseillers généraux. Le décret du 25 octobre 1946 et l'arrêté du 18 octobre 1947 en avaient décidé ainsi. De ce fait, des autochtones auraient pu être élus à l'Assemblée locale. li n'en fut rien cependant, car aucune liste ne prit l'initiative d'inclure des Mélanésiens panni ses candidats. Mais, dans cinq commissions municipales de l'intérieur, des représentants des tribus furent élus par des colons. La première revendication autochtone La première revendication mélanésienne, après le conflit, date de novembre 1945. Elle émane des anciens combattants autochtones de la Francelibre. Rédigée par Maurice Lenormand, alors à Paris, à l'adresse du ministre de la France d'outre-mer, l'exposé des doléances énumère "les vœux et les espoirs concernant l'amélioration des conditions économiques, sociales, culturelles et politiques de la communauté indigène dans le cadre d'un statut rénové de la colonie". "Les tirailleurs calédoniens et loyaltiens, dit le texte, estiment que le sacrifice d'un grand nombre d'entre eux et le combat volontaire de quatre ans qu'ils ont mené derrière le général de Gaulle les autorisent et les qualifient pour être les porte-parole et les interprètes de tous leurs frères indigènes de la Nouvelle-Calédonie et de ses dépendances dont la voix n'a, jusqu'ici, jamais pu se faire entendre auprès du gouvernement de la France". lis espèrent qu'ils pourront "être libérés d'un régime périmé, trop souvent oppressif et injuste, qui tend à les maintenir dans une condition inférieure, moralement, intellectuellement et économiquement". TIs attirent l'attention du ministre "sur - 19 -

les principaux aspects de leur condition passée et présente" et lui font part "de leurs vœux et désirs pour procéder à l'amélioration de leur sort matériel et rénover leur statut social et administratif afm de conserver, dans le cadre des idéaux et de la mission colonisatrice de la France, la vieille société indigène à laquelle ils appartiennent et en dehors de laquelle ils ne pourraient être que des déracinés dans leur propre pays" . Fondation de l'UlCALO En Nouvelle-Calédonie, comme en Europe, les premières élections de l'après-guerre furent marquées par une forte poussée des partis de gauche. Réunis sous l'étiquette Progrès Social, communistes et socialistes, conduits par Florindo Paladini et appuyés par la feuille de Pierre Jeanson Le Calédonien obtinrent, aux élections de janvier 1945, 5 sièges sur 15 au Conseil général. Animé par un couple d'espagnols, les Casa y Tunica, le parti communiste calédonien, fondé le 15 janvier 1946, mène une active propagande dans les tribus. Des centaines de cartes y sont placées, des tracts distribués et quelques notables séduits tels le grand chef Bouquet de Pothé et le grand chefNaisseline de Maré6. Inquiètes, les missions réagissent rapidement, la mission catholique la première. Le 25 mai 1946, un manifeste, rédigé par le Père Luneau, de la mission de Canala, et quelques autochtones, est publié sous le titre "Revendications de l'union des indigènes calédoniens, amis de la liberté dans l'ordre". TI est une réplique aux tracts communistes qui invitaient à "lever l'étendard de la révolte". TIsafflfffient au contraire: "Nous levons l'étendard de la liberté et de ses deux sœurs, l'égalité et la fraternité. Frères indigènes de la Grande Terre et des TIes, unissons-nous tous, étroitement, pour être plus forts et plus écoutés quand il s'agira de présenter et de faire aboutir les revendications de nos plus justes droits". Par ce manifeste, les autochtones demandent l'inviolabilité des réserves et de la propriété familiale, l'établissement d'un statut indigène évolué pour régler les différends à l'intérieur des tribus, des représentants élus pour soutenir, auprès de l'administration, les droits et intérêts des autochtones, l'abolition des prestations que les indigènes sont seuls à accomplir et celle de toute espèce de réquisitions, (elles le seront quelques mois plus tard par le décret du 23 août 1946), la limitation des capitations, la réglementation stricte de la vente de l'alcool et des facilités pour l'éducation des enfants mélanésiens.
6. Le bureau provisoire du nouveau parti fonné lors de la réunion constitutive qui se tint à la mairie de Nouméa était ainsi constitué: Mme Jeanne Tunica y Casa, secrétaire générale, M. Florindo Paladini, secrétaire général-adjoint, Mlle Sully Pillac, trésorière, M. Félix Arsapin, M. Lemonnier, administrateur de la FOM, Mme Verger et le grand-chef Naisseline. Le départ de Mme Tunica y Casa pour l'Australie, après le dynamitage de son habitation et après son expulsion de ce pays pour les Nouvelles-Hébrides, entrava très vite l'activité du parti. AN CAC n0840 133-14.

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Dix mois plus tard, au congrès de PaÏta, du 12 au 19 mars 1947, quarante et un délégués de quarante et une tribus de la Grande Terre et des îles, représentant environ quatre mille autochtones, arrêtent les statuts de la nouvelle association qui prendra le nom de UICALO (Union des Indigènes Calédoniens Amis de la Liberté dans l'Ordre). "Comprenant, disent les participants, que l'heure n'est pas encore venue de siéger au Conseil général où sont étudiés trop de problèmes ardus à la solution desquels nous ne sommes pas préparés, nous demandons qu'une assemblée représentative, fonnée de membres compétents, soit consultée toutes les fois qu'une question importante, touchant de près les indigènes, sera traitée par l'autorité supérieure ou par le Conseil général, assemblée qui serait élue par un collège de grands électeurs, délégués des tribus, à raison d'un délégué pour trois cents électeurs". A la tête de la nouvelle association, le congrès plaça un homme pondéré, un sage, fenne dans ses convictions et d'une grande bonté, Roch Pidjot, petit chef de la tribu de La Conception. La popularité et la confiance que ses pairs avaient en lui le feront constamment réélire à la direction du mouvement.
Une seconde association: )'AICLF

Presque en même temps, le 10 janvier 1947, sous l'impulsion du Pasteur Benignus puis du Pasteur Charlemagne, fut créée l'association des autochtones protestants qui prit le nom d'Association des Indigènes Calédoniens et Loyaltiens Français, AICLF Le grand chef des Poyes, Kowi Bouillant, en fut le premier président et Doui Matayo Wetta, le secrétaire. Dans le document publié à cette occasion "Pensées de base de l'AICLF", le comité affmne : "Nous n'avons pas honte d'être noirs. Nous voulons relever notre pays afm que nous soyons des hommes de plus en plus développés et que nous puissions vivre dans le calme, la liberté et le travail. Nous nous souvenons que nous sommes des enfants de la France et nous pensons à la France qui nous aide et nous montre le chemin" . Leurs doléances sont semblables à celles de l'UICALO : le maintien des réserves en tout premier lieu. Nous demandons de "continuer à vivre dans les réserves et nous avons confiance en la France pour les conserver. Car nous savons que si nous perdons nos réserves, si elles peuvent être vendues par certains, nous périrons tous". "Réservons nos réserves: elles sont notre trésor". lis demandent aussi le maintien des chefs traditionnels, héréditaires et le rétablissement du conseil des anciens ou des "atesi" dans les îles, afm de pouvoir examiner avec le chef toutes les questions concernant le bien de la tribu. Sur le plan social, l'association souhaite une aide aux familles nombreuses: "Notre pays se développera si les grandes familles augmentent". Elle demande que le divorce soit rendu plus difficile, l'alcool interdit et des visites prénuptiales instituées. Egalement qu'une école, publique ou privée, soit - 21 -

ouverte dans chaque tribu, que soit créée une école technique pour apprendre aux autochtones "les métiers du bois, du fer et la maçonnerie", que la rétribution des salariés soit suffisante pour leur permettre de vivre et que soient établis des contrats de travail et une aide apportée en cas d'accident. L'association revendique enfm la liberté de circulation, la suppression des prestations, surtout pendant la saison des cultures, et la fixation d'une limite à l'impôt de capitation. Concernant le mode de représentation des autochtones, l'AICLF a une position différente de l'UICALO qui préconisait une assemblée consultative. Elle propose, elle, "un Conseil supérieur indigène" nommé par les conseils de district, eux-mêmes issus des conseils de tribus par cooptation. Le rôle des deux mouvements dans l'évolution politique et sociale des Mélanésiens a été capital. L'AICLF et l'UICALO ont permis à un certain nombre de leurs membres de se familiariser avec les problèmes économiques et sociaux, d'apprendre à les traiter et les a préparés ainsi, l'heure venue, à prendre leur part de responsabilité dans les débats, au Conseil général d'abord, à l'Assemblée territoriale et au Conseil de gouvernement ensuite. Difficile entrée des autochtones dans la vie politique L'entrée des autochtones dans la vie politique, si elle est admise dans les textes, suscite, quant à ses modalités, tant au Parlement français que localement, hésitations, atermoiements, opposition, mais aussi un certain nombre d'initiatives. La première du genre, en 1947, est celle de Fernand Colardeau, un avocat calédonien que les circonstances ont fait sénateur progressiste de La Réunion. Sa proposition de loi au Conseil de la République prévoit un Conseil général élu au double collège, l'un constitué des citoyens européens et des autochtones de statut civil, l'autre des autochtones de statut personnel. Quelques années plus tard, le conseiller de l'Union française, Egretaud, membre du parti communiste, après une mission dans le territoire, défend à son tour, mais à l'Assemblée de Versailles, le 2 février 1950, la thèse du double collège: "Lorsque plusieurs collectivités nationales, relativement nombreuses et historiquement constituées - et c'est le cas en Nouvelle-Calédonie - coexistent dans un même pays, la vraie démocratie exige que ces différentes nationalités soient, non pas opprimées mais traitées sur un pied d'égalité". Dans sa séance du 14 février suivant, l'Assemblée de l'Union Française se rallia, non pas à sa proposition, mais au projet gouvernemental qui lui était soumis et qui prévoyait, au contraire, le collège unique avec représentation proportionnelle et suffrage universel. Ce vote déclencha aussitôt en NouvelleCalédonie et l'hostilité de la haute administration et celle du Conseil général. Le gouverneur Cournarie avertit le ministre que "la résolution qui a recueilli l'avis favorable de l'Assemblée de l'Union française ne paraît pas, en ce qu'elle tend à une assimilation totale, pouvoir être acceptée, dès maintenant, par la population - 22-

locale d'origine européenne", ajoutant que "dans sa majorité, la population canaque, toujours attachée à l'organisation tribale, n'a pas encore atteint un stade d'évolution qui justifie sa participation massive à la vie publique du Territoire. C'est ce sentiment qui a dicté les premières réactions locales au lendemain des débats de l'Assemblée de l'Union ffançaise". Mais, poursuit le rapport, "si, d'une manière générale, ils ne prétendent pas être associés étroitement à l'administration du territoire, ils n'en désirent pas moins, dans leur majorité, une participation effective aux affaires publiques, comportant l'attribution de sièges au Conseil général. De leur côté, les Européens, dans leur ensemble, se rendent compte de la nécessité de faire des concessions aux aspirations des autochtones". Le Conseil général dont les 19 membres7, depuis les élections de janvier 1947, appartiennent tous au groupe de l'Union d'Henri Bonneaud, s'élève, lui aussi, dans une motion votée à la session ordinaire de 1950, contre la position de l'Assemblée de l'Union française, opposition renouvelée le 31 mai, à Houai1ou, lors d'une réunion des conseillers généraux et des présidents des commissions municipales. Du 13 au 15 avril, sur la proposition du Conseil général, l'administration convoque, par ailleurs, un conseil de notables afm d'obtenir son avis sur les problèmes concernant la collectivité autochtone. Ce conseil qui groupait 37 participants ( les 22 grands chefs auxquels furent adjoints trois représentants de chacune des associations autochtones, trois fonctionnaires, deux volontaires de la guerre 39-45 et deux combattants de la guerre 14-18, plus les deux délégués autochtones à la conférence du Pacifique Sud) émit un certain nombre de vœux que trois de ses membres remirent, au terme de trois jours de session, au président du Conseil général. L'élection législative de 1951 : accord sur un nom Toutes ces propositions et discussions restèrent cependant lettre morte jusqu'au 23 mai 1951. Ce jour-là, l'Assemblée nationale étendit au Pacifique les dispositions prévoyant, pour les territoires d'Afrique noire, l'élargissement du corps électoral, loi qui fut votée en l'absence des parlementaires calédoniens. Le député Gervolino était déjà rentré à Nouméa pour défendre son mandat. Les conseillers de la République et de l'Union ffançaise, Henri Lafleur et le colonel Maurice Bichon étaient également absents de Paris, "ayant, comme le dira avec aigreur le président Bonneaud à la séance du Conseil général du 7 août, des raisons sans doute très justifiées, de ne pas y être" . La nouvelle loi portait subitement le nombre des électeurs autochtones
7. Après les élections des 22 décembre 1946 et 5 janvier 1947, le Conseil général est composé de 19 membres élus au scrutin de liste majoritaire à deux tours. Ce sont Messieurs Bonneaud, Bourgade (remplacé par Maître Solier après son décès le 6 novembre 1950), Duplat, Legras, Mary, Lafleur, Pannetier, Parazols, de Saint Quentin, Robert, Varin, Cuer, Féré, David, Mariotti, RP. Bussy, Loucheron, Talon, Legrand.

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de 1 144 à 8 700, celui des électeurs européens étant de 10 888. Pour la première fois dans l'histoire, les Mélanésiens allaient participer massivement à une élection législative et peser sur ses résultats. Avec la loi du 13 mai 1946 qui accordait la citoyenneté française aux autochtones, cette loi du 23 mai 1951 est l'autre date clé de l'évolution de la Nouvelle-Calédonie. Par ces deux actes, tout le paysage politique de l'île va, en quelques années, se trouver bouleversé. La consultation électorale, fIXée au 1er juillet 1951, doit se dérouler, comme les précédentes, au collège unique et au scrutin majoritaire à un tour. L'entrée en force des autochtones dans l'arène politique ne peut, à l'évidence, laisser indifférentes les missions. Leur principal souci est, cependant, de trouver le candidat capable de comprendre les aspirations des Mélanésiens et de les aider à les satisfaire sans mettre en péril l'ordre social. Or, aucun homme politique en place ne répond à ces critères. La plupart se sont disqualifiés auprès des autochtones par une hostilité déclarée à leur participation au jeu politique. TIfaut donc chercher ailleurs. Du côté catholique, certains songent au Père Guillaume, un homme populaire, franc de parler, jovial, certainement le plus averti des problèmes politiques du territoire. Dans son bureau de la procure, il reçoit les confidences des uns et des autres, apportant, en échange, avis et conseils. L'idée, cependant, n'enthousiasme guère les dirigeants du moment, car il est trop entier, trop libre et indépendant, trop social aussi et difficilement contrôlable. L'idée ne fit guère de chemin. Le veto de l'évêque, Monseigneur Bresson, y mit fm presque aussitôt. A la mission protestante, où l'on cherche aussi l'homme de la situation, l'ethnologue Jean Guiart, protestant et familier des pasteurs, propose à Raymond Charlemagne qui dirige alors la mission de Do Neva et au Pasteur Lacheret, à Nouméa, la candidature de Maurice Lenonnand. Celui-ci répond parfaitement, selon lui, au profil recherché8. Diplômé des Langues orientales où il fut l'élève du Professeur Leenhardt, il est secrétaire général de la société des Etudes mélanésiennes et membre de plusieurs sociétés savantes: la Polynesian Society de Nouvelle-Zélande, la Société asiatique, la Société linguistique de Paris et la Société des Océanistes. TIest certainement l'un des spécialistes les plus avertis des questions autochtones. Sa femme, originaire de Lifou, est de religion protestante, lui est catholique. Agé alors de trente-huit ans, il est établi phannacien et honorablement connu à Nouméa. Les deux associations autochtones consultées, l'AICLF et l'UICALO, lui sont favorables. Les missions également. TI ne reste alors qu'une dernière démarche à accomplir, la principale: obtenir l'accord de l'intéressé qui est à ce moment-là sur sa plantation des Hébrides et ignore tout de ce qui se trame à Nouméa à son sujet. Sa réponse positive parvenue, ce sera au Pasteur Lacheret de s'acquitter, in extremis, du dépôt de candidature. Dès le retour de Maurice
8. Jean Guiart. L'entrée des Mélanésiens dans la cité. Texte dactylographié, p.325. - 24-

Lenormand à Nouméa, l'occasion me fut donnée de le rencontrer chez un ami commun, et, avec quelques collègues, de l'aider, ensuite, discrètement, dans sa campagne électorale. Quatre candidats inscrits A l'ouverture de celle-ci, quatre candidats se sont déclarés: Roger Gervolino, Florindo Paladini, Paul Métadier et Maurice Lenonnand. n aurait pu y en avoir un cinquième, l'avocat Colardeau, de La Réunion, ex-sénateur, mais son avion, retardé par le mauvais temps, arriva à Nouméa après la clôture des inscriptions. Sa candidature aurait, peut-être, pu modifier le résultat du scrutin.

C'est ce que pensait le gouverneur - mais le 6 juin - qui câble à son ministre:
"M. Colardeau passe, en Nouvelle-Calédonie, pour être communiste et pourrait, s'il était candidat, inquiéter le député sortant, en raison de ses attaches familiales et de sa popularité en milieu autochtone"g. Par ailleurs, Pierre Mariotti qui fut l'adversaire de Roger Gervolino à l'élection de 1946, après avoir déposé sa candidature, le 22 mai, la retire, le Il juin, pour "des raisons strictement personnelles". Le favori, au départ, est, incontestablement, Roger Gervolino. Volontaire du bataillon du Pacifique, désigné, en 1942, pour représenter la Nouvelle-Calédonie à l'Assemblée consultative d'Alger, il est, ensuite, élu député en 1945, réélu en 19461°,inscrit au groupe UDSRll Soutenu par les éléments conservateurs et la SLN, il est le candidat de "l' establishment" . Sa campagne électorale est axée sur ses origines calédoniennes et sa connaissance des problèmes de l'île. "Nous devons voter pour un calédonien". "n nous faut un député expérimenté", proclame son comité. Panni ses concurrents, Florindo Paladini est un vieux routier de la politique. Ancien candidat à la députation et ancien conseiller général, homme cultivé et polyvalent, syndicaliste, il a été, en 1946, un des fondateurs du parti communiste calédonien. Pour convaincre les électeurs, il compte beaucoup sur ses qualités d'orateur qui sont réelles et il est de fait que sa truculence attire à la conférence publique et contradictoire qu'il donne, le 15 juin, un nombreux auditoire. Paul Métadier, lui, est le candidat surprise. Personne n'attendait ce métropolitain, calédonien de naissance, patron d'un grand laboratoire pharmaceutique qui, débarqué un beau matin à Nouméa, se présente sous
9. CAOM FM. Il TEUI 030 6 juin 1951 n08? 1O. Roger Gervolino fut nommé à l'Assemblée consultative d'Alger par ordonnance du 17 septembre 1943 du Comité français de libération nationale. Elu, le 2 I octobre 1945, à la première assemblée nationale constituante contre Michel Vergès et Florindo Paladini. Le 2 juin 1946, il est élu à la deuxième assemblée nationale constituante devant Pierre Mariotti et le Docteur Brossier. Réélu le 10 novembre 1946, avec pour challengers Raymond Lèques et Antoine Griscelli. Il. UDSR Union Démocratique et Socialiste de la Résistance. Son leader est François Mitterrand. - 25-

l'étiquette gaulliste du RPF12. Pour sa campagne électorale, il se retranche derrière le général de Gaulle qui l'a investi. il en fait écouter les discours et, originalité de sa démarche, fait appel, pour l'élaboration de sa plate-forme électorale, "à toutes les bonnes volontés, en vue de la formation de commissions d'études des problèmes calédoniens". il serait heureux, dit-il, de recevoir "toutes communications ou suggestions concernant ces derniers" . Atouts et handicaps du candidat Lenormand Des trois candidats, Maurice Lenormand est celui qui peut menacer le plus sérieusement le député sortant à cause de l'appui des voix autochtones (les trois quarts environ). D'autant plus qu'il a aussi le soutien, inavoué mais néanmoins efficace, de la haute administration locale, laquelle, décidée, au départ, à interpréter la loi du 23 mai dans un sens restrictif, l'appliquera par la suite dans le sens le plus large, permettant ainsi l'inscription d'un nombre plus important d'électeurs autochtones13. Aux Nouvelles-Hébrides, partie intégrante de la circonscription électorale, il a aussi l'appui du Résident, un ami personnel. Farouchement opposé à Roger Gervolino, le président du Conseil général, Henri Bonneaud, lui est également favorable. C'est pour faire pièce au député sortant qu'il avait suscité la candidature de Pierre Mariotti qu'il lui demanda de retirer après le dépôt de celle de Maurice Lenormand. N'ayant pas les mains libres, devant tenir compte de sa direction qui n'a pas les mêmes vues que lui, il adopte une position de neutralité, part aux Nouvelles-Hébrides où il a un entretien avec Maurice Lenonnand et y reste pendant toute la campagne. Son entourage, seul, connaîtra ses mots d'ordre. La France Australe qu'il contrôle, adopte la même neutralité, se contentant de prêcher la concorde. "Pour la première fois, un nombre important d'électeurs et d'électrices indigènes prendra part à la consultation électorale", peut-on lire dans son édition du 16 juin. "Certains auront tendance à opposer les uns aux autres. C'est une erreur. Depuis bientôt un siècle, indigènes et Européens, issus de vieilles familles de pionniers, vivent ici, côte à côte, en parfaite harmonie. Chaque fois que la France fut menacée, dans les mêmes unités, tirailleurs et Européens ont partagé les mêmes périls et se sont couverts de la même gloire collective qui a rejailli sur notre petite patrie. Le 1er juillet prochain, dans le même esprit de fraternité, avec le souci de défendre les intérêts calédoniens, électeurs et électrices devront, sans abstention, faire leur devoir. " S'il a toutes les chances de l'emporter à l'intérieur de l'île et aux Loyauté, bien que Florindo Paladini puisse espérer drainer, lui aussi, un certain nombre de voix autochtones, à Nouméa, les atouts de Maurice Lenormand sont
12. RPF Rassemblement du peuple français, mouvement gaulliste créé le 7 avril 1947. 13. Jean Guiart. L'entrée des Mélanésiens dans la cité, page 326. - 26-

minces. Pour l'électorat européen, il a deux lourds handicaps: il n'est pas Calédonien, d'une part, et il a, par ailleurs, épousé une Mélanésienne qui, bien qu'élevée dans une riche famille de la capitale et parfaitement acculturée, n'a jamais été admise dans la société nouméenne. TIne peut compter que sur les voix des métropolitains, sur une fraction de la société métisse et sur quelques particuliers. Peu de monde au total. "Candidat indépendant, strictement et totalement indépendant", comme il le proclame, il veut "se placer au-dessus des antagonismes d'intérêts particuliers, en dehors des luttes de partis et des rivalités de personnes", n'ayant en vue "que l'intérêt général, la paix sociale et la parfaite harmonie entre tous les éléments de la population, le salut économique et la prospérité du pays". La particularité de sa profession de foi est d'être la seule à consacrer un volet aux problèmes autochtones. Inspirée des programmes de l'UICALO et de l'AICLF, il porte sur huit points: maintien du statut des réserves, reconnaissance officielle du Conseil des Anciens, établissement d'un cadastre et enregistrement des noms de familles, des clans et des terres appartenant à chaque famille, établissement d'un droit coutumier indigène, développement de l'enseignement technique et professionnel, maintien des mesures de protection de la santé et lutte contre l'alcoolisme, organisation de la production et création d'organismes coopératifs de prévoyance, liberté pour les indigènes de renoncer au statut personnel. Courte victoire Le soir du 1er juillet, les résultats de la consultation sont une surprise pour beaucoup. Maurice Lenonnand, qui ne totalise que 530 voix à Nouméa, arrive en tête avec 5 037 suffrages. Son concurrent immédiat, Roger Gervolino, en recueille, lui, 4 207. Courte victoire, certes, qui aurait pu, tout aussi bien, être une défaite, mais succès, cependant, qui en appellera d'autres. TIn'obtenait, en effet que 36,5% des suffrages. Ses adversaires réunissaient, à eux trois, un total de 8603 voix, 3500 de plus que lui. C'est la dispersion des voix européennes, gaullistes, en particulier, sur les noms de Paul Métadier et de Roger Gervolino (2 252 pour l'un, 4 207 pour l'autre), mais aussi le manque de combativité du député sortant et la lassitude du corps électoral à son égard (on lui reproche, en particulier, son absentéisme à l'Assemblée nationale) qui expliquent sa défaite. TIa perdu près de mille voix par rapport à ses résultats de 1946, alors que le nombre d'électeurs avait pratiquement doublé et que le taux d'abstention avait chuté de dix-sept points. Comme on le prévoyait, la position de Maurice Lenormand a été affaiblie par le score de Florindo Paladini (2 144 voix) qui a attiré un certain nombre de voix autochtones, à Pothé, notamment, et à Maré chez le grand chef Naisseline. Le soir de cette journée historique qui engageait de façon irréversible la Nouvelle-Calédonie sur une voie nouvelle, le temps était affreux. TIpleuvait sur - 27-

la ville. Les rues étaient désertes. Pas une voiture en circulation. Nouméa qui avait voté massivement pour Roger Gervolino, était comme morte. Sous la lumière pâle des lampes électriques, les affiches électorales, désormais sans objet, décollées de leurs panneaux par la pluie et lacérées par le vent, traînaient en lambeaux dans les flaques des trottoirs. Dans le salon-bibliothèque du nouvel élu, quelques familiers s'étaient réunis. Peu. La joie n'était pas bruyante. Assis dans leurs fauteuils, deux hommes qui s'attardaient comme à plaisir, attiraient l'attention. Deux administrateurs, venus au nom du haut-commissaire, en instance de départ, féliciter chaleureusement le nouveau député. Qui était donc l'homme qui venait, presque à son insu, de bouleverser, en quelques heures, le jeu politique local et qui, des années durant, allait marquer profondément, de son action, l'histoire de la Nouvelle-Calédonie? Un homme doué, d'une énergie peu commune Incontestablement, un homme intelligent, très doué, d'une capacité

d'assimilation étonnante, - il se familiarisera avec les problèmes politiques
aussi rapidement et facilement qu'il l'avait fait pour la botanique ou l'ethnologie - capable, polyglotte qu'il est, de prononcer ex abrupto un discours en anglais oU...en Lifou, et, ouvert à tout, d'écrire un article sur les poteries de l'île des Pins aussi bien que sur le marché mondial du nickel. D'une grande culture, intarissable, il peut disserter et captiver un auditoire sur les sujets les plus divers. Passionné, il est doué d'une capacité de travail et d'une énergie peu communes. C'est un combatif acharné, tenace, infatigable, aux nerfs d'acier. Jamais je ne l'ai vu s'emporter au cours d'une discussion ou d'un débat. Courtois, il demeurait toujours très calme, maître de lui. Un visionnaire aussi. Un intuitif à l'imagination féconde. Celle-ci, néanmoins, peut le mener très vite hors des sentiers de la réalité. Généreux, impulsif, ses analyses et ses jugements sur les situations et les hommes ne sont pas toujours sans faille. TIest, à la fois, trop méfiant envers des collaborateurs à la fidélité éprouvée et pas assez envers des hommes qu'il connaît à peine. On lui a reproché souvent son opportunisme, ses changements de cap, ses alliances inattendues, les variations de son discours politique. TIest vrai que si les buts de son action n'ont jamais varié, il adapte les moyens d'y parvenir aux contingences du moment et recherche les alliances qui peuvent le mieux servITsa cause. Son parcours, jusqu'alors, a été assez sinueux. Originaire de Mâcon, d'une vieille et honorable famille, son père était professeur de musique et organiste comme l'avait été son grand-père. TI quitte sa ville, après le baccalauréat, pour s'inscrire, en 1931, à dix-huit ans, à l'Ecole d'agriculture d'Alger. Deux ans plus tard, il en sort ingénieur. Méprisant le poste qu'on lui offte à Constantine, il revient en France, s'engage dans l'armée et est envoyé en - 28-

Nouvelle-Calédonie pour y faire son service militaire. Démobilisé, il s'y marie, en 1936, avec la petite-fille du grand chef Boula, de Lifou, et entre comme chimiste-analyste au laboratoire de la société Calédonickel. La générosité de son beau-père adoptif lui permet de retourner en France pour de nouvelles études. TI suit les cours de l'Institut d'ethnologie, en même temps qu'il monte une affaire de production radiophonique, puis devient chef du service des plans et productions du groupement professionnel de l'agriculture. En septembre 1939, la guerre le contraint à rejoindre le 6ème régiment d'infanterie coloniale. TIy est retenu jusqu'à la défaite et l'armistice de 1940. Quelques mois à Mâcon et, fm quarante, avec sa famille, il regagne Paris pour s'inscrire à l'Ecole de Pharmacie ainsi qu'à celle des Hautes études et des Langues orientales où il se familiarisera avec le malais, le houai1ou et le tahitien. Pharmacien diplômé, il revient à Nouméa en 1946, ouvre une officine qu'il cède bientôt pour en exploiter une autre, en collaboration avec son collègue Martinet, tout en gérant une plantation aux Nouvelles-Hébrides. Député, à présent, la tâche qui l'attend ne s'annonce pas facile. Elu des autochtones, il est considéré par les Européens comme "le député des Canaques". Ainsi l'appelle-t-on à Nouméa. Pour faire oeuvre durable, il lui faut, maintenant, obtenir l'adhésion de cet électorat européen qui le boude, objectif primordial mais difficile à atteindre. Des années seront nécessaires pour cela. A I'heure des comptes, au lendemain de l'élection, ce sont les missions tenues pour responsables de l'échec du député sortant qui en feront les frais. Les Etablissements Ballande restreignent les facilités accordées à la mission catholique et la Société Le Nickel rogne sur sa subvention à l'église protestante14. Ce qui était injuste, car ce ne sont nullement les missions qui donnèrent les mots d'ordre mais les mouvements autochtones eux-mêmes, l'UICALO et l'AICLF On raconte à ce sujet, qu'un vieux père de brousse, peu au courant de la situation, avait recommandé à ses ouailles, la veille des élections, de voter pour Roger Gervolino. Quelle ne fut pas sa surprise, le soir du vote, de constater que tous les bulletins de la tribu étaient au nom de Maurice Lenormand sauf un seul: le sien15. Le long combat pour le collège unique Le maintien du collège unique fut le premier combat que le nouveau député eut à mener. Commencé quelques jours après son élection, il se poursuivit pendant plus d'une année, émaillé de péripéties nombreuses et de rebondissements imprévus. Le renouvellement du Conseil général dont les pouvoirs expiraient quelques mois plus tard, en janvier 1952, en était l'enjeu. Les nouveaux conseillers seraient-ils élus, comme l'a été le député, au collège
14. CAC. Rapport des R.G. 940 167 n0458. 15. 1. Guiart. Destin d'une église et d'un peuple, page 63. - 29-

unique ou selon les modalités d'un nouveau statut électoral à élaborer par l'Assemblée nationale? Les associations autochtones furent les premières à faire connaître leur opinion. Réunis le 2 juillet dans le bureau du député, leurs dirigeants, Kowi Bouillant, Auguste Natealo, Roch Pidjot et Gustave Katawi, "soucieux, selon leurs termes, de montrer que l'accession des indigènes à la vie politique n'était pas de nature à troubler l'ordre dans le territoire", adressent, au ministre de la France d'Outremer (François Mitterrand, à 1' époque), une lettre pour lui demander la création d'une circonscription électorale unique. "Par ce moyen, disent-ils, nous sommes sûrs d'aboutir à la création de listes d'union, favorables à l'évolution de la Nouvelle-Calédonie et à la bonne harmonie de tous les éléments de la population" . L'ancien président du Conseil général, Pierre Bergès, président de la commission municipale de La Foa, dans un article paru dans la presse locale, le 29 août 1951, préconise, lui aussi, la circonscription unique, c'est-à-dire commune, le scrutin de liste et, afm de tenir compte de l'accroissement du corps électoral, l'augmentation du nombre de sièges. La haute administration locale ne semble pas penser autrement. Dans le télégramme du 18 juillet 1951, le secrétaire général Bordarier qui assure l'intérim du gouverneur, dans une lettre à son ministre, suggère, lui aussi, que pour des élections anticipées, "en attendant la fixation par la loi d'un régime défmitif, la solution provisoire consisterait à instituer une circonscription unique, de façon à rendre possible le rapprochement des fractions de population, grâce à des listes d'union,,16. Paris le rappellera quelque temps plus tard. Les partisans du double collège En revanche, une pétition, datée du 10 juillet 1951, adressée au président du Conseil général et diffusée par la presse et la radio, fait entendre un tout autre son de cloche. Elle réclame du ministre de la France d'outre-mer, l'instauration d'un double collège électora1. L'instigateur en est le président des anciens combattants de 14-18, James L. Daly, directeur de la société Maison Barrau. Elle porte la signature d'une trentaine de personnalités dont le maire de Nouméa, le gouverneur Sautot, Georges Dubois, l'un des artisans du ralliement de 1940, de l'avocat Georges Chatenay et du docteur Edmond Caillard qui joueront, l'un et l'autre, un rôle politique actif, quelques années plus tardl7.
16. AN CAOM Fonds ministériell/ TEU1030. Tel du 18-7-1951 nOl11. 17. Lettre d'un groupe de citoyens au Conseil général signée par : J.L.Daly, Georges Dubois, Georges Lèques, Henri Sautot, Richard Bernier, Gaëtan Ollivaud, Marcel Coursin, J.B.Marillier, Emile Legrand père, Henri Courtot, L.Lefebvre père, Jean Lomont, Emile Castex, André Moulédous, L.Le Goupils, Gaston Lesson, Georges Chatenay, Dr Caillard, L.Peyrolle père, Antoine Delathière, Victor Neugy, Ernest Legrand, Alfred Canel, Louis Boissery, Jean Novella, Paul Boissery, Hubert Cornaille, Georges Champion, Louis Lèques, André Legras. - 30-

Après avoir attiré l'attention du Conseil général "sur les conditions dans lesquelles se sont déroulées les élections du 1er juillet et le résultat qui en est découlé", les pétitionnaires demandent son appui "pour inviter la métropole à prendre toutes dispositions afm de sauvegarder les droits à la liberté et à la justice auxquels peut prétendre la Nouvelle-Calédonie". Le double collège, prévu à l'article 2 de la loi électorale du 23 mai 1951, se justifie en NouvelleCalédonie, disent-ils, par "les différences qui séparent les citoyens de statut civil et ceux de statut personnel", et l'existence, par conséquent, "de deux catégories de citoyens". Pour les futures législatives, ils suggèrent l'élection de deux députés, l'un élu par les Européens calédoniens et hébridais, l'autre par les citoyens de statut personnel de la Grande Terre, des îles Loyauté et des Nouvelles-Hébrides. Manœuvres du président Bonneaud Au reçu de cette pétition, le président Bonneaud qui, au lendemain des élections, a recherché une alliance avec le député, mais sans y parvenir, juge l'affaire suffisamment importante pour demander au gouverneur une session extraordinaire du Conseil, le mardi 7 août. TI espère, de la sorte, reprendre en mains une situation qui lui a échappé depuis les élections du 1er juillet, regrouper un électorat passablement désorienté par les derniers évènements et aussi, couper I'herbe sous le pied des pétitionnaires. Au Conseil général, avec son talent habituel, il s'applique à situer exactement la question et, pour permettre un examen lucide de la situation, propose de réunir, à la date la plus proche possible, "tous ceux qui ont vraiment à cœur de vouloir résoudre la question et rechercher, dans le respect des lois, une solution d'équilibre, respectant et sauvegardant les droits et les intérêts de tous les intéressés". L'Assemblée se rangea à sa proposition et, du 10 au 28 août, dans la salle du Conseil, se tinrent cinq réunions, les premières entre conseillers généraux et pétitionnaires, la dernière avec la participation des représentants autochtones. Le président Bonneaud y démontra sans difficulté que le double collège que les pétitionnaires préconisaient ferait entrer à l'Assemblée un nombre à peu près égal de représentants européens et indigènes, avec prédominance certaine de ces derniers, ce qui ne devait certainement pas être le but recherché. Ironique, il fit remarquer, "On reste stupéfait devant les conséquences incalculables qu'aurait pu avoir cette pétition, si, au lieu d'être adressée au Conseil général, elle avait été adressée à l'Assemblée nationale et acceptée par elle" . Si c'est, en revanche, une deuxième assemblée que vous souhaitez, ajoute-t-il en substance, le Conseil vous a alors devancé. C'est ce qu'il demande depuis 1947, "une assemblée consultative indigène, élue par un collège électoral indigène et envoyant des délégués auprès du Conseil général". Mais cette - 31 -

proposition a été rejetée par l'Assemblée de l'Union française en janvier 1950. Et depuis, il y a la loi du 23 mai 1951 et l'établissement du collège unique. Elle est, par conséquent, dépassée et le président Bonneaud ne voit que "le statu quo avec un découpage en trois circonscriptions pour permettre de conserver au Conseil une majorité européenne". Position des autochtones Position bien proche, sinon dans les buts, de celle que les autochtones présentent à la réunion du 28 août. A cette dernière, assistent, outre les conseillers généraux, les délégués des pétitionnaires et les présidents des chambres d'agriculture et de commerce, plusieurs grands chefs et les dirigeants des associations autochtones. Ceux-ci, dans une déclaration commune, défmissent leur position d'une façon nette. Ce qu'ils veulent, c'est l'application pure et simple du décret du 25 octobre 1946, réglementant la réorganisation du Conseil général de la Nouvelle-Calédonie et de son article 2 qui précise que "les collèges électoraux comprennent les personnes des deux sexes ayant l'exercice des droits politiques" complété par l'adjonction "tels qu'ils ont été défmis et étendus par la loi du 23 mai 1951". La seule modification qu'ils demandent est l'aménagement de l'article 1 afm d'instaurer trois circonscriptions électorales: celle de Nouméa qui élirait comme précédemment neuf conseillers, la circonscription de la côte ouest sept conseillers au lieu de cinq et la troisième, celle de la côte est et des Loyauté, neuf élus au lieu de cinq, soit au total vingt-cinq conseillers au lieu de dix-neuf, ce qui permettrait, ajoute le porte-parole autochtone, "dans un esprit de confiance mutuelle, une juste représentation du collège électoral". Si ces réunions eurent le mérite de clarifier quelque peu les positions, elles ne permirent pas, en revanche, d'obtenir un consensus et la rédaction d'un projet acceptable par tous. TIaurait été vain, localement, de tenter d'aller plus loin dans les discussions. A défaut de pouvoir présenter un tel projet ou, au moins une esquisse de solution, désabusé, le président Bonneaud, à l'ouverture de la session budgétaire, le 6 novembre 1951, ne peut que formuler un espoir: que Paris tranche avec sagesse, en tenant compte des opinions de chacun, à présent clairement exprimées. "Toutes les solutions convenables qui pourraient être prises pour consolider la position des Français qui ont fait souche ici rencontreront entièrement notre appui. Certes, les droits légitimes des autochtones et leur participation à la gestion des affaires publiques ne sont pas discutés, mais encore convient-il d'admettre que cela doit être fait en tenant compte de l'importance proportionnelle des divers intérêts en cause. Chacun a été admis, de la manière la plus large, à faire valoir son propre point de vue. TI appartient naturellement au gouvernement de la France d'en décider".

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Projet gouvernemental

de double collège camouflé

Discours sensiblement différent de celui tenu lors des réunions du mois d'août. Les nouvelles qu'il a reçues de Paris expliquent sans doute ce changement. Le ministère de la France d'outre-mer que dirige, depuis le 8 août, M. Louis Jacquinot a, en effet, élaboré un projet de loi sur la composition et la formation du Conseil général de la Nouvelle-Calédonie. Déposé sur le bureau de l'Assemblée nationale le 8 novembre, il est examiné par la commission d'outre-mer, le 19. Spécial pour la NouvelleCalédonie, il présente la particularité d'établir, sans l'avouer, un système de double collège par le biais d'une circonscription dite "des tribus" (appellation que le secrétaire d'Etat à la France d'outre-mer, Louis Aujoulat, reconnaîtra volontiers "n'être pas très heureuse"). Elle n'est pas une entité géographique homogène mais le regroupement de toutes les tribus réparties dans l'ensemble du territoire, rassemblant, autrement dit, tous les autochtones de statut personnel de la Grande terre, quelque soit leur lieu de résidence. Combattu avec vigueur par le député Lenormand, le projet est néanmoins approuvé par la commission d'outre-mer du fait de l'abstention des commissaires MRP Très actif dans les couloirs de l'Assemblée nationale, le sénateur Lafleur s'en explique dans le télégramme adressé aussitôt au président du Conseil général: "La commission d'outre-mer a approuvé cette nuit le projet par 17 voix contre 14. Sur notre insistance, avons obtenu abstention du MRP, mais Lenormand s'est montré violemment opposé à toute concession. Stop. Sommes anxieux de connaître son attitude en séance publique renvoyée à la semaine prochaine. Stop. Vous prions télégraphier d'urgence félicitations au député Laforest rapporteur de la commission d'outre-mer pour la conviction mise à la défense des intérêts français et calédoniens". Ce qui fut fait en même temps que l'envoi de compliments au sénateur et au conseiller de l'Union française, le colonel Bichon, pour leur action, leur conflmlant en même temps l'entière solidarité du Conseil général. Désaccord entre le président et Maurice Lenormand En revanche, le président Bonneaud et le président de la commission permanente, Stéphane de Saint Quentin, expriment au député leur profond désaccord: "Apprenons votre action au sujet du statut calédonien auprès de la commission d'outre-mer de l'Assemblée nationale. Le Conseil général, en commission, mis au courant, se solidarise unanimement avec position Lafleur que estimons conforme à sauvegarde intérêt bien compris Nouvelle-Calédonie tout en respectant position autochtone. Espérons qu'à la réflexion, parlementaires calédoniens se mettent tous d'accord sur action commune évitant ainsi creuser fossé alors qu'autochtones demandent simplement représentation - 33 -

suffisante au sein du Conseil général. Espérons que vous voudrez bien modifier vos positions en conséquence. Dans le cas contraire, regretterions ne pas pouvoir vous suivre sur ce terrain mais nous obligerait à nous mettre en opposition formelle avec vous alors que nous estimons collaboration indispensable dans l'intérêt général calédonien" . Le 22 novembre, l'Assemblée nationale entreprend la discussion du projet. Exposées et commentées par le rapporteur de la commission d'outremer, ses dispositions sont les suivantes: scrutin de liste majoritaire à un tour au lieu de deux (pour éviter l'absentéisme au deuxième tour dans un pays où les communications sont difficiles), augmentation du nombre de sièges portés de dix-neuf à vingt-cinq, pour tenir compte de l'accroissement du corps électoral et découpage en cinq circonscriptions au lieu de trois. Le sud et la côte ouest gardent le même nombre de conseillers, respectivement neuf et cinq. La côte est en élira trois et les deux circonscriptions nouvelles, celle dite "des tribus" et celle des îles Loyauté, cinq pour la première et trois pour la seconde. Pour le rapporteur Laforest, cette division a l'avantage "d'assurer, en tout état de cause, une représentation certaine et judicieuse de tous les éléments de la population, c'est-à-dire des anciens électeurs de statut civil et des nouveaux électeurs de statut personnel qui sont appelés à voter depuis la loi du 23 mai 1951". En effet, explique-t-il, "deux circonscriptions, celle des tribus et celle des Loyauté ont une forte majorité d'électeurs de statut personnel. Nous avons ainsi l'assurance que ces électeurs de statut personnel seront désormais associés de façon certaine à la gestion des intérêts matériels et administratifs de ce territoire". Ce qui était une façon passablement hypocrite de dire les choses! Vigoureuse opposition du député au projet Comme il l'a fait en commission, le député Lenormand s'oppose vigoureusement à ce projet. Son intervention longue, solidement charpentée et argumentée, passionnée, est souvent pathétique. TI s'élève contre des dispositions qui réalisent "d'une manière déguisée et, certes, d'une façon subtile et ingénieuse, une instauration de fait du double collège, en substituant aux circonscriptions territoriales des circonscriptions ethniques fondées sur la discrimination entre deux éléments de la population", système, dit-il, "incompatible avec une application loyale et sincère du collège unique". Et de faire le procès du double collège que l'on veut imposer à la Nouvelle-Calédonie et des dangers de son application: création de blocs antagonistes qui rendrait tout travail en commun impossible et surtout ségrégation politique des autochtones, pas en arrière qui entraînera "la ségrégation morale et le séparatisme". "Dans l'isolement où l'on veut les repousser, les autochtones se replieront sur eux-mêmes, sans pour cela que leur évolution s'arrête, mais cette évolution, sans fenêtre ouverte vers l'extérieur, sans soupape de sûreté, acquerra une force explosive contre laquelle je tiens à vous mettre en garde". - 34-

Le double collège, poursuit-il, ne peut absolument pas être une solution valable car il est condamné, non seulement par les autochtones mais aussi par une partie des européens. Ses partisans déclarés ne sont qu'une minorité. La pétition du 10 juillet la réclamant n'a recueilli, rappelle-t-il, auprès des 19 560 électeurs dont 10 850 Européens que 2 082 signatures, soit 10% du corps électoral. Les électeurs européens et autochtones qui ont refusé de signer une telle pétition savent tous les dangers d'un pareil système et se sont refusés à "servir les fms particulières de certains intérêts privés car ils savent qu'ils risquent de payer les conséquences d'une politique à courte vue". Pour lui, le problème électoral est plus psychologique que politique dans un pays où "il y a des citoyens de statut européen qui sont noirs et des citoyens de statut personnel qui sont clairs ou métis, de sorte que le terme autochtone désigne bien plus que l'élément racial, le statut personnel". "Certes, de prime abord, ajoute-t-il, la prudence administrative peut faire supposer que la meilleure garantie pour éviter le choc de deux blocs antagonistes est d'élever entre eux une barrière. Eh! bien, je le déclare avec fermeté et avec force, malgré les pressions dont j'ai été l'objet, je suis contre la barrière de couleur. Je suis contre la discrimination raciale au sein du corps électoral. Je suis contre le cloisonnement des électeurs selon leur origine ethnique ou simplement leur statut personnel. Je suis contre tout système de double collège et surtout, contre tout système de double collège qui n'ose pas s'avouer" . L'Assemblée nationale adopte le projet Pour rectifier les dispositions inacceptables du projet, notamment l'erreur psychologique et politique qu'est la "circonscription des tribus", il propose, par amendement, lors de la discussion du texte, le 30 novembre, de substituer à celle-ci une circonscription nord "à base territoriale" et de modifier légèrement la répartition des sièges: 9 pour le sud, 5 pour chacune des deux côtes, 3 pour la nouvelle circonscription et 3 aussi pour les Loyauté, tous élus, évidemment, au collège unique. Mis aux voix, cet amendement va recueillir 302 voix pour et 302 voix contre. La majorité étant de 303 voix, il n'est donc pas adopté. Pour améliorer la représentation autochtone, le député du Sénégal, Léopold Cedar Senghor, propose alors de donner un siège supplémentaire à la circonscription des tribus prélevé sur ceux de la côte ouest, portant ainsi la représentation de 16 pour les européens et 9 pour les autochtones au lieu de 178, répartition plus conforme au rapport numérique entre les deux électorats mais encore bien loin de la proportionnelle. Malgré l'opposition du Gouvernement et de la commission, l'amendement est adopté, mais de justesse par 302 voix contre 300, permettant de réaliser, selon les mots de son promoteur "un léger progrès vers la justice" . Au scrutin fmal, sur 616 votants, 416 voix se prononcent pour - 35-

l'adoption du projet gouvernemental amendé (RPF, indépendants, radicaux et socialistes) contre 200 (MRP dont le porte-parole, Ed. Moissan, juge que le système proposé est "une régression sensible sur ce qui existe pour les élections générales", indépendants d'outre-mer, groupe auquel appartient le député et communistes). Au Conseil de la République, le projet est adopté sans difficulté, et à mains levées, dans sa forme première, c'est-à-dire par élimination de l'amendement Senghor. Coup de théâtre en deuxième lecture Le 25 janvier suivant, à l'Assemblée nationale, en seconde lecture, gouvernement et commission défendent les mêmes positions qu'en novembre. Le député Lenormand aussi. "Le texte du Conseil de la République qui comporte, comme celui de l'Assemblée nationale, la création d'une circonscription des tribus, sans existence territoriale, cantonnant tous les indigènes et établissant dans le pays une ségrégation politique est irrecevable", dit-il une nouvelle fois. "Je n'ai pas accepté mon mandat et la confiance d'électeurs calédoniens, européens et autochtones, pour trahir leurs véritables intérêts communs au premier vote qui concerne les statuts du territoire et engage tout son avenir. Je demeure fidèle au système de circonscriptions à base territoriale qui, seul, respecte le principe de l'application sincère d'une politique . vraiment d'Union française et, pour mon pays, d'Union Calédonienne" 18 Dans le projet, "La voix d'un électeur autochtone ne vaut que la moitié de la voix d'un électeur européen. 9 000 électeurs auront 8 sièges et 10 850, 17. Cette ségrégation politique des autochtones va rendre impossible toute collaboration et toute possibilité de rapprochement et de coopération. La Nouvelle-Calédonie deviendra-t-elle un jour une autre Madagascar, une autre Indochine, une autre Tunisie? Va-t-on amasser des rancœurs et préparer des revendications alors qu'il n'en est pas question à l'heure actuelle ?" TIrévèle enfm que son amendement, repoussé le 30 novembre par 302 voix pour et 302 contre, aurait dû, en fait, être adopté par 303 voix contre 301, le député Boganda ayant fait rectifier son vote. Mis aux voix, en fin de discussion, le projet, contre toute attente, est repoussé et renvoyé à la Commission par 256 voix pour et 356 voix contre, décision surprenante de l'Assemblée qui l'avait pourtant adopté en première lecture à une très forte majorité. C'est un coup de théâtre. Tout est à recommencer.

18. C'est la première fois que cette expression qui résume toute une politique et deviendra l'appellation du mouvement fondé et animé par Maurice Lenonn and, est employée dans un discours.

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Colère du président Bonneaud au Conseil général Pendant ce temps, à Nouméa, la tension monte, les pouvoirs du Conseil général arrivent à expiration et le gouvernement se refuse à les proroger comme il l'a fait pour les autres territoires. A la session extraordinaire du 15 janvier 1952, le président Bonneaud fulmine. TI estime que "l'on se moque de cette population calédonienne qui a droit à autant d'égards que les populations africaines, malgaches et autres. Sans doute, dit-il, sommes-nous trop raisonnables et peut-être a-t-on pensé en haut lieu qu'il était dangereux de laisser au pouvoir un Conseil général qui a trop marqué sa très grande liberté à l'égard du pouvoir administratif et qu'il valait mieux profiter de l'occasion pour le mettre à la porte sans autre forme de procès...nous considérons cette mesure comme un véritable scandale et une violation du droit des gens à se gouverner eux-mêmes". Dans un télégramme aux parlementaires il précise que "le Conseil général, à l'unanimité, déplore la position du gouvernement français qui aurait pu éviter de créer une situation de nature à apporter de graves perturbations dans la vie administrative du pays". L'irritation du président était d'autant plus grande que, quelque temps auparavant, le cinquième congrès des présidents de commissions municipales et des conseillers généraux qui devait se tenir à Thio, le 10 avril, avait été annulé par le gouverneur Angammarre qui s'opposait à ce que les dépenses soient prises sur le budget local et que le secrétaire général et les chefs de services y assistent. A l'ouverture de la session ordinaire de l'Assemblée, Henri Bonneaud avait élevé une vive protestation, comme l'avait fait de son côté le maire de Nouméa, le gouverneur Sautot, "contre le peu de cas que l'on faisait localement, et en haut lieu, des représentants élus du territoire,,19. Quand le gouverneur, le 15 décembre, revint sur sa décision, il était trop tard: la fin prochaine du mandat des conseillers ne permettait plus de donner à la réunion une portée utile. C'est dans ce climat que le président Bonneaud quitte Nouméa, le 19 janvier 1952, habilité par le Conseil général à traiter en France "toutes questions concernant le statut électoral et la situation créée par la non prorogation des pouvoirs de l'Assemblée". En compagnie du sénateur et du conseiller de l'Union française, il s'entretient, dès son arrivée à Paris, avec le député Lenormand. Tous trois tentent de trouver avec lui un terrain d'entente, de concilier les points de vue, afm d'élaborer un texte commun qui soit un "projet calédonien" acceptable par

19. Ces réunions des maires, des conseillers généraux et de l'administration, inaugurées par le président Bonneaud en 1949, s'étaient tenues, à Nouméa, en septembre 1949, à Bourail en décembre 1949, à Houailou en mai 1950 et à Koné en octobre 1950. Celle de Thio, la cinquième prévue, devait avoir lieu en avril 1951.

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tous et, pour cela, de le persuader de retirer sa proposition de loi déposée quelques jours auparavant. Après trois tentatives infructueuses, les ponts sont rompus. Le président Bonneaud en gardera un profond ressentiment. A la suite de cet échec, une proposition de loi, inspirée par le sénateur Lafleur et aménagée par le député de Madagascar, Roger Duveau, est déposée à son tour sur le bureau de l'Assemblée nationale. Elle a l'accord du conseiller Bichon et du président Bonneaud et l'approbation de la commission d'outre-mer. Deux nouvelles propositions de loi en discussion Le Il avril 1952, l'Assemblée en examine le texte en séance ainsi que la proposition du député Lenormand. TIssont fondés, l'un sur le double collège, l'autre sur le collège unique mais tous deux prévoient le même découpage électoral en quatre circonscriptions et le même nombre de conseillers: vingtcmq. Roger Duveau qui défend son projet au nom de la commission, démontre, dans son apologie du double collège, que seul "celui-ci permet à chaque groupe ethnique d'être représenté dans chaque circonscription", quatorze élus européens au sud et sur la côte ouest et trois autochtones, six élus autochtones sur la côte est et aux Loyauté contre deux européens, "ce que ne permettrait pas, dit-il, le collège unique". Mais ce n'est pas sur le point de la représentation numérique que les projets sont antinomiques dans leurs dispositions mais sur leurs objectifs politiques. Le but de l'un, purement arithmétique, est d'assurer par un savant calcul, au mépris de la proportionnelle et par un cloisonnement rigide du corps électoral, une prédominance totale des électeurs de statut civil que son auteur justifie par "le niveau des autochtones et leur absence de responsabilité en matière économique". L'objectif de l'autre, celui du député Lenormand, par un rejet total de tout numerus clausus, est de permettre la formation de listes d'union, facteur essentiel, pour lui, d'entente et de paix entre les deux fractions de la population. Report inattendu des débats Au moment où l'Assemblée s'apprête à trancher entre les deux thèses, le député Ed. Moisan, au nom du MRP, provoque la surprise en déposant une troisième proposition qui prévoit, premièrement, la prorogation des pouvoirs du Conseil général jusqu'aux nouvelles élections et, deuxièmement, l'obligation pour le gouvernement de déposer un nouveau projet avant le 15 juin, autrement dit, le report pur et simple des débats qu'il justifie par la fm de la session parlementaire, l'absence d'un grand nombre de députés d'outre-mer en campagne électorale dans leur circonscription et par "l'exceptionnelle gravité du problème qui ne doit pas, une nouvelle fois, être traité dans la précipitation". - 38-

Le ministre de la France d'outre-mer, du même groupe que le député Moisan, Pierre Pflimlin, qui a remplacé Louis Jacquinot à la chute du gouvernement Edgar Faure, le 8 mars, considère, lui aussi, que "le problème est complexe et grave" et qu'il faut, bien qu'il y ait urgence, se donner un temps de réflexion pour le traiter. Aussi est-il tout à fait favorable à la proposition de report que l'Assemblée approuve, à son tour, par 325 voix contre 198. La tournure inattendue prise par les évènements déconcerte et irrite les partisans de la proposition Duveau qui, regrette le président Bonneaud, "aurait rallié une majorité si le gouvernement en avait permis la discussion". Ces avatars parlementaires vont provoquer à Nouméa un beau charivari et de furieuses attaques contre le député. Le ton du télégramme adressé par le président du Conseil général et le sénateur au président de la commission permanente à Nouméa, le lendemain du scrutin, qui laisse percer déception et amertume en est le prélude: "la proposition Duveau qu'estimions devoir satisfaire pleinement compatriotes, avoir été écartée par adoption contre-projet MRP, appuyé par communistes et socialistes demandant au gouvernement de présenter, avant le 15 juin, un nouveau projet de loi. Député Lenormand avoir laissé faire cette opération qui nous prive, une fois de plus, d'un statut politique stable". A la session ordinaire du Conseil général, le 13 mai 1952, après le discours et le départ du gouverneur, le président Bonneaud, de retour à Nouméa depuis le 8 mai, se déchaîne contre le député. Entre le président Bonneaud et le député, la rupture est consommée Après avoir confessé son attitude bienveillante à son égard, lors des législatives, il dénonce violemment l'homme qui l'a déçu dans ses espérances et a trahi sa confiance. "S'il est possible que lors des élections qui l'ont porté à la députation j'ai moi-même, dit-il, favorisé son élection par le seul fait de la position de neutralité que j'avais prise à l'époque pour des raisons personnelles, je n'hésite pas, aujourd'hui, qu'avec le recul du temps, j'ai tout lieu de regretter la confiance que je lui avais faite après une élection à laquelle je n'avais aucunement participé et me trouvant devant le fait accompli". TI stigmatise particulièrement l'attitude du député lors des réunions de Paris, d'avoir maintenu sa proposition de loi malgré l'engagement pris de la retirer. "Agissant ainsi, dit-il, M. Lenormand a perdu en même temps et notre confiance et une occasion de prouver son souci de l'intérêt général". A la clôture de la session, il aura des mots tout aussi durs pour fustiger l'action du député. Après avoir rappelé, une fois encore, que "le projet Lenormand de collège unique était extrêmement dangereux alors que le projet Duveau était basé judicieusement, non sur une discrimination raciale mais sur la capacité actuelle des citoyens" et il conclut son discours par cette phrase assassine: "Un accord est très difficile avec M. le député Lenormand parce que, ceci est d'ailleurs à sa décharge, n'étant pas lui-même calédonien, il lui est, - 39-

évidemment, très difficile de ressentir et juger calédonien". Le lendemain de cette séance mémorable, pour protester contre "le torpillage du statut" mais après avoir réglé, pour ne pas entraver le fonctionnement des services, les affaires administratives et fmancières qui leur avaient été soumises, les conseillers généraux remettent leur démission au gouverneur. A Paris, devant l'urgence de mettre rapidement fm à la crise, le gouvernement hâte l'élaboration du nouveau projet qu'il dépose sur le bureau de l'Assemblée nationale bien avant la date limite du 15juin. Le nouveau projet gouvernemental Etabli sur le principe du collège unique, il prévoit la division du teITÎtoire en cinq circonscriptions. Le sud (Nouméa, Ducos, Mont Dore, Plum et Dumbéa) élira neuf conseillers. Sept le seront par la côte ouest et trois par les Loyauté. La côte est où les quatre cinquièmes des électeurs sont autochtones, colons européens et autochtones sont répartis en deux circonscriptions distinctes: circonscription côte est et circonscription des districts à laquelle est rattachée l'lie des Pins. Elles éliront respectivement deux et quatre représentants. Sur l'initiative du sénateur Lafleur pour qui, comme il le dit à la radio le 31 mai 1952, "le double collège, pour tous les gens de bonne foi, est la solution logique du problème du statut calédonien", un groupe de personnalités se réunit dans la salle des délibérations du Conseil général, le 4 juin, pour prendre connaissance du nouveau projet et en étudier, avec soin, les modalités. La création d'un comité, à Nouméa, et d'autres, prévus ultérieurement dans l'intérieur, en sont les premières décisions. Quelques jours plus tard, une nouvelle motion est publiée en faveur du double collège. A une partie des signataires de la première, celle du 10 juillet 1951, se sont joints, cette fois, un certain nombre de conseillers généraux derrière le président Bonneaud, le sénateur Lafleur et l'ancien député Roger Gervolino20. Pendant ce temps, à Paris, pour éviter les mésaventures précédentes et aboutir rapidement à un dénouement satisfaisant, une mission parlementaire, à l'initiative du président de la commission d'outre-mer, est envoyée en Nouvelle-Calédonie. Son but est de tenter sur place un rapprochement des thèses afm d'obtenir un consensus sur le projet gouvernemental.

20. Signataires de la deuxième motion en faveur du double collège: J. Daly, G.Dubois, M.Coursin, H.Bonneaud, H.Sautot, E.Legrand, F.Legras, RGervolino, A.Tonnelier, G.Chatenay, Duplat, Gaudriault, CI. BruneIet, CI.Parazol s, P.Bloc, S.de Saint Quentin, A.Varin, RMage, E.Solier, lB.Marinier, Tom Hagen, Dr Caillard, P.Mariotti, Dr Trubert, H.Lafleur, F.Fourcade, G.Lèques.

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Une mission parlementaire

à Nouméa

Composée des députés Max Brusset, RPF, André Bettencourt, indépendant, Henri Laforest, radical et Gaston Defferre, socialiste (victime d'un malencontreux accident, ce dernier devra regagner la France prématurément), la mission quitte Paris le 10 août 195221. Après un voyage d'un mois qui la conduit des Etats-Unis à Tahiti, puis de Nouvelle-Zélande en Australie, elle arrive à Nouméa le Il septembre. Toute une semaine, ses membres vont rencontrer les responsables locaux, européens et autochtones, parlementaires, grands chefs, conseillers généraux, maires, présidents de commissions municipales. A l'issue de ces multiples consultations, l'entente finit par se réaliser sur le texte gouvernemental. Le 18 août, date de la fin du séjour de la mission, son président, Max Brusset, peut, avec satisfaction, télégraphier au ministre de la France d'outre-mer, Pierre Pflimlin, que "la mission a réussi un accord de conciliation entre les parlementaires calédoniens. lis acceptent, ainsi que les associations indigènes, le texte du projet gouvernemental, avec quelques petites modifications de pure forme" . Par cet accord, le sénateur admettait le collège unique sur la côte ouest et le député que la côte est soit divisée en deux circonscriptions dont une des districts. Moindre mal pour l'un comme pour l'autre, étant donné la nécessité d'aboutir rapidement et en l'absence de toute solution de rechange dans la conjoncture du moment. Le départ du ministre Jacquinot de la rue Oudinot avait ruiné les espoirs du sénateur Lafleur de voir son projet de double collège adopté par l'Assemblée nationale. Le député Lenormand, quant à lui, ne pouvait exiger plus d'un ministre qui lui était favorable et qui, en partie, avait satisfait à ses exigences. Le réalisme dictait, à l'un comme à l'autre, un compromis honorable dont ils pouvaient politiquement tirer profit. Le projet de conciliation adopté par le Parlement L'accord réalisé, les choses vont désormais aller très vite. Le 2 novembre, la commission d'outre-mer adopte le projet par dix-huit voix contre deux (communistes) et six abstentions (les commissaires socialistes). Le 19, l'Assemblée le vote en première lecture. Après tant de péripéties, le ministre ne peut que se réjouir de ce dénouement. "Le problème était délicat, dit-il, et n'aurait pu être résolu si de nombreuses bonnes volontés ne s'étaient pas employées à le résoudre, la mission parlementaire, en particulier, et les parlementaires calédoniens".
21. Ils sont respectivement députés de la Charente maritime, de la Seine inférieure (aujourd'hui maritime), de la Dordogne. G.Defferre est député maire de Marseille. Un seul est déjà venu en Nouvelle-Calédonie, Henri Laforest, au titre de conseiller de l'Union Française en 1950. - 41 -

Le 27 novembre, le Conseil de la République vote, à son tour, le projet, après une intervention du sénateur Lafleur qui souligne "qu'il s'agit d'une solution de compromis acceptable et acceptée d'ailleurs par les divers mouvements d'opinion en présence" . De retour à l'Assemblée nationale pour la seconde lecture qui n'est plus, cette fois, qu'une simple formalité, le projet est voté défmitivement et devient la loi 521 310 du 10 décembre 1952. Cette loi intervenait près d'un an après la date d'expiration des pouvoirs du précédent conseil (le 19 janvier 1952). Si les principaux intéressés, le ministre et les parlementaires calédoniens, ne sont pas mécontents d'être sortis enfm de l'imbroglio, à Nouméa, tout le monde n'accepte pas l'accord réalisé avec le même esprit. C'est là le sort des compromis - que l'on associe souvent aux compromissions qui mécontentent toujours plus de gens qu'ils n'en satisfont. C'est pourquoi, le sénateur Lafleur, dès le 2 octobre, dans une allocution radiodiffusée, entend rassurer ses partisans et justifier sa position. "Le projet, dira-t-il, est un mélange de collège unique et de double collège, formule bâtarde mais compromis qui permet de calmer dans l'immédiat l'excitation des esprits et de maintenir l'ordre nécessaire aux réalisations constructives de ce pays". Du côté du député Lenormand, le Pasteur Charlemagne désavoue l'accord et rédige, à l'intention des députés, un mémoire en faveur du collège unique. Un peu plus tard, le député lui-même doit démentir dans la presse, "de la manière la plus formelle", avoir conclu avec qui que ce soit une alliance électorale quelconque. "Les fausses nouvelles, dit-il, qui sont actuellement répandues au sujet de ma position dans la prochaine campagne électorale sont totalement dénuées de fondement. Elles n'ont pour but que de semer le doute dans l'esprit de ceux qui m'ont fait confiance jusqu'à présent et à leur faire croire que j'ai renoncé à mon indépendance ainsi qu'à la poursuite du programme sur lequel j'ai été élu". L'entrée des autochtones au Conseil général La campagne électorale s'ouvre le 19 janvier 1953. Vingt-cinq sièges sont à pourvoir que briguent soixante candidats dont vingt-cinq à Nouméa où il y a pléthore: trois listes et trois candidatures isolées pour neuf sièges sont en compétition. Dans quatre circonscriptions sur cinq, aucune surprise n'est à attendre. L'Union calédonienne n'a aucune chance ni à Nouméa ni dans la circonscription européenne de la côte est. Dans la première circonscription, elle se contentera de soutenir en sous-main la liste d'action républicaine et de tenter d'assurer l'élection du Docteur Tivollier. En revanche, elle est certaine de l'emporter aux îles Loyauté et dans la circonscription des districts. Tout va se jouer sur la côte ouest dont le collège électoral est composé de trois mille trois cents électeurs de statut civil et de mille huit cent soixante-quatorze de statut personnel. L'alliance du député et de l'ancien président du Conseil général, - 42-

Pierre Bergès, permet à leur liste d'emporter les sept sièges et, grâce à cette victoire, d'obtenir, le 8 février, une confortable majorité: quatorze sièges, les sept de la côte ouest auxquels s'ajoutent les trois des Loyauté et les quatre de la circonscription des districts. L'élection du Docteur Tivollier, à Nouméa, va porter ce total à quinze. La liste d'Union de Henri Bonneaud remporte sept sièges à Nouméa et un sur la côte est et celle de James Daly, deux sièges, l'un à Nouméa, l'autre sur la côte est. Le succès de l'Union Calédonienne est remarquable, dix-huit mois seulement après l'élection du député, le 1er juillet 1951, qui n'avait été acquise que par la division de ses adversaires. Cette fois, la victoire est acquise à une forte majorité. Elle est l'approbation de l'action de Maurice Lenormand. L'évènement essentiel en est l'adhésion à celle-ci d'une fraction importante des Européens de l'intérieur. La victoire dans une circonscription à majorité européenne, la côte ouest, est symbolique. Le mouvement vient de trouver là l'assise qui lui manquait jusqu'alors pour justifier pleinement son nom d'Union Calédonienne. Dans la lettre de remerciements qu'ils adressent à leurs électeurs, les nouveaux élus expriment avec un certain lyrisme leur légitime satisfaction: "La date du 8 février 1953 aura pour notre pays une portée historique car la Nouvelle-Calédonie vient de se libérer et de se libérer grâce à la brousse et aux îles. Comme au moment du ralliement, comme dans tous les grands instants de notre histoire, les broussards ont prouvé qu'ils étaient la véritable conscience du pays. Cette fois encore, c'est leur décision, leur volonté de libération et de développement de notre territoire, en l'année même du centenaire, qui vient de se faire connaître d'une manière triomphale et sans réplique. Le vote du 8 février est significatif... Désormais, la voix de la terre calédonienne pourra se faire entendre" . Ouverture du nouveau Conseil Le 26 février, la nouvelle assemblée se réunit en session extraordinaire, en présence d'un public très nombreux. L'évènement, en effet, en valait la peine. Pour la première fois dans l'histoire, neuf Autochtones sur vingt-cinq conseillers prenaient part à la gestion des affaires, et, pour la première fois aussi, une union des colons et des Mélanésiens, élus sur un même programme, disposait d'une majorité22. L'acharnement du député, à l'Assemblée nationale, pour la défense du collège unique, n'avait pas été vain. TIpouvait s'en réjouir et
22. Le nouveau Conseil se compose des membres suivants, élus pour cinq ans, au scrutin de liste majoritaire à un tour avec panachage, vote préférentiel et listes incomplètes. - Sud (Nouméa, Ducos, Mont Dore, Plum, Dumbéa) Bichon, Bonneaud, Chalier, Daly, Hagen, Parazols, de Saint Quentin, Solier, Tivollier. - Côte Ouest: Lenonnand, Bergès, Bouanaoué, Caron, Eschenbrenner, Newland, Thidjine. - Côte Est: Demene, Legras. - District Est et ne des Pins: Bouillant, Aripoindi, Pidjot, Doui Matayo Wetta. - lies Loyauté: Haeweng, Kauma, Enoka. - 43 -

se féliciter de la justesse de ses vues. Commentant cette première séance du Conseil, dans le Calédonien du 27 février, Pierre Jeanson trouva les mots qui convenaient à l'évènement: "La révolution sociale est consommée. Le Conseil général, fonné d'indigènes et d'européens, a siégé pour la première fois hier. C'est une date historique, une page d'histoire calédonienne. Plaisons-nous à remarquer que c'est dans le calme et la dignité que cette révolution s'est réalisée. La population a admis cet état comme un évènement normal. TIn'en pouvait être autrement, il est vrai". Après le discours du gouverneur Angammarre, la nouvelle Assemblée procéda à l'élection de son bureau, portant à sa présidence Pierre Bergès, par seize voix sur vingt-cinq (une de plus que le total des voix de l'Union Calédonienne) et, à la vice-présidence, Maurice Lenormand. Un colon, André Caron, et le président de la plus importante association autochtone, Roch Pidjot, sont élus secrétaires. Un président expérimenté A soixante-sept ans, Pierre Bergès retrouve ainsi le fauteuil qu'il avait occupé de 1944 à 1947. Fils de colons Feillet, installés à leur arrivée de France en 1911 au col d' Ami eu, il se fixera lui-même quelques années plus tard, en 1917, à La Foa. Président de la commission municipale de ce centre, il fut aussi vice-président de la Chambre d'agriculture de 1924 à 1928, puis conseiller général à partir de cette dernière date. TI le restera jusqu'à la guerre pour devenir, pendant cette dernière, président du conseil d'administration de la colonie de 1941 à 1944. Réélu après la guerre, il présida le Conseil général jusqu'en 1947. Très au fait, par conséquent, des affaires politiques et administratives du territoire, connaissant parfaitement la brousse, ses hommes et ses problèmes, il est un conseiller précieux pour l'Union Calédonienne dont aucun élu n'a encore la moindre expérience des débats. C'est aussi une personnalité estimée. Un de ses adversaires et non des moindres, Henri Bonneaud, qui lui avait ravi son siège en 1947, dira de lui: "Nous nous sommes trouvés dans des camps opposés mais si nous fûmes adversaires, M. Bergès a toujours été d'une loyauté et d'une courtoisie parfaites". Attitude de l'opposition Comme il sied en ces circonstances, l'opposition fait preuve de bonne volonté. James Daly, tout en réaffirmant son attachement au double collège, se déclare néanmoins prêt, avec son collègue Deruelle, à prendre part aux commissions. Ce qu'ils fIrent du reste, tous deux, y compris à la commission permanente que présidera le Docteur Tivollier, attitude qui les démarque du groupe de l'Union qui, par la voix de son président, Henri Bonneaud, refuse au contraire toute participation, se contentant de mettre en garde la nouvelle majorité contre le danger des impôts nouveaux. TIs jugent, en effet, que le - 44-

programme de l'Union Calédonienne est démagogique et que son application risque d'entraîner un déséquilibre budgétaire qui serait la voie ouverte à la départementalisation. "Les Calédoniens auront alors perdu tout contrôle. La première assemblée ne sera plus qu'un fantôme d'assemblée dans l'obligation de monter aux ordres des préfets qui, à 24 000 kilomètres de Paris et, malgré une situation géographique particulière, appliqueront, à tort et à travers, les mêmes règles qu'en métropole". Ce que nous voulons, affmne l'ancien président, c'est, "en bons Français, sous la haute autorité de la France et dans l'Union française, comme nous l'avons toujours fait jusqu'à présent, continuer à gérer sainement nos propres affaires". Discours bien proche de celui du député. TIest prêt, assure-t-il, "à faire oeuvre d'opposition constructive, applaudissant aux bonnes initiatives, dénonçant les mesures contraires à l'intérêt général". Trois dossiers, dans l'immédiat, attendent les nouveaux élus: le règlement du conflit entre fonctionnaires et administration, l'élaboration d'un nouveau statut pour les commissions municipales de l'intérieur dont le mandat vient à expiration le 1er mai 1953 et l'examen du plan de modernisation de l'industrie de fusion locale. La revendication des fonctionnaires qui portait sur une modification de l'indice de correction des soldes que Paris voulait ramener de 2,7 à 1,9 est rapidement satisfaite. L'Assemblée appuie la position de leur syndicat pour le maintien de l'indice existant. TIssauront s'en souvenir le moment venu. Difficile règlement du statut des commissions municipales La question du renouvellement des commissions municipales et l'élaboration de nouvelles structures qui tiennent compte de l'extension du droit de vote aux autochtones est plus ardue. Tout en étant moins importante que celle du statut du territoire, elle n'en est pas moins complexe et délicate. Son règlement exigera un certain temps. Le 4 février, avant l'élection du Conseil général, le gouverneur Angammarre avait averti Paris que "les Calédoniens de souche européenne accepteraient très mal que même une seule municipalité où habitent des Européens ait un président et une majorité de conseillers autochtones. Cette éventualité doit être absolument écartée,,23. Pour cela, il propose au nouveau Conseil un statut électoral reposant sur le double collège, avec création, pour l'électorat autochtone, d'un nombre de sièges équivalents à la moitié de ceux existants, projet que repoussent les conseillers de l'Union Calédonienne qui, pour se donner le temps d'élaborer un autre statut, prorogent d'une année le mandat des commissions. Seul, le renouvellement du conseil municipal de Nouméa, commune de plein exercice, s'effectuera le 26 avril, dans l'indifférence générale, du reste, avec un taux d'abstention de 78% au premier tour, de 70 au second. TI se traduira par l'élimination du maire sortant, le
23. AN CAOM FM 1/TEL/I065.

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gouverneur Sautot, héros du ralliement de la Nouvelle-Calédonie à la France libre que remplace Roger Laroque, un des directeurs de la maison Ballande, avec pour adjoints, Albert Satragne et Georges Chatenay. Sur le statut des commissions municipales, le député Lenormand n'a pas une position bien défmie. li considère surtout que l'affaire est complexe et ne peut être traitée à la légère car "plus on descend dans la hiérarchie des organes de la vie publique calédonienne, dit-il, plus il convient, en raison des structures différentes de l'organisation sociale des populations, de procéder progressivement, délicatement et prudemment... Le problème des municipalités doit être saisi dans tous ses aspects, y compris l'aspect sociologique qui n'est pas le moindre". Lui aussi craint que "la susceptibilité des Européens risque d'être exacerbée par tout échec de candidature et que les rancunes en résultant enveniment les relations de voisinage,,24. A l'Assemblée, il propose, d'abord, un projet qui, sans modifier les attributions des commissions, aménage le mode de désignation de leurs membres. Dans chacune d'elles, les électeurs de statut civil et ceux de statut personnel participent en commun à l'élection de l'ensemble des membres, avec une répartition des sièges qui se ferait à raison de 50% pour les candidats appartenant à la portion de la circonscription comprenant les districts autochtones et 50% aux candidats appartenant à l'autre portion. Dans un second projet, il envisage un système à deux étages de façon à distinguer les deux types de collectivités, communes et tribus. lis auraient chacun leur statut, respectant ainsi le caractère particulier de chaque collectivité et "le désir de leurs habitants de vivre selon leurs habitudes et leurs us et coutumes" . Mais leurs assemblées seraient coiffées par un organisme gérant les services d'intérêt commun, travaux publics, établissements scolaires, formations sanitaires... Avec les associations autochtones, il fmit par se rallier à la désignation des commissions au collège unique mais avec, pour les électeurs de statut personnel, une représentation limitée à un tiers des sièges. Cette formule boiteuse, provisoire, voisine du projet administratif qui n'avait que le mérite d'être accepté par tous, prévoyait, en outre, la création de nouvelles commissions aux îles et dans le sud de la Grande Terre, au Mont Dore et à Yaté. L'élaboration difficile de ce statut repoussa aux 3 et 10 octobre 1954 l'élection des commissions, opération qui se déroula dans le calme, en dehors de toute passion. Les listes patronnées par l'Union Calédonienne furent majoritaires dans quinze municipalités sur vingt-neuf.

24. M. Lenonnand. L'évolution politique des autochtones de la Nouvelle-Calédonie. Journal de la Société des Océanistes. n09. Décembre 1953. page 245 à 299. - 46-

L'avenir de l'industrie calédonienne Les débats sur les projets de modernisation de la Société Le Nickel furent, eux aussi, longs et laborieux. De quoi s'agissait-il en fait? La Nouvelle-Calédonie, on ne peut l'ignorer, est un bloc de nickel. Comme pour l'insularité de l'Angleterre, on serait tenté d'ajouter: "Et quand on a dit cela, on a tout dit". Aucun problème dans ce pays n'est, en effet, intelligible sans le rappel de cette réalité. Le nickel est pour elle ce que l'étain est pour la Bolivie ou le cuivre pour le Chili: le pivot de son économie. il fournit 90% de ses exportations et commande ainsi ses fmances, son budget, l'emploi et le niveau de vie de ses habitants. Avec 10% de la production mondiale, la NouvelleCalédonie est le troisième producteur du monde et, si l'on ne tient compte que du revenu et de l'extraction par tête d'habitant, le premier. Ses réserves sont énormes. Le tonnage des minerais à teneur industrielle est équivalent à la moitié des réserves du globe, supérieur à celles du plus grand gisement mondial, celui de Sudbury au Canada. Pour les latérites à teneur inférieure à 1%, les réserves sont alors immenses. Richesse qui souffre, malheureusement, de deux handicaps, l'éloignement des pays utilisateurs et une grave carence en énergie, si bien que, malgré des frais de transport élevés, les exportations de minerai ont toujours été importantes et que la fusion locale ait été tardive, après 1911 à Doniambo. Raffiné en Europe pour être directement utilisé par la sidérurgie, le nickel calédonien, jusqu'à la deuxième guerre mondiale était parfaitement compétitif. TIn'en fut plus de même après 1946. Le nickel calédonien n'est plus compétitif Son prix de revient dépassa alors le cours mondial, de 50% en 1953. Les raisons tiennent, tout à la fois, à la nature du minerai25, aux techniques obsolètes utilisées, aux installations périmées, mais surtout au cours mondial tenu volontairement bas par l'INC026qui, contrôlant 80% de la production, fait la loi sur le marché. Le géant canadien peut pratiquer cette politique parce que son minerai contient également du cuivre et du platine dont les cours élevés pennettent de compenser largement le manque à gagner sur le nickel. Le but de cette politique de bas prix est de décourager d'éventuels concurrents de mettre en valeur de nouveaux gisements et de dissuader les sidérurgistes de remplacer le nickel par des métaux moins chers ou de diminuer sa teneur dans certains
25. Le minerai calédonien est un silicate de magnésium contenant du nickel à l'état diffus alors que les minerais canadiens et soviétiques sont des sulfures d'un traitement plus facile et moins coûteux. Rebelle à toute concentration mécanique, il oblige à fondre de grandes masses de minerai brut et d'utiliser un tonnage de coke disproportionné à la quantité de métal produit. 26. INca: International Nickel Company. Compagnie américano-canadienne dont le siège est au Canada.

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aciers spéciaux, si son prix était réajusté. Les six mille cinq cents tonnes de la production calédonienne étant vendues en totalité en métropole, ce sont les sidérurgistes français qui doivent supporter la charge de la disparité de prix entre le nickel calédonien et le cours mondial. TIs achètent à huit cents francs le kilo ce que les Canadiens vendent cinq cent deux francs, hors douane. L'abolition des droits de douane sur les aciers spéciaux dans la communauté européenne du charbon et de l'acier, le 1er octobre 1954, va bouleverser totalement les données du problème et mettre le gouvernement métropolitain dans l'obligation de se substituer aux industriels français et de compenser la différence de prix par une subvention d'un montant de neuf cents millions de francs en 1955. Solution onéreuse qui ne pouvait être que provisoire mais qui dura quand même de 1954 à 1960, temps nécessaire à la SLN pour rendre sa production compétitive. Un programme de rénovation coûteux L'opération consiste pour celle-ci à accroître, d'une part, sa production de façon à diminuer le poids des frais généraux sur chaque kilo de nickel et répondre aux besoins du marché européen. Elle nécessite, d'autre part, la rénovation, par la société, de sa métallurgie avec l'utilisation de méthodes modernes, plus performantes. Pour y parvenir, sans fenner pour autant les installations existantes, la société prévoit, sur le site de Doniambo, la construction d'une seconde usine pour une production au four électrique de ferro-nickel utilisable directement après affmage par la sidérurgie et ce, au cours mondial. La production prévue est de dix mille tonnes de nickel contenu. Ce projet, qui nécessite une fourniture d'électricité cinq fois supérieure à celle du vieux barrage au fil de l'eau, édifié sur la Yaté en 1927, implique la construction d'un nouvel ouvrage d'une production de trente-quatre millions de kWh, correspondant aux besoins de l'usine. Prévu pour cinq ans, ce programme exige un investissement évalué, au départ, à huit milliards de francs français que la hausse des prix portera à douze dont huit et demi pour le barrage, fmancé par la Caisse centrale de coopération économique, l'équipement de la nouvelle usine étant à la charge de la SLN. La position de l'Union Calédonienne Parallèlement, un effort fmancier est demandé au territoire pour l'exonération totale des droits d'entrée sur le matériel et les matériaux importés et un allègement fiscal sur les taxes à la sortie des produits de fusion. Dans une déclaration écrite, le député et les conseillers de l'Union Calédonienne exposent leur politique en la matière. Elle repose sur le principe que "le territoire, dans la mesure de ses responsabilités vis-à-vis de ses propres populations, doit assurer la maîtrise de ses destinées économiques et fmancières. - 48-

En tant qu'élément participant à la puissance publique... il entend assurer cette maîtrise sous l'égide de l'Etat et dans le cadre des lois par une saine et prudente administration de son économie minière, clef de voûte de son économie générale et de sa prospérité" . Les signataires posent, pour cela, un certain nombre de conditions, en particulier que "l'expansion de l'industrie minière calédonienne soit mise en oeuvre sur la base d'une étroite association des intérêts du territoire et de ses habitants au développement de ces richesses minières, sous peine d'un appauvrissement progressif généralisé du pays". Le texte va plus loin lorsqu'il affmne que "l'intervention fmancière demandée à la puissance publique, c'està-dire à l'Etat et au territoire, implique une planification de l'industrie minière en vue de son développement et un contrôle de la puissance publique sur les activités productrices, bénéficiaires de son concours", condition jugée indispensable pour garantir au territoire et à ses populations la sécurité de ses finances et la maîtrise de son économie. Cette déclaration ne fit pas l'unanimité des élus de l'Union Calédonienne. TI manqua deux voix pour son adoption. L'accord se réalisa toutefois sur une mise en réserve de toutes les ressources hydrauliques du territoire, sur la création et la participation de ce dernier à une société d'économie mixte pour la construction du barrage de Vaté et la gestion de la production hydroélectrique, sur l'octroi à la Société Le Nickel d'un régime fiscal de longue durée et sur la sauvegarde des petits mineurs par l'exonération du matériel importé pendant une durée de quatre années. Dénouement laborieux La participation du territoire à la construction et à la gestion des installations hydroélectriques suscite une violente hostilité de l'opposition qui accuse le député de "saboter par là le barrage", de "le torpiller", d' "essayer de brouiller les cartes avec sa théorie de société d'économie mixte,,27. Certaines séances de l'Assemblée, lors de la session budgétaire d'octobre 1954, notamment, furent particulièrement houleuses tandis qu'à Paris la mise au point du régime fiscal s'enlisait dans les discussions. Le 26 février 1955, le hautcommissaire croit nécessaire de rappeler au ministre que "compte tenu des prérogatives exceptionnelles dont dispose le Conseil général, il ne lui paraît pas possible d'aboutir sans son agrément au régime fiscal de longue durée de la Société Le Nickel. TIest nécessaire, conclut-il, d'harmoniser les vues locales et métropolitaines ,,28.C'est ce qui fut fait. Dans sa séance du 29 avril 1955, le FIDES29, à l'unanimité, adopta le projet d'équipement. Le Conseil général, le 8
27. La France Australe des 4 février et 4 mars 1955. 28. AN CAOM FM I/TEL/l 096. 29. FIDES: Fond d'Investissement pour le Développement Economique et Social, créé par la loi du 30 avril 1946.

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juin 1955, fera de même et approuvera les mesures fiscales attendues. La construction du barrage et la gestion de la production électrique seront donc le fait d'une société d'économie mixte (ENERCAL), société néo-calédonienne d'énergie30constituée avec la participation du territoire, de la Caisse Centrale de la France d'outre-mer, du FIDES, d'Electricité de France et de la Société Le Nickel. La part du territoire, de 18% du capital, sera fmancée par un prêt de la Caisse Centrale, remboursable en dix ans, ce qui correspond à une dépense budgétaire annuelle de 1,5% des recettes de l'année 1954. 90% du courant seront cédés à la Société Le Nickel, les 10% restants, réservés à l'alimentation de la ville de Nouméa. Après soixante-quinze ans, les installations deviendront propriété du territoire. Sur le plan fiscal, ce dernier accorde l'exonération des taxes d'importation et des droits de douane sur le matériel hydroélectrique et métallurgique introduit et, pour garantir la stabilité des principales charges fiscales, il octroie à la Société Le Nickelle régime fiscal de longue durée (vingtcinq ans). Cette délibération qui mettait fin à deux années de discussions ardues, assurait l'avenir de la principale industrie calédonienne et mettait le territoire à l'abri d'une crise de mévente qu'un prix de revient trop élevé n'aurait pu qu'engendrer. Le haut-commissaire Hoffber

Pour la mise en oeuvre du programme d'équipement, contrevenant aux usages, Paris nomme haut-commissaire, le 31 juillet 1954, en remplacement du gouverneur Angammarre, non un fonctionnaire de la France d'outre-mer, mais un conseiller d'Etat, René Hoffher, directeur des Affaires économiques et du Plan31. Petit, rondelet, la soixantaine, le nouveau haut-commissaire, lyonnais d'origine, à la carrière brillante, est un homme simple, cultivé, affable, souriant et sympathique. On le verra souvent, le samedi après-midi, consulter des ouvrages à la bibliothèque Bernheim, assis parmi les autres lecteurs, autour de la grande table de la salle de lecture. Apparemment peu passionné par les problèmes administratifs de détail,
30. Elle sera constituée le 4 septembre 1955. 31. Le titre de haut-commissaire fut donné pour la première fois au gouverneur de la NouvelleCalédonie et Dépendances en 1906 lors de la convention sur les Nouvelles- Hébrides. Le gouverneur fut appelé, après cette date, "haut-commissaire de France dans l'archipel des Nouvelles-Hébrides". Pendant la dernière guerre, par le décret du 2 août 1941, abrogé le 1er décembre 1943, son titre devint "haut-commissaire de France dans le Pacifique" avec pouvoir sur toutes les terres françaises de cet océan. Appellation qui ne fut restituée que le 4 août 1954 pour M. Hofiher qui n'était pas gouverneur. Ses successeurs qui l'étaient la conservèrent. Purement honorifique, elle ne conférait aucun pouvoir supplémentaire à son titulaire jusqu'en 1961. A cette date, les îles Wallis et Futuna devinrent Territoires d'outre-mer et le haut-commissaire reçut des attributions, notamment militaires, concernant ces îles. Faisant partie de la zone de défense du Pacifique, les forces qui y stationnaient furent placées sous son autorité. - 50-

il abandonne ceux-ci à son secrétaire général, Casimir Biros, pour se consacrer entièrement aux questions économiques, non seulement celles qui concernent la réalisation du projet électrométallurgique pour lequel il a été nommé, mais aussi les autres qu'il découvre sur place dans leur exacte dimension, leur originalité et leur urgence. Choqué par les carences, surpris par les performances Dès son arrivée, il est choqué par le déficit de communications, "La France, dira-t-il, lors d'un séjour à Paris en mars 1955, s'apprête à investir douze milliards en Nouvelle-Calédonie pour l'aménagement de la Yaté et la reconversion de l'usine de nickel alors que le tenitoire est isolé dans le Pacifique, relié par Air France une fois par mois et neuf couniers maritimes par an, une liaison aérienne avec l'Australie mais aucune avec la Nouvelle-Zélande à l'économie complémentaire. Les journaux de France anivent à Nouméa avec un délai de dix jours". Sa surprise est grande, en revanche, de constater que le commerce extérieur de l'île représente 70% du tonnage et 30% en valeur des échanges d'une vaste fédération comme l'Afrique Equatoriale Française, "rapport sans doute inconnu de la métropole, dira-t-il, et digne de méditation,,32. TIn'aura de cesse, non plus, de souligner le déséquilibre des secteurs productifs de l'île, son régime de mono production et le rôle essentiel joué par une seule entreprise dans l'économie du pays, regrettant, à ce propos, que "le traitement du nickel au-delà des mers prive le territoire des bénéfices de salaires, de fiscalité et du courant d'affaires qui résulterait d'une élaboration sur place" . Conscient que les dirigeants politiques ou économiques métropolitains, autant que le public, ignorent à peu près tout de ce qui concerne la NouvelleCalédonie ou n'ont que des vues partielles, superficielles ou erronées de ses activités, il souhaite, pour y porter remède, qu'un atlas soit publié sur le pays, axé en priorité sur ses activités économiques. TI rassemble pour cela quelques spécialistes que l'idée enthousiasme. J'eus le plaisir d'être associé à ce travail. Grâce à la collaboration des dessinateurs du service topographique et de son directeur, Monsieur Georges Dubois, le projet, quelques mois plus tard, était quasiment prêt. Monsieur Hoffher qui connaissait personnellement le directeur des Presses Universitaires de France, devait se charger des contacts alors que le Conseil général débloquait les crédits33. Tout allait pour le mieux, la route paraissait sans embûche et, pourtant, le projet capota. On ne sut jamais pourquoi.
32. Discours du haut-commissaire à l'ouverture de la session ordinaire du Conseil général, le 14 mai 1955. L'AEF était 134 fois plus étendue que la Nouvelle-Calédonie et 75 fois plus peuplée. 33. Dans sa séance du 16 juin 1955, le Conseil général vota le principe de l'édition de l'atlas en 3 000 exemplaires assorti d'un crédit de 730 000 Francs CFP. - 51 -

En octobre 1955, quelques mois plus tard, le haut-commissaire était averti que son détachement ne serait pas renouvelé mais qu'il pouvait prolonger son séjour jusqu'à la mise au point du budget et sa présentation devant l'Assemblée. Son successeur fut nommé le 18 janvier 1956. TIquitta Nouméa le 3 février. Ses fonctions n'avaient malheureusement duré que dix-sept mois dont quatre en sursis. Attachement de la Nouvelle-Calédonie à la France La célébration du centenaire du rattachement de la Nouvelle-Calédonie à la France, le 24 septembre 1953, mit, pendant quelques jours, une sourdine aux antagonismes. Faisant taire ses dissensions, le Conseil général, unanime, voulut proclamer de façon solennelle son attachement et sa fidélité à la métropole, sentiments qui n'étaient mis en doute par personne et qui s'étaient manifestés et concrétisés en toutes occasions dans le passé. Dans un rapport au ministre, le haut-commissaire affmnait : "il convient de souligner à l'honneur du Conseil général, pourtant susceptible et partisan en tout ce qui touche la "primauté calédonienne", que tous les conseillers n'ont cessé de témoigner à la France un profond attachement. Il est certain que le patriotisme calédonien est resté vivace et que la Calédonie se considère comme le seul territoire où la question de la présence française ne sera jamais
évoquée,,34.

C'est ce que les élus ont voulu rappeler le 24 septembre 1953. En présence du représentant du gouvernement français, le ministre de la France d'outre-mer, Louis Jacquinot, revenu aux affaires le 8 janvier 1953, le député Lenormand, au nom de tous les élus, donna lecture, devant le monument du centenaire que l'on venait d'ériger, de la déclaration d'attachement de la Nouvelle-Calédonie à la France et à l'Union française, texte rédigé par le député, en accord avec Henri Bonneaud, président d'honneur des volontaires et le conseiller général Elie Solier. "Au nom des populations qu'ils représentent, les élus, convaincus qu'ils interprètent le vœu et la pensée profonde des populations, proclament solennellement que la Nouvelle-Calédonie et Dépendances est et restera française par un vœu perpétuel et irrévocable de ses habitants, que, par-delà les mers, elle se considère comme terre française et partie de la France, au même titre que les provinces qui ont formé la métropole, que les liens qui l'attachent à la mère patrie sont les liens indissolubles que constituent la communauté de langue, de culture, de civilisation, d'institutions, d'histoire et d'origine d'une partie de sa population, l'adhésion du cœur et de l'esprit de l'autre partie, l'amour commun de la grande Patrie française, le même désir de vivre en commun et de jouir d'une commune organisation, le même culte du souvenir,

34. AN CAOM FM Affpol n03323. Synthèses politiques. Décembre 1956. - 52-

que ses habitants se refusent à toute autre communauté que celle de l'Union française" . Une cascade d'élections Cet intermède d'unanimité terminé, les affrontements reprennent. Des élections en cascade, cinq en vingt mois, vont attiser les passions et bouleverser, par leurs résultats, l'échiquier politique et le rapport des forces entre les partis. La première est celle du Il octobre 1953, avec la remise en jeu du mandat de conseiller de l'Union française de Maurice Bichon. Officier égaré dans la politique, cet homme honnête, au passé glorieux, fait une campagne maladroite, polémiquant sur la place publique, alors que tout se joue dans le pré carré du Conseil général. Son refus d'appuyer l'action de l'Union Calédonienne, condition mise au soutien de ses élus, lui enlève toute chance de succès. Après avoir envisagé la candidature de Michel Kauma, l'Union Calédonienne fait élire le président du Conseil général, Pierre Bergès, par 14 voix contre 10 au conseiller sortant. Nommé trésorier payeur à Conakry, le colonel Bichon, abandonnera, huit mois plus tard, son mandat de conseiller général, le 24 juin 1954, ce qui provoquera une nouvelle élection le 12 septembre avec quatre candidats: Armand OWen, secrétaire général du syndicat des fonctionnaires qu'appuie le cartel des syndicats, Roger Rolland, notaire, candidat de l'Union qu'épaule le Colonel Bichon qui, de Guinée, lance par télégramme un appel en sa faveur, Andrée Collard, professeur au lycée qui fut huitième sur la liste d'Union d'Henri Bonneaud en février 1953, candidate indépendante, cette fois, et Florindo Paladini, candidat de "la justice et du progrès social". Ce sera la dernière bataille du vieux lutteur qui mourra dix-huit mois plus tard. Armand OWen est élu par 1 568 voix contre 1 286 à son concurrent direct, Maître Rolland.35 Issu d'une très vieille famille calédonienne, ancien des Forces Françaises Libres, fonctionnaire à la radio, il est un syndicaliste combatif et populaire. Très vite, il rejoint, à l'Assemblée, le groupe de l'Union Calédonienne qui l'élira secrétaire du Conseil général d'abord, président de la commission permanente, ensuite, premières étapes de sa rapide ascension politique. Pour l'Union Calédonienne, cette élection est d'une importance capitale. Après le ralliement d'un grand nombre de colons derrière Pierre Bergès, c'est avec Armand OWen, celui des syndicats, des fonctionnaires, des ouvriers, des petits employés. Tout un pan de l'électorat européen, de Nouméa, en particulier, bascule cette fois denière l'Union Calédonienne et la fait sortir de son isolement. A partir de là, le mouvement devient réellement ce que son fondateur ambitionnait qu'il fût, l'union de la population calédonienne en toutes
35. Les deux autres candidats totaliseront: Andrée Collard: 380 voix et Florindo Paladini : 229 voix.

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ses composantes "ciment unificateur, selon lui, pour parvenir à l'unité du peuple calédonien, fondement indispensable de la nouvelle collectivité calédonienne". Deux nouveaux parlementaires Le 2 novembre 1954, la mort inopinée du président Bergès prive la majorité d'un homme habile et écouté et d'un président qui savait, avec autorité, mener les débats d'une Assemblée plus que turbulente. Cette mort va provoquer deux nouvelles élections, l'une pour le siège de conseiller général, l'autre pour le mandat de conseiller de l'Union française. Le fauteuil de président de l'Assemblée sera occupé par Maurice Lenormand, vice-président jusqu'alors. Pour la première, le scrutin du 19 décembre 1954, assure la victoire de Pascal Delathière par 2 194 voix contre 1 851 à Marcel Bordes, maire de Bourail, candidat de l'Union. Honnête victoire (54%) mais modeste par rapport à celle de 1953. La France Australe y voit "le commencement de la fm". "La descente est rapide, écrit le journal, le temps est proche où nous assisterons à la fin politique de l'apprenti dictateur". Quelques semaines plus tard, le 9 janvier 1955, c'est la désignation par le Conseil général du nouveau conseiller de l'Union française. Louis Eschenbrenner, candidat de l'Union Calédonienne, est élu par 18 voix sur 23 votants devant Bernard Dezarnaulds et le Docteur Trubert36. Enfm, le 19 juin 1955, le Conseil général procède, cette fois, au renouvellement du mandat du sénateur. Henri Lafleur qui occupe le siège depuis janvier 1947, est battu par son challenger, Armand OWen, par 14 voix contre 10 et 1 abstention. Après cette victoire, l'Union Calédonienne détient, à la fois, la majorité au Conseil général et les trois mandats parlementaires, devenant, de la sorte, la première force politique du pays. Moins de quatre ans se sont passés depuis l'élection législative du 1er juillet 1951. Premier bilan des réalisations En quelques années, ses réalisations se sont multipliées. Au terme de la première session budgétaire, "longue et difficile" , dira son président, l'Assemblée pouvait déjà afficher nombre de mesures. En quelques mois avaient été votés: le financement des allocations familiales aux agriculteurs, l'attribution d'une pension aux personnes âgées de plus de soixante-cinq ans, économiquement faibles, l'aide aux petits mineurs, une subvention complémentaire à l'enseignement privé et le fmancement d'œuvres parascolaires de l'enseignement public, une contribution fmancière
36. Le quotidien local adresse au nouvel élu cette gentillesse: "Félicitations à M. Eschenbrenner de son élection mais disons-lui bien franchement que nous la regrettons. Le pays méritait mieux". La France Australe du 10janvier 1955. - 54-

pour l'extension des distributions d'eau dans les commissions municipales et le fmancement de travaux routiers. Beaucoup d'autres réalisations vont suivre ce premier train : octroi aux travailleurs de trois semaines de congés payés, extension des indemnités de maladie et des allocations familiales aux autochtones salariés, création d'un office de la main-d'œuvre, d'un tribunal du travail, d'un centre de formation professionnelle accélérée. Pour les agriculteurs de l'intérieur, colons et autochtones, c'est la création d'une caisse d'assurances contre les calamités agricoles, les garantissant contre les méfaits des cyclones et des inondations, d'une autre pour le rachat des terres et l'agrandissement des réserves3?, de caisses de stabilisation des prix du café et du coprah et l'octroi de primes à la plantation pour ces deux cultures, la création d'un service de l'agriculture, la construction d'un frigorifique pour assurer l'organisation et la régularité du circuit des produits agricoles, l'exonération, pour les petits colons, de l'impôt foncier sur les propriétés inférieures à cinquante hectares. Et c'est encore l'élaboration d'un plan de cinq ans, dit plan Eschenbrenner, pour le défrichage et la mise en culture ou en pâturage de 10 500 hectares, un autre de cinq ans également, dit plan Lenormand, pour la plantation de cent mille cocotiers dans les îles et le nord est de la Grande Terre, et aussi l'attribution généreuse de bourses aux enfants en âge scolaire, la construction, en brousse, d'écoles, d'internats, de routes et, aux îles, d'aéroports. L'effort fut aussi important dans le domaine sanitaire, avec la construction de dispensaires, la création de nouveaux services à 1'hôpital, le développement de la médecine du travail et de la médecine préventive, le dépistage de la parasitose, de la lèpre, de la tuberculose, la lutte contre l'alcoolisme. Extension aussi des consultations pré et postnatales gratuites, des consultations des nourrissons et l'institution de l'examen prénuptial. D'autres réalisations ont vu aussi le jour à ce moment-là, telle l'institution des chèques postaux qui souleva une tempête à l'Assemblée. L'opposition parla à son sujet de "vote grotesque". La création d'un service des sports fut difficilement acquise, elle aussi, pour des raisons budgétaires, l'initiative étant qualifiée de "politique démagogique". Autre création, celle du Crédit de la Nouvelle-Calédonie, votée par l'Assemblée en mai 1955. A cette date, à Nouméa, dont la population du centre ville était évaluée à 22 000 habitants, sept cents familles européennes vivaient dans des conditions inconfortables, insalubres ou précaires et trois cents familles mélanésiennes, wallisiennes et tahitiennes s'entassaient dans des baraquements dépourvus de toute hygiène. Société d'économie mixte au capital initial de dix millions de Francs CFP, souscrit à part égale par le territoire et la Caisse Centrale de la France d'outre-mer, le Crédit de la Nouvelle-Calédonie fut institué pour porter remède
37. De 1953 à 1955 les réserves ont été agrandies de 4 215 hectares dont 2 887 en 1955. - 55 -

à cette situation que l'expansion démographique aggravait chaque jour davantage. Elle le fit par l'octroi de prêts individuels permettant aux salariés d'accéder à la propriété et par la construction de cités à loyers modérés telles celles de Sainte Marie et de Montravel. La première pierre de cette dernière fut posée par le haut-commissaire et le député Lenormand, en janvier 1956. Le Crédit avait aussi pour vocation d'aider la production: l'artisanat, le petit commerce, le tourisme, l'agriculture, les coopératives...Son succès fut rapide, preuve de sa nécessité. De 196, la première année, les prêts s'élevèrent à 284 la seconde et il fallut bientôt porter le capital de dix à soixante-dix millions. Une opposition acharnée au député La plupart de ces mesures ne furent acquises qu'après des débats âpres, tumultueux, émaillés d'incidents. Les sorties théâtrales de la salle des délibérations d'un groupe réprobateur sont fréquentes et les attaques acerbes tout autant. Le député en est presque toujours la cible. Ainsi le veut sa position de leader d'un groupe où la plupart des conseillers, peu avertis des questions traitées, n'interviennent guère. C'est surtout sa personnalité plus que son programme, contre lequel sur de nombreux points il n'y a pas une opposition systématique, qui mobilise ses adversaires. Son élection de 1951 avait été un coup de pied dans la fourmilière politique. Elle a bouleversé le jeu, fissuré les forteresses, dérangé l'ordre établi et, surtout, menacé des intérêts. Après avoir essayé de le domestiquer, l'opposition conservatrice s'est fmalement repliée dans une position d'hostilité à un homme étranger au cénacle, dont l'action politique, fluctuante, déroute et inquiète. Et, ce qu'il ne dit pas semble effrayer plus encore que ce qu'il déclare. On lui prête toutes sortes de noirs desseins à l'encontre des Calédoniens.

"Aveuglé par votre haine de la collectivité européenne de ce pays, vous avez
préféré semer la discorde et la haine parmi des gens qui vivaient en paix depuis cent ans", peut-on lire, à son adresse, dans un article anonyme du quotidien local, en décembre 195538.
Une attitude trop rigide mais explicable

Le caractère de Maurice Lenormand, peu enclin aux concessions et aux compromis, n'a pas, à l'Assemblée en particulier, favorisé les rapprochements, même sur des questions secondaires et de détail. Faire élire, par exemple, secrétaire au bureau de l'Assemblée un membre de l'opposition, comme celle-ci le demandait, à la session budgétaire de 1954, faisant de ce geste la condition à sa participation aux commissions et à une attitude plus conciliante dans les débats, aurait été une mesure habile. L'occasion ne fut pas saisie car si
38. La France Australe du 30 décembre 1955. - 56-

l'opposition craint le député, la réciproque est aussi vraie. Celui-ci se méfie des entreprises de déstabilisation menées contre son groupe par des moyens divers. Quatre conseillers en ont déjà été détachés, ce qui a fait perdre à l'Union Calédonienne, en 1955, la présidence de l'Assemblée et assuré celle d'un conseiller de l'Union, Fernand Legras39. TI a fallu le retour à l'Union Calédonienne du conseiller Newland, l'année suivante, pour que le mouvement retrouve une majorité et puisse faire élire, de nouveau, un des siens: Louis Eschenbrenner. La discipline stricte des premiers temps s'était peu à peu relâchée, ce qui fut la cause de l'échec de plusieurs projets. Le fmancement du nouveau service des sports, par exemple, ne put être assuré à cause du vote personnel du conseiller Eschenbrenner dont l'indépendance s'est manifestée à plusieurs reprises, au point que le haut-commissaire, dans un de ses rapports au ministre pouvait en faire état et en souligner l'importance: "Si M. Lenormand paraît avoir retrouvé une majorité stable, certains éléments européens de ce groupe ont fait preuve d'une indépendance d'esprit soutenue par la minorité qui a provoqué certaines réactions du député. TI serait prématuré de dire que l'Union Calédonienne est en péril, mais il n'est pas douteux que M. Lenormand, habitué depuis deux ans à une docilité totale de ses colistiers, devra désormais tenir compte de l'opinion personnelle de certains d'entre eux,,40. "Petit dictateur", "apprenti dictateur" sont les termes que l'opposition emploie couramment à son égard. Et on le lui fait savoir. Après l'échec électoral du Colonel Bichon, le conseiller Daly qui emploie à ce propos le terme d' "exécution" reproche au député "d'avoir instauré en Nouvelle-Calédonie la politique pure" et l'accuse de "donner libre cours à ses ambitions, d'avoir subi, au contact de ses collègues de l'Assemblée nationale, cette déformation professionnelle qui le pousse, inconsciemment, à adopter une attitude dictatoriale" . Des attaques de plus en plus vives Si l'élimination du conseiller de l'Union française accroît les ressentiments, les autres prises de position du député, en particulier sur le projet électro-métallurgique, vont, plus encore et durablement, faire monter la tension. Maurice Lenormand devient la bête noire de l'opposition, l'homme à abattre. Les attaques à son égard sont de plus en plus vives tant à l'Assemblée que dans la presse. La France Australe et une feuille commanditée, Civisme, mènent sans répit une campagne virulente contre lui. TIlui est reproché, non seulement son autoritarisme, mais encore "sa démagogie", "sa mauvaise foi,,41, ses méthodes,
39. Il s'agit des conseillers Newland, Kowi Bouillant, Enoka et Caron. 40. Rapport du haut-commissaire au ministre de la France d'outre-mer de décembre 1956. AN CAOM Af. Pol n03 323. 41. La France Australe du 9 mars 1955. - 57-

"celles utilisées dans tous les pays par les candidats dictateurs, aussi bien communistes que fascistes ou nazis,,42.On l'accuse aussi d'être "autonomiste", "de soutenir des causes opposées", "de dresser contre les forces économiques du pays les classes les moins favorisées de la société, tout en se gardant bien de faire quoi que ce soit de concret pour améliorer leur situation,,43. Et encore, d'avoir publié deux ouvrages sur le corporatisme, l'un en 1938, l'autre, intitulé "Techniques de l'organisation corporative", en 1942, dont La France Australe publie unfac-similé de la page de garde avec la dédicace de l'auteur au chef de l'Etat de l'époque, le Maréchal Pétain44. TIest curieux de constater, à ce propos, que dans un pays aussi gaulliste que la Nouvelle-Calédonie, le fait n'eut aucun impact et n'empêcha nullement volontaires et anciens de la France-libre de rallier l'Union Calédonienne. Un nouveau grief s'ajoutera bientôt aux précédents: celui des relations du député avec le parti communiste. Après son vote à l'Assemblée nationale contre le gouvernement Mendès France et les accords de Londres, il est pris à partie au Conseil général par le conseiller Henri Bonneaud : "Tous les groupes, lui dit-il, le Journal officiel du 13 octobre 1954 à la main, ont apporté leur soutien au gouvernement ou se sont abstenus, sauf les communistes qui ont voté contre et vous". Et La France Australe qui rend compte du débat, d'ajouter: "M. Lenormand laisse voir sa vraie couleur politique et cela explique bien des choses". "Seul, compte l'intérêt du peuple calédonien" TIest de fait que "sur de nombreux points, et non des moindres, comme son opposition résolue au réarmement allemand, il a souvent mêlé sa voix à celle des communistes", c'est lui-même qui le dit et qui, sur le plan local, "sans se préoccuper de leur idéologie et de leurs tendances" a soutenu les revendications, fait alliance et accueilli à l'Union Calédonienne des éléments syndicalistes CGT "Ce qui n'est pas pour me gêner, écrit-il dans un long article du numéro de mai 1955 des Cahiers Internationaux où il explique sa position: "Toutes les fois que les intérêts calédoniens sont en jeu, il n'est pas de mythe, fusse celui d'un anticommunisme qui sert de masque à toutes les entreprises de réaction et de colonialisme qui puisse me faire dévier d'une route que j'ai librement choisie... Au Parlement, nous faisons alliance avec tous ceux qui nous aident à réaliser notre but: rassembler tous ceux qui veulent une Calédonie libre, débarrassée des impérialismes qui la tiennent en tutelle sans distinction de races, de philosophie et de religion. Si nous trouvons appui auprès des élus communistes, nous acceptons cet appui comme nous le faisons quand nous sommes en accord avec les socialistes, les MRP ou d'autres groupes".
42. La France Australe du 14janvier 1955. 43. La France Australe du 4 janvier 1955. 44. La France Australe du 15 novembre 1955. - 58-

TIdit aussi, plus loin: "A l'heure actuelle, l'important pour la NouvelleCalédonie, comme pour tous les pays d'outre-mer, est la lutte contre l'oppression économique et ses mécanismes politiques. Dans ce combat, le souci de la paix a amené tous ces pays à rejoindre les forces qui, dans le monde, poursuivent les mêmes objectifs. Notre position à l'égard du communisme est clairement défmie par ces buts. Sans aucun complexe et en toute indépendance, nous défmissons nos points de rencontre et de désaccord. Seul compte l'intérêt calédonien" . Une politique qui inquiète Paris Si, sur le plan local, ce gauchissement de sa politique est électoralement payant auprès des dirigeants syndicaux, il inquiète, en revanche, les milieux gouvernementaux et la haute administration locale et fragilise sa position à Paris, tant dans les services ministériels qu'à l'Assemblée nationale où l'on ne sait plus trop comment le situer politiquement. Dans son combat, l'opposition trouve le renfort de la section socialiste locale qu'inspire un haut fonctionnaire métropolitain, ancien député, bien qu'à l'époque ce parti ait perdu toute représentativité. Aux élections de janvier 1956, son candidat ne totalisera que 132 voix sur 27 500 électeurs inscrits. Dans la presse locale, son secrétaire n'en fait pas moins, à l'intention des ouvriers, le procès du député, stigmatisant "ses convictions royalistes et corporatistes". TIlui reproche aussi de ne pas être laïc, d'avoir voté au Parlement la loi Barangé en faveur de l'enseignement libre45et, avec les communistes, d'avoir rejeté la CED et les accords de Paris46.Dans un autre article, quelques mois plus tard, le même secrétaire traitera Maurice Lenormand d' "Hitler et de Mussolini,,47. La bataille électorale pour les élections législatives de 1956 va donner
45. La discussion à l'Assemblée nationale, le 6 septembre 1951, de la proposition Barangé d'aide aux enfants fréquentant les écoles privées, a pennis au député Lenonnand de développer une fois pour toutes sa position sur le problème scolaire. "Le régime scolaire des pays de l'Union française, dit-il, est très différent de celui de la France métropolitaine; il respecte la laïcité de l'Etat tout en pennettant le libre développement des oeuvres d'enseignement privées. Les collectivités locales subventionnent toutes les écoles sans distinction. Peut-on nous reprocher d'imposer une stagnation à l'enseignement public? Non, car les écoles publiques se multiplient. Au reste, l'existence d'écoles privées aide et soulage l'enseignement public. J'ajoute que les subventions sont votées à la quasi-unanimité: catholiques, protestants, musulmans, librespenseurs ou païens sont d'accord car ce qui importe, c'est d'élever le niveau culturel des populations. Notre système scolaire assure la liberté des individus et des groupes. Il est animé d'un véritable esprit de tolérance et de compréhension et garantit la liberté de pensée qui est inscrite dans la Constitution. C'est pourquoi les populations d'outre-mer ne comprennent pas le sens de ce débat. Quant aux membres des assemblées locales, ils ont l'impression d'être, non des agents de l'obscurantisme ou du fanatisme, mais les promoteurs d'un système vraiment démocratique analogue à celui qu'appliquent toutes les grandes démocraties, à l'exception - et nous le regrettons - de la France". 46. La France Australe du 4 mars 1955. 47. La France Australe du 22 juillet 1955. - 59-

un tour plus virulent encore à cette campagne de dénigrement. La date du scrutin a été fixée au 8 janvier 1956. L'opposition a désigné pour la représenter l'avocat Georges Chatenay. L'Union s'est faite sur son nom le 16 décembre et sa candidature est soutenue par le maire de la ville, Roger Laroque et l'ancien sénateur Henri Lafleur. TI aura à affronter le député sortant et deux autres candidats, un socialiste, Bastien, et un indépendant Raighasse. Nouveau thème électoral Les thèmes de propagande restent ceux qui ont été ressassés depuis deux ans. S'en ajoute un nouveau, cependant, que l'avocat Chatenay livrera à ses auditeurs lors de la conférence publique et contradictoire qu'il tient à la mairie de Nouméa le 27 décembre, en présence du député sortant. TIy révèle l'acquisition par Maurice Lenormand, en 1952, d'un domaine minier de 30 000 hectares. La France Australe, le lendemain, fera l'inventaire des autres biens du député, y ajoutant sa pharmacie et une plantation aux Nouvelles-Hébrides48. Dans un pays où tout le monde, peu ou prou, s'intéresse à la mine, le fait de posséder un domaine minier, rut-il de 30 000 hectares, n'émeut guère les gens. La chose est banale et la révélation ne souleva guère de réaction. Au contraire, le député, après la réunion publique et son intervention, fut porté en triomphe par ses partisans. Une fin de campagne ignoble Le point culminant de la campagne électorale fut atteint le 4 janvier, préparé la veille par un article qui rappelait une fois encore les ouvrages de Maurice Lenormand sous le titre: "Travailleurs, Hitler n'est pas mort !". Quelques jours auparavant, c'est à Goebbels qu'il avait été comparé. Le lendemain, le 4, le quotidien local, sous une manchette géante, s'étalant sur toute la largeur de sa première page: "M. Lenormand et la France: les Calédoniens insultés" fait paraître un extrait dujoumal métropolitain Paris-Midi du 14 mai 1942 et signé M. Lenormand. TI s'agit d'un commentaire du ralliement de la Nouvelle-Calédonie à la France libre et du débarquement des troupes américaines en 1942. "En livrant 21 000 Km2 de territoire national à une puissance étrangère, les rebelles de Nouméa sont devenus d'impardonnables relaps. On est cependant fondé à craindre que l'occupation présente, celle de la Nouvelle-Calédonie par les Américains, ne se transforme en une fructueuse expropriation et n'aboutisse à un transfert de souveraineté et à la destruction des Canaques par le feu et l'alcool". Et La France Australe de commenter: "En portant de tels jugements sur les Français calédoniens, noirs et blancs, M. Lenormand s'est à jamais exclu de notre communauté. Votre première élection a été une scandaleuse imposture
48. La France Australe du 29 décembre 1955. Tribune libre. - 60-

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