Palabre africaine sur le socialisme

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Une conception africaine de l'organisation sociale peut-elle s'appuyer efficacement sur le socialisme ? Quelle part de cette doctrine et ses protagonistes prirent-ils dans l'effort d'émancipation de l'Afrique et l'affirmation des jeunes Etats après la décolonisation ? Cet ouvrage tente de répondre à ces questions en revisitant les lectures du socialisme des premiers leaders politiques africains : Senghor, Nyéréré et Bourguiba et leurs versions de ce que l'on a nommé le "socialisme africain".
Publié le : mercredi 1 avril 2009
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EAN13 : 9782336252452
Nombre de pages : 173
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PALABRE AFRICAINE SUR LE SOCIALISME

@ L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-08181-9 EAN : 9782296081819

Manga KUOH

PALABRE

AFRICAINE

SUR LE SOCIALISME

L'Harmattan

À Manga BÉKOMBO, l'aîné si bienveillant

INTRODUCTION

Nous sommes les sacs à parole. Nous sommes la mémoire des hommes. Par la parole nous donnons vie aux faits et gestes des rois devant les jeunes générations. Parole d'un griot 1

Lors de la conférence de Berlin en 1884-1885, les puissances européennes officialisèrent leur accord sur la répartition des territoires africains qu'elles occupaient ou convoitaient. Le Il février 1990, Nelson Mandela sortait de prison. La majorité noire du peuple d'Afrique du Sud recouvrait sa souveraineté quelque temps plus tard. Entre ces deux dates symboles, quelle évolution et que de raisons d'espérer! Il n'empêche que le plus grand échec du XXe siècle aura vraisemblablement été son incapacité à sortir l'Afrique de la misère. D'où l'importance du XXIe siècle qui sera, espérons-le, celui d'une Afrique résolue à offrir à ses ressortissants la paix ainsi que des conditions de vie acceptables au regard de la dignité humaine. Ambition légitime, un tel dessein exige de la lucidité dans les choix politiques. Il demande aussi un effort soutenu et un équilibre subtil entre l'affirmation des valeurs de civilisation africaines et l'ouverture avisée et enrichissante vers le monde extérieur. Cependant, on le sait: rien ne sert de courir, il faut partir (ou repartir) à point. Comme le coureur sur sa ligne de départ, l'Afrique doit s'assurer de ses marques et maintenir son regard haut devant elle. Palabre africaine sur le socialisme espère
1 Parole du griot Mamadou Kouyaté rapportée par D.T. NIANE, Soundiata ou l'épopée mandingue. Présence Africaine, Paris, 1960, p. 9

contribuer à l'indispensable et périodique vérification des marques et participer ainsi à la nécessaire élévation du regard. Après la période d'oppression coloniale, les pays africains, quels que fussent leurs penchants idéologiques, se sont accommodés de régimes plus ou moins autocratiques. À l'heure de la décolonisation, le discours dominant du développement ignorait, dans la majorité des cas, les notions de légitimité et de démocratie. Cette position a encouragé des méthodes de gouvernement qui, au nom de l'effort et de la discipline, ont mené à toutes sortes d'impostures et de dictatures. Depuis les Indépendances, l'Afrique se leurre chaque fois que, privant ses citoyens de droits élémentaires, pourchassant ou muselant les intellectuels et les personnes capables d'innover, elle prétend pouvoir former des hommes et des femmes en mesure d'assumer correctement le destin du continent. Face à la rationalité économique, certains Africains ont péroré sur de nébuleuses priorités politiques et d'inaltérables valeurs traditionnelles dont l'histoire, par un hasard mystérieux, leur aurait réservé l'exclusivité. Ils ont cru pouvoir ignorer le phénomène de la rareté et faire fi des règles de gestion tandis que leurs états respectifs glissaient vers la banqueroute. Illusion! L'assèchement des réserves financières, l'accumulation des arriérés de salaires dans le secteur public et la dégradation des infrastructures et des services sociaux rappellent systématiquement la réalité tangible de la rareté, notamment le caractère à la fois simple et implacable des contraintes budgétaires. D'autres Africains se sont émerveillés devant des équations et des graphiques dont ils postulaient la pertinence du simple fait que ces derniers étaient importés. Confiants dans leurs outils d'analyse et assistés d'experts de tous bords, ils consacrent leur temps à des populations savamment segmentées et des agrégats économiques de circonstance, à la grande satisfaction des vendeurs de modèles. Après bien des batailles contre le sous-développement, ni les uns ni les autres ne peuvent se prévaloir d'une seule victoire décisive. En matière de politique culturelle, l'Afrique a-t-elle offert des différences susceptibles de révéler une ligne de démarcation 6

idéologique? Une réponse affirmative serait difficile à justifier vu que dans ce domaine également, on retrouve les mêmes méprises. Fières d'un passé qui leur fut longtemps refusé, les élites africaines, toutes tendances confondues, ont dans bien des cas cru découvrir des valeurs de civilisation en réveillant brusquement leurs mémoires atrophiées. Dopé par l'auto satisfecit de ces mêmes élites, l'État africain se donne toujours honorable quitus en exhibant quelques artisans regroupés dans un centre de fortune afin de reproduire en série la mine muette d'un masque sans passé. La généralisation des erreurs politiques, économiques et culturelles ainsi que leur similitude conduit à s'interroger sur la nature réelle de l'alternative entre le capitalisme et le socialisme2 dans le contexte de la décolonisation et de la mise en place des jeunes Etats. Les stratégies des uns et des autres lorsque l'Afrique et le socialisme ont semblé se rejoindre méritent aussi que l'on s'y arrête. Une Afrique socialiste, pourvue d'un héritage révolutionnaire et progressiste a-t-elle été véritablement différente d'une autre Afrique capitaliste et néo-colonisée ? L'histoire tend à répondre négativement. Les groupes dits de Casablanca (pays perçus plus progressistes) et de Monrovia (pays perçus plus proches de l'Occident) dans les années dix-neuf cent soixante n'étaient point perdurables, malgré les parrainages multiples et conflictuels qu'ils ont subis et sollicités à la fois. Les lignes de démarcation idéologiques s'entremêlant souvent sur le continent, la réalité africaine a semblé échapper aux classifications de la science politique issue des expériences des autres continents, notamment de l'Europe et de l'Amérique du Nord. Toutefois, la première moitié du XXe siècle a vu le socialisme, en tant qu'idéologie et mouvement politique aux ambitions universelles, s'offrir à l'Afrique et stimuler les élites africaines. Cette rencontre était dans l'ordre des choses. L'Afrique
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Dans cet ouvrage, le terme "socialisme" est utilisé dans son acception la

plus large incluant les courants pré-marxistes, les formes de socialisme fortement marquées par la pensée de Karl Marx et les courants non marxistes postérieurs à Marx. Si besoin est le texte s'applique à préciser la version du socialisme dont il est question au fil des pages. 7

cherchait à se libérer d'un joug marqué par l'esclavage, le mouvement socialiste déclarait prendre fait et cause pour les opprimés. Mais quelle part ce mouvement prit-il dans cet effort d'émancipation et quels regards les Africains portèrent-ils sur lui? Bien entendu, on peut s'interroger sur l'intérêt, en ce début du XXIe siècle, de s'arrêter sur les rapports entre l'Afrique et le socialisme. Le nombre de mouvements politiques et de régimes en place qui se réclament d'un courant de pensée socialiste en Afrique avoisinant zéro. Il est vrai que les performances économiques de plusieurs régimes qui, jadis, professaient leur foi socialiste (dans des pays tels que la Guinée, la Tanzanie, le Bénin, le Congo, la Somalie, et l'Éthiopie) ont sérieusement terni l'image de ces courants de pensée et que l'attention portée aux idées de Kwarne Nkrumah, Sékou Touré, et Julius Nyerere a été fortement réduite avec les années. Par ailleurs, sur le plan international, le renouveau libéral des années quatre-vingt stimulé par de bons résultats économiques aux États-Unis et dans plusieurs pays d'Europe occidentale, a contrasté avec la morosité de la situation économique des pays de l'Est et notamment celle de l'URSS. La volonté de réforme de cette dernière restant à traduire dans les faits, la dégradation sévère de sa situation économique allait entraîner un séisme politique avec l'explosion des dogmes du marxisme-léninisme en Europe de l'Est, puis l'éclatement de l'URSS. Il s'en suivit un bouleversement des équilibres géopolitiques hérités de la Seconde Guerre Mondiale ainsi que les conditions propices à la convergence de deux systèmes de valeurs et de gestion sociale séparés jusqu'alors par le rideau de fer. Cette évolution autorise-t-elle pour autant à oublier l'expérience du socialisme? Conscient du handicap théorique qu'entraînerait une réponse affirmative, Henri Lefebvre observait que «le marxisme appartient au monde qui nous quitte, mais il nous désigne le monde qui nous accueille. Nous ne pouvons pas comprendre ce monde-là sans partir du marxisme, de son histoire, de ses difficultés et de sa problématique. (...) À une première erreur qui consiste à citer Marx dogmatiquement, répond une seconde

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erreur, liquider le marxisme; considérer Marx comme mort >/. Concernant l'Afrique, cette observation s'applique à l'ensemble de la pensée socialiste. Après avoir côtoyé le socialisme pendant plus d'un demi-siècle, pourquoi l'Afrique romprait-elle en catimini avec ses différents courants de pensée du fait de l'implosion du bloc soviétique et de la restauration du libéralisme économique en Europe de l'Est et en Chine? La liste des pays africains ayant manifesté une certaine sensibilité, voire un intérêt réel, pour les idées socialistes4, invite à s'intéresser à l'itinéraire du socialisme sur ce continent. En outre, la persistance des difficultés économiques dans plusieurs régions et d'un grand nombre de réfugiés constitue un puissant ferment à la radicalisation des mouvements sociaux, porteuse à son tour de révoltes voire de révolutions. De grands défis s'annoncent et les passations de pouvoir inéluctables comportent un risque de déstabilisation dont peuvent tirer avantage aussi bien de nouvelles équipes dirigeantes sensées et expérimentées que des individus manquant de mesure, incompétents et/ou démagogues. Quel que soit le cas de figure, les nouveaux maîtres ne seront-ils pas tentés de se référer à des idéaux socialistes (au besoin en utilisant le vocabulaire du jour, à savoir: "démocratie" et "bonne gouvernance") qui, dans l'histoire de l'humanité, parurent maintes fois porteurs d'espoir et se révélèrent efficaces pour la consolidation du pouvoir? Les défis de l'Afrique au XXIe siècle devraient d'autant plus raviver la curiosité à l'égard des idées socialistes que l'expérience du capitalisme sur ce continent, depuis l'arrivée des navigateurs du XVe siècle, aura le plus souvent relevé de la sauvagerie et de l'extorsion. Jusqu'à présent, l'Afrique a vécu le capitalisme sans
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LEFEBVRE,Henri. Le temps des méprises, éditions Stock, Paris, 1975.

p.181 4 À des moments différents, de manière discontinue et sous des formes diverses, on pouvait inclure parmi ces pays l'Algérie, l'Angola, le Bénin, le Burkina Faso, le Cap vert, le Congo Brazzaville, l'Égypte, l'Éthiopie, le Ghana, la Guinée, la Guinée-Bissau, le Mali, le Mozambique, l'Ouganda, le Sénégal, la Somalie, la Tanzanie, la Tunisie, la Zambie. 9

qu'émergent, pour autant, des "tigres" ou des "dragons" économiques analogues à ceux de l'Extrême-Orient. Coïncidence peut-être, mais la décennie dix-neuf cent quatre-vingt, celle du libéralisme triomphant de Ronald Reagan et Margaret Thatcher, a également été la plus noire du point de vue du développement économique et social de l'Afrique indépendante au XXe siècle. Malgré les revers du socialisme, l'engouement des dirigeants africains pour le libéralisme économique n'est-il pas resté tempéré? En 1985, l'autocritique de Julius Nyerere n'affectait nullement l'ardeur révolutionnaire de son cadet Thomas Sankara. Plus récemment, la privatisation des entreprises publiques et la levée des barrières limitant les échanges commerciaux internationaux ont révélé de tenaces pôles de résistance aux politiques de libéralisation des économies africaines. En marge des réflexes nationalistes observables sur tous les continents face à la reprise d'entreprises nationales par des capitaux étrangers, cette résistance procède-t-elle d'intérêts particuliers ou reflète-t-elle une conception de la vie sociale marquée par des idées socialistes? Une conception africaine de l'organisation sociale peut-elle utilement s'appuyer sur le socialisme? Dans l'affirmative, un socialisme émanant d'Afrique et se distinguant des versions élaborées en Europe, en Asie ou en Amérique est-il possible? Autant de questions qui ont largement occupé la pensée de plusieurs leaders africains au milieu du XXe siècle et qui ont permis à ces derniers d'apprécier la pertinence des différents courants de pensée socialiste à la lumière des réalités de leur monde. À travers ce retour sur les lectures africaines du socialisme, l'ambition de ce texte est aussi de souligner des contributions à la pensée politique dont la pleine reconnaissance a souffert des déboires du socialisme dans le monde à la fin du XXe siècle. Mais comprendre les lectures africaines du socialisme nécessite du recul par rapport à l'expérience de régimes politiques dont les réactions ont souvent confondu l'observateur et demande de privilégier le décryptage de la pensée sous-jacente au système social réel ou en chantier. Évitant à dessein de rapprocher systématiquement le choix idéologique déclaré d'un pays et les 10

résultats de sa politique, il s'agira de puiser dans l'action politique quotidienne des épisodes susceptibles d'illustrer les éléments majeurs de la pensée politique du leader concerné. L'option choisie ici privilégie les figures de proue: ces Africains qui ont accédé aux responsabilités publiques suprêmes et accepté de relever le défi que le socialisme posait à l'Afrique sur le plan conceptuee. D'abord Senghor, Nyerere et Bourguiba qui, rejetant explicitement le marxisme, offrirent, chacun à sa manière, les versions les plus pensées de ce qui a été regroupé sous le label "Socialisme africain". Ensuite, Nkrumah et Cabral qui ont intellectuellement assumé leur inspiration marxiste-léniniste tandis que, dans bien des cas, des soldats allaient en reprendre le jargon sans les concepts. Enfin Sékou Touré, unique en son genre, dont les références au socialisme auront simplement eu pour but de rationaliser l'exercice d'un pouvoir tyrannique. Afin de situer les idées politiques de ces leaders dans leur contexte historique, un premier chapitre retrace la relation ambiguë que l'Afrique a entretenue avec le socialisme au fil des années. L'épilogue, lui, propose quelques. commentaires sur la distanciation de l'Afrique par rapport au socialisme à la fin du XXe siècle ainsi que sur le grave déficit de réflexion observable sur ce continent au début du XXle siècle.

5 Ce faisant, ce texte ne rend pas justice à l'effort des intellectuels africains et non africains qui, à l'ombre du pouvoir ou face à lui, ont joué un rôle majeur dans la diffusion et l'interprétation des idées socialistes en Afrique.

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CHAPTRE I L'AFRIQUE ET LE SOCIALISME: UNE RELATION AMBIGÜE
L 'histoire nous dote de trois sens qui viennent compléter la nature: le sens du relatif, le sens de l'évolution et le sens critique Hubert Deschamps 6

Dès leur entrée en contact, l'Afrique et le socialisme ont entretenu des relations ambigües que seules peuvent expliquer des divergences de vues et d'intérêts. Si la lutte pour l'indépendance et l'affirmation des jeunes États leur a souvent offert des adversaires communs, cela n'a pas suffi à créer des convergences durables et encore moins, à cimenter une alliance entre l'Afrique et le socialisme.

LA RENCONTRE
Pour l'Afrique, la fin du XIXe siècle et le début du XXe ont été dominés par l'expansion coloniale, à laquelle répondit une résistance plus ou moins forte, plus ou moins longue mais généralisée. Au Nord du Sahara, de larges étendues de territoire étaient entièrement gérées par les autochtones qui, dans leur
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DESCHAMPS, Hubert. Histoire générale de l'Afrique noire. Tome I. Presses universitaires de France, Paris, 1970.

majorité, de l'Égypte au Maroc, n'ont jamais perdu, de jure, la totalité des attributs de leur souveraineté. Levant une armée de plus de cinq mille Somaliens, Sayyid Mohamed Abdille Hassan combattit les Anglais et les Italiens pendant vingt ans jusqu'à sa défaite en 1920. L'Angleterre dut mener trois grandes campagnes1874, 1896, 1900 - pour pénétrer le pays Ashanti. Et que dire de la révolte des Maji Maji au Tanganyika entre 1905 et 1907? Bref, « Au moment de la Première Guerre mondiale, toutes les régions de l'immense Afrique noire n'avaient pas encore accepté la domination coloniale ». 7 et pour les peuples africains sous domination « la colonisation n'a jamais radicalement édulcoré leur capacité à poursuivre des stratégies globales de production de leur modernité ».8 Les mouvements de résistance visaient à préserver la souveraineté des institutions politiques traditionnelles et en matière de biens, à contrer les mesures d'expropriation des autochtones au profit des colons et de l'administration coloniale9. Les scandales et les brutalités du colonialisme trouvèrent des dénonciateurs au Parliament britannique, au Reichstag allemand et à la Chambre des députés française. Comme bien des années plus tôt à propos de la traite des esclaves, ces voix s'élevaient au nom de l'humanisme ou bien questionnaient l'efficacité du mode de production esclavagisteJO. Cependant, le Congrès de fondation de la Deuxième Internationale socialiste à Paris en 1889 (cinq ans après la Conférence de Berlin de 1884) reste muet sur la question coloniale. Près de vingt ans passèrent avant que la question coloniale figure à l'ordre du jour du socialisme international lors du Congrès de
KI-ZERBO, Joseph. Histoire de l'Afrique noire. Ratier, Paris, 1972, pA25. Sur le thème de la résistance en Afrique, Basil DAVIDSON observe que l'invasion de l'Abyssinie (Ethiopie) entre 1885 et 1896 a coûté plus de sang à l'Italie que son unification (Africa in Modern History, Allen Lane, London, 1978, p.85). 8 BAYART, Jean-François. L'État en Afrique. Fayard. Paris 1989, p. 65 9 Le refus des mesures d'expropriation est à l'origine, par exemple, de la pendaison de Rudolf Duala Manga Bell par l'administration coloniale allemande en 1914 au Cameroun tODéjà au début du XIXe siècle, Condorcet dénonçait la traite négrière comme immorale et économiquement injustifiable. 14
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Stuttgart en 1907. Et encore! Les congressistes se contentèrent d'une vague déclaration de principe demandant aux partis socialistes de combattre la politique coloniale sous toutes ses formes. Cette déclaration fut adoptée « à une faible majorité de 128 voix contre 107 qui témoigne bien de l'absence de tout accord de fond sur cette question »11. En un mot, au moment où Lénine intègre le fait colonial dans la critique de l'économie bourgeoise, en présentant l'impérialisme comme le stade suprême du capitalisme, la résistance en cours sur la scène africaine ne retient guère l'attention de la gauche au nord de la méditerranée où les forces socialistes sont préoccupées par la montée des tensions qui déboucheront sur la Première Guerre mondiale, notamment en Europe centrale et dans les Balkans. Avec la consolidation de la domination coloniale et à cause des conditions de travail déplorables imposées aux autochtones, divers mouvements de protestation et de revendication éclatèrent, notamment des grèves, menées le plus souvent dans des compagnies minières ou de chemin de fer: cheminots à Conakry en Guinée (1919), mines d'or d'Obuasi en Gold Coast (ancienne appellation de l'actuel Ghana, 1924), mines de charbon d'Udi au Nigéria (1929), Union Minière du Haut Katanga au Congo belge (1931), cheminots à Thiès au Sénégal (1938), etc.. De même que les révoltes des populations lors des famines comme en 1906 en Tunisiel2, ces grèves ont rarement connu des lendemains heureux et sont restées dépourvues d'un soutien substantiel de la part d'une quelconque force socialiste et/ou révolutionnaire organisée, locale ou extérieure.13

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DREYFUS, Michel. L'Europe des socialistes. Éditions Complexe,

Bruxelles, 1991, p. 52. 12 Les violentes émeutes de Kasserine et de Thala en 1906 en Tunisie témoignent de la réaction de populations démunies et ulcérées par l'arrogance et les pratiques ostentatoires de certains colons. 13 Bien que la présence de syndicats métropolitains soit antérieure à la Deuxième Guerre mondiale, c'est au lendemain de celle-ci que les centrales syndicales européennes ont déployé des efforts importants en faveur du syndicalisme en Afrique. 15

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