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Parole de Dieu en Bohême et Moravie

De
520 pages
L'Unité des Frères place la parole de Dieu au centre du culte. Cette confession qui s'est éteinte à la fin du XVIIIe siècle a marqué d'une empreinte indélébile l'histoire de la Réforme en Europe centrale et les débuts de la littérature slave. Héritière de la pensée pacifiste de Jan Hus (XIVe siècle), l'Eglise de l'Unité s'est construit une théologie originale. Le dernier de ses évêques, Jan Amos Comenius, introduit la prédication dans le but de parfaire la communication entre Dieu et les hommes.
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La Parole de Dieu en Bohême et Moravie. La tradition de la prédication dans l'Unité des Frères de Jan Hus à Jan Amos Comenius

DU MÊNIE AUTEUR

RÉCIT ET FOI CHEZ FI~DOR M. DOSTOÏEVSKI. Conftibutions narratologique et théologique (( 2002 (Critiques littéraires). aux NoteJ d'un Jouterrain » (186-1), Paris, L'Harmattan, POÉTIQUE DE LA FABLE CHEZ KI-IAUL GmR:\N (1883-1931). Lu avatarJ d'un genre littéraire et muJical: le maqam, Paris, L'Harmattan, 2005 (peuples et cultures d'Orient). JAN AMOS COMENIUS: ART ET ENSEIGNEMENT DE Li\ PRf:mCATION. d'homilétique de l'Unité deJ Frèm tchèqueJ et moraveJ, Paris, L'Harmattan, 2006. Manuel

En couverture: Bruno Sallée, ComeniuJjaiJant m adieux à Ja patrie (huile s/toile), collection privée (2007).

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06552-9 EAN : 9782296065529

DANIEL S. LARANGÉ

La Parole de Dieu en Bohême et Moravie
La tradition de la prédication dans l'Unité des Frères de Jan Hus à Jan Amos Comenius

L'Hemattan

Principales abréviarions : Ac/a Commial,a. Intemalionafe Reme jiir SI"dim iiber ].A. Comeni"s "nd Tdcen~",vicbleder friiben Nmzeil (prag). AfOG Anviv fiir .slemid,isd" Gescbicble(Wien) AFP Arcbimm fralmm Praedicalomm(Rome) AJAK Arcviv pro baddni 0 ~ù..ti a sPised, ].A. Kommskébo (Praha). ALMA An-bimm Lalù.,ilalisMedII.Aeli. Analce," CiStereiensi, Anafeda sacriordinÙâslmiemis. AUC-pililo,lIist Ada U"Ùmilalis Carofinae PbifoJopbica bislon,a (praila). el AV Ars ,.,'mrltl RB Rù.ÙlaBibfica(Rama) B[HR Baffelin of Ibe Insl,)"te of Hisloricaf Researcb BbK Bingrapf.risdc-bibfPigmpfJird.re., KiniJCnhilcon, li-augott Bautz, 197G-1998(Her~ber:g) BDLG BldllerJiir dCIII"v,Lande.rgeJcbicbre BRpp Bobemian Refonaalion (lnd Reft~io"JPradi" (praila) CF Coffee/allea Fmllaseana CV Comm"nio I,alomm CAVU éeskd (lkCllkmieI.id a "méni Cell éeJky (asopisbisloricky e{:M éas;pir é"kébo (nd;"tMbo) mn.rea. Casopir !JJ{tSC(l KrdfOl.',,'M (esMbo... (Musejnik) CEHM Comeni"s' Herilage alld Edmalioll of l'da" for Ibe 21" Cenl1llY(praila). e.KI) c.'asopÙ kalofltMbo dluvoœnJ/w AC U"tyji/ofogické (praba) LI' LSK Listy slarohTl1£/ské kmniky (pnUJtJ) MdOlfG M,lteit'lII~en de, O,lemÙv",vm
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MediCl'alia PhilosophÙa Polonomm NCII' Calbolic' Enqdopcdia, New Y o[k/St. Louis/San Francisco/Toronro, 14yol. (1967) Ndbo~cnJkà m'lie drkir éeskoslol'C/'.rké Operlf Didadiea Omnia Johannes Amos' Commiu,,: Vari" f"'Jusqm "wsÙ11lisb1/S ""ripla'; SHlnpliblfs A,ademill' Praga', 1957. "diœrsisqm" .l'âenliarum

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CeskjzdPas

Oaphnis DaplJl1is: "Leils,vrift jiir Mitlf", J)elll"ve Literalllr (Kiel) OAEM Dm!.rch,"," Ard,ù.'Jiir Er/omvnng de.fMilldaflm DJAK Dilo Jalla Amose Kommskébo, Praila : Aeackmia, 1973OMA DÙlionary of Ibe Middle A,~e." Joseph 1'. Strayer (cd.), 12 vol., New York 1982-1989 EHR The E~~firb Hislory Rel',ew(London). FC Filos'of"kj C'asopiJ(praila). FHB Fofia hirloricaBohemica(Praha). l'RB Ponies rerum bobemicarum(J'raha) !-IT Hlfs'liké mnzeam l' 'rdl,,;, = HIf.,itJkj Tdbor JB Jedno/a bralrskà JSll ]ihoée"kj ,bomik h"loriekj JWeI JOlfmaf01lVarlblf~ and COlfrlalf1d In,,'ilu'e KQ Karolu",QnarluJ (Praha) KR K;'J/~n.rkJ m",e (praha) [.dM Lexim11 de, Millef Allm, Arlem" Ver/ag, (MiindlenlZiirich),1977Lll,K Lexicon jiic Theolog" nnd Kirch" Micilael Buchberger (cd.), 10 voL, Freiburg 1957-65. LzG Lebe11"bilderznr GeJchichleda bônmis,vm L.iil1ller (Miinchenl lVien)

Walter de Gmyter, 1977TuPh Theofog,e 'l11d Philosopbie VKCSN Vé,l11ik Krdlow'ki ,'<ski spof"~/JJ/i nalfk WM ZBG ZJKF IIU ZfGKbL VlaslÙidny Iis'Inik mora/'Sk,y ZeilSC'briftjiir Briide~esc1;iehle (llerrnblll) "Lprd/)' ]ednoty klasick}d, Jilofo~d (prnha) Il''lory of U11Ù",i/ies (Oxford) Zeitsehrift fiir Gesd,ù-ble bolcmiJehen Lïnder (Miind,,,,) Ifnd Klfll"r der

ZKT krafic-kl Il'r,! "L ZtilK ZeilJebrifl jiir Theologie nnd Kird" ZVGMS ZeilS'dcri/i des denl"vm Vereines Ù(~L Cesd,ic"'e Mdhre", Ifnd.r cbfesiens' UsiaI' pro (c.fkoll fi/eralllru éesko.rfol<nské

Jiir

,lie

akademie

,M (praha)

SOMMAIRE
--~-

PRÉFACE

DE JAN BLAHOSLAV

LÀSEK GÙNÉRALES SUR LE KÉRYGME

I-V

CONSIDÙRATIONS LA VOIX ET LA LETTRE Éloquellce Historique et rhétorique du sermoll

Homo rhetoriCIJs TFfÉOLOGIE DE LA PAROLE

9 11 14 16 19 20 24 26 29 34 38 41 41 44 45 48 57 59 69 72 74 80 83 88 91
DE LA PRÉDICATION PROTESTANTE

FOllctioll ck la prédicatioll Oralité et foi La commutlauté Pour l/1/e histoire de la Parole de Dieu L'écoute Su/jectivité de la spiritualité AU MOYEN ÀGE

LA PRÙDICATION Le postille

Les gratldes étapes de la prédicatioll Le sermoll scolastique L'exemplllm Le sermollmystiqlle S colmité ell théologie La prédiratiotl Tbéonsatioll FOlmalisatiotl Les stmctures Le sermo moden/us Temps de prédicatiotl AUX
L'HOMILÉTIQUE Les Les Le débuts

laïque ck l'homélie du sermoll

S 111" modèle épistolaire le

ORIGINES

TCHÈQUE de la 11I)/stique hOlllilitiqlles exemplol11J11 » de Afar/ill du réfol7llis1J/C le Polollais à Prague

illstmlllellts « PromptllanulII

Les précurseurs Jail

Jobll Wyclif

de J mftejll

KOllrad Walhauser

101 106 117 125 129 132 144 151

LE MOUVEMENT

RÉFORMISTE

Jan MiNé de Kroméfiz Matthias de J anov Toma! Stitnj de Stitné JAN HUS PRÉDICATEUR Le mythe L'homme Le théologie" et le prédicateJJr LA TRADITION HUSSITE

163 163 172 188 211 211 215 230 257 258 264 277 283
FRATRUM

Jérôme de Prague Jacobelllls lJ7encCJ"laide Mies

Jan Zelivskj Le pastille, sOllrcedes littératures médiévales
UNITAS A L'ORIGINE DE L'UNITI; DES FRI;RES

L utraql/isme Petr CheléÙ"kj Frè" &hor

de Jan Rokycana Krdéi

291 296 308 321 327 329 340 361 389 391 397 401 411 423 430 447 463 471 471 474 477 487 487 505

L'UNITÉ DES FRÈRES Lllc de Praglle Jan Allgllsta Jan Blahoslav COMENIUS MAÎTRE DE PAROLE Le coneile de T "nte et la rhétoriqlle borromée/lne La Co'!fission de l'Unité des Frères de l'Unité Le dernier grand prédicateur

Le ramisme
L'École supériellre de Herbont La rhétoriqlle : CIIt" prédication La prédimtion LE SERMON baroqlle ET Ll'ITÉRATURE et linguistiqlle

ENTRE THÉOLOGIE

BIBLlOGRAPI-IIE

SÉLECî'lVE Le Bas M'D'ClI Age Le Réformisme pragois Le hllSsitisme L 'Unité des Frères

INDEX NOMINORUM INDEX RERUM RÉSUMÉS ANGLAIS

-

ALLE!vIAND

-

TUUIQUE

511

Préface
~e livre que le lecteur tient entre les mains traite d'un sujet inhabituel qui, de nos jours, conserve toute son importance: la Réforme tchèque. Les historiens la situent entre la seconde moitié du XIVc siècle (sous le règne de Charles IV) et 1620, année où elle fut violemment repoussée par la contre-réforme soutenue par la maison des Habsbourg, fait historique bien connu qui a fait l'objet d'innombrables travaux (en tchèque et dans d'autres grandes langues européennes). Néanmoins, il a fallu attendre la publication de cet ouvrage pour qu'une synthèse de l'histoire de la prédication de la Réforme tchèque voie le jour. En cela la contribution de Daniel S. Larangé est unique. Pour se préparer à cette tâche, l'auteur a vécu à Prague et étudié durant plusieurs années à l'Université Charles. Certes, on ne saurait prétendre que le lecteur français ignore l'histoire de la Réforme tchèque - me viennent immédiatement à l'esprit les célèbres travaux d'Ernest Denis (1849-1921) sur la fIn de la Réforme tchèque, puis le non moins important ouvrage de Paul de Vooght (1900-1983), L'Hérésie de Jean Hus (Louvain 1960, 2" édition 1975) -, mais personne avant l'auteur de cet ouvrage n'a poussé l'analyse aussi loin en français, et de surcroît d'un point de vue protestant. L'époque de la Réforme tchèque a attiré non seulement les historiens tchèques, mais aussi les chercheurs étrangers qui, jusqu'à une époque encore récente, sont restés très divisés sur cette question. Les interprétations marxistes n'ont donné qu'une interprétation partiale de la réalité, tandis que les points de vue protestant et catholique de l'histoire religieuse tchèque étaient diamétralement opposés. La personnalité et l'œuvre de Jan Hus (1371-1415) ont toutefois servi de référence, permettant de faire converger ces diverses opinions. Les chercheurs des différents camps idéologiques se sont accordés (à titre exceptionnel) sur la nécessité de réaliser des réformes à l'intérieur de l'Église, sous le règne de Charles IV (1316-1378). Qui a su apprécier Jan Hus, a pu évaluer à sa juste valeur la suite du développement de la Réforme tchèque et a été ainsi en mesure de comprendre sa forme modérée dans l'utraquisme tchèque, voire son expression radicale dans l'Unité des Frères. Qui a dévalorisé Jan Hus, a dénigré l'ensemble du mouvement qui s'est formé dans le sillage de son entreprise spirituelle. Un virage capital a été pris lors de l'initiative œcuménique du début des années 1990 et avan t les deux grandes conférences œcuméniques consacrées à Jan Hus, qui ont eu lieu à Bayreuth en 1993, et à Rome en 1999. C'est à
cette époque que

L

Jean- Paul

II a reconnu

que

Jan

Hus faisait enfIn partie des

jj

PREFACE

grands réfonnateurs de l'Église, et cette annonce est devenue le fondement d'une nouvelle approche incontestée de Jan Hus, avec pour conséquence la reconnaissance de l'histoire des Églises tchèques. Daniel S. Larangé considère comme l'un des points centraux de la Réfonne tchèque l'effort d'une proclamation fidèle, libre et conséquente de la Parole de Dieu. Cela est on ne peut plus juste car le changement d'attitude de l'homme et de l'ensemble de la société à l'égard de Dieu a véritablement été préparé par la prédication de la Parole de Dieu, dans le contexte historique concret de la fin du XIVc siècle. Non seulement la prédication critiquait le déclin des mœurs - critique assez répandue en Europe à cette époque mais surtout elle mettait l'accent sur l'eschatologie. Le chrétien était confronté aux exigences de la Parole de Dieu et sa vie était liée, dans les œuvres de la plupart des prêcheurs de la Réfonnation, à une perspective eschatologique pressante et obsédante. Outre le prédicateur intempérant Jan :Mille de KroméHz (1320-1374), me vient d'abord à l'esprit Maître Matthias de Janov (1350/55-1393), principalement fonné à la théologie à Paris. C'était précisément Maître Matthias de Janov qui a rapproché l'intense proclamation de la Parole de Dieu du projet spécifique de la devotiomoderna,en accueillant des laïcs. La piété de Jan Hus et son activité réfonnatrÏce (en particulier son Appel au Christ de l'année 1412), puis sa marginalisation, et enfin son martyre sur le bûcher à Constance, tout cela a été quasiment annoncé par les réflexions et les actions de ses prédécesseurs: Konrad Waldhauser (1326-1369), Jan :Mille de KroméHz (1320-1374), Tomas Stitny de Stitné (1331/33-1409), sans oublier Maître Adalbert Rankonis de Ericinio (1320-1388) - un Tchèque, recteur de l'université de Paris - et plus particulièrement Maître Matthias de Janov. , En arrière-plan du thème principal - l'histoire de la prédication dans la Réfonne tchèque - Daniel S. Larangé invite à partager l'isolement de la réfonnation en mettant l'emphase sur la signification essentielle du programme hussite - autrement dit les « Quatre articles de Prague» -, fonnulés en 1420, au moment où les Croisés siégeaient aux portes de Prague, avec pour objectif d'éradiquer le mouvement de fidélité à l'héritage de Jan Hus. Il n'est pas surprenant que le premier article ait prôné la proclamation libre de la Parole de Dieu, sans se limiter à une Église ni à une quelconque autorité civile. Le rejet du règne séculier de l'Église et l'exigence d'une condamnation des péchés les plus manifestes exercés par ses serviteurs ont servi de tournant à cette situation. Enfin, s'ajoute à cela la revendication du calice pour les laïcs, symbole de la Réfonnation. Dans son livre, Daniel S. Larangé révèle au lecteur le contenu de ces articles dans leur version de 1423. Il est acquis deJ2uis longtemps que la Réfonne n'a pas commencé avec Luther et Calvin. A la fin des années 1950, le professeur Amedeo Molnar (1923-1990), de la Faculté de théologie évangélique Comenius de l'université de Prague, a fonnulé la thèse d'une double Réfonne. La première comprendrait, à côté du mouvement vaudois, le hussitisme et toutes

PREFACE

iii

ses racines. La seconde lui succéderait et serait «mondiale », c'est-à-dire allemande et helvétique. Cette thèse, démontrée par de nombreuses études, a peu à peu fait son chemin, jusqu'à la récente reconnaissance par JeanPaul II (1920-2005) de Jan Hus comme réformateur de l'Église. Daniel S. Larangé traite, au-delà de la Réforme, de l'histoire de l'Église tchèque du xv" siècle. Il se concentre en priorité sur l'Unité des Frères. Il présente, comme il se doit, l'héritage des principaux représentants et prédicateurs des différents courants hussites - le radicalisme de Jan Zelivsky (t1422), la modération du successeur de Jan Hus à la chaire de la chapelle de Bethléem, Jacobellus de I"vues(1373-1429), et enfin l'archevêque hussite Jan Rokycana (1397-1471). L'Unité des Frères marque dans l'histoire de la Réforme tchèque une rupture - l'élection de son propre clergé et la séparation du catholicisme romain constituent un pas radical. L'Unité est apparue en réaction à l'hussitisme et aussi à l'utraquisme, qui s'est révélé inconséquent, ne seraitce qu'en ce qui regarde l'obéissance à la Parole de Dieu. La prédication joue un rôle majeur dans l'histoire de l'Unité des Frères. La fidèle obéissance et, en premier lieu, l'accoJTlplissement des exigences de la Parole de Dieu constituent des éléments clés. Daniel S. Larangé considère les débuts de l'Unité dans cette optique. Au commencement, l'Unité des Frères rejetait l'instruction. Toutefois, elle a rapidement compris que, sans formation ni préparation adaptée à la prédication, elle ne saurait accomplir son devoir. Elle a donc revu ses positions au tournant du xv" siècle. Il est nécessaire de s'arrêter, ne serait-ce qu'un instant, sur la constitution de l'Unité des Frères à l'intérieur du royaume de Bohême. La liberté religieuse y régnait depuis 1580: les serfs d'un seigneur catholique pouvaient être utraquistes (hussites) et vice-versa. Ce qui a été stipulé après 1555 n'avait pas cours dans le pays: cujus regio,I!jUJ religio.L'Unité des Frères, qui existait depuis 1467 en toute indépendance, était une exception et demeurait illégale. Elle obtint sa légitimité en 1609, sous le règne de l'empereur Rudolf II. Ainsi, grâce à la protection de quelques nobles, l'Unité a pu vivre et n'a subi, au fil du temps, que quelques rares persécutions (en fonction de la situation politique du moment). L'Unité des Frères a fondé la vie du chrétien et de la société chrétienne exclusivement sur l'Écriture. C'est la raison pour laquelle elle a également mis l'emphase sur la prédication. Le livre présente très clairement la tradition homilétique de l'Unité des Frères, exposée à partir de leurs trois grands représentants: Luc de Prague (1548-1528), Jan Augusta (1500-1572) et Jan Blahoslav (1523-1571). L'Unité, qui comprenait peu de membres, devint rapidement l'une des grandes forces intellectuelles de Bohême. Luc de Prague est l'un de ses premiers théologiens universitaires. Jan Augusta, même s'il n'avait pas de formation initiale, a lié contact avec Martin Luther; il est l'auteur du premier manuel de théologie pratique en langue tchèque, L/4rt de servir le Sei-

iv

PREFACE

gneur. Jan Blahoslav est un humaniste instruit en tous les arts, chez qui l'instruction théologique prime toujours. Daniel S. Larangé remarque avec justesse qu'il fait partie des prédicateurs de formation classique. Jan Blahoslava le grand mérite d'avoir traduit en tchèque le Nouveau Testament (en 1564), qui a servi de modèle pour une nouvelle traduction tchèque de la Bible, La Bible de Kraliœ. Daniel S. Larangé ne se contente pas de constater ces faits; il travaille sur des documents de première main, analyse les sources et permet ainsi au lecteur de se faire une opinion juste de la qualité de l'homilétique de la Réforme tchèque et, plus généralement, du progrès de sa pensée réformatrice, à travers notamment l'histoire de l'Unité des Frères. Traiter d'une matière aussi vaste dans un espace aussi réduit est un véritable défi. Un défi que l'auteur a su relever. Bien que tenu d'expliciter toute une série de considérations historiques et théologiques, il ne s'écarte pas de son fil conducteur. On ne peut que l'en féliciter. La présentation du plus grand des représentants tchèques de l'Unité des Frères, Jan Amos Comenius (1592-1670), constitue sans conteste le point culminant de son ouvrage. Comenius s'est rendu célèbre notamment par l'importance de son œuvre pédagogique. Dans ses derniers travaux, Daniel S. Larangé s'est justement intéressé à Comenius. Il manque à ce jour une monographie complète du Comenius théologien. Une génération de savants ont certes tenté d'étudier les aspects théologiques de la pensée coménienne, comme Amadeo Molnar, Jan M. Van der Linde, Jan Mille Lochman, Zdenek Kucera, Radim Palous, Stanislav Sousedik et, récemment, Daniel Neval. Mais une synthèse fait cruellement défaut. Ce travail est-il réalisable, Comenius offrant dans son œuvre des réponses théologiques divergentes? La colossale synthèse de sa pensée qu'est la Consultationgénéraled'une réftrme des affaireshumaines (De rerum emendationeconJUltatio mtholica), découverte en 1934 à La Halle par un intellectuel poussé à l'exil, Dmytro Tchyzevskij (18941977), et publiée à Prague en 1966, n'est que métathéologique; nous devrions toutefois y trouver quelques réponses théologiques concrètes. Comenius était, comme il le reconnaît, d'origine morave, de langue tchèque et théologien de profession. Daniel S. Larangé est pleinement conscient que la théologie joue dans la vie et l'œuvre de Comenius un rôle primordial. Il tente d'exposer ses positions théologiques tout en concentrant son intérêt sur le traitement théorique et pratique réservé à la prédication. Comenius est inextricablement lié à l'Unité des Frères et son manuel Art et enseignementde la prédimtion dépasse largement les frontières confessionnelles. Comenius est présenté dans une perspective beaucoup plus large, évaluation qui, dès lors, ne s'adresse pas aux seuls théologiens mais à tous les chercheurs en sciences humaines. L'auteur dément l'idée reçue selon laquelle Comenius ne serait qu'un théoricien et un pédagogue, image forgée et véhiculée par la science positiviste de la fin du XIX" siècle. Ce qui vient d'être dit à propos de Comenius mérite d'être généralisé à l'ensemble du travail de Daniel S. Larangé, qui nous offre un ouvrage à vo-

PREFACE

v

cation pluridisciplinaire: les faits assemblés ici et leur interprétation sont utiles à la philosophie, à l'histoire, à la philologie, à la pédagogie et à la slavistique. Le principe de la slavica non leguntur n'est plus d'actualité depuis longtemps. La lecture des textes historiques, philosophiques et théologiques d'Europe centrale suivait des théories de pré compréhension peu conformes au matériau, à ces monuments vivants de la pensée, qui subissaient des interprétations erronées. Le livre de Daniel S. Larangé montre qu'il faut écarter ces modèles et chercher de nouvelles pistes d'interprétation à partir des sources. Ces voies ne sont accessibles qu'en se fondant sur une parfaite connaissance du contexte culturel et historique et, en dernier lieu, sur la maîtrise des idiomes d'origine. Les relations scientifiques et culturelles entre les Tchèques et la France, si riches et fécondes dans le passé, se sont taries depuis des décennies. Avant la Seconde Guerre mondiale, chaque écolier savait qui était Ernest Denis. Puis ces liens ont été détruits... Nous sommes confrontés ici à un nouveau départ. Daniel S. Larangé, en suivant une démarche scientifique basée sur des connaissances puisées à leur source, renoue avec les meilleures traditions de l'historiographie, de la théologie et de la slavistique. Son livre a également une vocation culturelle, car il nous fait visiter et redécouvrir la profonde tradition humaniste et chrétienne de l'un des nouveaux pays membres de l'Union européenne.

Prague, le 30 avril 2007

Prof. ThDr. Jan B. Lasek,
Professeur titulaire de la chaire d'histoire de l'Église Doyen de la Faculté de théologie hussite de l'Ulliversité Charles de Prague

:\~___<._X~ V //. \..~,~

.

CONSIDÉRATIONS
-

GÉNÉRALES

SUR LE KÉRYGME

La voix et la lettre - Théologie de la parole - La prédÙ'ation au Moyen Age -

La Voix et la Lettre
--.~~~
Éloquence et rhétorique - Historique du sermon - Homo rhetoricus

a proclamation de la parole de Dieu, dans le royaume de Bohême et Moravie du XIVe au XVIIe siècle, est à la fois représentative d'une pratique généralisée et distinctive d'une tradition littéraire qui configure le paysage théologique et religieux de l'Europe centrale. Elle exprime une sensibilité spirituelle particulière et met en place toute une stratégie littéraire qui permet de rallier le travail de l'éloquence à la pratique de l'écriture. La prédication est une activité hybride qui délimite dans un même mouvement les marges du discours institutionnel et opère une ouverture en direction d'une hétéronomie. À ce titre, elle est cette arme à double tranchant que dénonce Jan Amos Comenius dans son manuel d'homilétique'. Elle apparaît alors comme une pratique théologique qui dérange l'interrogation littéraire: son caractère épidictique fait du discours prêché un objet littéraire dont la résonance s'estime au regard de l'histoire. De là découle la primauté de la voix sur la lettre. Le texte lu est presque toujours oralisé. La dimension phonématique du discours ne peut jamais être réduite car c'est elle qui assure l'existence du texte. De ce fait, le texte tire sa raison d'être de l'interpellation à un lecteur.
« Une vive voix est toujow:s préférable parchemin. ,,2 à une peau morte préparée pow: servir de

L

C'est, paradoxalement, en ces termes que le plus brillant défenseur de la langue écrite polonaise, passé à la Réforme au XVIc siècle, s'exprime sur la question de la prédominance de l'oral sur l'écrit. Le paradoxe qu'il soulève est au cœur du rapport essentiel, dans la conception protestante, entre la Parole de Dieu et sa proclamation. l')éjà pour Martin Luther, solae aures sunt ot;gana Christiani. Le message évangélique, même s'il nous est parvenu par l'intermédiaire de textes canoniques, n'est effectif que dans la dimension de sa proclamation orale3. Plus récemment, Dietrich Bonhoeffer (1906-1945) a encore insisté sur le fait que « rien n'égale en dignité la Parole orale »4.
I Jan Amos Comenius, Art et e11seignetne11t la prédication. Manuel d'hotnilétique de l'Utlité des de Frires tchèques et moraves, Daniel S. Larangé (éd.), Paris, L'Harmattan, 2006, p_ 30. 2 « Lepszyjest zawzdy zywy glos niz zdechla skora, co j'le na pergamin wyprawuj'le_" Mikolaj Rej, Zywot czlowieka pos'fZciwego [La Vie d'un innocent], livre I, ch. Y 3 Remo di Gesù, Voci divim e vociumam all'utlisono, Roma, Bartolo Longo, 1960. 4 Dietrich Bonhoeffer, Ln Parole de la prédication. Cours d'homifétique à Finkenwafde, Henry Mottu (tr_), Genève, Labor et Fides, 1992 (pratiques; 8), p_ 26.

10

LA VOIX

ET LA LETTRE

« Un sermon imprimé n'est que la moitié de lui-même; c'est une parole muette, qui n'est pas dans son lieu naturel: il lui manque le rapport avec le temps, la solennité, les auditeurs; aussi les moyens dont le prédicateur se sert dans la chaire [...]. »5

Pourtant Marshall McLuhan a montré que l'un des facteurs ayant favorisé le développement de l'individualisme d'une part, et ralenti la transmission des informations dans la société d'autre part, a été l'écriture6. Il y aurait eu, tout au long de l'histoire de la civilisation occidentale, une lutte fratricide entre l'oralité, en tant que manifestation de la culture plébéienne, et l'écriture, rattachée à la culture patricienne. En effet, les produits du folklore - chansons, anecdotes, proverbes, mythes, contes, légendes, jeux de mots, maximes - relèvent d'une pratique orale du récit fondée sur la voix, pratique qui s'opposerait à la littérature, exercice surestimé mettant en œuvre la technique de l'écriture7. Cependant la prééminence de la noblesse de l'écrit technique supposant un apprentissage réservé à une élite - sur la roture de l'oral- technique accessible à tous, sans distinction sociale - n'est pas aussi évidente qu'il n'y paraît de prime abords. Même si la Réforme a pleinement profité de l'imprimerie pour consolider son expansion, elle a su maintenir une prédication vivante et sans cesse renouvelée. Jean-Philippe Genet rappelle que « l'histoire est, avec la littérature proprement dite, l'une des productions textuelles les plus sensibles aux évolutions constantes du système de communication: elle offre donc un magnifique terrain d'observation »9. Encore faut-il se prémunir contre la tentation signalée par Brian Stock

d'opposer terme à terme la culture orale à la culture écrite10, car le clerc possède les deux, et l'interaction de l'une et de l'autre est évidente1'. Il en ressort que la prédication, en tant que pratique d'une réflexion sur l'Évangile ou la Lecture, relève, à son tour, d'une stratégie discursive particulière dénommée éloquence.

5 Antonin-Dalmace Sertillanges, L 'Oratellr{hrétien.Traité deprédication,Paris, Le Cerf, 1930, p. 286. 6 Herbert Marshan McLuhan, The Glltenberg Galmg. The Making of Typographic Man, Toronto, University of Toronto Press, 1962 = La Galaxie Gutenberg. Lagenèse de l'homme typographique, Jean Pare (tr.), Paris, Gallimard, 1967 (Idées; 372/373). 7 André Joncs, Formes simples (1930), Antoine Marie Buguet (tr.), Paris, Seuil, 1972 (poétique). S J\fichel Banniard, Viva /JOce. Commllnicationkrite et commllnication orak dll IV' aI/ IX' sièck ell Occident latin, Paris, Institut d'études augustiniennes, 1992 (Moyen Âge & Temps modernes; 25). 9 Jean-Philippe Genet, Histoire et système de commllnication ail moye1lâge, in : L'Histoire et ks nouVMI/XPllblics dans l'EI/rope médiéval$ (XIII'-XV' siècles).Actes dll colloqlleintemational organisépar la FOlldatioll européellne de la "iel/ce à la Casa de Vélasqllet Madrid, 23-24 avril 1993, JeanPhilippe Genet (éd.), Paris, Publication de la Sorbonne, 1997, p. 12. 10 Brian Stock, The Implication ofLteraD" Writte1l langllageand models ofinterpretation in the eleventh al/d fu)elfth centllries,Princeton (N.J.), Princeton University Press, 1983. 11Jacques Berlioz - Marie Anne Polo de Beaulieu, Les Exempla médiévallX: introdllctionà la rechert'he, suivie des taMs tritiques de !711deXExemplorum de F.e. Tubach, Carcassonne, GARAEHésiode, 1992.

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Éloquence

et rhétorique

L'éloquence est l'art de persuader. Elle est un art car elle est soumise à des règles raisonnées dont l'ensemble constitue la rhétorique. L'éloquence est l'art réalisé et appliqué par le génie: elle est un art poétique qui plonge son inspiration dans l'imagination, l'invention et l'émotion. Ainsi, Alexandre Vinet voit en elle un « don de l'âme [...J, le don de penser et de sentir avec les autres ce qu'ils pensent et sentent, et d'y assortir les paroles et les mouvements de son discours, de parler la pensée d'autrui »12.La rhétorique est, quant à elle, une théorie rationnelle qui analyse le discours poétique et cherche à dégager les grandes lois de sa constitution. Cela explique le caractère rhétorique de l'exégèse homérique puis chrétienne, depuis Aristote. L'éloquence se présente alors comme une pratique de l'éthique:
« L'éloquence n'est digne de son nom, et ne répond à sa haute destination, que si elle domine la volonté humaine par l'intelligence, en la portant à se résoudre, comme un être raisonnable et libre doit le faite, non seulement par des impressions sensibles, par les tablealLx de l'imagination, par les emportements de la passion, mais surtout par la vue de la vérité, par la conviction de la justice et du bien, c'est-à-dire par l'idée qu'elle lui en donne, ou plutôt qu'elle doit engendrer. »13

Le terme de rhétoriquea acquis au fil du temps une connotation relativement péjorative. Le rhéteur est opposé à l'orateur, comme le versificateur l'est au poète, dans l'intention de distinguer une œuvre de recette d'une œuvre de génie, le métier de l'art, la virtuosité de la sincérité. Bien entendu, la rhétorique ne mérite pas le discrédit qui la frappe et son rôle dans l'histoire de la pensée est des plus considérables. Car elle utilise un raisonnement, une démarche de « séduction logique », qui, dans sa clarté, est plus à même de persuader; elle substitue la science à l'instinct, enrichit de l'expérience d'autrui l'expérience personnelle et contribue à perfectionner et à fortifier les dons naturels. Un génie ne saurait atteindre son expression plénière sans la connaissance raisonnée des modèles et sans l'étude des règles générales. À ce stade, le rapport entre la parole proclamée au nom de Dieu et les stratégies qui président à sa constitution semblent résolument contradictoires. En effet, d'une part la prédication de la parole de Dieu se présente à la fois comme un discours qui se prétend spontané, porté par l'émotion et le sentiment religieux, et un propos dont l'intention serait éminemment éthiquel4. D'autre part, cette même prédication se révèle troublante, car elle paraît répondre à une tactique apologétique en recourant à des artifices du
12Jean-Frédéric Astié, Esprit d'Alexandre Vimt. Pei/séeset réflexiollSextraites de tOilSses ollvragesJoël Cherbuliez/A. Delafontaine, to"" 2: Pbilosopbie et littérature, Paris/Genève/Lausanne, 1861, p. 428. Alexandre Rodolphe Vinet, Homilétiqlle 011Tbéorie de la prédication, Paris, 1853. Martin Nicol, ln dm Spllrell VOII lexandre Villet. Nelle Wege derfrallziÙiscbspracbigellHomiletik, A IJPT 2 (1998), pp. 196-207.
13

Abbé

Louis

Bautain,

Étude sllr l'art de parler el/pllblic, Paris,

L. Hachette

et Cie, 1863, p. 216.

14Le Défi bomilétique, Gert Theissen

(éd.), Genève, Labor et Fides, 1994.

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langage et à un raisonnement subtilement préparé pour convaincre. La prédication marche sur un fil tendu entre deux tentations condamnables: l'éloquence, fruit immédiat de l'oralité, et la rhétorique, industrie distanciée par une plume conduite d'une main experte. De quel côté risque-t-elle de tomber? Le sermon est-ilIa manifestation éphémère d'une foi déchaînée et d'une inspiration immédiate ou l'œuvre méditée d'un raisonnement construit à la lumière de l'inspiration divine? Est-illégitime de cultiver le beau dans un discours consacré au vrai? La séduction qu'exerce la rhétorique estelle en droit de tromper au nom de Dieu? Toute efficacité emploie-t-elle toujours des techniques? Ce questionnement, qui oppose a priori l'oralité à l'écriture, l'éloquence à la rhétorique, l'éthique à l'esthétique, se trouve au cœur de l'homilétique protestante.
L'homilétique a pour objet l'art, les principes et la pratique de la prédication, ce qui " d'elle l'une des disciplines importantes de la théologie chrétienne. La foi, dont la fait théologie est la reprise réflexive, ne se conçoit en effet pas sans annonce de l'Évangile. Il s'agit non seulement de communiquer, mais de faire comprendre, de convaincre, d'argumenter. Qu'on le veuille ou non, la prédication implique des démarches qui relèvent de la rhétorique, des théories de l'argumentation, de la dialectique. L'homilétique veille à conjuguer ces sciences, ces techniques ou ces arts de la parole avec les exigences du message évangélique. »15

Son enjeu est d'autant plus problématique qu'elle se développe dans un espace particulièrement confus, aux confins du Saint Empire romain germanique et des étendues slaves de la Grande-Moravie. L'introduction du christianisme, par Cyrille et Méthode au IXe siècle, a bouleversé le paysage culturel de cette région. Elle a introduit une population slave au cœur du
regnum teutonicornm et de l'ecdesia romania.

n sera alors question d'étudier comment la propagation de la foi chrétienne, à partir d'une de ses pratiques fondamentales que constitue la prédication, a permis de modeler une identité originale déjà avérée au cours du haut Moyen Âge. La proclamation de la Parole de Dieu, au sein même de la chrétienté d'Occident a forgé un particularisme culturel qui deviendra peu à peu l'éperon de la lutte pour une reconnaissance nationale. Ce combat historicise le problème dans lequel toute prédication s'enferre elle-même et se débat, à la lisière de l'éloquence et de la rhétorique, de l'éthique et de l'esthétique. Comment, en effet, apprécier véritablement la dimension purement esthétique de l'éloquence d'un Démosthène, d'un Cicéron ou d'un Bossuet, si l'on ignore les lois de composition d'un discours, la nature des divers arguments et la manière de les présenter? Toutes ces interrogations se trouvent subordonnées à notre problématique: le développement de la prédication depuis la fin du Moyen Âge a-t-il influencé la formation de l'Unité des Frè15 Bernard Reymond, Homilétique, in : Introduction à la tbéologiepratique, Bernard Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 1997, p. 109. Kaempf (éd.),

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res, dont l'activité littéraire a marqué d'un sceau indélébile la culture tchèque? L'éloquence, au même titre que tous les arts, relève d'une technique que les grands orateurs maîtrisent et qui reste indispensable à une critique prétendant être en mesure d'en estimer la valeur. Car la fInalité de toute éloquence est la persuasion. Il faudrait distinguer convaincrede persuader. La conviction est une certitude théorique,d'ordre purement intellectuel: on est convaincu de la justesse d'une démonstration. La persuasion est une certitude pratique, accompagnée de décision. La conviction relève du savoir ou du devoir; la persuasion de la volition. L'orateur cherche à décider ses auditeurs à agir et à « décider» ceux qui hésitent à s'engager dans l'action. Il permet à l'idée de se résoudre en sentiment, et, à travers lui, en volonté. Aristote, en fonction de l'objet visé par l'orateur, divise l'éloquence en :

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genre épidictique(ÈmoELKnKov) u d'apparat qui vise le beau (ro K!X.ÀOV) o et cherche à plaire; genre délibératif(auIlPouÀEunKov) politique, dont le but est de déou duire ce qui est utile ou nuisible à l'État; genre judiciaire (OLK!X.VLKOV) où l'emphase est mise sur le degré ou civil,
de justice (TO OLK!X.LOV);

la prédication,qui cherche, depuis saint Jean Chrysostome et saint Basile de Césarée, à conduire l'auditeur vers la sainteté (TOayLOV).

La prédication a connu dans l'histoire du christianisme une prospérité remarquable quant à sa diversité discursive. L'éloquence religieuse constitue une forme d'apostolat, se propose d'exposer les dogmes de la religion révélée et d'en faire pratiquer la morale. Elle répond aux commandements du Christ, d'aller «enseigner toutes les nations» (euntes doceteomnes genteJ] et « annoncer la bonne nouvelle» (praedicate evangelium). Le nom générique de sermon recoupe une série de discours qui a pour sujets les vérités et la morale chrétiennes" :

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16 Voir

le sermon proprement dit, discours soigné, solennel, d'une certaine longueur; le ,Prône,instruction courte et familière prononcée après la lecture de l'Evangile, le dimanche et les jours de fête; l'homélie, entretien familier, au cours duquel un passage de l'Évangile est expliqué à la lumière de l'Écriture, dans un jeu de références prises à l'intérieur du texte. Dès le premier siècle, il désigne, dans les
à ce sujet: Francisco Javier Tovar Paz, Tractallls, sermoms a/qlle homiliae. El Ctlltivo deI Universidad éloges el

género lilerario deI discllrso bomilético en la Hispa11ia lardoa11liglla y visigoda, Câseres, de Extrcmadura, pa11égyriqlles, Paris, 1995. Jean Silfrein Gauthier, 1828. Maury,

Essai sllr l'éloqllence de la chaire. Discours,

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Églises d'Orient, l'interprétation orale de l'Écriture. Il devient progressivement en Occident un synonyme de sermon. la ,.onférenœ,discours adressé à un auditoire bien particulier, sur des sujets et dans une forme qui leur conviennent. Bossuet prêcha des ConférenœJreligieuJeJ our les gens du monde, chez les Carmélites du p faubourg Saint-Jacques et à l'hôtel de Longueville. le panégynque chrétien est consacré à l'éloge d'un saint, dont la vie est racontée et les vertus proposées à notre imitation. funèbre est un sermon édifiant. Sous l'influence de la Renaisl' oraÙon sance, il devient un discours de parade, où l'érudition le dispute au mauvais goût. Virgile, Ovide, Cicéron sont plus souvent cités que des passages de l'Évangile. Le bel esprit et les pointes contrastent avec la gravité du sujet. Bossuet renoue avec la tradition interrompue des Pères de l'Église. Son retour à une prédication pastorale dans le giron du catholicisme résulte de l'influence d'une pratique protestante plus austère et moins imprégnée par l'exubérance du baroque. Le terme oraÙonretrouve son sens étymologique latin, celui d'oratio, discours, alors que le dÙcourJ, u XVlIc siècle, signifie souvent entretien. a

HÙtorique du mmon La prédication vécut, entre la fin du XlIc siècle et le XVlIc siècle, toute une épopée dont l'invention de l'imprimerie sera à la fois le centre de gravitation et le point de revirement. L'histoire de la prédication recoupe l'histoire conflictuelle, ou plutôt élevée à la polémique, du rapport de la parole à l'écrit, du peuple au pouvoir, de l'hérésie à l'orthodoxie, du profane au sacré, du laïc au séculier et de la vérité à l'Église. Cette histoire a connu, dans l'aire géographique de l'Europe centrale, un destin véritablement remarquable, et surtout une longévité précieuse et formidable, au point d'avoir essaimé des formes et des genres littéraires plus modernes. Dans quelle mesure la littérature plébéienne tchèque, représentée par Jaroslav Hasek (1883-1923),Jakub DemI (1878-1961) ou Bohumil Hrabal (1914-1997), n'est-elle pas, d'une certaine manière, héritière d'une tradition homilétique ? Car il s'agit bien d'une tradition qui remonte, selon nous, au réformisme, comme première manifestation d'un esprit d'insoumission et d'une conscience nationale. Cette particularité du discours tchèque a trouvé dans le hussitisme sa cristallisation. Cette spécificité du ministère de la Parole n'a-telle pas fondé un courant spirituel et religieux, l'Unité des Frères (UnitaJ Fratmm), dont l'éclat culturel ne saura être éteint par les violences de la Contre-Réforme ni par le décès du dernier de ses évêques, Jan Amos Comenius (1592-1670) ? Le sermon est un texte de longueur moyenne, de caractère religieux, destiné à être prononcé en public. Il s'agit d'un discours oratoire qui s'inscrit

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dans le cadre d'une cérémorue17. Le prédicateur est invité à prêcher en toutes sortes d'occasions: fêtes liturgiques, funérailles, carêmes, prises de voile, ordination, etc. Le genre se définit surtout par son contenu et son objectif, plutôt que par sa forme. Le sermon a pour finalité de faire connaître et comprendre la Parole de Dieu, c'est-à-dire en priorité les enseignements de la Bible aux fidèles, qui, la plupart du temps, selon les milieux et les époques, n'y ont pas toujours accès. Tel est le contenu des Homélies d'Origène sur la Genèse,l'Exode ou le Cantique des Cantiques'8et des Enarrationes de saint Augustin d'Hippone sur les Psaumes et sur Saint Jean'9. Il s'inspire aussi des fêtes du calendrier liturgique et, enfin, des enseignements de l'Église, des dogmes que celle-ci défmit et des directives qu'elle dispense. Le sermon possède donc un caractère didactique - catéchistique - fortement marqué. À ce titre, il se distingue de la gratuité des textes littéraires2o. Genre très longtemps codifié, il a subi pendant des siècles l'influence de la rhétorique grecque. En France, sa codification remonte à saint Vincent de Paul (1580-1660) :
« Son exorde comprend tout d'abord le texte, verset ciré de l'Écriture et choisi pour sa correspondance particulière au sujet traité; il est énoncé en latin, puis en français. Suivent la proposition du sujet, puis la divisio1l, traditionnellement en trois points. L'exorde se termine par l'i1lvocatiol1,dans laquelle l'orateur sacré implore le secours de l'Esprit saint, par l'intercession de la Vierge, en récitant un Ave (en latin). Le corps du sermon est constitué par le développement des trois points annoncés dans la divisio1l.La Péroraiso1lcontient d'abord une brève récapitulation, enfin l' ciffectiol1, orm ceau lyrique d'action de grâces pour les vérités énoncées. >,21

En général, le sermon se développe autour d'un thème, par exemple, la vie éternelle, la dignité des pauvres, ou la grandeur de Dieu. Par le biais de ce thème, le prédicateur cherche à délivrer un message à ses auditeurs: éloge, encouragement, réprimande, ete. Celui qui écrit et dit un sermon prétend guider ceux à qui il s'adresse. Il désire les instruire, les édifier. La fonction du langage qui prime dans le sermon est par conséquent conative: le but du sermon est d'agir sur ceux qui l'entendent, de les amener à penser ou à se comporter de telle ou telle façon. Ainsi, tout doit concourir dans le
17 « [...J son but est d'actualiser pour l'assemblée les textes des lectures du jour et d'introdui1:e ainsi les fidèles à la célébration proprement eucharistique. » Dom Robert Le Gall, Dictio1ll1airede liturgie, Paris, C.LD., 1997, p. 13L 18Henri de Lubac, Histoire et Esprit. L'i1ltelligencede IÉc/1ture d'après Origène (1950), reprint in : L Écriture dal1Sla Traditiol1, Paris, Aubier, 1966. 19 Maurice Pontet, L'Exégèse de SAugustin prédicateur, Paris, Aubier, 1944 (Théologie; 7). Bertrand de Margerie, Introductiol1à l'histoire de l'exégèse - 3. Saint AlIgustin, Paris, Le Cerf, 1982. Fidelis Schnit~ler, Zur Theologie der Verkül1digung ill den PredigtCIIdes hl Augustinus, F reiburg im Breisgau, ITerder, 1968. Paola Vismara Chiappa, Il Tema della povertà nella predieœ::jo1le Sont 'Agostino, 1\filano, A. Giuffrè, 1975. di 20 Barbara Kursawe, Doeere, deleetare, movere. Die officio oratoris bei Augustin/ls in Rhetorik Il/1d G1Iaden!ehre, Paderborn, F. Schoningh, 2000 (Studien zur Geschichte und Kultur des Altertums ; 15). 2' Bernard Duprie~, notice pour: Classiques), p.l1. Écrits spirituels de Fénelon, Paris, Larousse, 1965 (Nouveaux

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texte

à transmettre

le message.

Les

procédés

comme

la métaphore,

l'hyperbole, la comparaison figurative, l'ornement ou l'évocation sont utilisés pour frapper l'imagination des auditeurs, pour les toucher. Le discours est le moins abstrait possible. Les idées sont illustrées par des exemples, des anecdotes qui, en général, sont liés à la vie des auditeurs. Le locuteur a également recours à des procédés qui facilitent la communication: clarté syntaxique, reprise, anaphore, redondance, exposé structuré. Le discours est très construit. Il ne laisse rien au hasard. Il suit toujours une ligne directrice et se développe souvent autour d'un seul thème. Le sermon est composé en fonction des destinataires, de leur nivéau de culture, de leur classe sociale. Il est adapté à l'auditoire. En cela il ne s'agit pas d'un discours clos sur lui-même. Ainsi, en France, les sermons du XVIIc siècle, qui nous ont été transmis par le biais de notre patrimoine littéraire, s'adressaient plutôt à un public noble et raffiné. D'où le sublime de leur style et la subtilité de leur raisonnement. À l'époque baroque, la prédication est d'ailleurs conçue comme un spectacle complet. Enfin, la culture environnante, les modes et l'évolution des mentalités jouent un rôle déterminant dans la manière dont on aborde la prédication, la façon dont on dit les mots, la vitesse du débit, les nuances du phrasé, le ton et les gestes. Il existe en fait toute une morphologie de la prédication qui met en avant la prépondérance de la forme sur le contenu"".
Homo rhetoriruJ

Il ne faut pas perdre de vue, comme le signale Marc Fumaroli, que
« l'homo rhetoricuJ est tout simplement l'homo .rymboJicuJen action »23.En effet,

c'est l'esprit de géométrie qui domine l'architecture de l'arJ bene dÙ'endi,où l'emploi de la parole dans les synthèses de Cicéron et de Quintilien est soumis à une logique du dénombrement. La génération du discours persuasif répond à cinq étapes: invention, disposition, mémoire, élocution et action. La disposition du discours s'organise elle-même en cinq parties: exorde, narration, confrnnation, réfutation et péroraison, lesquelles renvoient à trois partenaires.: l'orateur qui cherche à persuader, l'interlocuteur qui doit être convaincu et son contradicteur qui doit réfuter. L'orateur dans son temple est comme un acteur au théâtre. Les conventions auxquelles sa parole est soumise sont connues et communes pour les différents protagonistes, les perJonae, du drame. Trois sources de réussite sont généralement dénom22 « Il nous semble que dans l'expérience d'écoute de la prédication, c'est le "ton" qui l'emporte habituellement sur le contenu. Autrement dit, la manière de dire compte plus que ce qui est dit, du moins du point de vue de l'affectivité du public. Ce qui a trait au contenu est perçu à travers la forme qu'a le contenu. Au fond, écouter une homélie c'est négocier en permanence le rapport entre le fond et la forme. Sauf exceptions, c'est la )} Groupe Pascal Thomas, Si UOIIS OIISllnuyezpmdant le sermon, U e forme qui importe le plus. Paris, Desc1ée De Brouwer, 1998, p. 42. 23 Marc Fumaroli, L'Âge de l'éloqllence.Rhétoriqlle et "res Ideraria'; de la Renaissance ail seuif de l'époqJ/Cclassiqlle (1980), Genève, Droz, 2002, p. X.

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brées: la nature de l'orateur, l'art qui parachève ses dons naturels et l'exercice qui fait de l'art une seconde nature (Jafaàiitas). Elles mettent en œuvre une triple faculté de l'âme développée par l'art et l'exercice: le feu du talent (ingenium), le bon sens et le goût (judÙium), et la mémoire (memoria). Les discours sont répertoriés en trois genres: le judiciaire au tribunal, le délibératif dans les conseils politiques, le démonstratif dans les cérémonies et les fêtes. Trois finalités correspondent à cette pratique - convaincre (docere), plaire (deieetare) et émouvoir (movere)

-

qui renvoient

aux trois saveurs

majeures du discours: la vigueur rationnelle, la douceur émotive et la véhémence pathétique; et à trois genres dont les rôles ont été déterminants pour l'histoire de la littérature: le style simple, appelé atticisme,qui rejette les ornements, le style magnifique, asianisme qui se complaît dans le luxe et les parures, et le style moyen, dit naturei, monocorde mais harmonieux, à michemin entre l'ascèse de l'un et la débauche de l'autre. Chacun de ces styles s'inscrit dans un temps particulier: le tragique de l'atticisme est un sentiment lié à la hantise de la décadence, l'optimisme de l'asianisme exprime l'euphorie du progrès et de la prospérité, et le naturel témoigne plutôt de l'enjouement d'un Pascal, de l'ironie d'un Molière et de la lucidité d'un Racine24. Nous proposons d'explorer l'histoire du genre du sermon, au carrefour de la littérature et de la théologie, à partir d'un rappel des multiples facettes de la prédication (Chapitre 1 : « Théologie de la Parole »). Déterminer ce qui constitue le particularisme d'une pratique régionale de la proclamation de Dieu suppose une bonne connaissance des règles générales de l'art de la prédication dans le christianisme occidental (Chapitre 2 : « La prédication au Moyen Âge »). À partir de ces généralités, nous nous emploierons à identifier la singularité du Réformisme tchèque (Chapitre 3 : « L'homilétique tchèque» ; Chapitre 4 « Le Réformisme tchèque ») et de l'évolution de ses formes à travers Jan Hus (Chapitre 5 : «Jan Hus prédicateur ») ainsi que dans la tradition qu'il a inaugurée (Chapitre 6 : « La tradition hussite »). Ces prémisses forment le terreau fertile sur lequell'utraquisme puis l'Unitas fratrum ont germé (Chapitre 7 : « À l'origine de l'Unité des Frères »). Dans cette dernière communauté, la prédication, désormais écrite, s'enrichit et entre en relation avec l'ensemble des arts libéraux, afin de générer une nouvelle forme de culture, exceptionnelle dans l'histoire de l'Europe centrale (Chapitre 8: « L'Unité des Frères »). Au terme de cette période qui s'inscrit dans la mouvance de l'expansion du protestantisme, la prédication finit par devenir une technique oratoire visant à l'engagement. Elle est emportée dans le sillage de la rhétorique au moment où le maniérisme annonce l'éclat de la victoire baroque (Chapitre 9: « Comenius maître de la Parole »). De plus, nous sommes persuadés de la justesse du vieil adage qui prétend que ce sont les hommes qui font la vérité. C'est la raison pour laquelle nous présentons le développement de la prédication par l'intermédiaire des grandes figures qui
24 Marc Fumaroli, ibid., p. XIV.

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ont marqué son évolution. Notre projet est d'introduire progressivement le lecteur dans l'histoire de la constitution d'une tradition religieuse et d'une communauté de la parole, l'Unité des Frères tchèques (Unitas fratrum). Sa place dans l'histoire de la pensée protestante et dans la littérature de langue tchèque a été des plus remarquables de par sa profondeur et sa richesse.

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de la Parole

Fonction de la prédÙ'i1tion- Oralité etfoi - La communauté - Pour une hÙtoire de la Parole de Dieu - L'écoute - Subjectivité de la Jpin'tualité

D

epuis le dernier quart du xx" siècle, l'art de prêcher a retrouvé sa place panni les autres disciplines théologiques et renoue des liens étroits avec les études bibliques, la critique littéraire et les théories de la communication'. Ce regain d'intérêt pour l'expression orale, de nos jours, est incontestable. La parole est devenue un moyen d'action, un mode d'expression, une force pour convaincre, un véritable pouvoir. En fait, ce sont les secteurs de l'audiovisuel, le développement de nouvelles formes éducatives et le travail en groupe qui ont redonné à la parole son statut privilégié dans une société où, fInalement, tout se joue à l'écrit. En effet, toute décision fait l'objet de textes, de rapports, d'articles, de contrats, comme si l'écriture permettait de fIxer une parole dite; et de lui conférer de l'importance et de l'autorité. À cette occasion, l'homilétique retrouve sa vitalité par l'explosion de ses productions: articles, essais, dissertations, manuels, précis constituent une bibliographie riche d'enseignements et dont la prétention scientifIque ne saurait plus être remise en cause. La critique littéraire, l'histoire des genres et la sémiotique lui accordent un intérêt grandissant. La prédication ne se limite plus à un cas particulier d'éloquence ou à la partie d'un chapitre consacré à la rhétorique. Son étude nécessite des approches diversifIées et complémentaires. D'abord la parole possède une réalité physiologique. Dès la petite enfance, elle intervient en tant qu'activité motrice. Parler est également une technique. Elle met en jeu tout notre appareil vocal: la respiration, la pose de la voix, l'accélération ou le ralentissement de son débit, l'articulation et la prononciation, la modulation de son timbre pour l'intonation'. Parler suscite aussi une activité corporelle plus générale, bouger, se révéler à travers un langage non verbal, des gestes et des expressions du visage en particulier. La dimension physiologique passe donc par un larynx où naissent des sons, des poumons qui jouent un rôle de soufflet, une bouche, des lèvres, une langue qui donne du relief à la parole. Parler, enfIn, fait appel aux jeux

Paul Ricœur, L 'Hermémutique biblique, Français-Xavier j\mheerdt (tL), Paris, Le Cerf, 2001 (La nuit surveillée), pp. 147-277. 2 Liane1 Rel1enger, L'E"pressioll orale,Paris, Puf, 1979 (Que sais-je? ; 1785), pp. 43-76.

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20

THÉOLOGIE

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des mains et du regard. C'est un visage qui sert d'écrin à une pensée qui s'élabore. La parole, ensuite, possède une dimension linguistique. Il existe des langues exclusivement orales, comme celle des enfants, celle du bistrot, celle des enseignants, celle des médias et des jargons professionnels. La langue parlée diffère sensiblement de la langue écrite, par sa syntaxe, son lexique et ses ressources expressives. L'une des caractéristiques du langage oral est qu'il s'élabore simultanément avec la pensée. Cette spontanéité se moque des contraintes normatives de l'écrit. En effet, prêcher constitue une activité très complexe, aux paramètres multip.les et divers. Il peut paraître même impossible d'en fournir une définition exhaustive, en évitant de revenir sur sa forme, sa pratique et son objet. Le prédicateur exploite justement le registre sensoriel pour ancrer son discours dans le naturel de la réalité:
« La communication de la Parole ne saurait se limiter à un discours constitué de mots seulement. Elle s'accompagne toujours de silences, de bruitages, de couleurs, de gestes, de rythmes. ,,3

Une perspective globale exigerait de prendre en considération le message, le messager, le destinataire et la méthode4. Immédiatement son insuffisance et l'absence de certains éléments infimes s'imposent à notre conscience. Son exercice associe les facultés du corps, du cerveau et de l'esprits. Une définition ne saurait se réduire à la manière ou à la forme, mais devrait s'enraciner dans le contenu de ce qui est dit. Puisque ce contenu ne relève pas de la fiction mais est constitué par les éléments de la tradition, prêcher résulte à la fois d'un apprentissage - d'une technique - et d'un don6 - la grâce. Comme le montre la parabole des sept flis de Scévas (Ac 19,13-16), l'absence de la puissance de Dieu réduirait le sermon à néant. Fonctionde laprédimtion

La fonction de la prédication est double: descriptive - elle permet de
voir - et interpellative - elle s'adresse à chacun7. Depuis les règles fondatrices du genre en Occident, formulées en 1205 par Innocent III, puis confirmées par les canons du IVe concile de Latran de 1215, la prédication vise,
3 Bernard Reymond, La prédication et le culteprotestant, ETR 4 (1990), p. 555. 4 Monique Brolin, Le Verbe et la voix. La maniftstation vocale dans le culte en France au XVIJe siècle,Paris, Beauchesne, 1998 (Théologie historique). S André Lendger, Prêcher ou essqyer de parler juste, Paris, Le Cerf, 2002 (Épiphanie). Klaus Müller, Homiktik. Eill Handbuch fur kritische Zeiten, Regensburg, Friedrich Pustet, 1994. 6 « Ce talent de l'esprit, ou de l'âme plutôt, est un talent à part et distinct de tous les autres. Il tient à une sensibilité, à till don de vivre en autrui, qui ne saurait s'imiter ni s'enseigner. Rien ne le supplée. Quoi de plus simple pourtant? Mais précisément parce qu'il est trèssimple, il est très-rare." Jean-Frédéric Astié, op. cit., p. 437. 7 Niels Hasselmann, Predigthilftn und Predigtvorbereitung:Exemplar. MethodetJprojile deutschsprachiger evangefischePredigtvorbereitungshilftn seit 1934 und das Modell ihrer hernmleutischetJund kommuIlikativetJ Grundfaktoren, Gütersloh, Gütersloher Verlagshaus Mohn, 1977.

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d'une part, à décrier l'hérésie et décrire l'orthodoxie, d'autre part à admonester le vice et inciter à la vertu. La description se fonde sur l'Évangile; elle est une présentation de la vie, du ministère, de la mort et de la résurrection de Jésus. Les épîtres pauliniennes fournissent l'occasion d'une exhortation à mener une vie davantage orientée par un souci eschatologique et sotériologique: la Parole y est salut (Ac 13,26), Parole de la Croix (lCo 1,18), Parole de réconciliation (2Co 5,19). Nous voyons à quel point les définitions du ministère de la chaire ont été rapidement dépassées. Ces deux aspects sont en fait intimement liés. Les travaux sémiotiques consacrés au discours religieux, et plus particulièrement au récit évangélique et à la parabole, montrent à quel point toute narration de l'histoire de Jésus comporte, au moins implicitement, une forme d'interpellation et une invitation à une conversion ou à une actions. Il est question de perpétuer cette tradition. Dès lors, prêcher consiste à s'adresser intentionnellementà un auditoire, conférant du même coup au mode indicatif une valeur impérative. La prédication est donc orientée vers l'instruction, vers la consolation, vers l'exhortation et vers l'édification (lCo 13,3). Le prêche s'inscrit résolument dans cet effort de maintien et de propagation du kérygme évangélique et de la catéchèse. Il constitue une prolongation actualisante de la lecture dont il procède. Il est par essence un métatexte qui se pose à côté de l'Écriture, tout en émanant de lui. La lellio divina en est la matrice. La Parole de Dieu est annoncée officiellement dans la lecture de l'Écriture. Quant à la prédication, elle est le fruit intime d'une gestation spirituelle et intellectuelle. En logique, dans toute énonciation où il est possible de distinguer ce qui est dit de ce qui est affirmé ou nié, le premier terme est appelé slij"et t le second prédicat. Il en découle que la prédication est une opée ration cognitive et logique consistant à affirmer ou nier le prédicat d'un sujet. Sans sujet, il n'y aurait pas quelque part de proposition impersonnelle qui possèderait encore un prédicat. D'où le caractère métatextuel de toute prédication: émettre un jugement prédicatif sur un sujet. Si le sermon éclot dans une atmosphère de prière, d'attente, de recherche et de réflexion, son message tend à s'imprégner profondément des valeurs, des pensées et des émotions qui habitent le prédicateur. La prière, exercice spirituel de recueillement et de contemplation, et l'exégèse, travail cognitif d'analyse, de traduction et d'interprétation, sont les deux étapes successives d'une propédeutique dont la prédication ne saurait faire l'économie9.
8 Joachim Jeremias, Die Gleichl1isseJesu (1947), Güttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1954. Groupe d'Entrevernes, S igl1eset paraboles. Sémiotique et texte éval1gélique,Paris, Seuil, 1977. Yvan Almeida, L'OpératÙ;ité sémal1tiquedes récits-paraboles.Sémiotique l1arrative et textuelle. Herméneutique du discoursreligieux, Paris/Louvain, Le Cerf/Peeters, 1978 9 Kurt Stalder, Sprache ul1d Erkel1l1tl1is der l17irklichkeit Gottes. Texte ::;fI eil1ige11 WiSSCI1Schaftstheoretischel1 [)lJtematisdJel1Vorausset::;fl11gel1 die exegetische ul1d homiletische ul1d jur Arbeit, Urs von Arx - Kurt Schori - Rudolf Engler (cds.), Freiburg, Universitatsverlag Freiburg, 2000.

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Comme le rappelle jean-Paul II dans son Audience générale du 21 avril 1993, le kérygme est une mission qui s'adresse à l'ensemble de la communauté des croyants, rassemblant ministres et laïcs: «Aucun chrétien ne peut s'exempter de cette tâche, qui dérive des sacrements mêmes du baptême et de la confIrmation et qui opère sous l'impulsion de l'Esprit Saint. »10La prédication est au cœur de toute pratique religieuse, au même titre que l'oraison et la contemplation, car elle procède de la foill. Le Concile de Vatican II accentue cette mission évangélisatrice en la reliant à la formation du Peuple de Dieu, et le droit de chacun de recevoir l'annonce évangélique des prêtres. La nécessité de cette prédication est mise en lumière par saint Paul qui la justifIe par le mandat du Christ: «Mais comment l'invoquer sans d'abord croire en lui? Et comment croire sans d'abord l'entendre? Et comment entendre sans prédicateur? Et comment prêcher sans d'abord être envoyé ? » (Ro 10,15). La prédication n'est nullement un simple exercice oratoire dans la tradition chrétienne. Le prêtre ne prend jamais la parole en son propre nom pour exprimer ses propres convictions, même si dans la pratique les cas abondent dans ce sensl2. Toutes les traditions s'accordent sur le caractère divin de cette communication:
« La nùssion de prédication est confiée par l'Église aux prêtres comme participation à la médiation du Christ, qu'il faut exercer en vertu et selon les exigences de son mandat; les prêtres, "qui participent, dans leur nùnistêre, à la tâche de l'unique Médiateur, le Christ, annoncent à tous la Parole divine". Cette expression ne peut que faire méditer: il s'agit d'une "Parole divine". Elle n'est donc pas la "nôtre", elle ne peut pas être manipulée par nous, transformée, adaptée selon notre bon plaisir, mais elle doit être intégralement annoncée. Et puisque la "Parole divine" a été confiée aux Apôtres et à l'Église, "n'importe quel prêtre participe à une responsabilité spéciale dans la prédication de toute la Parole de Dieu et dans son interprétation selon la foi de l'Église", comme le disaient encore les Pères synodaux 'en 1971. ,,13

Il est nécessaire de prendre conscience du fait que le prédicateur est celui qui donne voix au message d'une communauté de croyants et que ce message s'adresse au monde. D'où la citation, au cœur du manuel d'homilétique de Jan Amos Komensky (lat. Comenius), de jean 3,16 (<< Car Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afIn que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle »), qui situe le sermon -lequel procède du Père comme le Fils - dans son véritable enjeu - le salut des
10 Osservatore romano (17) 1993, cité in : La Parole de Dieu. Textes choisis par les moines de fonc-

l'Abbqye de Solesmes, Paris, Arthème Fayard, 2000 (Le Sarment), p. 100. 11 « Pour les prêtres, on peut dire que l'annonce de la Parole de Dieu est la prenùère tion à accomplir, qui est suscitée (17) 1993, cité car la base par la Parole de la vie chrétienne, personnelle de Dieu et se nourrit de cette p. 101. Voir aussi:

in : La Parole de Dieu,

et communautaire est la foi, Parole. Osservatore romano Rudolf "Landau, Die Nahe des

Calwer, 1988. 5 chiipfirs Untersuchungen ifJr Predigt von der Vorsehttng Cottes, Stuttgart, 12 Edward "P. Echlin, Priest as Preacher, Past and Future, Notre Dame (Indiana), Fides, [1973]. 13 Osservatore romano (17) 1993, cité in : La Parole de Dim, pp. 102-103. Voir aussi: Jean Berthier, Le Prêtre dans le ministère de la prédication, La Salette par Corps-Lyon, Delhomme, 1900.

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hommesl4. En effet, la prédication est fonnée par l'union de la Parole et des mots, de la conformité de la volonté de l'homme à la Volonté de Dieu. il y a véritablement une aspiration au monothélisme. Comme le rappelle Comenius, dans sa préface, celui qui lorsqu'il prêche identifie ses propres mots à la Parole de Dieu, se revêt du rôle qui revient à Dieu. Il parle à la place de Dieu, par mandat.
« [...] se mettre à la place de Dieu et proclamer aux hommes non tant ses propres })15 idées et celles des anges que celle de Dieu comme commandement.

Même si rien ne pennet de justifier cette prétention, il n'en demeure pas moins que «le prêtre qui parle du haut de la chaire doit le faire au nom de Dieu; sa parole est la parole même de Dieu. »16Cependant cela ne suppose qu'une seule intention. Le prédicateur se sert des mots que sa culture et sa tradition mettent à sa disposition, en choisit les plus clairs, les plus vivants et les plus appropriés, les ordonnant de manière à transmettre la vérité et à susciter l'intérêt, et les offre à Dieu dans son sennon17. Dieu les consacrera pour en faire sa Parole: « Et dans les discours sacrés, les paroles que vous entendez sont des signes, mais la pensée qui les produit et celle qu'elles vous portent, c'est la vérité même du Fils de Dieu. »18Martin Luther semble pleinement partager cette même conception du prêchel9. C'est pourquoi il est primordial que le sermon soit prononcé, et jamais lu. Toute son essence théologique en dépend. La plupart des prédicateurs n'impriment jamais leur sermon. Ils ne le rédigent jamais, si ce n'en est une structure générale à titre indicatif: la spontanéité et la flexibilité témoignent de la vitalité de son inspiration. Pourtant il faut reconnaître qu'à côté de l'inspiration, il existe deux autres pratiques: la lecture complète ou alternative, et la récitation d'une mémorisation. Erika Brtanova insiste avec raison sur la différence générique au cœur de la prédication. En tant qu'œuvre littéraire, le sermon relève d'une stratégie rhétorique qui peut être encore apprécié dans son contexte d'énonciation une fois restauré, et analysé. En tant qu'œuvre hornilétique, recourant aux artifices de la voix et des gestes, la prédication est un spectacle théologique résolument éphémère20.

14Jan Amos Komensk)', Zprdva a Nauâmi 0 kozatelstvi, in: DJAK [4], p. 36 Il Jan Amos Comenius, An et enseignementde laprédication,Daniel S. Larangé (tr.), Paris, L'Hannattan, 2006, p. 41. 15 « [...] na mlste bozlm stati, vecine své neb anjelské, neZ Boha samého za mandaty !idem }) vyhlasovati. Jan Amos Comenius, An et enseigmmmt de la prédication, p. 30. 16Martin-Stanislas Gillet, L'Éloquence sacrée,Paris, Correa, 1943, p. 14. 17Johannes Baptist Schneyer, Geschichteder kotholischenPndigt, Freiburg, Seelsorge Verlag, 1969. 18Martin-Stanislas Gillet, op. cit., p. 15. 19 Heinrich Adolf Kostlin, Geschichte des christliche!!Gottesdienstes. Ein Handbuch fir Vorlesungm ll11dObungm im Seminar, Freiburg 1m Brisgau, Paul Siebeck, 1887, pp. 156-157. 20 Erika Brtat1ova, Stredovekd scholastickd kcizeii [Le Sermon scholastique médiéval], Bratislava, Veda, 2000, p. 39.

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Oralité et Joi

Dès lors, nous voyons bien à quel point la prédication est une littérature de l'oralité2!, qui doit à la fois se confonner aux lois de la théologie et construire une stratégie de l'édification. Son engagement n'est plus individuel, comme dans les œuvres purement poétiques, mais communautaire. Sont pris, dans un même mouvement intentionnel, le prédicateur, l'auditoire, l'Écriture et l'Esprit saint. Il va de soi que cette tradition orale ne peut avoir qu'une importance secondaire vis-à-vis de l'Écriture, qui reste décisive. L'Écriture demeure toujours Parole révélée22. Il en ressort que l'Église ne saurait plus être appelée du dehors, mais est abandonnée à son dialogue intérieur23. C'est pourquoi l'exégèse de la Bible doit rester entièrement libre, sous peine de se résoudre en idéologie24. L'acte de prêcher conduit, dans une certaine mesure, le prédicateur à se dévoiler. Il se livre luimême à travers ses sermons. C'est pourquoi le ministre de la Parole est considéré comme un modèle pour l'ensemble de la communauté qu'il représente25. Les sennons révèlent une facette de son caj\mos « En briifparkr. & soubZ obscur sermon» de Hang Holbl111lc ractère, celle qu'il cultive à Jeune, HistorWnlm Vetefir T,sninent; l,vnes (1538-1549). l'intention de sa commu21 Écriture et prédication, Paris, Desclée De Brouwer, 1976 (Recherche, et débats du centre catholique des intellectuels français; 84). 22 Karl Barth, Dog1l1atiqlle - 1'" vol1l1l1eLa doctrine de la ParoI, de Diell. Prolégomèn,s à la Dog1l1ati: qu, - tom, I, Genève, Labor et Fides, 1953, p. 96. 23« Quoi qu'il en soit d'ailleurs de cette tradition spirituelle et orale, l'absence de caractère scripturaire la prive de toute autorité irrécusable vis-à-vis de l'Église. » Karl Barth, op. cil., p. 101. 24 « L'exégèse biblique doit rester entièrement libre; non point à cause de la liberté de penser, comme le veut le libéralisme, mais à cause de la liberté de la Bible elle-même. Ici comme ailleurs c'est au texte lui-même qu'il faut laisser la possibilité de se défendre contre toute brutalisation ; au texte, qui a toujours su affirmer sa vie propre, face à toute une tentative de mainmise, isolée ou collective, dans l'Église; au texte, qui a toujours su se faire reconnaître comme une norme, ce que n'a jamais pu faire une simple tradition orale. » Karl Barth, Dog1l1atique- 1'" volum, : La doctrine d, la ParoI, d, Dieu. Proligomèlles à la Dogmatique t01l1'I, p. 102. 2S « Quand à celui qui est rempli d'une éloquence destituée (dénuée) de sagesse, on doit d'autant plus s'en délier, qu'on prend plus de plaisir à l'entendre dans les choses qu'il est Inutile de savoir. Car comme on trouve qu'il parle avec éloquence, on croit aisément qu'il parle avec vérité. La vie de l'orateur a une plus grande autorité et est d'un plus grand poids que quelque sublimité de discours qu'il emploie.» Saint Augustin, Les Livres d, la Doctrille chrétien"" Paris, J.B. Coignard, 1701, pp. 249-250 et p. 340.

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nauté. Aussi, l'étude de l'art de prêcher nous conduit à dresser le portrait des grandes figures de la prédication réformiste, hussite, utraquiste puis réformée. «En résumé, on attend du prédicateur qu'il soit un être de foi, de passion, d'autorité et de grâce. )~6 Car c'est la foi qui rend crédible27. Si le prédicateur n'est pas convaincu de sa mission, son message ne sera jamais convaincant. Il manquera de sincérité et de ferveur et apparaîtra comme artificiel et manipulateur. Qu'est-ce qui autorise l'entretien de la beauté dans la prédication? De quel droit cherchet-on à tromper son auditoire par séduction? La rhétorique, en tant qu'art de bien dire, apparaît dans les mains du palabreur comme une technique qui dessert la vérité. Elle la menace à tout instant: Nam ,um per anem rhetoricamet uera suadeantur et falsa. Augustin d'Hippone relève qu'elle est une arme à double tranchant qui permet au mensonge de s'imposer comme vérité, car ceux qui défendent la justice et l'authenticité ne sont souvent pas assez subtils ni même retors pour savoir séduire:
« llti falsa breuiter aperte uerisimiliter et isti uera sic narrent, ut audire taedeat, intdlegere non pateat, credere postremo non libeat? llli fallacibus argurnentis ueriL~tem oppugnent, adserant falsitatem, isti nec uera defendere nec falsa ualeant refutare ? llli animos audientium in errorem mouentes impdlentesque diccndo terreant, contristent, exhilarent, exhortentur ardenter, isri pro ueritate lenri frigidique dormitent ? »28

De même, c'est la passion qui rend persuasif. Aux arguments rationnels viennent s'ajouter des arguments émotionnels. Le cœur doit être l'organe de la foi. Le sentiment religieux est l'histoire privilégiée d'une relation affective qui s'est établie entre la créature et son Créateur. Le degré de passion est toujours proportionnel à l'importance du sujet traité. La modélisation des discours a permis de se rendre compte que « les passions apparaissent dans le discours comme porteuses d'effets de sens très particuliers; il se dégage comme une senteur équivoque, difficile à déterminer »29.Les passions permettent, comme le rappelle Herman Parret, une tentative de mise en discours de la subjectivité, configurant, au niveau architectonique du discours, toute sa dimension pathique30. L'émotion devient un phénomène et un concept fondamental qui fonctionne comme une empreinte laissée dans le discours, empreinte qui oriente la signification du message en lui conférant une dimension31.

26 Fred B. Craddock, Précher (1985), Jean-François Rebeaud (tr.), Genève, Labor et fides, 1991, p. 24. 27 Wilhelm Grab, Predigt aÙ Afitteilung des Glaubens. Studien zu einer primjpiellen Homiletik in praktischer Absicht, Gütersloh, Gütersloher Verlagshaus, 1988. 28 Saint Augustin, De doctrina christiana, IV, II, 3. 29 Algirdas J. Greimas - Jacques Fontanille, Sémiotiqlle despassions. Des états de chosesallx états d'âme, Paris, Seuil, 1991, p. 21. 30 Herman Parret, Les Passions. Essai sur to mise en discours de to subjectiuité, Bruxelles, Pierre Mardaga, 1986 (Philosophie et lanbtage), p. 10. 31 Max Pagès, Trace OJl eIlS.Le système émotionnel, Paris, Hommes & Groupes éditeurs, 1986. s

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Quant à l'autorité, elle confère le droit à prêcher. Elle est l'instance qui justifie sa pratique et valide sa légitimité. L'autorité du ministère est de nature ecclésiastique en raison de la consécration, charismatique en raison de sa vocation, personnelle en raison de son talent, démocratique dans la mesure où l'auditoire accorde bénévolement son attention32. L'autorité est bien davantage. Le serviteur de Dieu vit dans la contradiction de sa fonction: il est un guide et un modèle pour la communauté qu'il sert. Enfin, c'est la grâ.-equi fait que l'orateur est prioritairement l'auditeur de l'Église. « Prêcher comme chanter commence dans l'oreille; seul celui qui a entendu la parole de grâce de Dieu peut en parler proprement. »33« La prédication n'est pas un discours sur Dieu, c'est une Parole de Dieu. Elle est un acte de Dieu agissant par le ministère du prêtre. »34Elle est plus aiguisée qu'une épée à double tranchant (Hé 4,12). La Parole envoyée dans le monde accomplit ce pour quoi elle est envoyée (Es 55,1). Elle touche les cœurs et les convertit (lCo 2,4). Elle sanctifie (lTi 4,5). La grâce est cette puissance indispensable qui permet non seulement au discours humain de devenir hiérophanique, mais aussi au prédicateur d'être le vivant témoin des joies et des peines, de la vitalité et des doutes, de la profondeur et de la qualité des œuvres de sa communauté. Sans la grâce, la parole du ministre n'est plus Parole de Dieu; elle perd de son efficacité.
La communauté

Alors que le prédicateur se confond, en quelque sorte, avec l'émetteur du prêche, même si l'origine de ce dernier est métatextuelle, le destinataire est constitué, d'une part par l'ensemble de la communauté des fidèles, d'autre part par le monde. Le message doit être adapté à l'auditoire, conforme à la spécificité de la communauté, à ses attentes, à ses compétences, à ses espérances et à ses besoins. Les sermons sont conçus comme des messages qui s'adressent à tel groupe de personnes, en tel lieu et à tel moment. Ils réclament donc du prédicateur une connaissance approfondie et une écoute de la communauté. «La prédication a un double but: fonder et édifier la communauté. »35Sa fonction est alors primordiale pour l'institutionnalisation du culte. « [...] elle crée une communauté. Dans la mesure où la Parole se charge de nous, elle fait de nous les membres du corps de Christ [.. .]. La Parole fait des individus un corps. »36

32 Edwin Paxton Hood, Vocation the Preacher,London, Hodder and Stoughton, 1886. of 33 Fred B. Craddock, op. cit., p. 25. 34 Jean Daniélou, Parole de Dieu et Mission de l'Église, in: Le Prêtre ministre de la Parole. Congris national de Montpellier 1954, Paris, Fleurus, 1955 (Union des œuvres catholiques de France), p. 42. 35 Dietrich Bonhoeffer, La Pa/vie de la prédication. Cours d'homilétique à Finkenwalde, Henry Mottu (tr.), Genève, Labor et Fides, 1992 (pratiques; 8), p. 21. 36 Dietrich Bonhoeffer, ibid., p. 25.

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En cela le ministère de la Parole complète le ministère pastoral individuel. En cela, la communauté prend part indirectement, et souvent inconsciemment, à l'élaboration du sermon. Martin Dibelius s'est écrié, dans ses recherches exégétiques : « 1m Anfang war die Predigt » [Au commencement était la prédication)37. Autrement dit, il reconnaît aux sources mêmes de tout évangile, la fonction homilétique qu'il exerce dans la communauté primitive38.C'est la communauté qui oriente la prédication; cette dernière détermine le contenu de la théologie systématique. Le sermon se développe de façon à donner à son auditoire matière à penser, à ressentir, à décider, pour répondre à ses attentes implicites. Il en ressort que tout sermon traduit aussi bien l'intention de celui qui prêche que les attentes de la communauté. Bien entendu, de nombreuses occasions se présentent où le prédicateur confronte sa communauté avec le jugement sonnant que prononcent sur elle ses tradition et confession propres, comme le fit Jésus dans la synagogue de Nazareth (Lu 4,16-30). La puissance de son sermon venait du fait qu'il lisait et interprétait l'Écriture de ses auditeurs. C'est en ce sens que le prêche est toujours un témoignage historique et sociologique d'une communauté à une époque donnée. La prédication fait de l'Écriture une voix vivante dans la communauté. Les textes bibliques possèdent un avenir autant qu'un passé. Le passé constitue l'étoffe du texte: son idiome, ses événements, ses genres et ses stratégies narratives et discursives. L'acte de prêcher vise à réaliser son avenir en poursuivant la discussion du texte pour Isak prédicateur: l'actualiser. Alexandre Vinet di« Mal pour vous qui ainsi osez sait du sermon qu'il devait « acLe mal pour le bien nous blasmer, Et le bien pour mal expose" tualiser ce qui est éternel, et éterMettant auec le dou/x l'amen, Isaïe XV, niser, pour ainsi dire, ce qui est !-Ians !-Iolbein le Jeune, Les ,imulachres & histor/ces faces de la mort (1538). actuel »39.Il y a, de la sorte, une
37 Martin Mohr, Dibelius, 1953, Botschqft Cette und thèse

Geschichte l, Günther
sera reprise par

Bornkamm

(ed.), Tübingen,
Dodd dans son

].C.B.
célèbre

p. 242.

Charles-Harold

ouvrage The Apostolic PreachÙrg and Its Developl11C11ts,London, Hodder and Stoughton, 1936, qui distingue dans la prédication primitive le KEPUYI-IUde la ô LÔOCX1,. 38 Hejne Simonsen, Traditions sal11l11C1thamgog forkyndelsessigte i Markus evmrgeliets for1œllestqf, K0benhavn, 39 Alexandre G.E.C. Vinet, Gads, 1966, p. 25. Paris, Rue Rumford 8, 1850, p. 269. Théologie pastorale,

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cohérence logique et temporelle entre la Lecture et sa Prédication. Cette logique s'est accomplie au moment où les documents bibliques sont entrés dans le canon et ont été, par conséquent, revêtus d'autorité. Dès lors, l'interprétation est devenue une étape essentielle de toute prédication. Dès lors, toute prédication s'est trouvée revêtue d'un halo magique. L'exemple le plus manifeste est donné par l'ensemble des épîtres pauliniennes, à l'origine des lettres de l'apôtre adressées aux communautés chrétiennes avec lesquelles il entretient une correspondance. Aujourd'hui, les épîtres ne sont plus simplement lues dans leur contexte d'énonciation, mais, par un travail d'interprétation, s'adressent à toute la communauté chrétienne. La question qui traverse l'histoire du genre s'impose naturellement: le sermon fait-il entendre ce que le texte biblique dit et produit-il l'effet que le texte veut obtenir? Il va de soi, par conséquent, que le sermon fait vivre le texte dans l'Église. Pour cela, nous verrons comment l'opinion, fréquente dans la critique, selon laquelle un sermon qui s'immerge dans le texte le traverse phrase après phrase et ne remonte jamais à la surface pour prendre de l'air, se révélant de la sorte "biblique", s'avère forcément erronée, et échoue assurément dans l'accomplissement de l'effet que le texte cherche à produire. Inversement, le sermon qui donne l'impression que le prédicateur se promène le long du texte et reste à sa surface, plutôt que d'y pénétrer en profondeur, permet souvent au texte de produire l'effet recherché sur l'auditoire. Pour estimer la qualité d'un sermon, dont les formes les plus anciennes nécessitent une pleine maîtrise de la langue dans laquelle il a été rédigé ou plus souvent retranscrit, et une connaissance complète de son milieu de formation, il ne faut surtout pas s'arrêter au simple travail préliminaire de l'exégèse. Le sermon n'est jamais une exégèse. L'exégète est un théologien. Le prédicateur, un ministre du culte. Le premier est enfermé dans une cellule. Il cherche à décoder le texte. Le second prêche en public. Il cherche à galvaniser les foules. Le premier est un ascète, le second un apologète. Le premier sonde le sens du texte. Le second permet au texte de produire son effet sur l'auditoire. Cet effet de l'Écriture dans l'Église est inséparable de l'action de l'Esprit saint. «Le vent souffle où il veut» an 3,8). L'Esprit vient de Dieu et ne dépend d'aucune volonté ni d'aucun acte humain. La vérité qui embarrasse parfois l'Église, c'est qu'aucune pneumatologie ne s'est révélée suffisamment complète et fiable pour permettre aux chrétiens d'établir l'absence ou la présence de l'Esprit selon les circonstances4o. Il n'y a, dans aucune tradition religieuse, de science de l'Esprit. Ce n'est qu'a posten'orique des traces claires laissées par l'amour, l'espérance, la confiance, la vérité et la justice peuvent être relevées. Faute de savoir, il faut croire. Le sermon alors revendique la promesse de la présence. La puissance qui transforma un souper à

40 Bernard Reymond, Homilétique, in: Introduction à la théologie pratique, Bernard Kaempf Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbow:g, 1997, p. 122.

(éd.),

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Emmaüs en sacrement (Lu 24,28-35) est celle qui transformera prêchés en Parole de Dieu.
Pour une histoire de la Parole de Dieu

les mots

Il faudrait faire l'histoire de la Parole de Dieu. Elle a été adressée à Abraham, à Moïse. Au temps de Samuel, la Parole de Dieu était rare (lSa 3,1). Ainsi l'enfant Samuel, dans un premier temps, ne la reconnaît pas et croit que c'est le vieil Élie qui lui parle. Elle est adressée aux prophètes, les interpelle, puis leur est donnée afin qu'ils la transmettent. Elle parle à travers eux. Mais en Jésus, la Parole s'incarne et commence à parcourir le monde: « Puis je vis le ciel ouvert et il parut un cheval blanc. Celui qui le montait s'appelle Fidèle et Véritable. Son nom est la Parole de Dieu. De sa bouche sortait un glaive affilé» (Ap 3,11-14). La parole du Christ possède une efficacité souveraine pour convertir les cœurs, mais elle opère également des œuvres de puissance: elle guérit les malades, ressuscite les morts, pardonne les péchés. Puissance en œuvres et en parole ne font qu'un. Cette histoire de la Parole se poursuit dans l'Église. Les Apôtres en sont les dépositaires. Leur office est le service de la Parole, la ôLaKovLatOÛ ÀOYou(Ac 6,2-4). Serviteurs de la Parole, ils doivent la maintenir intacte (2Co 2,17), car ils sont des envoyés par l'intermédiaire de qui Dieu parle (2Co 5,19). Depuis leur ministère directement dispensé par Jésus-Christ, cette Parole s'exprime par un organe humam. Et cet organe est aujourd'hui l'Église. Celle-ci est officiellement mandatée par la Trinité pour annoncer l'Évangile au monde. Autrement dit, elle est seule chargée de cet office et la Parole n'est présente qu'en elle. Ce qui revient à dire que l'Église est le lieu où la Parole de Dieu est présente et agissante. Il en découle que, pour le catholicisme romain, l'enseignement de l'Église n'est pas un enseignement humain, mais uniquement l'intermédiaire entre Dieu et les hommes. Cela revient à dire que Dieu a dispensé réellement cette Parole à l'Église comme une institution infaillible. En cela la position catholique se démarque de celle d'un luthérien comme Karl Barth, pour lequel la Parole de Dieu se manifeste dans les communautés locales, sans jamais être subordonnée à une institution41. Il s'agit d'un point capital pour comprendre justement le cheminement erratique et hérétique de l'histoire de la prédication en Bohême et Moravie: seule l'Église a pour charge la prédication et possède l'autorité pour l'exercer. La prédication est éminemment l'enseignement de l'Église s'exprimant par ses organes autorisés. Elle ne relève d'aucune initiative privée. En ce sens la prédication est essentiellement tradition. Et « le prédicateur est un témoin: chaînon dans la

41 Arien

prediking

Willem Velema, God tel' sprake. Een homiletisch onderzoek naal' de voorrmdel'stellingen van de bij Karl Barth in vergelijking met Hans Joachim Iwand, Emst Lange e11 Rudolf Bohml, '5Gravenhage, Uitgeverij Boekencentrum B.v., 1991.

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DE LA PAROLE

chaine séculaire des témoignages et il est en même temps le messager: témoin et messager [...J »42. Une juste compréhension du sermon, de sa signification, de ses enjeux et de sa finalité, s'entend dans ses contextes d'énonciation. À la différence d'une œuvre exclusivement littéraire, le sermon est une forme de communication proprement historique qui repose sur des instances bien déterminées, suivant un code spécifique avec son lexique local et ses règles syntaxiques, et renvoyant à une référence précise et normative. La principale raison qui interdit une lecture d'un sermon ex temporeet rend ses contextes essentiels à son intelligibilité, c'est que prêcher ne revient pas seulement à délivrer un message, mais s'attache surtout à communiquer oralement. Même si nous possédons de nombreux sermonnaires, plus ou moins complets, il n'en demeure pas moins que la prédication reste en priorité et exclusivement, sauf exception, un phénomène sonore et acoustique. Ces contextes demeurent, pour le lecteur, et à plus forte raison pour le lecteur professionnel ou le chercheur, historiques, pastoraux, liturgiques et théologiques. il est impossible d'en faire l'économie. Une histoire littéraire qui voudrait s'approprier le genre du sermon se heurtera à ces quatre dimensions de la Parole proclamée. Prêcher consiste à rejoindre une tradition. Nous sommes tous sous l'influence de traditions qui nous précèdent et que nous adoptons plus ou moins consciemment. De plus, prêcher revient toujours à prêcher selon des modèles qui nous inspirent, car « la mémoire est le bien des institutions et des communautés autant que des individus »43.Dans un sens analogue, la chaire possède une mémoire, liée à une tradition, dont l'Église romaine catholique est le principal dépositaire dans la Chrétienté occidentale de la fin du Moyen Âge. Cet héritage remonte à Paul de Tarse envoyé par le Christ, non pour baptiser, mais pour prêcher (Coll,17). La littérature homilétique peut se prévaloir de pouvoir faire remonter ses origines aux Évangiles qui sont construits sur des sermons, aux Alles qui en sont remplis et à l'Épître aux Hébreux, par exemple, qui est en fait un sermon44. Comme le rappelle le Père Aimon-Marie Roguet, le recours aux sources bibliques et liturgiques est imposé par la nature même du christianisme et la nature même de la prédication, dans la mesure où cette dernière est simplement l'expression verbale du mystère45. il en ressort que tout sermon est le reflet de son temps et qu'il constitue une source riche d'enseignements pour l'historien, qui est en mesure de le décoder. Car la réalité qu'il formule est toujours teintée d'idéologie religieuse, et son discours mêle sans distinction la réalité de
42

Abbé
role.

Pascal
Congrès

Maïale,
national

Le

message

chrétien.
1954, p.

Contmu
92.

et perspective,

in : Le

Prêtre

ministre

de la Pa-

de Montpellier

43 Fred B. Craddock, op. cit., p. 35. 44 Hans-Martin Müller, Homiletik eine evangelischePredigtlehre, Berlin/New York, Walter de " Gruyter, 1996. 45 R.P. Aimon-Marie Roguet, Les sources bibliques et liturgiques de la prédication, in : Le Prêtre ministre de la Parole, pp. 97-114.

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LA

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l'actualité à la fiction de la fable mystique. Cependant il constitue un précieux témoignage sur les émotions et les opinions des fidèles quant aux événements de leur époque. La prédication participe à un projet pastoral, incluant les prédicateurs itinérants46. Il va de soi que ce projet de soin individuel varie en fonction de l'intention du prédicateur. Ceux qui prennent un ministère en dehors d'une communauté poursuivent un projet davantage personnalisé qui risque, parfois, de les conduire aux marges de l'hérésie. Ils s'identifient à des hérauts et sillonnent le pays, de village en village, pour apporter un message qu'ils estiment authentique. Quant aux pasteurs en charge du ministère de la Parole dans leur paroisse, ils intègrent cette activité à l'ensemble de leurs actions, de sorte qu'elle permet, à eux comme à leurs fidèles, de rassembler, évaluer, soumettre à un examen théologique, éclaircir et exprimer de vive voix les questions qui apparaissent en ordre dispersé à travers leurs réflexions et leur diaconie. Dès lors la prédication plonge ses racines, d'une part dans le dialogue pastoral, autrement dit dans le travail que le pasteur fait avec chacun de ses fidèles47, d'autre part se prolonge dans les discussions de la communauté chrétienne. Une dernière dimension rarement mentionnée, voire tue, mérite d'être prise en considération. Le sermon dispense une parole thérapeutique48. Certes, la confession, psychanalytique et religieuse, individualisée, forme une étape thérapeutique importante. Néanmoins avant d'être prêt à prendre la parole pour mettre en mots son mal, il faut suffisamment entendre la Parole. C'est pourquoi la lecture et la prédication constituent les prémisses d'une thérapie religieuse. Déjà saint Bonaventure, dans sa Vie de saint FranfOisd'Assise49,consacre un chapitre entier à la thaumaturgie du sermon franciscainso. Le maitre séraphique reconnaît les limites terrestres de la prédication par rapport à la prière, pratique ascétique essentielle à l'établissement d'un contact avec Dieu:
« Dans la prière on purifie tous les élans de son âme pour les centrer avec plus de fermeté sur Celui qui est l'unique, le vrai et le souverain Bien, tandis que dans la prédication notre esprit lui aussi finit par avoir comme le corps les pieds couverts de poussières, les distractions nous viennent de partout et la discipline se relâche. Dans la prière enfin nous parlons à Dieu et nous l'écoutons, menant ainsi à peu de choses près la vie des Anges, tandis que la prédication nous force à nous mettre toujours

46 Christian Moller, Seelsorglichpredigen, Gottingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 21990. 47 Jean Ansaldi, Le Dialogue pastoral, Genève, Lahar et Fides, 1986, pp. 75-87. Voir aussi Eduard Thurneysen, Die Lihre von der Seelsorge, Ziirich, Evangelischer Verlag A.G. Zollikon, 1946; Doctrine de la cnre d'âme, Paris/Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1958. 48Eugen Drewermann, La Parole qui guérit, Paris, Le Cerf, 1992. 49 Saint Bonaventure, Vie de saint François d'Assise, R.P. Damien V orreux (tr.), Paris, Éditions franciscaines,
50 Andrea Di Maio,

1957, pp. 199-212.
San Bonaventura e la teologia francescana, in : Storia dellà teologia

- 2. Da

Pietro a Roberto Bellarmino, G. Occhipinti 104.

(ed.), Roma/Bologna,

Dehoniane;

1996, pp. 59-

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au niveau des hommes eux. »51

et à vivre comme eux, penser, voir, parler et écouter comme

Pourtant le ministère de la Parole ne doit pas être négligé car il constitue à proprement parler le noyau de la Nouvelle Alliance :
« Mais contre tous ces avantages de la prière, il y a un argument qui, si l'on se place dans les vues de Dieu, semble péremptoire : c'est que le Fils unique de Dieu, S agcssc sttprêmc, a quitté le Seill du Père pour le salut des âmes, afin de se donner au monde en exemple, d'adresser aux hommes la parole qui sauve, de leur donner son sang comme .rançon libératrice, comme baill purificatcur et comme breuvage fortifiant: il n'a rien gardé pour lui mais nous a tout donné afin de nous sauver. »52

La Parole se présente comme une médication ordonnée sous forme de bains et d'absorptions buccales. La prédication franciscaine est spontanée. Elle agit sous l'impulsion de l'Esprit-Saint. Aucune préparation intellectuelle n'est nécessaire. Au contraire, le prédicateur doit se dépouiller de toute prétention personnelle afIn de devenir un bon récepteur de l'inspiration divine. Un épisode relate justement comment saint François avait préparé un sermon:
« Da,!s chaCt/llcdc scs démarchcs, en effet, François était assisté par l'Esprit dll SCigIlCUr, dOlltil avait reft/l'ollctiol1 ctlc malldat, ct par Ic Christ, vcrtu ct sagessc dc Dicu : ainsi pouvait-il communiquer par sa parole leur authentique enseignement, et déployer leur puissance en d'éclatants miracles. Sa parole était un feu ardent, pénétrant jusqu'au fond des cœurs, et remplissait d'admiration tous ses auditeurs, car elle ne faisait pas l'étalage d'ornements inventés par un cerveau d'homme, mais ne répandait que les parfums de la vérité révélée par Dieu. On s'en aperçut un jour où, devant prêcher en présence du Pape et des cardinaux, à la demande du cardinal d'Ostie, il avait appris par cœur un sermon soigneusement composé; mais une fois debout au milieu de l'assemblée pour prononcer son discours, il l'oublia entièrement sans en pouvoir retrouver un seul mot. Il avoua le fait humblement, se recueillit pour invoquer la grâce de l'Esprit-Saint et trouva aussitôt une éloquence si persuasive, si puissante sur l'âme de ses illustres auditeurs, que cette évidence éclatait à tous les yeux: ce n'était pas lui qui parlait, mais l'Esprit du ScigllCur.»53

Cet impact pastoral est profond dans les communautés au point que le prêche dispense non seulement des informations sur l'actualité et des analyses des événements passés aux critères de la foi, mais il sensibilise également sur l'emploi formel de la langue. Dans quelle mesure la prédication a-t-elle influencé l'esthétique littéraire, les stratégies discursives et les modes d'expression? Le sermon est précisément un discours qui se méfIe volontairement du théorique. Il est parole pratique-adressée à une communauté foncièrement pragmatique. Il se défIe des règles de composition trop rigides. Il est, en quelque sorte, une vulgarisation qui aboutira tout naturellement à l'abandon de la langue latine en faveur de la langue vulgaire. Cette tendance à désacraliser la Parole pour la mettre à la portée de tous renvoie à ce cons51 Saint Bonaventure, 52 Saint Bonaventure, 53 Saint Bonaventure, op. cit., p. 200. ibid. ibid., p. 206.

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A

l4;J
Saint Jérôme (1492) d'Albreeht Dürer. La gravure montre le premier des grands exégètes ehrétic'11s en train de retirer une épine de la patte d'un lion qui deviendra son fidèle compagnon. Le cabinet de travail montre trois manuscrits, en hébreu, grec et latin, ouverts à la même page. L'exégèse passe par une lecture comparative. Elle doit également être actualisée, comme le laisse supposer la fenètre ouverte sur une rue de la ville. « Une prédication est un communauté s'exprimant monde de signes auquel teurs à nouer le dialogue vie. ,,56

tat de Martin Luther dans son écrit la noblessechrétienne de la nation allemande(1520) : « Car tout ce qui provient du baptême [was auss der tauf krodJenist] peut se vanter d'être déjà consacré prêtre [priesterj et Évêque et Pape, encore qu'il ne convienne pas à tout un chacun d'exercer une semblable fonction. » Le cadre liturgique est essentiel à la bonne santé de la prédication54. Sans un support cultuel, le prêche risque de se confondre avec d'autres genres d'oraison. Son inscription dans une célébration religieuse lui garantit une dimension quasi transcendantale: le prédicateur est perçu comme un intermédiaire entre Dieu et l'homme. La liturgie, de plus, détermine toute une stratégie rhétorique, un recours à des structures textuelles précises et à un choix d'images
consacrées
55.

discours intégré à un culte dans lequel un membre de la au nom de tous réactlialise à travers un texte biblique le celui-ci se rattache. Ille fait en espérant amener ses audiavec Dieu et leur faire trouver ainsi un bénéfice pour leur

Le cadre liturgique est aussi essentiel à la liberté de la prédication, comme le remarque très tôt saint Jean Chrysostome57. Le culte - ou la messe - est caractérisé par un ordre. Sa structure, son plan, son déroulement ordonné fournissent au participant le sentiment de s'y retrouver. Alors que la liturgie conserve un caractère immuable exempte de toute innovation, le sermon
54 Élie Fournier, L'Homélie selon la constittttion de la sainte liturgie, Bruxelles, Lumen Vitae, 1964 (Essais pastoraux; 7) 55Rémy Burget, Rhétorique et liturgie en Gaule mérovingimne. L'exemple des rituels et des oraisons de l'offertoire de la messe, thèse soutenue à l'École des Chartes, 2000. José Ramas Domingo, Ret6rica-sermott-imagen,Salamanca, Universidad Pontificia de Salamanca, [1997]. 56 Gerd Theissen, Réflexions en vue d'tllte doctrine de la prédication, in : Le Défi homilétique, Genève, Labor et Fides, 1994, p. 22. 57 Bruno H. Vandenberghe, Saint Jean Chrysostome et la Parole de Dieu, Paris, Le Cerf, 1961. Reiner Kaczyt1ski, Das Wort Gottes in Liturgie and Alltag der Gemeinden desJohannes Chrysostomus, Freiburg im Breisgau, Herder, 1974.

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peut s'autoriser à déranger et à remettre en question certains faits, dans la mesure où l'Écriture le permet, car la liberté ne saurait advenir que dans un contexte d'ordre. L'ordre assure, en effet, un espace familier où il devient possible de prononcer effectivement une parole puissamment prophétique58. Il ne saurait, en fait, y avoir de prophétie dans un univers chaotique et désordonné. Il va de soi que l'auditeur attentif du sermon est en mesure de distinguer ce qui relève du cadre ordonné ou de la culture admise ou encore du contexte historique, de ce qui vient les renouveler, en enfreignant les règles. L'écoute D'où l'importance de l'écoute pour le prédicateur, car « prêcher, c'est écouter »59.En effet, « la prédication bien comprise correspond, en plus de cette écoute d'ordre spirituel et culturel, à un enseignement d'ordre catéchétique, à une proclamation d'ordre évangélique, et enfIn à une interpellation d'ordre existentiel »60.L'écoute est inscrite dans le terme technique même qui désigne la théorie ou la science de la prédication: l'homilétique. En grec, le verbe OIlLÀElv signifIe justement discuter, s'entretenir, dialoguer (Lu 24,14).

Or dans un dialogue - s'il ne s'agit justement pas d'un dialogue de sourds

-

deux opérations interagissent constamment: l'écoute et la réponse. L'oIlLÀ(a renvoie à la fréquentation, à la société, à la compagnie et aux relations (ICa 15,33). Il n'y a d'homélie que dans une structure sociale où les échanges deviennent possibles61. L'écoute est en effet d'abord celle de Dieu qui prend l'initiative de cette rencontre. Cette écoute est aussi celle de la prière, qui précède et suit le culte, qui transforme tout culte en prière. Cette dernière mérite d'être toujours entendue comme une réponse, même lorsqu'elle prend la forme tout à fait légitime d'une demande62. « C'est bien la prière et l'écoute qui unissent, dans une même situation, le prédicateur et les auditeurs qui sont ensemble écoutants d'une même Parole. »63Cette écoute de la Parole de Dieu se réalise par l'intermédiaire de la lecture de la Bible. En effet, on lit dans la Bible
58 From Prophecy to Preaching. A Search ftr the OrigÙIS the Christian HomilY, Alistair Stewartof Sykes (ed.), Leiden/Boston, E.J. Brill, 2001. 59 Laurent Gagnebin, Prêcher, c'est écouter, Lumière et Vie, 199 (1990), pp. 45-54. Voir aussi, André Gounelle, Protestantisme etprêdication, Lumière et Vie, 199 (1990), pp. 35-43. 60 Laurent Gagnebin, Le Culte à chœur ouvert. Introduction à la liturgie du culte réftrmé, Paris/Genève, Les Bergers et les Mages/Labor et Fides, 1992, pp. 69-70. 61Johann Baptist Schneyer, Die Homilie, Freiburg, Seelsorge Verlag, 1963 (Kleine Schriften zur Seelsorge; 2 Reihe 13). L'Omelia. Un messagio a rischio, Alceste Catella (ed.), Padova, Messagero Padova, 1996 (Caro salutis cardo; 13). Tommaso Stemen, L'Omelia. Parofa e commlt11icaiione,Città del Vaticano, Libreria Editrice Vaticana, 1998 (Collana di pastorale litmgica; 18). 62 Christophe Senft, Le Courage de prier. La prière dans le Nouveau Testament, Aubonne, Éditions du Moulin, 1983, pp. 7, 10, 14-16. 63 Laurent Gagnebin, op. cit., p. 70.

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des paroles d'hommes pour y entendre la Parole de Dieu et l'écouter. Entre parole et Parole s'opère un miracle de la foi comparable à celui qui permet de discerner dans les espèces du pain et du vin de la Cène autre chose que de vulgaires aliments. Il convient de parler, dans les cas du sermon et de l'eucharistie, de présenceréelle,quelles qu'en soient, dans leur diversité souvent contradictoire, les représentations et modalités64. De là découle la tradition littéraire qui invite à prêcher sur l'eucharistie65. Il faut également rappeler la tradition plus ancienne qui consiste à «manger », «avaler », « consommer» le texte religieux. La mémorisation de la Parole de Dieu passe, selon Marcel Jousse66, par la manducation. Le prédicateur est celui qui «mâche» la Parole de Dieu pour les fidèles. Cette pratique, qui remonte aux pratiques liturgiques palestiniennes préchrétiennes, prend en considération les dimensions rythmiques et mimétiques des textes, inscrivant toute spiritualité dans une praxis de l'oralité67. «Le christianisme n'est pas une" religion du Lii ,) vre". Le christianisme est la im religion de la " Parole" de Dieu, Saint Jean dévorant le Uvre (1497/98) J'Albrccht Dürer. "non d'un verbe écrit et muet, Gravure sur bois 39,8" 28,9 cm. Cabinet des Estammais du Verbe incarné et vipes, Staatliche Kunsthalle, Karlsruhe. Apocalypse 10,19 décrit eommL'fit saint Jean voit, sur l'île de Patmos, vant "», lit-on dans le Catéchisme un être au visage "comme le soleil" qui lui ordonne de de l'Église llJtholique, ~108, en manger un livre transmis par Dieu.
64 Karl Barth, Parole de Dieu et Parole humaine, Paris/Genève,]e sers/Labor et Fides, 1933, pp. 148-150 et Dogmatique 1, Genève, Labor et Fides, 1953, pp. 90-95. Alexandre Vinet, Théologiepastorale, pp. 232-233. Richard Stauffer, L'homilétique de Calvin, in: Communion et Communication, Genève, Labor et Fides, 1978, pp. 57-68. 65 Thomas Beck s.j. - Giovanna della Croce o.c.d., La Parola e l'etlcaristia. Il cammÙro di conversione deI popolo di Dio nella storia, guitado dalla luce della Parvla di Dio, Bologna, Dehoniane, 1976 (Fede e annuncio; 11). Gabriel-Marie Garrone, Parole et Eucharistie. Réflexions sur l'homélie, Paris, Beauchesne, 1977 (Doctrine pour le peuple de Dieu; 12). 66 Marcel]ousse: La Manducation de la Parole, Paris, Gallimard, 1975; u Parlant, la Parole et le
S o1Jle, Paris, Gallimard, 1978 ; u S !Jle oral rythmique et mnémotechnique chez les Verbo-moteurs, Pa-

ris, AMJ, 1981 ; us Rabbis d'Israel: ks récitatiftrythmiquesparallèles,genre de la maxime, Paris, Spes, 1929. Consulter aussi les travaux de Pierre Perrier: Évangiks de l'oral à l'écrit,Paris,]ubilé, 2000 et us Colliersévangéliques, aris,]ubilé, 2003. P 67 Consulter également les travaux de Henri Meschonnic: Critique du rythme. Anthropologie historique du langage,Lagrasse, Verdier, 1982; La Rime et la Vie, Lagrasse, Verdier, 1989.

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s'inspirant des paroles de saint Bernard de Clairvaux (Hom. Miss. 4, Il). La triple épiclèse, ou invocation, qui rythme le culte revêt une signification importante dans le fonctionnement et l'efficacité symbolique de la prédication : au début du service, inscrit dans la salutation, pour le placer sous le signe de la grâce et de l'inspiration divine, proclamant que Dieu est présent là où une communauté se rassemble (Mt 19,20) ; avant les lectures bibliques et la prédication, dans une prière d'illumination; pour la célébration du sacrement, avant l'institution ou après l'anamnèse. Enfin, Laurent Gagnebin propose de définir la prédication comme un drame, une action, en quatre actes: enseigner,écouter,prodamer et interpelle,.". D'autres auteurs reconnaissent cette tentative de répartition: André Gounelle dit enseigner,interpeller,actualise,.9; Henri Blocher retient plutôt prêcher, enseigner,évangéliser, ttesterO.Cette action doit toujours être mise en relation, a quelle que soit la tradition chrétienne - catholique ou protestante - dans laquelle elle s'inscrit, avec l'eucharistie. Ce parallèle dépasse le simple rapport du verbum audibileau verbum visibile.Il se confond avec l'action de grâce, telle que Jésus l'a instituée, parmi quatre gestes symboliques effectués autour du pain: prendre, rendre grâce, rompre et distribuer. Prendre, c'est se saisir du texte et le travailler dans une exégèse astreignante et rigoureuse7!. Cette première action, fondamentale, est une ascèse indispensable dont seul le résultat, la conclusion, sera retenu par le prédicateur. Rtndre grâce consiste à écouter et à accueillir dans la prière. Savoir parler suppose qu'au préalable le prédicateur a déjà été à l'écoute de la communauté. L'écoute est sans aucun doute une des ascèses les plus difficiles, dans ce monde devenu excessivement signifiant. Le paradoxe réside dans cette implosion de la parole au détriment de la patience de l'écoute. Rompre est une tension entre l'attendu et l'inattendu, la proclamation de l'Évangile et de la grâce, qui vise à rompre nos habitudes et à nous remettre toujours en question. Une parole entendue s'avère souvent dérangeante, dans la mesure où elle remet toujours en cause la place de l'auditeur. Écouter, véritablement, n'est jamais un acte gratuit. À travers l'écoute, c'est l'appel qui est perçu et cet appel finit toujours par être adressé à l'oreille de qui le perçoit. Distribuer revient, dans le mouvement même de la proclamation, à interpeller tout un chacun. Il s'agit de la réponse humaine à la requête de Dieu. il est ainsi possible de constituer un tableau d'équivalences symboliques entre les deux séquences liturgiques: la prédication et l'eucharistie.

68 Laurent Gagnebin, op. cit., p. 8l. 69André Gounelle, op. cit., p. Il. 70 Henri Blocher, De la prédication, Cahiers de l'Association des Pasteurs de France (A.P.F.) 21 (1990), pp. 31-32. 71 Paul Ricœur, Hermémutique. Les finalités de l'exégèse biblique, Cahiers de l'Association des Pasteurs de France (A.P.F.) 21 (1990), pp. 3-20.

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PRÉDICATION Enseigner Écouter Proclamer Interpeller

EUCHARISTIE SAINTE CÈNE /
Prendre Rendre grâce Rompre Distribuer

La prédication n'est pas seulement inscrite dans la tradition, elle contribue elle-même à l'enrichissement de cette tradition; elle n'est pas seulement construite dans un contexte pastoral, elle forme elle-même une ascèse; elle ne constitue pas seulement un temps de la liturgie, elle est elle-même un acte liturgique. «Prêcher, c'est à 1; fois proclamer un événement et en être partie prenante, à la fois rendre compte de la révélation et y prendre part afin de la livrer aux auditeurs. »72Pour cette circonstance, le prédicateur se fait théologien. Bien entendu, il n'est en aucun cas un docteur de la foi73.Son ministère reste celui de la Parole, mais cette charge finit par absorber une partie de l'activité systématique de la théologie, dans la mesure où toute catéchèse se fonde sur une dogmatique. C'est pourquoi il est un ouvrier, et non pas un cadre, de la théologie. Son discours se videra des outils techniques que la théologie a forgés pour penser sa discipline, et adoptera si possible la langue de son auditoire, en l'adaptant à son propos et à sa visée. Le prédicateur est un forgeron des mots: il pense dans une langue commune et communique dans celle-ci avec le commun des mortels. Il est un homme de la Parole. Il est un praticien de la littérature orale et un orateur du spirituel. D'où la particularité de sa vocation. Il est l'homme des frontières, un viatique entre l'homme et Dieu, une passerelle entre l'Église des fidèles et l'institution ecclésiastique qui pense et rationalise la foi. D'une part la théologie réfléchit soigneusement à ce que l'Église doit prêcher. Elle en fournit les moyens, les méthodes et les catégories de pensée, ce qui permet à l'Église de garder une distance critique par rapport à son discours, de s'écouter elle-même et de s'assurer de ce que les gens entendent74. D'autre part la prédication accomplit l'entreprise théologique en lui donnant sa raison d'être. Elle en constitue la pragmatique. Une théologie sans prédication est comme une Église sans fidèles. En effet, pour qu'un discours sur la foi ait un sens, il faut toujours que celui qui prend la parole participe de cette foi. Sans cela, toute foi se réduit à une idéologie et toute théologie à une histoire des religions. L'élément existentiel est primordial dans tout discours sur la foi. De même la prédication est essentielle à la théologie. En effet, toute prédication construit une théologie, du simple fait qu'elle est un métatexte d'une Lecture inscrite dans un temps liturgique. « Si le prédicateur, pour peu qu'il organise son sermon, crée une théologie biblique et
72 Fred B. Craddock, op. cit., p. 47. 73 E. Robben, Il Problema teologicodella predicaiJone, Vicenza, Edizioni Romane Marne/Pont. Istituto Pastorale, 1962. Mario Felice Peraldi, OsservaiJoni sulla predicaiJone, Rama, Fabiani, 1961. 74 Viktor Schurr, Teologia dellapredicaiJone, Rama, Edizioni Paoline, 1962.

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liturgique, il faudra bien que, sous peine de tomber dans la fantaisie la plus arbitraire, il confronte ses trouvailles à un étalon que lui fournira la théologie spéculative. Celle-ci doit rester toujours présente, mais dans la coulisse. })75 théologie de la prédication opère à partir de la révélation que La nous comprenons et mettons en œuvre. Autrement dit, le chemin suivi par la Parole de Dieu devient celui que prend la prédication pour aller dans le monde.
S uijectivité de la spiritualité

Au terme de cette investigation théologique, indispensable pour une étude du sermon, il faut accepter objectivement la nécessité d'intégrer dans nos modèles descriptifs et explicatifs la dimension subjective et spirituelle de la prédication. Faire une histoire de ce genre littéraire reviendrait à une fade description partiale et partielle d'un genre extrêmement complexe et pourtant significatif dans l'orientation de l'histoire de la littérature. il ne s'agit pas, bien entendu, de revenir à une psychohistoire, mais de se donner les moyens de parfaire une lecture souvent insuffisante et insignifiante des postilles et sermonnaires qui nous sont parvenus. Le sermon introduit véritablement dans une page d'histoire des événements et des idées. Notre difficulté d'en exploiter pleinement les matériaux qu'il écume viendrait peut-être de notre limitation à reconstituer les contextes de lecture dans leurs complexités et leurs liens mutuels. Comme tout message, le sermon s'inscrit dans un réseau de éommunications dont il se sustente tout en contribuant à son développement76. Enfin la prédication n'est pas seulement un phénomène national. Comme toute forme de propagande, elle dépasse le cadre trop étroit des frontières et se répand à l'étranger. Étudier la prédication tchèque conduit à examiner également son influence dans les territoires qui bordent son espace. La prédication est un mouvement: prêcher revient à accorder une orientation et à la répandre. Paradoxalement, c'est à l'étranger que le sermon tchèque témoigne le plus de sa spécificité. Cependant cette expansion du

sermon, principalement hussite, puis utraquiste, et enfin réformé

-

de

l'Unitas Fratmm - est elle-même le résultat d'une influence extérieure. De même que le christianisme est une importation étrangère de l'Occident romain et de l'Orient byzantin, de même la prédication, son instrument informationnel par excellence, plonge ses racines dans une pratique principalement occidentale, ce qui a permis d'étendre ses terres dans le sillage du catholicisme77 .
75 R.P. Aimon-Marie Roguet, op. cit., p. 104. 76 Paul Ricœur Roger Parmentier, Herméneutique, prédication, - Henri Blocher la Bible, Paris, L'Harmattan, 2006. 77 F rantisek Dvornik, Les Légendes de Constantin et de Méthode vues de Byzance, 1933. Jan chez Blahoslav Lasek, Pocatky Praha, kfest'aflStvi u 1!fchodnich slova1l1ï [Débuts les slaves d'Orient], Sit', 1997.

actualisation Praha, Orbis,

de

du christianisme

THÉOLOGIE

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Dès lors, il ne faut ni s'offusquer ni s'étonner outre mesure de notre tendance à rattacher génétiquement le sermon tchèque au sermon germanique. Même si la culture tchèque remonte à la nuit des temps, même si elle appartient à l'aire linguistique du monde slave, l'influence germanique est historiquement et géographiquement incontestable, que ce soit au nord, par une Silésie où des communautés allemandes se sont installées pour exploiter les mines, que ce soit à l'ouest où la Bohême partage une frontière parfois mal défInie avec la Prusse orientale, que ce soit au sud où la Moravie profIte de son commerce privilégié avec l'Autriche78. Au cours du Bas Moyen Âge, la communauté allemande à Prague est importante et active au point de constituer un élément moteur dans la politique et la société du royaume. Les missions romaines qui sont venues évangéliser le pays ont souvent été composées soit d'Allemands soit d'Autrichiens. Le conflit qui a très longtemps opposé l'idiome germanique au slave témoigne en faveur de cet impact irréductible de la culture germanique dans la culture slave. À ce titre, nous nous permettrons de chercher de préférence des formes et des éléments de la prédication tchèque dans la prédication germanique, sans écarter, pour autant d'éventuelles influences italiennes ou françaises, voire autres.

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78 « Depuis

que Charlemagne avait établi un lien assez lâche entre les Slaves de Bohême et l'empire carolingien, et qu'il leur avait attribué un tribut, les pays bohémiens étaient sous la dépendance du royaume franc d'Orient puis de l'empire allemand. Toutefois, la volonté de considérer la Bohême comme un élément du regnum teutonicum au sens du droit des nations n'a pas été formulée sous cette forme abrupte au cours du haut Moyen Âge, mais seulement vers la fin du XIIIe siècle. Jusqu'à cette époque, la suzeraineté impériale était conçue comme une composante du royaume, affIrmée et imposée en cas de besoin. L'hommage rendu au souverain allemand par chaque nouveau duc de Bohême et l'obligation parfois respectée de fournir une aide militaire et d'assister aux diètes permettent cependant de conclure à une relation de fidélité, assez proche, au fond, d'une forme de vassalité. »Jorg K. Hoensch, Histoire de la Bohême (1987), Françoise Laroche (tr.), Paris, Payot, 1995, p. 57.

La prédication au Moyen Âge
-"-,..~""-,,_....
Le postille - Les grandes étapes de lapridÙ'tltion - Le sermon scolastique - L'exemplum Le sermon lJ!)Istique Scolaritéen théologje Li pridication laïque - Formalisation du sermon Sur le modèle épistolaire- Les stmctures - Le sermo modernus- Temps de lapridimtion

a prédication a été une activité primordiale dans la vie religieuse du Moyen Âge. Pour comprendre les particularités du kérygme en Bohême et Moravie, il est nécessaire de rappeler les principales caractéristiques de cette pratique dans le christianisme occidental. De ce fait, nous procédons par une succession de sondes. Elles permettent de rassembler un certain nombre d'échantillons qui seront alors confrontés aux pratiques répandues en Europe centrale. il ne s'agit aucunement de rechercher l'exhaustivité. il convient plutôt de se cantonner à la formulation d'une typologie toute générale qui recueille les diverses manifestations de la proclamation de l'évangile dans les communautés chrétiennes. Cette détermination permet de défInir les principes du genre, les règles universelles de composition et les diverses possibilités d'insérer ce discours dans la liturgie. C'est pourquoi notre étude se réfère autant aux arts de la prédication qu'aux pastilles qui regroupent en un seul volume le plan général ou certaines indications particulières correspondant à un exercice essentiellement oral de la théologie. Le postille Le postille, ou recueil de sermons, désigne un genre particulier dans la littérature médiévale. Son importance a été récemment signalée par les travaux de David d'Avray', Louis-Jacques Bataillon2 et Beverly Mayne Kienzle3. Les sermonnaires ont largement contribué à une meilleure connaissance de la vie et des préoccupations quotidiennes de la société médiévale!. Le sermon est une source riche en informations et en enseignements pour le médiéviste, en ce que
1 David d'A vray, The Preaching the Fliars. Serlllons diffused frolll Polis before 1300, Oxford, of Clarendon Press, 1985. 2 Louis-Jacques Bataillon, La Prédicatiol1au XIII' sièck etI France et etI Italie,' études et dOCUIIICllts, Aldershot, Variorum, 1993. 3 The Sermon, Beverly Mayne Kienzle (ed.), Turnhout, Brepols, 2000 (Typologie des sources du Moyen Âge occidental; 81-83). 4 «Le sermon replacé dans son contexte ..constitue un observatoire privilégié de la société médiévale, car il est situé entre oralité et écrit, au carrefour de la littérature latine et de la littérature vernaculaire, entre culture savante et culture folklorique..» Marie-Anne Polo de Beaulieu, La Prédication,in : Dictiol1naireraisonl1éde l'OccidentlIIédiévak,Jacques Le Goff - JeanClaude Schmitt (éds.), Paris, Fayard, 1998, p. 915. Voir les articles dans: Preacher,Sermon, and Audimce ill the Middk Ages, Carolyn Muessig (ed..), Leiden!Boston, J.E. Brill, 2002 (A new history of the sermon; 3).

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son horizon d'attente est révélateur d'une conception de la communication tant verticale - entre le croyant et sa représentation du divin - qu'horizontale entre les hommes5. Pour le théologien, l'étude du sennon révèle tous les postulats qui déterminent son orientation catéchistique6. Il ne faut pourtant jamais perdre de vue que le sermon est une action et une œuvre orale:
« Un sermon imprimé n'est que la moitié de lui-même; c'est une parole muette, qui n'est pas dans son lieu naturel: il lui manque le rapport avec le temps, la solennité, les auditeurs; aussi les moyens dont le prédicateur se sert dans la chaire [...J. ,,7

Postille est un terme employé à partir du XIIIe siècle pour désigner un commentaire continu de la Bible, opposé à la glose discontinue. L'étymologie habituelle y distingue la formule usitée après la lecture des Écritures: « post ilia [verba] ». Les commentaires les plus importants intitulés Postillesont ceux de Hugues de Saint-Cher OP (v. 1190-1263)8 et de Nicolas de Lyre OFM (v. 1270-1349)9. Ils couvrent l'ensemble de la Bible et
5 « Sermons tell us about the ideas that the preacher or author considered important enough to spread among his audience or that moved the audience for some reason. » Peter C. Morée, Preaching in Fourteenth-Century Bohemia. The lift and ideas of Milicius de Chrimsir (t1374) and his significancein the historiograp0' ofBohemia, Praha, Eman, 1999, pp. 76-77. En ce qui concerne la structure du sermon, consulter aussi: Mary B. Cunningham - Pauline Allen, Preacher and Audimce. Studies .Î11earfy Christian and Byzantine homiletics, Leiden/Boston, E.J. Brill, 1998 (A new history of sermo; 1). 6 « The surviving material permits to grasp and illustrate the fundamental expression of medieval "cura animarum", namely, the socio-ethical didactics of the Church aimed toward the masses of urban and rurallaity. Pawe! T Dobrowolski, SocietY and Famify in the " Mirror of the Late Medieval Preaching. The Case of Vincent Ferrer, SM 27/2 (1990), p. 75. 7 Antonin-Dalmace Sertillanges, L'OratCllr chrétien. Traité deprédication, Paris, Le Cerf, 1930, p.286. 8 Bartko Janos, Egy 13. szdzadi francia prédikdciôgJ'fijtemélry- Hugues de Saint-Cher. "Sermoms dominicales", in : Tanubndnyok a kozépkorrot. A II. Medievis~ikai PhD-konftrencia (Szeged, 2001. dprilis 3.) elôaddsai. 5 zerk. Balogh Ldsi!ô, Szarka J ozsef, Weisz Boglarka. Szeged, 2001. Consulter: Hugues de Saint-Cher (t 1263), bibliste et théologien.Actes du colloque o1J!,anisé le par Centre d'études du 5 aulchoir, 13-15 mars 2000, Louis-Jacques Bataillon - Gilbert Dahan Pierre-Marie Gy (éds), Turnhout, Brepols, 2004 (Bibliothèque d'histoire culturelle du Moyen Âge; 1). Gustav G. Saleh, Hugo von St. Cher O.P. und die Arifazzge der DomÎ1likamrlitU1J!,ie, Kaln, 1938. Walter Principe, Hugh of SaÎ1lt-Cher's Theology of the Hypostatic Union, Toronto, Pontifical Institute of Medieval Studies, 1970 (Studies and Texts, 19). Damian Van Den Eynde, Stephm Langton and Hugh of St. Cher on the CausalitY of the Sacraments, Franciscan Studies 11 (1951), pp. 148-151. 9 Charles V. Langlois, Nicolas de Lyre, fire mineur, Histoire littéraire de la France 36 (1924), pp. 355-400. Edward A. Gosselin, A Listing of Prilzted Editions of Nicolaus de Lyra, Traditio 26
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35 (1960), pp. 328-338; De

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1t.>~O@r~ viennent comme complément de :£'ft.['ii.~::;~+:£=:lt;E~~ ~~~?JË:"g::;E;;-\;:E?.i la Gfossia ordinaria. Peu à peu la . """'''''''_h''_ :,.:.::.:':.,,,.>...~.~,,"",,... ~:':;'.:.:~;::(.~.:;~:":':;,;:.::~: ". ,;..."",., dénomination de ce genre de ",.,...,'. "'h"""" ,d....... .,-"" ,;w. ' ,..." " "..'littérature parallèle a tendu à ...,...".... h...... .., ,..-. ~~.,-;;,;:.;.; s'estomper et le terme acquiert ..~~~.. ~;~,;:~; .'."."';'" ""..... 'I une nouvelle signification en I.::::;:::; :.::~;:;..;:~.. , ,..... :~SE;' I(,D ,..-. fonction du développement ._<...,,,,,d ".,_. :::;::;:-~ RJr<rJmbiOlï",\ .............. même du sermon dans la société 0; '''.., ;~~..::: :::.;:::;;~::::.:-:~; ''''''''M.' h..,,'. ...~.".",' , ~". ,. ~ -,.:: ~ ~. ." ,'.. ~...~..,...' de la fin du Moyen Âge et du ".~.".... ,.~.. ~ "...... .-, . " "........... " ""'"-.''' .......... ::.;-.;.:~,;:;';::;::,:,::~::.;:,:,X;Z ,,,.. début de la Renaissance. Ce mot "..".--" " .~,,"...~ ..." ,.. ........ ,,,..,,, ".". " ., ,,,.... ~ ~. " ,.... ~::.~:;::::;:;£~::::::.:;;.:.;;:~ finit par désigner les recueils de ..,..,,"w.~,.._, ~.::;-::::.:::;;:;;:;;: :'1.:'.;.::'<.::'::. :è:;:~,i':.:~;'f::::::;;/::.:.r£~.;;s. sermons prêchés à partir d'une :E;:::~~~~::,L-:;;.:-J;~;£~::::~: .."..,. "...,..,''''.HU'..~..,.. ,-." lecture plus ou moins suivie de ;;~;£..:~::\~~~fi:.:t~~S:': ~}l~~~t~t~}~ :..~;;..:..:..:::';;:;;.~;.::::;.::::..:;: l'Écriture, faisant du postille ;:::::;;~.:::'.: :::'';:~;':'';;',"~::':'. presque un cycle de prédications ~,~:::::E:~~~:t.~~~;:~'1? ~~~~~Iê~~~ ;-:.::;:::::::~~:;::.;;~)1.";>::::: sur un livre en particulier ou au~gËg~êt~ .-~> ,,-""~..-, ""."._" h"~. ~,... ~,. '. .. .d'~...U~.~, ~.. tour d'une thématique bien défi"' ""-. ::E.~~E::=~_.~...._. "'::",,::;:';'::;':'':'1::.-::~.'!':ï.:::::::; nieto. En ce sens, le pastille mé~.:.t::;:~~,::;"~~ ??~~!=E;;2Ë;:£1~~~ :::.;'.:.~.~-:::;:.~1:<~:i;;.:~:;t:: rite l'attention de tout historien ""v_" ~..~ ," ~ti~s~~;?f~., de la littérature: son histoire témoigne de la lente fixation des Prédication aux XII' et XIII' siècles récits et discours oraux par une écriture de plus en plus consciente de ses techniquesl1. Les ReN nédefni a svdteenide Tomâs de Stitné12 se présentent, par exemple, sous la forme d'un pastille, écrit par un laïc non habilité à prêcher, à l'attention des membres de son entourage, qui ne sont pas en mesure de venir au prêche dominical ou des jours de fête. Le pastille, en s'adressant de plus en plus à un public profane, finit par ouvrir la voie à la littérature spirituelle d'édification. Genre particulier d'orature, il annonce une future littérature autant spirituelle que séculière13. Pastilles et sermonnaires constituent un matériau privilégié et prioritaire pour l'étude de l'évolution de la prédication.

J

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quibusdam Lyrani postillis matianis, CF 31 (1961), pp. 80-89. 10 Ceslas Spicq, Esquisse d'une histoire de l'exégèse latine au Moym bliothèque thomiste; 26). Beryl Smalley, Basil Blackwell, 21984. Il Bernard Reymond, De vive voix: Zumthor, La Lettre

Âge,

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J. Vrin, Ages,

1944

(Bi-

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et fides, 1987.

1998. Voir

et la VOIX. De la "littérature"

médiévale, Paris,

Alistair J. Minnis, Medieval Theory of A1Ithorship. Scholastic IJterary Attitudes in the Later Middle Ages, London, Scholar Press, 1984 et les articles du numéro special Oral and writtm traditio11s i11 the Middle Ages, New Literary History 16 (1984). 12 Tomas ze Stîtného, fut! nedflni a svdteéné [Discours dominicaux et festifs], Josef Straka (ed.), Praha, Ceslci Akademia Ved a Umeni, 1929. 13 Medieval Sermons and Sociery: Cloister, Ciry, U11iversiry. Proceedings of Internatio11al Symposia at Kalamazoo and New York, Jacqueline Hamesse (ed.), Louvain-la-Neuve, Collège Cardinal Mercier, 1998 (Textes et études du Moyen Âge; 9). Harold L. Callcins, Master Preachers. Their sturfy tJ1ld devotiollal habits, Grand1am, Stanborough, 1986.

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Les grandes étapes de la prédication

Avant de définir les caractéristiques intrinsèques de la prédication en Bohême et Moravie, il est nécessaire de saisir les caractères communs à l'ensemble de la pratique homilétique dans la chrétienté romaine. C'est pourquoi il semble judicieux d'explorer brièvement les grandes étapes de la prédication dans l'Europe médiévale. Cela permet de mieux mettre en perspective le problème générique du sermon, dans l'espace tchèque, par rapport à sa pratique dans le reste de la chrétienté occidentale, et d'en distinguer les spécificités, afin de mieux estimer l'importance de son impact dans l'histoire littéraire de sa région. Cela s'avère d'autant plus vrai que la culture slave a connu une longue période de développement essentiellement orale.
« La culture slave n'a pas émergé sous une forme écrite, même si il est vraisemblable que - liée au folklore - elle demeurait dans les basses couches sociales une parole dite. ,,14

Dans une société d'illiterati, le sermon sert de base à l'instruction des personnes laïques et devient le moyen privilégié d'une « acculturation chrétienne »15.Prêcher revient, d'une part à définir les contours de la vraie religion face à l'hérésie et à la superstition, et d'autre part à imposer un modèle de christianisme, une vision du monde dont les composantes politiques, sociales et religieuses sont étroitement liées. La prédication est une éducation permanente des individus pendant toute leur vie. Elle est prise entre deux tendances: une exigence religieuse qui veut que le prédicateur diffuse la vérité au service de l'institution ecclésiastique, et une exigence prophétique qui fait que le sermon doit susciter un changement de vie, une conversion, en recourant à tous les artifices du théâtre religieux. Dans le processus de réorganisation des institutions territoriales de l'Église dans l'empire carolingien, les dispositions adoptées par les conciles convoqués en 813 prévoient que les évêques, assistés par leurs clergés respectifs, doivent prêcher les dimanches et jours de fêtes, en traduisant dans les langues locales les textes des homélies latines en leur possession16 Il s'agit là de recueils de sermons des Pères de l'Église - Augustin, Césaire d'Arles, Grégoire le Grand - recopiés depuis l'Antiquité chrétienne tardive17. Le modèle qui fait autorité est celui du moine lombard Paul Diacre, compilé à
14 Teresa Szotek, Sredniowiec::;}le exemplum ho11lik!yCZI1C jako ekmmt kultury literacki - Michel literackid 84/3-4 Lauwers !L'exemplum (1993), (éds.), p. 98. Nice,

homilétique médiéval, élément de culture littéraire], Pamiçtnik 15 La Parole du prédicateur: Vi-XVi siècles, Rosa Maria Dessi Z'éditions, 1997. 16Joseph L. Allgeier, The CanonicalObligation D.C., Medieval

ofPmaching in Parish Churches. A Historical Synopsis and University of America Press, 1949. Institute of sekct bibliograp4J, Toronto, Pontifical

a Commentary, Washington 17 James Jerome Murphy, Studies on the Manipulus Studies, 1979 (Studies Mozley/]. tracts, transhtedfrom London,].C.

The Catholic Rhetoric. A

Medieval Studies, 21988. Richard H. Rouse - Mary A. Rouse, Preachers,FhmtJa and Sermons.
florum of Thomas of Ireland, Toronto, Pontifical Institute of Medieval and Texts; 47). Mediœval Pmachers and Mediœval Preaching. A series of exAges, chronohgicalfy atTanged, John Mason Neale (ed.),

the Sermons of Middk Masters, 1856.

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la demande expresse de Charlemagne. Séparé en deux périodes

-

une pars

hiemalis et une pars œstivalis-, il suit la méthode de la chaîne exégétique et rassemble un florilège de textes patristiques ordonnés d'après les fêtes, constituant ainsi un lectionnaire employé autant pour la liturgie que pour la prédication. Ce mode de prédication, consistant à vulgariser pour le public des fidèles un texte latin d'origine patristique, se perpétue jusqu'au début du XIIIe sièclet8. Pendant toute cette période, l'action pastorale se préoccupe moins de la propagation du message religieux (kérygme) au moyen de la prédication, que de l'encadrement et du suivi des fidèles dans les institutions ecclésiastiques au moyen de la liturgie et des sacrements.
Le sermon scolastique

Au début du Moyen Âge, la prédication s'inscrit dans une stratégie missionnaire et s'emploie comme complément catéchistique, qui permet de dispenser aux peuples fraîchement convertis les enseignements évangéliques. La présentation de la vie religieuse comme un combat contre l"'ennemi antique" trouve un large écho au sein d'une société guerrière dont l'éthique profane, la RitterlichesTugendrystem,privilégie les valeurs de lutte. Le miles qui entre au monastère abandonne derrière lui sa monture et son épée, pour y trouver des armes spirituelles infiniment plus efficace que celles du mondet9. « Une telle spiritualité, axée sur le combat de l'homme contre luimême, débouchait tout naturellement sur une religion des œuvres, puisque les fidèles ne pouvaient espérer fléchir la colère du Dieu-Juge qu'en multipliant les pratiques de dévotion et de charité. >>,0 a seconde conséquence L concerne directement la conception même de la prédication: celle-ci s'inscrit dans un projet de violence, de combat et d'éradication. La parole devient une abstraite au résultat pourtant bien concret: convaincre autrui à rallier la cause du précheur. L'art de manier la parole revient à la rhétorique, élargie à l'herméneutique comme
Rusconi, PredicaiJone e vita rigiosa nella società italiana da Carlo Magno alla Controrifortna, Torino, Leuscher, 1981 (Documenti della storia; 30). Thomas L. Amos, The Origin and Nature of the Carolingian Sermon, Ann Arbor (MI), Michigan State University, 1983. Hildegard L.e. Tristram, Earg Insular Preaching. Verbal artistry and method of composition, Wien, Osterreich Akademie der WissenschaEten, 1995. 19 Barbara H. Rosenwein, Feudal war and monasticpeace: CI1miacliturgy as ritual aggression,Viator 11 (1971), pp. 129-157. 20 André Vauchez, La Spiritualité du MoyC11 Age occidC11tal, VIII' - XII' siècles,Paris, PuE, 1975 (L'historien; 19), p. 62. 18 Roberto

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théorie d'explication de la lectÙ;2', n rapprochement est alors fait entre la U logique, la dialectique, la poétique et la stylistique, Cela conduit à confondre l'inventio et la dispositÙP-, e ce fait la rhétorique est considérée comme un D outil scientifique23, À côté de cela, dans les communautés religieuses, la prédication annonce les mystères de l'eucharistie. Le sermon scolastique provient ainsi du sermon patristique24. Il apparaît au "«inli~;.h..i.,_ ""..<IS <1>l.'\HMI!p' cours de la seconde moitié du XIIe rt<tJ1...n,d'wu>l~ <'" o..""tn«jè,"' ' nul!oJ\,.,",~olu. .;J\'I1<\. <P-'w siècle sous l'aspect d'un sermon dia<>i,",n..~~ m\1~'«' lectique, systématiquement construit ;r.tJ.f..tf~:~'~ni::1 ..uùii Nrti,a 1M"~.m d'arguments syllogistiques25. Cette ~..~.î"i.k;!:f~;., n".';:in",,,,.,..,.,,"'''? prédication universitaire suit, dans son évolution, les progrès de l'organisation des écoles et de leur enseignement26, ~., ~ H. fX'<1< "l'If. <6,,,,>1,, ... Guibert de Nogent (t1124) écrit un fi'r..,,~<<Jt>"I" "'~Hœ . 111>11''''' Q1n'I<".".~.nl'<fj>t .t:!1"",,r;\l"~~'. h",'jIi,,,!,,"<to<Ix>,,.. I!'f traité de prédication, le Liber quo ordine : "'~.. ''l'';'''~ "''''...' H''*~.!n'"'''' ~ ..r~'~~f::~~~ fJt'>.~(!!..,.""O!.. senno fieri debeaf27; Alain de Lille d;'.~2""<pI~..::, (It ...... p.r;;.. :1J,1"''')O''I< U'~'IT.~if<fH"',,", (v.1128-1203), une Summa de arteprae"1""'~JI"lu" ;,jji1;mlntlp,ii,::itUCN.,;r n..w",!!>rd<<ir' ' ",tn. fir '" li1''H' .,..~'*dÙ'atoria28 ; Jacques de Vitry (t1240) se 1'"''''''''9 :iF" '" i.~)~i~~r6"'1f~~'::b ~~~~q.'1~'c: .. q I);;"HJ,"kt ",,,,"' .,,, lkn' 'ji:j>'UW'" distingue par ses nombreux sermons . ~" ""'" ~<Ii"(h.<ft""hfq:"" "."""~'''''''"'I1"!JO'1"' émaîllés de précieux conseils adressés J::tf.-rr!.1h~~" ~ ~r.,r.t~"19 "'~ aux futurs prêcheurs, que reprendra Jacques de Vitry, Sermonuftriales et communes, 1"147,.0, IDS. 347 (Bibliothèque de Liège). de manière originale Guibert de Tour,

=

21 Erika Brtlnova, Stredovekci scholastickci kcizefl [Le Sermon scholastique médiéval], Bratislava, Veda, 2000, pp. 49-51. Teresa Michalowska, KlucZ semioryczny. Teoria i tw6rczofé literacka w fredniowieczu [Clef sémiotique. Théorie et création littéraire au Moyen Âge], Pami~tnik literacki 3 (2006), pp. 29-54. 22 Harry Caplan, Classical rhetoric and mediaeval theory preaching, in: Of eloquetlce, Studies in of Andetlt and Mediaeval Rhetoric, Harry Caplan - Anne King - Helen North (eds.), Ithaca (NY)/London, Cornell University Press, 1970. 23Malgorzata Frankowska- Terlecka, Miejsce retoryki w fredniowiec:::!1Jm tystemie wiediJ [La place de la rhétorique dans le système de connaissance medieval], in: Pogranicza i konteksry literatury polskiego fredniowiecza, Wradaw, Ossolineum, 1989. 24 Johannes Baptist Schneyer, Die U ntmveisung der Gemeinde über die Predigt bei scholastischetl Predigern. Eine Homiktik aus scholastischetl Prothemetl, München, Münchener-UniversitiitsSchriften, 1968 (Ver6ffentlichungen des Grabmann-Institutes zur Erforschung der Mittelalterlichen Theologie und Philosophie; 4). 25Jean Longère, Œuvres oratoires de Maîtres parisiens atl XI1' siècle, Paris, Institut d'études augustiniennes, 1975 (l\.foyen-Âge et Temps Modernes; 4-5). Voir aussi les articles de Predicazjone e sodetà ne! Medioevo. Rijkssione dica, valori e modelli di cotnportamet1to. tti of the XII MeA dieval sermon studies tytnposium, Laura Gaffuri - Ricardo Quinto (eds.), Padova, Cent:J:o studi antoniani, 2002 (Centra studi antoniani ; 35). 26 Palémon Glorieux, L'etlseignemetlt au Moyetl Âge, AHDLMA 35 (1968), pp. 148-161.
27 PL

156, fa' 21sqq.

28 PL 210, £0' 11sqq.