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Paul et Laura Lafargue

De
221 pages
Laura Marx, fille de l'auteur du Capital, épouse à Londres un étudiant français exilé pour agitation politique, Paul Lafargue. Fervents disciples de leur père et beau-père, ils consacrent leur vie à la diffusion et à la vulgarisation de la philosophie marxiste en France, au côté de Jules Guesde. Polémiste virulent et journaliste ardent, Paul Lafargue devient célèbre en publiant Le Droit à la Paresse texte satirique et provocateur, promesse de réduction du droit du travail. En 1911, à la veille de leurs soixante-dix ans, Paul et Laura Lafargue se suicident en stoïciens pour échapper à l'impitoyable vieillesse et à ses conséquences.
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Paul et Laura Lafargue
Du droit à la paresse au droit de c/10isir sa mort

Jacques Macé

Paul et Laura Lafargue
Du droit à la pa/~e~sse au droit
de CllOisil~ sa 1110rt

L'Harmattan
5-7, rue de J'École-Polytechnique

75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italla Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Ç) L' Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-1488-9

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311tellf

Les FantÔ111eS de Villiers,

Draveil,

1997.

1908, Le DraIne des Sablières (col11mélnoration du quatrevingt-dixième anniversaire des événelllents de DravcilVigneux), 1998. L 'honneur retrouvé du général de Montholon, Éditions Christian, Paris, 2000. En collaboration: Julia et Alpho/lse Daudet à Draveil, un couple d'écrivains à ClzanlprOSa)~ Draveil, 1998.

CHAPITRE I 26 Novembre 1911 DRAVEIL (Seine-et-Oise)
Depuis des années~ je me suis promis de ne pas dépasser les soixante-dix ans. Paul Lafargue

Il est dix heures trente, le dimanche 26 novembre 1911. Une pluie fine et glaciale tombe sur la petite ville de Draveil, entre Seine et forêt de Sénart, une vingtaine de kilomètres au sud de Paris. Le jeune garçon a couru jusqu'à la place de l'église; haletant, le visage humide de larmes et de pl~ie, il pénètre dans la mairie toute proche où, comme chaque dimanche matin après la messe, le maire Jules Fiévé reçoit ses administrés. Celui-ci connaît bien le fils aîné d'Ernest Doucet, le jardinier de Monsieur Lafargue: - Que se passe-t-il, mon petit Roger? - Venez vite, monsieur le maire. Mon père m'envoie vous chercher. Il est arnvé un malheur. Jules Fiévé pense immédiatement à sa belle-sœur qui habite seule la maison voisine de celle des Lafargue, à cinq cents mètres de là, au bout de la Grande Rue en direction de Corbeil. - Non, ce n'est pas chez Madame Fiévé, précise le petit Roger Doucet qui devine l'inquiétude du maire. C'est chez Monsieur et Madame Lafargue. Ils sont morts tous les deux, a dit mon père. Il est allé prévenir les gendarmes iet m'a demandé de venir vous chercher.

Le maire enfile sa redingote, coiffe son chapeau, prend son parapluie et, malgré ses soixante et onze ans, se dirige d'un pas alerte vers la maison des Lafargue, le jeune Doucet trottinant à son côté. Il parcourt la Grande Rue, bordée à gauche de petites maisons et de quelques propriétés, à droite par le parc du château de Villiers, traversé par une magnifique allée de tilleuls qui existait déjà sous Louis XIV, dit-on dans le pays. Un attroupement s'est fonné devant la propriété Lafargue, située dans l'axe de l'allée des tilleuls, mais de l'autre côté de la rue. Dieu sait si cette noble perspective, rehaussant le prestige de la propriété, a fait depuis quinze ans jaser dans les milieux socialistes et ricaner dans la presse bourgeoise: la fille et le gendre de Karl Marx presque châtelains. Un gendanne contrôle l'accès à la cour de la maison. Il fait monter le maire au premier étage où se trouvent déjà le brigadier de gendannerie et le docteur Fort, médecin de la commune, appelés par le jardinier et qui terminent les premières constatations. - C'est Ernest Doucet, le jardinier, qui a découvert les corps, rend compte le brigadier. Hier au soir, M. et Mme Lafargue sont rentrés de Paris par le train de neuf heures et demie. La dernière personne à les avoir vus est Berthe Grégoire, leur jeune bonne. Ils n'ont pas soupé car ils ont dit à Berthe "qu'ils avaient assisté à une séance de cinématographe et avaient ensuite mangé des gâteaux dans un salon de thé. Ce matin, vers six heures, Berthe a entendu monsieur Lafargue ouvrir les volets de sa chambre, à son habitude. Puis plus rien, aucun bruit dans la maison. A dix heures, la bonne, qui avait préparé le petit déjeuner, a été très étonnée que Madame n'ait pas encore sonné pour le faire monter. Inquiète, elle a demandé au jardinier d'aller voir. Il a frappé à la porte de la chambre de Monsieur; ne recevant pas de réponse, il a tourné la poignée. Paul Lafargue était étendu, mort, sur le lit non défait, vêtu encore du costume qu'il portait la veille. 8

Ernest s'est alors précipité dans la chambre voisine, celle de Madame: Laura Lafargue était morte elle aussi, allongée en tenue de nuit sur le seuil de son cabinet de toilette 1 . - Tout semble indiquer, précise le docteur, que monsieur Lafargue a fait dans la nuit une piqûre de cyanure de potassium à son épouse, puis qu'il s'est lui-même suicidé par le même moyen au petit matin. Nous avons trouvé sur la table de la chambre deux lettres ouvertes de Paul Lafargue, l'une en forme de testament, l'autre à Ernest Doucet, qui confirment l'intention suicidaire. - Il a tout prévu, ajoute le gendarme. Même le texte du télégramme à envoyer à son neveu d'Alfortville. Il était sur la table de la chambre, mais dans sa précipitation, Ernest ne l'a pas vu tout de suite. Le voici: « Dr Longuet, 48 me des Acacias Monsieur et Madame Lafargue morts. Venez de suite. Doucet, jardinier » Il y a cependant une difficulté: les deux lettres et le télégramme sont de la main de Monsieur Lafargue, mais nous ne trouvons rien, aucun consentement écrit, de Madame Lafargue. A ce stade de l'enquête, on ne peut écarter l'hypothèse d'un meurtre suivi d'un suicide, n'est-ce pas, Docteur? Si tel est le cas, l'action de la justice serait éteinte, mais je dois néanmoins rendre compte au procureur de la République de Corbeil. Pensez au bruit que cela va faire, avec la notoriété de Monsieur Lafargue! Dans la cuisine, au rez-de-chaussée, Berthe Grégoire sanglote dans les bras d'Albertine Doucet, l'épouse du jardinier. Ce dernier tente d'arrêter leurs larmes: - Ecoutez-moi. Ils l'ont voulu, tous les deux. Malgré son sacré caractère, il n'aurait pas fait cela si Madame n'avait pas été d'accord avec lui. Il ID'a assez souvent dit, quand il m'aidait à biner les plate-bandes, que ce n'était pas bien de
Selon les prenliers ténloins. Toutefois, le communiqué de la famille, qui sera repris par la presse, indiquera: 'assise dans un fauteuil'. 9
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devenir vieux. Il a pensé à tout, comme d'habitude. Voilà la lettre qu'il m'a laissée: « Mon cher Eroest, Vous enverrez immédiatement la dépêche au docteur Edgar Longuet et remettrez la lettre au maire. Vous trouverez pour vous sous ce pli 600 francs~dont 100 /Tancs sont pour votre femme et les enfants. C'est un souvenir. Je vous demande d'exécuter ponctuellement ces dernières volontés. Vous, avec MM Besnard et Huet, de la Villa, vous partagerez en trois lots, aussi égaux que possible, les poules canards~pigeons et lapins de la basse-cour. Vous prendrez un lot pour vous; mais sur votre lot vous donnerez une paire de volailles à votre belle-mère~ une autre paire à Huet, le plombier, une volaille à Mme Fiévé et une autre à Melle Flore Lethimonnier(ses deux plus proches voisines). MM Besnard et Huet distribueront un des lots entre les membres du groupe de Draveil. Demichy, qui est un Fléchard, choisira une paire de La Flèche. Le troisième lot sera pour nos neveux. Vous prendrez dans la cave 25 boutcl1les de vin pour vous et 5 pour votre beau-iTère Paul. MM Besnard et Huet prendront 50 bouteilles qu'ils distribueront entre les membres du groupe (SFIO de Draveil). Je prie Huet de recueillir Fido, de le garder ou de le donner à quelqu'un qui le traitera bien: il est un chien très doux, qu'on n'a pas besoin de /Tapper, 11suffit de le gtonder en élevant la voix. Il aime qu'on lui cause. Adieu, mon cher Eroest, adieu à votre femme et aux trois enmnts (Roger, Lucien et Gilbert Doucet) . Paul Lafargue Draveil, le 18 octobre» - Rendez-vous compte: il a écrit cela le 18 octobre, voilà plus d'un mois. Il était bien un peu triste et bizarre, ces derniers temps. Il était parfois absent aux réunions de la 10

Commission pennanente de la S.F.I.O., m'a dit un visiteur la semaine dernière. Mais de là à penser. . . Le brigadier de gendannerie, le maire et le docteur se concertent dans le bureau du rez-de-chaussée, - ce bureau où depuis quinze années tant d'articles brillants et polémiques ont vu le jour, où, l'an dernier encore, un émigré russe nommé Lénine est venu s'entretenir avec le gendre et ancien secrétaire de Karl Marx. - Leur connaît-on de la famille?, questionne le gendarme; ils étaient si discrets. - Celui qui les connaissait le mieux, c'est Maurice Demichy, le responsable syndicaliste de chez Thomson, qui habite boulevard des Onnes, dans le quartier de la Villa, déclare le maire. Je l'ai l'envoyé chercher et je fais expédier le télégramme au docteur Edgar Longuet à Alfortville. Monsieur Lafargue m'a dit un jour que leurs seuls parents étaient leurs neveux Longuet, c'est-à-dire les trois fils et la fille de Jenny Longuet, la sœur aînée de Laura Lafàrgue. Vous savez bien sûr, on en a assez parlé dans le pays, que Jenny et Laura étaient les filles de Karl Marx. Elles ont été élevées en Angleterre mais ont toutes deux épousé des Français. Charles Huet et Paul Besnard, les responsables du groupe socialiste SFIO de Draveil arrivent alors, accompagnés de Maurice Demichy. Avant que Charles Huet ne se rende à Paris prévenir Jean Jaurès à L 'Humanité et les membres de la Commission administrative permanente de la SFIO, ils prennent connaissance de la lettre laissée par Paul Lafargue: « Sain de corps et d'esprit, J"eme tue avant que l'impitoyable vieillesse, qui m'enlève un à un les plaisirs et les JOoiesde l'existence et qui me dépouille de mes forces physiques et intellectuelle5~ ne paralyse mon énergie, ne brise ma volonté et ne rosse de moi une charge à moi-Inême et aux autre,s. Depuis des années, JOeme suis promis de ne pas dépasser les 70 ans; j'ai fixé l'époque de l'année pour mon Il

départ de la vie et j'ai préparé le mode d'exécution de ma résolution une injection hypodennique d'acide cyanhydrique. Je meurs avec laJ.oie suprême d'avoir la certitude que, dans un avenir prochain, la cause à laquelle je me suis dévoué depuis quarante-cinq ans tn'omphera. Vive le Communisme! Vive le Socialisme Intemational ! Paul Lafargue » Ainsi prenaient fin, en un froid et humide petit matin de novembre 1911, l'existence de Laura Marx, - dernière survivante des trois filles de Karl Marx -, et celle de son époux Paul Lafargue, fervent disciple de son beau-père. Depuis la mort du Maître vingt-huit ans plus tôt, tous deux avaient consacré leur vie et leur énergie à répandre et développer le marxisme dans le monde intellectuel et le prolétariat français, elle en veillant jalousement à la pureté de la doctrine, lui en mettant ses brillants talents de journaliste et de polémiste au service d'un socialisme dont il prédisait le triomphe proche et radieux. Leur histoire commence soixante-dix ans plus tôt à Santiago de Cuba.

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CHAPITRE II Décembre 1851 SANTIAGO de CUBA
Le sang de trois races opprimées coule dans mes veines. Paul Lafargue

En fin d'après-midi, l'alizé s'est levé et a gonflé les voiles. Lentement, le navire s'éloigne de la rade de Santiago. Accoudé au bastingage tribord, un jeune garçon âgé de neuf ans regarde défiler sous ses yeux le fort construit par les premiers conquistadors, les ruelles en pente de la cité, parcourues par des mulâtresses aux formes lascives moulées dans des cotonnades multicolores. Il respire pour la dernière fois, montant de la côte, les parfums et les effluves de la nature tropicale. Tournée vers Saint-Domingue et la Jamaïque, dominée par la Sierra Maestra, qu'elle est plus belle et authentique que la cosmopolite La Havane, cette ville de Santiago de Cuba où il est né. Le jeune Pablo Lafargue emplit son regard de ces paysages car il pressent qu'il ne reverra jamais les collines couvertes de fleurs, les champs de canne à sucre, les plages de sable blanc de la Péninsule de Granma, que le navire longe maintenant. Il ignore que, cent cinq ans plus tard, un groupe de quatre-vingt guérilleros, inspirés par les idéaux de liberté et de justice qu'il aura tant fait pour répandre, débarqueront sur une de ces plages de Granma et traverseront l'île de Cuba, de bout en bout à travers la sierra, pour renverser le dictateur Batista et

s'emparer de La Havane. A leur tête, un jeune avocat cubain nommé Fidel Castro et un médecin argentin du nom d'Eme~to Guevara. Les parents de Pablo Lafargue ont liquidé leurs affaires à Cuba et rentrent en France avec leur fils unique, né à Santiago le 15 janvier 1842. Ils ont l'intention de faire une escale à La Nouvelle-Orléans où François Lafargue confiera à son notaire la gestion des deux immeubles qu'il y possède dans le Quartier français, puis ils s'embarqueront pour Bordeaux, la ville d'origine de leurs ancêtres. - Désormais, lui a dit son père, nous ne t'appellerons plus Pablo, mais Paul, car nous sommes français, comme ton grand-père. Nous allons vivre en France et tu vas apprendre la langue française, la plus belle du monde. Pablo, c'est le prénom de ton acte de baptême, comme moi je suis Francisco-Dolorès. Mais, regarde bien ce papier, ce certificat que m'a délivré le Consul de France: « Nous soussigné, Consul de France à Santiago de Cuba, certifions que le sieur François des Douleurs Lafargue est inscnOtsous le N° 245 du registre matricule des Français, tenu à ce Consulat En fOi de quoi, nous lui avons délivré le présent certificat pour servir à constater sa nationalité. Santiago de Cuba, le 1er mai 1851» 2 Paul Lafargue se sera jamais très prolixe sur les origines de sa famille et donnera parfois des versions contradictoires de la vie de ses ancêtres. Il est néanmoins possible de reconstituer le passé de sa famille. Dans les années 1780, Jean Lafargue, le grand-père de Paul, avait, comme nombre de Français à cette époque, succombé à l'attrait des îles et était parti faire fortune aux Antilles. Il s'était établi planteur à
2 Ce certificat se révélera utile, quarante ans plus tard, quand sera contestée la nationalité française de Paul Lafargue, élu à la Chambre des députés. 14

Saint- Domingue, où les plantations de canne à sucre et de café étaient en plein essor grâce notamment au travail des esclaves. Avant la Martinique et la Guadeloupe, SaintDomingue était alors considérée comme le joyau des Antilles françaises. Sa population se composait de 40.000 blancs, de 450.000 esclaves et de 30.000 mulâtres libres. Quand, en 1791, l'Assemblée nationale française proclame l'abolition de l'esclavage, les planteurs, maîtres de l'économie de l'île, entrent en rébellion et demandent leur autonomie, s'opposant à la présence des noirs et des mulâtres dans les assemblées locales. Ces derniers se révoltent et déclenchent une guérilla qui, un peu plus tard, sera dirigée par le fameux Toussaint Louverture. Pour échapper aux massacres, la plupart des blancs et de nombreux mulâtres partent en exil vers la Louisiane française et la colonie espagnole de Cuba. Jean Lafargue, qui a épousé une mulâtresse nommée Catarina Piron, se réfugie à Santiago de Cuba où son épouse donne naissance en 1807 à un fils, Francisco (François) Lafargue, le futur père de Paul. Jean Lafargue décède peu après, de manière violente semble-t-il. En 1808, Napoléon entre en guerre contre l'Espagne. Les citoyens français sont expulsés des territoires espagnols: plus de 16.000 d'entre eux doivent quitter Cuba. Catherine

Lafargue se réfugie avec son jeune fils Francisco à La
Nouvelle-Orléans où elle survit misérablement en vendant des fruits et de menus objets sur le trottoir. Après la chute de l'Empire en 1814, Francisco Lafargue et sa mère peuvent regagner Santiago où ils récupèrent la majeure partie de leurs biens. Francisco Lafargue s'établit tonnelier, métier fort lucratif dans ces îles productrices de rhum, le fameux tafia embarqué sur tous les navires pour soutenir le moral des marins dans leurs rudes tâches et exporté vers les pays d'Europe. En 1834, François (Francisco) Lafargue épouse Anne Virginie Armaignac. 15

Les Armaignac étaient une famille juive du sud-ouest de la France qui s'était établie à Cuba au XVlIIème siècle. Le jeune Abrah~m Armaignac était venu faire ses études à Bordeaux puis, de retour à Santiago, avait pris pour compagne une Indienne du nom de Margarita Fripié, originaire de la Jamaïque et rare survivante de ces indiens caraïbes exterminés par les conquérants européens. Alors que François Lafargue était métis de sangs français et noir, son épouse Virginie Armaignac était donc métisse de sangs juif et caraïbe. C'est très justement que leur fils Paul revendiquera la présence en ses veines du sang de trois races opprimées; pour certains, cette origine peu commune ne sera pas étrangère à ses engagements politiques et à la violence de ses sentiments. Son teint mat, son abondante chevelure ondulée, ses grandes pupilles blanches, ce métissage étonnant, lui donneront une prestance remarquable et une beauté extraordinaire, même s'ils lui attirèrent, comme on s'en doute, les injures de ses adversaires en une période où le racisme s'exprimait sans retenue. Si, de nos jours, la France a presque complètement oublié la personnalité et l' œuvre de Paul Lafargue, il n'en est pas de même sur son île natale. Le régime castriste lui a consacré de nombreux ouvrages et a magnifié les neuf premières années de sa vie sur l'île où il n'est jamais revenu. Pour les Cubains, son goût de la lumière, son amour dionysien de la vie, son impétuosité et la vivacité de son esprit sont directement en relation avec ses origines. D'après les historiens cubains, Pablo Lafargue eut pour instituteur un certain Pedro Santacilla, auteur de vers séditieux, puis fut un brillant élève du Colegio de Santiago, dirigé par le professeur humaniste Juan Bautista Sagarra. Paul Lafargue dira un jour: « J'ai passé mes premières années au milieu des copeaux », mais son père le tonnelier avait une situation aisée et possédait également une maison de campagne à San Julian. En 1850, une forte agitation révolutionnaire se manifeste à Cuba, 16

certaÎ11sInilieux réclamant le rattachement de l'île aux ÉtatsUnis d'Amérique. Cette situation politique a-t-elle joué un rôle dans la décision des Lafargue de rentrer en France? Ou bien, plus simplement, leur désir de faire poursuivre à leur fils unique ses études en France fut-il l'élément majeur de leur décision? Quoi qu'il en soit, en décembre 1851, ils regagnent leur patrie d'origine pour s'établir à Bordeaux. Trois ans avant ce départ de Cuba, la France avait renversé le régime de Louis-Philippe et rétabli la république. Cependant, à leur anivée à Bordeaux, les parents Lafargue découvrent encore un nouveau régime puisque, pendant leur voyage, Louis-Napoléon a réalisé le coup d'état du 2 décembre 1851 et prépare le rétablissement de l'empire. Malgré leurs opinions républicaines (dira leur fils), les Lafargue s'accommodent de la situation et mènent à Bordeaux une vie fort bourgeoise, vivant de leurs rentes. François achète un terrain 56, rue Naujac et y fait construire une confortable maison. Il achète également un vignoble à Sallebœuf dans l'Entre-deux-Mers et prête sur gage. Cependant, le jeune Paul n'est pas très heureux au lycée de Bordeaux où l'antisémitisme est profond et où ses condisciples ont le choix des quolibets : créole~négro, J"uif! Il ne s'en plaindra jamais mais, sans doute pour cette raison, il ira terminer ses études secondaires au lycée Pierre de Fennat à Toulouse. En 1861, il y obtient son baccalauréat de lettres, complété d'un baccalauréat réduit de sciences, nécessaire pour entreprendre des études de médecine. A-t-il vraiment une vocation médicale? Ou bien est-il surtout attiré par la vie étudiante et par les idées républicaines et révolutionnaires qui agitent les milieux étudiants, notamment dans les facultés de Médecine et de Droit? En tout cas, c'est à Paris que les idées nouvelles s'expriment avec le plus de force, que l'agitation étudiante prend naissa1?-ce, ue q I

les socialistes s'organisent. C'est là qu'il faut être. Bien sûr, il présente l'affaire à ses parents d'une autre manière: la 17

meilleure faculté de Médecine n'est-elle pas celle de Paris? François et Virginie Lafargue se laissent convaincre d'envoyer leur fils poursuivre ses études dans la capitale. Et puis, à cette époque, il n'existe pas d'état civil central des Français nés à l'étranger. Un changement de résidence à l'âge de dix-neuf ans lui permet d'échapper au recensement et au tirage au sort pour le service militaire. Il n'a en effet aucun désir de servir le pouvoir impérial et, grâce à cette dissimulation, son père n'aura même pas besoin de lui 'acheter' un remplaçant. Le seul papier d'identité qu'il possède est un certificat de baptême, signé du curé de la paroisse de Fonseca à Santiago de Cuba et portant le prénom de Pablo, sans indication de nationalité. C'est donc sous le nom de Pablo Lafargue qu'il s'inscrit à la faculté de Médecine

de Paris en novembre 1861 3.
En élisant Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence de la République le 10 décembre 1848, les Français avaient voté non seulement pour l'héritier de Napoléon 1er mais aussi pour l'auteur d'un ouvrage à caractère social, L'Extinction du paupérisme, écrit pendant ses années d'emprisonnement au fort de Ham après qu'il ait tenté, à Boulogne en 1840, de renverser la monarchie de Louis-Philippe. Mais, après le coup d'état du 2 décembre 1851 et le rétablissement de l'Empire, les idées du chef de l'État en vue de réduire la fTacture sociale ont rapidement fait place au capitalisme intransigeant des financiers et industriels du Second Empire. Chez les intellectuels et particulièrement les étudiants, l'opposition au régime impérial est vive, sous l'influence de maîtres à penser qui ont pour noms Auguste Blanqui ou Pierre Joseph Proudhon. Peu après son arrivée à Paris, Paul Lafargue commence à fréquenter les organisations socialistes
3 Ce certificat de baptême, parfaitement valable en droit espagnol, mais sans valeur en droit français, prendra une grande importance politique en 1891.

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et s'initie à un courant de pensée dont l'origine remonte à près d'un siècle, mais qui est violemment rejeté par la bourgeoisie dominante. En effet, dès le milieu du XVllIéme siècle, l'industrialisation, notamment dans le textile, les papeteries, les fonderies, donne naissance à de grandes entreprises qui se substituent aux petits ateliers artisanaux où patrons et ouvriers travaillaient côte à côte. Le travail humain devient une marchandise, exploitée comme telle. Or, si les Encyclopédistes et les hommes de la Révolution ont pour objectifs l'égalité des droits civiques et la liberté économique, ils considèrent la propriété privée, y compris celle des moyens de production, comme le fondement de l'ordre social. Historiquement, Thomas More en Angleterre ou Bonnot de Mably en France sont vers 1770 les premiers à proposer un nouvel ordre politique à caractère socialiste et humanitaire, puis Gracchus Babeuf, sous le Directoire, proclame que 'la nature a donné à chaque homme un droit égal à la jouissance de tous les biens' et passe de l'idée à l'acte. Le but de la société devant être de 'défendre ce droit tout en augmentant les jouissances communes', Babeuf fonde en 1794 un journal, La Tribune du Peuple, qui, déjà, défend l'égalité des droits entre hommes et femmes et l'égalité des races. Il recrute des partisans dans l'armée et la police au sein d'un lTIOUVement ue l'on appellera 'la Conspiration des Égaux'. q Babeuf est poursuivi par le Directoire, arrêté et condamné à la guillotine avec ses complices en 1797. Mais un disciple de Babeuf, l'italien Philippe Buanarotti, publie en 1828 un ouvrage intitulé l'Histoire de la Conspiration pour l'Égalité, dite de Babeuf Diffusé à travers l'Europe, ce texte sera à l'origine de multiples mouvements sociaux-révolutionnaires, à commencer par les Carbonari italiens en 1830. Au début du XIXème siècle, la détresse ouvrière ~'accroît encore et, vers 1830, les conditions de travail atteign'ent leur paroxysme de pénibilité : journée de travail de 14 à 18 19

heures, travail des felTIlneS et des jeunes enfants, hUlniliations, salaires de l11Îsère, maladies et accidents du travail., La révolte éclatera chez les canuts de Lyon en 1832 au cri de : 'Vivre en travaillant, ou mourir en combattant'. Tandis que la lllonarchie de Juillet noie dans le sang les élneutes ouvrières, des philosophes réfléchissent à l'organisation idéale de la société. Leur précurseur est certainelnent Charles Henri de Saint-Simon (1760-1825), petit-neveu du Illélllorialiste de Louis XIV, dont l'apologie du travail manuel ou inteIJectuel et la dénonciation des classes parasites Inarquera les esprits. Il établit que le rôle de l'Etat doit être d'éviter et de corriger les injustices sociales. Lui succède Charles Fourier (1772-1837) qui rêve à une organisation harlllonieuse de la société sous forIne d'unités de vie appelées phalanstères. Félicité de Lamennais (1782-1854) préconise, lui, la subordination du pouvoir ten1porel au pouvoir spirituel et lnilite pour un catholicisme social qui sera condamné par le pape. Etienne Cabet (1786-1856) franchit un nouveau pas en demandant l'établissement d'une COl1l111Unautées biens et la réalisation de l'égalité à travers d la fraternité. Dans son Voyage en Icarie, pays Î1naginaire et utopique, apparaît pour la prelllière fois le lllot COl1111111nis111e. Cependant, ces intellectuels utopiques s'itnaginent parvenir à la réforlne de la société par la persuasion et le volontarisllle, ce qui ne va plus être le cas de leurs successeurs. A partir des années 1840, face au blocage social, se propage J'idée que l'égalité et la justice ne pourront s'ilnposer que par la prise du pouvoir par une 11linorité agissante. En France, apparaissent alors les n0l11Sde Blanqui (1805-1881) et de Barbès (1809-1870) : partisans de l'action directe, ils repoussent dans le passé les utopistes de la période précédente. Les 111anifestations violentes organisées par Blanqui, ses procès, ses elnprisonnelllents créent une véritable légende et Î1nposent l'idée d'un change111ent de société d'inspiration populaire. Au point qu'en février 1848, 20

le mouvement socialiste sera représenté dans le gouvernement provisoire à travers les personnes de Louis Blanc (1811-1882) et de 'l'ouvrier Albert', eux-mêmes inspirés et soutenus par le journaliste humaniste François Raspail (1794-1878). Mais, dès juin 1848, la Seconde République réprime dans le sang la première révolution à caractère social. Durant le Second Empire, deux hommes vont dominer le mouvement social, incarnant deux orientations qui seront à l'origine de luttes internes féroces, Blanqui et Proudhon. Incarcéré dès mai 1848, condamné à dix ans de prison en avril 1849, Blanqui ne retrouve la liberté qu'en août 1859 et devient alors un véritable héros populaire. Partisan de la dictature révolutionnaire et de la prise du contrôle de l'État par les masses, proposant l'organisation militaire de révolutionnaires professionnels, il annonce le marxisme, le léninisme et les grands mouvements révolutionnaires du XXème siècle. En revanche, Proudhon, qui doit sa notoriété à un pamphlet provocateur publié en 1840, La propn.été, c'est le vol, s'oppose au pouvoir centralisateur de l'État et craint que l'action violente ne donne naissance à un despotisme étatique. Il est au contraire favorable aux associations volontaires de travailleurs, aux organisations fédératives et à la solidarité entre les individus. Cette doctrine prendra le nom d'anarchie, au sens étymologique du terme, c'est-à-dire la confiance en l'esprit humain pour évoluer naturellement vers une société mutualiste, rendant inutile une organisation étatique contraignante. Proudhon imagine la fusion de la bourgeoisie et du prolétariat en une classe unique, vivant de son travail et attentive au bien-être de l'ensemble des membres de la société. Dans les universités françaises, le débat entre les idées de Blanqui et celles de Proudhon bat son plein quaq.d Paul Lafargue débarque à Paris fin 1861. Plus que pour ses études médicales, il va se passionner pour les problèmes sociaux, se 21

plonger dans les controverses entre révolutionnaires blanquistes et anarchistes proudhoniens, se lancer dans une action politique qu'il n'abandonnera que cinquante ans plus tard, le jour de sa mort.

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