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Prisonnier politique au Vietnam, 1975-1979

208 pages
Ce livre est le premier témoignage sur les camps de concentration pour la rééducation au Nord Viêt-Nam écrit par un intellectuel nationaliste viêtnamien qui y a passé 51 mois. Bien qu'il soit toujours difficile de parler d'impartialité quand on est soi-même acteur d'un tel drame, ce qui fait la valeur unique du témoignage du De P.V. Trân c'est sa grande objectivité. Il la doit certainement à sa double formation de scientifique et de médecin qui lui permet de porter sur le système carcéral communiste, un regard dépourvu de haine.
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PRISONNIER POLITIQUE AU VIÊT-NAM 1975-1979

@ L'Harmattan, 1990
ISBN: 2-7384-0702-1

P.V. TRÂN

PRISONNIER

POLITIQUE

AU VIÊT-NAM
1975-1979

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

A la mémoire du lieutenant TRUONGQUANGH';'u qui a volontairement jeûné jusqu'à en mourir pour protester contre la prolongation arbitraire de notre détention, et de mon ami NGUYÊN NGQc THUY, mort des souffrances imposées à Hanoi par les services de Sécurité du ministère de l'Intérieur.

«

Sans la justice, les Royautés ne
de
»

sont que de grandes associations

malfaiteurs.

St. AUGUSTIN.

Avaut-propos

Ce livre n'est ni un roman, ni un journal personnel rapportant au jour le jour la vie d'un prisonnier politique

dans les « camps de concentration pour la rééducation par
le travail forcé» au Viêt-Nam, mais il est plutôt une sorte de reportage que j'ai essayé de faire sur la vie d'un prisonnier politique vietnamien dans ces camps. De ce fait, il ne peut que refléter mes propres expériences dans des camps bien déterminés et non pas la vic de tous les prisonniers politiques dans tous les camps de concentration. Certaines circonstances ont donné à ce « reportage» un caractère un peu spécial: Le camp 52-A où j'ai passé 37 mois de prison sur un total de 51, est le camp n° 1 du ministère de l'Intérieur, e'est dire que ce camp était l'objet d'une attention particulière du ministère. C'était le camp que l'on montrait aux visiteurs étrangers, le camp vitrine. Le personnel cn était trié sur le volet et sa conduite conforme à ce que désirait le ministère: il s'agissait de mOntrer aux visiteurs étrangers le masque civilisé du régime pénitentiaire vietnamien. La vie dans ce camp devait donc différer de celle de beaucoup d'autres où elle fut bien pire! Etant médecin, j'ai été désigné pour diriger l'infirmerie du camp (section politique) ; ceci m'assurait une situation matérielle un peu privilégiée et me permettait une meilleure connaissance des rouages administratifs du camp. Même après sa libération, un prisonnier politique au 9

Viêt-Nam reste toujours sous le contrôle direct et visible des services de sécurité locaux; pour les prisonniers politiques importants, cela se double d'un contrôle direct par les services de sécurité du ministère de l'Intérieur. De ce fait, avec le risque permanent d'une perquisition à domicile, laquelle se fait en général la nuit, il m'a été impossible de mettre sur papier ce que j'avais vécu, vu et entendu dans les camps. C'est seulement quelques mois après ma libération que j'ai commencé à rédiger mes notes, en écrivant chaque matin quelques pages de souvenirs et en les brûlant le soir même! Tel est ce que j'ai dû faire pendant dix ans, entre le moment où ,j'ai déposé ma demande pour quitter le pays et le jour où j'ai obtenu mon visa de sortie! J'ai fait précéder ce « reportage» d'un chapitre qui retrace ce que, comme beaucoup de nationalistes vietnamiens, nous pensions des raisons de notre séjour dans ces
« Universités de rééducation par le travail forcé », Univer-

sités et non pas « écoles », car beaucoup de nos camarades
y passent jusqu'à vie d'adulte! douze ou treize ans et même plus de leur

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CHAPITRE I

La responsabilité d'une défaite

A quelques heures près - exactement 11 ans et 6 mois après le coup d'Etat qui renversa le président Ngô dihh Diêm le 1ernovembre 1963 - le drapeau rouge à étoile jaune des Viêt-công flotta orgueilleuse ment sur le toit du palais de l'Indépendance à Saigon. Ceci survint malgré le sacrifice de plus de cinquante mille G.I. et les dizaines de milliards des contribuables américains, malgré la mort de centaines de milliers, voire des millions de victimes vietnamiennes tant civiles que militaires. La responsabilité de cet échec retombe en premier lieu sur les apprentis sorciers qui, ingénument, avaient transformé une guérilla entre communistes et nationalistes vietnamiens - laquelle aurait pu durer des décennies - en une guerre américaine contre le Nord Viêt-Nam qui protégeait le front Sud de la Chine. A cette faute stratégique, s'ajoutait l'erreur tactique de la réponse graduée, fille d'un complexe à la fois de supériorité et de culpabilité. Dans ce jeu, les forces américaines jouaient le rôle de sparring-partner pour l'armée nord-vietnamienne que la Chine, irritée de son incapacité à s'attaquer aux bases américaines aux Philippines à cause de la faiblesse de ses forces navales, approvisionnait généreusement en matériel militaire et en 11

aide économique, heureuse de pouvoir battre les Américains, s'il le fallait, jusqu'au dernier Nord-Vietnamien. Quelles raisons ont ainsi pu amener une Grande

Puissance, « défenseur de la liberté», à poignarder dans le
dos, un faible allié qui combattait les communistes en première ligne? A quoi pouvaient penser les stratèges de Washington qui ont proposé une telle solution? Le refus du président Ngô diùh Diêm d'accepter la présence au Sud Viêt-Nam des grandes unités de l'armée

américaine 1 fut certainement le facteur déterminant, sinon
celui d'importance majeure. A cette époque, la stratégie américaine envers la Chine communiste était encore celle du« containment ». Mais le président Diêm et son frère, le conseiller Ngô diùh Nhu, jugeaient que la présence de ces unités régulières de l'armée américaine constituerait une provocation envers la Chine et qu'elle n'apporterait donc rien de bon au Viêt-Nam. N'y a-t-il pas un proverbe vietnamien qui dit: Trâu bô hlÎc nhau, ruôi muôi chêt (Quand buffles et bœufs s'affrontent, mouches et moustiques meurent) ? Devant le refus du président Diêm d'accepter l'arrivée de ces unités de l'armée régulière américaine, nos apprentis sorciers s'aperçurent qu'ils avaient jusqu'alors soutenu un président catholique dans un pays où ses coreligionnaires

constituaient à peine 20 % de la population

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et quand tous

les autres pays limitrophes du Sud de la Chine étaient des nations bouddhistes: la Birmanie, la Thaïlande, le Laos, le Kampuchéa! Quel beau rêve que de faire du Viêt-Nam un autre État bouddhiste! On aurait alors, pour empêcher l'expansion de la Chine communiste vers le Sud-Est Asie, une ceinture complète de nations plus ou moins officiellement inspirées par une religion qui est, par essence, opposée à l'athéisme communiste! Beau rêve en effet, dont le seul mortel défaut était d'oublier que le bouddhisme prêche aux hommes de se désintéresser de toute contingence terrestre afin de parvenir à l'anéantissement de sa propre personnalité humaine pour se confondre dans le grand néant du Nirvana. L'histoire de l'humanité a bien gardé le souvenir des cavaliers d'Allah conquérant l'Afrique du Nord et celui des croisades des chrétiens d'Occident voulant délivrer la 12

Terre Sainte, mais n'a jamais connu d'expédition militaire bouddhiste pour une quelconque mission idéologique! Des agents secrets se mirent alors presque ouvertement à encourager les activistes bouddhistes - dont beaucoup étaient des crypto-communistes, comme le gouvernement communiste après 1975 n'hésita pas à le reconnaître publiquement; ce fut le cas de Quach thi Trang, de Kiêù mông Thu, de la bonzesse Huynh Liên et de bien d'autres encore... - qui cherchèrent à déstabiliser le gouvernement du président Diêm, par des manifestations de rue, des grèves de marché, des auto-sacrifices dont ies médias internationaux amplifièrent à plaisir l'importance. « Lâchés» non encore officiellement, mais déjà officieusement et ouvertement par les Américains, le président Diêm et son frère Ngô dihh Nhu, ne trouvèrent alors d'autre issue que de chercher une ouverture avec le Nord Viêt-Nam, pour essayer de trouver un modus vivendi entre deux régimes différents d'un même peuple. Si le Sud-ViêtNam avait son problème des activistes bouddhistes soute-

nus par le « Grand Allié », le Nord avait aussi les siens: les
conséquences de la sanglante réforme agraire, puis industrielle, qui avait amené certaines régions et même la province natale de Hô Chi Minh, au bord de la révolte, s'étaient à peine estompées, que la répression du mouvement «Nhân van giai pham» (Les œuvres littéraires humanistes) frappant brutalement les milieux littéraires et artistiques ébranlait la classe intellectuelle. Ngô dihh Nhu pensa donc qu'il existait une réelle possibilité de dialogue Sud-Nord: à une réception organisée dans les jardins du Rectorat de l'Université de Saigon en l'honneur des enseignants français à l'Université, Ngô dihh Nhu déclara publiquement qu'il avait reçu en son bureau, quelques jours avant, un cadre supérieur Viêt-công et que très prochainement, il en recevrait un autre de très haut rang, pour des pourparlers. La C.I.A. n'était, hélas, pas absente parmi les nombreux invités... Vers la fin d'août 1963, au cours d'une réception organisée par le ministère des Affaires étrangères, Ngô dihh Nhu fut présenté à l'ambassadeur polonais Maneli, membre du C.I.e. (Comité International de Contrôle de l'Accord de Genève) par le délégué apostolique en présence des ambassadeurs de France, d'Italie et de l'Inde. 13

Quelques jours plus tard, le 2 septembre 1963, Ngô diilh Nhu et Maneli se rencontrèrent de nouveau; au cours de cette rencontre, Maneli accepta de transmettre aux autorités du Nord-Viêt-Nam le souhait de Ngô diilh Nhu d'ouvrir avec eux des pourparlers en vue d'aboutir à un modus vivendi; une rencontre directe avec les autorités du Nord n'était cependant pas prévue pour le moment. Ces efforts de Ngô diilh Nhu pour un dialogue avec le Nord-Viêt-Nam mécontentaient énormément les Américains. Par ailleurs, malgré la protection ouvertement accordée aux activistes bouddhistes de Saigon, et malgré l'emploi de provocateurs au cours d'une réunion bouddhiste à Huê, le soulèvement populaire espéré ne se produisait toujours pas; les apprentis sorciers de Washington, devant l'imminence d'une ouverture des négociations directes entre le Sud et le Nord-Viêt-Nam, eurent alors recours au coup d'État militaire - chose relativement facile puisque les conseillers militaires U.S. étaient déjà dans de nombreux états-majors. Pour ce coup d'Etat, comme dans la plupart des cas, on avait besoin de généraux. Mais qu'étaient donc les généraux du Sud- Viêt-Nam en 1963 ? Pour la plupart, il s'agissait d'anciens caporaux de la garde indigène ou des tirailleurs indochinois, d'anciens secrétaires ou inspecteurs de la police ou des services de renseignements - bref d'anciens cadres indigènes subalternes des organismes répressifs de l'ancienne puissance coloniale. Quelques-uns étaient d'anciens élèves sous-officiers de réserve (E.S.O.R.) de l'armée française, une formation que cette armée coupée de ses arrières, avait créée pendant les années ayant précédé l'occupation japonaise: des bacheliers que l'Université et les Écoles supérieures n'intéressaient pas ou qui en avaient été exclus; ils étaient attirés par la solde dite «européenne» des E.S.O.R., de beaucoup supérieure à celle des fonctionnaires et cadres vietnamiens. Le besoin d'officiers pour l'armée nationale du Sud-Viêt-Nam en cours de formation leur avait permis une promotion accélérée, un stage rapide à Paris ou à
« Fort Bragg» leur avait donné un vernis superficiel mais n'avait rien changé à leur valeur et à leur nature. Il y avait bien eu sélection, mais sélection à rebours. Ce n'étaient ni les plus doués, ni les plus cultivés, certainement pas les plus

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patri.otes, ni même les plus c.ourageux .ou les plus h.onnêtes, qui grâce aux Américains, dirigeaient maintenant le pays! Jusqu'al.ors tenus en laisse par les f.oncti.onnaires français, puis par l'aut.orité très mandarinale du président Ngô diiih Diêm, ils se c.omp.ortaient à peu près c.orrectement et faisaient ce qu'.on p.ouvait attendre d'eux; mais maintenant qu'ils se croyaient maîtres du pays, leur véritable nature s'étalait au grand j.our. Ce que la p.opulati.on rapidement apprit de l'activité de la junte était à la mesure du curriculum vitœ de ses membres: le lâche assassinat du président Ngô diiih Diêm et de s.on frère Ngô diiih Nhu après leur redditi.on 3, la s.ordide querelle entre généraux l.ors du partage du butin de 17 milli.ons de piastres - caisse n.oire laissée par le président Ngô diiih Diêm au « palais Gia l.ong », la hâte de ces généraux de s'approprier des demeures appartenant à l'Etat p.our en faire leurs propriétés privées... La devise de la junte semblait être «Lâcheté, Cupidité et... Luxure» car s.on ministre de l'Intérieur env.oya à la directrice du collège de jeunes filles de Saig.on des cartes d'invitati.on à un bal privé, en lui demandant .officiellement d'y inviter ses élèves. Dans le d.omaine p.olitic.o-militaire, la seule mesure imp.ortante du n.ouveau g.ouvernement fut l'arrêt du

pr.ogramme des « Hameaux stratégiques» 4, mesure d.ont
l'absurdité justifiait cette réputati.on de «naïf» d.ont d'aucuns avaient affublé depuis l.ongtemps Du.ong van Minh, le chef de la junte 5. Plusieurs de mes anciens camarades de lycée, restés dans le Nord, devenus cadres supérieurs du g.ouvernement de Han.oi, arrivés à Saig.on après leur vict.oire en 1975, m'ont confié que le coup d'Etat de novembre 1963 à Saig.on fut pour le Nord-Viêt-Nam un

vrai « cadeau du ciel ». En effet depuis 1956, avec le refus
de Ngô diiih Diêm d'organiser les élections prévues par l'Acc.ord de Genève et du fait de l'améliorati.on de la situati.on politique et surtout économique du Sud- ViêtNam - contrairement à ce qui se passait au Nord à la suite des réf.ormes agraire, industrielle et culturelle -l'équilibre des forces penchait en faveur du Sud-Viêt-Nam. Si Hô Chi

Minh et les p.oliticiens parlaient toujours de « réunificati.on », ce n'était plus guère pour eux qu'un rite verbal auquel .on ne croyait plus guère; les plus .optimistes mêmes ne c.onsidéraient pas que cette réunification fût possible 15

dans un avenir prévisible. La division du pays à l'époque des Trinh-Nguyên n'avait-elle pas duré plusieurs siècles? La nouvelle du coup d'État et de l'assassinat du président Diêm retentit comme un coup de tonnerre providentiel et, du jour au lendemain, on fut convaincu que l'unification du pays sous l'égide du parti communiste de Hanoi était à portée de main, peut-être dans quelques mois, au plus en quelques années. Ces cadres communistes reconnaissaient aussi que la politique des «Hameaux stratégiques» inspirée par l'expérience anglaise en Malaisie, était le meilleur moyen de contrer son activité au Sud-Viêt-Nam. Diêm assassiné, les Hameaux stratégiques dissous, rien désormais ne s'opposait plus à une victoire communiste prochaine! Une si pitoyable junte ne pouvait durer longtemps: moins de trois mois plus tard, une nuit de janvier, Nguyên KhaIih, un général ambitieux la renversa par une action efficacement menée; ses membres les plus importants furent arrêtés en leur domicile et il n'y eut presque pas de sang versé. La seule victime fut le major Nhung, l'aide de camp du chef de la junte. Les parachutistes, auteurs du coup l'arrêtèrent et le battirent à mort, car ils savaient que c'était lui qui avait abattu de sa main, à coups de mitraillette, le président Diêm que les parachutistes aimaient, ainsi que son frère Ngô dinh Nhu, dans la voiture blindée qui les ramenait de Chô Ion au grand quartier général. Au matin, les parachutistes suspendirent Nhung par le cou et annoncèrent son suicide.

Le vainqueur, issu des milieux théâtraux « d'opérette
rénovée », ne démentit pas ses origines par sa conduite après sa victoire. Avec la collaboration - dit-on - de Trân chanh Thanh, ancien secrétaire d'Etat à l'Information du président Ngô dinh Diêm, il fit rédiger une nouvelle constitution dite Constitution de Vung tàu, du nom de la station balnéaire où elle fut préparée et proclamée. Dans cette constitution de Vung tàu (ancien cap Saint-Jacques) le président se réservait tous les pouvoirs. A peine la nouvelle constitution publiée, les étudiants et lycéens de Saigon descendaient dans la rue et venaient manifester leur opposition devant le palais gouvernemental où était présent le nouveau chef de l'Etat. Alors dans la plus pure tradition des clowns du théâtre rénové, notre dictateur se 16

joignit à eux et proclama que... lui aussi était opposé à cette constitution! Ce fiasco entraîna une longue période de désordres politiques pendant laquelle coups d'Etat et contre-coups d'Etat se succédèrent... Ceci dura jusqu'en 1966. Sous la pression des Américains dégoûtés, émergea alors un nouveau duumvirat. Duumvirat ? C'est beaucoup dire! Car ces deux généraux dont l'un portait le titre de président du Directoire national - fonction presque uniquement protocolaire - et l'autre celui de président du Comité exécutif avec tous les pouvoirs, étaient sous la dépendance du Comité des généraux. En contrepartie, ils limitaient leurs pouvoirs à la région de la capitale, le reste du pays restait sous la coupe des généraux-commandants des différentes régions stratégiques, qui étaient de vrais «war lords », terme qu'un secrétaire de l'ambassade U.S. à Saigon, M. Levine, utilisa devant moi pour les qualifier au cours d'une conversation. La corruption aidant, le désordre et l'inefficacité de l'administration s'étalaient partout, même dans l'armée: la guérilla viêt-công eut ainsi tout le temps de s'organiser et devint menaçante. Alors, pour que le Sud-Viêt-Nam ne tombât pas dans les mains Viêt-công, se produisit ce qui devait arriver: l'intervention directe des forces armées américaines. Cette escalade de l'intervention américaine marqua un tournant pour le Sud- Viêt-Nam. Au début, elle améliora nettement la situation du pays, car la présence d'une force américaine chaque jour plus nombreuse entraîna non seulement un recul de la guérilla communiste, améliora la pacification, mais s'accompagna aussi d'une accalmie politique allant de pair avec une situation économique meilleure du fait de l'aide économique. Mais à long terme, cette présence des forces armées américaines hypothéqua l'avenir du Sud-Viêt-Nam et fut aussi à l'origine de la situation troublée qui se prolonge encore dans toute l'Asie du Sud-Est. La Chine en effet, ne pouvait à aucun prix accepter la présence des forces terrestres américaines sur le continent asiatique à moins de 1 000 kilomètres de ses frontières les plus vulnérables, non défendues comme plus à l'Ouest par de hautes chaînes de montagnes infranchissables ou, comme au Nord par les immensités glaciales inhabitables. No/ens vo/ens, la Chine était ainsi amenée à 17

aider de la manière la plus efficace le Nord-Viêt-Nam et à en faire une puissance militaire capable de la protéger contre la menace américaine. Aux U.S.A. et dans les pays occidentaux, on parlait alors beaucoup de l'aide soviétique au Nord-Viêt-Nam ; les médias internationaux, journaux et télévisions diffusaient partout les aspects spectaculaires de la guerre aérienne: bombardiers B.52 répandant leur tapis de bombes à haute altitude, chasseurs-bombardiers décollant dans un ronflement d'enfer des porte-avions pour aller détruire des objectifs qui n'en valaient souvent pas la peine... ou se faire descendre par les fusées fournies par l'U.R.S.S. Mais si la tactique de réponse graduée empêchait les forces aériennes américaines de mettre à genoux le Nord-Viêt-Nam, ce n'étaient pas non plus les armes sophistiquées soviétiques qui permettraient aux NordVietnamiens de gagner la guerre! Ce rôle devait être dévolu aux soldats de l'armée de terre communiste que la Chine nourrissait, armait et entraînait efficacement. Grenades, fusils, mitraillettes, bazookas, camions de transport, blindés, tanks et aussi équipements individuels, rations de combat - tout cela la Chine le fournissait au Nord- ViêtNam en abondance! Un mien cousin qui travaillait dans les années 70 à la frontière sino-vietnamienne me raconta en 1980 - alors que la campagne anti-chinoise était à son apogée - que dans la ville-frontière où il était en poste, toutes les nuits, du crépuscule à l'aube, des convois interminables de camions venant de Chine amenaient des tonnes et[ des tonnes de matériel de toutes sortes, du matériel militaire comme de la nourriture. Une autre de mes parentes habitant Hà tinh me raconta que la détermination de la Chine à « nous» aider pendant la guerre était inimaginable: Hà tinh ne produisait pas suffisamment de riz pour nourrir sa population et les transports terrestres étaient pratiquement interrompus à cause des bombardements de l'aviation américaine qui chaque jour attaquait les routes et les ponts. Alors les Chinois ravitaillèrent la population de Hà tinh avec des bateaux de pêche qui, la nuit, au large de la province, lançaient par-dessus bord, des dizaines et des dizaines de milliers de petits sacs de riz que

la mer poussaitjusqu'au rivage. « Ce fut de cette façon que
la population put subsister et continuer guerre. Nous leur devons beaucoup! » 18 son effort de

A Saigon même, dans le dômaine politique, une évolution progressive fit passer le pouvoir réel du président du Comité exécutif au président du Directoire national. En 1966, le premier décidait de tout, mais ses fanfaronnades (exemple: l'armée est le père et la mère du peuple... et l'armée... c'est moi !) ainsi qu'une corruption étalée au grand jour lui firent perdre toute estime de la population, de certains membres du « Comité des généraux» et des Américains. Il interdit ainsi aux douaniers de l'aéroport de Saigon de contrôler les entrées et sorties du pays du personnel de l'aviation militaire dont il restait le commandant en chef et transforma, de cette façon, l'aéroport en un centre de trafics frauduleux à son profit et à celui de ses supporters. Lorsqu'une nouvelle Constitution calquée plus ou moins sur celle des U.S.A. fut rédigée en 1968 et soumise à l'approbation du président des U.S.A. à Guam avant d'être publiée, il dut se contenter, après plusieurs séances orageuses du Comité des généraux, de la place de candidat à la vice-présidence derrière le président du Directoire national - en échange de la promesse de son adversaire plus heureux, de lui laisser choisir le premier président du Conseil. Des élections plus ou moins honnêtes s'en suivirent et la liste présentée par le Comité des généraux l'emporta avec une majorité relative d'environ 35 %, car il y avait cinq ou six listes de candidats en présence. Le premier président du Conseil fut effectivement choisi par le vice-président, mais quelques mois plus tard, le président Nguyên Vàn Thiêu le remplaça par un homme de son choix! Le rôle du vice-président se réduisit peu à peu et son effacement devint inévitable après l'offensive du Têt M~u thân (Nouvel an traditionnel) au début de 1968. Aux derniers jours de cette offensive communiste, les combats se déplacèrent vers les faubourgs Ouest de la capitale et lorsque l'état-major politico-militaire du vice-président visitait un poste de combat à ChQ 16Ii, une fusée tirée par un hélicoptère américain pénétra dans la salle où il se trouvait, tuant ou blessant la plupart des officiers: erreur de tir ou accident volontairement provoqué? Les hélicoptères ne tiraient en effet que sur les objectifs indiqués par des observateurs postés à terre! Privé de son équipe d'assistants et de conseillers, le vice-président s'effaça

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progressivement. .. et sa dernière fanfaronnade eut lieu lors des élections présidentielles de 1972. L'offensive générale des communistes à l'occasion du Têt M~u thân marqua un tournant dans l'évolution de la guerre au Vi~t-Nam. L'armée nationale du Sud-Vi~t-Nam, équipée et entraînée par les U.S.A. résista victorieusement aux attaques Vi~t-cQng, malgré l'effet de surprise et la quasi-absence des troupes américaines aux premiers jours de l'offensive. Cette offensive mit en évidence l'organisation clandestine des Vi~t-cQng au Sud- Vi~t-Nam ; après l'offensive, de nombreux cadres communistes clandestins furent arrêtés et leur organisation gravement démantelée. Cependant cette offensive eut un impact psychologique considérable sur l'opinion publique et sur les milieux politiques aux U.S.A. : lassée par la durée de la guerre et sensibilisée par l'envoi des conscrits au front, la population américaine se laissait séduire par les mouvements pacifistes. L'opposition à la guerre au Sud-Vi~t-Nam gagna du terrain au Congrès et on aboutit à ce paradoxe que les Vi~t-cQng battus sur le terrain au Sud-Vi~t-Nam, étaient en train de gagner la guerre à Washington! Les mascarades politiques à Saigon ne firent que renforcer cette tendance. Le président Nguyên vàn Thi~u, irrité par l'insistance de certains reporters aigris de la presse internationale à lui rappeler à tout moment et bêtement - qu'il n'avait été élu en 1967 qu'avec moins de 35 % des voix (ce qui était normal quand il y avait cinq ou six candidats), était décidé à obtenir cette fois-ci, sinon 99 % des voix du moins quelque chose de voisin! Pour cela, il fallait qu'il fût candidat unique! Profitant d'un article de la loi électorale stipulant que chaque liste de candidatures devait être présentée par cent parlementaires et que chaque parlementaire ne pouvait le faire que pour une seule liste (président + vice-président), il s'assura moyennant finances (entre autres moyens, attribution à chaque parlementaire sympathisant d'une somme de 500 000 piastres - environ 3000 U.S. dollars - pour leurs activités soi-disant sociales !), un nombre considérable de signatures de présentation et ne laissa ainsi à ses adversaires que très peu de chances de réunir suffisamment de voix parlementaires! Le vice-président, ne pouvant réunir qu'une soixantaine de signatures, furieux d'être ainsi

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