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Réforme de l'Etat et réformismes au Maghreb

371 pages
Deux approches caractérisent cet ouvrage qui revisite les notions plurielles de "réforme" et de "réformisme" dans l'espace méditerranéen des XIXe et XXe siècles : d'une part, le croisement des historiographies, entre ottomanisme et formation des Etats-nations dans le monde arabe ; d'autre part, une réflexion sur les mécanismes d'emboîtement des aires culturelles et des représentations qui les animent au Maghreb, par comparaison avec la Turquie et le Moyen-Orient.
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Réforme de l’État et réformismes au Maghreb (XIXe - XXe siècles)

L’IRMC
USR 3077

L’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC) est un centre de recherche en sciences humaines et sociales, à vocation régionale, dont le siège est à Tunis. Créé en 1992, il est l’un des 27 Instituts français de recherche à l’étranger (IFRE) placés sous la tutelle du ministère des Affaires étrangères et européennes et, depuis 2000, du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, et du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) dont il constitue une Unité mixte (USR 3077). L’IRMC contribue, en partenariat avec la communauté scientifique notamment maghrébine et européenne, au développement de la recherche sur le Maghreb. Ses programmes participent aux débats des sciences humaines et sociales dans une perspective comparée, à l’échelle régionale et internationale. La valorisation de ses travaux de recherche représente aujourd’hui un catalogue d’une quarantaine de publications collectives ou d’auteurs, chez différents éditeurs (dont sa publication annuelle Maghreb et sciences sociales). Depuis septembre 2008, l’IRMC est dirigé par Pierre-Noël DENIEUIL

Collection « Socio-anthropologie des mondes méditerranéens »
Le but de cette nouvelle collection, dirigée par l’IRMC, est de valoriser et de diffuser les travaux de chercheurs en sciences humaines et sociales, portant sur les territoires méditerranéens : Maghreb, Proche-Orient, rives nord et sud-est de la Méditerranée. La dimension socio-anthropologique est le garant d’une attention portée aux populations, à leurs usages, à leurs systèmes de valeurs et au lien social qui structurent un projet de société. Cette perspective peut judicieusement se superposer avec des approches historique, juridique, politologique et économique des mondes concernés. Sur les bases géographiques et disciplinaires ci-dessus décrites, la collection abritera des thématiques aussi variées et complémentaires que : monde rural et agricole ; dynamiques urbaines ; entrepreneuriat et accès à l’emploi ; développement social, sociabilités et solidarités ; politiques publiques et espaces privés ; réformes et réformisme ; socio-anthropologie du droit ; sociologies de la santé ; recompositions de la famille. Ces travaux peuvent être monographiques (axés sur un pays en particulier) ou plus précisément comparatifs (approches croisées sur les sociétés, analyse des interdépendances entre les deux rives).

Préparation éditoriale : Anne-Marie Planel PAO : Besma Ouraied

Socio-anthropologie des mondes méditerranéens

Sous la direction de

Odile Moreau

Réforme de l’État et réformismes au Maghreb (XIXe - XXe siècles)

L’Harmattan - Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC) 2009

Remerciements Cet ouvrage voit le jour grâce à l’Institut de Recherche sur le Maghreb Contemporain (IRMC) de Tunis qui m’a accueillie pendant quatre années lors de sa préparation et j’en remercie chaleureusement Jean-Philippe Bras qui dirigeait alors l’Institut. Je remercie également son actuel directeur, Pierre-Noël Denieuil, qui accueille ce volume dans une nouvelle collection de l’IRMC, Socio-anthropologie des mondes méditerranéens, ainsi que Anne-Marie Planel, directrice adjointe et responsable des publications de l’institut. Je veux exprimer ma gratitude envers toutes celles et ceux qui ont contribué à ce programme et ont enrichi la réflexion collective, les contributeurs de cet ouvrage, les membres du comité de lecture pour leurs avis éclairants, en particulier Mme Élisabeth Picard.

Som maire
Odile Moreau Circulation des hommes, circulation des idées ou « comment se réformer pour réformer ? ». Introduction

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I. Temporalité des réformes : quels rythmes de circulation des modèles
André Raymond La réforme dans le monde ottoman au XIXe siècle : Istanbul, Le Caire, Tunis : influences croisées Orhan Kolo lu La réforme de l’État alla Turca Odile Moreau Une guerre « sur les marges ». La Tunisie et la guerre de Crimée par delà l’oubli Khaled Ben-Srhir Stratégies économiques et réformes libérales dans le Maroc précolonial Leïla Temime Blili Réformes politiques et vie privée à la cour de Tunis au XIXe siècle (1830-1881) Benoît Gaumer Les tentatives de réforme de l’assistance et de la santé publiques en Tunisie (1881-1956) Abderrahmane El-Moudden Résistance anticoloniale et émergence d’une structure politique étatique moderne : Bin ‘Abd al-Karim et Mustafa Kemal

27 37 53 77 91 117 139

II. Médiateurs et instruments de la réforme
Julia Clancy-Smith Passages : Khayr al-Din al-Tunisi et une communauté méditerranéenne de pensée (1800-1890) 161 Bettina Dennerlein Entre « restauration » et « réorganisation ». L’appropriation savante de la réforme chez Ahmad b. Khâlid an-Nâsirî (m. 1897) 197 Khémaïs Arfaoui Les modernistes tunisiens et la justice (1881-1909). Quels projets de réforme ? 211

Réforme de l’État et réformismes au Maghreb (XIXe - XXe siècles) Ouanassa Siari-Tengour Pratiques culturelles, transferts de savoirs et réseaux : l’apport des saint-simoniens en Algérie Alain Messaoudi Les arabisants français et la « réforme » en Afrique du Nord. Autour de Louis Machuel (1848-1922) et de ses contemporains Habib Belaïd La diffusion des associations à but culturel en Tunisie (1888-1951)

223 235 261

III. Intériorisation ou résistance à de nouvelles normes culturelles
James McDougall État, société et culture chez les intellectuels de l’islâh maghrébin (Algérie et Tunisie, 1890-1940) ou la Réforme comme apprentissage de “l’arriération” Haoua Ameur-Zaïmèche La société algérienne et la question scolaire : Mohammed El-Aziz Kessous (1903-1965), produit et initiateur de réformes Thierry Zarcone Confrérisme, maraboutisme et culte des saints face au réformisme. Le cas de la Turquie d’Atatürk et de la Tunisie de Bourguiba Mohammed El-Aziz Ben Achour La crise de ramadan 1379 H. (février 1960) en Tunisie ou les risques et périls de la diffusion autoritaire de la réforme Omar Carlier Corps du pouvoir et habits de l’État. La construction vestimentaire du leadership dans le Maghreb contemporain

281 307 323 337 345

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Circulation des hommes, circulation des idées ou « comment se réformer pour réformer ? »
Introduction
Odile MOREAU Deux objectifs de départ ont caractérisé ce livre qui revisite les notions plurielles de « réforme » et de « réformisme » dans l’espace méditerranéen des XIXe et XXe siècles : le croisement des approches historiographiques (ottomanisme et formation des États-nations dans le monde arabe) ; et une réflexion sur les mécanismes d’emboîtement des aires culturelles et des représentations qui les animent au Maghreb, par comparaison avec la Turquie et le Moyen-Orient. Cette recherche à plusieurs voix s’est articulée autour d’interrogations communes relatives aux temporalités des mutations institutionnelles et de l’élaboration de cadres nouveaux, aux instruments et aux médiateurs des réformes selon les pays concernés, ainsi qu’aux enjeux de l’« intériorisation » de nouvelles normes culturelles. La réforme de l’État et les modalités de son expérimentation au Maghreb sont ici réinterrogées selon une double approche : un changement d’échelle d’observation – le passage d’une échelle méso-spatiale (le Maghreb) à l’échelle macro-spatiale (l’ensemble méditerranéen, oriental et occidental) qui introduit une dimension comparée, d’ordre géographique et culturel ; et une analyse micro-sociale des acteurs de ces réformes, qui privilégie le projet réformiste quel qu’en soit le résultat.

Réformes plurielles ou réformisme 1 ?
Si l’usage, au singulier, du terme de « réforme » renvoie à l’idée d’un modèle unique à vocation universelle, celui de « réformes » utilisé au pluriel s’entend comme un ensemble de dispositifs relevant des dirigeants, pour servir des objectifs de rationalisation et de « performance » de la gestion publique, en particulier dans le monde musulman, par opposition à la fitna (dissidence ou révolution). Dans le processus réformateur, il s’agit donc moins de remettre une légitimité en question que de savoir comment la gérer. L’usage du terme « réformisme » renvoie, quant à lui, à l’émergence d’un débat issu d’interactions entre divers acteurs. Cependant, parce que ce qui est visible est présenté
1. Pour une distinction entre réformateur et réformiste, cf. A. Roussillon, Réforme sociale et identité. Essai sur l’émergence de l’intellectuel et du champ politique en Égypte, Casablanca, Le Fennec, 1998, 30 sq.

Circulation des hommes, circulation des idées ou « comment se réformer pour réformer ? »

comme le fait du Prince, les observateurs trouvent une difficulté à faire ressurgir les vecteurs et les cheminements de la réforme. Le regard que certaines études portent, aujourd’hui encore, sur le XIXe siècle pose problème dans la mesure où elles envisagent la période dite « des réformes » dans une logique inéluctable de déclin qui expliquerait a posteriori la mise en dépendance coloniale. Certes, le contexte de l’émergence des Tanzîmât était déjà celui d’un rapport de force favorable à l’Europe chrétienne qui se traduisit par des défaites successives infligées à l’Empire ottoman, depuis le traité de Küçük Kaynardja en 1774. Ces réformes avaient provoqué une remise en cause de l’organisation traditionnelle de l’État central et de ses provinces ; et, sous peine de perdre l’Empire, il fallait le réformer. Cependant, l’historiographie coloniale a véhiculé une image selon laquelle les sociétés maghrébines, en particulier, auraient été transformées de l’extérieur, sans dynamique réformatrice interne, postulat qui a généré un fort scepticisme chez les historiens du Maghreb contemporain, d’où le constat d’échec qui domine souvent les recherches. Or nous pouvons aussi considérer les réformes du XIXe siècle – notamment les Tanzîmât – comme l’aboutissement de transformations institutionnelles qui ont marqué, de l’intérieur, les différents pays méditerranéens depuis la Révolution française et les dernières décennies du XVIIIe siècle. Il convenait tout d’abord d’inscrire le mouvement de réforme dans son rapport à l’espace, celui de l’aire méditerranéenne perçue comme un cadre culturel commun. Nous sommes donc partis de l’idée que les formations étatiques maghrébines s’inséraient dans l’évolution d’un ensemble plus vaste que ce qui serait aujourd’hui le cadre national, et que la diffusion de la réforme, au XIXe siècle comme dans la première moitié du XXe siècle, s’appréhende dans le jeu triangulaire des ensembles que sont le Maghreb, l’Empire ottoman et l’Europe. Constatant que la recherche au Maghreb et sur le Maghreb avait le plus souvent traité à part la dimension ottomane, il nous a paru nécessaire de sortir de ce cloisonnement pour prendre en compte les interactions propres aux différents pays du pourtour méditerranéen. Cette dimension comparée est d’autant plus importante qu’elle permet de réfléchir sur les formes spécifiques de pression internationale exercée sur le devenir des États, au cours de cette période. Aussi avons-nous tenté de reconstituer la trame des liens transversaux tissés entre les deux rives du bassin méditerranéen. La concomitance des réformes a produit, en effet, une intensification des échanges de biens, de personnes et d’idées s’opérant d’une rive à l’autre. De ce fait, les pays du Maghreb qui s’inscrivaient à l’entrecroisement d’une circulation triangulaire des ensembles que sont le Maghreb, l’Empire ottoman et l’Europe, ont acquis un statut de terrain d’expérimentation dans de nombreux domaines tels que l’architecture, l’urbanisme, la médecine, l’agronomie, le droit 2, etc. Des pôles urbains
2. Cf. la thèse d’Ali Noureddine, La justice française sous le protectorat : l’exemple du tribunal de première instance de Sousse, 1888-1939, thèse d’État en histoire contemporaine, Université de Tunis I, 1998, 3 vol.

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Introduction

comme Istanbul, Le Caire ou Tunis servirent de lieu d’initiative, de relais ou de transit : à Istanbul, on suivait avec intérêt ce qui se passait au Caire ; ces deux capitales étaient observées depuis Tunis, Alger ou Rabat, et des liens étaient entretenus avec elles. Dans le domaine militaire par exemple, la réforme initiée au Maroc se fit en relation avec les réformes tunisienne, égyptienne et ottomane. Toutefois, par delà le contenu stricto sensu des réformes et des buts qu’elles s’assignent, elles sont aussi génératrices d’effets inattendus d’une lecture parfois difficile pour les historiens. Notre approche à dominante historienne a voulu opérer un décloisonnement des espaces de recherche disciplinaires, notamment pour analyser l’historicité des trajectoires étatiques. L’appel à l’histoire se fait ici en référence à la notion d’« histoire, science sociale » 3 prônée par Les Annales depuis deux décennies, où les problématiques et les méthodes des sciences sociales, dans leur ensemble, sont investies dans des objets historiques. Une « lecture tocquevillienne » 4 permet de réfléchir autrement sur les continuités et les discontinuités, de voir comment se tissent et se défont les transformations sociales et culturelles. Dans cette perspective, le concept diachronique de « trajectoire » élaboré par Perry Anderson en 1978 5 trouve ici son application. Comment État et société s’articulent-ils concrètement dans les processus de réforme ? La reformulation de l’État est indissociable du changement social et de la transformation des représentations culturelles : dans les institutions, classes politiques et idéologiques bien sûr, mais aussi chez les acteurs économiques, au sein des structures familiales, religieuses et plus largement communautaires. Elle passe notamment par l’analyse des rapports entre espaces publics et privés dans lesquels s’inscrit l’individuation des pratiques sociales, en dépit de ses limites. Nous avons fait l’hypothèse que le phénomène d’individuation inscrit dans la charte de Gülhâne, qui garantit les droits individuel, promulguée en 1839 dans l’Empire ottoman serait bien l’aboutissement d’un mouvement ébauché depuis deux ou trois générations. Les acteurs des réformes font, dans ce livre, l’objet d’une attention particulière, tant au niveau de leur conception que de leur mise en œuvre. En effet, nous n’avons pas seulement cherché à préciser quel avait été le rôle joué par le pouvoir central ou par les différents corps d’État dans l’élaboration des processus réformateurs. Des réformes ont pu aussi venir d’en bas, reprenant des souhaits de changement exprimés par d’autres groupes sociaux. Au XIX e siècle cependant, la réforme institutionnelle a été mise en œuvre de manière autoritaire, parallèlement à un processus centralisateur. Le discours dominant prônait l’idée que seul l’État pouvait apporter le progrès social et le
3. « Histoire et sciences sociales : un tournant critique », Les Annales, novembre-décembre 1989, n° 6. 4. J.-F. Bayart, « Les trajectoires de la république en Iran et en Turquie : un essai de lecture tocquevillienne », in G. Salamé (dir.), Démocraties sans démocrates, Paris, Karthala, 1994, 373-395. 5. P. Anderson, L’État absolutiste. Ses origines et ses voies, Paris, La découverte, 1978.

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Circulation des hommes, circulation des idées ou « comment se réformer pour réformer ? »

développement économique. Pourtant, il y avait bien une pluralité d’intentionnalités (parfois en décalage avec les discours novateurs), différents niveaux d’intervention et divers impacts. Pour approcher de manière plus fine ces aspirations et ces projets, nous avons tenté de croiser les discours et les pratiques. Revisiter des trajectoires d’hommes d’État, de dirigeants de partis ou encore de simples individualités nous a permis, d’une part de dégager des représentations et les niveaux d’interaction, d’autre part de nous interroger sur la catégorisation binaire entre homme politique et intellectuel. Parmi les modes de légitimation des réformes, le registre religieux est incontournable, avec des variations, des Tanzîmât aux « révolutions nationales ». Mais le discours sur les réformes est aussi un moyen utilisé par les acteurs à des fins de justification. L’État étant en mutation, de nombreux acteurs adaptent leurs discours en conséquence. Les élites notamment se disent portées par le sens du devoir, animées d’une mission. Cela renvoie à la question de la définition du réformiste. Un réformiste est-il qualifié en tant que tel par son seul projet politique ou par sa double culture ? Et comment nomme-t-on les opposants aux réformes, qui portent aussi en eux une volonté de changement ? La question du statut de la contestation, ou de celui de la « démocratisation », se pose donc également. Par exemple, l’échec du saint-simonisme dans le contexte colonial algérien relève de ce registre d’explication. C’est également la raison pour laquelle les effets des réformes sur la longue durée devaient être sous-estimés, disqualifiés par les mouvements nationalistes, posant la clôture et l’échec d’un processus perçu comme exogène. Cependant, l’État étant le vecteur des réformes, sa configuration détermine sa capacité à réformer, comme à se réformer. Nous nous sommes interrogés sur la manière dont les réformes sortent victorieuses de ce mouvement cyclique. Quelles sont les pressions, les contraintes qui pèsent sur le pouvoir politique ? Autre dimension de l’État, en rapport avec sa forme de gouvernement, sa capacité extractive de ressources nouvelles est au cœur du processus de réforme. Parmi les obstacles que rencontre l’État pour impulser un mouvement réformateur, figure, précisément au XIXe siècle, l’absence de moyens financiers. D’où la nécessité de recouvrer un impôt de manière directe et régulière. Financer la réforme suppose donc une profonde modification de la fiscalité qui, à la fois, induit un changement des mentalités (passage du tribut collectif à l’impôt individuel), et pose en des termes radicalement nouveaux la question de la souveraineté politique et des allégeances. Si l’État est bien acteur et objet de la réforme, il doit donc se réformer… pour réformer. Or une désynchronisation entre la réforme de l’État et les processus globaux des réformes peut le mettre en péril. Aussi la réception des réformes est-elle un point crucial qui exprime les difficultés d’articulation entre État et société. En particulier, la manière dont les élites – notamment les élites d’État – s’approprient ces nouvelles idées, conditionne leur réception par l’ensemble de la société.

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Introduction

Temporalités desréformes : quels rythmes de circulation des modèles ?
La première partie de l’ouvrage présente les mutations institutionnelles relatives à la construction de l’État. Elle s’attache à analyser la matérialité de la réforme quand elle se cristallise ou échoue, en termes d’institutionnalisation et d’élaboration d’un cadre juridique nouveau, quand bien même ce projet n’aurait pas abouti. La confrontation de modèles institutionnels, sur la longue durée, révèle le caractère le plus souvent inaccompli et diffus des réformes. Mais nous avons pris le parti d’observer d’abord une dynamique, tout en nous abstenant de porter des jugements a posteriori, en termes d’échec ou de réussite. De ce fait, une attention particulière a été portée à la circulation de ces modèles, selon des temporalités propres à chaque pays, et, dans chacun des pays, selon des logiques et des situations plurielles. Plutôt qu’un débat sur le caractère « exogène » ou « endogène » des transferts institutionnels, techniques et culturels, il s’agit bien de considérer voyages et missions diplomatiques, pèlerinages ou guerres, comme autant de mouvements porteurs de confrontation et de transformation à l’échelle régionale. Approcher la question en terme de « circulation » n’exclut pas d’être dans un lieu donné à partir duquel on capte les phénomènes. Cette double posture permet d’étudier la façon dont ont été ou non prises en compte des normes collectives locales, des liens sociaux spécifiques, des discours – plus ou moins inventifs et réactifs sur la finalité et le sens à donner aux réformes, toujours dans la perspective d’une analyse en termes d’appropriation. Des études de cas portant sur d’autres domaines d’invervention que l’armée, le commerce avec l’Europe au Maroc, les usages de la cour de Tunis au milieu du XIX e siècle mis en relation avec la reformulation de la souveraineté beylicale, plus tard la santé en Tunisie sous le protectorat français sont autant de révélateurs de transformations juridiques échelonnées sur un demi siècle, et d’une lente mutation des pratiques sociales. Les réformes dans le monde musulman méditerranéen au XIXe siècle ont un caractère polycentriste dans lequel l’Égypte et l’Empire ottoman ont joué des rôles importants, non seulement dans leurs évolutions propres, mais aussi vis-à-vis de la Tunisie. Des influences réciproques se sont donc exercées. D’entrée, l’étude de la nature des relations qui existaient entre Istanbul, Le Caire et Tunis permet à André Raymond d’esquisser une « histoire croisée des réformes » 6. Cependant, l’échelle de la longue durée est souvent nécessaire pour procéder à l’analyse de l’évolution de référents. Pour ce faire, l’évolution de l’État ottoman et de ses référents idéologiques est analysé par Orhan Kolo lu dans la longue durée en interrogeant les représentations de l’État ottoman, ainsi que les interactions entre les masses, les élites et l’État. Comment le concept d’« Âge d’or » de l’Empire ottoman, celui de l’« État
6. Cf. André Raymond, La réforme dans le monde ottoman au XIXe siècle : Istanbul, Le Caire, Tunis : influences croisées, 27-35.

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Circulation des hommes, circulation des idées ou « comment se réformer pour réformer ? »

éternel » [Devlet-i ebed müddet], fut-il abandonné lors des Tanzîmât, pour faire place, non plus à un regard tourné vers le passé, mais à un regard tourné vers l’avenir ? Le processus de laïcisation de l’appareil de l’État ottoman est en effet initié dès le XIXe siècle 7. Une réflexion sur la synchronie de certaines réformes dans l’Empire ottoman et en Tunisie est fructueuse pour découvrir le contexte et les conditions de l’élaboration de ces réformes. Deux vagues de réformes se réalisent au XIXe siècle, dans les années 1830, puis à partir de la fin des années 1850. Le débat sur l’application des Tanzîmât en Tunisie qui fut ouvert par la promulgation de la charte de Gülhâne (1839) portait moins sur la possibilité de l’adapter à Tunis que sur les conséquences que cette application pourrait avoir sur son statut international. En effet, une des principales nouveautés du firman – la formation d’une armée régulière – avait déjà été mise en place par Ahmâd bey (1837-1855). Il introduisit des réformes militaires, civiles et du système politique dans un souci d’affirmer et de renforcer l’autonomie de fait de la Tunisie. Des conditions favorables à la réforme apparurent dans les années 1855-1856 avec l’émergence d’une élite de hauts dignitaires « modernistes » formée grâce à l’école militaire du Bardo, pépinière d’officiers et de fonctionnaires, ainsi qu’à l’amélioration de l’enseignement à la Zaytûna (Qabâdu, Ben Diyâf, les généraux Rustom, Hussayn ou Khayr ad-Dîn). L’impulsion réformatrice venait de l’intérieur, grâce à ces acteurs qui occupèrent des postes de responsabilités et animèrent pendant quelques années les institutions nouvelles comme la commission de la réforme, le conseil municipal de Tunis, les ministères réorganisés, les conseils suprêmes, les tribunaux. Le Pacte fondamental, proclamé en 1857, était animé par le même esprit que celui du Hatt-î Hümayûn (1856), garantissant la sécurité de la vie et des biens, l’égalité devant l’impôt, la loi, la liberté religieuse, la limitation du service militaire. La même année, des tribunaux criminels et commerciaux étaient créés. À titre d’exemple, l’avènement de municipalités, à Istanbul en 1857 et à Tunis en 1858, ne saurait également être sans lien. La revendication constitutionnelle est satisfaite d’abord à Tunis, pour la première fois dans le monde musulman, en 1861, précédant la constitution ottomane de 1876, suspendue en 1878. Parmi ces tensions et ces crises, les guerres tiennent une place particulière, car elles sont souvent des vecteurs de changement et de remise en question. La guerre de Crimée (1853-1856) fut une guerre d’un type nouveau par son ampleur et par les nouveaux moyens techniques qu’elle mettait à contribution. En outre, les forces alliées réunissaient l’Angleterre, la France, l’Empire ottoman et ses propres alliés tunisiens et égyptiens. La collaboration entre forces armées « réformées ou réorganisées » (nizamie), ottomanes et tunisiennes est un analyseur de la relation triangulaire qui exista à cette époque entre l’Empire ottoman, la France et la Tunisie. Nous verrons comment la
7. Orhan Kolo lu, La réforme de l’État alla Turca, 37-52.

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Introduction

participation de la régence de Tunis à la guerre de Crimée aux côtés des Ottomans, et dans le camp des Alliés contre la Russie, la ruina et sonna le glas de l’armée tunisienne dite « régulière » 8 (O. Moreau). Au Maroc, des pressions extérieures et notamment diplomatiques exigeaient du Sultan des réformes – dont les multiples projets présentés par John Drummond Hay. Alors que le Maroc connaissait au XIXe siècle un certain « retard » par rapport à l’Occident, les Européens pensaient qu’il était rattrapable grâce au développement des relations commerciales avec l’Europe qui aurait généré un essor économique. Autrement dit, peut-on considérer l’économie comme un vecteur des réformes du XIXe siècle (Kh. Ben Shrir) 9 ? Or, l’ambivalence des Puissances étrangères qui soutenaient les réformes tout en s’y opposant en firent une sorte de cheval de Troie. Leur volonté de pénétration se concrétisait de différentes manières. À cet égard, l’ouverture du Maroc vers les marchés extérieurs en 1856 joua un rôle important. Leurs programmes de réformes cherchaient à « démusulmaniser » le Makhzen et à l’éloigner de sa population. Ce résultat, pratiquement atteint en 1905, fut retardé à cause des rivalités européennes jusqu’en 1912. Le sultan était à la fois confronté à des exigences de l’étranger et à des réticences de l’intérieur. À cet égard, l’influence des normes et valeurs européennes a également joué un rôle important dans la transformation de la cour beylicale de Tunis. Mais la séparation des espaces publics et privés révèle aussi l’idée que se faisait un bey des attributs de sa souveraineté. Nous voyons comment la modernité recherchée par la réforme institutionnelle passe par des pratiques individuelles liées à la vie quotidienne des princes. Mais les transformations du cadre de vie d’un palais étudiées par Leila Blili 10, comme la réception des usages de cour introduits par M’hammad bey (en opposition à son prédécesseur), permettent surtout de mesurer les effets de cette modernité sur l’élite politique. Les réformes relatives à l’assistance et à la santé publique en Tunisie, ainsi que leurs acteurs, ont été replacés dans le temps long, sur les soixante-quinze ans du protectorat (1881-1956), dans le contexte intellectuel des débats qui agitaient aussi bien la Tunisie et la France que les autres pays méditerranéens. La contribution de Benoît Gaumer fait la démonstration des hiatus politiques d’une réforme et restitue des moments des processus de transformation de la culture, voire de la culture politique 11. Enfin, au début des années 1920, la proclamation d’une République laïque turque avec séparation de l’État et de la religion – là où avait régné un sultanat islamique pendant plusieurs siècles – constitue un événement majeur pour l’ensemble du monde musulman méditerranéen. Or, deux expériences de
8. Odile Moreau, Une guerre « sur les marges ». La Tunisie et la guerre de Crimée par delà l’oubli, 53-76. 9. Khaled Ben Srhir, Stratégies économiques et réformes libérales dans le Maroc précolonial, 77-89. 10. Leïla Blili, Réformes politiques et vie privée à la cour de Tunis au XIXe siècle (1830-1881), 91-115. 11. Benoît Gaumer, Les tentatives de réforme de l’assistance et de la santé publiques en Tunisie (18811956), 117-138.

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Circulation des hommes, circulation des idées ou « comment se réformer pour réformer ? »

résistance anti-coloniale et de construction d’un État national furent conduites simultanément aux deux extrémités de la Méditerranée, par deux chefs charismatiques qui ont mis en œuvre une véritable guerre de résistance populaire. L’une concluante fut celle de Mustafa Kemal Atatürk en Turquie et l’autre, celle dirigée par Muhammad Ben ‘Abd al-Karim Khattabi, plus connu sous le nom d’Abdelkrim. Ces deux mouvements s’offrent à la comparaison, faite par Abderrahmane El-Moudden qui insiste notamment les échos, les résonances de chacun d’eux dans la société de l’autre, à un moment où leurs chefs respectifs devenaient des figures emblématiques pour les sociétés méditerranéennes 12.

Instruments et médiateurs de la réforme
La deuxième partie du livre ouvre la discussion sur les modalités de construction des savoirs, de leur diffusion et de leur politisation qui provoque des débats entre réformistes, en particulier à propos de la place de la langue, de son statut et de ses usages dans la presse naissante (décalages, emprunts, mixité linguistique). Les langues en usage, et pas seulement les langues étrangères, sont au cœur du processus des réformes et ce sont souvent elles qui font la différence entre les nouveaux établissements d’enseignement et les institutions traditionnelles. La langue est le premier moyen de passage culturel, mais aussi le lieu où se cristallisent les identités. Les auteurs s’interrogent ici sur les dimensions intellectuelle et spirituelle des réformes, à savoir la trame des idéaux qui portent la réforme de l’État, ainsi que les aspects spécifiquement culturels de la modernité. Si l’itinéraire d’une forte personnalité, celle de Khayr ad-Dîn, permet d’expliquer en particulier l’institutionnalisation précoce de ces savoirs, des réformistes musulmans – Naciri au Maroc, as-Sanûssî, Bouchoucha, Thaâlbi et Guellaty en Tunisie –, ou encore des catégories médiatrices – les saint-simoniens ou le corps des arabisants en Algérie – sont également étudiés. D’autres approches sur les interactions entre groupes sociaux et réseaux culturels, par exemple l’associationnisme en Tunisie, permettent d’appréhender l’élargissement des élites culturelles, leur structuration, voire leur professionnalisation. D’une part, les mécanismes d’intégration par cooptation, ou de marginalisation par exclusion, de ces élites – souvent issues des nouvelles « classes moyennes » qui apparaissent dans la deuxième moitié du XIXe siècle – sont révélateurs des reconfigurations sociales provoquées par un processus continu de réformes. D’autre part, la mobilisation idéologique autour des réformes suppose l’action pédagogique de « ceux qui font faire et disent comment faire ». Le souci d’efficacité propre au discours réformateur nécessite de s’interroger sur la diffusion et le déplacement des valeurs de sens.
12. Abderrahmane El-Moudden, Résistance anticoloniale et émergence d'une structure politique étatique moderne : Bin ‘Abd al-Karim et Mustafa Kemal. 139-157.

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Introduction

La vie et l’œuvre de Khayr ad-Dîn, que Julia Clancy-Smith présente comme la métaphore d’une « communauté méditerranéenne de pensée » 13, transcendant des frontières de divers ordres, entre État, culture et détenteurs de savoirs, est présentée sous la forme d’une biographie duale aussi bien dédiée à l’individu qu’à son milieu et aux espaces et lieux entre lesquels il a été amené à circuler (Empire ottoman, Tunisie, Europe). Ce parcours d’exception d’un des derniers mamelouks est replacé dans l’espace méditerranéen. Il restitue la dimension intellectuelle de Khayr ad-Dîn, alors qu’elle a été négligée par l’historiographie qui mettait plutôt en exergue sa dimension d’homme d’État réformateur et tunisien. Il permet aussi d’expliquer pourquoi Khayr ad-Dîn, en particulier, porta une extrême attention à l’organisation et à la transmission du savoir en Tunisie où il vécut plus d’une quarantaine d’années, et qui se concrétisa avec l’ouverture du collège Sadiqi. Un autre itinéraire, celui d’un fonctionnaire du Makhzen marocain et ‘âlim historien Ahmad b. Nâsirî est analysé par Bettina Dennerlein 14. La vie comme l’œuvre de ce personnage restituent le caractère complexe et multiforme de la réforme au Maroc, avec ses significations et ses logiques propres à un contexte donné. En Tunisie sous le protectorat, l’objet principal des débats qui divisent l’opinion et suscitent une multiplicité de points de vue, est la justice, du moins sa forme la plus appropriée à la société tunisienne, lors même que s’élaborent les projets de réforme de la justice civile tunisienne après la création de deux tribunaux français, l’un à Tunis (1883) et l’autre à Sousse (1885). Dans cette étude de cas, Khémaïs Arfaoui 15 compare deux points de vue d’intellectuels : d’un côté, Mohammad as-Sanûsi et Ali Bouchoucha sont les partisans d’un emprunt au modèle judiciaire français ; de l’autre, Abdelaziz Thaâlbi et Hasan Gellaty militent pour une sécularisation de la justice. Mais ils se heurtent à la génération précédente qui est inflexible en ce qui concerne le code du statut personnel. Cette analyse permet d’appréhender la manière dont sont perçus les lois et les codes « nouveaux » et de déterminer comment ces idées modernes se transcrivent dans la réalité juridique des administrés et justiciables. En Algérie, la question de la réforme se pose différemment, dans le cadre contraignant de l’édification d’un système colonial. Dès l’origine, un groupe de militants intellectuels saint-simoniens, eux-mêmes réformateurs et réformistes, eurent une influence indirecte par leur contribution à l’élaboration des savoirs (dont leur participation à l’entreprise d’exploration scientifique de l’Algérie et de la Tunisie). Toutefois, il existe un décalage entre la vision utopique des saintsimoniens et leur action concrète, car ils considèrent les Algériens comme un champ d’expérimentation de leurs propres idées, sans porter un véritable intérêt à la société dans laquelle ils vivent. Malgré ce décalage, ils réussirent à fonder
13. Julia Clancy-Smith, Passages : Khayr ad-Din al-Tunisi et une communauté méditerranéenne de pensée (1800-1890), 161-196. 14. Bettina Dennerlein, Entre « restauration » et « réorganisation ». L’appropriation savante de la réforme chez Ahmad b. Khâlid an-Nâsirî (m. 1897), 197-215. 15. Khémaïs Arfaoui, Les modernistes tunisiens et la justice (1881-1909). Quels projets de réforme ?, 211-222.

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Circulation des hommes, circulation des idées ou « comment se réformer pour réformer ? »

des institutions d’enseignement, des sociétés savantes, des revues et des bibliothèques. La contribution de Ouarda Siari-Tengour met en évidence les modalités de l’organisation de ces institutions culturelles, à l’origine de la production et de la reproduction des savoirs sur l’Algérie 16. Les arabisants français au Maghreb, de par leur formation ou leur institutionnalisation en corps, auraient-ils été, quant à eux, des ferments de « régénération », des agents de conservation ou des promoteurs du réformisme musulman ? De par leurs travaux linguistiques, ethnographiques ou scientifiques, ils ont bien été des partenaires de la mise en place de nouveaux cadres intellectuels et juridiques : interprètes et traducteurs sont des passeurs, des médiateurs entre deux langues et entre deux mondes, en mesure de s’approprier le double système scolaire des madrasas et de l’enseignement public français. Alain Messaoudi reconstitue les parcours de ces médiateurs – notamment celui de Louis Machuel en Algérie où il est né d’un père instituteur, puis en Tunisie comme directeur de l’Instruction publique à partir de 1883. Il démontre comment cette démarche biographique permet d’accéder à l’intelligibilité des procès d’invention de réformes auxquels les arabisants ont participé sous des formes diverses, mais aussi d’évaluer l’ambiguïté de leur rôle, lors même qu’ils étaient placés à l’articulation de l’État français et la société musulmane 17. Grâce à l’enseignement, naissent et se transforment peu à peu les idées et les discours proposés sur la scène publique. En particulier, se diffusent des associations à but culturel sous le protectorat en Tunisie. À travers les enjeux de l’action codificatrice des instances du protectorat, c’est la circulation de modèles associatifs et la pratique de l’associationnisme qui est évaluée par Habib Belaïd, à l’aune de la prise de conscience civique et de la défense d’intérêts collectifs 18. Sont ainsi analysés les rapports souvent complexes que les associations ont entretenus avec le politique. Contraintes de se plier aux réglementations françaises en la matière, les associations, en particulier tunisiennes, et bien qu’à but culturel, devaient s’initier à des formes modernes de gestion de la cité. Aussi l’enjeu de la visibilité donnée aux réformes apparaîtil primordial, dans le but de les faire accepter.

Le degré d’intériorisation ou de résistance de nouvelles normes et valeurs culturelles
Au-delà des usages du contrôle, de la contrainte ou de la violence que provoquent les transferts de modèles, les réformes du XIX e siècle et de la première moitié du XXe siècles doivent-elles interprétées comme des formes apolitiques ou comme des « précurseurs » du passage au politique ? Ne
16. Ouarda Tengour, Pratiques culturelles, transferts de savoirs et réseaux : l’apport des saint-simoniens en Algérie, 223-233. 17. Alain Messaoudi, Les arabisants français et la « réforme » en Afrique du Nord. Autour de Louis Machuel (1848-1922) et de ses contemporains, 235-259. 18. Habib Belaïd, La diffusion des associations à but culturel en Tunisie (1888-1951), 261-277.

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Introduction

convient-il pas de les analyser comme une revendication politique et culturelle interne, supposant déjà un repositionnement culturel des sociétés concernées ? Si les contemporains des réformes s’accordent sur la nécessaire corrélation entre action, savoirs et réinvention d’une identité, les désaccords sont manifestes sur les réponses à proposer. Des identités collectives entrent en compétition sous la forme de débats entre réformistes laïcistes et divers réformistes religieux faisant transparaître une pluralité de positionnements. Cette posture analytique devrait permettre de dépasser l’enfermement du débat réformiste sur une aire culturelle donnée, afin de ne pas accepter l’idée d’une exceptionnalité du monde arabe et musulman, sans pour autant accepter la posture inverse qui banaliserait des stratégies et des pratiques, hors du temps et des lieux. À travers le récit que tiennent les islahistes algériens sur eux-mêmes et sur leur société dominée (la culture populaire et de l’islam vécu au quotidien), James McDougall cherche à comprendre le jeu du pouvoir symbolique dans lequel ils ont été impliqués 19. Le réformisme produit-il de « l’arriération » parce que ce qu’il représente est plutôt une internalisation réussie du regard de l’Autre, reformulé en ses propres termes et projeté sur sa propre société et culture, qu’une reconquête de soi ? La réforme a aussi une dimension psychologique en entretenant un rapport fort à la possibilité de transgression qu’elle peut parfois concrétiser. Des éléments de réflexion sur le système éducatif et le traitement des Algériens par la puissance coloniale sont apportés par le parcours biographique de Mohammed el-Aziz Kessous qui retrace les modalités du passage d’un enseignement arabe et religieux à une scolarité française et laïque. S’il apparaît que les réformes scolaires en Algérie ont effectivement constitué un moyen d’ascension sociale pour cette famille originaire de Collo, l’étude de Haoua Ameur-Zaïmeche met aussi en exergue les contradictions d’une réforme qui se veut « modernisatrice » 20. L’opinion publique a émergé au Maghreb au début du XX e siècle, par l’intermédiaire des nouvelles professions qui la portent : interprètes judiciaires, instituteurs, avocats, notaires, typographes, journalistes. Or ces nouvelles catégories sociales véhiculent, elles aussi, une idée de l’État et cherchent à la mettre en pratique. L’exemple des Kessous en Algérie, et d’autres, est caractéristique de ces nouvelles élites produites par et se nourrissant de la réforme. Le processus d’individuation transparaît à travers les parcours de ce type de réformistes. Toutefois, comment se construisent-ils collectivement, si ce n’est à travers la presse d’opinion ? Par cet intermédiaire, un individu peut appartenir à plusieurs configurations socio-culturelles ayant apparemment peu d’interaction entre elles.

19. James McDougall, État, société et culture chez les intellectuels de l’islâh maghrébin (Algérie et Tunisie, 1890-1940) ou la Réforme comme apprentissage de “l’arriération”, 281-306. 20. Haoua Ameur-Zaïmèche, La société algérienne et la question scolaire. Mohammed El-Aziz Kessous (1903-1965), produit et initiateur de réformes, 307-321.

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Circulation des hommes, circulation des idées ou « comment se réformer pour réformer ? »

Face à cette forme de modernité représentée par l’individuation, mais perçue comme autant d’éléments d’extranéité venus agresser la « communauté des Croyants », le maraboutisme au Maghreb a non seulement joué un rôle de structuration du spirituel, mais il a aussi joué un rôle social fondamental dans la restructuration de l’identité des groupes existants. Il était, depuis le XVIe siècle, l’une des composantes principales de pouvoir au Maghreb (Rahmaniya en Algérie, Sanusiya en Libye, Tidjaniya et Kettania au Maroc, etc.). Partant, la réforme de l’État et les tentatives de modification de l’équilibre des pouvoirs ont entraîné une série de mesures politiques à l’encontre des sociabilités confrériques musulmanes. Analysant des mesures prises à plus de trente ans d’intervalle par deux États, Thierry Zarcone 21 montre quels peuvent être les points où la comparaison entre les deux réformismes turc et tunisien vis-à-vis du confrérisme, du maraboutisme et du culte des saints peut être pertinente : Mustafa Kemal Atatürk, en Turquie, en 1925, et Habib Bourguiba, en Tunisie, en 1957, les ont en effet interdit. Néanmoins, le recours au religieux demeure le mode d’expression privilégié du discours de la réforme en pays musulman. Une illustration en est donnée par Mohammed el-Aziz Ben Achour 22. En Tunisie, l’intervention du président Bourguiba, quelques semaines avant le début du ramadan 1960, présente sa réforme comme une lecture nouvelle et canonique fondée sur des obligations coraniques en matière de jeûne du ramadan. Ce discours fut à l’origine d’une crise entre le pouvoir politique et les autorités religieuses, point culminant d’une compétition entre deux légitimités : celle de la nouvelle République et celle de l’establishment religieux. Cette crise de ramadan 1960 en Tunisie pose, de façon plus générale, la question des risques de diffusion autoritaire de la réforme. En conclusion de la troisième partie de ce livre, la question de la transformation du pouvoir politique lui même, après les indépendances maghrébines, est étudiée selon une approche originale, celle de sa mise en scène à travers le prisme de l’habit et de la gestuelle accordée au corps vêtu. Comment les trois premiers leaders politiques et chefs d’État ont-ils façonné leur représentation vestimentaire de façon à la rendre signifiante des changements politiques et sociaux, notamment ceux qui ont trait aux « genres », dans leur expression et leur relation ? Omar Carlier, par une démarche d’anthropologie politique, montre combien les « manières d’être », l’enjeu des symboles et des signes vestimentaires propre à la réforme nationale, suscitent déjà les passions 23. L’analyse de ces effets de mode, d’imitation s’inscrit dans une réflexion sur la visibilité dans les espaces publics, et sur les modalités d’énonciation publiques (discours, photographies de presse, essai ou pamphlet).
21. Thierry Zarcone, Confrérisme, maraboutisme et culte des saints face au réformisme. Le cas de la Turquie d’Atatürk et de la Tunisie de Bourguiba, 323-336. 22. Mohammed Aziz Ben Achour, La crise de ramadan 1379 H. (février 1960) en Tunisie ou les risques et périls de la diffusion autoritaire de la réforme, 337-344. 23. Omar Carlier, Corps du pouvoir et habits de l'État. La construction vestimentaire du leadership dans le Maghreb contemporain, 345-368.

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Introduction

Conclusion
Dans la lignée des travaux de Jean-François Bayart, l’analyse de l’État n’est pas exclusive de celle de la société et des rétroactions dont ils sont l’objet. Dans l’enchevêtrement des influences réciproques entre formes d’organisations politiques, s’appréhendent des institutions, des catégories sociales, des agents économiques, des idéologies, et des représentations culturelles. En focalisant l’attention sur les dynamiques internes que la réforme de l’État permet d’entrevoir, nous avons pu situer la part de l’inédit ou encore la complexité des modalités de passage et de réception des modèles empruntés. L’analyse des trajectoires étatiques, dans l’interaction entre dynamiques internes et externes, vue sous l’angle des réformes, permet ainsi de concevoir des procédures, à chaque fois différentes, de « réinvention » de l’État. À partir du XIXe siècle, le processus d’élaboration d’un cadre juridique nouveau marque le passage d’un modèle impérial et/ou colonial, avec une production normative principalement au centre, plus ou moins différenciée dans son contenu, selon les provinces ou les colonies, à un modèle national modernisateur, se réappropriant les instruments et appareils de souveraineté. Dans une trajectoire qui n’est rien moins que linéaire, et qui s’alimente de représentations nouvelles du territoire, de la population, voire de la Nation, l’examen d’indicateurs tels que le droit interne ou le droit international, la vie juridique et judiciaire, permet de comprendre comment la loi est d’abord un prisme dans lequel se reflètent les rapports entre État et société. Les réformes se manifestent par une production de textes et de dispositions nouvelles. Elles sont écrites, codifiées, légiférées. Les nouvelles codifications adaptées de dispositions européennes, les choix opérés, leur mise en œuvre sont autant d’armatures pour la vie juridique, signifiant la socialisation et l’intériorisation de valeurs induisant la modernité. Cependant, ces nouvelles dotations en « droit moderne » débouchent sur une dualité de sources de droit se manifestant dans les systèmes juridiques légaux et coutumiers, ainsi que dans les juridictions et un partage entre secteurs d’opérationnalité (loi islamique/droit positif). Comme notion, « les réformes » permettent de saisir les enjeux réels d’une société, qu’elles mettent à nu tant à l’intérieur du pays concerné – ce qui agite la société –, que dans son rapport à l’extérieur – résistances, emprunts, pressions subies. Elles renvoient à des situations critiques vécues et/ou perçues comme telles par les acteurs (individus, groupes, institutions), mais elles engagent à des changements. Les réformes sont donc des processus plus ou moins longs, offrant l’opportunité d’observer des agents, des structures et des dynamiques. Ceux-ci se révèlent tout autant quand les réformes se conçoivent, quand elles se réalisent ou même quand elles échouent. En somme, les idéaux culturels que nous avons appréhendés à partir de l’exemple du Maghreb, dans leurs dimensions spirituelle et intellectuelle, portent la réforme de l’État tout au long de l’histoire des pays du pourtour méditerranéen. Ils ne peuvent s’expliquer que par la circulation des hommes et 23

Circulation des hommes, circulation des idées ou « comment se réformer pour réformer ? »

des idées, par un brassage d’opinions et de courants venus, non seulement de l’Europe, mais aussi de l’Empire ottoman et du Machreq. Nous n’avons reconstitué que partiellement la trame des courants d’idées qui s’est tissée à partir des différences de réception des unes et des autres, mais nous avons néanmoins tenté de rendre compte des débats qui, à cette époque d’essor de l’idée nationale, traversaient l’ensemble du Maghreb contemporain.

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I

Temporalité des réformes : quels rythmes de circulation des modèles ?

Istanbul, Le Caire, Tunis : influences croisées
André RAYMOND La vision qu’on se fait habituellement du problème de la réforme dans l’Empire ottoman, au XIXe siècle, est assez empiro-centriste. On tend à représenter le mouvement de réforme comme émanant du centre (Istanbul) et se répandant ensuite dans les pays qui furent les principaux protagonistes de l’effort de modernisation à cette époque, l’Égypte de Mehmed ‘Alî (18051848) et la Tunisie des beys réformateurs (Ahmad Bey, M’hammad Bey, Sadoq Bey : de 1837, avènement d’Ahmad Bey à 1864, fin de la première phase des réformes). Istanbul aurait donné le ton au mouvement de réforme, avec la réforme de l’armée (1827) et avec la publication des deux grandes chartes de Gülkhane, présentée le 3 novembre 1839 et du khatt-i Humâyûn de février 1856 (R. Mantran, 1989, 457 ; P. Dumont, 1989, 508). La réforme, fruit d’initiatives prises dans la capitale par le gouvernement impérial, aurait ensuite gagné Tunis où elle se serait épanouie avec les efforts de modernisation militaire et industrielle de Ahmad Bey, puis avec la proclamation de la charte fondamentale de 1857 et avec les réformes subséquentes, culminant avec la constitution de 1861. La réalité des choses est quelque peu différente. La réforme, dans le monde musulman méditerranéen à l’époque ottomane, a eu un caractère polycentriste dans lequel l’Égypte a joué un rôle important, en influençant l’évolution de la Turquie d’une manière négative et positive, et celle de la Tunisie, jusqu’en 1857, après quoi la réforme s’y poursuit d’une manière assez autonome. L’influence de l’Égypte a été très sensible en Tunisie où son exemple a certainement eu un rôle considérable sur le mouvement de réforme qui s’est développé à partir de Ahmad Bey. Des influences croisées se sont donc exercées en particulier sur la Tunisie qui, de ce point de vue, représente un cas exemplaire : dans le mouvement de réforme de ce pays, les éléments que l’on peut attribuer à l’influence d’Istanbul se sont combinés avec les influences venues du Caire. Les faits qu’on évoquera sont parfaitement connus. Il me semble cependant qu’ils doivent être revus sous un éclairage différent qui restitue, en particulier, à l’Égypte, un rôle d’initiatrice plus important qu’on ne l’a souvent reconnu.

La réforme dans le monde ottoman au XIXe siècle

La réforme dans le monde ottoman au XIXe siècle Istanbul. Le Caire, Tunis : influences croisées

Les relations intérieures
C’est en examinant la nature des relations qui existaient entre Istanbul, Le Caire et Tunis, qu’on peut esquisser cette histoire croisée de la réforme. Province de l’Empire ottoman depuis 1517, Le Caire avait eu, jusqu’en 1798, avec la capitale des relations relativement régulières que la nomination d’un pacha, l’expédition par Istanbul de rescrits impériaux, l’acheminement du Trésor annuel, l’envoi du Caire à Istanbul de missions chargées de mémoires (‘ard hâl), en cas de problème local, venaient rythmer avec régularité quelle que fût la nature assez distendue des liens qui subsistaient entre le sultanat et une province relativement autonome. À partir de 1805, avec l’installation au Caire de Mehmed ‘Alî, ces liens se relâchèrent encore que, dans les débuts, le pacha ait eu l’occasion, à plusieurs reprises, de donner un tour concret à ses relations de vassalité de principe avec le sultanat : en 1811, il alla conquérir en son nom le Hedjaz (après avoir refusé en 1807 de combattre les Wahhabis) ; en 1825, il envoya une armée guerroyer en Grèce (ce qui lui valut de perdre sa flotte à Navarin, le 20 octobre 1827). Mais la rupture se produisit avec l’invasion de la Syrie en 1831 : désormais et pour de longues années, Mehmed ‘Alî fut un adversaire de l’empire, jusqu’à ce que, après qu’il eût failli tailler en pièces le sultanat en 1832 et 1839, la crise diplomatique ainsi générée aboutisse à l’attribution, en 1841, du pachalik à vie de l’Égypte (A. Marsot, 1984, 224248). Le pacha du Caire ne fut jamais, au mieux, qu’un vassal indocile ; au pire, il constitua un adversaire quasiment mortel pour le sultanat. Il n’y avait naturellement aucune raison pour que l’Égypte, séparée de fait de l’empire, conformât sa politique à celle qui était suivie à Istanbul. Le souci de marquer son autonomie devait, au contraire, la porter à éluder tout ce qui pouvait apparaître comme une marque de subordination au sultan. À bien des égards, la situation de la Tunisie ressemblait à celle de l’Égypte 1. Les Husaynites y jouissaient d’une grande autonomie de fait, les seules marques de leur vassalité étant la khutba et la frappe de la monnaie au nom du sultan régnant, l’élévation au titre de pacha accordée à chaque avènement et le versement d’un tribut (c’était l’interprétation sultanienne) ou de cadeaux (suivant la version tunisienne). Toutes les tentatives de la Porte pour rétablir une autorité plus directe à Tunis échouèrent sur la mauvaise volonté des beys qui, après 1830, reçurent un appui vigoureux de la France, désireuse de maintenir une Tunisie autonome et donc isolée à la frontière de l’Algérie. Les beys et la France, également soucieux de limiter au strict minimum le contenu de la suzeraineté ottomane (pour des raisons différentes), concoururent dans des efforts pour éluder l’application pure et simple à Tunis des textes de réforme édictés à Istanbul. Les années 1830 à 1857 virent se développer un jeu diplomatique subtil où le bey utilisait l’assistance française pour contenir les
1. Asma Moalla (2004) examine les relations entre la Tunisie et la Porte ottomane en mettant l’accent sur les liens de subordination, ce qui constitue une des deux lectures possibles du statu quo. Sur ces problèmes dans la première moitié du XIXe siècle, cf. Kh. Chater, 1984.

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André RAYMOND

ambitions turques, et jouait d’une vassalité vidée de tout contenu pour s’assurer le soutien de la Porte (avec l’appui de la Grande-Bretagne) contre la pression exercée par la France. Ce jeu était matérialisé par le ballet de l’apparition de flottes françaises et turques venues renforcer les diverses interprétations que l’on donnait au statu quo à Tunis 2. La participation de la Tunisie à la guerre de Crimée avec l’assentiment de la France et de la Grande-Bretagne, réconciliées pour un temps, constitua une exception notable dans ce jeu diplomatique. Pendant ce quart de siècle, les communications entre la régence et Istanbul restèrent indiscutablement étroites. Aux messages envoyés d’Istanbul – à l’occasion de la confirmation de l’élévation du nouveau bey au grade de pacha qui était un des fondements de la légitimité beylicale –, répondirent les missions diplomatiques envoyées de Tunis, au cours desquelles les souverains tunisiens s’efforçaient de défendre leur position, et d’éluder les exigences de la Porte (portant sur l’affirmation de sa suzeraineté) sans courir le risque d’une intervention directe qui fut parfois esquissée, mais repoussée grâce aux démonstrations françaises. Ce jeu diplomatique est parfaitement décrit par le grand historien tunisien, Ahmad Ibn Abî l-Diyâf (Bin Dhiyâf) qui joua un rôle actif, en 1831, dans une de ces missions (A. Raymond, 1994, t. 1, 38-40). Les responsables tunisiens étaient donc parfaitement informés de ce qui se passait dans la capitale de l’empire. Mais quel que fût leur désir de moderniser leur pays (en particulier à l’époque de Ahmad Bey entre 1837 et 1855) d’évidentes raisons politiques devaient longtemps les empêcher d’appliquer directement les textes fondamentaux du tanzimat, afin de ne pas donner l’impression que la Tunisie était une simple province de l’empire où la législation impériale s’appliquait d’une manière automatique. Mais les liaisons entre la Tunisie et l’Égypte étaient sans doute plus étroites encore, la communauté de langue contribuant naturellement beaucoup à l’intimité de ces relations. Il est à peine nécessaire d’insister sur l’importance du pèlerinage comme vecteur d’informations sur ce qui se passait en Égypte. Chaque année, une dizaine de milliers de Maghrébins se rendaient aux Lieux saints, en ménageant au Caire un arrêt qui pouvait être long, en particulier dans le cas des ‘ulamâ qui profitaient de ce séjour pour rendre visite à leurs collègues, assister à des cours, en donner, et naturellement collecter – notamment auprès de nombreux Maghrébins installés au Caire et à Alexandrie – une information précieuse sur la situation de l’Égypte et sur les événements les plus récents (A. Raymond, 1959). D’une manière plus permanente encore, les relations commerciales qui existaient entre la Tunisie et l’Égypte permettaient de s’informer presque au jour le jour sur l’état du pays. Les travaux de A. ‘Abd al-Rahmân ‘Abd al-Rahîm (1997, 1998 et 2000) ont montré l’importance et l’activité de la communauté maghrébine en Égypte 3.
2. J’ai consacré une étude à ce problème des relations internationales de la Tunisie, vu sous l’angle de la Grande-Bretagne (A. Raymond, 1954). 3. Voir la publication de documents des Mahkama sur les Maghrébins à Alexandrie faite par A. ‘Abd al-Rahmân ‘Abd al-Rahîm (1997, 1998 et 2000), dans la Revue d’histoire maghrébine.

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La réforme dans le monde ottoman au XIXe siècle Istanbul. Le Caire, Tunis : influences croisées

Les beys de Tunis y avaient d’ailleurs, dès le début du XIX e siècle, un représentant (wakîl) plus ou moins officiel chargé de veiller aux intérêts des Tunisiens et dont la correspondance 4 fournissait sans doute une information qui n’était pas que commerciale. Il est donc évident que les gouvernants de Tunisie disposaient d’une information remarquablement fournie sur ce qui se passait en Égypte. Je donnerai un exemple caractéristique de la qualité de cette information et de l’usage que les Tunisiens pouvaient en faire quasiment instantanément. Bin Dhiyâf mentionne dans son Ithâf (1963-l965, t. 3, 34) que, durant le mois de shawwâl 1214 H. (février-mars 1800 J.-C.), le bey Hammûda Pacha prit la décision de faire démolir les banquettes (dakâkîn) construites dans les souqs à l’entrée des boutiques « au détriment de la voie publique ». Louable préoccupation édilitaire, justifiée par le mécontentement du public à l’égard de pratiques, d’ailleurs séculaires, mais qui ne prend tout son sens que si on se souvient qu’une des premières mesures d’édilité prises par les Français au Caire (sans doute après la révolte d’octobre 1798) fut la destruction des banquettes de pierre (mastaba) construites devant les boutiques. Une décision que commente plaisamment l’historien égyptien Gabartî (Th. Philipp et M. Perlmann, eds., 1994, t. 3, 252) : les boutiquiers souffrirent beaucoup de cette mesure « car ils furent obligés de s’asseoir dans leurs boutiques comme des souris dans leurs trous ». Leurs collègues de Tunis ne furent guère plus heureux de cette innovation, et il fallut une fatwa des muftis attestant de la licéité d’une telle mesure pour la faire accepter. Le gouvernement militaire français au Caire n’avait naturellement pas eu de semblables problèmes. Un tel incident met en lumière le caractère quasiment immédiat de la transmission de l’information du Caire à Tunis.

Les cheminements de la réforme
Istanbul et Le Caire L’examen de l’histoire parallèle de la réforme au Caire et à Istanbul montre combien l’Égypte influa, d’une manière positive et négative, sur le cours de la réforme dans l’empire. Robert Mantran (1989, 440) remarque tout à fait judicieusement que, « au cours des vingt-cinq premières années de son gouvernorat, Mehmed ‘Alî va accomplir beaucoup plus de réformes que le sultan » et que le sultan Mahmûd II « suivra son exemple dans différents secteurs ». C’est la destruction des mamelouks au Caire, en 1811, qui est l’élément fondateur du mouvement de modernisation en Égypte. Cette élimination de ce qui était, depuis Alî Bey al-Kabîr (1760-1773), l’élément dominant de
4. Le Sommaire des registres administratifs et fiscaux aux Archives Nationales Tunisiennes, publié par Moncef Fakhfakh (1990), mentionne sous le n° 2863 une correspondance du wazîr al-akbar avec le wakîl au Caire et à Alexandrie (1860-1863).

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André RAYMOND

l’organisation politique égyptienne conditionnait, en effet, le développement de la politique « moderniste » que Mehmed ‘Alî était en train d’esquisser pour l’Égypte. L’événement parallèle à Istanbul fut, en 1826, la destruction par Mahmûd II du corps des janissaires, à la suite d’une révolte qui était elle-même consécutive à une tentative de réorganisation de la milice. L’événement d’Istanbul est un écho évident de celui du Caire. Ce sont en effet les réformes mises en place par Mehmed ‘Alî dans divers domaines qui inspirent les innovations qui se produisent ultérieurement. C’est évident pour la réforme militaire avec la création d’une armée moderne (dont les Ottomans devaient d’ailleurs avoir l’occasion d’apprécier la redoutable efficacité) : le nizâm gadîd égyptien est mis en place dès 1815 ; il faudra attendre 1827 pour qu’une « nouvelle armée » prenne forme à Istanbul. Il serait intéressant de vérifier, dans le détail, dans quelle mesure les efforts de modernisation de Mehmed ‘Alî dans le domaine de l’économie ont influé sur les développements qui se sont produits, en 1839, en Turquie. On peut considérer aussi que c’est précisément l’émergence d’une Égypte en voie de modernisation et la conscience de la menace qu’elle faisait peser sur l’empire, qui a poussé la Porte à s’engager également dans un processus dont l’exemple égyptien montrait le succès. De ce point de vue, la crise syrienne (défaite militaire en 1831, suivie de l’occupation de la Syrie jusqu’en 1840) a constitué un révélateur et montré l’urgence d’une évolution : la charte de Gülkhane (3 novembre 1839) qui suit de près la défaite de Nézib infligée par Ibrâhîm Pacha à l’armée ottomane (juin 1839), constitue un évident effort pour répondre au défi que l’Égypte nouvelle lançait au sultanat. Dans une certaine mesure, le sultanat reprit la main dans le domaine de la réforme “institutionnelle” qui ne paraît guère avoir eu les faveurs de Mehmed ‘Alî, ainsi que le montre le peu d’enthousiasme du pacha à donner une réponse aux chartes proclamées à Istanbul. Mais le souverain d’Égypte était également susceptible de faire siennes les réformes utiles qui se produisaient à Istanbul. Robert Mantran (1989, 455-456) nous donne encore un exemple caractéristique de l’espèce de compétition qui opposa parfois le pacha et le sultan dans la voie de la modernisation : en 1829, Mehmed ‘Alî fait paraître au Caire le premier journal ottoman, le Vekâyî-i Misriyye [Les événements d’Égypte] ; en 1831, Mahmûd décide la parution, en langue ottomane, du Takvîm-i Vekâyî [Le calendrier des événements]. Quelques jours après paraît, à Istanbul, une édition française de ce journal sous le titre de Moniteur ottoman. Il ne faudra attendre que 1833 pour que Mehmed ‘Alî fasse, à son tour, paraître un Moniteur égyptien, lui aussi destiné aux étrangers. La réforme à Tunis : influences croisées Il nous semble qu’au schéma traditionnel représentant le cheminement de la réforme à partir d’un pôle principal, il faut substituer un autre, tenant compte de l’existence de deux pôles agissant d’une manière réciproque l’un sur l’autre et, concurremment, sur la Tunisie. On doit naturellement tenir compte aussi 31

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des influences perturbatrices qui étaient exercées sur la régence : d’une part, par la politique française qui poussait, à la fois, la Tunisie à se moderniser (en vue d’y développer son influence) et à se fermer aux influences venues d’Istanbul (pour préserver la quasi-indépendance de la régence par rapport à la Sublime Porte) ; d’autre part, par la politique anglaise qui soutenait, elle aussi, la modernisation (en particulier sous l’angle de l’instauration de la liberté commerciale) mais qui, en incitant à adopter à Tunis les réformes d’Istanbul, visait également à consolider les liens entre la régence et l’empire. La prise en considération de l’influence égyptienne à Tunis explique l’existence de parallélismes significatifs dans l’évolution de la Tunisie et de l’Égypte, dans la première moitié du XIXe siècle. Ce mouvement de réforme que l’on doit donc décrire comme bipolaire a influencé profondément la réforme tunisienne suivant des doses variables, avec un avantage marqué pour les influences égyptiennes jusqu’au moment où, pour des raisons circonstancielles, la Tunisie s’embarqua dans une réforme institutionnelle qui portait incontestablement la marque de la Sublime Porte. Nous avons relevé plus haut l’importance de la destruction des mamelouks dans le lancement de la modernisation de l’Égypte, qui passait sans doute inévitablement par l’élimination de l’ancienne caste dirigeante. L’événement eut lieu, en mars 1811, à la citadelle du Caire dans les conditions brutales que l’on connaît (A. Marsot, 1984, 72). On a peine à croire, tant la coïncidence est frappante, que la révolte des soldats turcs qui se produisit à Tunis le 12 sha‘bân 1226 H. (1er septembre 1811 J.-C.) n’ait pas eu quelque rapport avec la tuerie du Caire (Ibn Abî l-Diyâf, Ithâf, 1963-1965, t. 3, 53 sq.). Il s’agit là d’un de ces synchronismes qui en disent long sur le parallélisme entre l’histoire de Tunis et celle du Caire. La remarque de Leon Carl Brown (1974, 58) que des sources européennes attribuaient la révolte à la politique délibérée de Hammûda en vue d’affaiblir l’influence turque, conforte d’ailleurs cette hypothèse. Dans le cas de Tunis, la milice turque ne fut cependant qu’affaiblie, le bey Hammûda ayant pardonné aux mutins qui n’avaient pas été immédiatement victimes de l’écrasement du mouvement. La nouvelle révolte de 1816 (sous Mahmûd Bey) n’amena pas la disparition de la milice turque, mais elle contribua évidemment à convaincre les beys de résoudre le problème posé dès que la possibilité se présenterait. La réforme militaire de 1831 et la création d’une troupe nizâmî à Tunis doivent naturellement beaucoup aux précédents du Caire (création d’une « nouvelle armée » ou nizâm gadîd en 1815) et a celui beaucoup plus tardif d’Istanbul (1826). Mais, dans ce cas, il convient de noter que le bey de Tunis couvrit sans doute d’un manteau ottoman, d’une manière rétrospective, une réforme dont le principe était déjà décidé en relation avec les Français qui venaient de s’installer à Alger : deux officiers français arrivèrent, dès janvier 1831, pour organiser un corps de troupes à l’Européenne. Afin de calmer la Porte, une ambassade se rendit à Istanbul (avec Bin Dhiyâf) pour demander la permission de former une armée nizâmi (mai 1831). Elle rapporta, en 32

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novembre, le modèle des nouveaux uniformes qui donnèrent au moins une apparence vestimentaire ottomane à un contingent de 1 000 hommes déjà constitué (L. C. Brown, 1974, 264-265). Les développements ultérieurs de l’armée d’Ahmad Bey et, en particulier, l’ouverture de l’école militaire du Bardo (1840) doivent évidemment beaucoup aux influences égyptienne (écoles de cavalerie, artillerie et infanterie en 1831) et turque (école des sciences militaires fondée vers la fin du règne de Mahmûd II) et aussi, sans doute, aux instructeurs que le souverain recruta, en particulier, en France. Il est tout à fait probable que les tentatives faites pour créer à Tunis des industries d’État, largement liées à la modernisation militaire, durent beaucoup (mais sur une échelle plus modeste) aux efforts d’industrialisation déjà lancés en Égypte, dans une perspective assez comparable : poudrerie, fonderie et surtout usine textile de Tebourba commencée en 1838 et inaugurée en 1844 (L. C. Brown, 1974, 296-299). Dans ce domaine, les efforts égyptiens avaient pris forme dès 1815 (poudrerie et usines textiles) et ils avaient été poursuivis avec activité au moment où Pascal Coste était venu en Égypte travailler pour le pacha. Ils étaient évidemment suivis de près par les responsables tunisiens qui s’en inspirèrent certainement. Le mouvement de modernisation qui avait été la grande affaire du règne d’Ahmad Bey (1837-1855) avait largement échoué bien avant la fin de règne de ce souverain. Rien n’indiquait qu’il dût reprendre sous M’hammad Bey (1855-1859), un souverain plutôt traditionaliste et peu enclin à bouleverser l’organisation de son État. La guerre de Crimée (1854-1856), à laquelle la Tunisie participa aux côtés de la Turquie, de la France et de la GrandeBretagne, changea brusquement la donne en permettant une improbable coopération entre deux puissances qu’une rivalité traditionnelle avait opposées à Tunis depuis 1830. À l’occasion d’un incident local, la vigueur de la pression exercée par la France et la Grande-Bretagne, poussées en avant par deux nouveaux consuls (Léon Roches et Richard Wood) activistes de la réforme, et alliés pour un temps, fit ressurgir à Tunis les deux textes fondateurs du tanzimat ottoman que les beys de Tunis (avec l’appui de la France) avaient obstinément refusé d’appliquer pour éviter de donner l’impression qu’une Tunisie vassale se conformait à la législation édictée à Istanbul. La proclamation, le 10 septembre 1857, du Pacte fondamental, curieux patchwork des dispositions de la charte de Gülkhane de 1839 et du khatt-i Hûmayûn de 1856, constituait cependant plus un succès de la diplomatie de deux consuls interventionnistes, que les lenteurs des communications laissaient sans instructions précises, qu’un triomphe un peu tardif de la réforme ottomane (A. Raymond, 1964). Quelles que fussent les conditions qui avaient présidé à sa naturalisation à Tunis, l’adoption de cette charte allait permettre à un groupe de réformateurs tunisiens (Bin Dhiyâf et Khayr ad-Dîn en particulier), de faire progresser la réforme à Tunis, sur un rythme accéléré, plus loin que dans aucune autre province de l’Empire ottoman (Égypte comprise : mais on a vu la répugnance 33

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de Mehmed ‘Alî pour les réformes institutionnelles), sous les règnes de M’hammad Bey et de Sadoq Bey (parvenu sur le trône en 1859). Dans cette phase vraiment “tunisienne” de la réforme, on vit se succéder l’organisation d’une commission de réforme, la création d’un conseil municipal de Tunis (1858) (suivant de près, d’une manière significative, la création de la municipalité d’Istanbul en 1857), la réorganisation des ministères (1860), la création du Conseil suprême, la constitution de tribunaux et finalement, en 1861, la proclamation d’une constitution, premier texte de cette nature dans l’Empire ottoman, et dans l’ensemble du monde musulman. La Tunisie dépassait cette fois largement les deux pays qui lui avaient servi, jusque là, de modèles.

Conclusion
Le développement de la réforme dans l’Empire ottoman, au XIXe siècle, est donc le résultat d’influences diverses qui se sont conjuguées et doivent faire l’objet d’analyses détaillées, afin de définir les origines et les cheminements multiples de ce mouvement. De ce point de vue, la Tunisie me paraît représenter un cas tout à fait exemplaire avec la conjonction d’influences venues d’Istanbul et du Caire, avant qu’un groupe de réformateurs tunisiens, dans lequel des Tunisiens et des mamelouks se côtoyaient et s’épaulaient, se trouve en mesure d’animer d’une manière cette fois originale, et assez radicale, un mouvement qui était venu d’ailleurs. Dans ce processus, un rôle considérable fut aussi joué par les puissances européennes (France et Grande-Bretagne) que préoccupait le problème de l’équilibre méditerranéen et de la survie de l’Empire ottoman, mais qui entretenaient aussi des visées sur les provinces de cet empire. On les vit tantôt militer pour la réforme, tantôt contre, suivant leurs intérêts du moment. Sur ce point encore, l’exemple de la Tunisie est particulièrement instructif. On serait heureux qu’un travail d’éclaircissement soit effectué sur l’ensemble de ces problèmes, en faisant en particulier usage des Archives nationales de Tunisie dont les riches ressources sur l’histoire de la réforme à Tunis n’ont été qu’effleurées jusqu’à présent.

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La réforme de l’État alla Turca
Orhan KOLO
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Chez les peuples musulmans, la tradition idéalise l’époque dite de « l’Ère de la Félicité » (Devri Saadet) couvrant la période allant de la révélation de Muhammad à celle du jour de son décès (610-632). Un hadith du Prophète prédisait que les vérités les plus bienveillantes étaient celles de cette période et des deux générations suivantes, et qu’elles disparaîtraient graduellement, laissant place à des communautés d’envergure négligeable. L’apogée de l’humanité ne serait atteinte que lors du jour du jugement dernier et lorsque que l’islam aurait déployé sa souveraineté, revenant ainsi à l’idéal de l’âge d’or. Ibn Khaldûn qui a beaucoup influencé tant la culture arabe que turque, insistait sur la grandeur des États et leur inévitable décadence. Respecté par toutes les communautés musulmanes, y compris les Turcs, ce dogme commença à être remis en question, au début du XVIe siècle, alors que l’État ottoman entrait dans son troisième centenaire 1. L’Empire ottoman atteignit le Maghreb au cours du XVIe siècle, alors qu’il était au zénith de sa gloire. Comprendre les changements réalisés dans cet empire au XIXe siècle, et ses répercussions au Maghreb, suppose de présenter brièvement la structure classique de l’État qui assura la grandeur de la pax ottomanica pendant quatre siècles, car son altération durant les Temps modernes nous semble être la raison principale de la décadence de l’empire, et de nécessaires réformes. Le malaise était général au début du XVIIe siècle, quoique l’empire se trouvât toujours à son apogée. La solution imaginée était de ranimer le système existant pendant le règne de Soliman Le Magnifique, surnommé « l’Âge d’Or », qui aurait pu assurer la continuité de « l’État éternel » jusqu’à la fin du monde. Tandis que l’Europe réalisait, avec la Renaissance et la Réforme, un changement radical, bien que graduel, dans tous les domaines, qui entraînait aussi bien la base de la société que le sommet, l’Empire ottoman s’accrochait au maintien d’un système dépassé. L’insuffisance de cette formule et la nécessité d’adopter l’exemple occidental ne fut remarqué qu’au XIXe siècle. Ainsi, il fut décidé d’entreprendre une véritable révolution, dans la précipitation, pour atteindre le niveau universel, dans une société en décadence dans tous les domaines, mais sans la participation des populations.
1. Les Turcs avaient migré au Moyen-Orient et dans la région méditerranéenne à partir du Xe siècle, en flux constants jusqu’à la fin du XVe siècle. Fondateurs de plusieurs États dont le plus fameux d’entre eux, l’Empire ottoman, devait détenir le record de longévité dans l’histoire des États musulmans, grâce à son administration et à des caractéristiques propres à la société ottomane.