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REGARD SUR L'EGYPTE AU TEMPS DE BONAPARTE

De
224 pages
Encore un livre sur l'Expédition d'Égypte ? Pas tout à fait. Il s'agit bien de cette période, en effet, mais plus précisément celle des treize mois que Bonaparte a passés en Égypte. Jean-Jacques Luthi retrace l'idée qu'a pu se faire Bonaparte de la vie quotidienne en Égypte et plus particulièrement au Caire.
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" REGARD SUR L'EGYPTE AU TEMPS DE BONAPARTE

Collection Comprelldre le Moyell-Oriellt dirigée par Jean-Pau.l Chagnollau.d

BLANC Paul, Le Liban entre la guerre et l'oubli, 1992. MENASSA Bechara, Salut Jérusalem, 1992. JEANDETNoël, Un go(fe pour trois rêves, 1992. GOURAUD Philippe, Le Général Henri Gouraud au Liban et en Syrie, 1919-1923,1993. PICARD Elizabeth, etI., La nouvelle dynamique au Moyen-Orient. Les relations entre l'Orient arahe et la Turquie, 1993. REGNIER Philippe, Ismayl Urhain, Voyage d'Orient suivi de Poèmes de Ménilmontant et d'Egypte, 1993. CHESNOT Christian, La bataille de l'eau au Proche-Orient. 1993. GEORGE Gérard de, Damas. Des Ottomans il nO.fjours, 1994. MAKHLOUF Hass.me, Culture et trqtic de drogue au Liban, 1994. MARDAM BEY Salma, La Syrie et la France. Bilan d'une équivoque, 1994. SWEE CHAI ANG, De Beyrouth ci Jérusalem. Une fe111.Jl1£ chirurgien chez les Palestiniens, 1994. DESMET-GRÉGOIRE Hélène, Le Divan 111l1gique. L'Orient turc en France au XVIIIè siècle, 1994. FlORANI Régine, Rêves d'indépendance, chronique du peuple de l'Int(fada, 1994. HAMILTON a.-M., Ma route à travers le Kurdistan irakien, 1994. HAMILTON A.M., Ma route citravers le Kurdistan irakien, 1994. CORNAND J., L'entrepreneur et l'Etat en Syrie. Le secteur privé du textile à Alep, 1994. MATZOUBT T., Les fleuves du Moyen-Orient. Situation et prospective juridico-politiques, 1994. HAUTPOUL .LM., Les dessous du Tchador. La vie quotidienne en Iran selon le rêve de Khol11£yni,1994. JMOR S., L'origine de la question kurde, 1994. AL QASIMI, Les relations entre 01lum et la France, 1995. DAGHER c., Proche-Orient: Ces hommes quifont la paix, 1995. LONGUENESSE E., Santé. médecine et société dans le 1Iwnde arabe, (cow HannaUfU1/MfùsontIe l'Orient), 1995. TRIBOU G., L'entrepreneur musulman, 1995. KHOSROKHAVAR E, L'islamisme et la mort. Le 1Mrlyre révolutionnaire en Iran, 1995.

Jean-Jacques LUTHI
De l'Académie des Sciences d'Outre-mer

REGARD SUR L'ÉGYPTE AU TEMPS DE BONAPARTE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan [ne 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Couverture: Palais de Qacim bey Les illustrations de l'ouvrage, sont tirées de la Description de l'Egypte (1803-1813), du Voyage en Haute et Basse Égypte (1802) par D. VivantDenon et de L'Egypte et la Syrie (1814) par M. Breton.

@L'Hannattan, 1999 ISBN: 2-7384-7981-2

Du même auteur Gaston Pierre Galey, Genève, Art Graphique, 1972 (en anglais) Emile Bernard, l'initiateur, Paris, Caractères, 1974. Préface de L. Hautecoeur de l'Institut , Introduction à la littérature d'expression française en Egypte, Paris, L'Ecole, 1974. Préface de M. Genevoix de

l'Açadémie Française

,

Emile Bernard, chef de l'Ecole de Pont-Aven, Paris, Nouvelles Editions Latines, 1976 Émile Bernard en Orient et chez Paul Cézanne, Paris, Nouvelles Editions Latines, 1978 Aperçus sur la Presse égyptienne d'expression française, AlexandJje, L'Atelier, 1978 Le français en Egypte - Essai d'anthologie, Beyrouth, Maison Naaman pour la Culture, 19&1 Catalogue de l'œuvre peint d'Emile Bernard, Paris, S.LD.E., 1982. Préface de Paul Belmondo de l'Institut Cinquante ans de littérature française en Égypte, Alexandrie, L'Atelier, 1985 Sur les pas d'Émile Bernard en Égypte, Alexandrie, L'Atelier, 1985 Égypte, qu'as-tu fait de ton français? Paris, Ed. Synonymes, 1987 L'Egypte des rois (1922 - 1953), Paris, L'Harmattan, 1997 La vie quotidienne en Égypte au temps des khédives (1863-1914), Paris, L'Harmattan, 1998 Direction (en collaboration) Dictionnaire général de la Francophonie, Paris, Letouzey & Ané, 1986. Supplément, 1996 L'Univers des Loisirs, Paris, Letouzey & Ané, 1990

Participation Les Avant-gardes littéraires au xx.e siècle, Bruxelles, Association internationale de Littérature comparée, Université libre de Bruxelles, 1977 Pont-Aven et ses peintres, à propos d'un centenaire, Rennes, Presses universitaires de Rennes 2, 1986 Hommes et Destins (Dictionnaire biographique d'Outre-mer), 1. IV, Paris, Académie des Sciences d'Outre-mer, 1966 Traductions (en collaboration) R. Herrmanns, L'incomparable archipel de Stockholm, Stockholm, Askild & Karnekull, 1980 B. Andstrom, Suède, Stockholm, Legenda, 1986 B. Andstrom, L'Archipel de Stockholm, Stockholm, Legenda, 1988 B. Andstrom, Un voyage de rêve à travers la Suède, Stockholm, Wahlstrom & Widstrand, 1993 et 1994 B. Andstrom, Bienvenue à Stockholm, Stockholm, Wahlstrom & Widstrand, 1994 B. Andstrom, La vallée du Millar, Stockholm, Wahlstrom & Widstrand, 1996 et 1998

CHRONOLOGIE DE BONAPARTE EN ORIENT 12 avril 19 mai 9 juin 12 juin 19 juin 1798 Arrêté du Directoire nommant Bonaparte chef de l'année, d'Orient Départ de l'Expédition d'Egypte de Toulon Arrivée à Malte Capitulation de Malte Départ de Malte Arrivée devant Alexandrie Prise d'Alexandrie Combat de Damanhour Combat de Rahmanieh Combat de Shoubrakhi Bataille des Pyramides ou d'Embabeh Bataille maritime d'Aboukir et destruction de la flotte ftançaise Participation de Bonaparte à la cérémonie du Khalig (tète du Nil) Participation de Bonaparte à la Commémoration de la naissance du

1er juillet

2 juillet Il juillet 12 juillet 13 juillet 21 juillet 1er août 18 août 21 août 22 août 22 septembre 21-22 octobre 21 décembre 24 décembre

Prophète

,

Fondation de l'Institut d'Egypte 1erVendémiaire, An VII. Festivité de la nouvelle année républicaine Insurrection du Caire Rétablissement du divan du Caire Voyage à Suez. Recherches de l'ancien canal 1799 Ouverture de la campagne de Syrie Prise de Jaffa Bataille du Mont-Thabor Prise de Qoceir Retour au Caire Bataille terrestre d'Aboukir et Victoire de Bonaparte sur les forces angloturques Bonaparte quitte Le Caire

6 février 7 mars 16 avril 17 mai 14 juin 15 juillet 18 août

22 août

Bonaparte s'embarque sur la « Muiron » à Alexandrie et laisse le commandement au général Kléber

INTRODUCTION Situation de l'Égypte et de la France à la veille de l'Expédition française

Encore un livre sur l'Expédition d'Égypte? Pas tout à fait. ILs'agit bien de cette période, en effet, ~ais plus précisément de celle que Bonaparte a vécue en Egypte et qui s'étend du 1erjuillet 1798 au 22 août 1799. Si les ouvrages sur les conquêtes de Bonaparte en Orient sont nombreux et souvent très complets du point de vue militaire, économique ou politique" bien peu se sont avisés de traiter de l'état intérieur de l'Egypte à la fin du XVrne siècle, des effets de la domination française sur les habitants et de l'attitude de ceux-ci vis-à-vis du vainqueur. Ce sont là aussi, succinctement présentés, les principaux

axes de notre entreprise.

,

Qu'a vu Bonaparte en Egypte? Il fallait, en premier lieu, le demander au général lui-même. Le Mémorial de Ste Hélène nous en a donné quelques aperçus. Deux ouvrages ensuite, nous ,ont pam fondamentaux: La Description de l'Egypte (Egypte moderne qui exposait le point de vue français sur des aspects fort différents de la contrée: agriculture, commerce, musique, mœurs, etc.), d'une part, et, d'autre part, les Chroniques d'AbdelRahman Al-Jabarty et c~lles de Nicolas Turc qui rapportaient l'opinion des Egyptiens à propos de l'action française dans le pays. À côté de ces documents essentiels, nous avons consulté avec fruit les mémoires et les souvenirs rédigés par les compagnons - militaires et civils - de Bonaparte. Il nous a pam utile aussi de compulser les ré9its des voyageurs français et étrangers qui ont passé par l'Egypte, le siècle finissant. Les périodiques, enfin, premiers dugenre publiés au Caire, nous ont apporté bien des renseignements sJlI'la vie quotidienne des autochtones et des Européens en Egypte sous le régime français. 9

De toutes les provinces soumises à la Sublime ~orte, il en est peu où le peuple soit aussi opprimé qu'en Egypte. L'autorité y est partagée entre le Pacha, représentant officiel du Sultan, et les beys Mamelouks. La souveraineté ottomane y existe encore mais à l'état nominal et le Pacha est à peine mieux qu'une marionnette. Il possède encore le pouvoir d'encaisser et de transmettre le tribut dû au Grand Seigneur, quand il plaît aux Mamelouks de le payer, mais ceux-ci se livrent rarement à cet exercice de loyalisme coûteux. La Porte, de son côté, n'a plus les moyens de les y contraindre. Si le Pach~ insiste, il est destitué par les Mamelouks et renvoyé d'Egypte. Il ne reste plus au Sultan qu'à dépêcher sur place un autre représentant. Cet étrange système de gouvernement, plusieurs fois centenaire, s'est fortement enraciné dans la vie de la nation et domine tout le pays. Vingt-quatre beys Mamelouks se partagent alors l'administration effective du territoire. Par leurs continuelles dissensions, ils laissent le Gouvernement en proie à tous les désordres, à l'anarchie. Chacun d'eux jouit dans son beylicat d'une autorité arbitraire. IlIa transmet le plus souvent à un kachef, un représentant ou à un Mamelouk de sa suite. Il se décharge ainsi de ses obligations pour aller briguer la place de Cheikh al-balad, sorte de régent qui concentre entre ses mains le pouvoir des Mamelouks face au Pacha turc. À la veille de l'Expédition d'~gypte, ils sont deux: Ibrahim bey et Mourad bey. L'Egypte est devenue, de la sorte, un champ clos de rivalités et de conflits permanents. Les successeurs d'Ali bey le Grand (t1772) voient les ressources du pays s'épuiser. Mourad bey, à la mort d'Ali bey, prend les rênes du pouvoir. Après bien des démêlés avec ses deux rivaux, Ismaïl bey (tI791) et Ibrahim bey, il est débarrassé du premier par la mort et finit par s'entendre avec le second. Ils se partagent alors (1785) le pouvoir. Ibrahim bey a pour lui la richesse, l'astuce et la puissance; l'autre, l'ardeur, l'intrépidité et la bravoure. Ibrahim garde l'autorité civile et Mourad les attributions militaires. En 1798, Mourad prétend lever l'impôt de capitation sur les étrangers en conformité avec l'ancienne règle du droit musulman. Les représentants étrangers protestent et se 10

plaignent à leurs gouvernements respectifs. Le consul Magallon fait même des représentations au Directoire. La situation est lourde de menaces. Voilà pour la condition politique du pays.

1. Mourad bey

La situatioJ) militaire, elle, est déplorable. Ouverte de tous côtés, l'Egypte est sans fortifications. Ses ports de mer n'ont aucune défense sérieuse, même celui d'Alexandrie, du reste mal protégés par deux mauvais forts, ne résisteraient pas à une salve d'artillerie. Ainsi, une puissance résolue et bien équipée qui voudrait s'emparer du pays y trouverait peu d'obstacles. Les conditions économiques, enfin, sont désastreuses. Comme rien ne met ftein à l'avidité insatiable des Mamelouks, le peuple est impunément spolié, surtout à la campagne. Mais qu'en résulte-t-il? Leur cupidité même est abusée. Le fellah qui prévoit que les bénéfices de son travail seront absorbés par des impositions exorbitantes, préfère laisser sa terre en friche ou l'abandonner. L'agriculture ainsi négligée, il s'ensuit que les autres activités économiques en pâtissent aussi. En fait, toutes les branches de l'industrie stagnent, le commerce languit. Et, 11

au lieu des richesses qui devaient naître d'un sol si fertile, on ne voit partout que la misère. Il ne faut pas s'étonner après cela que la population soit réduite à deux millions et demi d'habitants. Si l'on compte encore trois mille agglomérations, il n'y a que quatre ou cinq villes dignes de ce nom. Le Caire, la capitale que les voyageurs ont voulu comparer aux grandes cités européennes est loin d'atteindre trois cent mille âmes. Toutefois, la situation de la capitale au cours des dernières années du 18e siècle n'est peut-être pas aussi médiocre qu'on veut bien le croire. En effet, grâce aux efforts des Anglais pour créer une voie commerciale des Indes par la mer Rouge, Le Caire devient rapidement un important entrepôt de négoce. Cette vague de prospérité ne dure cependant pas longtemps. Si la situation de l'Égypte paraît défavorable, qu'en est-il de celle de la France? En raison des guerres de la République, l'état de l'économie française du Directoire connaît bien des difficultés. L'agriculture manque de bras et le commerce dépérit. Certains secteurs de l'industrie cependant, sont en progrès, selon Godechot. Ainsi le charbon de terre - c'est ainsi que l'on nomme la houille à l'époque - se substitue au charbon de bois dans la métallurgie. Deux hauts fourneaux à Creutzwald fabriquent des affûts, des mortiers et des pièces d'artillerie. Si l'industrie textile connaît un certain déclin, les fabriques de draps pour les troupes prospèrent. L'industrie alimentaire: huile, bières, vins est en expansion à cause des besoins de l'armée en campagne. Le sucre, en revanche, commence à faire défaut depuis que la route de Saint-Domingue est coupée par la flotte anglaise. La révolution industrielle, commencée quinze ans plus tôt en France, accroît cependant son décalage en faveur de l'Angleterre. Quant à la situation politique, c'est tout autre chose. Bonaparte remporte les premières victoires de la République. Il devient, à ce moment, l'objet d'un irrésistible élan d'admiration et de reconnaissance de toute 12

la France. Il projette alors rien moins que d'abattre l'Angleterre dans sa prépondérance maritime et son empire des Inqes et, pour parvenir à ce but, il songe à la conquête de l'Egypte et de la Syrie. Il n'est cependant pas l'initiateur de ce dessein. Bien avant lui, Leibnitz l'avait suggéré à Louis XIV ; Louis XV et Louis XVI ont été saisis par des projets semblables et, plus récemment encore, Talleyrand présente à l'Institut (1795) un Mémoire qui dans ses grandes lignes propose un plan analogue. Il appartient toutefois à Bonaparte de le réaliser. De son côté, le Directoire jaloux du vainqueur d'Arcole et de sa gloire n'est pas fàch~ de le voir s'éloigner. Il approuve donc l'Expédition d'Egypte. On met, en conséquence, à la disposition du général une armée de 40 000 hommes commandée par des officiers de valeur tels que Kléber, Murat, Davout, Désaix, Menou, Lannes, Dumas. Les forces navales, elles, comptent 10 000 hommes sous la conduite du vice-amiral Brueys. Un corps de savants parmi lesquels on remarque des géomètres, des astronomes, des chimistes, des minéralogistes, des ingénieurs... ont pour noms Monge, Berthollet, Geoffroy Saint-Hilaire, Costaz, Fourier, Desgenettes, Cafarelli, Denon etc. et sont attachés à l'Expédition. Une double tâche est assignée à l'Année d'Orient, l'une militaire: anéantir les Mamelouks et couper la route des Indes aux Anglais, J'autre intellectuelle: connaître 1'histoire ancienne des Egyptiens, lever avec exactitude la géographie de la contrée afin de joindre la mer Rouge à la Méditerranée par un canal devant aboutir au Nil, étudier l'agriculture et 1'histoire natprelle du pays pour en tirer parti, enfin, apporter aux Egyptiens les secrets de la civilisation européenne. La flotte quitte Toulon le 3 Floréal, An III (19 mai 1798), échappe aux recherches de la marine anglaise, investit Malte et l'emporte. Bonaparte y laisse le général

Vaubois avec 4 000 hommes et repart le 18juin. Il cingle
vers le sud-est. C'est à ce moment seulement que l'Année est mise au courant du but réel de l'expédition. Le 1er juillet, la flotte française arrive devant 13

Alexandrie. Le soir même le débarquement commence. Dès le lendemain, la ville tombe entre les mains des Français après une faible résistance. Une flottille commandée par le contre-amiral Perrée se dirige vers Rosette et commence à remonter le Nil. Pendant ce temps, le général Dugua suit la rive gauche du fleuve avec sa division. Les Mamelouks avertis de la présence française regroupent leurs forces. Après quelques accrochages, le choc décisif a lieu à Embabeh (bataille des Pyramides) le 21 juillet 1798. Les Mamelouks surpris par la tactique et les armes de leurs adversaires sont écrasés et fuient vers la Haute-Égypte ou la Syrie, abandonnant et le peuple et leurs biens. Le 24, Bonaparte fait son entrée officielle dans la capitale. Sans perdre de temps, il fonde deux Divans (Conseils) : un pour la ville du Caire, l'autre, une sorte d'assemblée populaire, pour s'occuper de l'administration locale. Chaque province et bientôt toutes les grandes villes ont leur propre Divan calqué sur celui du Caire. Le commandement militaire de la capitale est confié au général Dupuy. Le 25 juillet, on procède à l'installation du Divan du Caire où se retrouvent autochtones et Français en présence du général en chef. Un revers grave frappe l'Expédition: la flotte française est entièrement détruite par les Anglais à Aboukir (1er août 1798). Malgré cette perte sensible, Bonaparte ne modifie pas ses plans. Il préside à la tète du Nil le 18 août et assiste à la Commémoration de la naissance du Prophète le surlendemain. Il signe, el).treautres décrets, celui de la fondation de l'Institut d'Egypte (24 août 1798). Un rapprochement anglo-turc met en péril la présence française sur les bords du Nil. Le Sultan déclare la guerre à la France et appelJe ses sujets à la guerre sainte contre l'envahisseur. Les Egyptiens un moment abusés par les protestations du général en chef, ont cru qu'il agissait en accord avec la Porte. Le firman que le Grand Seigneur fait lire dans toutes les mosquées de l'empire vient les détromper et, le 21 octobre, Bonaparte doit faire face à la première révolte du Caire. Avec promptitude et d'importants moyens, il réduit les mutins et, en deux jours, l'ordre est rétabli dans la capitale. A quelque temps de là, le général en chef apprend que les forces anglo14

turques ont débarqué au nord-est de l'Égypte. Avec une année bien moins nombreuse, il bat ses adversaires près d'Aboukir et les rejettent à la mer. Il prend ensuite l'initiative de porter la guerre en Syrie. S'il remporte la victoire du mont Thabor, il échoue devant Saint-Jean d'Acre. Les pertes qu'il subit et la pest~ qui se répand dans l'année, l'obligent à retourner en Egypte d'autant qu'il ne reçoit aucun secours de la France, en raison des difficultés intérieures et du blocus de la Méditerranée par la flotte anglaise. Pour briser son isolement au milieu d'une population !1ostile, Bonaparte se résout à quitter subrepticement l'Egypte (22 août 1799) et confie le commandement à J-B. Kléber, promettant de lui envoyer des renforts. Avec une année réduite à un état de détresse déplorable, Kléber bat cependant à Hélioplis une année turque dix fois supérieure en nombre à la sienne. Il cherche aussi à consolider sa conquête par des mesures sages, et fait de Mourad bey son allié, quand il tombe sous le poignard d'un fanatique alépin (14 juillet 1800). Le commandement passe alors à Menou, pondéré mais parfois indécis en raison, sans doute, de son grand âge et de la sollicitude qu'il porte à ceux qui lui sont confiés. S'il ne peut empêcher la victoire du général R. Abercromby près d'Alexandrie (21 mars 1801), ses qualités d'administrateur et de diplomate lui permettent néanmoins de sortir de l'impasse avec honneur. Les négociations engagées par Kléber sont menées à leurs termes par Menou, et, les troup~s françaises ainsi qu'une centaine de réfugiés évacuent l'Egypte, selon le traité du 2 septembre 1801. L'aventure égyptienne a duré une trentaine de mois à peine. Quant à Bonaparte, il n'a passé qu'un peu plus d'un an sur les rives du Nil. Avec son départ, les rêves d'un empire oriental s'écroulent, les guerres de Syrie l'épuisent, son unique lettre à Tepoo-Sahib tombe ~ntre les mains des Anglais et sa correspondance avec les Etats barbaresques reste sans réponse. Pourtant tout n'est pas terminé. Durant cette courte période, on assiste à une rencontre 15

historique sans doute, un heurt plus exactement, entre deux mondes, deux civilisations que tout opposait: la philosophie active de l'Occident face à la passivité religieuse de l'Orient; la tactique et la discipline de l'armée française face à la fougue désordonnée des Mamelouks et des Turcs; la rigueur et l'égalité devant la loi face à l'arbitraire du régent turc et des beys mamelouks; l'industrie déjà complexe de l'Europe face à l'artisanat local qui ignorait encore le moulin à eau et le moulin à vent. Pêle-mêle, l'Expédition française apportait ,!ussi dans ses bagages: l'imprimerie (la première en Egypte), la lunette d'approche, une administration fondée sur une autre pase que le fermage, un centre de recherches, (l'Institut d'Egypte), un laboratoire de physique et de chimie, le premier noyau d'un, musée archéologique, etc. Tout cela est imposé aux Egyptiens qui, dans leur très grande majorité, se révèlent mal préparés à assimiler tant de nouveautés en un laps de temps si court - trois ans ! Une fois les Français partis, la réaction des Egyptiens a été de rejeter l'ensemble des innovations apportées par l'envahisseur, mais un peuple était né. N'avait-il pas appris à gouverner aux côtés de Bonaparte? Il lui a fallu ensuite des années sous la férule de Mohamed-Ali pour se tourner de nouveau vers l'Occident et lui emprunter les éléments d'une civilisation moderne. Quelle était l~ situation q1orale, économique et intellectuelle de l'Egypte et des Egyptiens au moment de la présence de Bonaparte sur les bords du Nil? C'est ce que nous chercherons à mettre en évidence dans les pages .. qw swvent.

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Pour des questions d'ordre pratique, poids, mesures et monnaies

sont regroupés en page 117 et suivantes. 16

I. LA VILLE ET LA CAMPAGNE

ASPECT GÉNÉRAL DES CITÉS Si nous parlons des cités en premier lieu, c'est que ce sont des centres d'administration, d'échanges et de culture. Nous nous réservons toutefois d'exposer l'état des campagnes vers !a fin du chapitre. Les villes d'Egypte, selon les voyageurs de l'époque, ne possèdent pas d'édifices publics ou privés saillants - à

l'exception de quelques mosquées - pas de places
régulières, ni de rues alignées où l'architecture déploie son originalité. Les environs sont ponctués de collines formées par l'amoncellement de décombres et, près d'elles, les tombes choquent la vue et l'odorat. À l'intérieur, les cités ne sont que ruelles étroites et tortueuses où se pressent des foules d'hommes, de chameaux, d'ânes, de chiens qui soulèvent une poussière dense et, si les particuliers arrosent parfois le sol devant leur porte, à la poudre succède alors une boue nauséabonde... LE CAIRE, TOPOGRAPHIE ET ÉDIFICES Dans sa jeunesse, à part l'Histoire des Grecs et des Romains qui l'avait enthousiasmée, Bonaparte a lu avec passion l'Histoire des Arabes de Marigny et, du baron Tott, Mémoires sur les Turcs et les Tartares. N'a-t-il pas composé lui-même un conte « arabe» intitulé Le masque du prophète? Comme beaucoup d'intellectuel~ de son temps, il a parcouru le Voyage en Syrie et en Egypte de Volney. E$, il a préparé son expédition militaire sur la carte de l'Egypte dressée par B. ,d'Anville, géographe éminent. Maintenant, le voilà en Egypte. Les souvenirs livresques doivent laisser place à la réalité. Qu'en est-il du Caire à la fin du xvme siècle? La capitale de l'Égypte est considérée comme la première ville de l'empire turc après Istanbul par son étendue, mais aussi en raison de la présence de l'université théologique de l'Azhar, un des pôles religieux de l'islam et enfin pour l'importance de son commerce. Vers 1795, la cité s'étend des premiers contreforts de la chaîne arabique, le Moqattam à l'est, aux limites des crues du Nil à l'ouest. Encaissée dans d'étroites limites, entourée de 18

2. Carte du Caire et de ses environs (1798)
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murailles, la ville se trouve à plus d'un kilomètre du fleuve. Elle affecte la forme d'un rectangle de 6 km sur 3 km environ, partagé en deux par le canal du Khalig alMasry. Si l'on ne prend pas en compte Bulaq et le VieuxCaire, agglomérations de banlieue, la capitale fait 24 km de tour et couvre près de 723,04 ha. (paris a 3406,710 ha à l'époque). En joignant les faubourgs précités, on obtient 883,80 ha comme aire totale de la ville. Les quartiers (hârat) au nombre de cinquante-trois n'en comptent qu'une quinzaine d'importants: Qala 'at, la Citadelle avec ses places Qarameidan et Roumeileh; Touloun, un des plus anciens quartiers du Caire; AlMogharbeh, le quartier maghrébin; Birket al-Fît, en partie inondé pendant la crue du Nil; Al-Hanafy, Bab al-Kharq (devenu Bab el-Khalq), Al-Moayyad, Al-Azhar avec sa grande mosquée; Al-Afrang, quartier des Européens; Haret al-Yahud, le quartier juif; Al-Rûm, le quartier grec; Al-Nassârat ou quartier des Coptes, des Arméniens et des Syriens, Al-Ezbékieh, AI-Mousley, etc. Les autres portent les noms d'un négoce, d'une profession, d'un marché connu, d'un pont, d'un jardin ou d'un étang. Les différents quartiers de la capitale ne sont, en réalité, que des groupes de maisons plantées de guingois, habitées par les ressortissants de nations diverses, des artisans, des commerçants. Ce sont des enceintes d'habitations (khâns) fermées au gré des occupants, par de grosses portes cloutées. Les impasses débouchent sur des ruelles (atfet) qui aboutissent, à leur tour, dans la rue centrale du quartier (sekket, darb) qui souvent lui donne son nom. Les rues, au lieu de conserver un nom unique, changent de dénomination à chaque instant. On remarque cependant huit grands axes: trois rues longitudinales dont voici les deux principales: l'une allant de Bab al-Sayeda à Bab alHassanyeh, longue de 4,600 km; l'autre longeant la rive droite du Khalig depuis le double pont dit Qantaret alSibaa jusqu'à Bab al-Shaaryeh. Ce sont ensuite cinq rues transversales dont trois vont du Nil à la Citadelle, centre administratif du pays, et, une autre de la place Ezbékyeh aux tombeaux de Qaït-bey. On compte, dans un inextricable réseau, plus de. trois cents traverses, autant d'impasses et de ruelles sales peuplées de chiens 20

immondes. Les voies sont étroites, elles mesurent de 1,50 m à 4,50 m de large, mais il y en a qui ont à peine plus de 0,25 m ! L'Administration française commence à attribuer des, noms français à certaines voies, ainsi le Courrier d'Egypte cite-t-illa rue Vénitienne, la rue Petit ,Thomas et le quartier Malafar. Bien souvent, par dessus les rues, les étages supérieurs des maisons de pierre se touchent presque, ailleurs, celles-ci sont couvertes de bois ou de tissus grossiers pour garantir les passants de l'ardeur du soleil. Une partie de l'ancienne muraille se trouve intégrée dans la vill~ qui s'est étendue au cours des âges au nord et à l'ouest. A l'orient et au midi, les limites n'ont point changé.

3. Prise d'eau du Khalig au Vieux-Caire Les places ou meidans, quand il y en a, ne sont jamais prévues dans un plan global d'urbanisation. Elles paraissent plutôt comme le fruit de circonstances particulières. Voici d'abord le Qarameidan au pied de la Citadelle, vaste esplanade qui sert de champ de 21

manœuvres aux Mamelouks. Cet espace est suivi de la place Roumeileh plus ou moins ronde. Les roches saillantes qui se trouvent au milieu de la place servent d'appui aux boutiques ambulantes des petits marchands de tabac, de cannes à sucre et de ferrailleurs. Citons encore l'espace qui se trouve devant le palais de Mourad bey, la maison du Qadi et de quelques grandes mosquées. On nomme Ouassaa des parties de la voie publique qui se sont élargies par la suite de démolitions. Ce mot a pris un sens très spécial au cours des années et il a fini par désigner un quartier chaud de la capitale. La plus grande place cependant, reste celle de l' Ezbékyeh. On y logerait facilement trois fois la place de la Concorde à Paris. Pendant la crue du Nil, le meidan se transforme en étang (birket) sur lequel glissent des barques. La place est bordée au nord par le quartier copte, l'ancien palais d'Elfy bey et les maisons des cheikhs les plus riches. D'autres places situées au-dessous du niveau de fleuve sont aussi inondées en été et en automne, voici les principales: Birket al-Fîl, Birket al-Farrâyin" Birket Damalchet, Birket al-Saqqayin, Birket al-Damm (Etang du sang, en raison de la proximité des abattoirs), Birket aI-Saber, et Birket alFaoualat à l'intérieur et à l'ouest de la ville; Birket alRatly et al-Cheikh Qamaran au nord.

4. Palais d'Elfy bey devant l'étang d'Ezbékieh 22