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RETOUR À ERFURT

De
142 pages
Ce récit est l'histoire du retour de Marianne dans la ville allemande d'où ses parents furent chassés par les lois raciales. Retour aussi à Bruxelles où la famille s'était réfugiée, puis en Italie, dans un village très pauvre et reculé des Alpes ligures où Marianne vivra une existence périlleuse et sans cesse menacée par les représailles allemandes en cette région de partisans. C'est aussi l'histoire de son sauvetage miraculeux par Angelo Donati, lors de la grande rafle à Nice en 1942 qui emportera ses parents.
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RETOUR À ERFURT
1935-1945: récit d'une jeunesse éclatée

(Ç)L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-0159-0

Olga TARCALI

RETOUR À ERFURT
1935-1945 : récit dJunejeunesse éclatée

Préface de Serge Klarsfeld

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

PRÉFACE
Il Y a au moins deux miracles dans la vie de Marianne Spier-Donati: celui d'être libérée à Nice en août 1942 à la veille d'être déportée avec ses parents, ce qui lui a permis de vivre, et celui de rencontrer Olga Tarcali. Cette amie a si bien réussi à s'identifier à Marianne qu'elle a pu fidèlement écrire l'histoire de sa tragique enfance et Marianne laissera derrière elle ce livre sensible et puissant qui lui permettra de survivre à son passage sur la terre. La puissance de l'œuvre découle de l'immense drame de la Shoah qui s'incarne à travers les tribulations d'une famille juive allemande d'Erfurt, les Spier, le père, la mère, le garçon, la fillette, projetée dans la violence des persécutions antisémites. La fuite d'Allemagne, l'exil à Bruxelles, l'exode de 1940, les sinistres camps de Gurs et de Saint-Cyprien jusqu'à la fin de l'année 1941, puis la liberté retrouvée sur la Côte d'Azur à Cap d'Ail; le bonheur d'être ensemble tous les quatre en zone libre à l'abri des nazis. Hélas l'antisémitisme xénophobe de l'État Français de Vichy le rend complice du Illème Reich. Le 26 août 1942 une gigantesque rafle à travers les quarante départements de la zone libre prend pour cible n° I les juifs allemands et autrichiens. Arrachés à leur paradis du Cap d'Ail, les Spier se retrouvent à la caserne Auvare, à Nice, avec près d'un millier de victimes de l'opération. 3

Un sursaut d'humanité de l'intendance de police donne la possibilité aux parents de se séparer de leurs enfants en les abandonnant sur place; terrible responsabilité que prend la mère de Marianne, qui sauve ainsi la vie de ses enfants. Marianne et son frère furent recueillis par un homme exceptionnel, Angelo Donati, juif italien qui devint à partir de 1942 le conseiller secret des autorités militaires et civiles italiennes dans la zone d'occupation italienne (huit départements du sud-est). Grâce à son influence et un comportement humain des Italiens, pas un juif ne fut déporté de leur zone jusqu'à l'invasion allemande le 8 septembre 1943. Ce jour-là, par chance, Angelo Donati avait emmené à Florence les enfants (qu'il adoptera plus tard) ; à nouveau la fuite, cette fois à Creppo, dans un village reculé des Alpes ligures, où ils sont confiés à une famille paysanne. Pendant près de deux ans, Marianne mènera une vie rustique marquée par les incursions sanglantes des Allemands et la fuite éperdue dans la montagne. Pour cette enfant des villes c'est aussi la découverte magnifique de la nature et d'une communauté humaine, celle du village, bienveillante et complexe. Olga Tarcali décrit, avec beaucoup de sensibilité et de précision psychologique, le parcours que Marianne a suivi, le passage du temps, le lien conservé avec les années les plus importantes de sa vie, et l'inexorable retour vers elles quand elle se décide à revenir d'abord à Creppo, le refuge italien, puis à Erfurt, le berceau de sa vie où elle connut le bonheur familial avant l'orage hitlérien et où elle redécouvre les Allemands, tels qu'ils sont enfin devenus. 4

Très peu de récits sur ces allers-retours entre aujourd'hui et les années terribles ont la qualité humaine et littéraire de celui-ci. Le parcours de Marianne SpierDonati entre l'Allemagne, la Belgique, la France et l'Italie est original parmi tous ceux suivis par les enfants juifs qui ont été traqués dans notre pays et qui ont éprouvé la perte de leurs parents, arrêtés par la police française en zone libre, territoire où il n'y avait pas d'Allemands, afin d'être livrés à la Gestapo. Ce livre est exemplaire de l'itinéraire initiatique d'un enfant juif dans l'Europe hitlérienne et de la lucidité d'une adulte qui, ayant découvert dans son enfance le pire et le meilleur, la cruauté et la noblesse des hommes, a refusé d'être dominée par son destin et a su conserver sa sensibilité, son humanité et le sens du bonheur. Un tel ouvrage est rare et devrait toucher beaucoup de lecteurs non seulement en France, mais en Allemagne et en Italie. Le livre d'Olga Tarcali correspond à ce qu'un vaste public attend, au moment où l'idée européenne se renforce et où la transmission et la pédagogie de la Shoah sont une réalité et deviennent une exigence. Serge Klarsfeld

5

À nos parents

AVERTISSEMENT
Si ce livre est l'histoire des quinze premières années de ma vie, ce n'est cependant pas moi qui l'ai écrit. À notre retour d'Erfurt, ma ville natale, Olga Tarcali a voulu raconter, empruntant ainsi pour ce récit ma propre identité, l'extrême bonheur qui fut le mien pendant mes dix premières années, et l'extrême malheur qui s'abattit sur moi avec la Seconde guerre mondiale. Je ne sais comment elle a su ainsi se mettre à ma propre place, prendre le rôle du narrateur, et raconter, comme je n'aurais pu lefaire mais avec une fidélité et une émotion exemplaires, ce que j'ai vécu et l'exactefaçon dont j'ai ressenti les événements heureux et tragiques de ma vie.

Je lui en manifeste ici ma plus vive reconnaissance.

Marianne

Spier-Donati

Paris, décembre 1999

RETOUR À ERFURT
Je suis retournée à Erfurt. Je reviens d'Erfurt. Erfurt, ma ville natale, que les lois raciales du IIIème Reich obligèrent mes parents à fuir. J'avais cinq ans. Et me voilà ici, à Paris où je vis depuis 1945. J'ai l'âme et le cœur si lourds de souvenirs, de chagrin irrépressible, d'émotions dévastatrices, que me viennent, enfin, le désir, le besoin, la nécessité de mettre sur le papier ce que furent les différents "retours" que je fis dans ma vie, dans des lieux si divers et si géographiquement dispersés où I'histoire dramatique de ce qui advint aux miens et au peuple auquel j'appartiens finit par me rejoindre. Voilà. Je pose mes bagages. Curieusement je me sens apaisée. Peut-être, après cette année de pèlerinages qui, d'Allemagne à la Belgique, puis sur la Côte d'Azur et en Italie, m'ont menée à la recherche de mes enfances, mon enfance heureuse et mon enfance volée, me sentiraije un peu délivrée de ces souvenirs qui n'ont cessé de m'habiter, de me hanter, de me poursuivre. Peut-être estce ainsi, à la fin de ce voyage, un cadeau qui m'est fait dans ma maturité. J'ai donc vécu les cinq premières années de ma vie à Erfurt, où l'on avait offert à mon père, Carl Spier, le poste de directeur de l'usine Lingel, importante fabrique de chaussures dont les produits étaient réputés en Allemagne. Mes parents étaient originaires de Cologne, où résidait toujours mon grand-père maternel, médecin connu, qui avait été médecin major dans l'armée 9

allemande pendant la première guerre mondiale. Mon père y avait fait ses études en sciences économiques, et Hilde, ma mère, docteur en philologie, était journaliste et dirigeait les rubriques culturelles dans un grand quotidien de la ville. J'appartenais donc à une famille de la bonne bourgeoisie allemande, allemande comme tous les autres Allemands, si ce n'est que nous étions juifs, et cette appartenance a détruit ma vie comme celle de millions d'autres personnes. Mais naturellement, à l'époque, nous n'aurions jamais pu l'imaginer. Nous étions allemands, nous nous sentions allemands, et nous vivions comme tous les autres. Nous n'étions pas religieux et ne suivions que quelques rites, plus prétextes à fêtes de famille qu'affaire de véritable conviction. Juifs assimilés donc, tout à fait et bien assimilés à notre environnement culturel. Être juif ne nous posait aucun problème tant nous nous sentions - alors - intimement intégrés à la communauté dans laquelle nous vivions. Illusion fatale qui fut celle de tous les juifs allemands. Bernard Wolff, mon grand-père médecin, était d'une famille où régnaient les principes de ce temps, plus rigoureux parfois qu'en France où l'esprit français, fait d'impertinence, de discernement et d'indéracinable sens critique, savait nuancer les lourdes férules de la bonne bourgeoisie. L'esprit d'insoumission et la volonté d'indépendance sont bien davantage l'apanage des Latins que celui des Allemands, et cela m'a poursuivie toute ma vie. Encore aujourd'hui, moi qui vis en France depuis tant d'années, j'observe avec un effarement coupable dans bien de mes comportements cet instinctif assujettissement aux règles et aux institutions qui, poussé à la caricature et à l'extrême, fit du peuple allemand aveuglément soumis à Hitler et à ses lois le bourreau de toute l'Europe. 10

Bien enfouies au plus profond de moi-même je débusque parfois des traces de ce respect presque inné de l'obéissance et lutte toujours pour acquérir cette aptitude naturelle à l'indiscipline qui manqua tant aux juifs allemands, ces juifs allemands qui, pour la plupart, voulaient voir ce qu'ils croyaient, et ne crurent pas ce qu'ils virent. Comment comprendre un tel aveuglement, hors de toute clairvoyance salvatrice? Mon père luimême, après avoir fui l'Allemagne puis la Belgique, n'alla-t-il pas, puisque telle en était l'obligation, se déclarer comme juif aux autorités françaises? Mes cinq premières années furent les plus heureuses de ma vie. J'avais un jeune frère, Rolf, de deux ans mon cadet. Nous habitions une superbe maison dans un quartier résidentiel. Cernée de verdure, elle donnait sur un grand parc où coulait paresseusement un petit bras de rivière. Non pas que je me souvienne de ces détails mais ma mère avait la passion de la photographie, et j'ai par miracle, à la fin de la guerre, retrouvé les albums où elle collait tous ses clichés. J'ai ainsi pu voir cette belle maison à colombages où nous occupions un étage. La terrasse était notre domaine favori, et ma mère ne cessait d'y photographier nos jeux et tous les petits moments de notre vie quotidienne, comme elle le fit d'ailleurs plus tard à Bruxelles. J'ai ainsi pu voir sur ces images comment était notre vie là-bas, notre appartement, nos promenades, et les familiers qui nous entouraient. Maman légendait souvent ses photographies et elles ont en quelque sorte balisé mon retour à Erfurt, encore que j'en garde en mémoire ma propre vision. J'ai de ces années, comme de celles qui ont suivi, un souvenir d'une acuité exceptionnelle qui étonne vivement mon entourage. Je n'ai rien oublié, je me souviens de tout petits détails, d'une multitude Il

d'événements, aussi bien ceux qui parsemèrent une vie de petite fille heureuse que ceux qui ont rythmé d'une manière dramatique les années qui ont suivi. Je me demande souvent si seule l'horreur de ce qui advint a conféré à ces souvenirs cette trace aiguë que fait l'acide sur une plaque de cuivre en les gravant dans ma mémoire de façon indélébile, à la manière en quelque sorte du fixatif qui fixe définitivement l'image révélée sur du papier photographique. Peut-être qu'une vie normale les aurait effacés, ce que je suis assez tentée de croire, moi qui, dans ma vie adulte, ai eu par la suite une mémoire souvent défaillante. Le bonheur comme le malheur eurent en tout cas chez moi, les quinze premières années de ma vie, ce rôle étonnamment précis de gardien vigilant. Mon grand-père médecin, veuf de bonne heure, se remaria et eut de ces secondes noces un fils, demi-frère de ma mère. Celui-ci alla s'établir en Belgique, ce qui eut sur notre vie, plus tard, une conséquence funeste. Ma mère rencontra mon père à un cours de danse. Elle avait vingt ans, lui vingt-et-un. Ce fut un amour immédiat, auquel mon grand-père ne voulut pas consentir car mon père poursuivait ses études, et naturellement il était à cette époque hors de question qu'une jeune fille bien née épousât un homme sans situation. Sept années s'écoulèrent après leur première rencontre, et lasse d'attendre et de ne pouvoir adoucir l'inflexible obstination de son père, ma mère voulut mettre fin à ses jours et se taillada les veines. On la sauva, et mon grand-père s'inclina. Pour suivre mon père à Erfurt ma mère renonça au poste important qu'elle occupait dans le journal de Cologne et se consacra à son mari et ses enfants. J'ai passionnément, immensément, intensément, aimé ma mère. Elle fut la femme de ma vie, la disparue bien-aimée jamais oubliée, et dont l'absence n'a cessé de 12