//img.uscri.be/pth/e1e2be38ca07faeb84d9ded24e8fcab3aad54a70
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 22,50 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Safi et son territoire

De
320 pages
Ville moyenne, Safi a connu entre la fin du 12è et le 16è siècle, une évolution sociale, économique et politique représentative des mutations que connaissait alors l'ensemble de la partie méridionale du Maroc à la suite de l'arrivée et de l'installation de populations arabes bédouines. L'équilibre de la cohabitation entre les différentes populations est rompu par l'occupation portugaise (1508-1541). L'ouvrage scrute les différentes manifestations de cette évolution et souligne la complexité de l'arabisation loin des débats passionnés sur "l'invasion hilalienne".
Voir plus Voir moins

À la mémoire de mon père À ma mère et à toute ma famille À Fanny

Remerciements

La publication de cet ouvrage n’aurait pas été possible sans le soutien et les encouragements de Denis Menjot, qui a accepté d’accueillir ce livre dans cette collection. Qu’il trouve ici l’expression de ma vive reconnaissance. Je tiens ausssi à dire ma profonde gratitude et mon amitié à Pierre Guichard dont les remarques judicieuses, les corrections et le soutien indéfectible ont beaucoup apporté à l’ensemble de mes recherches et à cet ouvrage en particulier, et je le remercie particulièrement pour avoir accepté d’en rédiger la préface. Toute ma reconnaissance s’adresse à Dominique Augerd qui a assuré, avec sa patience et sa maîtrise technique, la réalisation matérielle de la maquette de l’ouvrage et le traitement informatique de l’ensemble de la documentation cartographique, graphique et photographique. Je ne saurais oublier tous ceux qui ont contribué par leurs remarques et leurs orientations, de près ou de loin, à la réalisation et à l’évaluation de ma thèse, dont cet ouvrage est issu : en premier lieu, André Bazzana qui en a assuré la direction, Bernard Rosenberger, Robert Durand, Jean-Michel Mouton, Jean-Michel Poisson et Philippe Sénac qui composèrent, avec Pierre Guichard, le jury de thèse. Cette recherche n’aurait pas vu le jour sans l’amabilité et la coopération des habitants des différentes localités étudiées, ni sans l’aide irremplaçable de Monsef, Ahmed, Hassan, Ihsan, Mohammed, et de ‘Abd Allah al-Mushtaraî et Mohammed Sqalli.
Y. Benhima

PRÉFACE
Le livre présenté ici est issu d’une thèse soutenue à Lyon1. Son directeur aurait à l’évidence autant de titres que moi à le préfacer. Ce n’est pas uniquement son intérêt scientifique que je souhaite faire ressortir ici, mais le point de vue un peu différent de l’ancien directeur de l’UMR 5648 (« Histoire et archéologie des mondes chrétiens et musulmans médiévaux »), équipe d’accueil de l’école doctorale dans le cadre de laquelle le travail que l’on a sous les yeux a été réalisé entre 1997 et 2003. Le titre que porte encore cette formation de recherche exprimait bien les ambitions qui avaient présidé à sa création en 1994, par un groupe consistant de chercheurs dont un bon nombre s’intéressaient au versant sud de l’espace méditerranéen. Cela justifie l’arrivée à Lyon l’année suivante, de deux étudiants marocains lauréats de l’INSAP de Rabat2, dotés de bourses du Ministère français des Affaires Étrangères. D’autres arriveront les années suivantes. Avec quelques autres étudiants venus aussi du Maroc mais non boursiers et un certain nombre de doctorants tunisiens, ils ont fait pendant quelques années de notre centre lyonnais la formation médiéviste française comptant le plus grand nombre de jeunes chercheurs en formation venus du Maghreb. Sans les compétences d’André Bazzana, il n’aurait pas été possible d’assurer à Lyon (où ils trouvaient par ailleurs un encadrement suffisant en histoire de l’Orient et de l’Occident musulmans, ainsi que l’aide d’une formation très tournée vers l’archéologie médiévale en général) la direction de ces thèses d’histoire et d’archéologie. Qu’il me soit permis d’avouer que j’éprouve une certaine fierté à avoir, dans la position de responsable de l’UMR que j’ai occupée de 1994 à 2002, contribué autant que je le pouvais à rendre cette orientation possible. Je suis heureux de voir paraître en France la première de ces thèses à être éditée, une dizaine d’années après la venue de son auteur à Lyon grâce à Denis Menjot, qui, prenant à son tour la responsabilité de l’équipe, a bien compris l’intérêt de ce qui s’était fait précédemment, et a fait son possible pour maintenir ce qui pouvait l’être. La partie centrale de la zone côtière atlantique du Maroc étudiée dans cet ouvrage, qui a pour centre Safi, correspond à un espace que l’on peut considérer, de façon très approximative, comme mesurant quelque deux-cents kilomètres du nord au sud, et une centaine d’est en ouest. Son peuplement était initialement, avant l’émergence de Safi dans les sources, constitué par les groupes berbères Doukkala, qui ont donné leur nom à la région. En traitant de ce terme évocateur à la fois d’une région et d’un groupe humain, Yassir Benhima pose bien une
1. Espace et société rurale au Maroc médiéval. Stratégies territoriales et structures de l’habitat : l’exemple de la région de Safi, thèse dirigée par André Bazzana et soutenue en décembre 2003. 2. Institut national des sciences de l’Archéologie et du Patrimoine. Tous deux ont maintenant obtenu des postes dans l’enseignement supérieur marocain.

6

Safi et son territoire. Une société dans son espace

question de fond de l’histoire maghrébine (p. 69-71), celle du rapport entre ancrages territoriaux et références « tribales », position du problème qui sert ensuite très utilement de base à son étude des différentes « tribus » dukkaliennes, appréhendées dans leur dimension à la fois généalogique et spatiale (voir par exemple le remarquable passage consacré aux Banû Mâguir, p. 73-74). En renversant quelque peu la perspective adoptée dans l’ouvrage, on pourrait observer que, du point de vue de l’histoire de l’Occident, le cas de Safi est intéressant comme « ultime épisode de la dynamique d’expansion de la société féodale occidentale au détriment de l’Occident musulman » (p. 241), cela entre 1508 et 1541, au moment même où commence l’épopée maritime qui va lancer les Portugais sur les routes de la circumnavigation africaine et en direction du Brésil, vers d’autres formes de « colonisation » du monde. S’inspirant des analyses de Josep Torró, Yassir Benhima inscrit celle de Safi dans la phase de la « diaspora aristocratique », antérieure aux migrations paysannes qui permettront une prise de possession plus efficace des territoires. A Safi, les occupants se cantonnent dans un espace urbain plus limité que celui de l’époque antérieure et bien fortifié, et se contentent d’une « prédation fiscale » imposée aux groupes arabo-berbères de la région, sans doute dans une certaine continuité avec les appareils étatiques antérieurs (p. 253-254), mais avec des effets désastreux sur le peuplement de la région du fait de la guerre continue menée pour parvenir à maintenir cette domination locale, et des efforts des Wattassides pour rétablir leur contrôle sur la région (p. 258-262). Du point de vue de l’histoire du Maroc, Yassir Benhima a évidemment utilisé des sources arabes dont la plupart ne sont guère accessibles aux historiens européens. Mais, après A. Bouchareb, dont les travaux en arabe ne sont guère connus en France, il a, à l’exemple de ce qui a été fait pour les musulmans de Valence à partir des textes contemporains de la Reconquête, utilisé largement les documents tirés des archives portugaises pour tenter de jeter un peu de lumière sur l’organisation et l’évolution d’une société « sans archives », et qui n’a guère produit non plus d’historiographie en dehors d’un texte hagiographique fondamental, le Tashawwuf d’al-Tâdilî. Archéologue de formation, et s’inspirant aussi des travaux de terrain qu’avec André Bazzana nous avons menés dans l’ancien Sharq al-Andalus, il a tenté, dans les limites des possibilités de temps et de moyens que lui accordaient ses études à Lyon, d’appréhender, à partir de premières prospections, des réalités archéologiques encore ignorées. Dans un remarquable article3, d’autres anciens doctorants lyonnais viennent de montrer avec éclat à quel point l’histoire maghrébine pouvait être renouvelée, peut-être fondamentalement, d’un point de
3. Jean Pierre Van Staëvel et Abdallah Fili, « Wa wasalnâ ‘alâ barakat Allâh ilâ Igîlîz : à propos de la localisation d’Igîlîz-des-Harga, le hisn du Mahdî Ibn Tûmart », Al-Qantara, XXVII/1, 2006, p. 153-194. Les prospections dont il est rendu compte dans cet article semblent bien résoudre le problème controversé du lieu géographique où se constitue et s’affirme d’abord, dans l’Atlas et non dans le Sous, le mouvement almohade, ce qui peut aider à mieux comprendre la nature même de ce dernier, si fondamental dans l’histoire du Maroc et de l’Occident musulman dans son ensemble.

7 vue à la fois régional et plus largement maghrébin, par de tels travaux. Les résultats plus modestes sans doute du point de vue de l’archéologie, que l’on trouvera dans cet ouvrage, obtenus antérieurement et dans le cadre d’une thèse nouveau régime, sont loin d’être négligeables, comme en témoigne l’illustration de l’ouvrage. On ne peut qu’espérer voir d’autres chercheurs s’engager dans la même voie, illustrée particulièrement dans notre UMR lyonnaise par les travaux de Jean-Marie Pesez et de ses élèves. Yassir Benhima est très conscient des lacunes documentaires qui ont rendu son travail difficile. Il parle ainsi, s’agissant de la région dont il traite, de l’ « amnésie désolante » des textes historiques (p. 55). Il évoque pertinemment, avec une excellente formule, l’ « imperméabilité » des sources qu’il utilise aux manifestations du social (p. 43). Dans les mêmes pages, où, sans oublier celui-ci, il se réfère nécessairement à un Maghreb plus large que le seul Maroc atlantique médiéval, il analyse très finement les limites et les possibilités de certains types de sources. Ainsi, aux pages 43-44, le fait-il pour les ouvrages hagiographiques, en s’appuyant sur les suggestions d’auteurs occidentaux comme Michel de Certeau. Sur certains points pour lesquels la documentation est très pauvre, des lectures étendues permettent d’aborder tout de même de façon suggestive et nuancée des questions que l’on ne peut éviter, tant elles ont été évoquées, lorsque l’on se situe d’un point de vue universitaire occidental, comme celles de l’organisation de la parenté, de la situation de la femme et des comportements sociaux à cet égard dans la société traditionnelle. D’excellentes pages sont consacrées à ce sujet (34-42). La bonne connaissance des travaux des anthropologues, comme P. Bonte surtout, mais aussi R. Jamous, celle des travaux français plus « historiens » de R. Ricard, P. de Cénival, B. Rosenberger, mais aussi bien sûr de ceux des auteurs maghrébins et espagnols (A. Bouchareb, M. Chapoutot-Remadi, M. Marín, F.R. Mediano, etc …) nourrit la réflexion sur les exemples médiévaux tirés principalement du même Tashawwuf d’al-Tadîlî, mais aussi de textes juridiques comme l’inépuisable, indispensable, et encore trop peu étudié Mi‘yâr d’alWansharîsî . Des contradictions entre les docteurs urbains et la catégorie que l’on peut supposer assez spécifique au Maghreb médiéval des « juristes bédouins » y sont relevées de façon très intéressante. On voit les premiers, soucieux de préserver la pudeur féminine4, traiter curieusement « d’innovation condamnable » le non voilement traditionnel des femmes bédouines, dont les seconds, soucieux de préserver une pratique habituelle, s’efforçaient au contraire de démontrer la légitimité. A la jonction de l’histoire sociale, de l’histoire du droit et de l’anthropologie, cela « illustre éloquemment la diversité des appréciations juridiques en fonction du milieu de production de la norme » (p. 40), fait que l’on
4. Comme souvent en histoire, en particulier celle du monde musulman où les évolutions n’ont pas fait disparaître les comportements anciens, ces problèmes ne sont pas « inactuels ». Ils font au contraire irruption dans nos sociétés européennes. Au moment où j’écris ces lignes, le Monde du 24 février 2007 consacre un article à la demande exprimée par le Conseil musulman de Grande-Bretagne, la principale organisation représentative islamique du Royaume-Uni que, dans l’enseignement « garçons et filles puissent exprimer leur fidélité au concept musulman de haya (pudeur) ».

8

Safi et son territoire. Une société dans son espace

ne relève pas toujours assez lorsque l’on traite du droit musulman malikite. De très bonnes analyses sont, de la même façon, consacrées à d’autres problème de la vie médiévale maghrébine que les médiévistes n’abordent que rarement. Ainsi Y. Benhima fait-il ressortir que dans le Tashawwuf déjà cité, les mois du calendrier musulman n’apparaissent pas (alors qu’il sont évidemment souvent mentionnés dans la littérature juridique urbaine), et que l’on se réfère plus habituellement au rythme saisonnier du calendrier solaire. Il rappelle que l’on trouve dans la littérature ethnographique des allusions à des tentatives d’articulation ou de conciliation du rythme religieux et du rythme « naturel » (p. 45). L’essentiel de la thèse porte sur l’espace, son occupation et sa gestion. Elle fait appel, moins sans doute que son auteur ne l’aurait souhaité, à des prospections de terrain. Cela dans le cadre à la fois contraignant et stimulant d’une bourse française qui dans le même temps lui donnait le moyen de réaliser son projet, mais restreignait ses possibilités de travail au Maroc. On en appréciera les résultats même si ceux-ci ne se présentent nullement comme exhaustifs. Dans certains cas, sans doute, la pauvreté des vestiges conservés empêche d’aller très loin dans la caractérisation des sites, comme par exemple pour le site de Sarnû, que l’on peut tout de même localiser (p. 206-207). Les résultats sont plus parlants lorsque les constructions sont encore à peu près visibles, comme à Sûr Banî Maguîr (p. 203-206), où l’on identifie de façon très intéressante la fortification centrale d’un espace montagneux tribal. Au centre de la thèse se trouve la question, intensément discutée dans le contexte « post-colonial » des années soixante-dix, et quelque peu mise en veilleuse depuis cette époque, mais qui mérite certainement, pour l’ensemble du Maghreb, mais au cas par cas, d’être réexaminée de façon dépassionnée à la lumière de toutes les données disponibles, de l’impact des tribus hilaliennes sur les genres de vie et l’équilibre des sociétés locales. On saura gré à l’auteur d’avoir étudié le problème de façon précise, nuancée et avec le moins d’a priori possibles pour la région des Doukkala, où l’époque post-almohade est dominée par cette question. On peut ainsi jusqu’à un certain point, les documents portugais aidant, reconstituer le paysage des campagnes environnant Safi, ville très liée à ses abords ruraux et tribaux, comme le montre l’intéressante constatation faite dans une lettre de 1509 adressée à la cour portugaise, que la prospérité de la ville est pour une bonne part liée à l’emmagasinage des grains des Arabes ‘Abda (p. 225). C’est dans ces passages, où la prospection et l’étude de la toponymie s’appuient sur les indications fournies par les documents fiscaux, qu’apparaît peut-être le mieux l’intérêt de l’utilisation des textes portugais. En dépit du rôle régional de Safi, seule véritable ville, dont la centralité justifie l’insertion de ce livre dans une collection d’histoire urbaine, le caractère fortement rural des réalités socio-économiques de la région est bien mis en évidence. Le cas d’al-Madîna, établissement que son nom même semblerait désigner comme « urbain » par excellence, montre bien que cette localité n’est guère marquée d’urbanité que par ce toponyme (p. 217-218), et sans doute aussi

9 par une enceinte édifiée par les Mérinides. Yassir Benhima note justement à cette occasion que l’on ne peut guère tirer de l’appareil, le tâbiya (pisé) utilisé pour celle-ci aussi bien qu’à Sûr Banî Maguir, de conclusions sur la catégorie politicosociale ou ethnique « bâtisseuse », étatique dans un cas, tribale dans l’autre (p. 229). Al-Madîna est, sans doute encore plus que Safi, très dépendante de son rôle protecteur des réserves des tribus arabes voisines, qui viennent y ensiler leurs récoltes (p. 225). Tout ce qui concerne cet aspect de la vie économique et sociale, tournant autour de la conservation des céréales, est d’un intérêt certain, soulignant bien, en dépit des conflits qui peuvent survenir, l’interpénétration des mondes sédentaire et nomade (p. 224-227). Il y a sans doute bien d’autres choses à retenir dans ce livre, tant sur le plan d’une histoire locale du Maroc qui reste souvent encore à faire que, d’une façon plus générale, sur celui de l’évolution du Maghreb entre l’âge classique et le début de l’époque moderne ; mais cette perspective régionale me paraît, du point de vue plus ample de l’histoire des relations entre Occident chrétien et Occident musulman, dépassée par tout ce que le travail apporte, s’agissant aussi bien des faits historiques que de la réflexion qu’ils suggèrent, sur l’épisode précis de l’occupation portugaise de Safi et de l’ébranlement des structures autochtones qu’il produit. L’événement est peut-être d’autant plus intéressant qu’il est assez strictement limité dans le temps, donc assez bien « observable ». Il n’est qu’un moment de l’expansion occidentale aux dépens du Maghreb, dans un cadre géopolitique qui met en présence d’un côté le dynamisme d’une monarchie et d’une société portugaises dont la cohérence favorise l’essor économique et militaire5, de l’autre un complexe socio-politique où se juxtaposent plus qu’ils ne s’articulent fortement6 le pouvoir musulman traditionnel et les fortes réalités tribales locales, souvent antagonistes politiquement même si bien des facteurs locaux les rendent économiquement complémentaires, dont est composé le pays. Il est tout à fait intéressant que cet épisode soit ici vu par un chercheur marocain, utilisant toutes les ressources que mettent à sa disposition les sources arabes, portugaises et un début d’exploitation des données archéologiques. Il est évidemment à souhaiter que ce travail ouvre la voie à d’autres. Pierre Guichard

5.. On pense évidemment à tout ce qui a été écrit dans le cadre des travaux menés il y a quelques années sur l’apparition durant cette période de l’ « Etat moderne » en Europe ; voir par exemple les contributions, et plus particulièrement celles consacrées au Portugal par José Mattoso et Bernard Rosenberger dans : Genèse de l’Etat moderne en Méditerranée. Approches historique et anthropologique des pratiques et des représentations, Ecole Française de Rome, 1993. 6. L’une des plus remarquables réflexions sur ce thème crucial, appuyée sur le point de vue très éclairant d’un auteur contemporain de la période étudiée par Yassir Benhima, me paraît être le travail déjà un peu ancien d’Abdessalam Cheddadi, « Le pouvoir selon Ibn Khaldûn », Annales E.S.C., mai-août 1980, p. 534-550.

MER MÉDITERRANÉE Tanger
T AN IQ UE

Sabta
JBALA RIF

ou

Rabat Meknès Azammûr

Fès
AS ATL YEN MO

SAFI
Agûz
O. Tansitt

O. Rbi

LT TAFILA
ad ès O. D

Marrakech
HA UT AS ATL Ouarzazate

O. R

hér is

O. Ziz

O.

Mo ulo uya

N ÉA OC

L AT

Oujda Taza

O.

Seb

Agadir
s O. Sou

Taroudant
O. Da

N ▲
raa

TI AN

A ATL

S

0

200 km

Figure 1. Carte générale du Maroc et situation de Safi
Avertissement En raison de contraintes techniques et éditoriales, un système simplifié de translittération des mots arabes a été adopté. Les points diacritiques ne sont pas signalés. La hamza (uniquement en position médiane ou finale) et le ‘ayn sont signalés par un ‘. Les voyelles longues sont marquées par des accents circonflexes (â, î, û). - Les noms de lieux connus et souvent cités dans ce travail seront écrits selon l’orthographe française. (ex. Fès au lieu de Fâs ; Marrakech au lieu Murrâkush). Les toponymes moins connus sont transcrits. Les formes dialectales des toponymes et des ethnonymes arabo-berbères sont privilégiées (Jbal au lieu du classique Jabal). - Les mots berbères seront transcrits avec le même système de translittération que les mots arabes. Même si ce dernier s’avère inapproprié pour rendre les spécificités de la langue berbère, il permet d’éviter la multiplication dans un même texte de différents systèmes de translittération. L’utilisation de la lettre “gu” est ainsi respectée.

Abréviations A. = Awlâd ; b. = ibn ; B. = Banû, Banî ; éd. = édition ; fig. = figure ; trad.= traduction.
Revues et ouvrages : - Annales ESC : Annales économie, société civilisation ; devient ensuite Annales HSS : Annales Histoire Sciences Sociales. - JESHO : Journal of economic and social history of Orient. - R.O.M.M. : Revue de l’Occident Musulman et de la Méditerranée, devient ensuite R.M.M.M. : Revue des Mondes Musulmans et de la Méditerranée. - S.I.H.M. : Les Sources Inédites de l’Histoire du Maroc.

11

INTRODUCTION

« L’espace est l’objet de représentations contrastées, fragments de systèmes de pensée plus vastes qui commandent l’action des hommes. Il est enjeu de conflits, lieu de développement de stratégies, marqué de pratiques multiples. Il est donc à tout instant le produit d’interactions nombreuses. Les unes sont d’origine physique. Les plus nombreuses sont d’origine humaine : certaines de si longue durée qu’elles en paraissent naturalisées. L’histoire de l’espace oblige à rompre avec les cloisonnements habituels et à ne pas réduire la visée totalisatrice de l’histoire à une simple addition ; économie, société, civilisation : tout le sens est dans les modalités de leurs relations ». Bernard Lepetit1
Les mots de Bernard Lepetit résument admirablement la portée que peut revêtir l’étude historique de l’espace, réalité multiforme et imbriquée dans la complexité du social. L’auteur incite à briser les cloisons et à ouvrir les horizons de la recherche. Tout un programme saisissant qui trouverait dans le sujet de l’habitat, un terrain fertile et attachant. En effet, l’habitat participe indubitablement de la catégorie des faits sociaux, qualifiés de totaux par M. Mauss, qui nécessitent d’être appréhendés « dans leur relation avec l’ensemble du corps social dont ils font partie » et d’être compris « à partir de leurs usages sociaux »2. La manière d’occuper l’espace peut être ainsi une expression privilégiée des différentes manifestations de la réalité sociale : elle assure une médiation délicate entre la nature et la culture, répond aux contraintes de la production économique et reflète l’ethos d’une société. Ce qui peut paraître, sous cette forme totalisante et abstraite, un simple truisme, se révèle à l’examen d’un cas concret, un thème de recherche fécond et très prometteur. Ce travail sur Safi et sa région s’inscrit donc dans une volonté d’étudier l’organisation des espaces urbains et ruraux au Maroc médiéval dans la complexité des rapports qu’ils entretiennent avec différents faits sociaux, économiques et culturels. Ainsi, l’option d’une monographie régionale pour aborder cette problématique s’est avérée nécessaire, non seulement en raison de la place de ce genre d’étude dans l’historiographie marocaine moderne3, mais pour opérer une

1. B. LEPETIT, Carnet de croquis : sur la connaissance historique, Paris, 1999, p. 137. 2. Voir l’entrée MAUSS dans : P. BONTE et M. IZARD, Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie, Paris, 2000, p. 457, et M. MAUSS, Sociologie et anthropologie, Paris, 1950. 3. La monographie régionale était devenue quasiment un leitmotiv d’une histoire sociale appelant au renouveau de la recherche historique marocaine dès les années 1970. L’on peut citer à titre d’exemple : A. TOUFIQ, Al-mujtama‘ almaghribî fî al-qarn al-tâsi‘ ‘ashar (Inûltân 1850-1912), Rabat, 1983 (2e éd.) ; M. MEZZINE, Fâs wa bâdiyatuhâ, Rabat, 1986 et L. MEZZINE, Le Tafilalt. Contribution à l’histoire du Maroc aux XVIIe et XVIIIe siècles, Rabat, 1987 et enfin, H. FERHAT, Sabta des origines au XIVe siècle, Rabat, 1992. La plupart de ces monographies s’intéressent à l’époque

12

Safi et son territoire. Une société dans son espace

lecture fine de problématiques plus globales s’appliquant à l’ensemble du Maroc, voire à l’Occident musulman médiéval. Sans envisager le cas de la région Safi comme un échantillon représentatif du Maroc dans son ensemble, c’est la validation de la capacité explicative d’hypothèses plus globales pour comprendre les interactions de l’espace et de la société locale qui est recherchée ici4. Le choix de la région de Safi pour servir de terrain à notre enquête monographique relève de plusieurs critères. D’abord, l’histoire médiévale locale est très bien encadrée par deux faits majeurs. Le premier, d’ordre structurel, consiste en l’arrivée puis l’installation de plusieurs vagues successives de populations arabes. Le second, beaucoup plus restreint chronologiquement, est l’occupation portugaise du début du 16e siècle. Les mutations profondes qu’entraînèrent ces deux faits historiques, affectèrent d’une manière déterminante l’évolution du peuplement et l’organisation territoriale de l’espace rural. De plus, région périphérique par rapport aux centres du pouvoir au Maroc, Safi et son hinterland apparaissent comme un lieu de prédilection pour l’épanouissement des réseaux de solidarités communautaires, dans leur expression tribale, mais aussi religieuse. La conjonction d’importants clivages sociaux et d’un fort encadrement communautaire offre une atmosphère propice pour l’observation de l’espace dans la complexité de ses implications avec les autres facettes de la dynamique sociale. Il est incontestable que l’appréhension de ces phénomènes n’aurait pas été possible sans l’apport d’une documentation historique variée, sur laquelle je reviendrai plus tard. Néanmoins, on peut dès à présent louer la richesse insoupçonnée des recueils hagiographiques qui recèlent une mine intarissable d’informations sur la vie quotidienne, sur les mentalités et sur le monde rural en général. La surabondance des sources archivistiques portugaises est une manne inespérée pour tout historien habitué à une documentation arabe marquée plutôt par la rareté. Même si la déformation de l’information historique sur la société locale par le prisme de l’altérité est possible, cet argument souvent brandi pour minimiser l’importance des archives étrangères, me semble peu recevable. Il serait absurde de se priver de leur inestimable richesse aussi bien quantitative que qualitative. Ainsi, une part considérable de nos informations sur la société et le peuplement de la région de Safi aux 15e-16e siècles est redevable au dépouillement non exhaustif des sources portugaises5. Les possibilités de la réalisation d’une enquête archéologique, réduite pourtant pour des raisons de temps et de logistique, ont aussi motivé notre choix de la région de Safi.

précoloniale, beaucoup plus attractive que le Moyen Âge, en raison de la profusion documentaire et de son importance directe pour la compréhension de l’histoire contemporaine du pays. Cf. M. EL MANSOUR, « Moroccan historiography since Independance », The Maghrib in question, essays in history and historiography, Austin, 1997, p. 109-119, (p. 117-118) et les actes du colloque: Recherches sur l’histoire du Maroc. Esquisse de bilan, Rabat, 1989. 4. Sur l’importance de a variation des échelles de l’analyse historique pour l’étude des phénomènes liés à l’espace, cf. B. LEPETIT, « Architecture, géographie, histoire : usages de l’échelle », Genèses, 13, 1993, p. 118-138, (p. 137). 5. Nous avons uniquement étudié les textes publiés, Cf. bibliographie.

Introduction

13

Ces raisons, certes déterminantes, ne justifient pas à elles seules la naissance de ce projet. Je ne peux oublier l’effet salutaire sur la construction de l’objet de cette recherche, de la découverte, en concomitance, des tendances récentes de l’histoire médiévale française6 et de l’évolution rapide de l’historiographie d’alAndalus7. Chacun de ces deux apports décisifs, a marqué de son empreinte la conception, l’exécution et la présentation de ce travail8. Les sources textuelles : la réalisation de cette enquête a fait appel à différents types de sources écrites, arabes et étrangères9. On peut subdiviser ce large éventail en plusieurs catégories : - Les chroniques et les annales sont naturellement bien représentées dans ce corpus documentaire, malgré la primauté du politique et de l’événementiel dans ce genre de littérature historique. Les principales chroniques dynastiques (notamment almohades et mérinides), et les ouvrages d’histoire générale de l’Occident musulman (ceux d’Ibn ‘Idhârî ou d’Ibn Khaldûn, par exemple) figurent dans ce groupe. Pour la présente étude, ces sources conventionnelles permettent surtout de restituer l’arrière-fond socio-politique des phénomènes de peuplement, tout en fournissant de précieuses informations sur les structures de l’habitat (en l’occurrence les fortifications rurales). - Les descriptions géographiques et les relations de voyage : l’intérêt de ce type de sources dans l’histoire de l’Islam médiéval n’est plus à démontrer. Dans cette recherche, les données rapportées par les géographes orientaux (Ibn Hawqal) ou occidentaux (notamment al-Bakrî et al-Idrîsî) sont fréquemment indispensables pour l’étude des structures de l’habitat dans la société marocaine. Les relations de voyage, généralement plus tardives, fourmillent également de renseignements de première main. L’œuvre d’Ibn al-Khatîb sera ainsi déterminante dans l’étude de la région de Safi au 14e siècle. - La littérature jurisprudentielle est devenue, ces dernières années, une source particulièrement riche pour l’étude des sociétés de l’Occident musulman. Cette catégorie regroupe plusieurs genres de documents : des recueils de nawâzil, compilations de consultations juridiques se rapportant aux différents aspects de la vie dans la société musulmane, dont le Mi‘yâr d’al-Wansharîsî est l’exemple le plus connu ; des traités de hisba, des manuels notariaux ou encore des traités de jurisprudence en matière d’urbanisme. Cette littérature ne concerne pas directe-

6. Voir les rapports synthétiques publiés récemment dans : J.-Cl. SCHMITT et O. G. OEXLE, Les tendances actuelles de l’histoire du Moyen Âge en France et en Allemagne, Paris, 2002, et particulièrement la contribution de M. BOURIN et E. ZADORA-RIO, « L’espace », p. 493-510. 7. Cf. par exemple P. GUICHARD, « “Depuis Valence et en allant vers l’ouest…” Bilan et propositions pour une équipe », Mélanges de la Casa de Velázquez, XXVI, 1990, p.163-195. 8. Il s’agit en particulier des travaux de J.-M. PESEZ, P. TOUBERT pour l’Occident chrétien, d’A. BAZZANA, P. GUICHARD, P. CRESSIER et M. BARCELO pour al-Andalus. Cf. Bibliographie. 9. Pour compléter cette présentation sommaire, cf. l’annexe 1 dans laquelle seront présentées, selon l’ordre alphabétique des auteurs, toutes les sources employées dans cet ouvrage.

14

Safi et son territoire. Une société dans son espace

ment la région de Safi, mais elle a été utilisée d’une manière ponctuelle pour élucider quelques questions. - La littérature hagiographique et bio-bibliographique s’avère d’une grande richesse pour l’étude des sociétés de l’Occident musulman médiéval. Les biographies et les récits des karâma-s (miracles, exempla) des personnages saints renferment d’innombrables données sur les structures du quotidien, sur les mentalités ou sur l’organisation de la société rurale marocaine, notamment dans les régions berbères. Le cas du Tashawwuf, d’Ibn al-Zayyât al-Tâdilî, utilisé dans plusieurs parties de cette recherche, illustre admirablement ce constat. - Différentes autres sources contribueront à enrichir ce corpus hétéroclite : des dictionnaires arabes ou berbères apporteront des précisions intéressantes sur la terminologie ; des récits généalogiques ou un livre sur la qibla, seront également exploités. - Les sources en langues européennes employées dans ce travail se rapportent essentiellement aux 15e–16e siècles. Les documents portugais édités dans le cadre des « Sources Inédites de l’Histoire du Maroc », fourniront une matière première d’une valeur inestimable pour l’étude de la région de Safi avant et durant l’époque de l’occupation portugaise. Différentes chroniques et annales portugaises, traduites en français, enrichiront la connaissance de cette période de l’histoire locale. Enfin, des descriptions géographiques, notamment les œuvres de Léon l’Africain ou de Marmol, se révèleront tout au long de ce travail des sources très utiles. La nature des questionnements qui sous-tendent cette enquête privilégie incontestablement l’archéologie extensive comme approche permettant d’embrasser un espace géographique large. Il n’est pas inutile de rappeler la définition que donne J.-M. Pesez de cette démarche spécifique : c’est « une recherche systématique, démultipliée, s’appliquant à un champ étendu, avec des moyens d’investigation variés et rapides »10. Cette archéologie substitue à la fouille, l’association et la confrontation de nombreuses méthodes (étude des textes, relevés des vestiges archéologiques, ramassage du matériel de surface, toponymie, photographie aérienne)11. Malgré quelques similitudes avec la prospection archéologique, à laquelle elle emprunte la plupart de ses techniques d’approche, l’archéologie extensive s’en distingue par ses objectifs. Il ne s’agit guère d’une action préalable à la fouille ou d’un inventaire systématique de sites pour établir une carte archéologique mais d’une construction intellectuelle, à partir des données recueillies, destinée à élaborer des conclusions ou des synthèses historiques12. La vocation historisante de l’archéologie extensive,

10. J.-M. PESEZ, « Objectifs et terminologie », G. NOYÉ (éd.), Castrum 2 : Structures de l’habitat et occupation du sol dans les pays méditerranéens : les méthodes et l’apport de l’archéologie extensive, Rome-Madrid, 1988, p. 129135, (p. 130). 11. Ibid., p. 133. 12. A. BAZZANA, « Arqueologia extensiva. Métodos y algunos resultados », Paisajes rurales y paisajes urbanos : métodos de analisis en historia medieval, Saragosse, 1994, p. 7-27, (p. 8-9).

Introduction

15

clairement revendiquée par ses premiers praticiens puis concepteurs, assure sa compatibilité avec nos objectifs. Les conditions de réalisation d’une enquête d’archéologie extensive d’une manière individuelle et avec peu de moyens, ont considérablement réduit la place impartie aux données recueillies sur le terrain dans ce travail. En dépit de l’utilité des informations de première main que m’ont apporté les enquêtes de terrain, les résultats, notamment sur un plan quantitatif, restent en deçà des ambitions initiales. Une seconde limite relève d’un problème capital de l’archéologie marocaine. L’absence dans toute la moitié sud du Maroc de recherches systématiques sur la céramique archéologique, et l’inexistence par conséquent de séquences chronologiques de référence, m’ont dissuadé d’intégrer la céramologie comme composante principale de mon approche. Un tel travail qui aurait pour but de poser les premiers jalons d’une typo-chronologie de la production céramique médiévale locale, dépasse les possibilités d’une étude limitée dans le temps. Il est néanmoins indubitable qu’un tel apport aurait pu modifier certains aspects de l’analyse historique, en renforçant la connaissance d’un marqueur fondamental de la culture matérielle locale, des réseaux d’échanges commerciaux et des éventuels liens de la production artisanale avec les mutations démographiques et sociales. Si la part due au terrain, quoique déterminante, demeure sous-représentée dans notre travail, il a fallu palier cette insuffisance par le recours à d’autres sources d’information. Les études ethnographiques se sont avérées d’une exceptionnelle richesse, et il aurait été regrettable de s’en passer sous prétexte de leur date récente, sous réserve des précautions d’usage afin d’éviter les risques inhérents à toute méthode régressive qui implique l’emploi systématique ou ponctuel d’une documentation récente pour l’étude de périodes antérieures13. Dans notre cas, cette démarche ne s’applique pas seulement à la littérature ethnographique, mais aussi aux sources historiques tardives postérieures au cadre chronologique retenu. Elle répond également à la même justification théorique qui sous-tend toute approche ethnoarchéologique. La validité du recours à une méthode régressive est conditionnée d’abord par la continuité historique, sociale et géographique des deux contextes, médiéval et subactuel. En reconnaissant dans la société marocaine pré-coloniale l’aboutissement d’une dynamique historique enracinée dans la période médiévale, les projections contrôlées de données liées à la culture matérielle du passé proche comme un moyen de restitution de réalités médiévales seraient possibles. Le recoupement des données relevant de corpus chronologiques différents contribue à mettre en évidence les éléments de continuité ou de rupture dans les phénomènes étudiés. Maintenir une référence à ces moyens de contrôle évite des anachronismes qui pourraient laisser croire à une société figée et immuable.

13. J.-M. POISSON, « La méthode régressive : le cas de la Sardaigne », Castrum 2, p. 259-260.

16

Safi et son territoire. Une société dans son espace

De nombreuses questions supplémentaires, d’ordre plutôt théorique mais dont les implications sur notre pratique historienne sont décisives, mériteraient d’amples développements. Pour alléger ce texte, je me contenterai d’un examen succinct afin de préciser les positions choisies et en évoquer les points essentiels. Réfléchir sur la périodisation et ses implications dans la recherche historique au Maroc, et dans le monde musulman en général, a été depuis plusieurs décennies un sujet emblématique des débats passionnés de l’époque de la décolonisation. Remettre en question la périodisation classique issue d’une conception européocentriste inadaptée aux réalités historiques locales, est apparu comme un moyen légitime dans les efforts d’émancipation des histoires nationales du lourd héritage de la période coloniale14. Le cadre expérimental d’une démarche historique moderne et critique, adaptant ses temporalités à la nature de ses objets, implique une grande flexibilité dans le choix des découpages périodiques. Le rejet des limites imposées par les périodisations classiques (européennes ou dynastiques) permet de rendre au découpage temporel son statut hypothétique qui en fait un simple outil en continuel remodelage. Il convient ainsi de chercher une périodisation différentielle et relative, permettant de scruter les différentes configurations d’un phénomène historique et d’en mesurer les différentes temporalités15. Pour cette étude, le terme « médiéval » appliqué à la fourchette chronologique concernée, n’est utilisé que par simple convention. Si son début est situé au moment de la conquête musulmane, cette période s’étend jusqu’au milieu du 16e siècle. Cette dernière limite correspond grossièrement à la fin de la grande crise, ouverte depuis le 14e siècle, et coïncide surtout avec le départ des Portugais de la région de Safi, date très importante à l’échelle locale. En respectant les termes de ma propre délimitation, je me suis autorisé la liberté de déborder de ce cadre quand l’analyse historique l’exigeait. Le recours fréquent à une démarche régressive participe de cette perméabilité des frontières chronologiques qui me semble primordiale pour décloisonner les recherches médiévistes et modernistes sur la période de transition16. Des discontinuités scandent cette longue période, aussi bien sur une échelle globale que locale. Ces césures ne correspondent guère à la succession des pouvoirs dynastiques, mais plutôt à des phénomènes de peuplement et d’organisation du territoire. Dans chacun des points analysés, un

14. Une littérature assez importante sur la question de la périodisation dans l’histoire marocaine a vu le jour depuis l’Indépendance. Voir en l’occurrence : A. LAROUI, L’Histoire du Maghreb, un essai de synthèse, Casablanca, 1995 (1ère éd. 1970) ; Idem, Mafhûm al-târîkh, Casablanca-Beyrouth, 1992. Récemment, une table ronde a été tenue sur la question de la périodisation dans toutes les sciences humaines. La grande richesse des interventions et leur aspect pluridisciplinaire contraste avec la faible représentation des historiens (une seule communication). Cf. Periodization : Tradition, rupture and process, Rabat, 1997, en particulier M. HAWWASH, « Mulâhazât wa ijtihâdât hawla mas’alat al-tahqîb fî-l‘âlam al-‘arabî », p. 101-123. 15. J.-Cl. GARCIN, « Histoire, démographie, histoire comparée, périodisation », J.-Cl. GARCIN (éd.), États, sociétés et cultures du monde musulman médiéval Xe-XVe, t. 3, Paris, 2000, p. 37. 16. La nécessité d’une telle démarche est exprimée par B. ROSENBERGER, « À la recherche des racines du Maroc moderne », Studia Islamica, LXVIII, 1988, p. 147-169, (p. 169).

Introduction

17

découpage réfléchi et, on l’espère, approprié, a été retenu, et le déphasage entre ces cadres temporels, loin d’être à mes yeux un obstacle à l’unité du travail, est le garant d’une approche dynamique et réversible. La mise en cause des découpages conventionnels du temps historique relance le problème de la définition et de la conception du cadre spatial. Je ne reviendrai pas sur les avantages de la multiplication des échelles d’analyse spatiale dans la recherche historique. C’est plutôt la validité historique des délimitations des espaces étudiés qui fait l’objet de l’actuelle interrogation. Ainsi, je ne me suis pas attaché à définir d’une manière précise et figée les limites de la région de Safi. En l’absence d’une entité administrative médiévale réunissant Safi et son territoire, et surtout parce que l’inscription des formations tribales dans leurs territoires ne s’accompagne pas de l’existence de limites clairement identifiées et stables. Les fluctuations des territoires médiévaux, appellent la souplesse et l’élasticité de l’espace de l’historien, cadre plutôt expérimental, qui s’adapte aux potentialités de l’analyse historique et surtout aux évolutions des représentations et des données fournies par les sources textuelles ou matérielles. La souplesse du temps et l’élasticité de l’espace contribuent à circonscrire de nouveaux territoires à la recherche historique. L’évolution de la perception du cadre spatio-temporel incite à décloisonner l’approche historique de ses horizons strictement historisants, pour embrasser des éléments issus des connaissances voisines. Si l’ambition, naguère exprimée, d’une interdisciplinarité fondatrice d’une science sociale unique organisée autour d’une discipline impérialiste est maintenant révolue, les échanges entre les sciences humaines apparaissent désormais comme « un processus maîtrisé d’emprunts réciproques, entre les différentes sciences de l’homme, de concepts, de problématiques et de méthodes pour des lectures renouvelées de la réalité sociale. »17 L’utilisation de concepts et d’une terminologie propres à une approche anthropologique permet incontestablement d’enrichir cette recherche. Je me suis cependant efforcé d’exploiter ces emprunts selon les normes discursives et les traditions de l’érudition historique. L’intérêt de ces emprunts peut être résumé dans les points suivants : déterminer de nouveaux objets de recherche, étudiés habituellement par les autres sciences humaines, créer des conditions intrinsèques permettant l’émergence d’un savoir neuf susceptible d’assurer une meilleure intelligibilité d’un phénomène historique et, finalement, pourvoir le chercheur de nouveaux critères d’évaluation et de contrôle de sa démarche historienne18. Le présent ouvrage est organisé en deux parties complémentaires. Après un prologue traitant de quelques aspects structurels de l’histoire de la région de Safi, la première partie est consacrée aux modalités de la construction de la société

17. B. LEPETIT, Carnet de croquis, p. 312. 18. Ibid., p. 309-310.

18

Safi et son territoire. Une société dans son espace

locale et de son territoire. L’évolution sociale et politique de la région, depuis les origines et avant même l’émergence de Safi (chapitre 1), en passant par les époques almoravide et almohade (chapitre 2), jusqu’à la fin de la première époque mérinide au milieu du 14e siècle (chapitre 4), sera étudiée d’une manière détaillée, en lien avec la mise en place des premiers réseaux d’habitat et surtout du centre urbain de Safi (chapitre 3). Dans la deuxième partie de l’ouvrage, dévolue aux transformations de la société locale entre le milieu du 14e et le début du 16e siècle, j’insisterai sur les formes d’acculturation et les modalités d’articulation entre les populations sédentaires et semi-nomades. La complexité des situations issues de l’installation des tribus arabes est clairement perceptible dans les nombreuses manifestations linguistiques, juridiques (chapitre 5) et surtout économiques, qui seront étudiées. Les formes de l’occupation de l’espace et les stratégies territoriales respectives des différentes tribus (chapitre 6), seront au centre d’une alchimie sociale à l’équilibre fragile, dans laquelle l’élément défensif avait une place de choix (chapitre 7). L’occupation portugaise du début du 16e siècle, fut l’épilogue de cette longue évolution historique : elle fera l’objet du dernier chapitre (8) de l’ouvrage.

PROLOGUE

De la terre et des hommes

Écrire l’histoire de Safi et de son territoire requiert tout d’abord que l’on donne un aperçu de certains éléments fondamentaux qui ont contribué à façonner les paysages et les hommes. Ces constantes de l’histoire médiévale de la région permettent de comprendre plusieurs aspects de la société et de son inscription dans l’espace. Ainsi, après un tableau du milieu naturel, dans lequel les données des textes sont confrontées à nos connaissances géographiques actuelles, l’accent sera mis sur les éléments caractéristiques de la démographie historique de la région. La présentation des spécificités de l’organisation familiale et du système de parenté complètera ce rappel des fondements de la société locale, dont les structures mentales latentes, abordées dans un dernier temps, sont aussi indispensables pour une lecture appropriée des faits socioéconomiques et des rapports à l’espace.

1. LE

MILIEU NATUREL

C’est peut-être un truisme de rappeler l’impact, sinon déterminant du moins décisif, du milieu naturel dans la relation de l’homme à son espace. Il n’en demeure pas moins que ce milieu naturel avec ses différentes composantes (géomorphologie, climat, hydrographie, faune et flore) n’est pas un simple décor immobile servant d’arrière-fond monotone aux évolutions de l’histoire1. L’action anthropique contribue elle aussi à le façonner intentionnellement ou accidentellement et forge, dans les mentalités de l’homme médiéval, une représentation spécifique de l’espace. Le tableau brossé dans les lignes suivantes voudrait donc fournir une somme des éléments de la géographie physique locale et des données fournies par les sources historiques sur le cadre naturel. D’une manière générale, le territoire marocain est marqué par la diversité de son relief. Celui-ci est bien structuré par ses chaînes montagneuses séparant nettement le Sahara, dominé par de grandes étendues tabulaires, des vastes plaines qui s’ouvrent sur la côte atlantique. De par l’agencement de son relief, le Maroc est donc un pays doublement ouvert : au sud, ses confins méridionaux le rattachent au Sahara, alors que sa grande façade maritime le tourne largement sur l’Atlantique, et dans le nord sur la Méditerranée .
1. Y. LACOSTE, « Braudel géographe », M. AYMARD et alii, Lire Braudel, Paris, 1988, p. 194.

20

Safi et son territoire. Une ville dans son espace

Ce Maroc atlantique, bordé d’un côté par le littoral et de l’autre par la dorsale atlasique, peut être divisé à son tour en trois parties : les plaines du nord, comprenant les bassins du Loukous et du Sebou, les plaines atlantiques moyennes, du Bû Ragrâg jusqu’au sud du Tansîft, et enfin la plaine du Sous, enclavée entre le Haut Atlas occidental et l’Anti Atlas. Au sein de cet ensemble se situe la région de Safi, qui englobe l’actuelle plaine des ‘Abda et des parties de la plaine de Dukkâla au nord et de Shiâdma au sud. Le territoire de la région dégage une forte allure de platitude. « C’est une terre plane étendue sur une longueur de quatre jours de marche, et sur une largeur du même ordre », la décrit Ibn Qunfudh2. Le même constat est fait par l’anonyme portugais qui écrit « la Dukkâla est une belle plaine très plate (…). Elle s’étend pendant vingt-cinq lieues dans la direction de Safi »3. Une faible déclivité vient tout de même offrir des petits reliefs qui cassent doucement la monotonie de la plaine. D’un point de vue géomorphologique, la plaine de la région de Safi peut être divisée en deux zones distinctes (fig. 2) : - sur le littoral (le Sâhil), s’étend une bande composée d’anciennes dunes consolidées qui forment « des collines douces cuirassées d’une croûte calcaire »4. La terre y est généralement sableuse (rmal), mais elle peut être dans certaines dépressions d’une texture silico-argileuse, dite hamrî du fait de sa couleur rougeâtre. Sur les rivages septentrionaux de la région, le terrain offre une dépression relativement élevée au-dessus du niveau de la mer, c’est al-Walja. - à l’intérieur des terres, la plaine proprement dite est surtout caractérisée par son sol argileux de couleur noire, appelé tîrs. Cette fine pellicule tertiaire très fertile, prédispose la région à être un grenier à blé, notamment pour Marrakech dont l’emplacement a été choisi, entre autres raisons, pour la proximité du Dukkâla, désignée comme son champ (faddân)5. Enclavée dans l’avancée des hauteurs de Jbîlât vers le sud-ouest, la plaine se rétrécit vers le sud et ne dépasse guère la rive nord du Tansîft. La fertilité du tîrs contraste donc avec la relative pauvreté du pays du Sâhil, dont la nature géologique domine de vastes territoires au sud du Tansift. A l’opposé de beaucoup de plaines méditerranéennes et atlantiques (le Gharb par exemple), la géologie de la région, sa latitude et son faible relief ont empêché le développement de zones marécageuses qui constituent des terres agricoles en sursis nécessitant des travaux permanents de bonification6. Or, cet effort de bonification devait tout de même être entrepris dans la plaine de Safi sur un autre registre. L’abondance des formations calcaires

2. Ibn Qunfudh, Uns al-faqîr wa ‘izz al-haqîr, éd. M. AL-FASSI et A. FAURE, Rabat, 1965, p. 71. 3. Anonyme, Une description du Maroc sous le règne de Moulay Ahmed El-Mansour (1596), éd. H. DE CASTRIES, Paris, 1909, p. 89. 4. COLLECTIF, Géographie du Maroc, Paris, 1964, p. 162. 5. Ibn ‘Idhârî, Al-Bayân al-mughrib fî akhbâr al-Andalus wa al-Maghrib, t. 4, éd. I. ‘ABBAS, Beyrouth, 1998 (5ème éd.), p. 19. 6. F. BRAUDEL, La Méditerranée et le monde méditerranéen au temps de Philippe II, Paris, 1990 (1ère éd. 1949), p. 67-79.

De la terre et des hommes

21

Quaternaire récent Zone de dayas Dunes anciennes Couverture calcaire de la Meseta intérieure Calcaire crétacé tabulaire Collines et plateaux calcaires Socle Escarpement Falaise Oujda
K OU L KA A
HA UT H EC AO UÏA

Mohammedia CASABLANCA Bouskoura Azemmour El-Jadida Bir Jdid
CHA OUÏ A

Ben Slimane

Berrechid

S-Bennour
RE M HA NA

D

SAFI
AB DA

Youssoufia

J B IL E T

E

Essaouira

CH

IAD

MA
HAOU Z

HA

HA
LA S H A U T AT

0

50 km

Figure 2. Relief et géomorphologie de la région de Safi (d’après Géographie du Maroc, Paris, 1964) qui encroûtent notamment le pays du Sâhil, nécessitait des travaux d’épierrage. On en trouve l’écho dans la biographie d’un saint dukkâlî du 12e siècle, qui mentionne « les pierres rassemblées dans les champs et amoncelées telle une petite colline »7. Du nord-est au sud-ouest, la plaine de la région de Safi est flanquée par une série de hauteurs. Il serait peut-être inapproprié de parler d’une zone montagneuse, celle-ci frôlant à peine les 600 à 700 m, alors qu’à l’horizon s’élèvent les chaînes colossales du Haut Atlas. Les habitants de la région utilisaient cependant depuis l’époque médiévale le vocable Jbal (montagne) pour désigner les différentes hauteurs de cette série. Dans une région de plat pays, même les faibles hauteurs étaient vite remarquées, et malgré l’altitude parfois

7. Ibn al-Zayyât al-Tâdilî, Al-Tashawwuf ilâ rijâl al-tasawwuf, éd. A. TOUFIQ, Rabat, 1984, p. 263.

22

Safi et son territoire. Une ville dans son espace

anecdotique de ces monts, ce perchement, aussi insignifiant soit-il, procurait aux habitants le sentiment de liberté montagnarde cher aux méditerranéens8. Le contraste entre la plaine et ces contreforts a même marqué différents observateurs étrangers à la région. Léon l’Africain, par exemple, n’hésite pas à qualifier de montagnes Jbal al-Hadîd, Jbal Banî Mâguir et Jbal Lakhdar, ce dernier considéré comme une montagne haute et escarpée9. Cette zone de hauteurs est concrétisée par l’avancée de la petite chaîne des Jbîlât (appelée aussi al-Mwîsât) qui limite au sud-est de Safi la zone de la plaine à une bande peu large. Parallèlement, le haut plateau du Gantûr et les débuts du massif des Rhâmna bordent à l’est la plaine en laissant apparaître des points culminants, tel le Jbal Lakhdar. Au sud du Tansîft, une succession de petites hauteurs domine la région, notamment le Jbal al-Hadîd qui est situé non loin de la côte. Le relief côtier suit généralement la physionomie du reste de la région. Dans cette zone de plaine, la côte est basse sur de vastes étendues au nord et au sud. C’est surtout la bande allant du Cap Cantin jusqu’au sud de Safi qui présente des falaises dépassant parfois 100 m de hauteur (156 m à Sîdî Bûzîd). Parfois, ce plateau est précédé par des plages rocheuses ou dunaires. Seule la baie d’alWalîdiya offre des plages avec des lagunes. Le climat de la région de Safi est déterminé par deux éléments majeurs : la latitude et la proximité de l’Atlantique. Ainsi, dans l’ensemble des plaines atlantiques, la zone au sud de l’Um al-Rbî‘ se caractérise par des totaux annuels de précipitation oscillant entre 200 et 400 mm10. À la station de Safi, la moyenne annuelle est de 336 mm avec des minima très bas, pouvant atteindre moins de 150 mm11. Les caprices d’une pluviométrie irrégulière et souvent insuffisante, sont atténués par la situation géographique de la région. Cette zone côtière, comme bien d’autres, bénéficie des « précipitations occultes » qu’offrent « les brumes et les brouillards, la haute teneur en vapeur d’eau du ciel de Safi et d’Essaouira, au printemps et en été. Cette humidité, non mesurable, est extrêmement profitable aux cultures de printemps »12. L’action températrice de l’Océan se ressent également dans les températures. La latitude de la région (celle de Safi est de 32°17’35’’ nord) la place plutôt dans la zone des climats semi-désertiques, ce qui devrait engendrer de hautes températures. Or, le courant des Canaries rafraîchit la région qui se caractérise sur

8. F. BRAUDEL, La Méditerranée et le monde méditerranéen, p. 42-45. 9. J.-L. l’Africain, Description de l’Afrique, t. 1, éd. EPAULARD, Paris, 1956, p. 128. 10. H. BEGUIN, L’organisation de l’espace au Maroc, Bruxelles, 1974, p. 72. 11. A. LA‘WINA, « Al-mazâhir al-tabî‘iya limintaqat Asfî », Asfî, dirâsât gughrâfiya wa ijtimâ‘iya, Rabat, 1990, p. 1119, (p. 12). 12. Géographie du Maroc, p. 164. 13. A. ANTONA, La région des Abda, Rabat, 1931, p. 14. 14. Ibid., Ibn al-Zayyât al-Tâdilî, Al-Tashawwuf, p. 262, atteste la grande baisse de température dans la zone de Ribât Shâkir.

De la terre et des hommes

23

ses franges côtières par de petits écarts thermiques, entre une moyenne minimale de 11,5° et maximale de 22,3°13. Bien évidemment, ces écarts augmentent lorsqu’on s’avance vers l’intérieur, et le climat commence à avoir un air de continentalité avec des fortes chaleurs estivales (+40°), contrastant avec des baisses de température hivernale jusqu’aux alentours de 0°14. Le régime des vents obéit également au même constat. La proximité de l’Océan favorise les vents du nord, notamment en hiver quand soufflent les vents nord et nord-est. En été, règne le régime des Alizés, avec des vents du nord-est et du nord-ouest15. C’était certainement ce régime des Alizés qui empêchait, durant la saison chaude, la navigation vers le nord, surtout au sud du Cap Cantin. Quand « le ciel est clair et l’atmosphère pure, le vent de mer souffle du côté de l’Occident et soulève des vagues assez grosses pour faire passer le navire vers les plages du Désert. Avec un tel vent, il est rare qu’un bâtiment parvienne à se sauver »16 Seuls les vents du sud (vents du continent) qui soufflent au début de l’automne étaient favorables à la navigation vers le nord17. La carence de nos sources historiques en données sur le climat, ainsi que l’absence de toute recherche sur le thème pour l’ensemble du Maroc, nous privent de la possibilité de poser la question de l’évolution du climat de la région. On ne peut pas sérier les rares mentions textuelles, sur les sécheresses notamment, et il est impossible de vérifier la véracité de l’hypothèse d’une tendance générale de réchauffement du climat entre 1300 et 160018. Seuls certains éléments relatifs à l’hydrographie et au couvert végétal peuvent suggérer une telle tendance. Les conditions climatiques, la situation géographique et la composition géologique de la région de Safi ont agi sur ses ressources hydrauliques. Celles-ci, sous toutes leurs formes, se caractérisent essentiellement par leur rareté. Différentes sources expriment ce constat : Ibn Qunfudh note qu’aucun fleuve ni aucune source n’existaient dans le Dukkâla19, alors qu’Ibn al-Khatîb écrit que l’eau de Safi et de sa région était peu abondante20. L’existence de l’Um al-Rbî‘ relativement à l’écart du territoire de Safi, fait du Tansîft le principal élément du réseau hydrographique de la région. Alimenté par les eaux du versant nord du Haut Atlas, le Tansîft coule sur environ 270 km avant de rejoindre l’Atlantique à une trentaine de kilomètres au sud de Safi. Actuellement, ce cours d’eau est réduit à un écoulement de très faible débit, et il n’est point rare qu’il se trouve à sec. Or, il ne semble pas que tel ait été toujours
15. A. ANTONA, La région des Abda, p. 14-15. 16. Al -Bakrî, Description de l’Afrique septentrionale (texte arabe : Al-Masâlik wa al-mamâlik), éd. de Slane, Paris, 1965, p. 153-154 ; cf. Ch. PICARD, L’océan atlantique musulman de la conquête arabe à l’époque almohade, Paris, 1997, p. 46. 17. Ibid. 18. F. BRAUDEL, La Méditerranée et le monde méditerranéen, p. 325 et ss. 19. Ibn Qunfudh, Uns al-faqîr, p. 71. 20. Ibn al-Khatîb, Mi‘yâr al-ikhtiyâr fî dhikr al-ma‘âhid wa al-diyâr, Rabat, 1977, p. 77.

24

Safi et son territoire. Une ville dans son espace

le cas. En effet, al-Bakrî et l’auteur anonyme d’al-Istibsâr mentionnent l’existence du port d’Agûz, à trois km en amont de l’embouchure du Tansîft21. Ceci impliquerait que des navires, au moins de petit gabarit, pouvaient remonter son cours jusqu’au site portuaire22. C’est son ensablement progressif qui le rendit certainement impraticable, et finit par provoquer son abandon au début du 16e siècle23. D’autres cours d’eau temporaires existaient dans la région, notamment l’Oued d’Asfî qui déversait ses eaux dans la baie de Safi. L’irrégularité des précipitations et leur aspect souvent orageux donnaient lieu à des écoulements torrentiels des eaux fluviales, qu’il s’agisse de cours d’eaux temporaires ou permanents. C’était le cas du Tansîft qui était parfois « en crue à cause de l’abondance des torrents (suyûl) » qui s’y déversaient24. Un témoignage plus récent d’un voyageur anglais nous renseigne sur la violence des eaux de l’oued Asfî qui inondèrent brusquement l’artère principale de la ville au début du 19e siècle25. Ce type d’écoulement irrégulier et parfois torrentiel ne permettait guère l’exploitation des eaux fluviales, notamment pour des travaux d’irrigation. Un seul exemple de structures d’irrigation est cité dans nos sources. Il concerne la région de Jbal Lakhdar où un jardin était irrigué par une séguia appartenant à des associés26. Les eaux superficielles revêtent également dans la région la forme de lacs et de mares. De petites dépressions en forme de cuvettes retiennent les eaux pluviales en constituant des dâya-s (mares d’eau stagnante) sans grande importance pour l’alimentation des habitants en eau potable. Elles servaient néanmoins pour abreuver les troupeaux, comme ce fut le cas du bétail appartenant aux Portugais de Safi27. L’existence d’un lac au nord-est de la région est attestée par les sources. Probablement alimenté par les eaux d’un oued prenant naissance à Jbal Lakhdar, le lac Warrâr est amplement décrit par J.-L. l’Africain. Le qualifiant de « très beau lac », cet auteur rapporte qu’il était très poissonneux et entouré d’une zone boisée28. Ce lac est actuellement à sec, et ne se remplit que temporairement durant les saisons de pluies abondantes. L’utilisation des eaux souterraines était également peu fréquente. Si l’idée de l’inexistence d’une nappe phréatique riche a été mise en cause par des recherches du début du 20e siècle29, il n’en reste pas moins que la profondeur de celle-ci était un obstacle majeur à son exploitation à l’époque médiévale. Il s’avère ainsi que seule la zone du Sâhil offrait à cet égard des possibilités grâce à la faible

21. Al-Bakrî, Description, p. 153 ; Anonyme, Kitâb al-istibsâr fî ‘ajâ’ib al-amsâr, Casablanca, 1985, p. 207. 22. B. ROSENBERGER, « Note sur Kouz, un ancien port à l’embouchure de l’oued Tensift », Hespéris-Tamuda, VIII, 1967, p. 23-66, (p. 29). 23. Ibid. Sur les conditions naturelles de la navigation dans l’embouchure, cf. p. 27. 24. Ibn al-Zayyât al-Tâdilî, Al-Tashawwuf, p. 126. 25. J. G. JACKSON, An account of the empire of Morocco and district of Suse, Londres, 1809, p. 106. 26. Ibn al-Zayyât al-Tâdilî, Al-Tashawwuf, p. 187. 27. P. DE CENIVAL, D. LOPES et R. RICARD (éd.), Les sources inédites de l’histoire du Maroc, archives et bibliothèques du Portugal, t. 2/2, Paris, 1946, p. 455. (cité : S. I. H. M., 2/2) 28. J.-L. l’Africain, Description, p. 128-129. 29. A. ANTONA, La région des Abda, p. 11.

De la terre et des hommes

25

profondeur de la nappe phréatique qui alimentait à une époque récente de nombreuses sâniya-s. Le creusement de puits dans les zones côtières en est également un bon indice. C’était le cas des deux puits creusés par Abû Ja‘far Ishâq Amghâr, le fondateur du Ribât de Tît, même si l’eau du premier n’était pas suffisante pour subvenir aux besoins des habitants de la nouvelle localité30. D’autres sources jaillissent ailleurs dans cette zone côtière, notamment dans les alentours immédiats de Safi31. La rareté de l’eau fut un élément déterminant pour l’établissement humain dans la région. La gestion de cette rareté a exigé des habitants différents moyens d’adaptation. Le stockage de l’eau pluviale en citernes était la forme primordiale. Plusieurs auteurs n’ont pas manqué de le remarquer. Ibn al-Khatîb note à propos du territoire des Banû Mâguir, que l’alimentation en eau était garantie par des citernes (natâfî) dans lesquelles étaient stockées les eaux de pluie qui assuraient ainsi la consommation des habitants jusqu’à la saison de pluie suivante32. L’anonyme portugais qui visita la région à la fin du 16e siècle, s’employa en retraçant ses itinéraires, à énumérer chaque fois les citernes qui abondaient dans la région. Mais la détermination des habitants n’était pas toujours en mesure de les protéger contre les caprices d’une nature ingrate. Une mention, anecdotique certes, rapportée par le Tashawwuf, résume la gravité de la situation. Dans une année de grande sécheresse, un saint des Banû Daghûgh avait comme capacité miraculeuse le don de retrouver, dans des tas de cailloux, de l’eau accumulée dans des pierres en forme de cuvettes33. La même source atteste que les habitants de la région étaient contraints à la mobilité pour partir à la recherche de l’eau durant les années de carence34. Le changement du paysage naturel de la région de Safi depuis l’époque médiévale est perceptible également au niveau du couvert végétal. Différentes mentions textuelles permettent d’en restituer les traits principaux et d’en distinguer les types, dont la distribution correspond grossièrement à la diversité du relief local. Ainsi, les hauteurs qui s’élèvent à l’est de la région ou au milieu de la plaine étaient souvent des zones boisées. Le toponyme même de Jbal Lakhdar atteste cette réalité dont J.-L. l’Africain nous dessine le tableau. « Cette montagne est très boisée (…). Elle produit une grande quantité de glands. Il y pousse beaucoup de ces arbres qui portent le fruit rouge qu’on appelle en africain probablement l’arbouse. On y trouve aussi des pins »35. Non loin de cette montagne, le lac Warrâr avait ses rives bordées d’une « très grande quantité d’arbres dont les

30. Ibn ‘Abd al-‘Azîm al-Azammûrî, Bahjat al-nâzirîn, ms. Bibliothèque générale de Rabat, p. 64-66. 31. A. al-Sbîhî, Bâkûrat al-zubda min târîkh Asfî wa ‘Abda, éd. A. AL-‘ATTAWI et M. AL-ZARIF, Rabat, 1994, p. 39. Parmi ces sources, on peut citer Sîdî Bûzîd, Ajanân, Mzûghan, al-‘Awwâj et al-Mahrûga 32. Ibn al-Khatîb, Nufâdat al-jirâb fî ‘ulâlat al-ightirâb, t.2, Casablanca, 1985, t. 2, p. 69. 33. Ibn al-Zayyât al-Tâdilî, Al-Tashawwuf, p. 263. 34. Ibid., p. 234-235. 35. J.-L. l’Africain, Description, p.128.

26

Safi et son territoire. Une ville dans son espace

feuilles ressemblent à celles du pin », et qui seraient probablement des thuyas36. Le Jbal al-Hadîd, au sud de Tansîft, conservait toujours de grandes forêts37. Dans les hauteurs des Banû Mâguir, Ibn al-Khatîb note l’abondance des arbres, mais il ne précise pas s’il s’agissait d’arbres fruitiers ou de boisements naturels38. La flore des zones d’altitude contrastait avec celle de la plaine. À la fin du 16e siècle, l’anonyme portugais décrit « une belle plaine très plate, sans un arbre ni un buisson »39, mais, on ignore si cet état était originel ou bien l’aboutissement d’un grand processus de déforestation. La pratique extensive de la céréaliculture et de l’élevage aurait accéléré le déboisement de la région. La zone littorale de la plaine, connue sous le nom de Sâhil, a conservé tout au long de l’époque médiévale des secteurs boisés, témoins de cette éventuelle forêt originelle dont les vestiges ont quasiment disparu dans le reste de la région. Au début du 11e siècle, l’endroit qui devait abriter le futur ribât de Tît était encore une forêt vide de toute habitation40. Il avait fallu à Abû Ja‘far Ishâq, qui construisit ce ribât, choisir un endroit, couper ses arbres et en enlever le bois et les arbustes épineux, pour pouvoir bâtir sa maison et sa mosquée41. Dans le même épisode, l’auteur rapporte que les voisins du shaykh étaient partis chercher dans les environs du bois pour couvrir la mosquée. Abû Ja‘far Ishâq aurait ainsi récupéré tout ce qu’il lui fallait de matériaux de couverture sur la côte, parmi les bois rejetés par la mer42. Le caractère anecdotique de ce récit, cité comme un miracle, ne lui enlève rien de sa valeur historique. S’il est effectivement difficile de croire que les débris de bois rejetés par la mer aient pu permettre la construction d’une toiture de mosquée, la citation même de ce fait atteste la présence, voire l’abondance, de forêts sur la côte de la région. Les restes de cette forêt semblent subsister encore des siècles plus tard, quand en 1541, les habitants d’un douar établi dans les parages de Wîrs, dans le Sâhil également, purent échapper aux Portugais grâce à « un bois d’oliviers sauvages, épais et sombres, qui leur fut un excellent refuge »43. Exception faite des zones à forte activité agricole, la forêt d’arganiers envahissait de larges territoires de la région de Safi. Jusqu’à une époque récente, il était fréquent de la retrouver aux alentours mêmes de la ville44. Les Ragrâga, étaient réputés pour la production d’huile d’argân qu’ils préféraient à l’huile d’olive, ce qui témoigne de la grande abondance de la forêt d’arganiers dans les

36. Ibid., p. 129, note 322. 37. Ibid., p. 86. 38. Ibn al-Khatîb, Nufâda, t. 2, p. 69. 39. Anonyme, Une description du Maroc sous le règne de Moulay Ahmed El-Mansour, p. 89. 40. Ibn ‘Abd al-‘Azîm al-Azammûrî, Bahjat al-nâzirîn, p. 54. 41. Ibid., p. 65. 42. Ibid., p. 65-66. 43. L. DE SOUSA, Les Portugais et l’Afrique du Nord de 1521 à 1557.Extraits des annales de Jean III, éd. R. RICARD, Paris, 1940, p. 151. 44. A. ANTONA, La région des Abda, p. 17.

De la terre et des hommes

27

parties situées au sud du Tansîft45. Ces différentes données confirment que les zones forestières occupaient une partie importante du pays de Safi. L’aspect désolé des terres dénudées de tout arbre qui règne actuellement, n’est que le fruit d’un processus historique lent qui avait commencé certes au Moyen Âge, mais qui s’est accéléré sans doute dernièrement. La forêt a fait les frais d’une exploitation sans relâche, mais il semble qu’à l’époque médiévale elle participait encore à garantir l’équilibre écologique de la région. Celui-ci a été certainement rompu au moment où l’action destructrice de l’homme devenait de plus en plus irréversible et trop envahissante pour permettre à la forêt de se régénérer. Le surpeuplement de la région à une époque récente, notamment au 19e siècle, aurait marqué ce moment de déséquilibre46. La forêt de la région de Safi avait ses propres habitants. Une faune abondante et variée y vivait durant l’époque médiévale. Au hasard des mentions textuelles, notamment celles des récits hagiographiques, on constate l’existence dans la région d’espèces animales aujourd’hui disparues. Il s’agit essentiellement de fauves, que les sources arabes désignent génériquement par le mot sabu‘ (pl. sibâ‘), ou bien wahsh (pl. wuhûsh). À Tît, avant la fondation du ribât, existait une zone boisée pleine de fauves (sibâ‘ wa wuhûsh) qui « seraient sortis ensemble pour accueillir les Banû Amghâr »47. La familiarité des saints des Banû Amghâr avec les animaux sauvages est citée comme miracle à maintes reprises dans le même texte48, sans précisions tout de même sur la nature des fauves concernés. Il est très probable qu’il s’agissait souvent de lions, puisqu’à Wâwzgârt, non loin d’Azammûr, un hôte du saint Abû Shu‘ayb Ayyûb entendit les rugissements d’un lion qui guettait ses montures49. Quelques siècles plus tard, Léon l’Africain rapporte la présence de lions dans le Hâha50. Dans la zone littorale du territoire des Ragrâga, ce fut plutôt une panthère qu’aperçut le saint Abû ‘Ali Watbîr51. Léon l’Africain décrit une scène de chasse dans les bois jouxtant le lac de Warrâr, au nord-est de la plaine de Dukkâla. Le gibier comprenait beaucoup d’animaux, tels l’oie sauvage, le canard, la tourterelle, le cerf, les porcs-épics, les chevreuils, les loups (ou chacals) et les perdrix52. Dans une zone voisine, l’anonyme portugais remarqua à la fin du 16e siècle l’abondance des gazelles53. Ces données très fragmentaires ne permettent, certes, pas de reconstituer l’importance de la faune dans la composition du paysage naturel de la région. Elles nous aident tout de même à rendre compte d’un aspect qui peut être considéré comme trivial, mais dont les conséquences sur la vie humaine ne sont

45. Ibn Sa‘îd al-Maghribî, Kitâb al-jughrâfiya, Beyrouth, 1970, p. 125. 46. N. MICHEL, Une économie de subsistances. Le Maroc précolonial, Le Caire, 1997, t. 1, p. 199. 47. Ibn ‘Abd al-‘Azîm al-Azammûrî, Bahjat al-nâzirîn, p. 54. 48. Ibid., p. 55 et 90. 49. Ibn al-Zayyât al-Tâdilî, Al-Tashawwuf, p. 189. 50. J.-L. l’Africain, Description, p. 78-79. 51. Ibn al-Zayyât al-Tâdilî, Al-Tashawwuf, p. 419. 52. J.-L. l’Africain, Description, p. 129-130. 53. Anonyme, Une description du Maroc sous le règne de Moulay Ahmed El-Mansour, p. 88.

28

Safi et son territoire. Une ville dans son espace

pas négligeables. L’abondance des bêtes féroces, lions, panthères ou autres dans la région, avait indubitablement contribué à développer chez les habitants un sentiment d’insécurité ; les séquelles sur leur vie semblent être multiples. D’abord, au niveau des établissements humains, on peut imaginer que l’autodéfense de la population était aussi dirigée contre les dangers des bêtes. Sur un niveau plus abstrait, cette situation d’insécurité n’avait pas manqué de contribuer à modeler dans l’imaginaire de l’habitant autochtone une certaine appréhension du monde de la forêt. Celle-ci, avec sa propre faune, était l’apanage des marginaux, notamment des soufis qui s’y retiraient en compagnie des bêtes, entretenant avec elles une relation familière.

2. ÉLÉMENTS

DE DÉMOGRAPHIE HISTORIQUE

L’étude de la démographie historique est très souvent associée à l’image d’interminables listes de chiffres et d’estimations des populations. Or, il n’est point surprenant de constater que la documentation historique se rapportant à de larges pans de l’histoire médiévale ne se prête guère à ce jeu de quantification. Cette conception réductrice de l’étude de la démographie historique peut être dépassée par un tour d’horizon des différents traits de la structure démographique. En l’absence chronique de chiffres, l’étude des comportements démographiques, des contraintes de l’écosystème et des aléas des crises de subsistance, permettra d’obtenir un tableau plus complet et multidimensionnel de la démographie historique de notre région. Des données chiffrées Les méandres de la documentation textuelle relative à la région de Safi ne fournissent que peu de données quantifiables sur la population. Au long de quatre siècles d’histoire, aucune information ne permet un semblant d’estimation du nombre d’habitants. Seuls les chiffres se rapportant au nombre des victimes de la répression almohade, ou bien au nombre des guerriers, fantassins et cavaliers, alignés par les Khult dans leur rébellion au 13e siècle, nous sont parvenus. Que peut-on ainsi tirer du chiffre arrondi de 1400 dukkâlî-s et ragrâguî-s tués durant l’opération almohade d’al-I‘tirâf sinon la violence de la répression et le constat que ce chiffre ne représentait qu’une partie infime du nombre total des populations tombées durant les différents épisodes de la conquête almohade54 ? On peut supposer que cette période a ramené à la baisse une croissance positive, rendue possible auparavant grâce à une relative clémence du milieu et à un certain essor économique. Les conséquences de cette situation et le souspeuplement qu’elle a engendré ont probablement facilité l’introduction des tribus

54. Al-Baydhaq, Akhbâr al-Mahdî Ibn Tûmart, Rabat, 1972, p. 70-72.

De la terre et des hommes

29

arabes dans la région. Le chiffre de 12 000 cavaliers et d’autant de fantassins khultî-s s’avère également d’un maniement délicat. Une méthode d’estimation des populations à partir du nombre de combattants a été élaborée en Algérie au 19e siècle. Le chiffre, majoré du quart qui équivaudrait au nombre des hommes invalides, représenterait le tiers de la population d’un groupe tribal55. Les Khult avoisineraient les 100 000 personnes selon cette estimation qui semble raisonnable mais, malheureusement, invérifiable. La manne documentaire que constituent les sources du 16e siècle fournit des données importantes sur la démographie historique. L’hétérogénéité du peuplement et de ses configurations a diversifié les termes des descriptions du nombre des habitants. Si dans les groupes tribaux, le nombre de combattants et celui des douars donnent des indices sur l’importance de la population, cette réalité est exprimée en feux pour les noyaux sédentaires. Le témoignage de Léon l’Africain est intéressant à cet égard. Tout au long de son ouvrage, l’auteur fournit, en chiffres arrondis à la centaine, le nombre des habitants des différentes villes et localités marocaines. L’utilisation exclusive du feu comme unité d’estimation suggère que Léon l’Africain a éventuellement eu recours à des archives ou à des estimations d’ordre fiscal. Mais la définition du «feu» pose déjà plusieurs problèmes. L’équivalent arabe du terme utilisé par l’auteur nous reste inconnu, même si l’on peut supposer qu’il s’agirait plutôt de bayt (famille) ou de kânûn (foyer). Le registre portugais des impôts utilise casa (maison) pour rendre apparemment le même sens56. De plus, on peut exprimer à l’égard de cette unité les mêmes appréhensions et interrogations constatées par R. Fossier en parlant de l’Occident médiéval. « […] Qu’est-ce qu’un “feu” ? Non tant le coefficient qu’il faut lui attribuer, et dont tant d’études montrent les variantes, feu chrétien ou feu juif, feu rustique ou feu urbain, que le sens même du mot, feu fiscal ou feu réel […] »57. La valeur numérique du feu reste, elle aussi, sujette à caution. La moyenne de 4,2 personnes par foyer, que suggèrent les archives portugaises relatives à Mazagan à la veille du démantèlement de la colonie en 1769, paraît correspondre à une structure familiale nucléaire, limitée au seul foyer conjugal58. En revanche, dans le contexte social marocain, le feu pourrait s’appliquer à une famille élargie qui compterait plusieurs générations et couples. Ces remarques s’appliquent notamment au registre portugais des impôts. Le nombre de maisons imposées peut être indicatif de la population, mais la nature fiscale du recensement met en cause sa crédibilité. Le nombre de maisons

55. A. BOUCHAREB, Dukkâla wa al-isti‘mâr al-burtughâlî, Casablanca, 1984, p. 84. 56. Ibid., p. 493-94. 57. R. FOSSIER, « Aperçus sur la démographie médiévale », Population et démographie au Moyen Âge, Paris, 1995, p. 9-23, (p. 11). 58. Il s’agit d’un recensement réalisé le 11 mars 1769, et qui dénombre, après avoir décompté les prêtres et les soldats célibataires, 1870 personnes regroupées en 436 familles. Cf. L. Vidal, Mazagão. La ville qui traversa l’Atlantique, du Maroc à l’Amazonie, Paris, 2005, p. 51.

30

Safi et son territoire. Une ville dans son espace

déclarées était certainement bien en deçà de la réalité. D’une part, certains foyers démunis pouvaient être exonérés d’impôts, et donc ne figuraient pas sur les registres, d’autre part les populations marocaines manifestaient souvent leur refus de s’acquitter des tributs. Certaines données, si elles s’avèrent véridiques, permettent de constater des fluctuations importantes de la population avec l’occupation portugaise de Safi. Ainsi, les habitants de la ville seraient passés de 4 000 feux, dont une centaine de maisons juives, selon Léon l’Africain59, à 3 000 personnes seulement, si l’on en croit V. Fernandes qui écrit après la chute de la ville60. Pour d’autres localités des zones septentrionales de la région de Dukkâla, on dispose de chiffres qui demeurent invérifiables, bien que logiquement homogènes avec d’autres estimations de Léon l’Africain61. D. Noin considère que les chiffres relatifs aux populations urbaines, rapportés par les différentes sources de la période, sont souvent surestimés. Le net recul de l’urbanisation de plusieurs grandes villes marocaines (Rabat, Marrakech) nuance fortement les chiffres de Léon l’Africain notamment qui nous laissent perplexe quant à leur bien fondé62. Les populations semi-nomades ou en cours de sédentarisation étaient estimées autrement. Le feu et le foyer font place au douar, entité complètement différente, reflétant, tant en matière fiscale que du point de vue de l’organisation sociale, une plus forte cohésion du groupe et une solidarité communautaire plus marquante. L’unité de base du douar était la tente. On serait tenté d’en faire l’équivalent de la maison, unité regroupant tous les membres de la famille élargie. Or, on ne peut savoir si une famille occupait une seule tente ou en possédait plusieurs. De plus, si la correspondance du nombre de familles et de tentes n’est pas certaine, la composition d’un douar l’est encore moins. Selon D. de Gois, un douar est constitué d’un groupe de 50, 60 à 100 tentes63. Ce nombre est revu à la hausse par Marmol, estimant le nombre de tentes par douar de 100 à 150, voire 200 dans certains cas64. Compte tenu de ces disparités, les estimations des populations selon le nombre de douars peuvent quadrupler en variant de la plus petite valeur indiquée à la plus importante. Cependant, la comparaison des chiffres donnés pour les campements des différents groupes permet de rendre compte de leur taille et importance respectives. Selon de Gois, les différentes tribus arabes de la région comptaient65:
59. J.-L. l’Africain, Description, p. 117. 60. VALENTIM FERNANDES, Description de la côte d’Afrique de Ceuta au Sénégal, Paris, 1938, p. 35. 61. Azamnûr : 5000 feux, Bûl‘wân : 500 feux, Tamurrakasht : 400 feux, Targa : 300 feux. J.-L. l’Africain, Description, p. 123-125. 62. D. NOIN, La population rurale du Maroc, Paris-Rouen, 1970, p. 233-34. L’auteur n’évoque pas les cas des villes et localités de la région. 63. D. DE GOIS, Les Portugais au Maroc de 1495 à 1521. Extraits de la chronique du roi D. Manuel de Portugal, éd. et trad. de R. RICARD, Rabat, 1937, p. 105. 64. L. C. DE MARMOL, De l’Afrique, t. 1, trad. N. P. d’ABLANCOURT, Paris, 1668, p. 77. 65. Sur les structures de l’habitat nomade ou semi-nomade dans la région de Safi et son évolution dans un processus de fixation, voir le chapitre 7.

De la terre et des hommes
Tribus A. ‘Amrân Lithalli A. ‘Amrân Discanai A. Ya‘qûb A. Sbîta A Bû‘zîz A. Fraj Gharbiyya et ‘Abda Nombres de douars 150 100 80 60 70 30 200 Cavaliers 1500 1000 800 600 700 400 4000 Fantassins 30 000 20 000 15 000 10 000 15 000 5000 40 000

31

Nombre de douars et effectifs des tribus arabes de la région de Safi (début du 16e siècle), d’après D. de Gois

La croissance démographique L’étude de la démographie n’est pas uniquement une affaire d’effectifs, car plusieurs autres paramètres définissent les comportements démographiques des populations. Ici encore, cet exercice se heurte au silence de la documentation et les rares informations qui peuvent y être glanées nous maintiennent dans le doute. Ainsi, parler du taux de croissance démographique à cette époque est fort délicat. Si l’on peut supposer que dans cette société traditionnelle les taux de natalité étaient généralement élevés, malgré l’absence de toute information sur la fécondité, la croissance démographique ne pouvait se dérouler selon un rythme malthusien. La mortalité servait de moyen de contrôle naturel, amortissant les effets d’une natalité galopante. Atteindre un âge avancé ne semble néanmoins pas rare : Léon l’Africain constate que « dans toutes les villes et les campagnes de Berbérie, les hommes atteignent l’âge de soixante-cinq à soixante-dix ans ; il y en a peu qui vivent au-delà. Cependant on trouve dans les montagnes de Berbérie des gens qui arrivent à cent ans et quelques-uns qui les dépassent. Ils ont une robuste et verte vieillesse »66. Mais ce constat, qu’on pourrait grossièrement apparenter à une estimation de l’espérance moyenne de vie, ne rend pas compte des ravages de la mortalité. Comment peut-on qualifier, sinon d’absurde, ce « critère “d’espérance de vie” qui n’a rigoureusement aucune valeur dans une société où se côtoient innombrables mort-nés et vigoureux vieillards »67. Il ne serait pas illusoire de penser à un fort taux de mortalité infantile et de mortalité maternelle. L’intérêt notable accordé par la littérature savante de Fès au 14e siècle, au problème des accouchements difficiles, ainsi que la surenchère rituelle qui les accompagnait, témoignent de la gravité de la situation68. À côté de cette mortalité chronique, la population des époques

66. J.-L. l’Africain, Description, p. 59. 67. R. FOSSIER, « Aperçus sur la démographie médiévale », p. 18. 68. A. DIALMY, « Les rites obstétriques au Maroc, un enjeu politique mérinide ? », Annales HSS, 1998, p. 481-504, (p. 491-93).

32

Safi et son territoire. Une ville dans son espace

pré-modernes était à la merci des différents fléaux, famines, sécheresses et épidémies dont les ravages laissaient souvent des séquelles irréversibles. Dans ce monde où l’on côtoyait la mort quasi-quotidiennement, le taux de croissance était inéluctablement lié aux caprices du destin. Les ondulations d’une courbe de croissance s’y métamorphoseraient en une alternance de pics et de chutes dans une évolution en dents de scie. Un taux de croissance faible ou à peine moyen, oscillant entre 0.5 et 0.9 0/00 peut être retenu comme hypothèse valable69. Famines et épidémies Malgré leur fréquence et leur caractère déterminant dans l’évolution démographique, les famines et les épidémies au Maroc avant le 16e siècle, demeurent très peu étudiées. Il est donc difficile de fournir une chronologie des différentes catastrophes d’origine climatique ou endémique qui affectèrent la région, mais l’abondance d’informations relatives au Maroc en général permet de supposer leur importance. Les données rapportées par le Qirtâs sur les différentes calamités représentent un échantillon parlant de cette réalité. Ainsi, entre 253/867 et 407/1016-1017, on note six sécheresses, cinq famines et crises de cherté, trois vagues de criquets, quatre tempêtes et inondations, six épidémies. Cette cadence qui semble ne concerner que les catastrophes d’une certaine ampleur, nous paraît en deçà de la réalité. De 571/1175-1176 à 724/1324, cinq épidémies, huit famines et sécheresses frappèrent le Maroc, chiffres relativement moins importants que ceux de la période précédente. Intégrer une donnée d’une telle constance dans les paramètres régulant la croissance démographique au Maroc s’avère ainsi justifié70. Les carences de nos sources pour ces époques nous empêchent d’évaluer l’incidence exacte de ces fléaux sur la région, notamment leurs éventuelles conséquences négatives sur la population. Ces ravages périodiques qui ponctuaient l’histoire régionale semblent apprivoisés par une population qui se régénérait ensuite sans en garder de longues et grandes séquelles. S’agit-il d’un constat fallacieux d’après une documentation lacunaire ou faut-il admettre la réalité d’une banalisation des calamités ? D’éventuelles recherches exhaustives sur cette période nous le diront certainement. La fin du 15e et le 16e siècle confirment cette impression. L’abondance de la documentation et, incontestablement, la gravité et l’ampleur inhabituelles des catastrophes permettent de vérifier facilement leurs effets irréversibles sur la démographie de la région. Ainsi, une première sécheresse en 1516-17 toucha sérieusement la région de Safi, à tel point que les ports anciennement exportateurs de céréales se

69. D. NOIN, La population rurale du Maroc, p. 238-240. 70. J.-L. l’Africain, Description, p. 61, précise que la « la peste se manifeste en Berbérie tous les dix, quinze ou vingt-cinq ans ».