Sur les traces des Alains et Sarmates en Gaule

De
Publié par

Parmi les nombreux peuples "barbares" présents en Gaule à la fin de la période romaine, les Sarmates et Alains, cavaliers des steppes de langue iranienne, sont peut-être les moins connus. Des Sarmates ont été installés dès le IVe siècle, et des Alains fuyant l'empire des Huns les ont rejoints lors de la grande invasion de 407. Ce livre expose ce que l'on sait de leur histoire en Gaule et en explore les traces de toutes sortes.
Publié le : jeudi 1 décembre 2011
Lecture(s) : 34
EAN13 : 9782296474468
Nombre de pages : 228
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Sur les traces des
Alains et Sarmates en Gaule Du même auteur :
Aux éditions Errance et Actes Sud / Errance
Les Alains (avec V. Kouznetsov), 2 eme éd., 2005 ; éd. turque Alanlar, Istanbul.
Les chrétiens disparus du Caucase (avec V. Kouznetsov), 1999.
Armes et guerriers barbares, 2001.
Les Scythes, 2ème éd., 2011.
Les Sarmates, 2002.
Les Nomades, 2ème éd., 2003.
Les Cosaques, 2004.
Les Cimmériens, 2004.
[Traduction et présentation de :] Khétagourov, Kosta, OSSOBA, essai
ethnographique (avec L. Arys-Djanaïéva), 2005.
Les Indo-Européens, 2ème éd., 2006 ; éd. Italienne : Gli Indoeuropei, Milan, 2011.
Les Saces, 2006.
De l'épée scythe au sabre mongol, 2008.
Les Amazones, 2009.
Les tamgas, une « héraldique » de la steppe, 2011.
Le dossier Attila, 2007 (avec K. Escher).
Aux éditions Terre Noire
Histoire des Cosaques, 1995.
Aux éditions l'Harmattan
Le prince Igor, 2001.
[Introduction et commentaire de] Guillaume Le Vasseur de Beauplan, Description
d'Ukranie, 2002.
Ukraine, une histoire en questions, 2008.
Scythes, Sarmates et Slaves, 2009.
Skoropadsky et l'édification de l'Etat Ukrainien (1918), 2010.
La « Constitution » ukrainienne de 1710, 2010.
Armes et guerriers du Caucase, 2008.
Témoignages anciens sur les Tcherkesses, 2009.
Contes populaires ossètes (avec L. Arys-Djanaïéva), 2010.
Aux éditions du Portail
Les armes cosaques et caucasiennes, 1990.
Les armes orientales, 1992.
Le catalogue de la collection d'armes de l'empereur de Russie Alexandre II,
1993.
Les armes traditionnelles de l'Europe centrale, 1996.
Aux éditions LEMME edit
Sarmates et Alains face à Rome, 2010.
La campagne d'Attila en Gaule, 451 apr. J-C., 2011. VOIX DU CAUCASE
Iaroslav LEBEDYNSKY
Sur les traces des
Alains et Sarmates en Gaule
Du Caucase à la Gaule, ive-ve siècle
L' eemattan ID L'Harmattan, 2011
5-7, rue de 1'Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.hannattan@wanadoo.fr
harmattanl@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-55612-6
EAN : 9782296556126 REMERCIEMENTS
Une grande partie des données exposées ici a été rassemblée
au fil des travaux conduits dans le cadre du cercle de
recherche GALLIA-SARMATIA, depuis sa fondation en 1993.
C'est l'occasion de remercier tous ceux qui s'y sont associés
et continuent à le soutenir.
Nous souhaitons également exprimer notre reconnaissance à
nos collègues Katalin Escher et Michel Kazanski, qui nous
ont à diverses reprises procuré une documentation précieuse,
ainsi qu'à Jean-François Garnier pour avoir permis la
publication des lames à encoches de Sainte-Livrade-sur-Lot. « Car l'afflux des steppes a marqué les
Gaules de son empreinte ; son influence f...]
y fut grande, on ne le sait pas assez. »
Edouard Salin (1950)
INTRODUCTION
La fin de la période romaine et les « Grandes Invasions » des
IVe-Ve siècles ont été marquées par la pénétration et
l'installation en Gaule de groupes « barbares » d'origines et
de statuts divers. Nombre d'entre eux se sont établis
définitivement dans le pays et comptent parmi les ancêtres
des Français.
Les plus connus sont évidemment les Francs, dont le nom a
finalement remplacé la vieille appellation des Gaulois. Les
Burgondes, les Bretons insulaires, ont de même rebaptisé les
vastes portions de l'ancienne Gaule qu'ils ont occupées et
réorganisées. Les Wisigoths d'Aquitaine ont laissé un
souvenir au moins local. Même les Huns et Vandales, dont la
présence en Gaule a été très brève, se sont inscrits dans la
mémoire historique à raison des méfaits qui leur étaient
prêtés.
Les Sarmates et Alains, cavaliers de langue iranienne venus
des steppes ukraino-russes, de la plaine hongroise et du
Caucase septentrional, n'ont pas laissé de souvenirs aussi
forts. l'implantation et l'action en Gaule de ces intrus
exotiques avaient pourtant été très remarquées en leur temps :
au début du V e siècle, des dizaines de colonies sarmates
étaient éparpillées dans tout le pays. Les Alains furent les
acteurs principaux de la grande invasion de 407-409. Dans
les années 440, il y avait au nord de la Loire un véritable
royaume alain, avec Orléans pour capitale. Au moment de
l'invasion d'Attila en 451, Sarmates et Alains contribuèrent à
7 la défense de la Gaule, et les Alains de la Loire prirent une
part aussi controversée que décisive à ces évènements.
Assez naturellement, ces peuples ont moins intéressé la
science et le public en France et dans le reste de l'Occident
qu'en Europe orientale, où les Slaves se sont longtemps cru
descendants des Sarmates et où vivent encore aujourd'hui les
Ossètes, derniers héritiers linguistiques des Alains. Pourtant,
la question de leurs traces et de leur influence en Gaule
intrigue depuis longtemps divers spécialistes et amateurs
(nous verrons le rôle des « érudits locaux » dans ces
recherches) : historiens, archéologues, toponymistes,
anthropologues, folkloristes.
Au XIXe siècle et bien plus tard, on a hardiment cherché les
descendants des cavaliers des steppes sur la base du type
physique et même du caractère, mais aussi de certaines
pratiques culturelles comme la « déformation » (le modelage)
du crâne des enfants.
La piste toponymique a été explorée assez tôt et a livré un
matériel abondant — bien que toujours controversé et
d'utilisation délicate.
Au XXe siècle, l'archéologie a recherché les vestiges
matériels des Sarmato-Alains de Gaule. Les travaux sur ce
thème reflètent d'ailleurs bien, non seulement
l'enrichissement de la connaissance au fil des découvertes et
le progrès général de la discipline, mais aussi des effets de
mode et des inflexions idéologiques. Dans la première moitié
du XXe siècle, on a souvent cru pouvoir assigner une
étiquette ethnoculturelle précise aux trouvailles. Dès 1930, L.
Franchet avait proposé d'associer aux Alains de la Loire toute
une série de boucles en bronze provenant des environs de
Vendôme et de Blois. Le monumental ouvrage d'E. Salin sur
La civilisation mérovingienne (1950-59) attribue sans
8 hésitation divers objets et ensembles archéologiques de
France aux Sarmates et aux Alains (comme d'autres aux
Burgondes, Wisigoths, Saxons... sans parler évidemment des
Francs et Alamans). Au cours des dernières décennies, les
archéologues sont devenus beaucoup plus prudents sur ces
questions, au point parfois de douter de la possibilité même
de telles identifications. Cette attitude était motivée, non
seulement par la prise de conscience du caractère composite
de beaucoup de peuples et de cultures de l'époque des
« Grandes Invasions », mais aussi par la mise en cause des
interprétations traditionnelles, de l'impact, voire de la réalité
humaine, de ces dernières. Du coup, les éléments
sarmatoalains disparaissaient dans des catégories plus vagues de
traditions ou de vestiges « orientaux » ou « danubiens ». Il
nous semble aujourd'hui que les réserves et les précautions
nécessaires n'excluent pas les tentatives d'attribution
ethnoculturelle précise, d'autant que les connaissances sur les
Sarmato-Alains n'ont cessé de progresser grâce aux
recherches effectuées en Europe orientale et centrale. Les
termes de comparaison sont à la fois plus nombreux et plus
fiables que ceux dont on disposait il y cent ou même
cinquante ans.
La synthèse de toutes ces données sur les Sarmates et Alains
en Gaule n'avait jamais été faite. L'ouvrage fameux de B.
Bachrach (A History of the Alans in the West, 1973) a un
cadrage différent, puisqu'il se limite aux Alains mais les
étudie dans tout l'Occident romain. En Russie, différents
auteurs ont tenté un recoupement des sources historiques,
toponymiques et archéologiques — mais avec des erreurs et
des exagérations qui en rendent les conclusions douteuses. Le
présent ouvrage est ainsi, à notre connaissance, le premier
exposé complet sur ce thème. Nous avons voulu livrer au
public le maximum d'informations de toute nature, ainsi que
des éléments d'interprétation et de discussion.
9 Ce travail nous paraît utile à un moment où l'intérêt pour les
Sarmato-Alains dépasse les seuls cercles de spécialistes : des
expositions, des publications ont popularisé leur nom, et
même le grand public, depuis un ridicule film « historique »
de 2004 (Le roi Arthur, d'A. Fugua), a entendu parler des
théories qui font d'eux les précurseurs des chevaliers
médiévaux et les créditent d'apports conséquents à la légende
arthurienne. En France, cet intérêt est plus grand encore dans
les localités où leur présence est supposée (un bon indice en
est le nombre croissant de lieux, d'établissements ou
d'équipes sportives qui portent le nom des Sarmates !).
Mode d'emploi :
Le livre est organisé en trois grands chapitres. Le premier est
un rappel des faits, basé sur les sources des IV e-Ve siècles et
certains textes (notamment hagiographiques) plus tardifs. Le
second présente les vestiges archéologiques qui peuvent, avec
une certaine vraisemblance, être attribués aux Sarmates et
Alains de Gaule — mais aussi ceux qui leur ont été faussement
associés, parce que ces erreurs peuvent être instructives. Le
troisième rassemble les éléments d'ordre linguistique et
culturel, la part principale revenant au débat sur les
toponymes supposés contenir les noms des Sarmates et
Alains, voire des mots de leur langue.
Par commodité, les illustrations ont été regroupées en
planches à la fin du volume. Les chiffres romains entre
crochets dans le texte renvoient aux numéros de ces planches
[pl. I], [pl. II], etc. Nous avons tenté d'illustrer la plus grande
partie de ce qui est évoqué dans l'ouvrage. De ce fait, on y
trouvera divers objets faussement ou très hypothétiquement
attribués aux Sarmato-Alains : leur présence ici n'implique
pas que nous reprenons ces hypothèses à notre compte !
10 Note terminologique
Dans cet ouvrage, le nom de « Gaule » est pris dans sa plus
grande acception, comme désignant l'ensemble des territoires
compris entre l'Atlantique, la Manche et la mer du Nord, le
Rhin, les Alpes, la Méditerranée et les Pyrénées. Il s'agit
donc essentiellement de la France actuelle, avec certaines
régions limitrophes en Allemagne occidentale, en Italie et en
Suisse.
Au début du Ve siècle, ce territoire était partagé entre deux
« diocèses », celui des Gaules au nord et celui des
SeptProvinces au sud, divisé chacun en plusieurs provinces.
-Diocèse des Gaules :
Germanie Première
Germanie Seconde
Belgique Première
Belgique Seconde
Lyonnaise Première
Lyonnaise Seconde
Lyonnaise Troisième
Lyonnaise Quatrième (Senonaise)
Grande Sequanaise
Alpes Pennines et Grées
-Diocèse des Sept provinces :
Aquitaine Première
Aquitaine Seconde
Viennoise
Narbonnaise Première
Narbonnaise Seconde
Novempopulanie
Alpes Maritimes
11 Le tout était placé sous l'autorité du préfet du prétoire des
Gaules, dont la compétence administrative s'étendait
également aux diocèses de Bretagne (la Bretagne insulaire) et
d'Espagne.
Carte : [pl. I].
12 I- DONNÉES HISTORIQUES
La présence en Gaule et le rôle militaire des Sarmato-Alains
sont attestés par des sources du IV e et surtout du V e siècle.
Nous les resituerons dans leur contexte historique général,
avant de présenter en détail les données concernant les
colonies de Sarmates gentiles puis celles relatives à
l'installation des Alains lors des Grandes Invasions.
1-Les Sarmates et Alains jusqu'au Ve siècle
Nous ne pouvons retracer ici toute la riche histoire des
Sarmates et Alains jusqu'à la période qui a vu leur
installation en Gaule. Nous nous bornerons à rappeler
certains faits essentiels pour présenter ces peuples et leurs
cultures et éclairer la suite de notre exposé.
Sarmates et Alains appartenaient à la vaste constellation des
peuples « scythiques » qui dominèrent, dans l'Antiquité, de
grandes parties des steppes eurasiatiques. Ces cavaliers
nomades, de type europoïde, parlaient des langues de la
branche iranienne de la famille indo-européenne (ce qui ne
veut pas dire qu'ils venaient de l'actuel Iran, comme on le lit
trop souvent dans les travaux de vulgarisation !). Leurs
cultures s'inscrivent plus largement dans le cadre d'une vraie
« civilisation des steppes », portée aussi par d'autres groupes
de population — notamment ceux de langue altaïque. Cette
civilisation nomade et pastorale, mode d'exploitation
spécialisé d'un environnement particulier, s'est formée au
tournant des He et Ier millénaires av. J.-C. sur un immense
espace allant de l'Ukraine à la Chine du Nord.
Des VIIIe/VII e au Ille siècle av. J.-C., les principales cultures
nomades de la steppe eurasiatique présentent une grande
homogénéité. On parle d'un « stade scythe », illustré en
Ukraine par les Scythes au sens strict, en Asie Centrale par
13 les Saces (Saka), en Sibérie méridionale et Mongolie
occidentale par des populations de même origine. A cette
époque, les sources signalent en Russie méridionale, entre les
domaines scythe et sace, le peuple des Sauromates, ancêtres
au moins partiels des Sarmates. Au Ill e siècle av. J.-C., la fin
de la période scythe est marquée par l'expansion à partir de la
Mongolie des Xiongnu, représentants de nouveaux ensembles
nomades à dominante mongoloïde et de langue
majoritairement altaïque (turco-mongole), et dans l'ensemble
de la steppe par divers mouvements migratoires — dont celui
des Sarmates.
Issus des Sauromates et de tribus apparentées venues de l'est,
les Sarmates remplacèrent les Scythes en Ukraine entre le III e
et le I' siècle av. J.-C. Leur avant-garde poursuivit son
chemin vers l'ouest, se heurta aux Daces de l'actuelle
Roumanie et entra en contact avec le monde romain sur le
Danube. A cette époque comme plus tard, les Sarmates
étaient un ensemble de tribus ou de confédérations tribales
indépendantes, un peu sur le modèle des Coumans médiévaux
ou des Turkmènes modernes. Au r siècle de notre ère, la
plus occidentale de ces tribus, celle des lazyges, s'installa
dans la plaine hongroise en accord avec Rome.
Au I' siècle également, les sources romaines commençaient à
mentionner la présence et l'activité guerrière d'un nouvel
ensemble nomade — celui des Alains. La science actuelle
n'est toujours pas en mesure de déterminer si ces premiers
Alains étaient une nouvelle formation tribale sarmate, ou une
autre population nomade iranophone venue d'Asie Centrale,
ou encore une élite intertribale de guerriers qui se serait
imposée à divers groupes sarmates. Ils étaient apparemment
porteurs de diverses innovations culturelles d'origine
centreasiatique (la cavalerie de lanciers cuirassés, l'emploi des
tamgas, signes héraldiques abstraits, un nouveau style
décoratif à « or et turquoises »...). Mais ils sont par ailleurs
14 indissociables de l'ensemble sarmate au sens le plus large du
terme.
Le premier foyer des Alains était la région du cours inférieur
du Don, en Russie méridionale. De là, ils organisèrent des
campagnes de pillage, vers l'ouest jusqu'au Danube, vers le
sud au-delà du Caucase. Comme l'expose Ammien Marcellin
à la fin du INT' siècle, ils « alanisèrent » divers peuples des
steppes, dont une grande partie des tribus sarmates.
Les r-II e siècles correspondent à l'apogée de ce monde
nomade sarmato-alain, qui s'étendait alors du Danube à
l'Oural. Au tournant des II e et Ille siècles, cet espace fut
coupé en deux par l'installation en Ukraine et
MoldavieValachie des Goths, Germains orientaux sédentaires. A la fin
du IVe et au début du V e siècle, il tomba entièrement sous la
domination des Huns, représentants de cette vague de
nomades asiatiques, de langue probablement altaïque, venue
de l'est et qui refoulait progressivement les peuples
« scythiques ».
A le veille de ces invasions hunniques, il existait donc deux
noyaux sarmato-alains principaux : l'un dans la plaine
hongroise ; l'autre entre les cours inférieurs du Don et de la
Volga et le nord du Caucase.
Le premier, celui de la « Sarmatie » danubienne, avait été
fondé par les lazyges. Bien que les sources ne soient pas
toujours claires, il semble que d'autres populations sarmates
(Roxolans ?) et peut-être des Alains aient pénétré ensuite
dans la plaine hongroise. Au Iv e siècle, les Romains
connaissaient dans la région plusieurs groupements tribaux
sarmates désignés par de nouveaux noms ou sobriquets, dont
les Argaragantes qui auraient été les « maîtres », et les
Limigantes, leurs « esclaves » (il s'agit respectivement de
tribus dominantes et soumises). Les textes et l'archéologie
15 montrent que ces Sarmates avaient d'étroits contacts, se
traduisant par des influences culturelles mutuelles, avec les
peuples germaniques voisins. Ils avaient commencé à se
sédentariser dès le He siècle. Ils restaient néanmoins un
peuple de cavaliers.
Dans le second noyau, celui de Russie méridionale et du
Caucase septentrional, les Sarmato-Alains demeuraient
majoritairement des nomades, vivant dans des chariots et des
tentes, élevant surtout chevaux et moutons. Il existe
cependant des témoignages sporadiques de sédentarisation.
2- Les Sarmato-Alains et Rome
Un point important, dans la perspective de notre sujet, est la
question des relations entre Rome et les Sarmato-Alains.
Elles peuvent être qualifiées d'agitées. Comme d'autres
« Barbares » frontaliers, les Sarmato-Alains étaient tantôt des
ennemis, tantôt des alliés ou une ressource militaire pour
l'armée impériale.
Le front sarmato-romain principal était celui du Danube.
D'innombrables « guerres sarmates » eurent lieu sur ce fleuve
frontière du I' au Iv e siècle, et plusieurs empereurs des III' et
Ive siècles reçurent le titre de sarmaticus (« vainqueur des
Sarmates ») ou sarmaticus maximus. Du côté de leurs
territoires orientaux, les Romains durent affronter notamment
le grand raid alain de 135 en Cappadoce.
L'armée romaine put ainsi faire l'expérience des talents de
guerriers et surtout de cavaliers des nomades. A partir du
début de notre ère, sur un modèle connu antérieurement en
Asie Centrale, les Sarmato-Alains avaient ajouté à la
cavalerie légère d'archers montés, traditionnelle dans les
steppes, une cavalerie lourde de lanciers cuirassés, dont
l'arme principale était la lance longue. Les Romains
16 adoptèrent toute la panoplie de ces combattants d'élite,
jusqu'à leur enseigne-manche à air serpentiforme à tête de
monstre, mais ils enrôlèrent aussi, directement, des unités
sarmates.
Le premier recrutement important eut lieu en 155. Les
Sarmates iazyges de Hongrie, vaincus par Marc-Aurèle,
durent lui fournir 8000 cavaliers, dont 5500 furent envoyés
en garnison en Bretagne insulaire. Jusqu'au V e siècle, les
sources attestent l'emploi de troupes sarmates, et aussi
l'installation en territoire romain de colonies de Sarmates
vaincus ou ralliés. En 334, l'empereur Constantin aurait
même accordé l'asile à 300 000 (!) Sarmates danubiens,
chassés par une révolte de leurs tribus vassales qu'ils avaient
armées pour lutter contre la poussée vers l'ouest des Goths
(Anonyme Valésien, VI, 32).
Le recrutement d'Alains, lui, ne commença que plus tard, au
moment de leur entrée massive en territoire romain lors des
invasions hunniques. L'irruption des Huns dans les steppes
d'Europe orientale, dans les années 370, mit en route la
première vague de ce qu'il est convenu d'appeler les Grandes
Invasions. Après les Alains du Don, les Goths orientaux
d'Ukraine (Ostrogoths) furent vaincus par les Huns en 375.
L'année suivante, leurs cousins de Moldavie-Valachie
(Wisigoths), gagnés par la panique, demandèrent et obtinrent
asile en territoire romain, où, maltraités par les autorités
locales, ils se révoltèrent. Ils furent alors rejoints au sud du
Danube par une horde polyethnique composée d'Ostrogoths,
d'Alains et de Huns. En 378, tous ces Barbares coalisés
infligèrent la catastrophique défaite d'Andrinople à l'armée
romaine orientale, et l'empereur Valens lui-même périt sur le
champ de bataille. Après cela, ils négocièrent des traités leur
garantissant terres et subsides en échange de leur service dans
les troupes impériales. Tantôt alliés (« fédérés »), tantôt
révoltés, ils furent par la suite un facteur militaire et politique
17 très important dans la vie de l'empire. En ce qui concerne
plus particulièrement les Alains, ils furent probablement
installés en 380 dans les provinces pannoniennes, à l'ouest du
grand coude du Danube, par l'empereur d'Occident Gratien,
avec leurs camarades ostrogoths et huns (Zosime, IV, 34,
12 ; Jordanès, Getica, XXVII, 141).
Une seconde vague d'Alains, numériquement plus
importante, partit vers l'Occident en 406 et participa, avec les
Vandales et d'autres, à la grande invasion des Gaules en
407409. Ces mouvements sont peut-être une conséquence du
déplacement du centre de la domination hunnique, des
steppes ukrainiennes vers la plaine hongroise — si ce transfert
s'est bien produit au début du V e siècle (O.
MaenchenHelfen, 1973 ; E. Demougeot, 1969-1979 ; I. B6na, 2002).
La présence de Sarmates et d'Alains en Gaule, au V e siècle,
s'inscrit donc dans une longue histoire de contacts et en
reflète deux volets différents. Les colonies sarmates relèvent
encore de la tradition d'établissement de petits groupes
barbares par l'autorité impériale. Les Alains, au contraire,
sont déjà de ces groupes nombreux de « fédérés » avec
lesquels le pouvoir romain affaibli a dû négocier des accords.
3-Les colonies sarmates de Gaule
Tant pis, donc, pour l'image romantique du Barbare, oeil
rapace et torche au poing : c'est le pouvoir romain qui a
installé des Sarmates en Gaule. L'existence de nombreuses
colonies sarmates sur le sol gaulois est documentée par des
sources irréfutables des IV' et V e siècles. Les conditions de
leur formation et leur histoire en Gaule sont
malheureusement obscures, et leur statut pose certains
problèmes.
18 Formation
Comme on le verra en détail plus loin, la source la plus
précise sur les Sarmates de Gaule est la célèbre Notice des
dignités (Notitia Dignitatum Imperii Romani), qui constitue
une sorte d'annuaire militaire et administratif des deux
parties de l'empire romain. La situation qui y est décrite
correspond au règne d'Honorius en Occident (395-423), la
rédaction pouvant dater du début du V e siècle.
On dispose cependant d'une mention légèrement antérieure,
dans le poème d'Ausone « La Moselle » (Idylles, X). Ausone,
mort en 394/5, mentionne « les champs mesurés naguère aux
colons sauromates » (arvaque Sauromatorum nuper metata
colonis — nous suivons la traduction habituelle, mais la
construction est curieuse, litt. : « et les champs des
Sauromates naguère mesurés à des colons », ou « et les
champs naguère mesurés aux colons des Sauromates » ?).
Les « Sauromates » ne peuvent guère être, dans le contexte
du IVe siècle, que des Sarmates ; cette forme ancienne puisée
dans les auteurs grecs était parfois utilisée en littérature,
notamment pour des raisons de versification. Ce qui est
intéressant — outre la localisation de ces « champs » dont
nous reparlerons, c'est le caractère récent, d'après le poète,
de leur attribution. Les sens donnés par les dictionnaires pour
l'adverbe nuper sont « naguère, nouvellement, dernièrement,
récemment ». Faut-il traduire cela en années, en décennies ?
En outre, il ne s'agit ici que d'un groupe particulier de
Sarmates, en Gaule orientale, et ce que dit Ausone ne peut
être généralisé à l'ensemble des colonies attestées par la
Notice des dignités dans d'autres régions.
Il est évidemment tentant de mettre en relation l'apparition de
Sarmates en Gaule avec l'émigration, réputée massive, des
tribus dirigeantes des Sarmates danubiens en 334. Même si
les Sarmates recueillis à cette date par Rome furent installés,
19 d'après nos sources, dans les Balkans (« Petite-Scythie » aux
bouches du Danube, Thrace, Macédoine) et en Italie, on peut
imaginer qu'une partie d'entre eux fut redéployée ensuite en
Gaule. Mais ce n'est qu'une hypothèse. Compte tenu de la
fréquence des guerres sarmato-romaines, les empereurs
avaient de nombreuses occasions de recruter des Sarmates
capturés ou vaincus. Ce fut notamment le cas en 359, au
moment où les Sarmates limigantes demandèrent qu'on les
installe en territoire romain, même dans des provinces
éloignées, où ils pourraient recevoir des terres comme colons
et accepter « le nom et le fardeau des tributaires » (Ammien
Marcellin, XIX, 11, 6). Selon A. Barbero (2009), cette date
est la plus vraisemblable pour l'installation en Gaule de
Sarmates, et des Taifales avec lesquels ils cohabitaient plus
tard dans le Poitou (cf infra). Néanmoins, la suite du texte
d'Ammien Marcellin (XIX, 11, 10-15) montre que les
pourparlers entre l'empereur et les Sarmates entraînèrent un
massacre de ces derniers plutôt que leur transfert.
Selon saint Jérôme (« A Ageruchia », Lettres, CXXIII, 15),
des Sarmates — distincts des Alains dont nos parlerons plus
loin — auraient participé à l'invasion des Gaules en 407.
L'énumération de peuples barbares qui figure dans ce texte
est évidemment un procédé littéraire, ce qui ne veut pas dire
qu'elle est imaginaire (I. Lebedynsky, « Des Sarmates... »,
2009). Certains de ces Sarmates auraient pu, comme les
Alains de Goar, passer au service du gouvernement romain
occidental.
Ces incertitudes sur la date d'établissement en Gaule des
Sarmates empêchent l'identification de ces derniers.
L'ethnonyme « Sarmates » a plus de chances de s'appliquer à
des Sarmates de la plaine hongroise ; c'est avec ces derniers
que les Romains avaient eu le plus de rapports — et de heurts
— jusqu'aux évènements de 376 et surtout de 407. Les tribus
nomades d'Europe orientale étaient plutôt cataloguées
20 comme « Alains ». Les Sarmates sédentarisés de Hongrie
étaient aussi les plus faciles à fixer au sol, puisqu'ils avaient
déjà des traditions agricoles et pouvaient cultiver ou faire
cultiver les « champs » évoqués par Ausone et qui devaient
assurer leur subsistance.
Localisation
La Notice des dignités mentionne un certain nombre d'unités
de cavalerie et de colonies sarmates dans la partie occidentale
de l'empire : un cuneus à Bremetennacum / Ribchester en
Angleterre, une ala (« aile » de cavalerie) à Scenae
Mandrorum près de Thèbes en Egypte, et surtout une série de
« préfectures » de Sarmates définis comme gentiles en Italie
du Nord et en Gaule. Nous reviendrons plus loin sur ce statut
de gentiles (on peut retenir pour l'instant qu'il s'agit de
populations « étrangères », non-romaines), mais il convient
d'abord de voir dans quelle mesure la Notice permet de situer
les Sarmates sur le territoire gaulois [pl. II].
Le texte énumère six préfectures, mais il est
malheureusement coupé au début du sixième nom. Les
mentions elles-mêmes sont plus ou moins claires :
q Praefectus Sarmatarum Gentilium et Taifalorum Gentilium
Pictavis in Gallia.
La traduction est simple : « le préfet des Gentiles sarmates et
des Gentiles taifales à Poitiers en Gaule ».
Les Sarmates se trouvent ici associés à des Taifales, peuple
danubien très mal connu que l'on classe habituellement parmi
les Germains orientaux. Comme les Sarmates, ils étaient
tantôt alliés, tantôt ennemis de Rome, et certains
combattaient dans l'armée impériale. On sait, d'après une
source byzantine du XI e siècle, qu'après une guerre en
329330, Constantin II installa des prisonniers taifales en Grande
Phrygie (Siméon Métaphraste, Vie de saint Nicolas, XVII).
21 Après 377, le général romain Frigeridus établit d'autres
vaincus de même origine en Italie, à Modène, Reggio et
Parme. Comme dans le cas des Sarmates, ces sources sont
muettes sur la Gaule mais permettent d'imaginer, très
généralement, une installation au cours du IV' siècle.
On traduit habituellement Pictavis par « à Poitiers » plutôt
que « dans le Poitou » (l'ancien territoire des Pictones). Il ne
s'ensuit pas que tous les Sarmates en question aient été
cantonnés à Poitiers même, qui était seulement le siège de
leur préfet ; la comparaison avec les autres préfectures
montre bien qu'il s'agissait de commandements regroupant
diverses colonies qui pouvaient être éparpillées.
Praefectus Sarmatarum Gentilium a Chora Parisios usque.
Cette mention a donné lieu à des interprétations curieuses,
Chora étant apparemment compris par certains comme le
terme grec désignant le territoire qui entoure une ville, la
chôra (xcimpa) — en l'occurrence celle de Paris. En réalité, il
s'agit de la Cure, affluent de l'Yonne, et plus précisément du
camp fortifié romain de Cora situé sur cette rivière. Ce camp,
dont subsiste un rempart de 250 m de long flanqué de sept
tours, protégeait une portion de la Voie d'Agrippa, la route de
Lyon à Boulogne qui passait par Autun. La forme a Chora
Parisios usque est parfaitement claire, et l'on traduira donc :
« le préfet des Gentiles sarmates de Cora à Paris ».
Ici, comme dans les deux cas suivants, le texte définit une
zone à l'intérieur de laquelle devait se trouver une série de
colonies sarmates subordonnées à un même préfet.
Praefectus Sarmatarum Gentilium inter Renos et
Tambianos provinciae Belgicae Secundae
Les commentateurs sont unanimes à rétablir « *inter Remos
et Ambianos » ; on a donc : « le préfet des Gentiles sarmates
entre Reims et Amiens de la province de Belgique Seconde ».
22
qq

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.