Tempêtes sur la forêt française

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Naguère, les dieux offensés punissaient les hommes en déchaînant les forces célestes, les "météores". La violence des tempêtes indiquait le degré de leur colère. Tel est l'objet de ce livre. Il lève un coin de voile sur le temps d'autrefois, sur les météores en particulier, sur leurs ravages, sur leurs étendues. Ce sont des arbres couchés, brisés, des forêts anéanties, appauvries, des paysages modifiés, des repères abolis. Comment les hommes géraient-ils la catastrophe ? Quelles leçons ont-ils léguées ? Il est bien possible que notre société, sophistiquée et technicienne, ait accru ses fragilités en améliorant ses performances...
Publié le : samedi 1 octobre 2005
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EAN13 : 9782336269276
Nombre de pages : 219
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TEMPÊTES SUR LA FORÊT FRANÇAISE

site: www.librairieharmattan.com e.mail: harmattanl@wanadoo.fr
(Ç)L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9385-1 EAN:9782747593854

Textes réunis et présentés par

Andrée COR VOL

TEMPÊTES SUR LA FORÊT FRANÇAISE
XVIe -XXe siècle

Ouvrage publié avec le concours du GIP-ECOFOR

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Harmattan Hongrie Espace L'Harmattan Kinshasa

K6nyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

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Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI de Kinshasa - RDC

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Avant-Propos
Andrée CORVOL Année 1999, entre réveillon de Noël et préparatifs de nouvel An, deux tempêtes bouleversèrent le territoire métropolitain. C'était le 26 et le 27 décembre. Les lendemains de fêtes tournaient au cauchemar. Les guirlandes, les illuminations furent arrachées. Les pancartes, les voitures furent emportées. Il y eut des décès en raison des arbres, des cheminées, des échafaudages tombés; des ruines avec l'effondrement des murs, des toitures, des bâtiments; des embouteillages incroyables à cause des routes encombrées, des troncs amassés; des voyageurs hébergés dans les gymnases, les écoles, les halls de gare, retenus dans les véhicules, dans les trains immobilisés. On mesura la fragilité des économies contemporaines, des habitudes quotidiennes. Tout cessa de fonctionner, de l'ordinateur à la cuisinière électrique. Les tempêtes parcoururent une superficie inaccoutumée. Elles furent marquées par des souffles puissants. Les deux aspects furent commentés, illustrés. Les journalistes firent les gros titres sur « la Tempête du Siècle ». A lire les articles, le phénomène était du jamais vu. Cela valait pour les générations françaises comme pour les européennes. Mais depuis, d'autres ouragans sont intervenus. Celui de l'hiver 2004 parco,UtUt le Sud-Est de l'Angleterre, l'Allemagne du Nord, le Danemark, les Etats de la Baltique et le Sud de la Scandinavie. La trajectoire aurait été davantage méridionale que l'on retrouvait la configuration du 26 décembre 1999. Cette année-là, on déclara hautement, trop promptement peutêtre, que le déchaînement naturel accusait le développement industriel. L'opinion ratifia le jugement, car personne n'avait le souvenir de pareils désastres. Dès lors, il sembla évident que, l'effet étant nouveau, le motif était récent. Mais quel sens accorder à l'adjectif? On reconnut qu'avec les Trente Glorieuses, la consommation des énergies fossiles avait augmenté de manière exponentielle. Cela expliquait la hausse des carburants. Il suffisait de prendre de l'essence, de commander du fioul, du gaz pour réaliser l'envol des prix. On reconnut de même que la fringale en charbon, en lignite, avait précédé la grande faim en hydrocarbures.

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Et là, il fallait remonter à la fm du XVIIesiècle en Grande-Bretagne, au début du XIXe siècle sur le continent, encore que la révolution industrielle y fut inégale et dispersée. Au fond, l'argument confortait tous ceux qui militaient en faveur des énergies renouvelables. Toutes les puissances dévoreuses de combustibles fossiles n'avaient pas ratifié les accords de Kyoto. Celles qui l'avaient fait ne respectaient pas les engagements pris. Le réchauffement terrestre représentait une menace planétaire. Les médias postulaient la progression générale des températures, les scientifiques étaient plus nuancés. On rapprocha la modification climatique, la transformation anthropique et les météores des trente dernières années. Cependant, insister sur la nouveauté du phénomène était une chose. La démontrer en était une autre. Il fallait prouver l'absence de tempête dans l'intérieur des terres avant la révolution industrielle. Intoxiqués par le déferlement des images, on oublia qu'en interrogeant les climatologues ou les historiens du climat, on prenait pour argent comptant une impression subjective. Eux aussi venaient de perdre des arbres aimés, dans un jardin, dans une allée. Eux aussi venaient de perdre des repères immuables, à un carrefour, sur une place. Quelquefois, ces arbres avaient accompagné leur enfance. Maintenant, ils étaient livrés aux tronçonneurs. Pour tous ceux qui admiraient leur force, leur beauté, les tempêtes de 1999 étaient les plus graves du siècle, de leur vie serait plus exact. Sous le coup de l'émotion, le regard des spécialistes ne différait pas du regard des concitoyens. Le sentiment qu'on ne reverrait plus ce qu'on avait vu balaya tout autre considération. On était plongé dans la stupeur. Il fallait en émerger pour raisonner. L'adhésion universelle aux comptes rendus médiatiques correspondait aux réflexes ancestraux. La nature, par sa colère, ramenait l'homme à sa condition première. Il devait accepter la leçon car, sinon, la matrice du monde déclencherait des violences plus meurtrières encore. La réaction, pour irrationnelle qu'elle soit, n'était pas dépourvue de logique. Les images du petit écran la confortèrent. Voilà deux générations que la télévision colonisait les intérieurs. Elle avait ignoré la forêt, ses métiers, ses personnels, ses techniques, ses productions. La seule exception était estivale. En juillet, en août, les vacances contraignaient au silence les acteurs politiques, les électeurs savouraient soleil et loisirs. On n'avait aucune phrase à distiller, aucun projet à débattre, aucun texte à illustrer. On n'avait que les scènes où affluaient touristes et citadins. On décrivait les métiers d'art, les artisans d'autrefois, les excursions d'aujourd'hui, les people dans des maisons de rêve. Aussi, quand l'incendie surgissait, on ne le ratait pas. Il était l'élément qui brise la monotonie des beaux jours. Il rappelait que la quiétude la mieux établie peut être dérangée. Il laissait derrière lui des paysages noircis, des
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gens en pleurs, des témoins ravis de parler, des victimes sans abri, sans papiers, sans vêtements, des campings ravagés, des demeures brûlées. Pour la suite du mois, le passage des flammes avait consumé le décor. Jusqu'à présent, le feu en forêt était le seul fléau naturel qui ait place aux infos, à condition de sévir quand l'actualité faisait défaut. Cela valait pour l'audiovisuel~ pour les quotidiens nationaux, pour les magazines hebdomadaires. A dire vrai, le feu attira l'attention quand les députés provençaux prièrent les plumitifs parisiens d'être moins nombrilistes. C'était la fm du Second Empire. Dans le Midi, les flammes étaient synonymes de drames. Pour les éteindre, pour les prévenir, il fallait des crédits et ces fonds ne seraient jamais votés si l'on omettait les pertes matérielles, les sacrifices humains. Le discours porta, car la Côte d'Azur recevait les élites de la capitale. Elles fuyaient ses hivers maussades, ses étés languissants. Elles prônaient l'exotisme français, après avoir goûté l'exotisme romain. Les versants étaient déboisés. Les jardins du littoral exhibaient quelques palmacées. Le mistral, le sirocco desséchait la broussaille méditerranéenne, les exotiques installés, mais ils ne les tuaient pas. Certes, pâquis, maquis, garrigues risquaient gros quand ils soufflaient, mais cela ne méritait pas une ligne, contrairement aux massifs des Maures et de l'Estérel. Ils étaient défendus par le Chêne, une société de protection de la nature. Ils avaient un rôle esthétique, une fonction productive. La motivation financière joua aussi pour la forêt des Landes. Cette pineraie artificielle rapportait beaucoup grâce aux cours de la gemme. Tout sinistre,amputait le revenu. On insistait là-dessus. C'était au temps de la Belle Epoque. On insista plus encore après la Deuxième Guerre mondiale, quand le massif aquitain fut dévasté aux deux tiers. Il fallait replanter, renforcer la détection, accroître la protection, combattre l'incendie qu'on n'avait pu étouffer. Ainsi, pour la majorité des concitoyens, les tempêtes demeuraient une tragédie théorique. Elles inspiraient des peintures dramatiques, grandiloquentes ou romantiques\ Elles n'étaient rien de tout cela pour les populations du littoral. A l'approche des équinoxes, elles inquiétaient. Quand le calme était revenu, des familles avaient perdu bateaux et filets de pêche, navires de commerce et installations à quai. Le calme revenu, des familles portaient le deuil. Elles pleuraient un époux, un enfant. Ce n'était pas spffisant pour que la presse rapporte l'événement et vienne enquêter. Evidemment, les journaux régionaux fournissaient les informations, mais c'était la liste des naufrages, des disparus. Souvent, les journaux paroissiaux détaillaient les malheurs du village qui, un jour, serviraient un romancier. Ainsi, Eole exprimait son courroux en haute mer et sur la côte. Avec pareille conception, les articles omettaient tout ce qui ne relevait pas des ports et des stations, 5

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de la mer du Nord au golfe de Gascogne. C'est-à-dire des rivages nord occidentaux. Les dommages que supportaient les hinterlands, bourgades et cités, arbres de vergers et de haies, arbres des forêts littorales, n'étaient jamais mentionnés. Les tempêtes de 1999 bénéficièrent d'un traitement différent. Elles furent décrites à partir des dégâts de l'intérieur: les maisons, les arbres, ceux des bourgs et des villes, des parcs et des forêts. Certes, dans la décennie 1980, la Bretagne, la Lorraine et les Vosges méridionales avaient affronté des souffles comparables, des effets dévastateurs, mais les comptes rendus étaient locaux ou provinciaux. Certes, au cours des trente dernières années, l'Allemagne, la Pologne, la Suisse, l'Autriche avaient éprouvé les mêmes infortunes. Les grands vents avaient balayé une province, voire tout le territoire. Pourtant, au-delà de la frontière, cette dimension nationale appelait seulement une brève, un entrefùet, pas de quoi alarmer le citoyen français, peu informé par ailleurs des mécanismes et des conséquences des tempêtes. En 1999, il découvrit le phénomène de visu, chez lui, dans une période exceptionnelle, l'entrée dans le Nouvel An et le Troisième Millénaire. Le spectacle envahit le petit écran, avec les Treize Heures et les Vingt Heures, les reportages spécialisés dans les semaines suivantes, les commémorations un an après, les mises au point sur l'avancement des dossiers, qu'il s'agisse des primes d'assurances et des aides du gouvernement. Pour la première fois, le phénomène était abordé sur mer et l'ur terre, en ville et aux champs, et dans toutes les contrées, bien que l'Ilede-France et l'Est de la France aient accueilli le plus grand nombre de journalistes. Ils étaient dans la capitale. Ils allèrent vers les forêts qui l'entouraient. FR3 Nancy di~tribua les images des environs, tradition qui tenait au rayonnement de l'Ecole des Eaux et Forêts. Lors de «l'affaire des pluies acides », forte de ce principe, la presse parisienne avait parlé des forêts frontières et c'est tout, alors que la défoliation, le dessèchement en concernait bien d'autres. Les tempêtes de 1999 renvoyèrent chacun à sa conscience, à sa perception du phénomène, à ses souvenirs quant aux catastrophes dans l'hexagone et chez les voisins. La déformation amplifia l'exemple le plus proche et le plus récent. Tout le monde fut persuadé que les grandsparents, les aïeux lointains n'avaient pas connu ces dérèglements. Vrai? Faux? La chose était douteuse, d'autant qu'un incident météorologique peut présenter une apparence inhabituelle sans induire un changement climatique. L'interprétation Global Change fut reprise dans les médias. L'équipe décida de la mettre entre parenthèses et de collecter cinq cents ans de données pour les comparer à l'année 1999. Le choix posait deux problèmes. Comment les époques antérieures voyaient-elles les accidents météorologiques? Comment maîtriser l'impressionnante do cu-

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AVANT-PROPOS

mentation accumulée dans un tel créneau? La chronologie des tempêtes termine l'ouvrage. Elle débute au Xve siècle et fInit à l'aube du XXIe siècle. Elle comporte 332 occurrences de « grands vents ». Ont été retenus tous les épisodes venteux qui affectèrent les structures arborées du territoire métropolitain dans le cadre des frontières actuelles: tempêtes atlantiques en saison froide; orages, tornades et trombes en saison chaude. Non, il n'y avait pas que 1999 dans l'ensemble du xxe siècle. Oui, il y eut des calamités analogues avant l'ère industrielle. Oui, le jugement formulé dans l'immédiat était erroné. Mais une fois le mea culpa prononcé, on constata que les exigences audiovisuelles avaient amplifIé et non pas fabriqué ce que j'appellerai « l'illusion météorologique ». Que la nature succombe à la fureur, les hommes du XVIIIe siècle en étaient d'accord, les hommes du XIXe siècle le furent tout autant. Tous l'imaginaient à l'époque de leurs pères sereine, pacifIque, harmonieuse. Aucun n'eut l'idée d'un XVIe siècle terriblement venteux jusqu'en 1560. Et pourtant, c'est lui qu'on baptisa le « beau» XVIe siècle, pour avoir échappé aux conjonctures maussades, aux guerres fratricides qui annonçaient les atrocités d'un XVIIe siècle prolongé jusqu'en 1715. Dans le beau XVIe siècle, la renaissance embellissait le pays, la population proliférait comme souris en grange, selon le mot de l'historien Emmanuel Le Roy Ladurie. La douceur des printemps favorisait la levée des graines. Mais les vents ployaient les épis en été et les arbres en toute saison. Cela ne transparaissait pas dans les peintures des Douze Mois ou des Quatre Saisons, véritables calendriers des travaux agricoles. Tous les primitifs flamands excellèrent dans ces représentations minutieuses sans jamais traduire la course des nuages et la torsion des plantes. L'homme cultivait la nature et honorait la création. Il est possible que le même phénomène, le même décalage entre la réalité vécue et la réalité montrée ait accompagné la tiédeur médiévale, quand les défrichements et les déboisements allaient grand train. En fait, à aucun moment de l'histoire, les précipitations et les températures ne sont constantes. Elles fluctuent selon l'heure, la saison, la contrée, et alimentent les éphémérides. Elles varient selon les générations, les siècles, les millénaires, et défInissent l'ambiance d'une époque... ou d'une ère géologique. C'est à cela qu'il faut appliquer le principe de précaution dans la perspective d'un réchauffement. .. ou d'un refroidissement terrestre. L'aventure humaine demeure aléatoire. Les assurances collectives calculent la probabilité des risques. Après tout, la vie, n'estce pas l'adaptation permanente des êtres à l'environnement? Longtemps, la réflexion historique privilégia la personne des souverains, leur volonté d'unifIer, d'agrandir le territoire national, les obstacles qui retardaient l'entreprise, de l'indiscipline des vassaux à la

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convoitise des voisins, sans parler de la contestation politique ou religieuse. Il fallut les lendemains de la Seconde Guerre mondiale, ses génocides, ses hécatombes pour qu'émergent les interrogations démographiques et sociétales. Le volume des récoltes conditionnait la prospérité. Cela permettait aux populations de survivre, d'épargner et de progresser. Cela permettait aux monarques et aux élites de réaliser les ambitions affichées: défendre, étendre, équiper le pays. La destruction des grains et des vignes généralisait l'insolvabilité. Les habitants ne réglaient plus les loyers, les taxes, les impôts. Certains perdaient leur autonomie. Ils acceptaient d'être locataires là où ils furent propriétaires. D'autres, fermiers ou métayers, étaient condamnés à l'errance, à la mendicité, au banditisme. Ils finissaient par disparaître dans les remous de l'existence. Tous, épuisés, dénutris, constituaient les proies faciles des épidémies prochaines. Ainsi, dans les années 1960, on envisagea les excès de froid et de pluie qui expliquaient les fluctuations agricoles. Ce fut l'œuvre d'un Emmanuel Le Roy Ladurie, d'un Pierre Goubert, d'un René Baerel, d'un Marcel Lachiver. Ils repérèrent les bans des moissons et des vendanges, les hivers glacés, les printemps pluvieux, les étés pourris. Mais ils écartèrent les dates et les effets des grands vents, car aucun document sériel ne les éclairait. Aussi, à la différence des chaleurs subites qui grillent les blés et les fruits, des gelées, des grêles, de l'humidité qui gênent la germination, la fécondation et la maturité, les caprices éoliens restèrent dans l'ombre. Trente ans plus tard, l'actualité braqua ses projecteurs sur eux. Les tempêtes déferlaient sur une Europe unifiée, élargie. Les institutions communautaires encourageaient la solidarité internationale, le rapprochement scientifique. D'où les aides aux pays victimes des vents, des flammes, des inondations. D'où les programmes de recherche consacrés aux changements environnementaux. On réfléchit sur l'engorgement des marchés ligneux dû à l'afflux des chablis. On réfléchit sur la manière de les conserver afin de soutenir les cours. On réfléchit sur les implications du Global Change, de la hausse des températures à celle des niveaux marins. On réfléchit sur les climats d'autrefois en cartographiant l'instabilité littorale. On réfléchit sur les climats d'à présent en observant les comportements face à l'aléa. Avec de telles orientations, comment ignorer les traces de situations comparables? Encore fallait-il en réunir assez pour retrouver les séquences venteuses. Ce n'était pas évident, car les allusions recueillies de-ci, de-là, renvoient aux tempêtes, à leur formation, à leur trajectoire, à leur conséquence, mais ne forment p~s un corpus comme les baux, les octrois, les péages, les mercuriales. Etudier les météores obligeait à prospecter plusieurs mons. Leur valeur était inconnue. Les pépites étaient éparses. Les exhumer, les travailler, voilà qui exige des heures, de 8

AVANT-PROPOS

l'argent. Ces délais, ces crédits conviennent mal au chercheur isolé, qui rédige une thèse. De ce fait, seule la période 1960-1990 paraissait traitable. Aussi fut-elle le lot des géographes, au début tout au moins.

Daniel Doll ouvrit la voie, avec CataclYsmesmétéorologiques enforêt, une thèse de l'Université de Lyon II, soutenue en 1988. Il dénombra tempêtes et grands vents. Il en dépeignit les effets immédiats, les effets différés. Il exposa les réponses des dirigeants, des industriels de la première transformation. Il recensa les méthodes sylvicoles qui atténuaient l'impact du souffle sur les lisières. Las! le manuscrit demeura sans éditeur. Aucun ne voulut d'un texte sans lecteur. Les météores de 1999, les frayeurs qu'ils suscitèrent, les débats qu'ils engendrèrent créaient une demande. Il convenait de la satisfaire. Le GIP ECOFOR fInança les travaux sur le thème. Les chercheurs affluèrent. On étudia le patrimoine arboré, notion plus large que celie de patrimoine forestier, d'autant que les documents sur l'un servent d'indicateurs pour l'autre. On employa les différentes échelles spatiales, des régions aux massifs, des massifs aux cantons, des cantons à la parcelle, aux arbres alignés et aux arbres isolés. On mesura l'effet des agressions venteuses, de la trombe qui ouvre un corridor, à l'ouragan qui sévit sur une étendue. L'optique était nouvelle. Elle obligea les représentants des sciences de l'Homme, historiens, géographes, économistes, à consulter les représentants des sciences de la Nature, climatologues, pédologues, hydrologues. La collaboration était nécessaire, avec échange des résultats et, avant cela, mise au point d'une grille d'analyse. Une vingtaine de membres composèrent l'équipe défInitive. Les fondateurs reçurent la tâche ingrate de synthétiser les rapports intermédiaires. Cela supposait des ajustements, des amputations, mais la publication d'un livre accessible au plus grand nombre impose toujours quelques sacrifIces. Ils en valaient la peine si l'ouvrage apporte une pierre de plus à la compréhension de notre environnement.

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Chapitre I

Connaître et mesurer les chablis
Andrée COR VOL L'ambition initiale embrassait le territoire national. Pour l'essentiel, le défi fut relevé, mais il concerna moins la moitié méridionale que la moitié septentrionale. La Bretagne, la Normandie, l'Îlede-France, la Picardie, la Champagne, la Lorraine, la Franche-Comté, la Savoie furent largement explorées. Le Sud-Ouest vint en second, avec l'Aquitaine et les Pyrénées occidentales. Le Sud-Est fut effleuré. Ainsi, le Massif Central, le Languedoc, la Provence, la Côte d'Azur restèrent en friche ou presque. L'abandon reflétait deux faits. D'abord, la qualité des sources dépend du statut octroyé aux arbres, aux forêts. Ensuite, elle est fonction de la foresterie qui leur est appliquée. Une documentation précoce et continue favorisa les forêts royales du Bassin parisien et les forêts ducales de Lorraine. Par contre, la mise au pilon des actes anciens, dus aux administrations précédentes, handicapa les provinces annexées depuis le XVIICsiècle, cas de l'Alsace sous Louis XIV, de la Savoie sous Napoléon III.
REPÉRER, DÉFINIR LES CHABLIS

Ainsi, les tris sélectifs affectèrent inégalement les papiers disponibles. Certains furent intentionnels, afin de libérer des linéaires. D'autres furent involontaires, en raison des inondations et des incendies. Ils ont surtout nui aux liasses qui contenaient la gestion des bois communaux. Pourtant, la conservation était imposée par l'ordonnance de 1669. Certes, elle rentra en vigueur tardivement. En outre, elle connut maintes entorses. Dans la plupart des maîtrises, le logement du greffier abritait le greffe et ses documents si bien qu'au décès du titulaire, les héritiers détruisaient tout ce qui encombrait! Les tris pénalisèrent aussi les bois ecclésiastiques, puisque le clergé refusa la tutelle étatique par crainte de retombées fiscales. Les documents étaient nombreux et classés, mais ils disparurent au moment de la vente des biens ecclésiastiques. Les années 1792-1801 virent leur mise en adju11

TEMPÊTES

SUR LA FORÊT FRANÇAISE

dication. Elle toucha surtout les bois des réguliers. Les tris pénalisèrent enfm les bois des particuliers. Toute liquidation de succession, avec cessation de l'indivis et vidage des greniers entraînait la perte des documents. Elle est particulièrement grave pour la connaissance des chablis, d'autant que les propriétaires n'avaient aucune déclaration à remplir, faute d'assurance souscrite, faute de solidarité nationale. Il n'existe donc pas de copies déposées au siège d'une entreprise ou d'une administration. Les changements survenus dans la surface et la nature sylvicole expliquent également l'absence de certaines régions. En matière forestière, on croit volontiers à l'immuabilité. Rien n'est plus faux. Il suffit d'entrer dans les sous-bois pour repérer des ruines, de fouiller les sols forestiers pour découvrir des remblais. Là où une sylve immémoriale était imaginée, il y avait une villa, un hameau, des parcelles cultivées, des pâquis entretenus. Ainsi, jusqu'au XIXe siècle, les monts d'Auvergne, le plateau du Limousin, le revers des Cévennes, la Champagne crayeuse, les Landes gasconnes furent des terres à moutons, des zones pauvres, hostiles, répulsives. On reboisa pour assainir les terres, pour accroître le niveau de vie d'une paysannerie misérable, pour redresser la situation économique quand l'industrie lainière fut balayée par la concurrence internationale. On proclama la nécessité des plantations. On les effectua peu à peu, mais les difficultés que posaient les droits de pâture furent lentement résolues. Quant aux investisseurs, ils répondirent présents dans les plaines, mais boudèrent la moyenne montagne. C'est donc l'Entre-deux-Guerres qui réalisa le gros des opérations RTM. On utilisa la main d'œuvre rurale excédentaire dans cette période de chômage de longue durée. Ainsi, dans une écharpe orientée sud-ouest nord-est, les plantations étaient trop récentes pour souffrir des vents. Ce furent les arbres âgés, isolés ou alignés, qui en pâtirent. L'enquête fut élargie du patrimoine forestier au patrimoine arboré. Les données antérieures au XVIIesiècle résultent de la documentation narrative. Cela inclut les journaux intimes, tenus avec plus ou moins d'assiduité, les livres de raison, qui mêlent réflexions personnelles et dépenses familiales, et les mémoires qui sont dictés ou écrits en fm de carrière, au moment de justifier une conduite, des affaires. Les journaux intimes indiquent l'air du temps, pas le temps du ciel, sinon incidemment. Font exception les carnets des maniaques, des minutieux qui commencent leur journée en regardant les nuages. Ceuxlà décrivent leurs impressions atmosphériques. Quelques-uns vont plus loin. Ils relèvent les températures, les précipitations, les vents dominants. Ils ont pu acheter les premiers instruments de mesure apparus sur le marché à l'extrême fin du XVIIe siècle. Mécaniciens, géomètres, 12

CONNAÎTRE

ET MESURER LES CHABLIS

arpenteurs, ils savaient les manier et ne montraient pas moins de passion en la matière que les médecins qui observaient l'infIniment petit, avec leurs microscopes, et les mathématiciens qui observaient l'infIniment grand, avec leurs lunettes astronomiques. C'était manifester la modernité de son époque que d'enregistrer les variations météorologiques. Cela dit, la chose coûtait cher, elle était rare. En général, les auteurs limitaient leurs notations aux accidents météorologiques les plus spectaculaires. Ils les mettaient en rapport avec un tournant existentiel, la venue d'un enfant, le décès d'un parent, avec un fait historique, la déclaration de guerre, la signature de la paix. La concordance entre une calamité naturelle et un événement important impressionnait. La date faisait partie des souvenirs. Les livres de raison, les mémoires de vie présentent les mêmes défauts que ces journaux intimes. Naguère, leur trio enchanta les historiens du sentiment et de la culture. Aujourd'hui, il attire les historiens de l'économie et de l'environnement. Ils les dépouillent systématiquement pour compléter la chronologie météorologique quand les séries présentent des lacunes, quand elles manquent totalement. Cependant, ces documents narratifs sont loin de combler leur attente car ils privilégient l'exceptionnel, l'accidentel. C'est compréhensible. L'auteur ne les a pas rédigés dans la perspective météorologique, mais pour consigner ce qu'il oublierait ou ce qu'il confondrait. Les textes n'en sont pas moins précieux. En effet, l'auteur fréquente le monde agraire, quand il ne lui appartient pas. Or ce monde est vulnérable au moindre excès, trop d'eau, pas assez d'eau, trop chaud, pas assez chaud. De ce fait, l'auteur émaille ses pages d'incidentes météorologiques. Par ce biais, l'historien découvre les sécheresses persistantes, les précipitations surabondantes. En imbibant le sol, elles contribuent au versement des arbres. De ce point de vue, le Journal du sire de Gouberville concentre tout ce qu'on espère de ces fonds, indépendamment de ses activités forestières. Le texte, 1200 pages, couvre les anné~s 1549-15631. Gilles de Gouberville était un gentilhomme cotentinois. A ce titre, il dépeignit le quotidien du Mesnil-au-Val. La propriété était sur la partie haute du Val de Saire, entre 110 et 130 mètres d'altitude. Dominée par une crête gréseuse, axe majeur de la presqu'île, elle était cernée par la forêt de Brix. Gouberville la parcourait régulièrement. IlIa visitait en tant que lieutenant à la maîtrise particulière de Brix. IlIa connaissait bien aussi pour y chasser très souvent. Le Journal évoqua le bocage en gestation. Les haies constituaient des coupe-vents qui protégeaient les cultures, alors que la forêt affrontait les tempêtes océaniques. La démarche d'un Gouberville n'était pas le propre des hobereaux. Les bourgeois qui résidaient en permanence dans la métropole fournissaient les mêmes 13

TEMPÊTES

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renseignements, car les vents emportaient toitures et cheminées, car, surtout, ils détenaient des biens à la campagne. Ils venaient d'ancêtres qui furent coqs de village et gros laboureurs. Il arrivait aussi qu'il s'agisse d'un placement qui confortait l'ascension sociale. Les bourgeois y veillaient tout autant qu'à leurs maisons de la ville. Les bibliothèques des départements retenus pour cette enquête possédaient plusieurs journaux intimes et livres de raison. Rien que dans l'Aisne, la Marne et l'Aube, quinze par siècle! Ils montrent que les tempêtes sont un phénomène récurrent bien avant leur mention dans la documentation administrative. Lorsqu'elle existe, on remarque le parallélisme, mais aussi la divergence des chronologies. La documentation narrative témoigne de l'ampleur des dégâts, et, plus encore, de la vision qu'en ont les auteurs. Leur regard glisse du merveilleux et de l'eschatologique à la pondération, à la rationalité, mais avec repentir et marche arrière. Ainsi, une tempête pouvait ravager la ville, ses parages, elle était évoquée à travers les destructions du patrimoine citadin et campagnard, alors que la catastrophe forestière ne méritait pas une ligne. On peut dans certains cas expliquer cette différence de considération par la règle de proximité. On parle davantage de ce qui vous appartient, de ce qui est dans votre périmètre. Le bois qui est soumis aux droits d'usage, qui est loin du domicile, ne fait pas partie des préoccupations immédiates. Mais il n'en va pas de même partout. Il existe des bois privés. Il existe des bois familiers. Ils n'en sont pas mieux traités. Force est d'admettre que leur état n'alarme guère, qu'il s'agisse du volume en arbres cassés, couchés, ou qu'il s'agisse de l'écoulement sur les marchés environnants. L'attitude des particuliers atteste d'une minoration ou, tout simplement, d'une acceptation du qésordre forestier. Cela évolua imperceptiblement, entre la Belle Epoque et la fin des Trente Glorieuses. Les réactions sont tout autres du côté des gestionnaires. La qualité de la documentation administrative qui émane des eaux-et-forêts légitimait de faire des chablis la marque des grands vents. C'était une approche logique, eu égard à l'expérience contemporaine. Cependant, dans le cadre d'une démarche historico-géographique, le critère fut d'un maniement moins commode qu'il paraissait. Déjà, parce qu'avant la conservation des archives forestières, il n'en était pas question. Ensuite, parce que l'ordonnance de 1669 introduisit une certaine ambiguïté. Les chablis figuraient au Titre XVIII, section IV, intitulée Des ventes de chablis et menus marchés. Ils étaient assimilés aux arbres « abattus, arrachés ou rompus par l'impétuosité des vents ou par quelques autres accidents ». Certes, la définition renvoyait à la force des vents, mais pas uniquement. Ainsi, les « chablis» recensés ne l'étaient pas toujours au nom des caprices éoliens et pas davantage pour cause 14

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de météorologie éprouvante, froidure inaccoutumée ou sécheresse durable. L'inscription sur le registre de martelage des chablis disait un arbre dont la coupe n'était pas prévue, mieux, un arbre que personne n'avait coupé. En effet, les sujets abattus de manière délictueuse étaient notés sur un autre registre et vendus à part. Cela appelle deux réserves. On observe que les lots de chablis stricto sensu incorporent des arbres couchés ou cassés « par quelques autres accidents ». La proportion demeure variable. En général, elle est minoritaire. Le scribe commence par les lots de chablis. Il termine par les surnuméraires, à moins qu'il ait opté pour une énumération continue. Il prend soin d'écrire le motif en tête de série ou dans la marge: grand vent, autre raison. Quelquefois, la vente de chablis n'en comporte aucun, car elle regroupe des arbres promis au feu: vétustes ils sont tombés à terre ou menacent de verser, d'où l'expression « sans valeur» qui sous-entend « sans valeur d'avenir». Pareils marchés ne sont pas rares pour la forêt de Fontainebleau. Ils clarifient la situation. Mais en 1783, les responsables de la maîtrise décidèrent d'injecter dans les adjudications de chablis ces bois marts et secs, debout ou gisant, le tout sans préciser le pourquoi de cette présence. Le critère perdait de sa fiabilité. Il ne retraçait plus l'histoire des tempêtes. On observe aussi que l'expression « impétuosité des vents» est largement employée. Elle jalonne quelquefois, sinon tout le registre, du moins les feuillets d'un même greffier. Il use d'ailleurs des guillemets de répétition, ce qui lui économise du temps et du papier! Cela suggère un stéréotype qui allège les écritures réglementaires. Sans compter que la violence des vents justifie aisément toute vente « extraordinaire ». Elles sont de deux types, celles qui portent sur les arbres de futaie, dans le quart de réserve ou dans le surplus, celles qui portent sur les chablis et les menus marchés. La catégorie est hétéroclite. Elle englobe aussi bien les bestiaux saisis en flagrant délit que les concessions de glandage ou de pâture. Elle est fonction des provinces et des officiers. Ces ventes diffèrent des ventes « ordinaires ». Celles-là sont prévues dans l'aménagement des bois: le triage à exploiter a atteint l'âge d'être coupé. Les ventes extraordinaires devraient être l'exception. Ce n'est pas toujours vrai. Dans certains massifs, dans certaines provinces, les ventes de chablis, extraordinaires par définition, reviennent fréquemment. Elles sont banalisées. Est-ce signe d'une période venteuse étirée sur dix, vingt ou trente ans? Est-ce signe de la purge des bois morts et secs en dehors de toute formalité? L'occasion permettait d'enlever les sujets abîmés, les sujets moribonds. Cela résultait d'une sous-exploitation antérieure, d'où

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l'abondance en vieilles écorces. Cela résultait d'un froid intense, d'une sécheresse prolongée, d'où l'abondance des morts en cime. Ainsi, les enchères dans une vente Chablis et Menus Marchés ne visent pas forcément des sujets martelés après le passage d'une perturbation. Les marchands sont informés de l'état des troncs, parce qu'ils les ont auscultés sur le terrain, soit parce qu'ils ont lu le descriptif des lots. . L'effet réplique engendrait aussi des ventes à répétition. Dans l'immédiat, le météore a broyé, brisé, versé un certain nombre d'arbres. Ils figurent dans l'année du compte. Mais, après quelques mois, quelques années, sans coup de vent parfois, les arbres fragilisés trépassent. Certains tombent. D'autres tiennent. Ils n'en meurent pas moins. La perte est décalée par rapport au compte annuel. Elle peut être faible, progressive. Elle peut être groupée, conséquente. Les forestiers prépar~nt une vente massive que suivent des ventes réduites. A partir du XYIIesiècle, des années 1670 plus exactement, encore que cela commence à peine, l'enquête dispose de ces registres, dits registres de chablis. Leur consultation est impérative, car la tenue est excellente, en dépit des amalgames relevés, en dépit aussi des sélections du greffier lorsqu'il reporte les procès-verbaux. Responsables des arbres manquants, les officiers des eaux-et-forêts en sont déchargés au terme de la procédure. Elle comporte deux temps forts: le constat des chablis, leur cession après enchères. S'il y avait contestation quant aux nombre d'arbres adjugés et au nombre d'arbres exploités, le certificat de conformité les disculperait. La faute rejaillirait sur un tiers, qui aurait pillé le canton avant sa vidange. Le négociant lésé déposerait une plainte auprès du grand maître, qui renverrait l'instruction au tribunal de la maîtrise. En principe, le registre précise la localisation et le propriétaire du fonds; la quantité d'arbres cassés, versés, sans distinguer « chablis» et « volis » ; les essences des arbres, leur longueur, leur gabarit, etc. Les gardes dictent ou rédigent les procès-verbaux qui décomptent les tiges gisantes. C'est là une mise au net des données fournies à haute voix au fur et à mesure de l'avancée sur le terrain. L'un d'eux, si ce n'est le greffier, les prend en note puis les met en ordre. Cela est fait à l'estaminet si le greffe est éloigné pour l'aller-retour dans la journée. Les actes sont visés par la hiérarchie. Le greffier opère la synthèse en transcrivant le tout. Les fraudes, si fraude il y a, sont réduites au minimum, à moins d'imaginer la complicité générale du corps forestier. Cependant, plutôt que de complicité, il faudrait invoquer la tolérance ou l'indulgence des maîtres particuliers, l'équivalent des ingénieurs d'à présent et des conservateurs de jadis. Bien souvent, les frais excèdent le montant des ventes. Dès lors, mieux vaut recycler les bois détériorés, dont les chablis sont une composante. Ces bois sont distribués aux usagers, à moins
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qu'ils ne soient répartis entre les pauvres de la paroisse quand la saison est dure. Cela diminue d'autant la délinquance inévitable en pareilles circonstances. Bref, grosso modo, malgré la réputation des officiers, réputation forgée dans les phases de difficulté budgétaire, avec des gages retardés, voire amputés, comme en 1630-1660 et en 1790-1800, les forestiers respectent les devoirs de leur charge. Pourquoi ce zèle? Parce que, pour jouir des droits et privilèges attachés à l'office, ils ont déposé une caution, laquelle est garantie par l'engagement des biens d'un certificateur. Il est facile, en cas de négligence coupable, de suspendre le versement des sommes escomptées, puis de mettre caution et certification de caution sous séquestre jusqu'à liquidation de la charge.
MARTELER, ÉCOULER LES CHABLIS

Le principal problème avec ces registres, outre les déperditions inhérentes aux reclassements et aux déménagements, c'est qu'ils sont limités aux forêts publiques. Exemple: le domaine bellifontain, grâce aux archives de la Seine-et-Marne. Le répertoire numérique des archives de la maîtrise des eaux et forêts de Fontainebleau, les répertoires méthodiques des archives de l'administration forestière provisoire de Fontainebleau 1793-1801 et de la conservation de l'inspection forestière de Fontainebleau montrent que les fonds sont très riches dès la fin du

règne de Louis XIV. Le pic des années 1711-1712 dépasse celui de 1696,
avec 11 500 chênes tombés. Les deux cantons les plus dévastés sont la Croix de Rouvray et la Garde de Saint-Hérem. Toutes les forêts publique AS bénéficient pas de semblables registres. Les mieux dotées ne sont en Ile-de-France et Val-de-Loire, c'est-à-dire à proximité des lieux de pouvoir. La masse documentaire accompagne donc le fait centralisateur. Elle progressa au même rythme que lui. Revers de la médaille, les renseignements sont tributaires des possessions des Valois et des Bourbons. Ils deviennent insignifiants quand elles sont peu ou pas développées. Elles n'existaient guère en terres méditerranéennes, en zones montagnardes, dans les espaces aquitains. D'autres vinrent des annexions, les forêts impériales tombant dans l'escarcelle française, en Franche-Comté, en Alsace, en Artois. La Révolution, l'Empire ensuite ébranla les conquêtes qui semblaient assurées. Les secousses provoquèrent à tout le moins des défaillances dans la confection des bordereaux, dans la protection des registres. Les premiers disparurent en quasi-totalité, les seconds, en partie seulement et cela, lors des reclassements 1815-1830. Tout rentra dans l'ordre sous la Monarchie de Juillet. Pourtant, les registres de chablis ne prennent pas pour autant du volume. Beaucoup restent désespérément minces. On pourrait penser que cela traduit la clémence des vents. On pourrait

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dire aussi qu'une tempête, si tempête il y a, ne ferait pas grand mal. Vingt-cinq années de guerre ont accru la demande en combustible, d'où l'extension des taillis à vocation sidérurgique. En abattant bon nombre d'arbres futaies, bon nombre de quarts de futaie, on supprimait des chablis futurs. En abaissant la durée de révolution, on obtenait des peuplements plus jeunes, moins sensibles aux vents donc. Tout naturellement, on constata une proportion croissante de chablis avec l'accentuation du vieillissement sur souche. Il préludait à la conversion des taillis simples et des taillis composés. Les registres de chablis abondent dans la seconde moitié du XIXe siècle et cela jusqu'à nos jours, quels que soient le découpage et l'intitulé des circonscriptions administratives. Durant près de cent cinquante ans, ils ont consigné la quantité et l'essence des victimes, la circonférence puis le diamètre quelquefois, le cordage même en Fin de Siècle, lorsque les officiers calculèrent la possibilité par volume. Cependant, comme rien n'est parfait, les archives des circonscriptions forestières anciennes, maîtrises, verderies, grueries, ou modernes, conservations départementales et régionales, sont de valeurs inégales. Le chercheur ne dispose jamais d'un ensemble cohérent, fut-ce dans une seule contrée. D'abord, en quatre cents ans, du XVIIe au xxe siècle, les pertes sont notables. Ensuite, les rubriques sont diversement remplies. Certains greffiers les ignorèrent jusqu'au XVIIIe siècle: le total des arbres leur suffisait. D'autres acceptaient d'inscrire le nombre et l'essence des sujets abîmés, mais oubliaient le nom de la forêt, le nom du ou des cantons sinistrés et même la date de l'accident! Ainsi, les évaluations sont grevées d'interrogations. La situation engendrée par le grand hiver 1709 qui intervient dans la période 17011746, riche d'accidents météorologiques, illustre les difficultés. Les eaux-et-forêts anticipèrent la purge naturelle, ce qui était sage. Les officiers marquèrent en abandon des centaines d'arbres noircis à cœur. Cependant, le principe de précaution commandait de ménager l'avenir. Aussi gardèrent-ils tous les baliveaux qui pourraient réensemencer les portions meurtries. Ils furent maintenus, malgré leur décrépitude. Une ou deux révolutions plus tard, ils étaient déclarés «tarés », « dépérissants », « morts en cime, », « tombant de vétusté ». La plupart ne résistèrent pas si longtemps. A la première bourrasque, ils passaient des catégories de peu d'avenir aux catégories de nulle valeur. Les voilà chablis. Le bilan Chablis vise pour l'essentielles bois domaniaux, puisque les officiers contrôlaient la recension des dizaines, des centaines, des milliers d'arbres qui encombraient les triages confiés à leur vigilance. Il caractérise moins souvent les bois communaux, à moins qu'ils soient atteints au point d'exclure la reprise des eXploitations ordinaires. 18

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Modifier le calendrier des ventes devait être entériné par l'autorité gestionnaire sous peine, pour la collectivité qui commettait l'anticipation, d'être reconnue coupable, d'où la prononciation d'une amende dissuasive. Le renseignement filtre donc par l'intermédiaire de la sanction. Il surgit aussi lorsque les vides formés obligent à rectifier les normes de balivage, voire à refondre le plan d'aménagement. Ainsi, les archives des anciennes juridictions forestières sont fondamentales, tant pour les historiens que pour les biogéographes de l'équipe, car elles dévoilent l'empreinte lointaine des aléas sur les parcelles qui forment l'échantillon de référence. L'équipe a cherché les fonds départementaux les mieux pourvus en registres de martelages de chablis sur toute la période considérée. L'Ille-et-Vilaine procura de la sorte une riche moisson sous les cotes 308-319 et 350-374. Ces données brutes, une fois élaborées, dessinent les phases ponctuelles, les phases prolongées de passages de perturbations. Elles présentent aussi la composition des peuplements, à partir des arbres sinistrés dont on connaît la nature, le gabarit, la longueur, la circonférence, et, partant, le volume. Ainsi, l'absence de registres gêne beaucoup. Parfois, elle est atténuée par les procès-verbaux de visites générales. C'est le cas dans la maîtrise de Poitiers, en forêt de Moulière notamment. Les officiers exposent la cause des chablis et le délai écoulé entre la tempête et leur arrivée. Ils déplacent des témoins pour en savoir plus: quand le vent a-t-,il soufflé? quand a-t-il fléchi? quelle était sa direction? avait-il plu? A travers les récits, c'est le scénario du désastre qui apparaît. C'est le cas en Lorraine, après l'accident du 31 décembre 1778 dans la vallée doela Meurthe, ou celui du 18 juillet 1841 dans les environs de Nancy. A chaque fois, les officiers soulignent le spectacle insolite des arbres vieux et gros. Le système racinaire est à l'air libre. A contrario, ils détaillent peu les sujets jeunes et petits. Le même laconisme frappe l'arrêt du Conseil des Finances et Commerce, qui autorise la vente annuelle des chablis. Maintes raisons expliquent donc l'absence de registres, voire le biais des pratiques. Cependant, certaines lacunes pourraient être provisoires. Il y aura d'autres registres quand on classera les fonds forestiers déposés aux Archives départementales. Il en sera de même pour ceux que détiennent encore les services forestiers, dans la Meuse et la Meurthe-et-Moselle par exemple. Confrontée aux registres disparus, incomplets ou imparfaits, l'équipe a trouvé des documents de substitution, tels les Comptes des bois du Roi. Eux relèvent de la sous-série Chambre des Comptes et sont plus ou moins continus. C'est le cas en Franche-Comté. Les comptes y sont ventilés par maîtrise, Baume-IesDames, Besançon, Dole, Gray, Poligny. Il manque Salins, car ses bois font partie du bail relatif aux salines royales. Ainsi, pour chaque circons-

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