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Traite des blancs, traite des noirs

De
242 pages
Si à partir du VIIè siècle une certaine Afrique était devenue pourvoyeuse d'esclaves exportés vers les pays musulmans, à partir du VIIIè siècle et jusqu'à la fin du Moyen Age, une certaine Europe était pourvoyeuse d'esclaves exportés vers les pays musulmans : des Européens étaient vendus par d'autres Européens aux marchands trafiquants d'esclaves. D'une histoire tronquée, on ne peut tirer que des idées faussées. Il s'agit de combler cette lacune.
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TRAITE DES BLANCS, TRAITES DES NOIRS
Aspects méconnus et conséquences actuelles

Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa Dernières parutions
Martin KUENGIENDA, Crise de l'Etat en Afrique et modernité politique en question, 2008.

Thierry COOSEMANS, Radioscopie des urnes congolaises. Une étude originale des élections en RDC, 2008. Abdoulaye DIALLO, Sékou Touré: 1957-1961, Mythe et réalités d'un héros, 2008. André MBENG, Recueil de chansons épiques d'Afrique (Cameroun, Mali, Sénégal et Burkina Faso). Les confidences de l'eau au soleil, 2008. Dieudonné TSOKINI, Psychologie clinique et santé au Congo, 2008. René N'GUETTIA KOUASSI, Les Chemins du développement de l'Afrique, 2008. Sikidou A. Hamidou et Bontianti Abdou, Gestion des déchets à Niamey, 2008. Association des anciens étudiants de l'université catholique Lovanium, de l'université nationale du Zaïre, de l'université de Kinshasa et des amis du Mont Amba, Pour un changement de leadership e R.D. Congo, 2008. Stéphanie NKOGHE, Éléments d'anthropologie gabonaise, 2008. Daouda GARY-TOUNKARA, Migrants soudanais/maliens et conscience ivoirienne. Les étrangers en Côte d'Ivoire (J9031980),2008. Karamo KABA et Idrissa BARRY (dir.), La Guinée face à la mondialisation, 2008. Jean Marie NZEKOUE, Afrique: faux débats et vrais défis, 2008. F. BIYOUDI-MAMPOUY A, Penser l'Afrique au XXIe siècle, 2008. Marcel KOUFINKANA, Les esclaves noirs en France sous l'Ancien Régime (XVIe-XVIIIe siècles), 2008. Ephrem LIBATU LA MBONGA, Quelle diplomatie pour la République démocratique du Congo ?, 2008.

Rosa Amelia Plumelle-Uribe

TRAITE DES BLANCS, TRAITES DES NOIRS
Aspects méconnus et conséquences actuelles

L'Harmattan

Du même auteur
La Férocité blanche. Des non-Blancs aux non-Aryens: génocides occultés de 1492 à nos jours, Paris, Editions Albin Michel. 2001. Esclavage, colonisation, libérations nationales. Ouvrage collectif sous la direction de Michel Vovelle, Paris, L' Harmattan, 1990. Déraison, esclavage et droit. Les fondements idéologiques et juridiques de la traite négrière et de l'esclavage. Ouvrage collectif sous la direction d'Isabel Castro Henriques et Louis Sala-Molins, Paris, Unesco, 2002. Crimes de l 'histoire et réparations: les réponses du droit et de la justice. Ouvrage collectif sous la direction de Laurence Boisson de Chazoumes, Bruxelles, Bruylant-Editions de l'Université de Bruxelles, 2004.

@ L'Harmattan, 5-7, rue de l'Ecole

2008 polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06443-0 EAN : 9782296064430

AVERTISSEMENT
Bien qu'un nombre élevé d'ouvrages consacrés à la traite des esclaves africains aient été publiés et ceci encore récemment, de nombreuses zones d'ombre demeurent. Parmi tous ces travaux, pour autant que nous sachions, aucun n'a tenu compte de tous les tenants et les aboutissants de ce crime contre l'humanité. Les auteurs officiellement reconnus n'ont jamais présenté une vision globale de cette période et chacun a minimisé, voilé ou dévoilé la vérité et les faits historiques selon sa propre convenance ou celle de son groupe. L'analyse présentée ici n'occulte aucun des faits que nous avons trouvés, même ceux qui mettent en cause tantôt des Arabo-musulmans, tantôt des Européo-chrétiens, tantôt des Juifs et tantôt des Noirs africains eux-mêmes, car seule la vérité, quelle qu'elle soit, est apte à répondre aux questionnements des descendants des victimes et elle seule est utile à l'avancement des sociétés humaines. La nature humaine est telle que chacun, chaque peuple croit détenir la vérité, principalement en matière religieuse, et croit être meilleur que les autres. Leur comportement est instinctivement intolérant, à moins de faire un effort pour garder à l'esprit qu'il n'y a pas de peuple élu; pas plus qu'il n'y a de « race» paria... En 1989, à l'occasion d'une table ronde, à Paris, concernant la singularité de l'extermination des Juifs par les nazis, j'ai soutenu que si ces criminels ont pu accomplir les atrocités qu'ils ont commises en Europe, c'est parce que d'autres, avant eux, avaient commis ailleurs des atrocités comparables sous d'autres latitudes et contre d'autres populations non européennes, sans que ces actes n'aient jamais été criminalisés. Ces propos ont été reçus avec une hostilité ostensible et l'un des participants s'est même octroyé le droit de me conseiller de ne pas faire ce genre d'amalgames qui servent à véhiculer la banalisation et la

TRAITE DES BLANCS, TRAITES DES NOIRS minimisation du génocide antisémite, car, a-t-il affirmé, on ne compare pas ce qui n'est pas comparable. Interloquée, je n'ai pas compris comment l'on pouvait prétendre ou même imaginer que les génocides hitlériens seraient banalisés et minimisés du seul fait d'être associés à l'entreprise de déshumanisation qui, à partir de 1492, avait causé le génocide des peuples indigènes d'Amérique, avait provoqué la dévastation de l'Afrique subsaharienne, avait bestialisé en Amérique des millions de femmes, d'enfants et d'hommes noirs, parce que noirs, et avait quasiment exterminé les Aborigènes de l'Australie. Certes, j'avais entendu le professeur Sala-Mo lins dire que dans l'imaginaire des Blancs, le Noir demeurait frappé par un déficit d'humanité et n'était pas encore devenu un être humain à part entière. Mais enfin, là, j'avais affaire à des gens censés savoir qu'un être humain est avant tout, un être humain, quel que soit le lieu de sa naissance ou son appartenance phénotypique. Quelques mois plus tard, sous la plume courageuse du professeur Alfred Grosser, dont l'effort d'objectivité en la matière force le respect, j'ai lu ceci:« Non, il n'est pas vrai qu'un massacre d'Africains soit ressenti de la même manière qu'un massacre d'Européens! »1 J'ai finalement compris que les Occidentaux peuvent ressentir comme une insulte à la mémoire des victimes européennes, le fait de placer à leurs côtés, d'autres victimes dont l'appartenance à l'espèce humaine n'est pas encore pleinement acquise. Cela veut dire que malgré les dernières acquisitions de la génétique et de la biologie moléculaire permettant de démontrer que la race n'existe pas, il faudrait néanmoins développer auprès des Blancs, un travail de sensibilisation pour les aider à intégrer dans leur schéma mental l'équation un Noir = un Homme... Le 21 mai 2005, j'ai assisté, à Paris, à un Colloque ayant pour thème Du Code Noir de 1685 à la loi du 21 mai 2001, organisé par « L'association des descendants d'esclaves Noirs et de leurs Amis ». Un des intervenants, au moment de présenter sa communication, a déclaré qu'aux Etats-Unis, des historiens antisémites qui voulaient sûrement semer la haine et la zizanie, ont prétendu que des Juifs auraient participé à la traite des Noirs, alors que nous savons que cela est complètement faux, comme le prouve l'article premier du code noir qui était un code antisémite par lequel le roi a expulsé les Juifs des colonies de France en
1

AlfTed Grosser, Le crime et la mémoire, Paris, Flammarion, 1989, p. 20.

6

AVERTISSEMENT Amérique. Il a fait la lecture du fameux article premier pendant que dans la salle, un Noir levait la voix pour préciser que le code noir était surtout anti-noir. Il m'a paru fort inquiétant que, même ce professeur censé être ami des Noirs, criminalise d'une manière aussi définitive, toute démarche ou analyse qui aborderait la responsabilité des hommes d'affaires juifs qui participèrent à ce crime contre l'humanité. Considérant utile de compléter l'information donnée par ce conférencier, j'ai précisé qu'en fait, le code noir, promulgué en 1685, fut enregistré à Saint-Domingue seulement deux ans après sa promulgation à Versailles, c'est-à-dire en 1687. J'ai ajouté que cet enregistrement fut suivi le 1er septembre 1688, d'un ordre du roi faisant dérogation à l'article premier du code noir, parce que les planteurs juifs qui avaient introduit la culture de la canne à sucre à Saint-Domingue, outre le contrôle de la transformation et la commercialisation du sucre, possédaient un savoir faire trop important pour la santé économique du Royaume. J'ai même donné les sources bibliographiques que je connaissais, pour que ceux qui le voudraient puissent le vérifier.2 Or, à mon grand étonnement, mis à part les Noirs, qui étaient certainement majoritaires dans la salle, les conférenciers et le public européen ont affiché une attitude ouvertement hostile, surtout envers moi. Personne parmi eux n'a cherché à savoir ce qu'il y avait de vrai dans les informations que je venais de fournir et l'atmosphère est devenue exécrable. Il est inadmissible que l'on soit accusé d'antisémitisme ou de judéo phobie, du seul fait qu'une étude historique dévoile la participation d'hommes d'affaires juifs à la traite et à l'esclavage des Noirs. En 2004, j'ai participé à une rencontre avec des militants anticolonialistes à Lyon. Mon exposé était intitulé «Pour une libération globale ». M'adressant à un public majoritairement arabo-musulman, j'ai dit que pour rendre efficace la solidarité entre les peuples opprimés, il nous fallait, impérativement, dénoncer et combattre toutes les formes d'oppression, d'où qu'elle vienne et quels que soient les responsables. J'ai ajouté: «Il faut que les camarades arabes engagés dans le combat contre la domination impérialiste et contre l'oppression raciale de la suprématie blanche, puissent reconnaître que depuis le 8èmesiècle, ce sont des musulmans arabes qui ont introduit la traite négrière en Afrique
2 Pierre Pluchon, Nègres et Juifs au XVIII siècle. Le racisme au siècle des Lumières, Paris, Tallandier, 1984. 7

TRAITE DES BLANCS, TRAITES DES NOIRS noire. Que pendant plus de dix siècles les négriers arabes ont pratiqué le commerce négrier et ont réduit en esclavage des millions d'Africains. Que souvent ils sont allés jusqu'à leur déclarer la guerre sainte pour mieux les razzier ». Excepté les Européens qui, eux, avaient l'air plutôt soulagés d'entendre dire que d'autres avant eux avaient pratiqué la traite des Noirs, les camarades arabes n'ont pas caché leur hostilité. Un participant a protesté en disant que lui, en tant qu'intellectuel arabe et en tant que professeur universitaire ne pouvait permettre à n'importe quel charlatan de dire n'importe quoi à leur sujet et voulait me faire avaler mes paroles. Des gens de son entourage l'ont supplié de se calmer pour éviter un scandale dans la salle et je n'ai pas insisté dans mes propos. Pour la première fois il m'arrivait que, suite à une conférence, j'ai eu peur de me faire agresser... Quelques jours plus tard, j'ai reçu un courrier de la part de la personne qui avait organisé la rencontre. Elle voulait me faire savoir combien, à son avis, j'avais été imprudente, et s'est fait un devoir de me dire que je connaissais trop peu l'histoire des Arabes et l'histoire des musulmans pour pouvoir aborder le sujet; qu'elle était allée à Londres, dans les années 80, à un colloque sur l'Islam en Afrique et qu'elle y avait rencontré le fils de N'Krumah, Jamal, et d'autres militants africains avec qui elle avait abordé cette question, en tant que frères de lutte. Elle a lourdement insisté en me répétant que je n'avais pas les connaissances nécessaires ni sur l'Islam, ni sur l'histoire, pour aborder cette question et m'a fait savoir que des Musulmans noirs ont compris que l'Islam fait partie de leur identité... Or, il est évident que, aussi profondément humains que soient les préceptes de l'Islam, les esclavagistes musulmans se sont conduits envers leurs esclaves, comme tous les esclavagistes du monde. Les préceptes des Evangiles aussi étaient profondément humains; cela n'a pas pour autant empêché les Chrétiens de se conduire en esclavagistes. En novembre 2006, j'ai participé à un colloque organisé à Genève sur « Mémoires et Droits Humains ». Suite à ma communication portant sur La mémoire du colonialisme et de l'esclavage dans les pays d'Amérique, j'ai été interpellée par un jeune homme dans la salle; il a dit que son pays, le Maroc, avait souffert de la domination chrétienne et qu'il voulait savoir pourquoi dans les pays d'Amérique, tant de Noirs pratiquent des religions chrétiennes alors que c'est au nom du christianisme qu'ils ont été colonisés. J'ai répondu en expliquant que, partout, l'aliénation 8

AVERTISSEMENT culturelle et donc religieuse a été parmi les effets les plus pernicieux de la domination coloniale; et j'ai mentionné, comme exemple, les millions de Noirs qui pratiquent la religion musulmane, alors que des Musulmans arabes, berbères, perses et turcs ont pratiqué la traite des Noirs des siècles durant. Au fond de la salle, un homme qui s'est mis à hurler violemment, a crié que les Berbères n'auraient jamais pratiqué la traite des Noirs et qu'au contraire, ils avaient beaucoup aidé les Africains... ! Nous pouvons aborder, avec un peu plus de liberté, la responsabilité des Chrétiens européens dans la traite des Noirs transatlantique, l'esclavage en Amérique et la racialisation de ce crime, même si, de plus en plus souvent, on nous accuse de porter la haine contre les Blancs. Beaucoup d'Européens qui abordent le sujet, le font avec la volonté de minimiser la gravité des faits et grossir la complicité des Africains qui participèrent au commerce des esclaves. En France, à la radio aussi bien qu'à la télévision, lorsque cette question est abordée il est courant d'entendre dire qu'il ne faut pas s'éterniser sur le passé, qu'il faut savoir tourner la page, qu'il ne faut pas tout mettre sur le compte de la traite ou de l'esclavage, qu'alors il faudrait commencer par condamner les Romains qui ont conquis la Gaule et massacré les Gaulois, ou condamner les massacres des Albigeois, ou les massacres des Vendéens et ainsi de suite. Les tenants de ce discours sont d'une mauvaise foi évidente car la non-comparabilité des faits saute aux yeux. Cela revient à prendre l'interlocuteur pour un demeuré. Et dans leur mépris envers les anciennes victimes de la barbarie coloniale, de la traite et de l'esclavage, ils ont franchi un autre palier en affirmant que chacun de ces peuples veut son génocide dans une course à la concurrence victimaire. Ce discours, absurde, est une insulte à la mémoire des victimes et une blessure à la dignité de leurs descendants, dont le tort est de vouloir mettre fin aux actuelles et très réelles conséquences économiques, psychologiques et sociales de ce crime contre l'humanité. Tous les peuples ont le besoin, le droit et le devoir de connaître leur histoire, à plus forte raison ceux qui subissent jusqu'à présent les conséquences pernicieuses de la racialisation de ce phénomène horrible qui a duré quatre siècles. Depuis fort longtemps, la complicité des courtiers africains qui participèrent à la traite des Noirs, a été mise en avant par les Européens afin d'alourdir le sentiment de honte qui accablait les descendants d'Africains déportés en Amérique. Cette instrumentalisation a crispé bien des militants africains et descendants d'Africains qui ne veulent point 9

TRAITE DES BLANCS, TRAITES DES NOIRS entendre parler de la complicité des esclavagistes africains. De là le soupçon et même l'accusation à peine voilée de faire le jeu des racistes qui depuis la Conférence de Durban prétendent, comme au 19èmesiècle, que le commerce des esclaves était contrôlé par « les» Africains, ou que, grâce à la traite, les commerçants européens ont sauvé des millions d'Africains dont le sort, disaient-ils, aurait été pire en Afrique même. Nous comprenons l'hostilité des Africains lorsqu'on veut leur faire porter, outre les conséquences persistantes de la traite, la responsabilité de ce crime contre l'humanité. Cette escroquerie fait partie des mensonges qu'il faut démonter, mais nous ne pensons pas que l'on doive combattre le mensonge en faisant le tri pour sélectionner les vérités qu'il faut dévoiler et celles qui, pour des raisons « d'opportunité », devraient rester ignorées. Nous faisons un effort pour nous approcher de l'objectivité entière et surtout, nous essayons de rester intellectuellement honnêtes en respectant rigoureusement la vérité. L'étude des complicités des Africains qui, surtout aux lSèmeet 19èmesiècles, livraient d'autres Africains aux négriers européens, ne doit pas faire abstraction des attaques préalables avec des armes à feu, des résistances africaines qui s'étaient manifestées et qui ont été anéanties*. Mais, la faillite des chefs africains devant la supériorité des armes et devant la pression désintégrante exercée par les négriers européens est une réalité que nous ne devons pas ignorer. En revanche, nous avons le droit de nous demander si les exigences accrues de l'Europe leur ont laissé la moindre possibilité de rejeter le commerce avec les Blancs sans que cela profite à leurs voisins et rivaux et se retourne contre eux-mêmes. Cette exigence de clarification des faits historiques ne doit se permettre aucune liberté avec la vérité. Ce travail est né de la nécessité, devenue pressante, de rétablir quelques vérités dont la connaissance nous a fait cruellement défaut. Cette démarche est liée aux conséquences les plus pernicieuses de l'univers concentrationnaire3 qui a fonctionné, pendant plusieurs siècles, dans les anciennes colonies d'Europe en Amérique. Il importe de savoir que les tares et les stéréotypes nés et véhiculés sous la domination coloniale, y

.Voir plus loin le chapitre III, L'Europe et l'AtTique noire, notamment Résistance.
3

Dans toutes les colonies d'Europe en Amérique, chaque plantation était un camp de

concentration; sans même parler des mines où, après les autochtones, les Noirs réduits en esclavage mouraient comme des mouches. 10

AVERTISSEMENT demeurent actuels. L'héritage colonial pèse lourdement sur la vie nationale de ces pays et (sans que cela soit ouvertement dit ou admis), conditionne les rapports entre les différents groupes ethniques ainsi que leur positionnement dans la hiérarchie sociale. Après les abolitions de l'esclavage dans cet univers concentrationnaire d'Amérique, au 19ème siècle, que ce soit aux Etats-Unis, au Brésil ou ailleurs, les nouvelles Républiques ont maintenu une politique d'exclusion envers les survivants indigènes et envers les descendants d'Africains déportés. Ces derniers voulaient, surtout, faire oublier la marque avilissante qu'était le stigmate de l'esclavage et pour cela, chacun a suivi la stratégie que les circonstances lui conseillaient ou lui permettaient. A quelques exceptions près, l'ensemble des Noirs descendants des Africains déportés ont rejeté les racines africaines parce que, être descendant d'Africains voulait dire être descendant d'esclaves et personne ne voulait assumer cette appartenance devenue inf'amante. Dans un monde dominé par la suprématie blanche, avoir la peau noire était un handicap lourd de conséquences; il ne fallait pas encore l'alourdir en revendiquant l'ancêtre africain et par là, le fait d'avoir été victime de l'esclavage. Sauf les plus avisés, la plupart des Noirs furent fatalement amenés à adopter et intérioriser l'idéologie de la supériorité blanche. Ce processus d'assimilation des Noirs, véritable triomphe de la domination blanche, a donné le coup de grâce, et à la dignité, et à l'identité des descendants des Africains déportés en Amérique. Pour l'équilibre psychique des Noirs, rien ne pouvait être plus dévastateur que le fait d'adopter les préjugés anti-noirs de la culture dominante, le mépris envers l'Afrique et la conviction que le péché est noir comme la vertu est blanche. Même les Noirs les plus avisés, ceux qui auraient résisté et échappé à l'aliénation raciale et au blanchissement idéologique, peinaient néanmoins à se réconcilier avec l'Afrique, et pour cause! Le peu de place accordée à l'Afrique, aussi bien dans le discours quotidien adressé au plus grand nombre que dans les manuels scolaires y compris des ouvrages spécialisés, était destiné à renforcer la conviction que la traite des Noirs avait été le fait des Africains; que les Européens avaient été, juste, les intermédiaires entre les courtiers africains qui vendaient leurs frères, leurs enfants, leurs parents en Afrique, et les planteurs qui, en Amérique avaient besoin de main d'œuvre. Les Noirs n'avaient qu'à choisir entre deux images également

traumatisantes - soit l'image d'une Afrique on ne peut plus laide,
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TRAITE DES BLANCS, TRAITES DES NOIRS barbare et sanguinaire; un continent de primitifs auquel on aurait échappé grâce à la traite qui a rapproché les Noirs des bienfaits de la civilisation et sauvé leurs âmes... - soit l'image d'une mère qui, non seulement n'a pas su protéger ses enfants mais les a livrés au bourreau. Dans un cas comme dans l'autre, les rapports du Noir avec ses origines africaines ne pouvaient être que détestables. Et on n'a point besoin d'être psychologue pour savoir que personne ne saurait mépriser ou haïr sa mère indéfiniment sans que cela ne finisse par le déstabiliser, voire le détruire. Ce conflit péniblement vécu, et jamais avoué, était devenu une blessure honteuse commune aux descendants d'Africains déportés en Amérique. A partir de là, ceux-ci convaincus d'être supérieurs aux Africains, renforçaient leur propre infériorité vis-à-vis des Blancs, cherchant à contourner la malédiction nègre et ses conséquences par le biais d'une descendance génétiquement « améliorée» ou échappée de la nuit. Dans ces rapports racialisés et fatalement malsains, hérités de la domination coloniale et entretenus par la suprématie blanche, le roman de Mayotte Capécia4 exprime les fantasmes de plusieurs millions de Noirs dispersés en Amérique. Ce roman écrit par une femme de couleur, frustrée de ne pas être blanche, mais reconnaissante de ne pas être complètement noire, fut accueilli avec enthousiasme dans certains milieux à Paris. Son discours eut le mérite d'exprimer sans détours, les attentes, les frustrations et les souffrances de millions de Noirs, femmes et hommes, qui rêvaient d'accéder à une portion de blancheur. Originaire de la Martinique et installée à Paris, cette femme intelligente et certainement très courageuse a manifesté ouvertement son rejet envers les Noirs et son désir absolu de se faire posséder par un Blanc, blond aux yeux bleus. Fanon qui a analysë le discours de Capécia, a trouvé inquiétant, non le fait qu'elle ait aimé un Blanc car cela n'est ni bon ni mauvais en soi; ce qu'il a trouvé inquiétant c'est le fait que cette femme soit prête à accepter tout et n'importe quoi venant de la part d'un Blanc, pourvu qu'il soit Blanc. En effet, Capécia qui ne comprenait pas «Comment une Canadienne [sa grand-mère blanche] pouvait aimer un Martiniquais [son grand-père Noir] » a ouvertement déclaré: «je décidai que je ne pourrais
4

5 Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, 1952. Voir notamment le chapitre 'La femme de couleur et le Blanc'. 12

Mayotte Capécia,Je suis Martiniquaise,Paris, Corréa, 1948.

AVERTISSEMENT aimer qu'un Blanc, un blond avec des yeux bleus, un Français ».6 Et certainement, lorsque Capécia parle d'un lieutenant blanc qui avait fait d'elle sa maîtresse et lui avait fait un enfant avant de la quitter, elle dit: « Tout ce que je sais, c'est qu'il avait les yeux bleus, les cheveux blonds, le teint pâle, et que je l'aimais >/. Le discours de Capécia Mayotte, monument de reconnaissance et d'adhésion inconditionnelle à la suprématie blanche, est effrayant parce qu'il donne une idée de la dégradation et du mépris de soi auquel ont été conduits, collectivement, les Noirs victimes du racisme et de toutes les pathologies qui en découlent. L'autre aspect non moins inquiétant, c'est le narcissisme malsain de la société blanche tellement fière et satisfaite de voir ainsi sa suprématie, validée et acceptée sous la plume d'une femme dite de couleur. Ce composant maladif s'est traduit dans l'accueil enthousiaste qu'a trouvé ce livre dans certains milieux, si bien qu'en 1949, il a eu le Prix France-Antilles. Vers la même époque, circulait une anecdote que Fanon a rapporté ainsi: un Noir du plus beau teint, en plein coït avec une blonde «incendiaire », au moment de l'orgasme s'écria:« Vive Schoelcher! ». Sachant que Schoelcher est celui qui a fait adopter par la IIIème République le décret d'abolition de l'esclavage, on comprendra combien la racialisation a rendu pathologiques les rapports entre les êtres humains. Et comme l'a bien souligné Fanon, peu importe que cette anecdote ne soit pas authentique: « le fait qu'elle ait pu prendre corps et se maintenir à travers les âges est un indice qui ne trompe pas. C'est que cette anecdote agite un conflit explicite ou latent, mais réel. Autrement dit, quand une histoire se maintient au sein du folklore, c'est qu'elle exprime en quelque façon une région de 'l'âme locale' »8. Cet échantillon, forcément incomplet, devrait néanmoins suffire au lecteur pour comprendre que les victimes de la barbarie coloniale, de la traite des Noirs et de l'esclavage, voulaient, certainement à tort, tourner la page de cette histoire qui les accablait. Elles voulaient s'intégrer dans ces sociétés construites avec leur contribution, être enfin reconnues comme des êtres humains et y devenir citoyennes à part entière. Et lorsque le pouvoir blanc leur a fermé la porte de l'intégration, la plupart des Noirs se sont jetés corps et âme dans une démarche assimilationniste
6

Capécia, op. cil., p. 6.

7

Ibid, p. 202. 8 Fanon, op. cil., notamment le chapitre 'L'homme de couleur et la Blanche'. 13

TRAITE DES BLANCS, TRAITES DES NOIRS qui, en réalité, n'a servi qu'à renforcer panni les Blancs, le sentiment de supériorité et le mépris envers les Noirs. Du Nord au Sud du continent américain, avec des changements inévitables, des politiques d'exclusion furent maintenues envers les survivants indigènes et les descendants d'Africains. Les négriers et les esclavagistes d'autrefois n'étaient plus là, mais, les injustices et les inégalités créées par eux, ont été, certainement, reconduites par leurs descendants, par leurs héritiers et, enfin, par toutes celles et par tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre, bénéficient des avantages économiques, sociaux ou psychologiques attachés au groupe dominant. Bien que l'oppression provoque la haine et stimule la violence, à travers les siècles, les Noirs ont largement montré qu'ils ne sont pas aussi violents que leurs oppresseurs; ils ont montré qu'ils ne sont pas rancuniers et qu'ils sont même capables de pardonner ceux qui leur ont fait tant de mal. Mais, il ne faut pas pousser les jeunes Noirs les plus défavorisés à penser que le seul moyen pour se faire entendre serait l'utilisation de la violence. A ce jeu, nous serions tous perdants. Les Noirs n'ont jamais eu la parole mais le moment est venu de construire des espaces de parole et de réflexion pour commencer à se débarrasser des tares les plus pernicieuses héritées de la barbarie coloniale, de la traite des Noirs et de l'esclavage. Cette étude s'inscrit dans cette perspective, et, malgré l'actuel climat d'intolérance qui engendre l'intimidation, le terrorisme intellectuel et même la haine, j'ose espérer que la justesse de ma démarche sera comprise de manière positive par les uns et par les autres.

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INTRODUCTION
"Constatations préliminaires"

L'esclavage, ainsi que la traite des esclaves et la mentalité esclavagiste, ont été développés dans la Grèce ancienne et répandus en Europe par la Rome impériale. C'est une réalité historique assez étudiée et suffisamment connue. Ici, nous essayerons de saisir le rôle joué par certains comportements et certaines activités commerciales, dont la traite des esclaves, hérités de l'antiquité, dans l'évolution économique et socioculturelle de l'humanité à travers les siècles suivants. C'est pourquoi dans cette étude, il sera largement question - et de la traite d'esclaves européens exportés vers les pays de l'empire musulman- et de la traite d'esclaves africains exportés, eux aussi, vers les pays de l'empire musulman- et de la traite d'esclaves africains exportés vers l'Amérique. Il s'agit d'analyser, outre les similitudes et les différences entre les diverses traites, le sort des Africains en Amérique, l'impact causé sur les territoires pourvoyeurs d'esclaves ainsi que les conséquences de ce commerce. Soulignons-le d'emblée, les sociétés qui tolèrent l'esclavage, autorisent, de fait, la traite des esclaves, quand bien même le mode de production sur place n'y serait pas esclavagiste. Nous constatons que, indépendamment du servage et des raids esclavagistes conduits par des corsaires musulmans entre le l6ème et le 19èmesiècle9, la traite des esclaves et donc l'esclavage, furent conservés
9

Concernant les actes de piraterie commis contre les Européens par des corsaires

musulmans pratiquant l'esclavage corsaire, lire de Robert C. Davis, Esclaves chrétiens, maîtres musulmans. L'esclavage blanc en Méditerranée (J500 - 1800), Arles, Babel, 2007.

TRAITE DES BLANCS, TRAITES DES NOIRS en Europe sans jarnais disparaître, jusqu'à la fin du Moyen ÂgelO. Mais, le sujet concernant l'esclavage et la traite intra-européenne pendant cette période, est rarement traité. Comme le rappelle si bien Meillassoux, « L'esclavage est une période de l'histoire universelle qui a affecté tous les continents, simultanément parfois, ou en succession ». Il En effet, partout l'origine de l'esclavage est l'existence de prisonniers de guerre et de débiteurs. Et Charles Verlinden rappelle que « La traite des esclaves slaves en direction de l'Occident existait au VIIè siècle (...) Nous voyons qu'à cette époque le Franc Sarno opérait des razzias dans le pays des Wendes. et que d'autres traitants francs lui faisaient la concurrence en pays slave» 12. Cela, avant les conquêtes arabomusulmanes. De 622 à 632, la prédication et la domination de Mahomet s'étendent sur presque toute la presqu'île arabique. Puis, les Arabes, décidés à élargir leurs conquêtes, envahissent les pays du Moyen Orient, de l'Afrique du Nord et de l'Est, de l'Asie et du Sud de l'Europe (Espagne, Portugal). En Egypte, après une résistance acharnée pendant quatorze mois, le 22 décembre 640, Alexandrie se rend aux Arabes. Le pays passe ainsi de la domination chrétienne à la domination musulmane qui lui propose quelques garanties. Dans les pays du Maghreb, ce sont les princes berbères christianisés par Rome qui résistent aux envahisseurs arabes avant de se convertir à la religion des conquérants. Ils s'emparent aussi de l'empire perse et profitent de l'instabilité de l'Inde pour agrandir leurs possessions. Les Musulmans arabes passent du nomadisme à la vie sédentaire et apprennent à se servir des institutions et des techniques des pays tombés sous leur domination. Ils comprennent rapidement l'importance et l'utilité d'intégrer les éléments des civilisations égyptienne, grecque-byzantine, perse, hindoue, chinoise... En Egypte, ils apprennent, entre autres, l'agriculture et découvrent les techniques de construction de canaux dans le système d'irrigation créé
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Il Claude Meillassoux, Anthropologie de l'esclavage, Paris, Quadrige, 1998, p. 20. . Selon l'encyclopédie libre Wikipédia, Wendes est un terme celtique signifiant 'blond'. Les Germains dénommaient 'Wendes' les Serbes blancs de Lusace (région sud-orientale de l'Allemagne actuelle). Ils pensaient que les Serbes étaient des Celtes et comme ils étaient en grande majorité blonds, ils les appelèrent Wendes. 12 Charles Verlinden, L'esclavage dans l'Europe Médiévale, Tome II, Bruges (Belgique), 1977, p. 125.

Voir ci-dessous chapitre 1er.

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INTRODUCTION par les anciens égyptiens. De l'Inde, ils ont adopté le zéro en mathématique... Aux confins de la Chine, ou par contact maritime, les Arabes découvrent le papier, la boussole et la poudre. Comme tous les colonisateurs, avant et après eux, les Arabes veulent s'assurer la soumission des populations conquises. Les califes comprennent tout ce qu'ils peuvent gagner en s'appropriant le savoir faire de tous les peuples passés sous leur contrôle. Ils s'appuient sur les élites locales toujours disposées à composer avec ceux qui se trouvent en situation de pouvoir. Les traducteurs, médecins et administrateurs qui se mettent au service des nouveaux maîtres, obtiennent des places privilégiées dans l'entourage khalifal. L'Arabe, langue de la religion, devient la langue commune de tous les individus cultivés. Philosophes et théologiens juifs comme Ben Gabirol, Ben Paqûda et Maimonides rédigent en Arabe leurs œuvres les plus importantes. Les Arabes musulmans étendent leur domination en Europe au début du Sèmesiècle. Aidés par des Berbères islamisés, ils attaquent l'Espagne. Leur victoire militaire est très rapide et au bout de trois ans ils proclament leur souveraineté sur ce pays. Toutes les provinces espagnoles se trouvent à la merci des colonisateurs arabes et berbères qui occupent Mérida, Tolède, Ecija, Cordoue, l'Estrémadure, l'Andalousie et la Castille. Ils soumettent la province de Grenade, de Murcie, de l'Aragon et de la Catalogne. Dans ce cas, comme toujours, les envahisseurs bénéficient de certaines complicités locales. Par exemple, Achila, ancien roi de Tolède, était plein de rage parce que le duc de Bétique, Rodrigue, l'avait détrôné, s'emparant de la couronne. Alors, il indiqua aux musulmans les itinéraires et les points faibles qui leur permettraient de progresser dans le pays. Par la suite, les conquérants arabes enrôlent de nombreux habitants espagnols dans leur armée. Les groupes dont la situation de servitude était insoutenable et tous ceux qui souffraient de la discrimination, se rallient aux conquérants musulmans. Beaucoup deviennent auxiliaires des nouveaux maîtres et s'inscrivent comme gendarmes pour garder l'ordre dans certaines villes fraîchement occupées. La grande majorité des Juifs, souvent spoliés par les rois, demandent aux nouvelles autorités musulmanes de les protéger de l'intolérance des Wisigoths. Car, il faut savoir que dans l'Espagne préislamique, les communautés juives étaient assez malmenées par les rois wisigoths. Lévi-Provençal rapporte que « plusieurs conciles de Tolède, dont les plus importants furent celui de 17

TRAITE DES BLANCS, TRAITES DES NOIRS 589 et celui de 633, ce dernier présidé par Isidore de Séville, avaient encore apporté des restrictions au statut personnel des Juifs d'Espagne, déjà fort défavorable; certains rois de Tolède leur défendirent d'occuper des charges publiques ou d'avoir des esclaves. Aussi se rangèrent-ils du premier coup du côté des vainqueurs et se firent-ils, dans une certaine mesure, leurs auxiliaires. On voit, dans les récits de la conquête, des généraux musulmans confier à des Juifs la garde de plusieurs villes, pendant qu'eux-mêmes poursuivent leur avance »\3. De fait, la conquête et l'instauration de la domination arabo-musulmane ont favorisé l'extension de la traite des esclaves européens. Désormais, la traite d'Européens ne sera plus uniquement intra-européenne puisqu'une certaine Europe reste pourvoyeuse d'esclaves dès lors destinés aux pays de l'empire musulman. Cela fit de l'Espagne musulmane un débouché important pour les marchands d'esclaves. Verlinden rapporte que « Dès le règne du calife omayada al-Hakam 1er (796-822) fut constitué en Espagne musulmane un corps de 5.000 'mamàlik' ou esclaves soldats ne sachant pas l'Arabe. Bientôt ces mamàlik s'appelèrent sakàliba, mot dérivé du nom ethnique des Slaves »14. Les sakàliba étaient des Slaves réduits en esclavage. Il sera aussi question de la traite d'esclaves africains exportés, eux aussi, comme les esclaves européens vers les pays de l'empire musulman. Coulibaly aime rappeler un proverbe bambara qui dit: « Si la salamandre réussit à s'introduire dans la maison, c'est qu'elle a trouvé une faille »15. On comprend avec quelle justesse Cheikh Anta Diop avait souligné que le maintien du principe même de l'esclavage fut la faille par laquelle la traite des hommes a pu s'introduire et se développer16. Ici, la faille aura été l'asservissement des hommes par d'autres hommes, et la salamandre aura été la traite des êtres humains exportés vers les pays musulmans à partir de sociétés qui toléraient l'esclavage, même si leur mode de production n'était pas esclavagiste. Cependant, avant que la progression de l'islam en Afrique ne réussisse à stimuler et à légitimer l'exportation d'esclaves, les négriers musulmans, pour se procurer leur
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Evariste Lévi-Provençal, L'Espagne musulmane au Xe siècle, Paris, Maisonneuve &

Larose, 2002, p. 38.

Verlinden, op. cit., tome II, p. 125. 15Bassidiki Coulibaly, Du crime d'être Noir, Paris, Homnisphères, 2006, p. 27. 16Cheikh Anta Diop, L'Afrique noire précoloniale, Paris, Présence africaine, 1960, p. édition, 1987. 115 ; p. 146 dans la 2ème 18

INTRODUCTION marchandise humaine ont eu recours aussi à la méthode violente de la guerre, et aux enlèvements d'enfants et d'adultes. Le lecteur pourra constater qu'entre le gème et le ISème siècle, les exportations d'esclaves européens et africains destinés à servir dans les pays musulmans, sont contemporaines. Outre le fait de se dérouler à la même époque et d'avoir les mêmes destinations, ces traites d'esclaves présentent au moins une similitude en tant qu'activité économique: en Afrique, aussi bien qu'en Europe pendant la même période, le commerce d'esclaves n'est ni la seule ni la plus importante activité économique; ce commerce demeure une activité économique secondaire et c'est pourquoi il peut coexister avec l'essor économique et même culturel de certaines villes aussi bien en Afrique qu'en Europe avant le 16èmesiècle. Nous avons mis en évidence les chemins opposés que suivront ces deux continents à partir du moment où les Européens interviennent en Afrique. En effet, rapidement, les Européens font du commerce des esclaves africains l'activité économique principale et grandissante en Afrique subsaharienne, forçant ainsi le passage de ce qui, « était encore largement une affaire individuelle» 17à la traite des Noirs massive et industrielle. Soulignons que, vers la fin du Moyen Âge, l'exportation d'esclaves européens destinés à servir dans les pays musulmans, tendait à disparaître. Concernant la traite des Noirs transatlantique, les documents de l'époque dont les confessions de certains capitaines négriers, les compte rendus de la vente de Noirs aux enchères et les actes notariés, sont fonnels : la très bonne santé des femmes, des hommes et des enfants enlevés à l'Afrique et débarqués en Amérique, est unanimement attestée partout et par tous. La bonne santé de ces Noirs devait être excellente pour satisfaire les exigences des acheteurs, lesquels étaient on ne peut plus pointilleux. Avant de signer le contrat d'achat, ils vérifiaient que l'état dentaire de l'esclave était parfait et qu'il ne lui manquait pas une seule dentl8. Ces exigences sont assez significatives pour une époque où, nous le savons, la santé des gens en Europe y compris la santé dentaire,
17Verlinden, L'esclavage dans l'Europe Médiévale, tome l, Belgique, 1955, p. 624. 18 Voir L. F. Romer, un négrier danois, marchand d'esclaves au fort danois à Accra où il séjourna de 1739 à 1749. Son récit est sorti en français sous le titre « Le Golfe de Guinée 1700-1750 », Paris, L'Harmattan, 1989. Consulter aussi le récit de Théodore Canot, un autre négrier qui a fait la traite des Noirs de 1820 à 1840 et a publié son récit en 1854; la version fTançaise est sortie sous le titre « Corifessions d'un négrier », Paris, Phébus, 1989. 19

TRAITE DES BLANCS, TRAITES DES NOIRS était assez calamiteuse à cause des carences alimentaires et aussi à cause du manque d'hygiène. Ce constat nous a interpellé parce qu'au lSème siècle, lorsque l'Afrique commence à subir l'agression des Européens, la traite des Noirs pratiquée par les musulmans arabes, berbères, perses.. .était vieille de sept siècles environ. Et pourtant, les habitants de ce continent assez densément peuplé, affichaient, au moins jusqu'au 17èmesiècle, un état de santé insolent comparé à celui des habitants de l'Europe qui étaient de petite taille et chétifs. Mais le cumul des traites, chrétienne européenne et musulmane arabe, ne pouvait pas ne pas détruire le tissu économique et social de ce continent soumis à des razzias multipliées, à une insécurité permanente et croissante. Enfin, pour terminer, nous accorderons une large place à ce chapitre que certains appellent la responsabilité et d'autres, la complicité, des victimes, en l'occurrence les victimes africaines.

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CHAPITRE I
"Les ese/aves européens: les routes, les eunuques, les marchands et les marchés"

Traite des esclaves
Les différentes destinations des esclaves exportés d'Europe, ainsi que les routes empruntées par les marchands qui contrôlaient ce commerce, sont connues grâce à un livre d'Abu l-Qasim Ubaid Allah ibn Khordadbeh, Livre des Routes et des Royaumes, écrit au 9èmesiècle. Ibn Khordadbeh décrit quatre routes commerciales utilisées par les commerçants juifs dits Radhanites qui contrôlaient le commerce entre les mondes chrétiens et musulmans. Ces routes partaient, toutes les quatre, de la haute vallée du Rhône et allaient jusqu'en Chine: «La première descendait la vallée du Rhône et arrivait aux ports provençaux d'Arles et Marseille. De là, les Radhanites naviguaient jusqu'en Egypte, puis embarquaient sur la Mer Rouge pour l'Inde. Une seconde amenait les marchands par mer, au nord de la Syrie: à partir d'Antioche, ils traversaient l'Irak. Ils naviguaient ensuite dans le golfe persique jusqu'au nord-ouest de l'Inde, Ceylan et l'Extrême Orient. Il semble qu'il ait été courant d'effectuer le trajet entre l'Inde et la Chine par terre. Une autre route passait par Prague, le royaume des Bulgares, l'Asie Centrale, le nord de l'Iran et suivait l'ancienne route de la soie jusqu'en Chine. (...) Enfin, la dernière passait par l'Espagne, l'Afrique du Nord, la Palestine, Damas, l'Irak, Iran et arrivait en Inde »19.
19 Voir sur Internet, dans l'encyclopédie libre Wikipédia l'article 'Radhanites' concernant les marchands juifs du Haut Moyen Age qui dominèrent ce commerce entre

TRAITE DES BLANCS, TRAITES DES NOIRS A l'instar d'Arles, plusieurs villes d'Europe sont ainsi devenues des marchés d'esclaves, si bien qu'à la fin du 8èmesiècle, rappelle Verlinden « les esclaves étaient l'article d'exportation le plus important de l'Europe occidentale et centrale vers le monde islamique. D'Arles les esclaves pouvaient aisément gagner par mer Barcelone, Tarragone, Tortosa, Valence ou Almeria où existaient d'importantes communautés juives. D'autre part, une partie des esclaves exportés vers l'Espagne musulmane devait suivre la route terrestre au départ de la France méridionale. Nous le savons par le privilège accordé par Louis le Pieux au marchand juif Abraham de Saragosse» 20. En effet, comme récompense de la richesse qu'ils apportaient, d'autres marchands juifs bénéficièrent de divers privilèges, sous les Carolingiens en France et à travers le monde musulman. Ainsi, en 825, les marchands Donat, Samuel, David Davitis et Joseph de Lyon, eurent aussi un privilège de Louis le Pieux. Grâce à ces privilèges ils furent exonérés du 'tonlieu', c'est-à-dire, l'impôt payé par les marchands pour avoir le droit de transporter des marchandises et de les étaler dans les foires et marchés. Et ils pouvaient vivre selon leur foi, célébrer leurs offices, engager des Chrétiens, acheter des esclaves étrangers et les vendre dans l'Empire, faire des échanges et trafiquer au besoin avec l'étrange?l. Au 9èmesiècle, les guerres entre l'empire franc et le monde slave ainsi que les razzias et par ailleurs l'esclavage pour dette, ont alimenté la traite des esclaves. Ce fut le cas entre 820 et 823 suite à la révolte des populations croates et slovènes au sud de la Drave. «En Hongrie, un conflit avec le Khan bulgare Omortag dura pendant la période entre 827 et 838. La soumission des Timotschani et des Obodrites orientaux audelà du Danube et de la Save fut, elle aussi suivie de prises et de ventes de captifs, et il en fut de même lors des expéditions à l'est de l'Elbe contre les Sorbes, les Wilzes et les Obodrites »22. Ces luttes s'inscrivaient dans les conflits de frontière entre le monde occidental et le

l'an 600 et 1000 de l'ère chrétienne. Consulter aussi Jacques Heers, Les négriers en terre d'islam. La première traite des Noirs Vile - XVIe siècle, Paris, Perrin, 2003, pp. 20-21.
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21Voir Wikipédia, article mentionné. 22Verlinden, op. cil., tome II, p.124. 22

Verlinden,op. cit., tome II, p. 128.

LES ESCLAVES EUROPEENS monde slave. Souvent, les marchands d'esclaves suivaient les troufces pour acheter les prisonniers qui feraient partie du butin de guerre 3. Cette situation de guerres de peuple à peuple ou de tribu à tribu en Europe a continué au lOèmesiècle grossissant ainsi les ventes d'esclaves. «Entre-temps dans le califat de Cordoue le nombre des sakâ1iba ou esclaves slaves avait fortement augmenté. Sous le règne d'Abd arRahman III (912-961) nous avons des chiffres qui donnent une idée de l'importance de la traite entre les pays slaves et l'Espagne musulmane à ce moment. Des dénombrements successifs indiquent 3750, puis 6 087, enfin 13 750 sakâ1iba pour la ville de Cordoue seille. A la fin du règne de ce calife il y avait plus de 3 000 sakâ1iba rien qu'au palais de Madinat-azZahra dans la campagne voisine de la capitale »24. On castrait des esclaves pour en faire des eunuques destinés à l'exportation vers l'Espagne musulmane et aussi à destination de l'orient musillman. Dès le commencement de l'histoire, bien avant la naissance de l'Islam, il y a des références aux eunuques. Mais, au Moyen Âge, à cause de la demande extérieure d'eunuques, leur fabrication fut certainement stimulée et quelques centres de castration hautement spécialisés, dont les manufactures d'eunuques installées à Verdun, ont fonctionné dans certains endroits de l'Europe. Dans son ouvrage consacré à l'économie de l'Espagne musulmane au 10ème siècle, Lévi-Provençal rapporte que les Slaves « qui étaient destinés à la garde des harems, faisaient l'objet d'un commerce spécial de la part de marchands juifs qui avaient, surtout en France, en particulier à Verdun, d'importantes manufactures d'eunuques »25.Dozy rapporte que « celle de Verdun était très renommée, et l'on trouvait d'autres dans le Midi» 26. Il semble que les pays musulmans, grands consommateurs d'eunuques, ne voulaient pas néanmoins s'occuper de leur fabrication, (interdiction religieuse). En tout cas, suivant Jacques Heers, « On assurait aussi que, les musulmans s'y refusant, ces trafiquants israélites veillaient à la bonne tenue des centres de castration» 27. Les esclaves originaires
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Ibid., pp. 128-129 Ibid., p. 130. 25Lévi-Provençal, L'Espagne musulmane au Xeme siècle, op. cit., p. 29. 26 Reinhardt Dozy, Histoire des Musulmans d'Espagne jusqu'à la conquête de l'Andalousie par les Almoravides (711-1110), Tome 1er,Pays Bas, Université de Leyde, 1861, p. 60.
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Jacques Heers, Les négriers en terre d'islam, op. cit., p. 17.
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TRAITE DES BLANCS, TRAITES DES NOIRS des pays slaves furent la matière première la plus utilisée pour la fabrication d'eunuques en Europe. Le processus de transformation avait lieu surtout dans les manufactures fonctionnant à cette fin à Verdun et aussi dans celles de Prague où « ceux de Bohême étaient régulièrement conduits »28.D'autres historiens ont noté qu' «au IXè siècle, Verdun (en Lorraine) est (aussi) le centre de castration où les marchands d'esclaves, le plus souvent juifs, font subir la terrible opération à des enfants slaves qu'ils vont ensuite vendre en Espagne musulmane, à des prix extrêmement élevés, car aucun 'article humain" n'est plus cher que l'eunuque. Aussi bien à Verdun qu'en terre d'islam, l'intervention chirurgicale, très délicate, est généralement faite par des médecins juifs. Elle est très risquée: assez souvent, elle entraîne la mort du patient (...) Le castrat est toujours un jeune enfant, beau de préférence »29.Chebel dit de cette activité:« Les médecins juifs opèrent, les marchands arabes vendent, les mécènes chrétiens utilisent dans leurs chapelles et leurs corps de ballet: belle solidarité de monothéistes! »30. Une étude très fouillée à ce sujet mettrait, probablement, en évidence, des liens entre d'une part, le commerce d'esclaves slaves et leur utilisation pour la fabrication d'eunuques, et d'autre part, le sentiment de rejet antimusulman et antijuif répandu dans les pays d'Europe centrale et d'Europe orientale y compris là où il n'y a guère de musulmans. Concernant le commerce des sakâliba en provenance de la France, siècle: « Ibn Haukal Verlinden mentionne deux sources arabes du IOème dit que l'Espagne musulmane reçoit beaucoup d'esclaves provenant de France et que la plupart sont des eunuques dont les Juifs font commerce. Ibrahim al Qarawi est plus précis: 'Les Francs sont voisins des

Slaves' - dit-il. Ils font ceux-ci prisonniers à la guerre et les vendent
en Espagne où il en arrive beaucoup. Ils sont châtrés par des Juifs qui sont sous la protection des Francs et qui habitent l'Empire de France et les territoires musulmans voisins. Ces castrats sont exportés d'Espagne dans tous les autres pays du monde musulman» 31. Ceci dit, il ne faut pas imaginer qu'au Moyen Age, l'esclavage et la
Ibid, p. 16. Malek Chebel, L'Esclavage en Terre de l'Islam. Un tabou bien gardé, Paris, Fayard, 2007, p. 79, d'après Charles-Emmanuel Dufourcq, La Vie quotidienne dans l'Europe médiévale sous domination arabe, pp. 130 et suiv. 30Ibid, p. 80. 3i Verlinden, op. cit.,tome II, p. 130.
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