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UN VILLAGE DU NORD AVANT LA MINE

Chronique d'Edouard PIERCHON Curé d'Haveluy au XIXème siècle

GUY TASSIN

UN VILLAGE DU NORD AVANT LA MINE

Chronique d'Edouard PIERCHON Curé d'Haveluy au XIXème siècle

Préface de Pierre PIERRARD

Edition l'HARMATTAN 5-7 rue de l'Ecole- Polytechnique 75005 PARIS

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@L'Harmattan 1996 ISBN: 2-7384-4140-8

,

PREFACE

Quand il parcourt, sur la carte, la zone frontalière qui s'allonge d'Avesnes à Lille, l'oeil de l'historien est fréquemment arrêté par un nom de ville ou de village qui a laissé des traces dans la mémoire collective: Wattignies-laVictoire, Malplaquet, Bavay la romaine, Denain, Condé, Valenciennes... Haveluy, gros village du Valenciennois, n'est pas de ceux-là. Cependant, comme beaucoup de ses voisines, cette commune, qui fut de tous temps à la frontière de territoires convoités et conquis par la .force, appartient à ce que j'appellerais "le pays souffrant", un de ceux qui connurent, siècle après siècle, les ravages de la mort sous les traits de l'épidémie, de la faim, mais surtout de la guerre. Pour nous dire ses souffrances, notamment au cours des campagnes de Louis XIV, et plus particulièrement durant la guerre de Succession d'Espagne (1701-1714) - dès 1701, Haveluy est réduit à 29 feux -, Haveluy n'a pas eu un curé comme Alexandre Dubois, curé de Rumegies, paroisse distante de quelques kilomètres, qui a laissé le Journal de ces terribles années et des souffrances qu'elles sécrétèrent. En revanche, au cours du 1ge siècle, - un siècle plus paisible mais beaucoup plus significatif pour nous, qui en sommes les héritiers - Haveluy a eu la chance de posséder, I

dans la longue durée, exactement de 1834 à 1894, un curé ou plutÔt un "desservant" ou "succursaliste", selon le jargon concordataire- qui, de 1852 à 1854, rédigea un Journalsous forme de chronique de sa paroisse. Par sa teneur, son ampleur - car le regard du curé Edouard Pierchon se porte en deçà et même au-delà de la période de composition -, son ton personnel, l'originalité des points de vue, cette chronique laisse loin derrière elle ce qu'on appelle les Monographies paroissiales: un genre qui ne manque pas d'utilité mais qui se borne, le plus souvent, aux institutions, à une chronique linéaire, sans perspectives, peu sensible à celui qui est le centre de toute histoire: l'homme, les hommes, dans leur infinie diversité, avec leur spécificité, leur itinéraire propre. Il n'est d'histoire que particulière, et, comme le dit Guy Tassin, se faisant l'écho de Fernand Braudel: "Toute histoire partielle met en cause l'espace de l'histoire générale, le nuance, le rectifie". Remarque capitale, qui trouve dans le Journaldu curé Pierchon une illustration parfaite. On dira: ce n'est qu'une histoire, faite d'une multitude d'histoires; mais c'est justement par là que cette chronique appartient à l'Histoire, sans épithète. Car l'événement, quel qu'il soit, est toujours chargé de signification: Guy Tassin, dans sa remarquable Présentationdu texte d'Édouard Pierchon, le souligne constamment. Entre le laconisme et la verticalité de l'État civil, dont se satisfont trop de "généalogistes", et les pièc~ nationales, si évocatrices, mais encroûtées par le galimatias juridique, le Journald'Édouard Pierchon occupe un espace autrement vaste, allant d'un horizon à l'autre, où se déplace un monde représentatif d'une certaine France"., e ce qu'on appelle très d
justement

-

avec un agaçant brin de snobisme - : la France

profonde, dont l'apparente torpeur cache mille passions, et d'abord cette "faim de la terre", millénaire, et qui est plus forte en France qu'ailleurs. Le Journal du curé Pierchon nous révèle, par le truchement d'Haveluy, la vie d'un microcosme de la France II

de Louis-Philippe et de Napoléon III, cette France encore si proche de nous que, par nos grands-parents ou nos arrièregrands-parents, nous la touchons du doigt. Elle est là, vivante, palpitante derrière son visage terne, la France postrévolutionnaire, avec ses nouveaux propriétaires, ses nouveaux notables, et, s'avançant vers elle, l'ombre de plus en plus envahissante de la Révolution industrielle, mangeuse d'hommes et d'âmes. Édouard Pierchon ne vit-il pas, durant

des années, dans l'obsession de Denain la charbonnière,la
..

voisine d'Haveluy, où se préparent les drames et les
souffrances de Germinal?

Manichéen par tempérament, mais aussi par profession l'Église du 1ge siècle se targue d'avoir la science du Bien et du Mal - Édouard Pierchon est obsédé, comme fasciné, quoique perpétuellement irrité et scandalisé, par un personnage au type très révélateur: Jean-François ParentCarpentier, dit l'Arpenteur, percepteur à Haveluy à partir de 1807, un mélange de Gracchus Babeuf et de Turelure, la personnification du Mal aux yeux .du curé. Il ne faut pas l'oublier: ce Journal éclaire aussi, et fortement, à travers les qualités et les défauts d'Édouard Pierchon, ce que fut le clergé, et singulièrement le clergé rural, au temps du Concordat napoléonien (1801-1905). Je l'ai dit plus haut: l'abbé Pierchon n'est officiellement qu'un desservant de paroisse, le titre de curé ou doyen étant réservé au titulaire de la paroisse du chef-lieu de canton, lequel titulaire jouit de l'inamovibilité, le desservant étant, lui, amovible à volonté. Toute une littérature, au 1ge siècle, a stigmatisé cette disparité, source d'injustices: un moment, les pamphlets des frères Allignol, desservants au diocèse de Viviers, firent trembler les colonnes du Temple. La vie et la carrière d'Édouard Pierchon prouvent, comme celle de nombreux "curés de campagne", qu'il y avait des exceptions, puisqu'il resta soixante ans à la tête de la paroisse d'Haveluy, et que, d'instinct, ses ouailles, insoucieuses ou ignorantes des subtilités concordataires, ne le III

considérèrent jamais que comme leur curé. Sans doute, ne parvint-il jamais, dans ce diocèse de Cambrai où. le recrutement sacerdotal était abondant, à une vraie cure; mais à la fin de sa vie, quand Denain devint chef-lieu de canton de l'arrondissement de Valenciennes, il eut la consolation d'être nommé vice-doyen, un titre honorifique sans grande signification mais qui récompensait une longue existence de pasteur. De la part des archevêques de Cambrai qui, après la mort, en..1841, du gallican et ancien constitutionnel Louis Belmas, furent tous des ultramontains convaincus, le très romain curé d'Haveluy, grand lecteur de l'Univers puis du Monde, ne dut subir aucune admonestation majeure. Un dernier trait qui a son importance: alors que le Concordat n'a prévu qu'un traitement misérable pour les desservants, l'abbé Pierchon peut compter sur ses revenus personnels et familiaux, qui semblent avoir été assez consistants. Une certaine hagiographie pourrait accréditer l'idée que, au temps du Concordat, les curés d'Ars étaient légion dans les campagnes françaises. A travers ce qu'il écrit, Pierchon nous révèle une personnalité non pas exceptionnelle mais, j'allais dire, unique qui, malgré le corsetage imposé par Napoléon à l'ensemble du clergé français, .le distingue des 35 000 autres curés de campagne dont l'histoire, toujours singulière, si elle était entreprise, nous donnerait, de la France religieuse, une image moins jolie, moins léchée, moins apologétique, mais autrement véridique et vivante. Tout en étant ce qu'on a" coutume d'appeler "un bon prêtre", dont la foi ni les moeurs ne semblent pas avoir été mis en cause et Dieu sait si les délations, de la base vers le haut de la hiérarchie, étaient abondantes au 1ge siècle! -, Édouard Pierchon aime la vie, les voyages, les bons mots, probablement aussi les histoires lestes ou grasses chères à un clergé très surveillé qui se défoulait volontiers entre les murs des presbytères ou au cours des réunions décanales. Pour les gens de la terre, qui forment l'essentiel de ses ouailles, ce fils de la terre est un bon compagnon. IV

Il n'empêche que, dans une région où, malgré une déchristianisation progressive, la religion est encore généralement respectée, le curé Pierchon se range, ou est rangé, naturellement, parmi les notables. Cela tient à son célibat, à son mode de vie, singulier, même si elle est lacunaire, à celle de la plupart des habitants d'Haveluy. Autoritaire par fonction et par l'idée que le séminaire lui a donné de la sublimité de sa vocation, l'abbé Pierchon est naturellement intolérant: lui aussi est imbu de cet axiome fondamental que: "hors de l'Église romaine, il n'y a point de salut" . Aussi a-t-il, sur l'existence humaine, une vue à la fois manichéenneet pessimiste: commel'ensembledu clergé, qui est alors anathématisant, à l'image du pape Pie IX (1846-1878), auteur du Syllabus, il juge durementson siècle, ce 1~ siècle qui est tout en sursauts,en interrogations, n révolutions,en mutations e
inédites, qu'elles soient économiques, sociales ou mentales. Face à

l'avancée de la civilisationindustrielle,dont le développementde Denain, la ville minière, est, à ses yeux, l'illustration hideuse, l'abbé Pierchon n'a pas, ne peut avoir la réaction de ses successeurs de la fin du 20e siècle qui, face à la récession économique massive qui frappe les vallées de l'Escaut et de la
Sambre, feront corps avec les populations sinistrées.

Le Journal du curé Pierchon, document historique de première main et de haute valeur, n'aurait jamais vu le jour, fi'aurait jamais pu nous atteindre, s'il n'avait trouvé un "éditeur" qualifié en la personne de Guy Tassin, dont la persévérance méritait cette récompense. Car la persévérance s'accompagne, chez cet historien d'un besoin vital, existentiel, de rendre vie aux modestes mais irremplaçables protagonistes du curé d 'Haveluy, et au curé Pierchon lui-même. Historien exigeant, Guy Tassin déploie une érudition admirable (les 550 notes dont il accompagne le texte en témoignent) qui porte à la fois sur l'histoire générale et sur l'histoire locale et qui, par-dessous des lignes à l'apparence terne, éclaire puissamment la signification, fait ressortir le v

surplus de sens du texte d'Édouard Pierchon. Guy Tassin partage avec Marc Bloch cette conviction que "1'Histoire, c'est la science des hommes dans le temps, la faculté d'appréhension du vivant" : ce qui l'incite à pratiquer, très utilement, "l'arrêt sur image", qui permet au lecteur de découvrir ce qu'il n'aurait jamais aperçu; mais notre "éditeur" n'oublie pas de redonner aussitôt champ à son objectif. De la solidarité des générations, Guy Tassin, qui, des registres paroissiaux et des minutes notariales, sait tirer des richesses insoupçonnées, est visiblement convaincu. S'il s'est tellement acharné à mettre au jour les pages du curé d'Haveluy c'est parce que, comme il le dit dans sa Présentation, la chronique de l'abbé Pierchon n'est pas seulement un document essentiel, d'une véracité irréfutable, pour la connaissance de l'histoire d'Haveluy, mais parce qu'elle projette une nécessaire lumière sur les liens qui nous unissent à ces ancêtres qui, à l'orée d'une civilisation nouvelle, marquée par le machinisme, éprouvèrent des angoisses semblables aux nôtres, hommes de l'orée du XXle siècle, un siècle qui nous apparaît, lui aussi, chargé de beaucoup de mystères et d'inconnues. Ayant, toute ma vie, lutté pour que justice soit rendue, par l'histoire, à la vie des humbles, des sans-voix, des "médiocres", des "gens de peu de poids dans la mémoire" (Saint-John Perse), je suis personnellement reconnaissant à Guy Tassin de n'avoir pas hésité à "ressusciter" le curé Pierchon et ses paroissiens, spécimens d'humanité très semblables à nous, sans grand relief, et qui n'ont pas bouleversé l'Histoire pour la bonne raison que.ce sont eux qui l'ont faite. Guy Tassin sait très bien que l'exclusive n'est pas de mise en histoire, immense carrefour où aboutissent mille voies. A ses yeux, comme aux miens, toute vie a une histoire, et toute histoire.d 'homme est intéressante; toutes les vies sont banales

VI

mais chacune est unique: les modestes héros du Journal du ~ curé Pierchon témoignent pour l'humanité tout entière.

Pierre Pierraid.

VII

PRESENTATION

On connait depuis longtemps l'existence d'un "journal" de curé à Haveluy. André Jurénill'évoque vers 1936 dans son "Histoire de Denain et de l' Ostrevant". Dans les années 1970 la rumeur de son intérêt circule entre quelques érudits locaux. En 1987 le curé actuel diffuse dans la paroisse quelques

extraits - 44 pages dactylographiées- sous le titre "Le
clocher d'Haveluy, témoin de trois siècles d'histoire". C'est alors le temps où, devant l'extraordinaire croissance du nombre des généalogistes - des amateurs - les archivistes . des professionnels' - choisissent les dangers. de la concentration des documents plutôt que ceux de leur éparpillement. C'est donc aux Archives diocésaines de Cambrai que je prends contact avec la chronique de l'abbé Pierchon, à Noël 1990 : cinq cahiers s'achevant en 1854. Quelques mois après, on me signale le registre conservé à la mairie d'Haveluy. Edouard Pierchon (1809-1894), desservant d'Haveluy de 1834 à sa mort, a rédigé de 1851 à 1854 une chronique de sa paroisse, essentiellement depuis son arrivée, mais remontant dans le temps aussi loin qu'il l'a pu. Convaincu de la richesse de ce témoignage, j'ai décidé en 1992 d'en proposer une édition annotée.

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Le vieil Haveluy Haveluy est aujourd'hui une commune de 3000 habitants du canton de Denain, dans l'arrondissement de Valenciennes. Depuis trente ans elle a perdu un quart de sa population, affectée comme tout le bassin houiller du Nord par la disparition de l'exploitation charbonnière et de la sidérurgie. Ses 470 hectares restent néanmoins densément peuplés, au sein de l'agglomération étendue de Valenciennes. Le village est né aux confins du plateau crayeux de l' Ostrevant et, au nord-est, d'une zone marécageuse et boisée adventice de la vallée de la Scarpe, couverte d'alluvions argilo-sableuses. Ce contact entre campagneassez fertile d'une part, bois et marais d'autre part, a été déterminant dans le passé: Haveluy était traditionnellement divisé entre quartiers d'en-Haut et d'en-Bas. La région est peuplée depuis longtemps, au voisinage ont été trouvées des traces d'occupation néolithique et de la Tène finale. A l'orée des bois, le lieu fut sans doute repéré par les Gaulois puisqu'Haveluy porte le nom du pommier en celtique. Néanmoins rienne prouve qu'il fut habité pendant la longue période romaine, à l'écart qu'il était des principales voies. On peut tout au plus affirmer qu'il était. inclus dans la cité des Atrebates, qui avait Arras pour centre. Au VIIèmesiècle la partie orientale de cette cité devient un pagus, un comté si l'on veut, l'Ostrevant. Ce pagus, auquel appartient Haveluy, est un peu une tIe entre Scarpe, Sensée et Escaut, aux mar~es marécageuses. Sur les rivières, navigables, en ce même VIIeme siècle, s'établissent plusieurs abbayes protégées par les princes mérovingiens: Saint-Amand, Hasnon, Harnage, Marchiennes au nord, Denain au sud. Ce sont ces abbayes qui mettent en valeur l' Ostrevant, le défrichent, le peuplent, l'exploitent et l'administrent au quotidien. Lors du fameux partage carolingien de Verdun, en 843, l'Ostrevant est compris dans la Francie occidentale, qui deviendra la France. Mais la frontière de la Germanie est 6

toute proche, sur l'Escaut. Cette situation frontalière retentira longuement sur Haveluy, lui imposant fréquemment des épisodes guerriers entre France et Germanie, puis entre Flandre et Hainaut. siècle le territoire ressortit du Hainaut et A la fm du XIème de l'évêché d'Arras, deux sujétions conservées jusqu'à la Révolution. Toutefois c'est seulementvers 1120 que le village d'Haveluy apparatt avec certitude, cité dans le polyptyque de Marchiennes. Les abbayes voisines se disputent alors patronat des églises et possession des censives. A Haveluy la lutte semble opposer Saint-Amand et Hasnon d'une part, Denain d'autre part, qui obtient le patronat dès ce xnème siècle. Cela n'empêche pas l'émergence de petits féodaux, ni l'influence des villes voisines. S'il. existe au xnème siècle une famille "d'Haveluy", au siècle suivant ce sont les avoués laïcs de Saint-Amand, des Régnier, Gérard, Guillaume... qui s'intitulent parfois seigneurs d'Haveluy. Sans doute ne sont-ils d'ailleurs seigneurs que d'une partie du terroir. D'autres structures apparaissent. Haveluy est inclus dans la "paix de Valenciennes", une sorte de juridiction d'appel imposée par la ville florissante, et dépend de la châtellenie de Bouchain, juridiction comtale de Hainaut. Valenciennes et Bouchain seront très longtemps les villes de référence pour les gens d 'Haveluy. siècle les abbayes perdent une partie Au début du XIVème de leur autorité, tout en maintenant leurs propriétés. La fameuse Guerre de cent ans atteint le village dès 1339, les "Français" gardant une position forte à Oisy tout proche alors que le pays est dominé par les Anglais. C'est à ce moment aussi qu'apparaissent des seigneuts vraiment laïcs. En 1365 un premier dénombrement fait état de 34 feux, soit moins de 200 habitants. Désormais, de loin en loin, le village figure dans les archives du domaine de Hainaut et de la châtellenie de Bouchain. En 1433 le Hainaut passe à la maison de Bourgogne, qui apporte un certain retour à la paix. Même le tout petit Haveluy participe un peu du renouveau intellectuel, 7

puisqu'y nait le chroniqueur Jean Le Robert, qui aurait légué des objets d'art à l'église en 1471. Toutefois la guerre revient plusieurs fois entre les Français et les Habsbourg, successeurs des Bourguignons. Haveluy est alors, et pour deux siècles, compris dans les Pays-Bas espagnols. Dès avant 1500 y existent les "censes d'en-Bas If, maisons fortes établies classiquement à la lisière du marais. L'une sera connue comme la "grande cense", l'autre, son ancienne annexe, sera dite successivementla Grange, le château,la ferme de Meaux. Au XYlèmesiècle la seigneurie appartient à la famille de Rubempré,possessionnée aussi en Ostrevant occidental; ce sont les armes de cette famille, "d'argent à trois jumelles de gueules", qui resteront celles du village, puis de la commune. Sous les Rubempré, lors du dénombrement de 1561, Haveluy ne possède plus que 30 feux, parmi lesquels on relève déjà les noms des Parent, Dubus, Ricq, Béhal. Il Y a alors trois censiers, deux laboureurs, la communautéentretient berger, vacher et porcher, mais cinq chefs.de feu vivent de l'exploitation du bois et il y a un tisserand. Et bien sdr Haveluy a déjà son cabaret. Au cours du XYlème siècle la seigneurie passe par succession des Rubempré aux Renesse, puis aux Immerselle, famille brabançonne parente des Croy. En 16011e grand bailli de Hainaut, le duc Charles de Croy commande à Adrien de Montigny les fameux albums qui portent son nom, où Haveluy est représenté. La planche montre un village assez ramassé, entouré de bois, doté d'une grande église; les minuscules moutons au premier plan ne mentent pas: l'élevage ovin est une des grandes ressources. Les seigneurs sont lointains, représentés par un bailli, lequel est souvent, comme le receveur des Dames de Denain, un homme de lois valenciennois. Les Dames sont tout de même ..plusproches. Elles interviennent dans la construction d'un nouveau clocher en 1619, édifient une chapelle SainteBarbe, et se disputent encore avec l'abbé d'Hasnon pour la dime. 8

Le xvIfme siècle est agité par les guerres entre France et Espagne. La seigneurie principale appartient encore à un Immerselle quand Haveluy devient français..par le traité de Nimègue en 1678. A la fin du siècle deux petits fiefs existent en outre. Le village vivote et a souffert des guerres. Le rôle des capitations pour 1696 ne dénombre que 31 feux, ce qui correspond bien aux 135 confIrmés de 1687. Parmi les chefs de feu on compte désormais six .censiers, un maréchal, un brasseur et .un berger; les autres sont blatiers, manouvriers, mendiants. Les censiers paient les trois quarts de la.capitation, neuf feux sont .dispensés. La guerre toujours - le maire est tué par les Espagnols en 1696-, les maladies font qu'en 1701 un recensement par le curé ne retient que 29 maisons, 106 habitants. Seul un petit courant de transport de bois, à dos de baudet, de Wallers à Denain, anime un peu le village. Avec la guerre de Succession d'Espagne, c'est la catastrophe: Haveluy est détruit en 1712. Les gros censiers, des Béhal, des Parent, ont heureusement déjà une avance suffisante pour aider à la reconstruction, prêter aux pauvres; ce faisant, ils installent leur pouvoir. A partir de 1720 environ le village renaît. Les Dames de Denain se font construire une salle de récréation à Haveluy. Leur luxe relatif crée des emplois à Denain pour les villageois. Les contacts avec Valenciennes semblent un peu plus fréquents. En 1740 Haveluy compte 38 feux quand la seigneurie passe des Immerselle à la princesse de Salm. Mais nous savons qu'en 1747 la ferme seigneuriale est encore en ruines. Le bailli est alors le subdélégué Lelon de Meaux: il relève les censes d'en-Bas. La vie n'est toujours pas facile, les procès sont nombreux à propos de la dtJl1eentre Denain, le curé et les.habitants. A partir de 1750 les structures féodales évoluent plus vite. Les fiefs secondaires passent à des familles..résidant à Valenciennes, les Hardy, les Dubois, les Geoffrion, souvent bourgeois anoblis, aisés, attentifs et éclairés, mais exigeants.

9

Et en 1760 la seigneurie principale est aux mains de Désandrouins, le magnat des mines d tAnzin. On reconstruit 1téglise, on se paie un bel autel en pierre et en chêne. Le bail que passe Olivier, fermier des dîmes des Dames de Denain en 1781, montre qu'outre l'élevage se pratique la culture des blé, orge, seigle, avoine, houblon, navette, colza, lin, trèfle et sainfoin, ou.du moins qu'elle est envisageable. La cure rapporte mille livres, il y a 250 communiants en 1783. En 1788 Haveluy a 421 habitants: le progrès démographique est sensible en un siècle. Cette même année 1788 87 % des terres cultivables sont en labours et jardins, le reste partagé égalemententre prés et bois. Les bois appartiennent à un noble non résidant, les prés pour l'essentiel à deux gros éleveurs, mais presque tous les foyers ont un peu de bétail. Sur les 94 assujettis, 27 chefs de-feu paient moins de trois livres de capitation, 18 paient plus de dix livres. Ces derniers sont les sept censiers, les deux laboureurs, le brasseur, le menuisier et les cinq charpentiers, le marchand de poteries et un des deux maréchaux. Trois des censiers paient même plus de 100 livres et si l'on ajoute à la capitation les aides et le vingtième, ils acquittent à eux trois 30 % des impôts directs de la communauté.Le rapport du moins au plus imposé est de 1 à 215 : société fort diversifiée donc. Société fragile aussi: même des artisans ou petits cultivateurs doivent à l'ocèasion être assistés par la table des pauvres. En fait Haveluy est régi dans le quotidien par les gros censiers, dispensateurs de travail, de .logement, d'assistance. Depuis longtemps les Moreau, les Béhal, les Olivier, les Delille ont de la fortune, des relations avec le clergé et la bourgeoisie valenciennoise, une certaine instructiQu. Bien évidemment eux qui se succèdent à la charge de mayeur sont les premiers concernés par les événements de 1789. Pour la préparation des Etats Généraux à Bouchain les délégués d'Haveluy sont le bailli du seigneur et Olivier. Ce dernier est même envoyé à la réunion suivante, au siège du bailliage royal, au Quesnoy. Jusqu'en 1792 il n'y a guère 10

d'effervescence à Haveluy. Les seuls troubles sont liés à l'exercice de la religion. Un moine libéré par la suppression des ordres religieux, fils d'un brasseur aisé, devient maire en 1790. Mais les enfants sont confirmés comme d'habitude, à Saint-Jacques de Valenciennes, le quatrième dimanche après Pâques. Puis les biens ecclésiastiques sont vendus. Mais ce n'est pas plus que 6 à 7 % du terroir, neuf fois moins que les terres du seigneur. Malgré l'épisode d'un prêtre constitutionnel, le curé reçoit encore en 1791 ses indemnités, quoiqu'avec retard. L'établissement des nouvelles divisions administratives ne bouleverse pas les habitudes. Douai, comme chef-lieu du département, reste lointain. On s'adressera à Valencienneset à Bouchain, désormais sièges du district et du canton. Ce ne sont que des changementsde nom. Cela se gâte en 1792. Cette fois le curé doit partir, le culte est désorganisé. Les cloches sont enlevées: leur absence a, si l'on peut dire, un grand retentissement! C'est tout le rythme quotidien et hebdomadaire qui est affecté, et l'identité même du village est en cause. A cela s'ajoute que les terres du
.

seigneursont à l'abandon, dans l'incertitudede leur sort. Les

réquisitions commencent à pleuvoir, et toucher au peu de biens des villageois, c'est vraiment les émouvoir. En outre la disparition des structures ecclésiastiques a désorganisé l'école et - plus grave - le système d'assistance, des rentes aux pauvres. Le doute quant à l'identité et la vraie nature de l'autorité favorise aussi le désordre. Les tempéraments forts s'affirment en l'absence des cadres traditionnels. Des coutumes, des usages sont battus en brèche. On ne respecte plus toujours les édifices, les cultures, les clôtures, les bornes, dès qu'ils ont l'air abandonnés. Le vieux presbytère est détruit. L'aspect du village change. Quelques artisans et moyens cultivateurs font des affaires; les gros censiers se tiennent cois, n'entreprennent rien. Les levées pour l'armée ne suscitent aucun enthousiasme, Haveluy n'a pas de tradition militaire et n'a guère fourni que quelques miliciens depuis l'avènement de Louis XV. 11

L'impression prévaut qu'Haveluy ne participe pas, consciemment au moins, au mouvement révolutionnaire et patriotique. La population subit et ne mesure pas l'impact réel des bouleversements sociaux et politiques, quelques individus profitent des circonstances. Le village est même un abri relatif: des bourgeois de Valenciennes continuent d'y mettre leurs enfants en nourrice, des proches de Geoffrion sont venus se réfugier dans la ferme qu'il possède ici. Aussi quand la guerre tourne de telle manière que les Autrichiens arrivent, le 25 mai 1793, sont-ils plutÔt bien accueillis. Haveluy sert de garnison à des hussards du régiment Antoine Eszterhazy ; certains sont de vrais étrangers, hongrois d'origine, d'autres de ces" Quinzerliques" sont tout bonnement des Wallons, de ces gens.qu'on appelait Espagnols du temps des Pays-Bas espagnols. Ce sont des voisins, ils parlent un dialecte proche, il n'y a pas de rejet. A la longue, cependant, une occupation pèse toujours. Car les Autrichiens restent un an, jusqu'au 28 juin 1794. Comme une bonne part du Hainaut Haveluy ne subit donc pas la Terreur montagnarde. Les Autrichiens, au contraire, favorisent la remise en place des institutions d'Ancien .Régime. La peur change de camp; la Révolution, paradoxalement, y gagne sans doute des partisans, dans le va-et-vient des positions dominantes, des jalousies, des rancoeurs. Lorsque les armées de la République reviennent, l'été 1794, elles sont précédées de la réputation de la Terreur, bien entretenue, on s'en doute, par les ennemis de la Révolution. C'est à ce moment que des Haveluynois émigrent. fi yale curé, une fois encore, et des Béhal, Olivier, Caron, censiers les plus riches, ils sont 24 avec leur~ domestiques. La plupart ne vont pas loin et rentrent à la fin de l'année: Olivier, au retour, est brièvement emprisonné à Valenciennes. Un autre pourtant, le futur maire Pierre-Antoine Parent va jusqu'à Prague et ne rentrera que sous le Consulat. Le départ de ces censiers et la vente de leurs biens, en novembre 1794, constituent la vraie Révolution à Haveluy. Au village c'est ce 12

pouvoir-là qui comptait, ce n'est pas l'affirmation de principes qu'on attendait, mais une autre répartition de la terre, le seul bien qui vaille. Tout n'est pas vendu, et il y a des prête-noms. Mais des hommes nouveaux se manifestent: Denis Dubus le maire, Charles-LouisPrévot l'agent national, Charles Larcanché le futur instituteur, Gabriel Lambert le futur adjoint. Dans l'ombre, des Caron, les Delille, les Soreau, Lambert Carpentier profitent du.. moment en avançant les fonds nécessaires aux achats. Au total quelques journaliers. sont devenus propriétaires, 10 % des terres ont changé de mains. Les principaux bénéficiaires n'étaient pas pauvres, déjà, en 1789. Surtout ceux-là participent désormais au pouvoir municipal: Dubus, Soreau, Carpentier vont se succéder à la mairie. L'époque reste difficile. Les armées de passage vers la Belgique réquisitionnent des chevaux, des vaches, des charrois, des charretiers. Un de ceux-ci meurt aux armées à Anvers en 1795. En 1795 les censiers sont rentrés. Ils sont discrets, mais retrouvent une ferme, l'ancienne ou une autre, récupèrent peu à peu leur fortune. Les officiers municipaux adoptent la phraséologie révolutionnaire, clament leur haine des tyrans, mais en fait ont besoin de calme pour consolider les avantages acquis. L'école a repris, maintenant avec un instituteur communal. Haveluy a en 1795, 422 habitants, la même population qu'en 1788 ; les dégâts démographiques sont limités. En décembre de cette année l'établissement du rÔlede l'emprunt forcé fixe la hiérarchie du capital: Augustin Soreau, qui se prétend révolutionnaire, a plus de 7000 francs, suivi de Louis Delille, déjà neutre comme le seront ses fils, puis viennent des Dubus, Parent, Béhal, Caron. C'est Olivier qui a perdu le plus à la Révolution, mais il se refera. le pouvoir économique est un peu moins concentré mais anciens et nouveaux coqs de village s'épaulent discrètement. En 1797 on peut ainsi préserver les ornements d'église, s'entendre pour racheter }'édifice lui-même. Aux réquisitions d'hommes on
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répond par un nombre soudain élevé d'infirmes et de chargés de famille... Dans le fond, le village fait corps pour souhaiter le calme, une pause au moins. Directoire et Consulat apportent ce répit. Les archives, d'ailleurs, sont rares pour cette période. En 1800 Haveluy retrouve un curé, un desservant plus exactement, sous l'autorité du curé cantonal de Bouchain. En 1801 le recensement dénombre 83 logements et 476 habitants. La natalité a augmenté, la mortalité diminué, mais la nuptialité stagne et le nombre des enfants illégitimes augmente. L'assez longue désorganisation religieuse a perturbé le comportement des villageois. Un nouvel instituteur s'installe en 1802, ancien séminariste, ancien soldat, brave homme mais porté sur la boisson: éducation et instruction n'ont plus la même tonalité. Les censiers, qui ont retrouvé de l'allant, sentent pouvoir profiter du régime de Bonaparte. C'est le logement du curé qui sert de détonateur. Lambert Carpentier, maire depuis 1797, est accusé de refuser les délibérations sur ce sujet au conseil municipal. Il ne faut pas s'y tromper, c'est un réglement de comptes d'après Révolution: on lui reproche même des négligences de 1798. Le moment est bien choisi, le préfet destitue en 1803 Carpentier et son adjoint G. Lambert. Un Olivier devient maire, puis, après son décès, un Béhal en 1804. Les censiers ont repris le pouvoir. Un charpentier aisé très proche du curé, mon ancêtre François Dubus devient adjoint et le restera jusqu'en 1826. Dès alors deux éléments conditionnent la politique à Haveluy, d'un côté le souvenir de la Révolution, de l'autre l'influence des censiers et du curé. En 1803 Haveluy est tout de même plus dynamique qu'en 1788. n n'y a plus que quatre censiers, mais 14 Haveluynois ont le statut de cultivateurs, petits propriétaires indépendants. C'est en grande partie une catégorie sociale issue de la Révolution. La proportion des ouvriers - terme qui supplante ceux de journalier ou manouvrier - diminue, tandis que celle des artisans triple. On tente - à contre-temps, cela avortera 14

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d'implanter le travail du lin, la mulquinerie si répandue au sud en Hainaut. L'artisanat du bâtiment est actif, avec 15 professionnels. Deux charrons montrent même que les transports ont désormais plus d'exigences. Et il y a place pour un horloger et un joueur de violon! La famille Désandrouins possède toujours 264 hectares sur Haveluy, plus de la moitié du terroir. Son fermier, JeanFrançois Olivier, a maintenant acheté la ferme de Meaux et acquiert des terres pour son compte. Il y a aussi de nouveaux propriétaires non résidants, souvent hommes de lois de Condé ou Valenciennes tels de Gheugnies ou Delerue, ou parlementaires douaisiens tels Merlin d'Estreux ou Polinchove. L'ère napoléonienne n'est pas hostile à tous les hommes d'Ancien Régime... L'épopée impériale n'impressionne pas particulièrement à Haveluy. Lambert Carpentier, le maire destitué, peu rancunier, nomme un de ses fils Napoléon en 1804, il Y aura un autre petit Napoléon en 1809, en plein apogée de l'Empire. Trois Haveluynois meurent à la .guerre, en 1809, 1810 et 1814.Mais on relève des sommets de nuptialité suspects en 180get 1813 pour échapper à la conscription. A Haveluy on a surtout remarqué l'émergence d'une personnalité, un homme de caractère qui très vite dérange. Fils d'un cultivateur relativement à l'aise, Jean-François Parent, arpenteur quelque temps en Flandre, est revenu se fixer à Haveluy comme percepteur en 1807. Dès le printemps de 1808 le conseil municipal demande, en vain, l'annulation de sa nomination. Sa volonté et ses facultés d'action sont telles, en effet, que maire, adjoint, conseillers, habitués à gérer le quotidien sans initiatives., ont le sentiment d'être débordés, de ne plus exercer qu'un "simulacre" de fonctions. L'arpenteur-percepteur résiste à cette attaque et se maintient. Il est. très vite le seul à connaître vraiment .1' quilibre des é fortunes foncières, à maîtriser le maigre trésor communal. Il s'oppose en outre plusieurs fois au curé qui alors, à Haveluy, n'a guère le temps de s'enraciner et d'acquérir de l'influence: 15

cinq desservants se succèdent de 1800 à 1815. Le mariage en 1809de celui qu'on appelle bientôt l'Arpenteur avec la fille de Carpentier, figure locale de la Révolution, achève de l'identifier comme un adversaire aux yeux des propriétaires. La fin de l'Empire ne trouble pas les esprits. A l'aune de l'onomastique, les Bourbon sont même mieux salués que l'avait été Napoléon, puisque trois petits Charlemagne prénom inédit ici - sont baptisés de 1815 à 1821. Bien sûr il faut subir jusqu'en 1818 l'occupation néerlandaise puis anglaise. Cela ne suscite guère que les petites plaies d'argent inhérentes à toute occupation. Les maires se succèdent, toujours choisis dans la même catégorie des bons cultivateurs. Le plus riche et le plus influent, Jean-François Olivier, ne peut exercer cette charge, car il est aveugle. C'est un grand avantage pour l'Arpenteur qui domine facilement, de l'extérieur, le conseil municipal. En 1816 il parvient même à se faire nommer greffier - secrétaire de mairie -, et en 1817 obtient pour un cousin protégé, Charles Larcanché, les fonctions d'instituteur. Devant la mauvaise volonté de la commune le diocèse laisse Haveluy, qui n'a toujours pas rebâti de presbytère, sans desservant. De 1817 à 1819 JeanFrançois Parent détient donc l'essentiel du pouvoir: c'est lui qui compte, qui écrit, qui contrÔlel'instruction. 1819 peut servir de repère dans l'histoire d'Haveluy pour deux raisons. D'une part, à partir de cette année le registre des délibérations du conseil municipal est tenu, et conservé. D'autre part l'adjoint, François Dubus, secoue l' engourdissement où sont tombés les propriétaires locaux depuis 1808. Puisque l'absence de presbytère empêche d'avoir un desservant, il va en construire un. Pour ce faire il est obligé, Ô paradoxe, de s'associer à Jean-François Parent dans des conditions peu avantageuses, mais enfin, en 1819, Haveluy a de nouveau un curé. Le conseil constate, le 24 septembre: "Les enfants sont devenus indociles, la plupart sans aucun

principe de religion, nés de parents journaliers qui bien
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souvent ne peuvent et ne savent s'occuper de leur éducation, 16

ce qui présente pour l'avenir un siècle corrompu, dépravé et sans moeurs si un prêtre zélé ne s'efforce peu à peu de ramener ces enfants en leur prêchant et enseignant les principes de leur religion et de la civilisation". C'est net, ce que l'on attend du prêtre est de lutter pour maintenir ou revigorer la morale traditionnelle. Cette légère reprise en mains s'accompagne d'ailleurs de la nomination d'un jeune garde champêtre, pieux et obligé des propriétaires. Le "champêtre" est très important au village. Malheureusementpour Olivier, Dubus .et leurs amis, les desservants se succèdenttoujours aussi rapidement: quatre de 1819 à 1834. Aucun n'a le temps de prendre un réel ascendant. Tous se heurtent à l'Arpenteur sur des questions de taxes, d'indemnités, de bancs d'église, de réparations au clocher. Le conseil municipal semble figé dans une frileuse passivité. Il. refuse de participer au pavage des routes reliant Haveluy aux villages voisins, refuse de s'abonner aux journaux utiles, accepte d'être rattaché au lointain bureau de poste de Valenciennes... Politiquement, les conseillers se contentent d'observer décemment leurs obligations envers le trône: ils donnent 20 francs, en 1821, pour l'offrande du château de Chambord au duc de Bordeaux, "renaissance du prince qu'ils pleuraient", ils dressent deux tentes à la pyramide d'Haulchin pour le passage de Charles X, le 5 septembre 1827. Cependant autourd'Haveluy le monde change. Les villages voisins, il est vrai proportionnellement mieux dotés en champs ouverts, s'équipent de sucreries. En juin 1826 le charbon a été découvert à .Denain. .De 1801 à 1831 un seul immigrant s'est installé, un marchand de lin. Le crott naturel a tout de même permis au village de passer de 476 à 689 habitants (plus 45 %). Dans le même temps, Hélesmes et Denain, par exemple, ont progressé de 70 %. Il faut être juste. En 1829 Haveluy secoue un peu sa torpeur. L'Arpenteur parvient à imposer le pavage des rues, t au bénéfice de l'hygiène, du confort et de I efficacité. On
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trouve évidemment que c'est bien cher.D'un autre côté le conseil municipal, peu satisfait de l'instituteur Larcanché, trop éloigné du curé à son gré, pense à réformer l'école, à lui construire un nouveau local. Dès 1830 il renonce: "il n'y a aucun moyen". Il est vrai qu'alors l'excédent de recettes au budget communal est de 73 centimes! La révolution de 1830 n' est pas sensible ici. On fêtera Louis-Philippe avec autant de ponctualité et aussi peu d'entrain que Charles X. L'événement, pourtant, dévoile les opinions politiques de Jean-François Parent, qui s'est affirmé partisan de la révolution. En fait les Haveluynois sont surtout attentifs, cette année-là, à la vente des terres Désandrouins. Le dernier du nom est mort en 1821 mais les affaires ont traîné. On ne mesure pas .tout à fait les conséquences de cette vente, mais elle redistribue les cartes du pouvoir dans le village. Les principaux acquéreurs sont les de Gheugnies,..Condéensassez indifférents au sort d'Haveluy, et Jean Lebret, lié à la puissante compagnie d'Anzin. Surtout, Lebret prend l'Arpenteur comme agent d'affaires, receveur de ses propriétés. C'est pour ce dernier un puissant instrument: beaucoup d 'Haveluynois ont besoin de louer ces terres, il les manoeuvrera aisément. La nouvelle loi électorale, en 1831, donne en outre plus de liberté pour la composition du conseil municipal. En 1832 c'est un Soreau qui devient maire. fi est à l'aise, il n'est point hostile au curé, mais c'est tout de même le fIls d'Augustin, surnommé "Bonnet rouge" en 1794. Le pouvoir communal était limité, quasi virtuel sous l'influence de l' Arpenteur-greffier-receveur des contributions directes. Désormais, en plus, il va. devoir être partagé, au sein même du conseil, et l'homme-orchestre d.'Haveluy va disposer de terres à louer qu'il accordera ou refusera au gré de ses exigences. Haveluy en est là lorsqu'arrive, le 4 juillet 1834, un nouveau curé, Edouard Pierchon.

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La jeunesse d'Edouard Pierchon Fils de Jean-Baptiste et de Suzanne Boucher, EdouardJoseph Pierchon est né à Bousies un jeudi de septuagésime, le 9 février 1809 à 10 h du matin, dans l'assez grosse maison de son grand-père, rue de Landrecies. Bousies est dans le canton de Landrecies de l'arrondissement d'Avesnes, à 30 km au sudest d'Haveluy. C'est toujours le Hainaut, même si le village y est une enclave du Cambrésis. C'est un pays plus haut, un peu moins fertile, où à l'inverse d'Haveluy on met alors des terres en prés. Malgré la proximité Bousies et Haveluy n'ont pas tout à fait la même histoire. A Bousies on est devenu plus tôt sujet du royaume de France, au XVIIème siècle, et l'emprise du prince-archevêque de Cambrai a été forte, au temporel comme au spitituel, bien plus forte que celle de l'évêque d'Arras sur Haveluy. Les Pierchon sont bien enracinés dans la région. Leurs ancêtres étaient à Fontaine-au-Bois, Briastre, Le Cateau... Ils sortent du peuple: parmi ses bisaïeux Edouard a un berger, un couvreur. C'est semble-t-il le commerce du houblon qui a procuré l'aisance. Les grands-pères sont, le paternel négociant à Bousies, le maternel brasseur au Cateau. C'est aussi ce commerce qui a suscité l'alliance entre les Pierchon et les Boucher, en 1802. A ce moment Jean-Baptiste (1779 - 1859) est conscrit remplacé, la famille a déjà des moyens. Plus tard propriétaire cultivateur et brasseur, il devient un des dominants du village. En 1817, proposé comme maire, il est dit payer 130,73 francs de contributions. Le père d'Edouard avait ainsi une fortune comparable à celle de certains des "braves gens" d'Haveluy favorabl~sau curé, tel Pierre-Amand Caron de l'Herblé, par exemple. Outre sa contribution, le sous-préfet met en avant pour Jean-Baptiste ses "capacité, probité, attachement au Roi". Ce monarchisme ne semble pas pur opportunisme. A la suite de la Révolution, par contraste certainement, un autre Jean-Baptiste Pierchon était surnommé "le Patriote". En outre sur les huit enfants du ménage, cinq, 19

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nés sous le Consulat ou l'Empire; portent des prénoms de

tradition monarchiste: deux Louis, deux Régis et même
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Edouard. Le prénom Edouard est à la mode depuis le règne de Louis XVI, c'est le nom de deux saints rois anglais... Des enfants de Jean-Baptiste, Edouard est le seul à avoir pour second prénom Joseph. Le phénomène est extrêmement répandu dans la région mais dans cette famille c'est l'exception. Est-ce à dire qu'Edouard était voué, dès le baptême, comme septième enfant - sixième fils - à l'état ecclésiastique? Son enfance est rurale, agricole même. Toute sa vie il n'aimera pas la ville, considérée il est vrai comme un lieu de perdition, et gardera le goût des choses de la campagne. Du rural aussi il conservera, même si nécessité fait loi, l'aptitude au travail manuel. Enfin, il aimera la bonne chère, s'attardant avec complaisance sur les dîners de prêtres, repas au restaurant, tripées ou prouesses de gros mangeurs. Cette enfance cependant ne dut pas être très riante. A 13 ans il perd sa mère. Le travail occupe toute la famille. Le père reste maire jusqu fen 1831, année où il se remarie. L'église de Bousies, plus grande que celle d'Haveluy, doit être très tôt un refuge pour Edouard. Il y est catéchisé par maître JeanBaptiste Carion, prêtre quinquagénaire qui a connu

I émigrationpuis huit ans de clandestinité.Le royalismede
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son père et les expériences de son maître donnent à Edouard, avec ses premières images de la Révolution, une première sensibilité politique. Cette enfance à Bousies est courte puisqu'Edouard part dès avant la mort de sa mère pour le collège de Cambrai, et de là entre au grand séminaire de ceue ville. Nous manquons malheureusementde documents sur ce temps de ses études. En tout cas il vit à Cambrai, ville qui comme siège du diocèse lui demeurera familière. Le décor baroque l'imprègne, il en gardera le goût. Par contre il n'est guère sensible au gallicanisme ambiant. De ses études il semble avoir plus retenu les cours d'Ecriture Sainte, de théologie morale et de 20

prédication que ceux de dogmatique. L'influence équiprobabiliste domine, qui porte à modérer le rigorisme. C'est assez en accord avec ses origines et son environnement ruraux, qui lui font préférer l'action à la théorie. Bousies et la famille restent présents d'ailleurs. Il est par exemple témoin au remariage de son père, en août 1831, peu de temps avant d'être ordonné sous-diacre. Quatre frères survivent. Désiré (1807-1868) restera cultivateur à Bousies. Louis (1811-1850), le benjamin, mourra jeune, épicier à Saint-Hilaire-sur-Helpe, laissant une veuve et deux enfants en bas âge qu'Edouard recueillera. Jean-Baptiste (1803-1847), l'ainé, s'est engagé au 27èmerégiment d'infanterie. Sousofficier puis lieutenant, il trainera en fait une longue agonie de poitrinaire de garnison en garnison. Bien qu'il serve plusieurs fois à Valenciennes, Edouard ne fait aucune allusion à lui: il n'aimait pas l'état militaire..Le frère le plus proche est RégisFerdinand (1805-1878) ordonné prêtre dès 1828 et vicaire à Maroilles. Edouard séjournera plusieurs fois dans les diverses paroisses de ce frère, en des retraites qui font aussi villégiature. Car Ferdinand a la chance, lui, de rester dans des villages assez proches,de Bousies. Comme Ferdinand, Edouard obtient facilement une dispense d'âge pour être ordonné prêtre, et le devient dès le 16 juin 1832. Il faut dire que l'on manque encore de jeunes prêtres. La première affectation est un vicariat à la paroisse Saint-Jacques de Douai. Douai est une ville de 2ppoo habitants, comme Cambrai, comme Valenciennes. La paroisse Saint-Jacques est la plus peuplée de la ville, avec une grosse proportion d'ouvriers. Si la ville dans son ensemble est très marquée par un riche passé religieux, la déchristianisation révolutionnaire et l'évolution urbaine font que, par exemple, la loi du dimanche est peu respectée, la pratique assez faible et entachée de superstitions. Le curé est un vieillard de 76 ans qui n'a pas l'énergie d'un abbé Debrabant, alors animateur de congrégatio.nsà Douai. La paroisse a eu une histoire agitée à la Révolution, son curé, Primat, étant devenu évêque 21

constitutionnel du Nord. Pour Edouard c'est la confirmation d'une tendance: il luttera contre l'esprit révolutionnaire et les effets des concentrations ouvrières. Peut-être, par ailleurs, apprécie-t-illa riche vie musicale à Douai. Sous prétexte de mauvaise santé les premières nominations dans de petits villages des environs de Bavay sont écartées, à Mecquignies puis, en 1833, à Bettrechies. Vers mars 1834 Edouard se repose à Sémeries dont Ferdinand est desservant. L'impression prévaut d'un jeune prêtre protégé, dont on ne sait trop que faire. Vers mai arrive une nouvelle nomination à Gonnelieu, au sud de Cambrai. C'est loin de Bousies, dans une campagne assez revêche; Edouard est heureux que le vieux curé refuse de lui céder la place. En juin il est enfin nommé à Haveluy qui après tout, avec ses 700 habitants, est une plus grosse paroisse que celles proposées auparavant. Il y arrive bien jeune, à 25 ans, et n'a guère d'expérience. n y vivra les 60 années qu'il lui reste, et les vingt premières seront d'une telle intensité qu'il voudra en écrire la chronique. Le contexte français, de 1834 à 1854 Début juillet 1834 les événements lointains, les événements parisiens préoccupent peu les gens d'Haveluy. Le curé nouvel arrivant, plus informé, est plus soucieux. fi n'aime pas trop le régime de 1830, la monarchie de Louis-Philippe. Ses sympathies vont aux Bourbon et le 21 juin leurs partisans, les légitimistes, ont subi un grave échec aux élections. L' accession au trône des Orléans a entraîné, aussi, à ses yeux, une détérioration de la position du prêtre. Le catholicisme n'est plus religion d'Etat, le gouvernement ne lutte pas assez vigoureusement contre les manifestations anticléricales. Mais là n'est pas le plus grave. Les moeurs se dégradent. La doctrine des gouvernants est par trop matérialiste. On semble miser sur l'enrichissement des classes moyennes et compter sur un ordre naturel qui réglera les tensions sociales. En 22

attendant, à Lyon, à Paris, des émeutes font des morts. Cet ordre naturel, en outre, est bien suspect: où est Dieu dans tout cela? Que le chef des" doctrinaires", ordonnateur de cette politique, Guizot, soit un..protestant n'arrange rien. La religion, du moins, peut-elle proposer une alternative, se libérer de la tutelle de ce gouvernement matérialiste et, indépendante, retrouver la confiance des ouvriers avec la pureté de ses origines? Tout n'était pas mauvais dans le catholicisme libéral de Lamennais et Montalembert, mais le pape vient de condamner une seconde fois leur tentative par l'encyclique Singularinos, le 25 juin. Le ministère au quotidien, dans la paroisse, n'est pas dégagé des contingences extérieures. En .novembre 1834 le maréchal Mortier, châtelain de Bousies, forme un gouvernement pour tenter de concilier les positions du voltairien Thiers et du protestant Guizot. Mais ce gouvernement ne dure guère que quatre mois et en juillet 1835 le maréchal est tué lors de l'attentat de Fieschi contre LouisPhilippe. Si E. Pierchon a mis quelque espoir dans le lien ténu avec Mortier, c' en est fini. Jusqu'en 1838, débats gouvernementaux et changements de ministère sont sans écho à Haveluy. La loi sur les chemins vicinaux de 1836, l'accroissement des pouvoirs du maire en matière de justice en 1837 intéressent plus que la politique en faveur de l'épargne ou l'obligation d'utiliser le système métrique, encore mal connu. La fièvre houillère, l'établissement du chemin de fer de Denain à Anzin, malgré la proximité de ces événements, laissent assez indifférent. L'inauguration de la ligne de voyageurs de Denain à Saint-Vaast, en octobre 1838, suscite au moins la curiosité, mais cela. parait cher, et l'on a l'habitude de marcher à Haveluy. La question de la liberté de l'enseignement est sans cesse d'actualité, autant souhaitée par l'Eglise et ses adversaires, mais rien n'est résolu en ce domaine. En 1839 le corps électoral - limité par le cens: 65 électeurs à Haveluy - évolue vers le centre gauche. Le pays
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est en crise parlementaire, et la crise morale est plus grave. Les dirigeants ne se soucient que d'intérêts matériels, gouvernent par la distribution des faveurs. Thiers en 1840 ne réussit pas mieux que Guizot. Les ouvriers des villes se révoltent encore. Les opinions se radicalisent ;Proudhon

prétend: "La propriété,c'est le vol !". Lamennais,dans "Le pays ..et le gouvernement", continue de s'insurger contre
l'égoisme bourgeois, estime l'Eglise trop éloignée du débat social. Le moment est crucial car la révolution industrielle, elle, est en marche, le pays s' équipe, ateliers et usines prennent du volume, le prolétariat ouvrier s'étoffe. Conscient des difficultés, le régime cherche à fêter son dixième anniversaire et décide le retour des cendres de Napoléon. La nostalgie de l'Empire ne le servira pas, au contraire. Le curé Pierchon, lui, voit peut-être avec plaisir la nomination du député de Douai, Martin du Nord, comme ministre des Cultes. En ces temps de clientélismeforcené, un quasi voisin doit être plus accessible. De 1840 à 1847 la France continue de s'équiper et tend au libre-échangisme. Les libéraux, cependant, ne le sont plus guère qu'en économie: en politique, ils deviennentde plus en plus des purs conservateurs. Même lorsque les intentions sont bonnes, le gouvernement Soult-Guizot n'évite pas les erreurs. Le recensement Humann de 1841, .qui visait à une répartition plus juste des contributions, est mal interprété comme un abus d'inquisition fiscale et suscite, notamment à Lille, des émeutes. Les lois sociales, comme celle sur le travail des enfants, restent souvent sans portée réelle. Même le développement du chemin de fer, à mettre au crédit du régime, subit le contrecoup du terrible accident de 1842 qui tue, entre autres, Dumont d'Urville." La même année la mort du duc d'Orléans, héritier en qui on mettait de l'espoir, éloigne encore la population du régime. Par contre, pour le clergé, on peut entrevoir quelques signes encourageants. Louis Veuillot entre au journal L'Univers et y acquiert rapidement une telle aura que son 24

influence, sur le simple desservant, est souvent supérieure à celle des évêques. Avec Montalembert Veuillot crée en 1844 le Comité directeur pour la défense de la liberté religieuse. 'L'épiscopat se manifeste publiquement pour la liberté de l'enseignement. Le ministre de l'Instruction, Villemain, prépare un projet en ce sens. Et déjà les écoles privées ne sont plus soumises, en 1844, à la redevance. En outre, à Cambrai, au gallican Belmas a succédé l'ultramontain Giraud, plus proche de la sensibilité du curé Pierchon. Mgr Giraud, en 1845, publie un mandement par lequel il attaque, dans un Nord déjà si développé, le Moloch industriel, accusé de sacrifier la masse du peuple à son profit. La situation morale et matérielle du peuple devient en effet chaque année plus déterminante dans le débat politique. Depuis 1844 les récoltes sont mauvaises. Le pays a beau s'industrialiser, l'agriculture reste le fondement de son économie. En 1846-1847, la crise est manifeste. Les mineurs d'Anzin font grève. Les conservateurs, qui écoutent parfois Montalembert, gagnent les élections d'août 1846, mais le gouvernement ne change pas. En mai 1847 des émeutes éclatent à Lille, à Cambrai. En juillet le régime es~ définitivement compromis par une affaire de concussion. Ce n'est pas la première, mais les oppositions maintenant sont déterminées. Dès novembre Ledru-Rollin vient à Lille animer un banquet de contestation. Le 24 février 1848 la révolution éclate à Paris. De février à juin le gouvernement républicain prend toute une série de mesures importantes: abolition des titres de noblesse, établissement du suffrage universel, abolition de l'esclavage, suppression du châtiment corporel ~t de l'exposition publique. Le ministre Carnot souhaite instaurer l' instructio.ngratuite et obligatoire, cherche à favoriser la lecture. Mais les républicains sont divisés. Si Louis Blanc pense à une réforme générale de la société, d'autres comme Ledru-Rollin n'ont pour modèle que 1789. Et bien sdr les conditions sont fort différentes de celles de la 1ère République. D'une part le
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pouvoir, maintenant, est partagé avec des libéraux, conservateurs de fait, d'autre part la France est déjà engagée dans la logique financière et sociale du capitalisme. L'expérience des ateliers nationaux a échoué, les rentes ont baissé, le monde rural, affecté, ne suit pas les élans révolutionnaires. La République est obligée d'augmenter les impôts fonciers de 45 %. A Paris le mécontentement suscite de nouvelles émeutes en juin; leur répression signifie déjà la fm de la Révolution. Le pouvoir passe de la commission du Luxembourg, ouvriériste, au comité de la rue de Poitiers où coexistent les bourgeois voltairiens comme Thiers et les catholiques sociaux comme Montalembert. Certaines conquêtes sont définitives, comme le suffrage universel. Mais la France est encore en majorité rurale. L'ouvrier est plus politisé, remuant, mais il est minoritaire. Les élections de mai 1849 donnent la victoire à ce qu'on appelle, éloquemment, le parti de l'ordre. La Révolution a fait peur. Même un Montalembert n'a pu accepter, par exemple, la nationalisation des chemins de fer. La bourgeoisie ne veut pas que s'étendent les monopoles de l'Etat. Le choléra frappe peu après les élections; ses effets démobilisateurs ne sont pas douteux. Au même moment le gouvernement républicain envoie une expédition militaire soutenir le pape Pie IX dans sa lutte contre les patriotes italiens. Les ultramontains en sont satisfaits. Le pape d'ailleurs condanmele socialisme dans son encyclique Nobiset nobiscum. Les émeutes qui éclatent au printemps 1849 sont sans effet. Le slogan gouvernemental est celui du parti de l'ordre: religion, famille, propriété. La religion, toutefois, n'est ici qu'un rempart du conserv,!~ismeou, au mieux, une obligation de charité. Les frères Armand et Anatole de Melun, par exemple, députés du Nord, suscitent alors la confection de quelques lois sociales. Mais la loi qui fait le plus plaisir au clergé est d'une autre nature. Le 15 mars 1850 est promulguée la loi Falloux qui établit enfin la liberté de l'enseignement et

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donne au curé, aux côtés du maire, un certain contrÔle sur l'instituteur. Le gouvernement compte sur le clergé pour contrecarrer l'influence des enseignants, considérés comme révolutionnaires, et dont beaucoup d'ailleurs sont alors révoqués. Dans le même esprit les clubs sont combattus et le 31 mai une loi restreint l'exercice du suffrage universel par des obligations de résidence. La réaction triomphe. Les Orléans sont détrônés, Louis-Philippe même meurt en 1850, mais les légitimistes n'ont guère d'espoir de voir le retour des Bourbon: leur héritier, le comte de Chambord, n'a pas compris que le suffrage universel, dans un pays rural et bien encadré par le clergé, pouvait lui être favorable, et se crispe dans son refus. Les catholiques n'ont pas tout gagné, non plus. Le président de la République élu le 10 décembre 1848, LouisNapoléon Bonaparte, n'a pas pour ambition première de les servir,mais de s'en servir. Lui aussi trouve avantage au suffrage universel grâce au souvenir de l'épopée napoléonnienneet, probablement, au besoin d'un pouvoir fort, incarné, au sortir d'une monarchie de Juillet un peu molle, et d'un épisode désordonné. Et depuis octobre 1849 on a vu que le Bonaparte, attentif aux symboles du passé, ne soutiendra pas le pape jusqu'au bout contre les Italiens. En 1851 donc, le président, le parti de l'ordre et l'Eglise ont le sentiment d'avoir réussi l'essentiel en matant les révolutionnaires, mais s'observent. Beaucoup d' arrièrepensées les divisent. Dans les colonnes de L'Univers, Veuillot insiste contre les symboles de 1789, suscitant chez beaucoup de prêtres une surenchère de sentiments anti-révolutionnaires telle que l'on parlera de "Montagne blanche". L'image du blanc contre le rouge prend alors toute sa pertinence. Le 2 décembre 1851 c'est le coup d'Etat de LouisNapoléon Bonaparte, à la suite duquel il est élu président pour dix ans. Mais il y a suffisamment longtemps que fusent, savamment orchestrés, les "Vive Napoléon" et "Vive l'Empereur" pour que l'on sente l'imminence de l'Empire. 27

Pour beaucoup de prêtres, pour la hiérarchie épiscopale aussi, le régime qu'il propose est un pis-aller, une garantie de sécurité faute de mieux. Pour les chefs du parti de l'ordre, pour Thiers par exemple, c'est une désagréable surprise, mais leurs électeurs se feront facilement à l'Empire. Les orientations de Fortoul, nouveau ministre de l'Instruction publique et des Cultes, disent assez ce que l'Eglise peut espérer du Bonaparte. Fortoul considère les curés comme des instruments de conservation sociale. Dans cette perspective, il les favorise. Mais s'ils sont légitimistes, ce qui est assez fréquent, il s'en méfie. Il se méfie beaucoup d'ailleurs, et supprime par exemple l'agrégation de philosophie. Les prêtres ne s'en plaindront pas, ils détestent les philosophes, ennemis du dogme, corrupteurs du peuple, voltairiens ou doctrinaires. L'année 1852 abuse presque du suffrage universel: législatives, cantonales, municipales, plébiscite pour l'Empire. Cinq royalistes et trois républicains seulement sont élus face à 253 bonapartistes! L'Empire est proclamé le 2 décembre, anniversaire du coup d'Etat... et d'Austerlitz. Depuis janvier les titres de noblesse ont été rétablis, depuis mars la Bourse est euphorique. La "dictature légale" a redonné confiance aux investisseurs, l'économie est relancée. En 1853 l'empereur se marie, donnant à son règne une perspective dynastique. En
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septembrele coupleimpérialest bien accueillià Lille. Un an

après exactement la France se lance dans la guerre de Crimée aux côtés de l'ancien ennemi anglais: le pays renoue avec le prestige international. Cette même année 1854 Lamennais est enterré civilement, c'est en partie symbolique de l'échec du catholicisme libéral. Cependant le8 décembre Pie IX proclame le dogme de l.~Immaculée Conception, universellement admis. C'est le triomphe des ultramontains. L'Eglise en France a conquis des libertés face à l'Etat, et obéit au pape. Mais pour une frange grandissante de la population, elle est surtout l'alliée des conservatismes.

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Haveluyde 1834 à 1854
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Révolutions et évolutions en France retentissent faiblement à Haveluy. Le village.a en 1834 un peu moins de 700 habitants. Aux yeux du nouveau curé, il n'a sans doute rien de bien remarquable. On y pratique une polyculture fort banale, les artisans sont peu nombreux. Pourtant le travail du lin se maintient, difficilement, une femme s'est spécialisée blanchis.seuse,un épicier vient d'arriver. Depuis une décennie les frères Tassin ont ouvert un atelier de tonnellerie. La rue de Valenciennes avec ces tonneliers, des tisserands, un charron, est un peu devenue le quartier "industriel" d'Haveluy, le plus bruyant en tout cas. La commune reste pauvre, une des 120 plus pauvres du département - sur près de 700 - et paie moins de contributions directes par habitant que toutes ses voisines. Quatre jours après son arrivée, M. Pierchon procède à un premier baptême, huit jours après c'est le premier enterrement. Il faut attendre plus d'un mois pour qu'il préside à un mariage. Les actes d'état religieux ne sont pas ceux qui l'occupent le plus: moins d'un par semaine en moyenne, un peu plus en hiver. Néanmoinspar ces actes il prend la mesure du niveau d'instruction. Dès ce mois de juillet 1834 il est question du maître d'école Larcanché, qui vient d'être réinstitué à la suite de la loi Guizot. De plus le curé est membre du comité local de surveillance de l'instruction primaire, aux côtés de l' Arpenteur et du moine défroqué, ancien maire de 1790. Le décor est vite planté, d'autant que l'Arpenteur ne perd pas de temps à tester le nouvel arrivant. D'un autre côté le curé est averti par les bons censiers et les desservants voisins, le passé de chacun est fouillé, on dresse le bilan de 1789, on ressort des affaires de vingt ans mal digérées. Edouard Pierchon commet sans doute quelques gaffes, comme de traiter trop respectueusement un noble propriétaire non résidant. Et puis il est là pour agir, il ne peut que déranger. En 1835 est nommé un nouveau maire, Floribert Moreau, qui a peu de capacités mais est bien ~ 29

disposé. Du moins le curé n' aura-t-il pas à lutter directement contre le maire. Mais c'est IfArpenteur, Jean-François Parent, qui tient les cordons de la bourse. Cet homme habile, plus subtil certainement que nous le dit Pierchon, est d'un autre camp. Favorable au régime dans la mesure où il lui permet de s'enrichir, d fesprit voltairien, il.est surtout le relais à Haveluy de la bourgeoisie valenciennoise possessionnée ici, de Jean Lebret notamment. Or en 1836 Lebret, jusque là notaire de la Compagnie d'Anzin, en devient administrateur; en 1840 il en sera l'agent général, le gérant. Et Lebret fait de la politique; maire un court moment de Valenciennes, il est longtemps conseiller général du canton de Bouchain. C'est un libéral conservateur, qui subordonne son action à la liberté de s'enrichir et à la conservation des positions acquises. Le combat du curé Pierchon et du percepteur Parent est donc assez largement la lutte de l'Eglise contre une nouvelle classe de possédants, détachée de la religion. L'enjeu, dans tous les cas, est rien moins que le contrôle du peuple. On comprend dès lors le caractère crucial que prennent éducation et instruction. Toutes ces années la commune semble atone. Elle fête ponctuellement le jour du Roi fin avril et depuis 1832 consacre aussi peu d'argent à commémorer les journées de 1830 fin juillet. Tout près, Denain et d'autres villages changent rapidement, Haveluy refuse de profiter du mouvement. Le conseil repousse systématiquement l'idée d'améliorer les chemins: Denain n'a qu'à le faire, elle a "des mines et des usines", elle. Tout ce qui n'est pas obligatoire est éludé. En avril 1836 par exemple Haveluy ne veut pas souscrire au monument projeté à Saint-Saulve pour la Duchesnois, la célèbre actrice qui vient de mourir. En juin 1837 le conseil ne s'associe même pas au mariage du duc d'Orléans: il n'en a "pas les moyens", dit-il. Dans ces conditions il semble difficile d'animer le peuple d 'Haveluy. Mais M.Pierchon, lui aussi, est habile. Il a compris ne pas pouvoir remuer sa paroisse sur de grands 30

principes, c'est une question d'échelle, d'ampleur de vue. Ce qui intéresse Haveluy, c'est Haveluy. Aussin'a-t-il pas de peine à organiser une souscription pour le clocher en 1835, à mobiliser la population pour construire en 1837 le calvaire, inauguré en grande pompe en 1840. Le clocher, c'est l'emblème du village, son point de repère. Quant .aucalvaire, c'est une idée de génie. Car Haveluy qui n'a rien se voit tout à coup distingué parmi les villages des environs. La presse en parle, on admire le calvaire, on admire le peuple laborieux qui l'a construit, on admire le jeune curé qui a su rendre possible ce miracle. La France, en 1840, a eu le retour des cendres, Haveluy a eu son calvaire. L'enquête des monuments historiques en 1838, l'archevêché ne peuvent que le répéter: Haveluy a. un joli calvaire. M. Pierchon aimerait que l'on parle aussi de l'autel en chêne de l'église, de 1780. C'est sa conception de l'Eglise: un peuple bien encadré par le clergé qui travaille directement au triomphe de la religion pour en être récompensé dans l'au-delà. L'arpenteur, lui, souhaite encourager les individus à travailler pour améliorer leur vie matérielle ici-bas... et que les meilleurs gagnent! Les positions sont difficilement conciliables, même si curé et arpenteur ont en commun de vouloir améliorer le sort de la population.
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C'est en 1839 que M. Pierchon décide de s'occuper

d'école. L'école de l'instituteur public - qui enseigne chez lui -, contrôlée par l'Arpenteur, mixte en outre, ne peut lui convenir. Pour lui c'est une école du péché. Il construit donc une maison à ses frais - il en a les moyens - et propose de la céder à la commune à un prix avantageux pour qu'elle y installe l'école. L'étape suivante.,.Serait le changement de maître. Le conseil municipal n'est pas hostile: les trois quarts de ses membres sont alors proches du curé. Mais.malgré les conditions avantageuses la commune n'a pas l'argent nécessaire. Ce n'est pas cette fois un prétexte, c'est vrai: les grains sont chers, les fermages ont monté d'un tiers, la population est affectée. Haveluy doit demander des secours au
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préfet en 1839 et 1840.Ce n'est pour le curé que le début d'tUle longue attente coupée de rebondissements et de faux espoirs qui va durer jusqu'en 1850. Dans l'affaire la commune prend une conscience plus aiguë de ses problèmes. Cependant l'attraction de Denain, qui dépasse 5000 habitants en 1841, suscite un frémissement alentours. Des immigrants du sud du département, qui ne trouvent pas à se loger à Denain, s'installent au moins temporairement à Halevuy. Jean-François Parent, qui a marié une fille à un employé denaisien, place son fils Désiré à la Compagnied'Anzin. Un premier Haveluynois entre au service du chemin de fer, comme cantonnier. Quand, en juillet 1842, on demande à la commune, une fois de plus, d'entretenir le chemin de Valenciennes à Somain, pour la première fois le refus est motivé: ce chemin est impraticable huit mois sur douze. La réponse est paradoxale, mais enfin on répond. En ao11.t1842 pour la première fois aussi, on se soucie d'un emblème du pouvoir local: on achète un pantalon au garde champêtre et le mot "uniforme" est prononcé. C'est un pas, c'est un signe, déjà, de laïcisation de la petite société haveluynoise, puisque seul le curé jusque-là avait une tenue de fonction. Ce même été 1842 - curieusement il n'en parle pas du tout dans sa chronique - le curé installe un calvaire en réduction rue Notre-Dame, à l'emplacement d'un poteau portant une Vierge établi là "depuis un temps immémorial". Ce n'est pas grand-chose mais dans cette rue éloignée du centre et de l'église, c'est une manière de marquer son territoire au sud, vers Denain, et de faire du petit calvaire le pendant en-Haut du grand, du vrai,.:"nstallé à l'Herblé, près i des grosses censes d'en-Bas. En 1842, 1843, Haveluy semble stagner aux marges de l'économie houillère et sucrière. Depuis une décennie si le taux de natalité s'est maintenu, la mortalité est passée de 20 à 28 0/00. a population a baissé de deux unités de 1831 à 1841, L alors que Denain a triplé. Escaudain a augmenté de plus de 32

40 %, Hélesmes de 17 %. Seul aux environs .Wallers stagne aussi, mais à un autre niveau (près de 3000 habitants). Le taux d'imposition par habitant a augmenté globalement, mais il faudrait surtout pouvoir observer les impôts indirects. Le curé dirige son troupeau sans trop de problèmes. Tous les enfants font leur communion. Le prêtre peut encore interdire un bal avec efficacité. Le nouvel archevêque, depuis 1842, est selon son coeur. Le changementde curé cantonal à Bouchain, en 1844, passe inaperçu. Mais la question de l'école n'est toujours pas résolue. Il faut se battre sur ce terrain, et, toujours, pour les réparations au clocher. n faut parer, au coup par coup, aux piques de l'Arpenteur. La crise de 1846 atteint la région. n y a des émeutes à Anzin. Denain, qui dépasse désormais 7000 habitants, connaît une dure grève des mineurs en juillet. Cela n'empêche pas des Haveluynois de commencer à travailler pour la Compagnie d'Anzin, pas encore au charbon toutefois: on ne s'improvise pas mineur et une école préparatoire du fond ne sera ouverte à Denain qu'en 1850. L'archevêque a conscience des injustices sociales et les condamne dans un mandement. Les grands capitalistes et les politiciens s'intéressent de plus en plus à la région. En 1846 Rothschild entre à la Compagniedu Nord, en avril 1847 Thiers à la Compagnie d'Anzin. Pour Edouard Pierchon la présence de Thiers à la Compagnie est emblématique. Ce qui se ressemble s'assemble: tout ce qu'il déteste est désormais incarné à Denain par la Compagnie, Thiers, Lebret et le fils de l'Arpenteur, promu à la direction des travaux du jour. Désiré Parent, d'ailleurs, est entré par mariage dans la famille de Lebret, a épousé la fille d'un banquier. La conjonction est réalisée entre le coq rouge d'Haveluy, l'Arpenteur, et la bourgeoisie industrielle influente au gouvernement. Au village la question de la maison offerte pour école n'avance pas. Faute de mieux Pierchon a la satisfaction de pouvoir ouvrir en novembre 1847une école de soeurs. Elle ne coûte rien à la commune et même les opposants traditionnels 33

au curé ne voient pas trop d'inconvénients à une école pour filles. On n'envisage pas pour l'éducation et l'instruction des filles des conséquencespolitiques et sociales sensibles. Même un "prêtrophobe" peut trouver avantage à ce que ses filles soient éduquées dans l'ordre traditionnel, pour l'humilité de la vie domestique. Cette année 1847 Mgr Giraud, l'archevêque, est fait cardinal; le sous-préfet est bien disposé envers l'Eglise et admoneste l'Arpenteur. Il Y a des raisons d'espérer pour le curé. e 'est dire que la révolution de février 1848, malgré sa bonne information, le surprend et l'inquiète. Cela commence par un bouleversement du personnel administratif, préfet et sous-préfet changent plusieurs fois, ce qui complique formalités et démarches. La violence n'est pas que parisienne.

A Denainon chassele Belge; à Haveluycourtla rumeur: on va attaquerle presbytère.Le 1er mars le conseilmunicipalse
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mue en commission provisoire, mais la même équipe reste en place. L'Arpenteur a beau essayer de créer un club, les esprits

sont plus lents à s'échauffer ici qu'à Denain. A Denain en
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effet le comité républicain provisoire est très actif. A sa tête se sont placés tous les dominants, Lebret, le directeur des mines, les gros censiers, les sucriers, les médecins scientistes ou voltairiens... Ils dirigent aussi la garde nationale. Déjà on les accuse de distribuer "des bulletins libellés à l'avance avec injonction de s'en servir" aux pauvres ouvriers qui dépendent d'eux. En somme la révolution apparaît comme une de ces périodiques adaptations où les possédants se font reconnaître aussi comme les puissants. Pour le curé d'Haveluy, dès avril, les événements se conjuguentparfois de façon agaçante. Le 9, par exemple, il faut bénir l'arbre de la liberté et tenir tête à l'Arpenteur alors que 15 garçons et 10 filles attendent d'être présentés à la communion solennelle. Le 23 c'est pis: le village se déplace à Bouchain pour exercer enfin le droit de suffrage universel alors que c'est Pâques! mais un ultramontain conséquent peut-il se plaindre de ce que l'Etat agisse en corps indépendantde l'Eglise? 34

Dans ces moments-là l'Arpenteur a le vent en poupe. Il est au faîte de sa puissance et, de façon symptomatique, ses filles veulent marquer ce succès en occupant des places au choeur: les principes ne sauraient absolument cacher la réalité de l'enjeu, dominer dans son village. Le curé a beau jeu de remarquer qu'une féodalité chasse l'autre. Toutefois la situation est complexe, les grandes orientations nationales s'immiscent aussi dans l'équilibre local. Passé mai, marqué par des grèves à Denain, les républicains locaux, comme

Thiers à Paris, craignentles rouges - les vrais - et cherchent
à se rapprocher de l'Eglise. C'est alors qu'une conciliation est tentée entre Edouard Pierchon et Jean-François Parent. Le contentieux est trop lourd entre les deux hommes, la politique villageoise est trop enchevêtrée de questions immédiates et individuelles. Il n'empêche que même à Haveluy le milieu d'année 1848 a vu les républicains possédants se rapprocher de l'Eglise. En août les élections municipales éliminent l'équipe de Floribert Moreau. Emile Soreau devient maire et le curé ne peut plus guère compter que sur un seul conseiller, Olivier. Encore celui-ci n'a-t-il recueilli que 47 voix, la moitié de la moyenne exprimée! Le même mois les élections cantonales sont favorables à tous les" ennemis" du curé, Lebret et ses proches, Beauvois à Valenciennes-Est, Renard à Condé. Lebret triomphe: un journal de Denain relève, le 22 août, que commandantde la garde nationale il "dispose, par conséquent, de la force publique sur le lieu de la grève" alors en cours, et que c'est chez lui que dîne le préfet, dans l'ancien château des Dames! Le 25 mai Adolphe Blanqui, frère du célèbre théoricien socialiste, chargé d'une enquête économique à Denain, avait mesuré l'omnipotence de Lebret et les difficultés qu'elle pouvait susciter. Pour le curé Pierchon l'affrontement avec l'Arpenteur se durcit. On lui rogne son indemnité de messe basse, on lui fait des misères pour une porte sur le cimetière. Surtout se précise un projet lancé par Jean-François Parent en 1843, celui d'une 35

nouvelle école communale : celle-ci serait celle des rouges, de l'Arpenteur, de Larcanché. Il faut ajouter à cela que les temps de révolution troublent les moeurs. On a par exemple diminué l'impôt sur les boissons. Par contre les taxes foncières ont augmenté et touchent les "bons" censiers. La résistance devient difficile. Le gros propriétaire de Gheugnies décédé, ses neveux et héritiers se soucient encore moins que lui d'Haveluy, laissant l'influence de Lebret sans contrepoids, même si l'un d'eux dirige les forges de Denain. Thiers devient administrateur de la Compagnie d'Anzin. Lebret aide fmancièrement le projet d'école de l'Arpenteur en fournissant gratis les matériaux, en mai 1849. A ce moment l'Arpenteur lui-même est devenu un des plus forts contribuables d'Haveluy. Face à cette puissance le petit monde d'Haveluy est bien faible: en janvier 68 personnes déjà devaient être assistées et de mai à octobre sévit le choléra. Les pauvres sont encore plus fragiles, encore plus suspendus aux locations de terres, aux possibilités d'emploi à Denain. Depuis 1847 d'ailleurs, et désormais ce sera chaque année, des immigrants s'installent petite rue, dans le quartier pauvre. Eux ne sont même pas maintenus dans les mailles du curé par un réseau de parenté ou de clientèle avec les censiers: ils sont voués au plus offrant, Denain. Une doctrine chère au curé, au moins, fait des progrès. Le cardinal Giraud a rendu visite au pape à Gaète et en est revenu avec l'idée du denier de Saint Pierre. Cette idée dans le sens ultramontain est en harmonie avec celle de la liberté de l'enseignement. Le 15 mars 1850 est promulguée la loi Falloux. Voici du moins qui libère le curé sur la question de l'école. Directement ou par l'entremise d'un prête-nom il suscite en mars et mai 1850 deux pétitions pour relancer son projet de vente de maison à la commune, maison destinée à devenir école de garçons. En même temps, conscient que le contexte politique lui est favorable, il attaque le projet concurrent de l'Arpenteur et met en cause la régularité de composition du conseil municipal. Le calcul n'est pas 36

mauvais, de nouvelles élections municipales sont ordonnées, mais elles n'apportent rien de positif. Et sur le fond le Conseil d'Etat préfère privilégier .1'autonomie communale, laissant à l'équipe municipale la liberté de refuser l'offre du curé. Les notables ont beau faire valoir la sujétion des électeurs au marché d'emploi de Denain, rien n'y fait: le suffrage universel à Haveluy est soumis à l'influence de Denain. On devine ce qu'il pouvait en être à Escaudain par exemple où un tiers des ouvriers déjà travaillent à la mine. A Haveluy on n'en est pas là. Le village a peu grandi depuis dix ans, il aura 732 habitants en 1851. La population vieillit. Depuis un demi-siècle les moins de 15 ans sont passés de 32 à 28 %, les plus de 60 ans de moins de 7. à 13 %. La part des actifs tend à diminuer. Les cultivateurs, censiers compris, ne représentent que 12 % des foyers, .les artisans 30 %. Parmi la majorité ouvrière, la plupart dépendent encore de la terre, et 1850 est encore une année de mauvaise récolte. 18 foyers seulement dépendent directement et en permanence de Denain, et ceux-là ne sont plus un enjeu. Ce sont les 88 ménages d'ouvriers-journaliers dont le vote, le choix d'une école, l'assistance peuvent être disputés: le prolétariat, comme on dit de plus en plus fréquemment, peut décider du succès du curé ou de l'Arpenteur. Or il commence à se détacher de la religion. En témoignent dès 1849 des prénoms donnés hors du répertoire traditionnel, telsCyrça, Sélima, indices sinon d'autres lectures, d'autres. références.L 'influence de Denain, du monde industriel, du monde moderne quoi qu'on en pense, se mesure aussi à la bienveillance avec laquelle le conseil, dès novembre 1850, appuie l'idée d'un partage du canton de Bouchain - qui ne sera réalisé que36 ans plus tard. Accepter Denain comme chef-lieu de canton, c'est accepter d'y voter, d' Ytirer au sort pour l'armée, c'est répudier encore un cadre d'Ancien Régime en rompant avec Bouchain. Pour Edouard Pierchon tout n'est pas négatif en 1850. A la suite il est vrai du décès d'un frère, il a désormais auprès de lui une belle-soeur et deux très Jeunes neveu et nièce. 37

L'ambiance du presbytère change forcément, l'activité du prêtre est équilibrée par un semblant de foyer, des charges et des satisfactions familiales. L'aide des Olivier n'est pas seulement politique et fmancière : un des fils peint les tableaux du chemin de croix. Le testament d'une demoiselle Béhal est aussi un réconfort, puisqu'elle dote l'école de fIlles. En 1851 il faut se rendre à l'évidence. L'affaire de la maison offerte pour école est un échec. Une école publique est en construction, lui et ses alliés peuvent railler, tempêter, c'est un combat d'arrière-garde. Il reste à exploiter la solution offerte par la loi Falloux et à créer une école libre concurrente. C'est ce que fait le curé en installant un frère des Ecoles Chrétiennes dans l'ancien presbytère - pas dans sa maison finalement, puisqu'il héberge maintenant de la famille. Le combat n' est pas terminé pour autant. La mairie et l'Arpenteur ont de forts moyens de pression et exercent un chantage à l'assistance et à l'emploi sur les familles d'ouvriers tentées de mettre leurs fils à l'école du frère. On menace de chasser les ouvriers de Denain, où ils vont de plus en plus nombreux. On les tient aussi par les terres en location. L'Arpenteur lui-même possède 36 parcelles, mais comptent surtout Lebret, les héritiers de Gheugnies, le négociant Dehaynin, le dirigeant des forges Waternau, les gros censiers républicains Macarez de Denain et Cartigny d'Escaudain. Dans tous les cas l'Arpenteur par les terres, son fils par les emplois aux mines pèsent de tout leur poids. Une nouvelle campagne de presse orchestrée par le curé - quoi qu'il en dise - n'y peut rien. Le 10 décembre 1851, par exemple, le sous-préfet défend le maire et l'Arpenteur auprès du préfet en leur accordant la meilleure bénédiction en ce temps: ce sont des" amis de l'ordre" . Edouard Pierchon n'a pas d'autre choix, comme l'Eglise en général, que de composer avec cet ordre. Son silence sur le sénatus-consulte de 1851 et l'accession au trône de Napoléon III en 1852 ne signifient pas autre chose qu'une position d'attente. Il y a des signes encourageants d'ailleurs. L'école 38

libre recrute bien plus d'élèves, malgré les pressions, que celle du vieux maître rouge pourtant installé dans de nouveaux locaux. L'activité municipale n'est pas toujours néfaste. Un plan cadastral parcellaire est réalisé pour plus de justice fiscale. Les cabarets doivent de nouveau être autorisés. En mai 1852 la municipalité offre 5 francs pour le monument de Denis Papin à Blois: c'est peu, mais montre que la domestication de la vapeur, élément de progrès, a de l'importance à ses yeux. Le marais communal est loué, c'est encore une trace d'Ancien Régime qui disparaît. Certes on récrimine, mais ce modèle d'assistance a vécu, ce n'était depuis longtemps qu'un palliatif illusoire. Le curé doit tirer un trait sur un long combat. En 1853 le frère qui a connu la lutte ouverte contre l'école publique est rappelé par sa congrégation: son successeur apporte vraisemblablementun peu de sérénité dans l'environnement de M. Pierchon. De plus l'école des filles est agréée par le gouvernement. Enfin, cette même année, l'Arpenteur est promu percepteur à Condé. Si le combat entre l'église et la mairie continue, du moins cesse le long affrontement personnel entre le curé et son rival. Et depuis la mort de Mlle Béhal, le 1er février 1852, son testament fort généreux pour l'Eglise, contesté, place M. Pierchon au coeur d'une autre diatribe, où Jean-François Parent n'a pas part. Le manuscrit Lorsque la commune a commencé à construire l'école publique, le curé a mesuré son échec: désormais, il ne peut plus espérer conquérir à Haveluy le monopole de l'enseignement et, ce qui compte plus pour lui, de l'éducation. C'est dans l'amertume de c.et échec, accompagnée d'un sentiment de révolte, qu'il décide d'écrire une histoire d'Haveluy. n n'est point question d'un journal. Il veut rédiger des notices, puis une "Notice historique sur Haveluy". Le titre est ambigu : il s'agit bien d'histoire puisque la narration 39

commence auXVIfme siècle, voire au~. Mais c'est une histoire orientée vers les événements récents, qu'elle est censée éclairer, et même déterminer. Les vingt pages consacrées à l'Ancien Régime ne retiennent que la chronologie des pasteurset le sort de l'édifice ecclésial: il est vrai qut il lui eftt été difficile de trouver des matériaux sur autre chose. En 23 pages le traitement de l'époque révolutionnaire permet de ne plus se concentrer seulement sur l'église, mais de mettre en valeur les antécédents des contemporains du curé, "braves gens" et "rouges". Par contre l'Empire (seize pages) et la Restauration (douze) ne sont pas caractérisés politiquement et

se confondentavec 1t apparitionet l'ascensionde l'Arpenteur.
C'est l'occasion, bien sftr, de le tarer lourdement, mais le curé souligne ainsi sans le vouloir un des atouts de son rival: il est indigène, lui. Au total un septième seulement du volume rédigé traite des périodes antérieures à l'arrivée d'E. Pierchon : plus de la moitié est consacré aux événements récents, de la révolution de 1848 à la construction de l'école publique. Le titre" Notice historique. .. " n'est qu'un camouflage, au mieux la justification d'un épanchement. C'est sa vision d'une lutte de 17 années, et surtout des quatre dernières, que le curé veut imposer par l'écrit. Témoignage partial, mais témoignage de première main. Et peut-être, surtout, possibilité enfm d'échapper aux contingences de sa fonction, de la bienséance, de son environnement. Le lecteur, idéalement de bonne foi, est estimé plus aisé à convaincre; virtuel, lointain donc, il peut aussi tout lire. D semble qu'Edouard Pierchon commence à écrire en mai 1851 et s'y tienne pendant environ,.:,Jrois ois. Il achève un m quatrième cahier à la fin de l'année, peu après le coup d'Etat. Sans doute a-t-il pris godt à la chose et son intention est-elle alors de continuer, sinon par un journal, du moins par un relevé des événements importants ou curieux. Un cinquième cahier est commencé pour 1852, 1853, mais le coeur n'y. est plus. L'Arpenteur quitte Haveluy en 1853, cela manque 40

maintenant de sel. Le curé aJoute encore un chapitre..en 1854, chapitre qui n' a plus du tout la couleur des précédents: un peu d'histoire - des" curiosités" plutôt - et une anecdote, comment dire? odorante. En 1854 le curé est engagé dans les suites du testament de Reine Béhal, et il n'a pas envie d'en écrire la chronique. Entretemps, en effet, il a montré son manuscrit à des personnes dignes de confiance, et les avis durent être embarrassés. n n'est guère courant de voir si ouvertement désignés par un prêtre les travers qu'il a décelés ou supposés chez ses paroissiens ou les puissants de la région. La prudence a été conseillée et E. Pierchon a alors beaucoup raturé dans ses cahiers, éliminant les identifications gênantes et, parfois, des paragraphes entiers (ces corrections sont présentées ici entre crochets). n semble cependant avoir voulu conserver un état rectifié mais encore très confidentiel de son texte: cet autre manuscrit - signalé A dans le texte édité tient en un seul registre, plus soigné, moins corrigé. Quoique postérieur donc, il contient quelques développements et quelques noms qui ont disparu des cahiers. Ainsi existe-t-il deux versions, proches, du texte d'Edouard Pierchon : les cinq cahiers conservés aujourd'hui aux Archives diocésaines de Cambrai et le registre détenu par la mairie d'Haveluy . Les cahiers sont tous au format 180 x 235 mm. Le curé les a cousus lui-même avec de la ficelle. Pour les protéger il a eu recours aux ressources des archives paroissiales. La face externe de la couverture est constituée par des actes notariés du xvnème siècle sur parchemin. C'est épais, c'est solide. C~ parchemins devaient toutefois être déjà abîmés et ne sont pas devenus plus lisibles depuis pl:t;!sd'un siècle. Ils semblent pourtant tous concerner la famille Moreau et pourraient bien provenir d'un dépÔtfait à l'église par Mlle Béhal, filled 'une Moreau. La couverture des trois premiers cahiers a été renforcée par ce qui tombait sous la main: feuille de journal d'avril 1848, pages du registre de la fabrique pour 1845 et 1846, pages de bréviaire. Ce bricolage ne peut toutefois 41 r J

laisser croire à de la désinvolture. E. Pierchon a soigné la présentation, notamment dans les titres. Le titre général est répété en grandes lettres ornées en première page de chaque cahier. Ces lettres, hautes parfois de 30 mm, sont soit très grasses, noires même, soit crénelées, ocelées, festonnées. II s'est appliqué et a pris le temps de fignoler pleins et déliés ou de traiter en pseudo-gothique le titre particulier de chaque cahier, d'écrire en gras les 75 chapitres et leur quantième, plus les 1041 mentions marginales qui rythment le texte comme autant de sous-titres. Signe de lassitude pourtant, les quantièmes des chapitres sont abrégés dans le cinquième cahier et la densité des sous-titres baisse régulièrement. Quoi qu'il en soit l'énergie engagée n'est pas démentie par la présentation du texte même. Les marges à gauche, le nombre de lignes par page, l'horizontalité de l'écriture restent homogènes. L'écriture elle-même ne change de dimensions que dans le dernier chapitre du dernier cahier - 1854 - où elle est nettement plus petite. Sans doute cela n'est-il dû qu'à une reprise après un intervalle assez long. Par contre il n'est pas interdit de constater que dimension, direction, forme, continuité ou vitesse de l'écriture dessinent.à M. Pierchon un profil en accord avec ce que son texte suppose: un homme de caractère, volontaire, expansif, colérique, ayant le goût de l'ordre et du concret. Pour tout dire le curé aurait pu s'attribuer ce qu'il prête à son adversaire l'Arpenteur, un tempérament bilieux. Il n'est sans doute pas indifférent qu'ils aient eu' des tempéraments voisins, eux qui eurent aussi une santé comparable. Le goût de l'ordre et du concret est sensible par la méthode avec laquelle Pierchon ordoJl11eon texte: la division s rigoureusement chronologique en cahiers, la répartition en chapitres assez équilibrés, le souci d'aider sa propre démarche par des sous-titres en marge. En haut et à gauche de chaque page est même notée l'année de référence. Cette méticulosité se retrouve dans le soin avec lequel les citations latines sont

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transcrites en gras, les termes importants ou curieux - ceux en rouchi, notamment - sont soulignés. L'énergie débordante, l'irritation qui sous-tend le témoignage font qu'apparaissent pourtant des aspérités. On peut être étonné de l'abus fréquent des points de suspension et, plus spectaculaire, des points d'exclamation. Les barres de t surlignent souvent entièrementle mot d'une envolée rageuse. Et quelques tics d'écriture détonnent dans la rigueur de l'ensemble. Si E. Pierchon met toujours une majuscule à église, curé ou calvaire, ce n'est pas par présomption ecclésiastique, car il en met aussi à étymologie ou choléra, par exemple. L'orthographe est bonne: quelques dizaines de fautes dans un ensemble de plus de cent mille mots.. De ces erreurs, souvent imputables à la précipitation, un tiers seulement relève de la syntaxe. Par ailleurs le curé est peu à l'aise avec les mots d'origine grecque, ce qui jette une lueur sur les lacunes de sa formation. Il est au paroxysme de la paralysie parmi les acolytes d'Hippolyte! Noms de personne et de lieux ne lui posent pas problème, il les écrit comme il les entend, varie même sans remords, restant là homme du
XVIIIème siècle.

Il faut rappeler que sa vocation n'est pas l'écriture. C'est un homme très occupé, très engagé dans la conduite de sa paroisse qui, le soir on imagine, vole quelques heures au sommeil nécessaire pour ce qui est, pour lui, prolongation de son combat. Les cahiers s'insèrent dans une vie active, cette vie aussi fait irruption dans les cahiers. Vers la fm de leur rédaction, le curé est très concerné par le règlement de la succession de Mlle Béhal, la paroisse hérite. On n'est donc pas trop surpris de voir rangées~u début des premier et quatriètpe cahiers les généalogies des familles Moreau et Béhal, lignées maternelle et paternelle de la testatrice. TIles a jetées sur des feuilles de papier léger collées bout à bout pour couvrir l'étendue des collatéraux. Ce sont des documents assez compromettants, où une omission au moins n'a pas été

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sans conséquences; on comprend qu'il les ait rangés là..: c'était un peu l'enfer de ses archives. On trouve encore d'autres choses avec ce texte. Il y a mis intentionnellement la partition. de la chanson du calvaire et l'image éditée à la mort de Mlle Béhal, collées au bon endroit, et la lettre de l'abbé Lengrand, document utile. Mais détail émouvant on rencontre aussi ce simple billet: "remettre ce chapeau chez le gardien de la piramide (sic) pour M. le curé d'Haveluy" où on reconnaît son écriture. Le registre est loin d'apporter la même chaleureuse présence. Ses 506 pages au format 225 x 360 mm sont couvertes d'une écriture régulière, où ratures et ajouts sont rares. C'est un conservatoire dont la forme est peu parlante. Une étiquette collée en deuxième page de couverture nous y apprend pourtant que le curé était abonné au journal Le Monde en 1862. Le registre était donc encore en 1862 à portée de main d'Edouard Pierchon dans sa vie quotidienne. C'est pourtant dans les cahiers qu'il devait se replonger plus volontiers puisque c'est sur eux qu'il fit quelques rajouts jusqu'en 1871. Jusqu'en 1871 seulement, alors qu'il avait alors presqu'encore un quart de siècle à vivre. Après 1871 Haveluy, devenu village de mineurs, a certes bien changé. Beaucoup de personnes citées sont alors décédées. Peut-être le curé lui-même avait-il changé et considérait-il sa "Notice" comme une erreur de jeunesse, un débordement? En tout cas les cahiers furent accessibles à ses successeurs au moins jusqu'à la guerre de 1914-1918. Jean-Baptiste BIas les connaissait, Célestin Wilmeaux s'est même permis une ou deux notes marginales. En septembre 1917 ils devaient pourtant être à la mairie puisqu'on a,.trouvédans un cahier un reçu de beurre à cette date. A leur défaite, en 1918, les Allemands emportèrent le tout et nous savons, au moins, que le registre a été retrouvé à Mouscron. Le soin apporté à ses cahiers et à leur conservation n'est qu'un indice de l'importance qu'Edouard Pierchon accordait à

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sa chronique. Il y avait mis, décidément, beaucoup de luimême. Le chroniqueur et son texte Dès les premières lignes E. Pierchon se sent menacé par son tempérament et promet de dire la vérité sans passion. Mais la vérité sur Haveluy n'est pas sacrée comme la Vérité de l'Evangile, et peut-il être maître de sa passion? Tout au long, par intervalle, la colère déborde, manifestée par les épithètes quasi anathèmes, les sermons logorrhéiques à l'Arpenteur, l'exclamation sans retenue. Heureusement ce sont des épisodes parmi les développements bien rythmés du prédicateur, la méthode du chroniqueur et la verve du bon vivant. Il n'en demeure pas moins que le curé d'Haveluyparaît coléreux et passionné. Il est bouillant et ne cache pas être capable de s'emporter, dff'éclater". Il est obsédé par son rival, l'Arpenteur, au point de le citer près de deux cent fois. Effet de la perspective presbytérale ou identification sacrificatoire, il en fait même une sorte d'archétype, l' Arpenteur, incarnation de l'esprit de géométrie, du rationalisme, face à M. le curé, porte-parole de l'esprit de finesse, du coeur et de la foi. JeanFrançois Parent n'est appelé par son nom que moins d'une fois sur trois. La colère, la passion, ainsi sont justifiées: audelà de la rivalité entre Pierchon et Parent, il yale combat entre le bien et le mal. Dans ce combat, le curé se voit un peu comme un athlète de Dieu, et souvent du dieu. de l'Ancien Testament. A cette fin il y a place pour des erreurs - faire mourir le curé Ricq en 1794 plutôt qu'en 1800 est plus dramatique -, de l'exagération, de la partialité, de la jalousie - l'Arpenteur est parfois aussi nommé le Châtelain -, voire de la mauvaise foi pure et simple. On ne peut que sourire lorsque M. Pierchon raille les pétitions de ses adversaires, alors qu'il y a lui-même recours, lorsqu'il ne voit dans la nouvelle école publique qu'une "bonbonnière".. qui sent la fosse à charbon",
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lorsqu'il refuse d'argumenter sur le prix des messes. Il lui est arrivé de subir des pamphlets, on peut dire que son texte en est un aussi, en partie. Evidemment le prêtre ne peut tout se permettre, la fonction corrige assez largement la nature. Cela instille égalementun peu d 'hypocrisie. Malgré ses dénégations en effet il semble plus que probable que le curé ait mis la main à certains textes qu'il ne crut pas pouvoir signer... A tout le moins les inspira-t-il. On voit bien, ainsi, que la boîte de Pandore, qu'il accuse l'Arpenteur d'avoir ouverte, eut ses effets même sur le prêtre. Il n'a pas poussé l'héroïsme jusqu'à la sainteté: il le dit lui-même: il ne veut pas rester un "chien muet" . Sa nature ne transparaît pas seulement par son tempérament combatif. M. Pierchon est né homme de la terre et l'est resté. Cela convenait bien d'ailleurs à la paroisse d'Haveluy, à son arrivée au moins. Rural il l'est d'abord par son intérêt pour le temps qu'il fait, l'agriculture, l'élevage, la chasse, tout ce qui tient au mode de vie de ses paroissiens et au sien propre. Il peut certes avoir mille raisons de se tenir au courant du prix des terres ou des matériaux, mais que dire d'un curé qui garde des lièvres dans son jardin? D'où les tenait-il? On le voit mettre la main à la pâte, brouetter des briques pour le calvaire, nettoyer les fientes des pigeons au clocher. Ce ne sont pas seulement les techniques de prédication qui lui font évoquer si souvent le pain et les animaux. Le pain, c'est le viatique, mais c'est surtout l'aliment terrestre, la condition de survie, hors de tout symbolisme. Les animaux sont dans ses lignes instrument de comparaison, mais suggèrent la vision franciscaine et même un peu le souci protecteur, trait moderne dont il rend justice aux Anglais. Le prêche, qu'il pense comme Saint François plus efficace que la prière, est souvent orienté par ses exemples vers les paysans. Si des facteurs intellectuels et politiques ont pu jouer, il n'est pas impossible que son agacement envers le centralisme jacobin prolongé soit viscéralement lié à son berceau villageois, cet idéal de la 46

petite société locale, quasi-autarcique, guidée par son pasteur, obéissant au roi et à Dieu. Curé de combat, prêtre issu de la paysannerie, M. Pierchon est aussi un homme de chair, et ne sten cache pas. Il a 25 ans quand il arrive à Haveluy, 45 ans quand il achève d'écrire sa chronique. Il prétend avoir eu une santé fragile dans sa jeunesse, il appartient donc à cette nombreuse cohorte des fragiles qui meurent octogénaires.' En fait il semble en pleine forme, et ne vit pas au ralenti, sa fougue le montre assez. Dès 1834, une lettre conservée au presbytère de Wallers l'atteste, il participait pour un baptême de cloche à un dîner mémorable où 18 curés et clercs liquidèrent 21 plats et 97 bouteilles de vin! M. Pierchon est un athlète de Dieu, nous l'avons dit, pas un ascète. Sa condamnation de l'intempérance n'est pas austérité, il insiste d'ailleurs presqu'autant contre l' avarice. Même les calomnies de l'Arpenteur lui rendent Justice à cet égard: on n'aurait pu accuser de contrebande un avorton confit dans le refus du monde. M. Pierchon accepte les bienfaits de Dieu, dans sa mesure. Et sa mesure est celle d'un quadragénaire en bonne santé, qui doit tenir sa place à table avec les censiers: c'est aussi une manière de se faire respecter. Déjà le prêtre ne peut aller au bal, ni au cabaret, ni jouer aux cartes avec les laïcs, même pour les contrôler ou les tancer. Il lui reste d'autres loisirs, tels les voyages. M. Pierchon se déplace beaucoup. n rend constamment visite à ses paroissiens, mais va bien au-delà, à cheval, rencontrer des confrères à Wallers, Denain, Hélesmes, Aubry, Bellaing ; il fait lui-même les démarches qu'imposent ses entreprises paroissiales à Valenciennes, à C3J)1brai,voire à Lille. Il aura la possibilité, plus tard, d'aller en pélerinage jusqu'à Jérusalem et Rome. Il goûte manifestement les plaisirs de la conversation et de la découverte d'autrui. Il aime les anecdotes, mieux ou pis, il aime les blagues. A lire celle qu'il transcrit tout à la fin de son manuscrit, on frémit presque d'imaginer celles qu'il n'a pas osé relater... Son texte, en tout 47

cas, est émaillé de drôleries et sa verve, alors, fleure le bon compagnon. lIne se contente d'ailleurs pas de raconter et fait preuve lui-même d'humour et d'ironie,. celle-ci incisive même envers des amis. Enfin M. Pierchon semble connaître et apprécier la musique, les chansons qu'il n'aime pas sont celles de ses adversaires politiques! Ce côté bon vivant est un de ses atouts. L'Haveluynois a besoin d'éprouver envers son curé la distance qui impose le respect, mais doit pouvoir aussi approcher un être humain, au plein sens du terme. Ce curé-ci a les pieds sur terre. Quand il veut entreprendre il sait toujours ce que cela coûtera aux uns et aux autres, à lui d'abord. TIconnaît les notaires et - pour son malheur - le percepteur, puisque c'est l'Arpenteur. Il est comptable de ses impÔts, taxes, indemnités, mais aime son confort. Il a enfin, et c'est important, les moyens de son action. Fils de propriétaire, il est à l'aise. A 30 ans il peut se faire construire une maison qui est la plus belle du village avec celle de l'Arpenteur. Mieux il peut se permettre de l'offrir ensuite à la commune à prix réduit. Et cela ne l'empêche pas de vivre bien, d'avoir une bonne cave, d'acquérir en propre vêtements et accessoires liturgiques de prix. Il en est fier, on le jalousera mais il sait que le prestige du prêtre y gagne. Or le prestige est nécessaire dans l'ordre religieux tel qu'il le conçoit. Il n'y a pas que des avantages toutefois, pour un homme de Dieu, à apparaître aussi pleinement, aussi simplement homme. Certains privilèges semblent exorbitants, telle l'exemption de l'armée. Est-ce pour cela, entre autres, qu'il ne perd pas une occasion d'attaquer tout ce qui porte annes :
soldats, gendarmes, garde nationale.:.<?Il y plus grave. Edouard

Pierchon n'a pu éviter les allusions graveleuses lorsqu'il a ouvert une école tenue par des religieuses. Il n'est d'ailleurs pas particulièrement à l'aise pour évoquer les affaires de sexe et s'en tient, sur ce. terrain, à la réprobation attendue, sans développements. L'image de la femme dans son texte est toute conventionnelle, qu'il s'agisse de la vie conjugale ou de 48

l'éducation. Et on ne peut pas dire que chez quelqu'un si soucieux d'éducation les enfants soient très présents. Ils semblent perçus comme un matériau à dégrossir, il ne voit en eux que les futurs chrétiens qu'il souhaite. On est loin de Rousseau ou de l'enseignement mutuel. Rien n'indique une qualité spécifique du regard, un souci proprement pédagogique, une affectivité particulière. Au demeurant toute l'affectivité banale est réprimée: aucun mot sur le père toujours vivant, sur la mère perdue jeune, sur les frères morts en 1847 et 1850. Seuls le frère curé et le neveu élève du catéchisme sont brièvement cités, sans doute parce que ces qualités les exhaussentdu profane. Tout un trésor de sensibilité nous est donc caché car Edouard Pierchon n'a rien de froid, de dur. Il suffit pour s'en convaincre de se reporter à l'épisode où une jeune femme d'Haveluy va rechercher son mari au bordel. Avec l'économie de moyens qu'impose le registre limité des protagonistes, le curé sait rendre ce moment d'une grandeur poignante. S'il sait être comique et dramatique, il sait aussi être tragique. Homme jeune, M. Pierchon n'est pourtant pas grand amateur de nouveautés. En bien des domaines il témoigne d'un attachement au passé, au système traditionnel. Sa qualité de prêtre et. le sens qu'il lui donne jouent là certes un grand rôle, mais il n'y a pas que cela. En toutes choses il préfère les rapports d'autorité au dialogue par exemple, qu'il s'agisse de l'Etat, de la société, de l'économie, de la famille. Les images paternelles sont toujours privilégiées: Dieu est cité trois fois plus que Jésus-Christ, qui l'est lui-même trois fois plus que la Vierge. La vieillesse est toujours associée au respect ou au moins à l'indulgence, alors que lajeunesse l'est au désordre. Le travail est envisagé avec méfiance, il apparaît presque comme une tentative prométhéenne, blasphématoire, contre la Providence. L'ascension sociale par le travail - ce que nous serions tentés d'appeler "au mérite" - n'est envisagée, pour les instituteurs notamment, que comme de l'arrivisme. M. Pierchon partage bien avec l'Arpenteur une vision dynamique 49

et verticale de l'existence humaine, mais le prêtre voit tout descendre de Dieu alors que son adversaire voudrait monter parmi les hommes, peut-être avec eux. Dans ces conditions le curé ne prise guère le libéralisme économique. Il en voit peutêtre déjà les contradictions, mais surtout il préfère le dirigisme traditionnel, dans la mesure où il respecte la pro.priété privée. TI y a là de la nostalgie pour le village d'Ancien Régime où chacun semblait maitre de so.nmétier, de sa terre, de ses produits, pourvu qu'il fût propriétaire - ce que son père était. La division du travail associée à l'essor du libéralisme, des échanges, de l'industrialisation, tro.uble les schémas du pouvoir lo.cal ; les vraies puissances sont invisibles au village, le prêtre est mal armé pour traiter avec elles. To.ut ce qui menace l'emprise de l'Eglise est appréhendé avec crainte ou colère. Jamais indifférent, M. Pierchon est peu tolérant. Les autres peuples.peuvent être pittoresques, c'est le seul intérêt de leur altérité. Quand les autres so.ntau milieu de son peuple, le curé s'en méfie plus ou mo.ins, Belges, protestants ou juifs. Qu'il craigne le pro.sélytisme ou l'indifférentisme est lié à son état, mais le refus o.Upresque de l'étranger tient au pur conservatisme. Cette attitude se retro.uvedans de plus petites choses. Il insiste so.uventsur le tabac. Je ne cro.is pas que ce so.it par référence aux vieilles co.ndamnatio.ns ar l'Eglise, il y voit plutôt une sociabilité de p no.uvellefacture, véhiculée par les militaires, et une fo.rmede désinvo.lture.Il est aussi agacé par les libertés vestimentaires. Un Haveluynois en paletot lui paraît déplacé car vêtu hors de son état. Notre bon curé, autre forme de dirigisme, réédicterait bien des lois somptuaires ! Ce conservatisme se retrouve sans surprise dans ses idées politiques. Ici il s'agit d'une tradition familiale, continuée par son neveu. M. Pierchon ne théorise pas son attachement aux Bourbon, qui apparaît surtout en creux, quand on a recensé les régimes qu'il n'aime pas. L'élément déterminant est la répulsion pour 1789. Les images de cette révolution sont nombreuses dans le texte, toujours négatives. Le sommet de 50

l'indulgence est atteint quand il la réduit à un renouvellement du personnel politique. Car sa grande idée est que l'homme n'étant nullement bon par nature, ceux qui ont aboli la féodalité n'aspirent qu'à en instaurer une autre à leur profit. Le trait revient très souvent aux dépens de l'Arpenteur et de ses protecteurs. Et malgré ses délicatesses avec la langue grecque le curé sait alors jouer de la balance entre autocratie et aristocratie. En somme, puisque la hiérarchie est nécessaire, autant un roi de droit divin. Les révolutions de 1830 et 1848 sont perçues comme des rééditions plus ou moins ratées de 1789, moins dangereuses surtout pour le clergé. La Restauration, la monarchie de Juillet ne sont pas évoquées, sans doute les acceptait-il comme des pis-aller, comme il acceptera Louis-Napoléon Bonaparte et Napoléon III. Le grand Napoléon lui-mêmen'est cité que pour ses déclarations d'attachement au christianisme. Sa popularité retrouvée dans le peuple justifie l'argument. Mais ce qui revient comme un leitmotiv, c'est le refus de la République, associée à toutes les turpitudes, à tous les désordres. M. Pierchon est sensible au malheur d'autrui, même ici-bas, est sensible aux injustices humaines. Aussi ne se contente-t-il pas d'une condamnation sèche de la. République et de ses mots d'ordre, dont il perçoit la séduction. Comme Mgr Giraud l'affirmait dans un mandement de 1848, il estime que le peuple doit rester le souci primordial du pasteur quel que soit le régime. Mais justement, fondamentalementpessimiste en ce domaine, il s'appuie sur l'histoire pour prétendre que de toute façon le peuple reste esclave, ne fait que changer de maîtres. Les trois grands principes républicains, liberté, égalité, fraternité, lui paraissent illusoiresdet déplacés. Illusoires, car ils ne trouvent jamais d'application. Déplacés, car ils existent pourtant dans la relation avec Dieu, la seule qui compte. La vraie liberté est la sujétion à Dieu, la vraie égalité est dans l'autre monde, la vraie fraternité dans la condition de créatures divines. Reste, certes, la misère, contre laquelle il est juste de lutter. Mais on ne peut guère la combattre que par 51

l'éducation pour éviter les péchés, car la misère est une punition du péché. Evidemmentpour l'Arpenteur c'est du pur conservatisme. Et le curé Pierchon, de son côté, se heurte dans ses entreprises à des gens qui s'affirment rouges, ou orléanistes, ou libéraux, puis républicains. La tension du combat ne peut que le porter à se maintenir dans le camp légitimiste, d'autant que ses pairs ecclésiastiques partagent
souvent cette opinion. Mgr Giraud et l'ancien supérieur du

grand séminaire, Bonce, sont légitimistes; en 1848 l'abbé de Géroude est même candidat légitimiste dans le département lors d'une élection complémentaire.Pour eux commepour lui, mises à part la tradition familiale et l'éducation, l'attachement à l'ancienne monarchie exprime surtout la crainte devant le monde moderne, déstabilisantpour le clergé. Malgré ses origines et ses qualités personnelles, M. Pierchon est un être à part dans sa paroisse. Qu'il soit assez riche, qu'il soit royaliste le porte surtout vers les gros censiers et met une distance avec les ouvriers, mais pour tous, quoi qu'il fasse, il reste un étranger. TIne faut pas exagérer le trait mais enfin il n'est pas d'Haveluy. L'Arpenteur ne se gêne pas pour le rappeler et en tirer argument à l'occasion: l'ennemi est l'ennemi; le plus gênant est ailleurs, quand par exemple il faut toujours s'appuyer sur de vrais autochtones pOUf
entreprendre. Malgré sa combativité, que pourrait faire le curé

sans le clerc, sans les bonnes familles de censiers? Cette qualité d'étranger, il est amené à la reconnaître, quoi qu'il lui en coftte. Aurait-il pu écrire sa chronique s'il avait été d'Haveluy ? Aurait-il ri avec l'archevêque quand celui-ci suggère que le village n'est pas si arriéré que cela? Surtout M. Pierchon se croit obligé à une certaine surenchère pour
compenser son non-indigénat. On lê~'voit dans ses citations en

rouchi, le dialecte local qui n'est pas tout à fait le sien, dans ses mentions des sobriquets, dans tous les traits de couleur locale qu'un indigène aurait peut-être caché, au contraire. On le voit aussi dans le sentiment d'élection qu'il se donne pour Haveluy. Bien sftr il a fini par aimer Haveluy et lui a 52

tellement donné, mais il est curieux qu'aucun des villages environnants ne trouve grâce à ses yeux :n'en rajoute-t-il pas pour se persuader qu'il est bien là ? Nous posions l'hypothèse d'une chronique écrite par un Haveluynois de souche. En vérité, à ce moment, personne vraisemblablement dans le village n'en eut été capable. C'est une autre particularité du curé, il est en 1854 la seule personne cultivée dans sa paroisse. D'autres ont acquis un vernis, peuvent lire, écrire dans leur aire d'utilité: l'Arpenteur, son fils, l'instituteur, quelques censiers peut-être. Mais le curé est le seul à avoir reçu une instruction suffisamment étendue et profonde pour lui donner une perspective intellectuelle, un goût de la reflexion, de l'application non immédiate des connaissances. Ce n'est pas dans ses projets d'école que c'est sensible: là il. est sur le même plan utilitaire que l'Arpenteur ou Larcanché. Ce n'est pas non plus dans son souci de trouver des séminaristes parmi ses jeunes paroissiens: il oeuvre pour son église. Ce n'est pas encore dans ses prêts de livres à la population: la municipalité sera bientôt capable d'en faire autant et comme lui plus dans un but de propagande que d'ouverture de l'esprit. Par conséquent la culture du curé ne trouve pas d'application bénéfique dans sa paroisse. Mais la chronique, elle, porte la marque des études qu'il a faites. Ce qui transparaît évidemment, c'est sa formation de prêtre. Les cours de prédication ont dû être déterminants, de véritables sermons sont insérés tout au long. La tradition scolastique est manifeste, le doginatisme parfois un peu sec. M. Pierchon est plus à l'aise dans la morale et l'apologétique, et puise facilement.ses arguments" chez l'ennemi, qu'il s'agisse des frères gallicans ou des affreux voltairiens. La source d'inspiration principale, toutefois, est l'Ecriture Sainte, avec un déséquilibre assez net en faveur de l'Ancien Testament. Tout se passe comme si, dans le combat qu'il mène à Haveluy, le curé avait plus besoin de se ressourcer auprès du Créateur et du dieu des armées que de cultiver le message du 53

Fils. C'est toute sa conception de l'Eglise que traduit en fait cette fréquence du recours à l'Ancien Testament. Une vingtaine de livres en sont cités, mais surtout la Genèse: importance du mythe fondateur, ou familiarité plus grande avec le début du texte sacré? Dans le Nouveau Testament Evangiles et Epîtres sont également représentés, mais le texte de Saint-Mathieudomine: là aussi c'est par lui que commence la lecture. Quelques auteurs sacrés sont utilisés aussi: Saint Augustin, Saint JérÔme, l'Imitation de Jésus-Christ. Les spécialistes pourront déceler dans quelles éditions M. Pierchon a pu puiser. Lui-même n'a pas le souci de donner ses sources, loin de là. Lui qui prétend écrire pour les Haveluynois semble tout à coup les croire bien clercs, une vingtaine de phrases latines ne sont pas traduites. Le prêtre efface alors le chroniqueur. Mais il faut reconnaître qu'il a su accompagner ses lectures bibliques d'anecdotes historiques aussi nombreuses. La. plupart viennent de ses études au séminaire et concernent l'Antiquité, tirées de Térence, Suétone, Plutarque, Sulpice Sévère. La mythologie même est employée, occasion de décocher des flèches contre les payens mais aussi de s'emmêler un peu dans les genres ou l'orthographe. .. Quoi qu'il en soit ce recours à l'histoire rappelle la part humaniste de la formation du prêtre; il convient à son tempérament, amoureux de l'anecdote, du détail piquant. S'il cite Racine une fois, on le sent plus amateur des fables de La Fontaine, bien utiles pour la morale, ou du Don Quichotte, dont les traits peuvent ridiculiser l'adversaire. Cultivé dans les limites de sa formation et de sa pratique quotidienne de la Bible, le curé l'est aussi, et c'est plus original, par sa curiosité. La curiosité, c'est bien connu, peut être vertu ou vice. La vertu ici chez M. Pierchon s'harmonise avec son appétit de vivre, son ignorance de la tiédeur et de l'indifférence. Le vice tient peut-être à un certain goût du scabreux, du scandale. Il faut voir avec quelle gourmandise il colporte les ragots, qu'ils portent sur le passé ou ses 54

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