Une autre république

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Juin 1791 : le roi s'est enfui. Après la Révolution de la souveraineté, voici l'occasion d'instaurer la république. Mais comment garantir une représentation démocratique ? Comment construire une confiance publique ? C'est non seulement dans des formes institutionnelles neuves, mais dans l'instauration même du débat sur les "choses publiques" que la république doit prendre forme et force. Invention politique dont la nouveauté risquée fut emportée dans la tourmente de la Terreur, un "autre républicanisme" a donc été pensé et tenté, fidèle aux principes et au souffle révolutionnaires.
Publié le : mercredi 1 décembre 2004
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EAN13 : 9782296380615
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Une autre république
1791 L'occasion et le destin d'une initiative républicaine

La Philosophie en commun Collection dirigée par Stéphane Douailler, Jacques Poulain, Patrice Vermeren
Nourrie trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée, l'exercice de la réflexion a souvent voué les philosophes à un individualisme forcené, renforcé par le culte de l'écriture. Les querelles engendrées par l'adulation de l'originalité y ont trop aisément supplanté tout débat politique théorique. Notre siècle a découvert l'enracinement de la pensée dans le langage. S'invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage du jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y soustrayait royalement ses propres résultats. Condamnées également à l'éclatement, les diverses traditions philosophiques se voyaient contraintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les enserraient encore. La crise des fondements scientifiques, la falsification des divers régimes politiques, la neutralisation des sciences humaines et l'explosion technologique ont fait apparaître de leur côté leurs faillites, induisant à reporter leurs espoirs sur la philosophie, autorisant à attendre du partage critique de la vérité jusqu'à la satisfaction des exigences sociales de justice et de liberté. Le débat critique se reconnaissait être une forme de vie. Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les philosophes à la pratique orale de l'argumentation, faisant surgir des institutions comme l'École de Korcula (Yougoslavie), le Collège de Philosophie (Paris) ou l'Institut de Philosophie (Madrid). L'obj ectif de cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce partage en commun du jugement de vérité. Il est d'affronter et de surmonter ce qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la dénégation et du refoulement de ce partage du jugement.

Dernières parutions
Monica SPIRIDON, « La nymphe Europe »,2004. Thierry BRIAUL T, La philosophie du sens commun, 2004. Laura BRONDINO, Carlos Monsivais à l'écoute du peuple mexicain, 2004. Yvon GAUTHIER, La logique du contenu sur la logique
interne, 2004.

Bourahima
souffrance,

OUA TTARA,
2004.

Adorno,

une éthique

de la

Laurence

CORNU

Une autre république
1791 L'occasion et le destin d'une initiative républicaine

Préface de Mona OZOUF

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

FRANCE

(Ç)L'Harmattan,

2004

ISBN: 2-7475-7477-6 EAN : 9782747574778

Un autre Républicanisme
Préface

Notre scène politique bourdonne de références exaltées au républicanisme. Mais celui-ci est souvent moins défini qu'invoqué, tout à la fois regret du passé et souhait d'avenir, héritage à préserver, idéal à atteindre, pari, conjuration, talisman, emblème de l'exception nationale. Le grand intérêt du livre de Laurence Cornu est de placer ses lecteurs aux origines du républicanisme français et de fixer une date à son émergence: la crise ouverte en juin-juillet 1791 par la fuite de Louis XVI à Varennes, qui met la France, pendant les jours où nul ne sait où a bien pu disparaître le monarque, puis pendant les semaines où ce roi rattrapé est suspendu, et comme mis en attente, dans une situation de vacance tout à fait inédite; pleine d'effroi et de consternation pour ceux qui redoutent de voir la guerre civile déchirer le royaume, de surprise et de soulagement pour ceux qui constatent que rien de tel ne se produit, et, pour tous, trouble profond devant la question: un roi est-il nécessaire? Il Y a deux interprétations de cette émergence. L'une relève d'une histoire continuiste et dessine en arrière de l'événement tout un monde de signes annonciateurs et tout un peuple du précurseurs: lente préparation des esprits par les philosophes, imprégnation des jeunes âmes par l'enseignement des collèges, bourdonnants des exemples de Cicéron et de la République romaine, rencontres avec la vertu républicaine chez Montesquieu et chez Rousseau avec les souvenirs de Genève, fascination de la simplicité républicaine à travers les vignettes du bonhomme Franklin. Tout un monde d'idées et d'images auquel la naissance, de l'autre côté de l'Atlantique, d'une République inédite, prête sa réalité. Et comme la France vient de nouer avec la jeune Amérique une alliance victorieuse, ceux de ses enfants qui se

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PRÉFACE

sont enrôlés dans l'aventure, transformés par ce que Mallet du Pan nomme « l'inoculation américaine », en reviennent sinon « républicanisés », du moins ennemis de l'absolutisme. Tout cela aide à comprendre que l'expérience de Varennes ne surgit pas dans un désert conceptuel. Et on peut plaider du reste que le 17 juin 1789, en décrétant la substitution de la nation au roi comme titulaire unique de la souveraineté, les députés avaient déjà installé le monarque dans un régime républicain. Laurence Cornu n'ignore rien de tout cela. Mais elle sait aussi qu'aucun des grands noms des Lumières - ni Montesquieu, ni Voltaire, ni les physiocrates, ni l'abbé Raynal, ni Mably et même pas Condorcet à cette époque - n'avait cru l'établissement en France d'un régime républicain possible et moins encore désirable. Que si le nom de République circule dans beaucoup d'écrits, il s'agit d'un mot légiste, d'un mot savant, assez neutre pour être associé tantôt à un Etat démocratique tantôt à un Etat monarchique, et inapte à éveiller l'enthousiasme populaire. Que l'idée elle-même est brumeuse, et paraît sans pertinence pratique, tant les auteurs canoniques ont mis en évidence l'inadaptation de la forme républicaine aux grandes nations modernes. Ces constatations l'amènent à privilégier une histoire disruptive du républicanisme et à mettre en pleine lumière la fuite à Varennes qui dessine dans 1'histoire nationale un avant et un après irréductibles, en installant d'un coup les Français dans un espace politique déserté par le monarque. Il est donc inutile de s'attarder aux sources, aux dérivations, aux anticipations. Louis XVI, par le geste inouï d'une fuite clandestine, brise lui-même sa couronne, ouvre un parcours inattendu à l'idée républicaine et offre une occasion inespérée à un petit groupe de républicains précoces. Dès la nouvelle de la fuite royale, Brissot s'exclame: « L'épée est maintenant tirée, il faut jeter au loin le fourreau et ne pas profiter de la leçon à demi». Qui étaient ces primitifs du républicanisme? Une poignée d' hommes seulement, les uns groupés autour de Brissot, les autres autour du Club des Cordeliers Jusqu'à la vacance du pouvoir, ils n'avaient nullement à l'esprit une disparition possible de la monarchie. Mais ils prennent, dans les jours qui suivent l'événement, des initiatives mémorables. Cette brève saison voit naître les publications nouvelles (Le Républicain, journal qui contient, si l'on en croit Brissot, «un cours complet de républicanisme »), les pétitions

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UN AUTRE

RÉPUBLICANISME

républicaines (elles mettent en émoi le personnel politique), les grandes controverses philosophiques (celle qui oppose Paine à Sieyès, Condorcet à Robespierre). Cette effervescence pourtant ne dure que l'espace de quelques matins d'été. Elle s'éteint en trois semaines, vaincue par le massacre du Champ-de-Mars, qui discrédite, en l'ensanglantant, l'entreprise républicaine. Laurence Cornu a donc fait le choix de mettre l'accent sur un moment fugace de notre histoire, et sur un groupe assez restreint d 'hommes, vaincus de surcroît. Pourquoi ce choix, apparemment modeste, paraît-il si fascinant aujourd'hui? C'est qu'il ne s'agit pas seulement d'une idée républicaine qui surgirait tout armée de la crise de Varennes et disparaîtrait aussi vite après la restauration du roi par la majorité modérée de l'Assemblée. Ce qui se dessine déjà, ce sont deux manières de concevoir le régime républicain: si l'une devait triompher de l'autre dans le cours orageux de la Révolution française, leur affrontement n'en continue pas moins, de nos jours encore, à animer nos débats politiques. Le livre que voici a choisi de se tenir dans le camp des vaincus (qui ne coïncide pas tout à fait avec celui des victimes: car Robespierre lui aussi est une victime de la Révolution, mais ce n'est pas un vaincu, dans la mesure où le jacobinisme s'est durablement imposé à l'idée républicaine, au point d'en paraître le synonyme). Identifier la vision des vaincus et leur conception de la République; d'autre part comprendre les raisons de leur défaite. Tel est le double projet qui donne au livre de Laurence Cornu son originalité et sa force. De ces «républicains naissants» (comme les baptise Etienne Dumont dans ses «Souvenirs sur Mirabeau»), quelle était donc la philosophie? La République, pour eux, devait tout d'abord être « représentative », adjectif qui la greffait sur les principes du droit naturel, et marquait une distance avec d'autres républicains précoces, partisans de la démocratie directe, et regroupés autour du club des Cordeliers (signe qu'il y a déjà, dès les premiers pas, une tension interne dans le républicanisme). Il s'agissait encore d'une république procédurale, qui se souvenait du programme jeffersonien de contrôle du système politique par des conventions constitutionnelles périodiques, et privilégiait la discussion publique. D'une république, enfin, conçue comme une association rationnelle, et non comme une religion d'espérances terrestres. Chemin faisant, Laurence Cornu s'emploie à

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PRÉFACE

réfuter l'accusation, si souvent portée contre ces «brissotins» - qui deviendront bientôt girondins-, d'avoir voulu, sous le nom de «fédéralisme », l'éclatement de la nation. Ces partisans d'une «autre République» tiennent autant que leurs adversaires à l'unité nationale, mais ils n'en conçoivent pas la fabrication de la même manière. A leurs yeux, elle ne doit pas être impérieusement imposée d'en haut, mais progresser de la périphérie au centre, à travers toute une série de procédures électives: c'est dans la vie démocratique des départements, par le vote des citoyens, que se manifeste la souveraineté. LaurenceCornu trace un portrait intellectuel cohérent de ces primitifs du républicanisme : hostiles à la royauté et à Lois XVI, mais dépourvus de passion régicide; hommes de conviction, mais rétifs à l'enthousiasme; hommes d'écrit, et méfiants à l'égard de la parole mobilisatrice, manipulatrice, voire meurtrière; attachés à une conception atomiste du corps social et circonspects face aux dictats de l'être collectif. En mettant face à face ces deux manières différentes d'être et de se dire républicains, Laurence Cornu fait comprendre que la lutte canonique entre Gironde et Montagne ne se réduit pas à la seule rivalité pour le pouvoir; qu'elle n'oppose pas, comme on l'a si souvent écrit, une politique volontaire et pragmatique - celle des Montagnards -, et une politique inconséquente et chimérique - celle de Condorcet ou de Brissot. Le livre redresse donc l'image traditionnelle de légèreté et d'irresponsabilité des Girondins, et contribue à restituer chez eux l'unité de la pensée. Comment expliquer que cette conception ait été si vite défaite, au point de figurer dans l'imaginaire politique national, alors qu'elle est chronologiquement la première, comme une République seconde, à la façon dont on dit une « seconde gauche» ? Il Y a eu, certes, dès le berceau, la présence de la tragédie, et la scène du Champ-de-Mars où une République vagissante s'ensanglante. Mais plus profondément, jouent, pour Laurence Cornu, l'effroi que cause la fuite du roi et la nécessité, face à l'unité concrète de la monarchie, d'imaginer, pour l'équilibrer, une unité aussi impérieuse. Avec dans l'esprit et la mémoire la formidable puissance d'unité de la monarchie, il fallait aux Français faire symétriquement de la République le régime par lequel tout était un et faire, en un sens, de leur création une filiation: nécessité née de la peur, qui fait comprendre pourquoi les Français, à la différence des Américains, ont été si réticents à l'idée des contre-

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RÉPUBLICANISME

pouvoirs et si peu méfiants à l'égard du pouvoir législatif, si peu disposés à accepter la subordination de la loi aux droits de 1'homme, si indifférents aux dispositifs de préservation des libertés. Ainsi s'explique que l'idée républicaine élaborée par les amis de Brissot et de Condorcet soit restée si durablement latérale à l'imaginaire national et que le républicanisme français, obsédé par l'unité et l'indivisibilité, ait souvent recouvert un assentiment à la réglementation despotique. Laurence Cornu est ici très proche de l'interprétation d'Edgar Quinet, selon lequel cette pente illibérale manifeste une ressaisie du vif par le mort, un retour de l'archaïsme dans l'innovation. On saisit tout l'enjeu de ce livre, servi aussi par des analyses très fines du lexique républicain et par le goût de la nuance chez un esprit ami de l'équité. Il rappelle que la généalogie de la République est beaucoup plus riche qu'on ne l'imagine habituellement et que son drapeau a pu recouvrir au cours de notre histoire des marchandises très variées. Il fait revivre une tradition républicaine libérale et pluraliste longtemps oubliée, mais qui se redresse périodiquement comme une herbe longtemps foulée sous le talon. L'intérêt de ce livre est encore redoublé par sa manière, qui consiste à croiser le point de vue du philosophe et celui de 1'historien. A qui trouverait ce va et vient insolite, on souhaiterait rappeler sa pertinence profonde: car les hommes de la Révolution ne s'étaient pas mis en marche avec des objectifs modestes; ils n'avaient pas seulement en tête la création d'institutions nouvelles, mais voulaient définir en doctrine leurs fondements, dans une démarche indissolublement philosophique et historique, à laquelle répond donc très intelligemment l'approche de Laurence Cornu.
Mona OZOUF

Il

Remerciements

Ce texte est déjà un peu ancien pour moi, il est plein d'imperfections, dont je prie le lecteur de m'excuser. Je le présente, grâce à Patrice Vermeren, comme trace d'une recherche qui aujourd'hui m'a conduite dans une autre strate du propos initial. Ce travail, dont j'assume seule les analyses et les conclusions, n'aurait pas été possible sans la patience et les conseils de Mona Ozouf, et ceux de Jacques Poulain, sans la confiance de Patrice Vermeren, celle de Philippe Garnier, sans la présence de Jean-Yves Bernot, la pensée de mes proches et la mémoire de Pierre-Maximin Cornu, sans l'amitié encore de quelques équipages démocratiques et maritimes. Bernadette Bosse, Claire Denis, Stéphane Douailler, Graciela Frigerio, Humberto Giannini, Anne Maurel, Jacqueline RousseauDujardin, Etienne Tassin m'ont aidée par leurs remarques, et m'ont aussi éclairée les discussions au sein de la rédaction du Télémaque dirigé par Alain Vergnioux. La mise en page est due à Catherine Joubaud. Je remercie chacun chaleureusement.

Introduction

Le propos de revisiter l'héritage révolutionnaire, d'étudier l'émergence de l'idée républicaine, d'interroger l'invention d'une liberté commune, toujours à rejouer et à accomplir, tient à une situation d'enseignement, comme professeur de philosophie, pour ainsi dire au cœur du dispositif républicain d'instruction publique et d'éducation nationale, dans ce qui furent les dernières Ecoles normales et le début des Instituts universitaires de formation des maîtres. Former des maîtres qui répondent de la citoyenneté semblait - aujourd'hui encore, même si différemment - à la fois possible et « impossible» : nécessaire et difficile dans les inquiétudes contemporaines et les déchirements sociaux, défi toujours actuel, mais plein de désenchantement. De là quelques réflexions, dont l'évocation rapide permet d'éclairer certaines préoccupations de ce travail.
1. Il Y a d'abord eu le constat de l'épuisement d'un discours: ce qui a changé depuis les époques fondatrices et celles qui se réclamaient d'elles, est que le discours républicain (et son étayage philosophique) ne soutient plus les institutions de formation, qu'il n'y a plus cours, comme une monnaie dévaluée, et ce qui s'entend depuis une quinzaine d'années sont des discours polémiques «jumeaux» et sourds l'un à l'autre, (discours de défense devenu dogmatique, opposé à des discours technicistes variables, et cependant immuables sur le thème du changement innovant), le tout sur fond d' assourdissants silences politiques et sociaux sur le sens de ces institutions. Silences mais aussi curieux phénomènes de vogues de langage, où l'on mesure la force des discours cristallisés sur des mots, l'énigme de leur crédibilité et de leur dévaluation. Or une institution vit de la parole des sujets, jugeant en leur nom et parlant ensemble de ce qui peut leur être commun. S'il était impossible de répéter le discours républicain en étant

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INTRODUCTION

sourd à la « crise», s'en tenir à un discours techniciste ou « scientifique» de la formation, c'était, et c'est toujours, manquer la dimension symbolique et critique, les raisons d'être et la vie même de telles institutions. 2. Ce qui est apparu est que la crise de ces institutions de formation est profondément une crise générale des institutions, de l'institution au sens à la fois politique et anthropologique: effacement de la question de la loi commune et de la loi symbolique, de leurs finalités et de leurs effets émancipateurs, effacement de l'institution dans l'administration, omnipotence des considérations de gestion, écrasement de la parole critique entre technique et démagogie, problème récemment plus évident encore de la représentation - difficultés « actuelles », certes mais qui renvoient les sociétés «modernes» au problème de leur propre institution dans le temps, dès lors qu'elles ne peuvent plus s'appuyer sur la tradition: problèmes inaugurés en révolution, qui touchent l'autorité, la transmission, dans les domaines politique et pédagogique!. A l'évidence au vingtième siècle, l'histoire nous a « fourni» de quoi mettre à l'épreuve l'héritage révolutionnaire, puis républicain: autres chantiers ouverts. Mais il s'est avéré important de remonter d'abord à quelque source, pour comprendre comment elle ne pouvait plus de la même manière faire « origine », et tenter de retrouver avec quelque « fraîcheur »2 la complexité et les résonances de son événement inaugural. 3. D'où le choix d'une voie historique, et comme d'anamnèse à la fois: la création d'institutions nouvelles ne change rien au fait que les problèmes non résolus perdurent dans le temps, c'est le cas des IUFM, qui souffrent (entre autres choses, et aussi parmi d'autres traits plus « positifs») de l'absence d'analyse de ce qui avait pu mettre en difficulté
1. Thèmes développées par Hannah Arendt, dans les articles réunis sous le titre de La crise de la culture, en particulier dans la préface et sous les titres « Qu'est-ce que l'autorité? », et « La crise de l'éducation », Paris, Gallimard, « Folio », 1989. 2. « Avec la tradition nous avons perdu notre solide fil conducteur dans les vastes domaines du passé, mais ce fil était aussi la chaîne qui liait chacune des générations successives à un aspect déterminé du passé. Il se pourrait qu' aujourd 'hui seulement le passé s'ouvrît à nous avec une fraîcheur inattendue et nous dît des choses pour lesquelles personne encore n'a eu d'oreilles », Hannah Arendt, «Qu'est-ce que l'autorité ? », La crise de la culture, op. cil., p. 124.

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INTRODUCTION

les écoles normales. De tels problèmes appellent un retour sur ce qui semble s'épuiser, une généalogie ou selon le terme de Michel Foucault, une archéologie: les contradictions présentes, les difficultés de l'école, et celles de la philosophie dans l'institution républicaine de formation, ont un sens, au sens où elles ont d'abord une histoire, une histoire qui en France noue ensemble la république, l'école et la philosophie, comme l'ont aussi montré les travaux de Mona Ozouf, vers qui je me suis tournée dès le début de ce travail. L'idée fut donc de revenir aux tous premiers temps de l'idée républicaine en France, au moment de son « émergence» au cours de la Révolution française. 4. Le discours du citoyen pourvu de droits comme être de raison laisse intacte la passivité ordinaire des sociétés de masse, la « neutralisation du jugement» dans un contexte d'« expérimentation totale », pour reprendre les expressions de Jacques Poulain, qui a accueilli et reconnu ce travail en philosophie. L'enjeu de ce travail historiquement ancré dans le moment fondateur du politique « moderne» était au bout du compte une réflexion sur les conditions de possibilité de l'espace politique: non pas des formes de l'Etat, ou du Pouvoir, mais l'espace frayé par l'activité et la responsabilité propre des sujets politiques, pas seulement conçus comme citoyens titulaires de droits et de devoirs, mais pensés comme êtres parlant, sensibles au fait de la parole humaine, manifestant par là leur pluralité et leur liberté. Puissance et fragilité du discours des finalités politiques, crise des institutions de transmission, anamnèse historique, « partage du jugement», ces quatre réflexions nouées ont donné le pari de cette thèse: celui de mobiliser l'histoire pour comprendre l'institution républicaine, et la philosophie pour comprendre quelque chose de l'invention révolutionnaire de la république, de solliciter des ressources anthropologiques et philosophiques pour repenser les nouages du langage et de l'institution du sujet parlant et agissant, dans l'invention continuée d'un espace public, et d'abord dans le moment d'émergence de l'idée républicaine.

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INTRODUCTION

L'émergence

de l'idée de république

Il Y a d'abord eu le choix d'un moment de l'histoire. Revenir à quelque de la république dans la révolution? Le terme d'émergence évoque à la fois une apparition, mais pas encore une forme achevée, pas vraiment l'événement d'une naissance: une fragilité promise à développement. Mais où commence et où prend fin l'émergence? Le terme permet commodément de négliger une datation ponctuelle, mais c'est alors un flou de situation temporelle qui est l'écueil, d'autant plus que l'idée républicaine est riche d'une longue tra-

source, soit, mais où situer « l'émergence»

dition, dissolvant alors l'idée d'émergence ou la renvoyant à de plus
.

lointaines généalogies. Il a avait déjà une première délimitation possible: c'est en fait non pas l'idée abstraite de république, mais l'idée comme projet qui nous intéressait: l'idée telle qu'elle s'est présentée comme réalisation possible dans 1'histoire moderne, comme institution à inventer. Mona Ozouf, de qui l'on apprenait justement qu'en la matière « il n'y a pas que la piété pour faire de nous des héritiers »3, a attiré et conseillé mon attention sur le moment de la fuite du roi à Varennes: les historiens désignaient là le moment d'émergence du républicanisme, sans qu'il soit véritablement étudié4. La fuite du roi créait bien la première situation où la république pouvait se présenter comme éventualité politique. En effet si les actes révolutionnaires de 1789 posent une souveraineté déjà républicaine en son principe, la république n'est envisagée qu'au moment de la fuite du roi en juin 1791. La Convention abolit la royauté le 21 sep-

tembre, et proclame la république

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or celle-ci a déjà été pensée et propo-

sée par quelques audacieux l'année précédente. Entre ces deux dates, la république se cherche, commence à s'inventer: là pouvait bien être située l'émergence. C'est cette nouveauté, dans sa fragilité historique et politique, qu'on a choisi d'étudier: quelque chose de neuf dans l'espace politique, qui fut emporté dans la tourmente de la Terreur, et dont peutêtre une certaine tradition a occulté les suggestions.

3. L'Ecole de la France, Paris, Gallimard, 1984, p. 157. 4. C'est ce qu'indique Claude Nicolet, L'idée républicaine en France, Paris, Gallimard, 1982. Cf. aussi François Furet, Mona Ozouf (dir.), Le siècle de l'avènement républicain, Paris, Gallimard, 1993.

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INTRODUCTION

Entre l'absence d'événement unique et la vastitude de la tradition, le choix de deux années était -il trop étroit par rapport à la quête initiale?

Cela ne nous pas semblé

-

mais non pas tant parce que la patience histo-

rique peut trouver richesse infinie dans une période révolutionnaire, et nous n'y aurons sans doute pas accordé suffisamment; mais plutôt parce que dans cet intervalle toute une tradition était ébranlée et donc indirectement mobilisée, et d'autre part parce que les questions soulevées étaient promises à la longue durée: moment ramassé où se nouaient le passé d'un régime et l'avenir d'un autre. Or c'était risquer une recherche à la frontière de plusieurs «disciplines », courant le risque de manquer à l'une et à l'autre, ce dont il faut rendre compte. D'une part la réflexion politique ne peut que mobiliser l'histoire et la philosophie, mais d'autre part, et en un autre sens, la situation d'enseignement, d'adresse à d'autres, nous mettait comme en demeure de le faire.

Redécouverte du politique
De quelle république répondons-nous comme sujets politiques? La question se pose bien d'abord en termes historiques, et les histoires successives de la Révolution française font des hypothèses, des choix, posent des figures, qui dépendent d'une hypothèse initiale sur le politique, son importance, sa « causalité», sa capacité de faire événement. Il y a une trentaine d'années, en réaction au ton hagiographique de la troisième républiqueS, une lecture marxiste dominait, qui ramenait le politique à ses enjeux de luttes de classes. Sujet pourtant encore sensible que la république, si l'on en juge par le fait que Robespierre faisait figure fondatrice, du politique, comme stratège, ou de l'Histoire, comme « porte-parole» du Peuple. Un certain nombre de lectures héritaient ainsi certainement de Marx, «négligeant presque entièrement les intentions originelles des hommes de la Révolution, fonder la liberté »6. Elles provenaient en fait d'abord, selon Hannah Arendt, de Robespierre lui-même,
5. Un de ses représentants serait Aulard, Histoire politique de la révolution française, Paris, Armand Colin, 1903. 6. Hannah Arendt, Essai sur la révolution, Paris, Gallimard, « Tel », 1985, p. 85.

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INTRODUCTION

qui avait le premier substitué la question sociale à celle de la liberté, et l'Histoire à l'action7. L'idée d'explorer la révolution comme révolution politique revint, François Furet invitant à « penser la Révolution française », hors mythologie, dans sa dimension politique8. Un retour sur la Révolution française comme occasion de réfléchir à l'espace politique s'inscrit donc dans un mouvement contemporain - avec des visées diverses. Dans le même temps du côté de la philosophie, la question de l'émancipation, la liberté comme problème politique, le politique comme lieu de la liberté étaient repensés: renouveau du thème des droits de l'homme analysé par Claude Lefort9, réflexion sur le sujet politique avec Jacques Rancière, sur les rapports de l'Etat et de la démocratie, avec Miguel Abensour, Etienne Balibar, pensée du «personnage philosophique du citoyen », avec Patrice V ermeren, analyse de la réflexion politique de Hannah Arendt avec Etienne Tassin, et d'autres encore alors même que se manifeste paradoxalement dans la vie publique un certain désenchantement du politique, ou l'épuisement d'une certaine manière en politique. La distinction entre libération, et liberté comme «mode de vie politique qui exige la constitution d'une république »10, avait fait rappeler à Hannah Arendt, le regret de ce que « les controverses de principe entre avocats du gouvernement républicain et du gouvernement monarchique» étaient hélas négligées par les historiens des révolutionsll. Ainsi se dessina pour nous la perspective d'une recherche historique et philosophique, et après que les historiens ont en quelque sorte rendu justice aux Girondins12, il s'agissait, sans tomber dans une hagiographie inverse, de retrouver cette « intention originelle de fonder la liberté» à la

7. Hannah Arendt, Essai, op. cit., p. 80. 8. François Furet, Penser la Révolution française. 1978. Gallimard, Folio, 1985. 9. Claude Lefort, L'invention démocratique, Fayard, 1981, et le texte de Miguel Abensour sur Claude Lefort: « "Démocratie sauvage" et "principe d'anarchie" », Les cahiers de Philosophie, N° 18, Les choses politiques, Lille, 1994. 10. Hannah Arendt, la libération est: « le désir de se libérer de l'oppression, qui aurait pu se réaliser sous le régime monarchique », Essai sur la révolution, op. cit. p.43. 11. Hannah Arendt, Essai, op. cit., p. 43. 12. François Furet, Mona Ozouf (dir.) La Gironde et les Girondins, Paris, Payot, 1991.

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INTRODUCTION

fois dans sa réalité et dans son principe, dans ce que son événement pouvait nous donner à penser. Voilà qui invitait à étudier moins les seules grandes figures mais les pratiques, moins les grands événements mais les conditions des ruptures et justement les émergences de formes nouvelles, les trouvailles inventives portées par le souffle révolutionnaire, dans la notoriété ou dans l'anonymat. L'invention de la république, c'était justement aussi « l' énorme appétit de discussion, d'instruction, de lumières partagées... » qui habitaient les sociétés, facteur d'esprit public, « premiers moments de la en conflit avec le république véritable »13 qui entrèrent justement « pouvoir ». Les factions, si « désastreuses », issues de l'Assemblée, qui devinrent « les racines de tout le système continental des partis», écrasèrent cet esprit public « de caractère non partisan ». Trouvant là quelques éléments principiels et « archéologiques» promettant peut-être une généalogie de plis et de clivages actuels, nous nous mîmes à chercher les traces de la liberté comme « mode de vie », comme invention de la république. Il était en outre inévitable d'en venir à une démarche de ce genre du fait de la situation de transmission mentionnée pour commencer.

Histoire et philosophie Faut-il laisser dans le silence ou l'ombre des pensées privées les interrogations qu'éveille ce que l'on étudie? Faut-il séparer les faits, leur « science» et ce qu'elle nous donne à penser, les questions dont résonnent des événements passés? Peut-être est-ce là outrepasser des usages savants et prudents, mais il nous a paru que c'était justement ce qu'il est impossible d'esquiver en situation d'enseignement, et qui vient des questions légitimes de ceux qui apprennent, questions de sens in-séparées de celles du savoir: quel sens cela a-t-il de dire cela? quel sens cela a-t-il . de le transmettre? Quel sens pouvons-nous en retirer? Que nous apprend cette invention républicaine et en quoi nous donne-t-elle à penser? Il nous a. semblé que c'était là une forme du philosopher, une fidélité, même maladroite, au risque de penser, à des formes têtues de philosophie

13. Hannah Arendt, Essai, op. cit., p. 362.

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INTRODUCTION

attentive au réel. Que c'était aussi une manière d'approcher l'histoire non étrangère aux enjeux des res actae, et aux questions réfléchies aujourd'hui dans la discipline. Une manière de dépasser l'opposition reçue entre l'objectivité qui ne se risquerait pas dans une pensée « personnelle », et l'incongruité d'un subjectivisme hors de propos, une manière en tout cas de faire face au fait que dans la transmission, ce sont des sujets qui sont convoqués, nous-mêmes et ceux à qui nous nous adressons, des sujets dans leur capacité de penser ce qui leur arrive, ce qui leur est donné dans le présent du passé. C'est donc d'une façon peut-être étrange que l'on a associé histoire et philosophie, étrange pour certaines approches « académiques» 14, car on a, pour tenter de penser les actes et les concepts de la citoyenneté, de l'action politique, de la république, essayé des catégories « universelles» sur des faits singuliers de l'histoire, et inversement interrogé des concepts à l'épreuve de ces faits singuliers. La question aura été sans cesse, du fait de cette situation d'adresse: comment rendre compte du vif et du sens de cette expérience politique révolutionnaire, de la pensée au travail dans les actes et les déclarations? Sans présupposer de sens préalable ou sous-jacent de I'histoire mais sans non plus chercher, dans les ressources statistiques, des faits dessinés par des chiffres, sans réduire les acteurs ni à des causes comme individus, ni à des effets comme représentants de forces sociales, sans non plus redire le discours des principes, hors de son contexte pour ainsi dire existentiel. En décrivant la vie publique dans son mouvement vivant entre des êtres parlant aux prises avec un événement à constituer en objet commun: chose publique en acte, république, objet commun toujours en jeu.
14. Ainsi Du côté de la philosophie, je n'ai pas entrepris un travail d'histoire de la philosophie, d'étude d'un auteur, mais en quelque sorte de philosophie dans l'histoire comme res actae, avec l'histoire comme discipline, sur un moment où des « citoyens ordinaires », pour leur existence publique ont eu recours à la philosophie pour penser ce moment et y agir, et où des philosophes saisis par l'événement révolutionnaire, comme acteur (Condorcet) ou comme spectateur (Kant), ont accepté la tâche de le penser. Mais côté histoire, je n'ai pas non plus séparé de l'objectivation propre à l'histoire, la dimension de réflexion des sujets sur les questions qui se présentaient à eux, et, dans la mesure où nous nous référons à eux, sur celles que sollicite en nous cet héritage.

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INTRODUCTION

Hypothèses Il faut préciser un peu les hypothèses initiales. Sont-elles historiques ou philosophiques? A vrai dire on peut trouver là un cercle qui des unes renvoie aux autres, cercle au bout du compte propre à ce sujet même, car il est apparu comme l'écho du cercle révolutionnaire des commencements: la Révolution française est ce moment où la rupture historique se cherche une légitimation philosophique, et à partir duquel inversement la philosophie semble vouloir intervenir dans l'histoire, au moins pour en décrire le progrès, en dégager l'idée. Ces cercles ne vont pas sans difficultés politiques et philosophiques, et il s'agissait aussi de les comprendre, de les déployer, à défaut de s'en dégager. Ainsi une question semble se présenter logiquement: de quelle définition de la république est-on parti? Il serait indispensable de « se présenter» comme « la raison» devant « la nature tenant d'une main ses principes. .. et de l'autre l'expérimentation qu'elle a imaginée d'après ces principes. .. »15. La discipline histoire a renouvelé dans des méthodes éprouvées et variéesl6, la difficulté concernant la main de l' expérimentation, et elle-même doit se présenter tenant dans l'autre ses principes, l'idée philosophique, historique, politique dont elle procède. La république, est ici non seulement « tout état légitime» selon l'expression de Rousseaul7, mais une forme de gouvernement relevant entièrement du principe électif, opposée par conséquent à la monarchie héréditaire: sens classiques dont jouaient les révolutionnaires, et il s'agit plus particulièrement du second sens ici. Mais la république est aussi «esprit républicain », régime de la liberté. Où l'on rencontre une difficulté dès lors qu'on reprend l'idée de la liberté comme « trésor perdu» dont l'histoire doit nous apprendre ce que nous en avons oublié. On tomberait cependant dans l'empirisme le plus naïf à ne pas reconnaître qu'il Y a là

15. Kant, Seconde préface de la Critique de la raison pure, Paris, Vrin, 1967, p. 17. 16. Réflexion renouvelée depuis « l'école des annales ». Cf. Jacques Le Goff et de Pierre Nora (dir.), Faire de l'histoire, I. Nouveaux problèmes, II. Nouvelles approches III. Nouveaux objets, Paris, Gallimard, « Folio », 3 tomes, 1986. Et aussi Jacques Rancière, Les mots de l'histoire, Paris, Seuil, 1992. 17. Contrat social, L. II, ch. VI, Paris, Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade », 1964, p. 379.

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INTRODUCTION

quelques idées « directrices », philosophiques et politiques: idée de la liberté humaine comme politique, comme commencement dans l'histoire, et du politique comme expérience de la liberté; idée que les événements en sont à reconnaître et à penser, sans philosophie de I 'histoire. On reconnaîtra sans peine des emprunts, d'inégale fidélité, à Hannah Arendt. Nous y mêlons d'autres emprunts à la réflexion politique ancienne et contemporaine: l'idée aristotélicienne d'une relation entre la parole et l'être politique de I 'homme, l'idée que c'est non seulement du coté de l'Etat mais dans l'activité des sujets politiques, dans la confrontation de leurs jugements, que se joue et se rejoue la liberté, que le politique, est à chercher « entre» des sujets, comme relation18. Idées qui réinstallent la liberté comme réalité fragile et possible, et l' histoire comme exigence pour la pensée. De ce fait nous nous intéressions moins à I'histoire de la république comme Etat, comme l'Etat de droit, ou des droits de l'homme, ou au statut juridique du citoyen, qu'à l'existence politique «reliée» de ce dernier, république en acte, dans les actes et les jugements des sujets politiques qui tentaient la penser et de la porter à l'existence. Reste l'écueil toujours possible de confondre l'idée et le fait. Or d'une part c'est bien le propre du moment révolutionnaire de renverser le fait et le droit, de vouloir « réaliser» les idées. D'autre part, I'hypothèse philosophique - politique même de la liberté comme « mode de vie politique », impliquait justement de la saisir comme principe en acte. Voilà qui en tout cas nous a conduits à ré -articuler constamment hypothèses et vérifications, à régler et réfléchir les rapports des idées et des faits, dans des jugements successifs. A nous régler sur les faits et gestes, et les discours des acteurs.

Méthode
Si les premiers mouvements républicains, tels qu'il sont unanimement repérés, se déclarent lors de la fuite du roi à Varennes en juin 1791, il Y a

18. Jacques Rancière, «Onze Thèses sur la politique », Pouvoir et résistance, Filozofski Vestnik, Ljubljana, 1997.

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là un moment fort peu fondateur: la république n'y est finalement pas adoptée, les moments phares sont antérieurs ou postérieurs, comme l'héroïsme ou le tragique. Dans le discours historique des « grands », nulle accroche: Robespierre y tient un rôle délibérément effacé, et les républicains de 91 sont les « perdants» de l'histoire. Du côté des causalités massives, nulle accroche non plus: pas de mouvement de classes ni de masses. L'épisode n'a jamais fait événement, et pourtant cette occasion « manquée» ne cesse de nourrir, en marge des études, une interrogation philosophique sur les « acteurs », les stratégies, - mais sans véritable attention aux propositions, aux petits événements d'espace, aux vérités de jugement, aux inventions politiques qui s'y risquaient à rebours du courant général. Ce sont quelques voix parfois écartées par I'histoire ou la légende, que j'ai souhaité entendre, et dont la découverte a livré un ensemble d'objets inattendus d'étude et de réflexion. L'attention quotidienne d'un chroniqueur à l'événement révolutionnaire, - Brissot -, son obstination à exercer son jugement public, son extrême attention aux mots du politique, son souci de l'instruction publique, forçaient l'attention par une présence à l'événement, une pratique de l'espace public, et quelques propositions inventives. La démarche a été de lire discours, articles, propositions de lois, d'en étudier les propositions et les arguments, la « philosophie» si l'on veut, mais chaque fois en contexte, en relation avec les situations politiques rencontrées, et comme moments dans la discussion ou le débat avec d'autres. Elle a été aussi de se mettre à l'écoute, en quelque sorte de leur ton, de leurs préoccupations constantes, et de leurs manières de se confronter avec leurs adversaires. Combinaison de méthode de lecture quasi philosophique (sur des textes qui ne le sont pas nécessairement), et de disponibilité d'oreille, d'attention à la pragmatique des énonciations comme praxis politique: y a-t-il une méthode pour chercher du sens? L'inconvénient de la lecture « philosophique» est qu'elle pouvait être vaine sur des textes, des discours, des articles, qui n'avaient pas véritablement cette prétention. Mais on en a usé pour chaque fois tenter de cerner le problème qui préoccupait les « auteurs »-orateurs, problème qui n'était pas pensé dans une œuvre achevée, mais travaillé comme un possible objet commun, que tel, puis tel, exposait et livrait au relais de la pensée d'un interlocuteur. A partir du journal de Brissot, nous avons ainsi

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cherché à reconstituer les arguments, les continuités de conviction, les points de rupture, les convergences avec ses interlocuteurs. Repérages tout d'abord de polémiques ponctuelles qui nous amenaient à reconstruire des éléments de débat autour d'un article: attaques ou réponses de contradicteurs, sources, avis sollicités, séances de l'Assemblée mises en regard, grâce au Moniteur, des commentaires du Patriote. Comparaison des livraisons du Patriote et de celles du Républicain, puis recherche des discours et discussions. Travail sur les textes de Condorcet, non seulement dans la rigueur de leur dimension théorique, philosophique, mais dans celle de leur visée pratique, et comme gestes et actes politiques.

Etapes
La recherche ici présentée s'est alors organisée partir de trois grandes questions: peut-on décrire l'émergence, c'est-à-dire repérer les manifestations et le déploiement de cette première invention républicaine? Sur quels problèmes et à quelles réflexions travaillait-elle? Comment, et en quoi en est-elle venue à s'opposer diamétralement aux conceptions de Robespierre? Peut-on décrire l'émergence de cette première invention républicaine? Elle fut malaisée, entravée, décidée cependant. Brissot est républicain avant Varennes, mais ne peut se déclarer: les mots d'entrée ont une force, font barrage, et par leur sens, leur charge, infléchissent, interdisent des débats, orientent les élans révolutionnaires dans des bifurcations durables. Sauf retournement. Le mot de républicain connaît ainsi plusieurs renversements de valeur, dont une tentative «positive» en juin 1791. Le Républicain est bien la première déclaration sérieuse. Le Républicain présente par ailleurs trois traits: recherche institutionnelle sur le remplacement du roi, qui implique la question de la représentation; pratique du débat public; confiance dans le calme et le jugement des citoyens. De là quelques premières vérifications: d'autres républicains s'étaient bien manifestés, mais sans inquiéter qui que ce soit, parce qu'ils ne posaient pas le problème de la représentation. (Brissot les lit, leur répond, les discute: «esprit public ».) Les républicains ne cessent de poser ce problème de façon originale, car ils admettent une pluralité qui répugne à la plupart de leurs contemporains. Les attaques dont ils sont

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l'objet sont toujours liées à cette question. La réflexion politique est entravée par des hantises de division, manifestées dans l'anathème du qualificatif de républicain. (Première partie.) Sur quels problèmes et à quelles réflexions travaillait-cette «mouvance» républicaine? Condorcet fournit ici des contributions décisives. On vérifie alors une autre série d'hypothèses: sur un plan politique, la question de la représentation remonte bien à la «création» de l'Assemblée nationale, et elle s'éclaire de poser la Déclaration comme un acte de parole fondateur, dans lequel les enjeux de légitimation trouvent la voie d'un engagement politique inédit. Cette légitimation, repérable dans la teneur et l'acte de la déclaration, révèle cependant di vers problèmes: la coexistence de deux modèles d'autorité dans la déclaration même, le cercle de la souveraineté. La révolution politique apparaît bien portée par des mots qui renversent le fait et le droit - mais elle rencontre alors le problème de l'autorité dans une démocratie, qui est précisément ce à quoi doit faire face de façon inédite l'invention républicaine, et cela en deux temps: d'abord lorsqu'on détache le politique de la référence transcendante, et ensuite lorsqu'on ne « dispose» plus du personnage central, royal, qui représentait l'Unité de la multiplicité nationale. (Deuxième partie.) Comment, et en quoi cette perspective en est-elle venue à s'opposer diamétralement aux conceptions de Robespierre? Varennes est ce moment où une faille durable s'est installée entre un constat direct, et les atermoiements de l'Assemblée, comme ceux, à ce moment, de Robespierre: le manquement du roi à sa parole affecte la fiabilité de la parole publique, et sa disparition puis sa destitution vont affecter le sentiment d'unité du corps social. Ainsi vient un temps où la parole publique n'est plus possible, parce totalement préjugée dans des a priori soupçonneux. La Révolution est passée de l'exaltation de pouvoir tout dire, à la pente de tout catégoriser, et au fait de ne plus rien pouvoir dire. On peut reprendre les faits sous l'éclairage de deux questions: d'une part la république effraye parce qu'elle évoque le spectre de l'anarchie. Il n' y a aucune raison pour que l'effroi séculaire disparaisse un an après Varennes: et en effet, la république proclamée, l'anathème naguère associé au républicanisme se reporte sur un autre terme, (fédéraliste), qui catégorise à nouveau les ex-républicains de 91, pour d'autres prétextes mais pour les mêmes raisons: la disparition du roi, le passage de la

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INTRODUCTION

monarchie à la « polyarchie » bouleverse la théorie de la représentation de la nation dans l'individu royal. Mais cette question est sensible parce que liée avec le problème de l'autorité, et que l'interrogation sur l'autorité est elle-même liée aux modalités de la confiance dans la parole. Nouvelle hypothèse: les choix concernant ces diverses questions sont cohérents. Ils le sont chez les républicains de 1791 (nullement effrayés, ils parlent sans détour, et « de bonne foi») : ils doivent l'être chez leurs adversaires. Et en effet, celui qui éprouve et diffuse l'effroi, Robespierre, s'oppose terme à terme aux trois traits du républicanisme de 91 : silence sur la représentation, pratique et pragmatique terroriste de la parole, mise en scène de méfiance absolue. Et c'est cette méfiance qui l'emporte, non sans que Brissot lui-même ait cédé au recours de la désignation de l'ennemi, extérieur d'abord, intérieur ensuite. Si la disparition du roi annonçait déjà un point critique autour du corps du roi, la mort du roi est un « observatoire» intéressant des partages politiques. Les deux conceptions-pratiques s'affrontent lors du procès comme celle qui veut instituer la République en justice et dans les formes du droit, et celle qui veut la fonder dans l'exception et dans la mort du roi. Il y a bien là deux conceptions de la république, deux conceptions du pouvoir, mais aussi deux conceptions du lien social et du rapport à la loi. (Troisième partie.) Un petit groupe de républicains, se déclarant en juin 1791, dont la philosophie est en même temps une pratique, auront eu trois préoccupations : le souci de résoudre institutionnellement le problème politique de la représentation; celui d'une pratique, et même d'une pragmatique transparente de la parole publique dans laquelle l'énoncé et l'énonciation sont en congruence. Enfin celui des conditions d'une confiance entre les citoyens, ainsi qu'entre les citoyens et leurs représentants. Ils inventent la république comme espace politique de liberté et de pluralité, plus même: comme «désincorporation» du politique: défi qui engage bien autre chose qu'une simple disposition institutionnelle.

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« ... Une recherche puérile sur les intentions des hommes a remplacé l'examen réfléchi des objets en eux-mêmes. Ainsi les plus grandes questions ont été quelquefois emportées par les passions et non décidées par la raison. Ainsi les haines, les préventions particulières ont dégénéré en factions funestes à la chose publique... et la défiance est devenue une raison péremptoire de rejeter avec humeur, au lieu d'être seulement un motif d'examiner avec plus de
scrupule. ..

Pourquoi n'essaierions-nous pas de nous corriger de notre crédulité pour ce ramas de fables calomnieuses que même on n'a pas l'adresse de savoir varier? ... Toute assemblée représentative, dont les membres ne pourraient conserver l'indépendance entière de leurs opinions, où ils seraient obligés de garder le silence quand ils ne veulent être les instruments d'aucun parti,. .. une telle assemblée n'a plus cette liberté qu'exigent la nature de ses fonctions et le succès de ses travaux. Or le plus léger doute sur la liberté d'une assemblée délibérante ôte à ses décisions cette autorité de confiance non moins nécessaire que l'autorité de la loi, et celle-ci même ne pourrait alors subsister plus longtemps... »

Condorcet Ce que les citoyens sont en droit d'attendre de leurs représentants, 10 avril 1793

Première Partie

Difficile émergence de l'idée de république

Chapitre
L'occasion
«

I
»

manquée

de juin 1791

Varennes: fuite d'un roi. Le 20 juin 1791, le roi, avec reine et enfants, est parti dans la nuit, en équipage assez malencontreux pour attirer au bout de quelques heures l'attention d'un maître de poste. Imprudences, imprévus: reconnu à Sainte-Ménehould, le roi est arrêté à Varennes, et ramené sous escorte, durant quatre grands jours, une foule sans émeute faisant haie au soleil sur les routes empoussiérées, jusqu'à Paris, où il rentre le 25 juin. 1 L'effet de ce départ outrepasse le rocambolesque de I' aller, et le romanesque du retour2: la fuite révèle le vide d'un office et d'un symbole, vide face auquel les contemporains restent d'abord sans voix: dans quel registre le percevoir, le ressentir, le traduire? Les mots vont lui donner contour: quels mots admettre? Le simple constat engage tout. En dépit d'une certaine prévisibilité des intentions royales3, les impressions s'entremêlent: incompréhensible délaissement qui découvre des sujets consternés, inconcevable abandon de poste qui discrédite un personnage naguère le premier, fuite commode d'un roi encombrant... Ce n'est pas seulement

1. Voir le récit et l'analyse de Mona Ozouf: entrée « Varennes », in Dictionnaire critique de la Révolution française, Flammarion, 1988, p. 175. 2. Fersen organise la fuite, mais Choiseul et ses Hussards manquent le roi en chemin, sur un malentendu, la jonction avec Bouillé ne peut se faire... Lors du retour, délégués par l'Assemblée, Barnave et Pétion, nouent relation, dans la voiture royale, le premier avec la reine, le second, du moins le rêve-t-il, avec Mme Elizabeth: fuite digne d'un roman, comme en témoigne le récit de Michelet, ou encore celui de Stefan Zweig, dans sa biographie de Marie-Antoinette. 3. En février, les tantes du roi sont empêchées d'émigrer. En mars le roi ne peut se rendre à Saint-Cloud. Marat distille régulièrement les avertissements.

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CHAPITRE

I

l'exécutif qui est vacant: c'est le symbole qui s'avère vain, et pour certains ce vide est effrayant. On n'ose pas le formuler, mais les serments multipliés trahissent l'inquiétude: la disparition du roi, va-telle faire se désunir la nation, et rendre inconsistante la constitution? Or la France se révèle tranquille, un mot la soutient: constitution subsiste, efficace « mot de ralliement »4. Mais si la Constituante doit soudain pallier au défaut de l'exécutif, que devient la séparation des pouvoirs? L'Assemblée peut-elle sans abus de pouvoir assumer le tout de la représentation? Que devient la fonction supposée de « frein» que le veto du roi pouvait opposer à l'Assemblée? Que devient alors le travail presque achevé des constituants? L'inviolabilité royale protège-t-elle le roi d'un jugement? Et si le roi doit être jugé, comment préserver la distinction des pouvoirs cette fois entre le judiciaire et le législatif? La situation exige des mesures immédiates, et chacune s'avère avoir pour enjeu des questions fondamentales, et sans solution, du fait d'un « vide juridique », celles mêmes que l'on retrouvera lors du procès du roi en 1792. L'embarras est tel que les attitudes vont se scinder: ne pas nommer l'acte, ne pas affronter directement la nouvelle donne et le problème constitutionnel, ne pas conclure à la république de fait, ni à la déchéance avérée: ne prononcer « aucune parole irrévocable »5. C'est ce que fait la majorité à l'Assemblée, à l'instigation de Barnave. L'Assemblée garde son calme et semble assumer son rôle. Mais l'information due aux départements demande des mots pour rendre compte, et comme il faut couvrir La Fayette supposé surveiller les Tuileries, comme on n'ose mettre le roi en cause (Bouillé s'accusera à point nommé), on « résout» l'embarras par un mot censé sauver les apparences: le roi aura été « enlevé »6.
4. Cf. Société des Jacobins, séance extraordinaire du 21 juin 1791, et le récit de Barnave: « Le jour même du départ du roi, je proposai et je fis adopter à la Société des Jacobins une adresse à leurs sociétés affiliées, qui finissait par ces mots: l'Assemblée nationale ! Voilà notre guide. La Constitution, voilà notre cri de ralliement. » Barnave, De la révolution à la constitution, 1793, édition établie par Patrice Gueniffey, PUG, Grenoble, 1988. 5. Jaurès, Histoire socialiste de la Révolution française. Messidor, Editions sociales, Tome 1 (2), 1983, p. 405. 6. Déclaration de l'Assemblée nationale à tous les citoyens du royaurne, sur le départ du roi, datée du 21, et adoptée le 22 juin. (<< départ» : souligné par nous).

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L'OCCASION

MANQUÉE DE JUIN 1791

S'offusquer de la fuite, en mesurer les enjeux, se méfier des implications, demander le jugement du roi mais ne pas trancher pour ou contre la monarchie, éluder le mot de république: telle est l'attitude de Robespierre, tout en art de ne pas se déclarer. Entrer avec audace dans la brèche et demander la république: La Bouche de fer s'y risque, et, alors que les Jacobins repoussent les mots et le constat, les Cordeliers ne reculent pas. Robert, républicain convaincu de longtemps, partisan de la démocratie directe, rédige la pétition: le mot de république est lancé. Certes il avait été prononcé auparavant, et le républicanisme avait bien une existence littéraire ou pamphlétaire, mais un tel choix n'avait jamais été à l'ordre du jour: la discussion théorique pouvait à l'occasion le prendre pour objet, mais il n'avait pas d'enjeu pratique immédiat, abolir la royauté n'était pas un «parti à prendre». La situation change dès que le roi s'enfuit, et manque à sa parole. Saisir l'occasion offerte par un roi décidant lui-même de sa propre inanité constitutionnelle: c'est enfin ce qu'une poignée d'hommes proclament à leur tour en publiant le journal « Le Républicain», dix jours après le retour du roi. Paine écrit l'affiche-prospectus dont Duchâtelet signe la traduction: elle paraît le premier juillet. Condorcet prononce le 8 juillet un discours sans équivoque sur « l'inutilité d'un roi ». Brissot participe à l'initiative, dans son propre journal, Le Patriote français, et dans la nouvelle parution. Il y aura quatre numéros. Ces républicains ont en commun avec les précédents l'audace du pas franchi; mais ils apparaissent les seuls à tenter de relever le défi de la situation, et à affronter, à l'occasion de la fuite, la question qu'elle pose sur le devenir de la Révolution et l'avenir de la constitution. Politique est ce moment là, et cette initiative, dans son « style» même, fraye un espace républicain, même si l'institution de la république n'a pas lieu: toute une conception et une pratique de la chose publique s'y révèlent. Le choix de cet événement comme moment d'émergence publique du républicanisme appelle quelques explications.

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CHAPITRE

l

Un roi devenu « impossible» L'historiographie classique accorde un caractère «décisif »7 à la fuite à Varennes, pour l'avancée de l'idée républicaine. Selon Aulard, tout était en place: hérités de la philosophie du XVIIIesiècle, les principes présents dans la déclaration des droits attendaient leur suite logique8. Manquait une mise en évidence qu'opère le roi lui-même par sa fuite9: perspective continuiste dans l'accomplissement progressif de l'Esprit démocratique et républicain. Pour Michelet,
« le départ du roi [a] révélé la vérité de la situation, à savoir que depuis longtemps, la royauté n'existait que comme obstacle. » Or « la population de Paris se passe de roi à merveille» 10... Depuis quelque temps, la république était comme « dans l'air» : « Nous ne sommes pas de ceux qui s'exagèrent l'influence individuelle. Pour nous le fond essentiel de I'histoire est dans la pensée populaire. La République, sans nul doute, flottait dans cette pensée. Presque tout le monde en France l'avait, à l'état négatif, sous cette forme: le roi est désormais impossible. Beaucoup d'hommes l'avaient déjà sous sa forme positive: la France doit désormais se gouverner elle-même. Néanmoins pour que cette idée, générale encore, arrivât à sa formule spéciale et applicable, il fallait qu'elle fermentât dans un

7. Selon le mot de Aulard, Histoire politique de la Révolution française, Paris, A. Colin, 1903, p. 89, 114. 8. Conséquence « que personne n'avait tirée» encore, « parce que le peuple était ignorant et royaliste, et en outre parce que Louis XVI était personnellement
populaire» . 9. « A la veille de la fuite à Varennes, ... le républicanisme est là. Mais... tant que

ce prince resta "possible" comme chef de la Révolution, comme guide de la France nouvelle, il n'y eut pas de parti républicain. Mais quand des scrupules religieux, à propos de la Constitution civile du clergé, l'eurent irrémédiablement brouillé avec la nation, quand il se concerta avec les rois étrangers contre son peuple, à la fin de 1790, l'idée d'abolir la royauté se manifesta, et on vit naître un parti républicain... [Ce parti] attend qu'une faute suprême et éclatante de la royauté éclaire enfin l'opinion publique. Cette faute va se produire: c'est la fuite à Varennes. » Aulard, op. cir., p. 112. 10. Michelet, Histoire de la Révolution française, réédition R. Laffont, 1986, p.488.

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L'OCCASION

MANQUÉE DE JUIN 1791

foyer circonscrit, quelle y prît chaleur et lumière, que du choc des discussions partît l' étince lle » (termes soulignés par nous) Il .

Dans de telles perspectives, la question de savoir ce qui fait date dans ce moment « décisif », se formule dans le double aspect d'un aboutissement et d'un point de départ: juin 1791 conclurait une série de signes précurseurs d'un « esprit républicain» déjà au travail dans le siècle, et inaugurerait une longue tradition. A la conviction d'un progrès des peuples vers le républicanisme, s'ajoute le présupposé de l'efficace de la diffusion des idées, idées elles-même préparées par une longue tradition philosophique. Cette mise en forme du problème s'accompagne enfin d'une question sur laquelle s'interroge Michelet (comme Tolstoï dans La guerre et la paix) : faut-il pour expliquer l'histoire retenir l'hypothèse d'une causalité des individus ou celle d'une causalité englobante dans laquelle ceux-ci sont portés, ou emportés?

A vrai dire l'alternative,

-

que l'on choisisse l'une ou l'autre de ses

branches - nous paraît déjà chargée de présupposés philosophiques ou idéologiques. Toutefois l'événement, par ses caractères à la fois décisifs et incertains, porte décidément à des observations sur l'action politiquel2. Nous mêmes nous interrogeons sur la notion d'« action politique» : il s'agit donc de cerner en quoi consiste ici ce qu'on reconnaît comme tel, et de comprendre le caractère décisif du moment, hors de vues apologétiques, sans non plus ployer les faits à une philosophie de l'histoire13, en cherchant ce qui fait événement et sens, plutôt que des « causes ».

Il. « L'émotion depuis Rousseau a été croissant» ; importance de l'influence des femmes...: Michelet, op. cit., p. 515. 12. Stefan Sweig commente ainsi la réaction du maître poste Drouet: «Un seul homme prend une décision ... Cette fois encore, l'action énergique d'un seul homme suffit pour changer le cours de l'histoire»... Marie-Antoinette, trade fro Alzir Hella, Paris, Grasset, 1934, p. 330. Mona Ozouf parle d' « un acteur collectif éveillé... actif », article « Varennes », op. cit. (souligné par nous). 13. Cf. Joël Roman, article: «Penser la politique sans philosophie de l'histoire », in Traversées du XX siècle, Revue Esprit, La découverte, 1988.

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CHAPITRE

I

Ambiguïtés,

hésitations

Prudente de scrupules méthodologiques, l'historiographie contemporaine a permis en posant le problème autrement14, de revoir la perspective de la « précursion », et celle de la progressivité. Pas de modèle politique, pas de parti républicain « précurseurs» Rectifiant une vue de I'histoire «merveilleusement pédagogique »15, les mises au point contemporaines la démystifient, en démontant l'illusion des «précurseurs»: il n'y a pas de grande marche progressive de l'idéologie républicaine, précédant graduellement sa mise en acte. Les philosophes furent convoqués a posteriori comme « garants» théoriques16, certes il y a une activité de pensée17, qui exprime des aspirations, formule des idées et des principes, mais les auteurs ne sont pas républicains au sens de partisans positifs d'institutions républicaines. Ainsi, selon Jean-Marie Goulemot, il n'y a pas de parti républicain en France avant 1791, pas d'idéal ni de modèle politique18. Les antécédents qu'on veut donner au mouvement républicain, soit en référence aux Réformés, soit aux philosophes des Lumières composeraient ainsi une généalogie politique imaginaire. Appliqué aux Réformés, le qualificatif de «républicain» signifie «rebelle», mais ne désigne aucun projet politique. Le républicanisme comme idéal politique concret est absent du discours des Lumières. Et de passer les

14. On notera que Claude Nicolet, tout en en appelant à une étude sur ce point, n'intègre pas ce moment révolutionnaire dans son histoire de l'idée républicaine: «Il serait intéressant - mais cela dépasse le cadre de cet ouvrage - d'étudier de près l'histoire du mot (république), pendant la Révolution », L'idée républicaine en France, Paris, Gallimard, 1982, p. 23. 15. Selon le mot de Mona Ozouf, à propos de l'instruction civique, Revue Le Débat, mars 1985. 16. Marcel Gauchet, La Révolution des droits de l'homme, Paris, Gallimard 1989. 17. Et le goût de ces idées, (Tocqueville L'ancien régime et la révolution) : cf. Josiane Boulad-Ayoub, Contre nous de la tyrannie..., Des relations idéologiques entre Lumières et révolution, Brèches, Hurtubise, Québec, 1990. 18. Jean- Marie Goulemot, «Du républicanisme et de l'idée républicaine au XVIIIesiècle », in Le siècle de l'avènement républicain, sous la direction de François Furet et Mona Ozouf, Paris, Gallimard, 1993.

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L'OCCASION

MANQUÉE DE JUIN 1791

auteurs en revue: même Mably a plutôt nourri la dimension morale de l'idée de république.
« A la veille de la révolution, le vocabulaire est toujours aussi imprécis et trompeur, et l'idée républicaine toujours aussi morale et inspirée de l'antiquité. Les parlementaires en rébellion contre l'autorité monarchique sont appelés "républicains" ... comme ils l'étaient en 1752... »19

L'adjectif "républicain" devient en vogue au moment de la révolution américaine, puis connaît encore un retournement négatif2°. La connotation de «rebelle »21 résiste, récidive, puis s'infléchit un temps positivement, à la faveur d'un idéal moral, référé aux républiques antiques par un « humanisme de collège », « sans valeur pratique »22,sans réflexion sur les institutions23. Paradoxes, malentendus, maladresses Pas de parti républicain et déjà la république: telle est la contradiction ou l'ambiguïté d'autre part mise en évidence par d'autres auteurs, et qui bat en brèche l'idée d'une belle progressivité historique:
« La Révolution française est d'emblée républicaine» ... «En 1792 se produit un changement dans la forme du pouvoir exécutif, une révolution dans la république ».

Patrice Gueniffey montre ce paradoxe d'une révolution déjà républicaine, et de républicains qui, selon lui, ne le comprennent pas24 :

19. Jean-Marie Goulemot ibid., p. 55. Cf. aussi Mably, Des droits et des devoirs citoyen, Paris, Nizet 1972, Introduction de Jean-Louis Lecercle, p. XIX.

du

20. Patrice Gueniffey, «Cordeliers et Girondins: la préhistoire de la république? », in Le siècle de l'avènement républicain, op. cit., p. 206. 21. Siècle de l'avènement républicain, op. cit., p. 166. Connotation également mentionnée dans le Colloque d'Orléans, 1970, sur L'esprit républicain (Klincksieck, 1972), par Jean Ehrard (p. 55), et par Jean Ceard (p. 98, 52). 22. Le siècle de l'avènement républicain, op. cit., p. 8, Colloque L'Esprit Républicain, op. cit., p. 56. 23. L'Esprit républicain, op. cit., p. 105, 99, 60, 51. M. Erhard p. 53 ; M. Pomeau, p. 66, 130-131. 24. Le siècle de l'avènement républicain, op. cit., p. 204, 206

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