//img.uscri.be/pth/e32768ef394e6b55de3349e2008054b0ddb0d09b
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 15,90 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Une chronique mésopotamienne (1830-1976)

De
241 pages
L'auteur choisit de relater, dans cette chronique, les années qui courent de 1830 à 1976. Il nous retrace l'histoire des événements politiques, sociaux et religieux qui se produisent en Mésopotamie, une histoire ponctuée de conflits, de coups d'Etat, de joies et de malheurs. Du haut de leur village assyro-chaldéen du nord, Sanate, trois générations de montagnards observent le flux et le reflux de l'histoire: la grand-mère, le père et le fils. Ils rapportent les faits selon leur sensibilité et donnent une vision originale de la vie et du monde.
Voir plus Voir moins

Une chronique mésopotamienne

«À toute époque, vivent sur la terre, sans qu'on

les remarque, des hommes qui possèdent un talent non point d'écrire pour la postérité, mais de se souvenir pour ceux qui les écoutent, pour les plus tard

venus, par-dessus les décennies,pour les tout jeunes. »
D'après Alexandre Soljenitsyne, Les Invisibles

Collection «Peuples et cultures de l'Orient » dirigée par Ephrem-Isa YOUSIF
Il Y a au Proche-Orient des peuples, porteurs d'un riche patrimoine culturel, qui ont joué un rôle important dans 1'histoire de la civilisation: les Arméniens, les Assyro-Chaldéens, les Coptes, les Géorgiens, les Maronites, les Melchites et les Syriaques occidentaux. Hélas, aujourd'hui, ils sont peu connus en Occident. Les Éditions L'Harmattan ouvrent encore plus largement leurs portes à tous ces peuples, communautés, pour que leur patrimoine soit valorisé.

- Une chronique

mésopotamienne Ephrem-Isa YOUSIF, 2004.

Ephrern- Isa YOUSIF

Une chronique mésopotamienne

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10124 Torino ITALIE

Du même auteur
-Parfums d'enfance à Sanate Un village chrétien au Kurdistan irakien L'Harmattan, 1993. -Mésopotamie, paradis des jours anciens L'Harmattan, 1996. -Les Philosophes et Traducteurs syriaques D'Athènes à Bagdad L'Harmattan, 1997. -L'épopée du Tigre et de l'Euphrate L'Harmattan, 1999. -Les chroniqueurs syriaques L'Harmattan,2002. -La Floraison des philosophes syriaques L'Harmattan,2003.

Livres traduits
Mésopotamie, paradis des jours anciens traduit en turc par Mustafa ASLAN, Avesta, Istanbul,2004. L'épopée du Tigre et de l'Euphrate traduit en arabe par Ali Nagib IBRAHIM Dar al-Hywar, Lattaquié, Syrie,

2001.

@ L'Harmattan,

2004

ISBN: 2-7475-6556-4 EAN: 9782747565561

Mes remerciements à Monique Le Guillou qui a contribué à la mise en forme de mes souvenirs de jeunesse.

Prologue
La Mésopotamie- le pays blotti entre les deux fleuves, le Tigre et l'Euphrate- engendra une brillante civilisation de briques, de temples et de palais. Terre de limon et d'argile où coulaient l'huile, la bière et le miel, elle vit naître le village puis la ville, l'écriture, le droit, les arts et les techniques, l'astrologie. D'invasions en conquêtes, elle connut une histoire longue, mouvementée. Après la Première Guerre mondiale, qui consacra le démembrement de l'empire ottoman, un nouvel État fut crée par les Alliés, l'Irak. Établie de longue date à Sanate, un village chrétien, assyro-chaldéen, perdu dans les montagnes du Kurdistan irakien, une famille vécut ces bouleversements politiques, économiques. Elle porta témoignage sur son temps et transmit en héritage, au fil de trois générations, les événements nationaux et locaux, les nouvelles sensationnelles qui l'avaient marquée et qui courent sur plus d'un siècle, de 1830 à 1976. Pour moi, l'un des derniers témoins de cette histoire, l'aventure côtoie souvent la tragédie et le rêve, la réalité. Je me tourne vers le temps jadis. Je retrouve le bleu lapis-lazuli du firmament. Sanate, mon village, 7

s'accroche au flanc de la montagne, entre ciel et terre. TI m'attend avec ses maisons de pierres, aux toits superposés. Je flâne dans les ruelles sinueuses, je longe la forge, la menuiserie, et les épiceries où je m'attardais enfant. À côté, les mûriers m'offrent leurs fruits noirs, roses et blancs. Les sources chantent. En haut du village, voici ma demeure, pudique et tranquille. L'étable occupe le rez-de-chaussée. Je monte à l'étage, où le foyer en fer à cheval, appelé kanuna, sommeille sur le palier. Je pénètre dans la vaste salle, au sol de terre battue, aux murs chaulés. J'aperçois les grands lits en peuplier, qui longent le mur du fond, orné d'images pieuses. J'y dormais autrefois, bercé de contes. Je grimpe sur la terrasse, contemple la montagne, en face, toujours coiffée d'une soyeuse calotte de neige qui resplendit sous le soleil. La Néhra, jolie rivière d'argent, ondule au pied du village, entre les pierres séculaires; elle est bordée de magnifiques jardins plantés de noyers, de micocouliers, de figuiers, de grenadiers, et de tous les arbres du paradis. Est-ce le vent qui m'apporte ces bruits familiers, le cri des oiseaux, le bruissement des sources, l'écho des cascades? À l'heure où tombe la nuit des sommets, où les astres poudroient, est-ce encore lui qui pousse devant moi ces ombres?

8

PREMIERE PARTIE
Les récits de grand-mère
Si j'étais un grand peintre, un habile écrivain, je n'aurais pas de peine à faire le portrait de ma grandmère Ketro. Je revois son visage couleur de pain d'épice, ridé comme un fruit mûr, sa haute taille, ses épaules carrées où dansent des nattes grises, ses mains nerveuses et adroites. Elle porte souvent une robe bleue à pois blancs, un long gilet. Originaire de Mar Sawrisho, un petit village proche de Sanate, elle était la fille d'Ishaq et de Nanna. Elle ne savait ni lire ni écrire, n'ayant pu aller à l'école, mais intelligente et fme, elle avait saisi seule les choses de la vie. Elle épousa un homme de Sanate, dont elle eut trois enfants. Veuve de bonne heure, elle convola en justes noces avec Isa, le maire du village d'Harbol, veuf aussi, père de quatre enfants. Elle mit encore au monde deux filles, Alisa et Ouarina qu'elle éleva avec douceur et fermeté. Elle eut le malheur de perdre son second époux, maria Alisa à un honnête garçon de Mossoul et vint avec la jeune Ouarina s'établir à Sanate, en 1935.

9

Ketro exerça les fonctions de sage-femme, métier qu'elle apprit sur le tas. Elle n'hésitait pas à sortir au milieu de la nuit, par les plus vilains temps. Elle était d'un dévouement sans borne aux êtres souffrants. La brave femme faisait crédit à la nature plus qu'à des remèdes. Fort pieuse, elle priait, jeûnait. Si elle délaissait les prières, le mauvais œil pouvait s'abattre sur elle et sur les siens. Après le mariage de Ouarina avec Youssef, elle habita chez sa fille cadette, s'occupa de ses petitsenfants dont j'étais l'aîné. Comme toutes les grands-mères, elle conservait en mémoire les événements passés, les généalogies, les vies des saints et les poèmes qu'elle se plaisait à me réciter, les légendes des sultans et des rois anciens. Elle gardait une fidélité obstinée aux coutumes, aux traditions, n'oubliait aucune fête. Elle n'ignorait pas les faits contemporains. Ketro parlait avec les plantes, les arbres, les bêtes, les neiges des montagnes, elle chantait avec les sources et les cascades. Ses paroles ruisselaient dans le vent.

10

Chapitre I
L'araméen, la langue de mes pères
Esnakh, un village de Haute Mésopotamie Quand j'étais enfant, grand-mère me racontait avec feu une histoire merveilleuse et tragique, qui l'intéressait vivement, l'histoire d'Esnakh et de sa région. Comme les vieux sages de son village, qui avaient des étoiles dans la barbe, elle remontait en souriant le cours des ans. Au septième siècle, le Pays du Tigre et de l'Euphrate vit s'allumer les feux de la Conquête. Les Arabes, musulmans, devinrent rapidement les maîtres des lieux. Les chrétiens et les juifs, gens du Livre sacré, la Bible, purent garder leur culture, leur religion, leur langue. TIs passèrent à l'état de dhimmi, bénéficiaires de la protection ou dhimma que leur accordaient les Arabes. TIsfurent soumis à un impôt de capitation, la djizya. Au XIIIeme siècle, les habitants de la Haute Mésopotamie entendirent résonner d'autres cavalcades. Le général mongol Baydju traversa bruyamment Mossoul avec ses troupes. Le seigneur de la ville,

11

Lu'lu', offrit au général sa coopération, ce qui épargna Mossoul et toute la province. Baydju, se dirigea vers Bagdad où il rejoignit l'armée de l'll Khan Hulagu. La capitale des Abbassides tomba le 10 février 1258, date importante, cruelle, inoubliable. Quelques siècles plus tard, les sultans ottomans, Selim rr (1512-1520) et son fils Soliman le Magnifique (1520-1566) occupèrent le Kurdistan, l'Irak. Le gouvernement d'Istanbul ne se montra pas trop autoritaire, composant avec les traditions indigènes de ces pays lointains. La Mésopotamie s'organisa autour de trois vilayets (provinces), Mossoul, Bagdad, Bassora. Les chefs de tribus, kurdes et arabes, gardèrent un certain pouvoir dans leurs régions. Perché dans les premiers contreforts du Taurus, Esnakh dépendait du vilayet de Mossoul. Ce village chrétien de deux cents feux devait avoir plus de mille ans. De rares documents, comme les pièces conservées dans les archives du diocèse de Zakho, aujourd'hui au Patriarcat chaldéen, évoquaient le souvenir d'Esnakh. Plus riche, la tradition orale, de génération en génération, transmettait les informations relatives au passé. Après la Première Guerre mondiale, qui vit la défaite et le démembrement de l'Empire ottoman, les Alliés créèrent l'État irakien. Ils mirent à sa tête un prince hachémite, Fayçal rr, qui fut couronné le 23 août 1921. Le vilayet de Mossoul, après de longues négociations, fut rattaché à l'Irak en 1926. Esnakh, désormais appelé Sanate dans les documents administratifs, tomba au pouvoir des nouveaux dirigeants.

12

L'araméen Les gens de Sanate, je le remarquais, étaient fort attachés à leur pays, à leur langue. fis parlaient l'araméen, la langue du Christ. Dès la fin du nememillénaire avant notre ère, elle se diffusa au Proche-Orient, favorisant les échanges, la diplomatie et la culture. Elle devint la langue officielle de l'Empire achéménide vers 539 avant J.-c. . Le grec la concurrença comme langue principale à l'époque hellénistique. Au tournant de notre ère, la langue araméenne prit un nouvel élan, avec son dialecte syriaque. L'écriture syriaque, alphabétique, apparut dans la région d'Édesse et se développa en Syrie du Nord et en Mésopotamie. De nos jours, le syriaque classique est conservé dans la littérature et la liturgie. Dans sa forme populaire, le soureth, il est utilisé par deux millions de personnes environ, les Assyro-Chaldéens, les Syriaques orthodoxes et catholiques. Ce peuple, composé de plusieurs groupes, descend des anciens Mésopotamiens, qui créèrent une si brillante civilisation. fi parcourt les millénaires. fi vient de loin, de Ninive, la reine de toute la terre, et de Babylone, la capitale de l'Orient, aux splendides jardins suspendus. fi se désaltère en chemin aux sources profondes du christianisme. fi vit longtemps au sein des grands empires, romain, sassanide, abbasside, mongol, ottoman, en Orient puis en Occident. La langue araméenne est sa patrie.

13

La vie quotidienne à Sanate Sanate était divisé en dix tribus, dont voici les noms: Bi-Schlemoun, Bi-Gaoureye Bi-Ishaq, Bi-Karra Bi-Keno, Bi-Kmaya, Bi-Mangana, Bi-Nissan Bischem, Bi-Tchina et Bi-ZaÏa. En Orient, l'individu se développe à l'intérieur du clan, il y trouve son identité et la garantie de ses droits. Chaque tribu choisissait un représentant, et les représentants élisaient un maire qui administrait la commune. Les villageois s'adonnaient aux travaux agricoles, cultivant la terre. lis élevaient chèvres et brebis, comme leurs pères, au fil des siècles. À la belle saison, ils montaient vers les pâturages de montagne, avec leurs troupeaux, ils y trouvaient l'air pur, la fraîcheur. lis campaient durant deux mois sous un abri de branchages. Les hommes vivaient à cœur ouvert, et contemplant les sommets, tenaient leurs pensées hautes. lis s'occupaient de leurs ovins. lis disposaient de longs fusils et restaient éveillés, vigilants, même la nuit. lis savaient de tragiques histoires où les brigands enlevaient le bétail, pillaient le campement, violaient les jouvencelles. Les femmes trayaient les brebis. Elles faisaient le yaourt, le fromage, le beurre, préparaient les repas, soignaient les enfants. Les personnes âgées, les pauvres, les boutiquiers, les artisans demeuraient l'été au village pour le garder. li y avait là des maçons qui bâtissaient les maisons de pierres sèches et de chaux. Pour les toits, ils utilisaient des poutres, des branchages qu'ils

14

recouvraient d'argile et tassaient au moyen d'un rouleau. Un habile menuisier fabriquait les portes, les fenêtres, les chaises, les clefs en bois, il réparait les fusils en noyer. Un forgeron, la taille ceinte d'un tablier de cuir, façonnait des pelles, des pioches, des haches et l'on entendait de loin le bruit de ses marteaux. Installés au bord de la Néhra, qui se jette dans la rivière Hezil, trois meuniers exploitaient des moulins à eau et réduisaient en farine les grains de blé, de millet, d'orge. À la fin juillet, les villageois regagnaient Sanate. Ils reprenaient leurs travaux, coupaient le blé, arrosaient les vergers, récoltaient les fruits et les légumes. Ils allaient, aux alentours de Sanate, élaguer les chênes; ils mettaient les branches en tas, qu'ils redescendaient ensuite dans les étables. Ce fourrage servait au bétail durant l'hiver, où le village était coupé de toutes communications, les chemins verglacés. Grand-mère avait raison de me chanter sur tous les tons les hauts faits des Sanatiens et de me vanter la beauté unique du village, isolé dans son décor de montagnes. Les épisodes les plus récents de son histoire, qui s'étalent sur presque un siècle, remontent du fond de ma mémoire; ils s'envolent dans le ciel comme les bulles des bandes dessinées.

15

Chapitre II

Abdul-Medjid

rr,

le sultan éclairé

Les achiret et les raya

En ces années-là, le principal personnage du tableau familial, était grand-mère. Elle rangeait, cuisinait, cousait, s'occupait de mille tâches toute la journée, comme une maîtresse d'auberge. Elle aimait les visites, les causeries à bâtons rompus avec ses voisines, retenant le meilleur des nouvelles. Souveraine des joies, des bonheurs, elle régna pendant des années sur notre foyer. L'après-midi, ayant quitté l'école où j'apprenais à lire et à écrire, je rentrais à la maison, je tournais autour de mon aïeule. Elle me faisait déjeuner, elle m'offrait des fruits, me gâtait. Elle prenait parfois, dans une de ses poches, des morceaux de manne récoltée sur les feuilles de chêne, et me les donnait à sucer. Un jour, comme Ketro rangeait ses croix, ses médailles, son argent, dans un sac de coton blanc, j'aperçus une pièce de monnaie ancienne, à l'effigie d'un sultan, qui luisait doucement. Elle l'avait conservée avec soin. 17

-Qui est ce sultan, avec son grand front, son menton fuyant, lui demandai-je? -C'est Abdul-Medjid rr. Il reste dans les mémoires de nos parents et grands-parents comme l'un des plus fameux souverains de l'Empire ottoman. -Ah, bon! Pourquoi? Il faut que tu me le dises. La vieille femme, surprise, réfléchit quelques instants. Elle avait beaucoup vu, beaucoup appris et retenu. Elle commença à me raconter cette histoire, qu'elle tenait des Barbes blanches du village. -Au milieu du siècle dernier, un sultan éclairé, Abdul-Medjid 1er,reprit le trône de son père. Il comprit qu'il fallait moderniser son empire, lui donner un nouvel élan. Quand grand-mère disait cela, je voyais monter un grand pays, avec ses palais, ses minarets, ses jardins magnifiques plantés de cyprès, de sapins, de mélèzes... qui Abdul-Medjid 1er, régna de 1839 à 1861, comprit qu'il fallait donner un nouvel élan à son empire. Il fixait volontiers son regard sur l'Europe. En 1839, il promulgua une charte impériale, le Hatt-i cherif, déjà préparée par le sultan précédent. Cet édit ouvrait l'ère des réformes administratives, financières, judiciaires, le Tanzimat. Il annonçait que tous les sujets de l'Empire ottoman étaient égaux, sans distinction de nationalité ou de religion, soumis à la même loi. Les chrétiens, auxquels le sultan rendait leur dignité, se réjouirent et rêvèrent, un bref moment, d'une émancipation possible. La mesure, ignorée par les fonctionnaires locaux, rencontra peu d'échos. Les choses bougèrent peu dans les rudes montagnes du Nord. Au sein de la masse kurde, les populations chrétiennes, «nestoriennes », étaient réparties en sept tribus indépendantes et fières,

18

les achiret, dont voici les noms: Grands Djilou, Tkhouma, Diz, Baz, Petits Djilou, Hauts Tiyari. Chaque tribu avait à sa tête un malik (roitelet), coiffé d'un bonnet de feutre orné de plumes. Les maliks et leurs redoutables guerriers étaient plus attachés à leur
liberté

- la pupille

de leurs yeux

- qu'à

tous les biens de

la terre. Le patriarche nestorien résidait à Kotchannès, petite bourgade montagneuse qui dominait les gorges du grand Zab, la rivière du jardin d'Éden, comme l'on dit. il avait une autorité spirituelle et civile sur ces communautés. fi demeurait à proximité de Djoulamerk, résidence de l'émir kurde, dont l'autorité primait sur la sienne. À côté des gens de ces tribus, qui payaient peu ou pas d'impôt au sultan de Constantinople, vivaient les raya, les populations soumises aux chefs turcs ou kurdes. Elles étaient parfois astreintes à des travaux pénibles, écrasées de redevances, réduites au servage. Les achiret nestoriennes pouvaient avoir leurs propres raya, chrétiens ou kurdes.
Sanate, notre village

-Sanate, village raya du district de Sindi, m'expliqua grand-mère, dépendait d'un noble seigneur, l'agha, qui résidait au village de Marases. L'insécurité régnait partout dans la région, les brigands dérobaient les brebis, les récoltes. Au besoin, les Sanatiens appelaient à leur aide le seigneur qui allait voir les Kurdes, les menaçait, reprenait les biens chapardés. Il essayait de rétablir la justice et le droit. Les villageois payaient à l'agha des impôts, ils lui fournissaient des services. Chaque famille raya avait, en plus, un bakhoué. Certains maîtres étaient honorables et humains,

19

d'autres durs et bêtes, des coquilles vides. ns pouvaient traiter les gens comme des serfs, corvéables à merci. La visite de notre bakhoué J'étais dans ma huitième année. Quelques jours après cette explication, par une après-midi languissante d'octobre, un homme d'âge mûr poussa la porte de la maison. Grand et fortement charpenté, il portait, à la façon des Kurdes, un shal et shapek, vêtement en poil de chèvre, rehaussé de motifs de couleurs vives, rouge bordeaux, bleu. n était coiffé d'un turban, enroulé autour d'un haut bonnet de feutre. n pénétra dans la salle, salua poliment: -Je vous souhaite une bonne journée! n parlait d'une voix forte, vibrante. -Soyez le bienvenu, bakhoué- mot qui veut dire petit chef- lui répondit grand-mère, d'un ton affable. Votre visite est un grand honneur pour notre maison. Installez-vous donc. Hélas, mon gendre et ma bellefille se sont absentés, et m'ont laissé la garde des enfants. Elle lui désigna les nattes où s'empilaient des coussins de coton brodé. Le nouveau venu alla s'asseoir, allongea les jambes. -Comment allez-vous? Quelles nouvelles? Je le regardais attentivement. n avait un long visage buriné, un nez aquilin. Des sourcils fournis, broussailleux, abritaient de petits yeux bruns et doux. Deux rides encadraient sa bouche surmontée d'une moustache aux poils grisonnants. n s'appelait Karavan. Courageux et fier, ce Kurde arrivait du village de Zravké, dans le Goyan, région montagneuse des pays du Haut-Tigre.

20

Karavan bavarda un moment puis sortit de son tchanta, grand sac en laine, orné de dessins blancs et rouges, des cadeaux rustiques: un fromage de brebis aux herbes, du beurre. Il me sourit et me proposa, ainsi qu'à mes petits frères, des graines de térébinthe d'un bleu foncé. Tous les enfants de Sanate en raffolaient. Comme l'heure du dîner approchait, Ketro s'affaira. Elle posa bientôt sur les nattes un grand plat de borghoul, blé bouilli, séché et mondé, qui fumait et sentait bon le confit d'agneau. Le bakhoué mangea avec appétit, passa la soirée à causer, à faire brûler du tabac, serrant les dents sur son fume-cigarette en bois; puis il s'allongea pour la nuit sur un matelas que grand-mère déroula sur le sol. Il s'en alla le lendemain. Devant la porte, il nous demanda: -Felhémain -mes protégés-, quelqu'un vous a-t-il offensé, a-t-il volé vos biens? Je le jure par Allah et par le Coran, je vous rendrai justice, je vous vengerai. Je mettrai en pièces ce fils de chien. Ne vous dois-je pas aide et protection? L'honneur de votre famille est le mien. - Grâce à vous, lui répliqua Ketro, les gens n'osent pas nous agresser. Ils craignent les violentes représailles que vous pourriez exercer contre eux. Elle offrit au bakhoué une vingtaine de kilos de dattes, achetées à Zakho, du sucre, du thé, des tissus de Mossoul. Tous ces produits étaient rares et chers, donc appréciés, au Kurdistan. Après son départ, je fis part à grand-mère de mes . . ImpressIOns: -Comme Karavan a l'air brave et gentil ! -Nous avons la chance d'avoir un bon bakhoué, que nous plaçons au-dessus de nos têtes, répliqua gaiement Ketro. Nous tâchons d'entretenir avec lui des

21

relations amicales. C'est un homme au grand cœur, vaillant, intègre, le contraire d'un maître brutal, autoritaire. TI cause bienveillamment, sans élever le ton. Son père et son grand-père nous ont bien protégés dans des moments difficiles. Grand-mère se taisait à présent, les yeux clos, comme si elle songeait aux événements passés. Je regardais avec tendresse son visage tanné. Je lui étais reconnaissant de me guider vers la connaissance, la lumière. Elle m'éclairait sur la vie sociale qu'elle avait connue dans sa jeunesse, au sein de l'Empire ottoman. Elle m'enseignait des mots nouveaux, dures réalités pour les paysans chrétiens, dhimmi, achiret, raya, agha, bakhoué. Je ne les oublierais plus. J'avais appris que nous étions tous les citoyens d'un pays, l'Irak, et que nous avions, en principe, les mêmes droits et les mêmes devoirs. Hélas, j'habitais dans une région montagnarde, isolée où les aghas ne respectaient pas toujours les lois établies par l'autorité souveraine. Certains seigneurs féodaux souhaitaient que rien ne changeât; ils s'opposaient farouchement au progrès et maintenaient leur pouvoir absolu sur les pauvres paysans. Je comprenais aussi que les chrétiens, assyrochaldéens, n'étaient pas les égaux des musulmans, après tant de siècles passés côte à côte. Bref, j'avais le sentiment que je vivais toujours à l'époque ottomane comme grand-mère.

22

Chapitre III Nos ancêtres nestoriens
La petite église

Nous étions au printemps. Depuis quinze jours, je dormais mal, je faisais d'horribles cauchemars. Je croyais voir des monstres derrière la porte entrebâillée de la chambre, des démons noirs et velus à la fenêtre. Je frémissais d'horreur. Grand-mère, allongée près de moi, m'observait avec inquiétude. Elle me caressait le front de sa main brune et douce, quand elle me voyait agité de tremblements. Elle secouant la tête, tentait de me raisonner: -Un grand garçon comme toi! N'as-tu pas honte de trembler ainsi? Je ne connais pas la peur, ni l'angoisse, moi qui suis vieille! Je ne répondais pas. Elle commençait à me raconter une légende, sa voix m'enlaçait tendrement. Je m'endormais sans m'en apercevoir. Un matin, au réveil, elle rejeta la couverture et m'ordonna d'un ton ferme: -Habille-toi vite, et viens prier sainte Shmuni, elle enlève la peur !

23

Je sautai à bas de l'épais matelas et fut bientôt prêt. Ketro me saisit par le bras et m'entraîna dans les rues du village. Elle passa devant l'épicerie d'un ami, Élia Baqala, située en face de l'église Sainte-Marie, entra dans le magasin. Élia était un homme grand, mince, réservé, avec un visage pointu. TI portait une veste et un pantalon à l'occidentale. Il avait vécu à Mossoul. Il se leva, la cigarette à la main, salua chaleureusement ma grand-mère, et lui demanda: -Que puis-je pour vous? -Trouvez-moi deux belles bougies blanches. Le marchand choisit sur une lourde étagère les articles demandés et les lui présenta. Grand-mère, souriante, paya, et voyant mon regard fixé sur les sacs de bonbons, me poussa hors de la boutique. Nous prîmes la direction de l'est. Nous fîmes environ quatre cents mètres par un étroit sentier. La journée était chaude. Des hirondelles perçaient le ciel bleu indigo de leurs vols rapides. L'herbe montait, verte et drue, constellée de boutons d'or, de pissenlits, de crocus, de narcisses et de pâquerettes. Les roses sauvages embaumaient l'air, les violettes se cachaient au bord des ruisseaux. Nous arrivâmes au pied d'une petite église, dédiée à sainte Shmuni, l'une des saintes populaires de l'Église de l'Orient. C'était la mère des Maccabées, ces Juifs révoltés contre le roi de Syrie Antiochos N Épiphane, au deuxième siècle avant notre ère. Alentour, s'étendait un cimetière, baigné de silence. Les tombes, constituées de petits monticules, étaient entourées de pierres sèches et recouvertes d'herbes folles. Elles ne portaient aucun nom.

24