Une dynastie de la bourgeoisie républicaine : les Pelletan

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296328143
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UNE DYNASTIE DE LA BOURGEOISIE
REPUBLICAINE

LES

PELLET

AN

Illustration de couverture: à gauche, Eugène Pelletan (anonyme) ; à droite, Camille Pelletan à douze ans par Nadar.

@ L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4768-6

Chemins de la mémoire

Paul BAQUIAST

UNE DYNASTIE DE LA BOURGEOISIE REPUBLICAINE

LES PELLET AN

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

A ma grand-mère, regrettée.

Remerciements
Le chercheur, fût-il isolé, n'est jamais tout à fait seul. Aussi m'est-il particulièrement agréable, en ouverture de cet ouvrage, tiré d'une thèse soutenue, le 15 février 1996, à l'université Paris IV, de remercier tous ceux sans lesquels il n'aurait pu voir le jour. Il me faut commencer par M. le professeur Jean-Marie Mayeur, qui a dirigé mes recherches avec une disponibilité et une amabilité jamais démenties, et dont la compétence et la pertinence de vue m'ont été d'un grand secours. Je ne voudrais pas non plus oublier M. le professeur Jean Meyer, qui a guidé mes premiers pas d'historien vers Camille Pelletan. Je dois, également, des remerciements aux membres de mon jury de thèse, dont les justes remarques m'ont permis d'améliorer telle ou telle page: outre M. Jean-Marie Mayeur, MM. Serge Berstein, Gilles Le Béguec, et Mme J.acquelineLalouette. Je suis particulièrement redevable à trois chercheurs qui, travaillant sur des sujets voisins des miens, ont eu l'amabilité de me fournir de précieuses et nombreuses informations, et m'ont souvent permis, par leur conversation brillante, de mieux appréhender tel ou tel problème. Il s'agit de Mme Judith Stone, de l'université de Kalamazoo (Etats-Unis), de M. Michael Pakenham, de l'université d'Exeter (Grande-Bretagne), et de M. Georges Touroude. Je n'oublie pas tous ceux qui, à une question que je leur posais ou à une démarche que je leur demandais, n'ont pas hésité un instant à répondre à l'une ou à exécuter l'autre. Je pense, en premier lieu, à M. le professeur JeanBaptiste Duroselle qui, peu de temps avant de mourir, m'ouvrait les portes de la Bibliothèque de l'Institut et, surtout, me mettait en contact avec l'un de ses amis normaliens, ancien membre du parti radical-socialiste Camille Pelletan, M. Roger Apéry, dont je tiens également à saluer la mémoire ici, et aux fils duquel je dois également rendre hommage. Il me faut aussi citer Mmes Marie-

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Clotilde Hubert, secrétaire générale de l'Ecole nationale des Chartes, Odile Gaultier- Voituriez, archiviste des Archives d'histoire contemporaine, Francine Ducluzeau, directeur des Archives départementales de la Charente, Mme Arribillaga, bibliothécaire-archiviste du lycée Louis-le-Grand, ainsi que MM. les professeurs André Encrevé, Michel-Edmond Richard, et MM. André Combes, directeur de l' I.D.E.R.M., Jean-Philippe Dumas, conservateur des Archives centrales du service historique de la Marine, Robert Colle, conservateur du Musée de Royan, aujourd'hui décédé, Bernard Lachaise, maître de conférence à l'Université Bordeaux III, Dominique Bussereau, député-maire de Saint-Georges-de-Didonne, Marcel Ruby, président de la Société d'histoire du radicalisme, Gérard Baal, Jean-Claude Caron, Jérôme Grévy, Etienne Akamatsu et Hubert Heyriès. Je dois des remerciements tout paniculiers aux membres des familles Pelletan et alliées qui ont accepté de me recevoir pour répondre à mes questions et m'ouvrir leurs archives familiales: MM Pierre Valette, Dyonis Ordinaire, André Bonnard et Alain-Paul Bonnet. Nombreux sont ceux qui m'ont fourni une aide matérielle, réalisant ainsi une tâche souvent ingrate mais qui me fut indispensable. Je pense au premier chef à ma grand-mère, Camille Bréchet, et à ma mère, Françoise Baquiast, qui, ni l'une ni l'autre, ne furent avares de leur temps. Je pense également à mon oncle, Pierre de Nussac, à mon beau-père, Roger Durand, et à mes amis Véronique Cézard, Philippe Besse et Reynald Cybcnech. Il me reste, enfin, à remercier les deux êtres qui, tout au long de ces années, ont su m'apporter le réconfort irremplaçable de leur amour: ma femme Sophie, si patiente et si tendre, mon petit garçon Guillaume, si vif et si joyeux.

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Introduction
"L'hérédité en politique" 1 est l'un des grands champs d'étude historique et sociologique en cours de défrichement. Matteï Dogan, déjà, dans son article pionnier sur les filières de la carrière pOlitique2, estimait à plus de 600 les députés de la troisième République méritant le qualificatif d'héritiers (l'héritage étant conçu, dans son esprit, non comme la transmission directe d'un siège parlementaire, mais comme le legs d'un intérêt pour la politique, d'une formation, d'une tournure d'esprit, et d'un réseau de relations). Pour la période 1885-1900, Jean El Gamma! fixe leur nombre à 245, soit 12,75 % des parlementaires) Pour la période 1919-1939, à la Chambre des députés, Gilles Le Béguec en a comptabilisé 250 (15 % des députés).4 Parmi ces héritiers, tous n'étaient pas républicains. Pour la période 18851900, Jean El Gamma! n'a recensé que sept fils de parlementaires adversaires du second Empire.5 A se limiter au XIXe siècle et aux premières années du XXe siècle, on peut sans doute parler d'une dizaine de dynasties républicaines de première importance, quant à la notoriété ou au rôle historique de leurs membres, avec les Carnot, les Arago, les Ferry, les Dorian, les Cavaignac, les Grévy, les Garnier-Pagès, les Kestner, les Raspail, les Pelletan. Trop de
1 Claude PATRIAT, Jean-Luc PARODI: L'Hérédité en politique, Actes du colloque de Dijon des 14 et 15 mars 1991, Paris, 1992. 2 Mattei DOGAN: Les Filières de la carrière politique, Revue française de sociologie, oct.déco 1967, VIII -4, pp. 468-494. 3 Jean EL GAMMAL: Recherches sur le poids du passé dans la vie politique française de 1885 à 1900, thèse sous la direction de Philippe Vigier (dactylographiée), Paris X Nanterre, 1990, p. 57-59. 4 Gilles LE BEGUEC: L'entrée au Palais-Bourbon: les filières privilégiées d'accès à la fonction parlementaire (1919-1939), thèse sous la direction de René Rémond (dactylographiée), Paris X Nanterre, 1989, p. 98. 5 Jean EL GAMMAL: opus cité, p. 81. 11

ces dynasties restent mal connues, en dé~it de travaux récents, comme ceux sur les Carnot 1 ou sur Scheurer-Kestner. Notre ambition est de contribuer à leur meilleure connaissance, par l'étude de l'une d'entre elles: celle des Pelletan. Pourquoi le choix des Pelletan? Pour au moins deux raisons. D'abord parce que les Pelletan, nous l'avons dit, sont mal connus, alors même qu'Eugène et Camille, le père et le fils, sont fréquemment cités, et à juste titre si l'on considère qu'ils apparaissaient aux yeux de leurs contemporains comme des hommes politiques de premier plan. Rappelons brièvement leurs carrières. Né à Royan, en 1813, petit-fils d'un pasteur du désert, Eugène Pelletan, après s'être fait un nom dans la presse et avoir été l'un des collaborateurs de Lamartine en 1848, devint l'un des principaux opposants républicains à l'Empire, tout en menant une œuvre littéraire éclectique mais engagée. Député de Paris, il entra dans la composition du gouvernement de la Défense nationale. Couvert d'honneur, il mourut en 1884, peu après avoir été élu sénateur inamovible. Né à Paris, en 1846, son fils, Camille, devait tenir un rôle plus haut en couleur, sur des positions plus extrémistes. Journaliste vedette du Rappel dès la fin du second Empire, rédacteur en chef de la Justice de 1880 à 1893, député puis sénateur des Bouches-du-Rhône de 1881 à 1915, ministre de la Marine du cabinet Combes (1902-1905), président du parti radical (19061907), il fut la parfaite incarnation de ce républicanisme radical, ou radicalisme intransigeant, dont Philip Nord a montré l'originalité et l'importance, dès le second Empire, entre libéralisme démocratique et socialisme révolutionnaire3. A la différence de personnalités qui incarnèrent

1 Gilles LE BEGUEC, Jean EL GAMMAL: Une lignée républicaine: les Carnot sous la troisième République, actes du colloque tenu à Limoges en novembre 1987, Limoges, 1989. Voir aussi Gilles LE BEGUEC: Une dynastie républicaine: les Carnot, in CHARNA Y J.-P. (éditeur): Lazare Carnot ou le Savant Citoyen. Actes du colloque tenu en Sorbonne les 25, 26, 27, 28 et 29 janvier 1988. Paris, 1988, ainsi que Patrick HARISMENDY: Sadi Carnot, l'ingénieur de la République, Paris, 1995. 2 Sylvie APRILE: Auguste Scheurer-Kestner (1833-1899) et son entourage. Etude biographique et analyse politique d'une aristocratie républicaine, thèse sous la direction d'Adeline Daumard, Paris l, 1994 (dactylographiée). 3 Voir notamment Philip G. NORD: The Party of Conciliation and the Paris Commune, in French Historical Studies, vol. XV, number I, spring 1987; Manet and Radicals Politics, Journal of Interdisciplinary History, XIX, 3 (winter 1989); Republicanism and Utopian Vision: French Freemaonry in the 1860s and 1870s, in Journal of Modem History, Vol. 63, number 2, juin 1991. 12

un temps la même tendance, tels Rochefort ou Clemenceau, Camille Pelletan resta toute sa vie fidèle aux idéaux de ses vingt ans.l Si les Pelletan demeurent mal connus, il serait faux, cependant, de considérer qu'ils n'ont pas intéressé les historiens. Eugène et Camille ont chacun eu, il y a fort longtemps, leur biographe. Celui d'Eugène fut Edouard Petit, qui publia son ouvrage à l'occasion du centième anniversaire de la naissance de son héros. Ayant eu accès aux papiers privés d'Eugène Pelletan et aux témoignages de ses enfants, gendres et amis, il a réalisé une étude assez bien documentée. Outre son âge, cependant, cette biographie pèche par sa tendance excessive à l'hagiographie. Il s'agit d'un ouvrage de propagande républicaine, préfacé par Ferdinand Buisson, qui voulait y reconnaftre un "nouveau bréviaire du jeune républicain".2 La biographie de Camille Pelletan fut publiée, quant à elle, en 1930, par M-M. Tony Révillon. Ce dernier était le fils du député radical, lieutenant de Camille Pelletan et de Clemenceau, Tony Révillon. Son ouvrage a eu l'immense mérite d'exister et de fournir une base de travail aux historiens durant soixante-cinq ans. Il faut admettre, cependant, qu'il présente plus d'insuffisances encore que celui d'Edouard Petit. D'abord parce que son point de vue est strictement politique. L'homme privé n'apparait pas, son milieu social et culturel non plus. M.-M. Tony Révillon ne semble pas, de ces points de vue, avoir bénéficié de sources aussi riches qu'Edouard Petit. D'autre part, écrite par un radical-socialiste de conviction3, cette étude est, là encore, très excessivement hagiographique. Son principal intérêt est d'évoquer la plupart des combats menés par Camille Pelletan, dans la presse et au parlement, et de les illustrer abondamment d'extraits d'articles et de discours. Les biographies d'Edouard Petit et de M-M.Tony Révillon ont été reprises, tout récemment, et synthétisées, en un petit livre au style agréable et vivant, par un écrivain-historien, lointain cousin des Pelletan, Georges Touroude4. Le principal apport de ce dernier, par rapport à ses prédécesseurs, est d'avoir éclairé les origines saintongeaises de la famille et précisé la personnalité
1 Rochefort vira au boulangisme en 1886. Clemenceau renonça au radicalisme intransigeant en 1906, lors de son premier passage au pouvoir, au grand dépit de Camille Pelletan qui dénonça ce glissement à droite comme une trahison. 2 Edouard PETIT: Eugène Pelletan, 1813-1884, "L'homme et l'œuvre" d'après des documents inédits, Paris s. d. (1913), p. X. 3 M-M. Tony Révillon devait s'illustrer, en juin 1940, en s'embarquant à bord du Massilia. 4 Georges TOUROUDE: Deux républicains de progrès, Eugène et Camille Pelletan, Paris, 1995.

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politique d'Achille Pelletan, le père d'Eugène. Dans un livre précédentl, Georges Touroude était revenu sur la personnalité du pasteur Jarousseau, grand-père d'Eugène, auquel ce dernier avait consacré une biographie romancée en 18552. D'autres travaux (universitaires, à la différence des précédents) ont consacré quelques développements à Camille Pelletan, dans trois domaines historiographiques différents: l'histoire politique, l'histoire maritime, l'histoire littéraire (dans sa jeunesse, Camille Pelletan fréquenta de nombreux poètes, dont Paul VerIaine, Charles Cros, Uon Valade). Pour le premier domaine, on pense à la thèse de Gérard Baal3, à celle, plus ancienne, de Henri Lerneer4, et, bien entendu, au dernier livre de Judith Stone, qui s'attache, à travers l'exemple de Camille Pelletan, à définir la culture politique du radicalisme de gauche avant 1914.5 Pour ce qui est de l'histoire maritime, on pense aux écrits de Henri Le Masson6 et de Philippe Masson 7. Pour ce qui est de l'histoire littéraire, on pense à la remarquable thèse de Michael Pakenham sur le journal La Renaissance littéraire et artistique8, dont un chapitre entier est consacré à Camille Pelletan, critique littéraire et d'art, au catalogue de l'exposition du musée d'Orsay consacré au Coin de table de Fantin-Latour9, ou encore à l'édition critique de L'Album zutique tO.
1 Georges TOUROUDE: De l'oppression à la liberté, histoire des communautés saintongeaises huguenotes et de leur pasteur du Désert, Jean Jarousseau (1729-1819), Royan, 1992. 2 Eugène PELLETAN: Les morts inconnus, le pasteur du Désert, Paris 1855 3 Gérard BAAL: Le Parti radical de 1901 à 1914, thèse sous la direction de Maurice Agulhon, Paris l, 1991, (dactylographiée). 4 Henri LEERNER: "La Dépêche", journal de la démocratie. Contribution à l'Histoire du radicalisme en France sous la ll/ème République, Toulouse, 1978. 5 Judith F. STONE: Sons of the Revolution. Radical Democrats in France, 1862-1914, Baton Rouge-London, 1996. Une partie des thèses de l'auteur avaient auparavant paru dans deux articles: La République et la Patrie: the radicals'nationalism under attack, in Robert TOMBS (éditeur): Nationhood and Nationalism in France, Cambridge, 1991; et The Republican Brotherhood: Gender and Ideology, in Elinor A. ACCAMPO, Rachel G. FUCHS, Mary Lynn STEWART (éditeurs): Gender and the Politics of Social Reform in France, 1870-1914, Baltimore-London, 1995. 6 Henri Le Masson: Histoire du torpilleur en France, Paris, 1965. Les sous-marins français, des origines (1863) à nos jours, Paris, 1980 7 Philippe MASSON: Histoire de la Marine Française, 1.II, Paris-Limoges 1983 8 Michael PAKENHAM: Une revue d'avant-garde au lendemain de 1870: La Renaissance littéraire et artistique dirigée par Emile Blémont, thèse sous la direction de Louis Forestier (dactylographiée), Université Paris IV, 1996. 9 Luce ABÉLES: Fantin-Latour: Coin de table. Verlaine, Rimbaud et les vilains bonshommes. Les dossiers du musée d'Orsay n018, Paris, 1887 14

Au total, les recherches consacrées aux Pelletan ne sont pas tout à fait négligeables, mais demeurent limitées. Aussi nous a-t-il semblé digne d'intérêt de les reprendre et de les approfondir, dans une démarche qui, sans prétendre à une totale exhaustivité dans le domaine de leur action politique, vise surtout à appréhender les personnages d'Eugène et de Camille dans leur dimension sociale et culturelle, et à mieux cerner, au travers de leur exemple, une époque et un milieu, celui de la bourgeoisie républicaine. L'étude des Pelletan, conçue comme celle d'une famille de la bourgeoisie républicaine, hous paraît d'autant plus justifiée que la famille Pelletan, à la vérité, dépasse le strict cadre des personnages d'Eugène et de Camille. Sur l'arbre généalogique des Pelletan (cf. annexe 1), en effet, on trouve deux préfets de la Défense nationale: Edmond Mocqueris çt Georges Coulon (qui devint par la suite vice-président du Conseil d'Etat), et, surtout, neuf parlementaires: Georges Bonnet, député de la Dordogne (1924-1940; 19561968), important ministre des Finances et des Affaires étrangères de l'entredeux-guerres; son fils Alain-Paul, député de la Dordogne de 1973 à 1993; Paul Denise, député du Var de 1919 à 1924, vice-président du parti radical (1923-1925); Dyonis Ordinaire, député du Doubs de 1880 à 1896; son fils Maurice, à son tour député (1898-1902) puis sénateur (1913-1934) du Doubs; son beau-père René Grosdidier, député (1903-1913) puis sénateur (19131923) de la Meuse; Michel Debré, sénateur d'Indre-et-Loire (1948-1958), député de la Réunion (1963-1988), plusieurs fois ministre (notamment Premier ministre du général De Gaulle de 1959 à 1962); ses fils Bernard, député d'Indre-et-Loire (1986-1995), ministre de la Coopération d'Edouard Balladur (1994-1995), et Jean-Louis, député de l'Eure (1986- ), ministre de l'Intérieur d'Alain Juppé (1995- ). Si le tenne de dynastie républicaine, utilisé pour les seuls Eugène et Camille Pelletan, peut paraître un peu excessif, dans la mesure où il suppose la transmission d'un héritage politique républicain sur au moins trois générations, il est en revanche tout à fait indiqué pour évoquer la famille Pelletan au sens large, incluant alliés et collatéraux, puisqu'on a là la transmission d'un capital politique sur cinq générations.

Pour retracer l'histoire des Pelletan, des origines à nos jours, en insistant sur les figures d'Eugène et de Camille, mais sans oublier celles de leurs ancêtres et de leurs descendants et alliés, nous avons disposé de sources abondantes, jusqu'alors inexploitées. Nous abordons là la seconde raison qui nous a
motivé à entreprendre ce travail.

De manière lointaine, nous sommes rattachés aux Pelletan. Notre grand-mère, Camille Bréchet, était, en effet, la nièce par alliance de Camille Pelletan, qu'elle fréquenta dans l'intimité familiale jusqu'à ce qu'il meure, alors qu'elle
10 L'Album zUlique.Inlroduclion

el notes par Pascal PIA. Paris, 1962. 15

avait six ans. Toute notre enfance fut bercée du récit des souvenirs tenaces dont il avait imprégné la famille de son épouse. Notre vocation d'historien est sans doute née, dans l'adolescence, de la volonté de confronter, un jour, la tradition familiale à la vérité historique. Sunout, notre grand-mère nous a transmis les archives privées de Camille Pelletan. Il s'agit là d'une assez abondante documentation, répanie en 19 cartons, auxquels s'ajoutent une bibliothèque de 370 volumes et une trentaine d'œuvres d'an. Parmi les documents les plus intéressants de ce fonds d'archives, il faut évoquer les mémoires inédites de Camille Pelletan. Inachevées (elles prennent fin en 1868, Camille Pelletan étant âgé de 22 ans), elles peuvent, à première vue, paraître décevantes. En réalité, il s'agit d'une mine de renseignements, moins d'ordre politique que sociologique et culturel: Camille Pelle tan s'étend, avec force détail, sur son milieu familial, sur ses amitiés de jeunesse, sur son éducation. Comme la loi du genre l'implique, tout, bien sOr, ne doit pas être pris pour argent comptant. Ces pages, écrites à partir de 1913, l'ont été par un homme vieux et malade, jetant sur son lointain passé un regard attendri, complaisant, et parfois ironique. La vigilance, la confrontation avec des sources plus objectives, comme la correspondance ou autres textes d'époque, évitent de se faire abuser, et confirment d'ailleurs souvent la véracité et la justesse de vue de l'auteur. En plus des archives privées de Camille Pelletan, notre grand-mère nous a transmis celles de Paul Denise, contenues dans deux cartons. A ce corpus d'archives privées, d'accès facile pour nous, il faut ajouter celles de Georges Coulon, gendre d'Eugène Pelletan, déposées en avril 1981 aux Archives nationales par M. Valette. Il faut rendre hommage à ce dernier d'avoir pris conscience de l'intérêt historique de ces documents, qui moisissaient dans un grenier, et de la nécessité de les sauver. Ces archives apportent de nombreux renseignements sur Georges Coulon, mais également sur la famille Pelletan. Nous avons pu compléter cette source par les papiers que M. Valette a conservé par-devers lui, et qu'il a eu la grande amabilité de nous laisser consulter. Mentionnons également les recherches entreprises, à des fins personnelles, par André Bonnard, arrière-arrière-petit-fils d'Eugène Pelletan, sur sa branche familiale (celle des Mocqueris), dont il nous a fort obligeamment confié les résultats. Nous avons un temps espéré pouvoir travailler sur les archives privées d'Eugène Pelletan. Nous avions eu connaissance de leur existençe à travers l'ouvrage de Georges Bonnet: De Washington au Quai d'Orsay. Evoquant la maison d'Eugène Pelletan, à Saint-Georges-de-Didonne, dont il était propriétaire par héritage, Georges Bonnet écrivait:

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"Dans le cabinet de travail que j'occupais maintenant, les tiroirs des secrétaires d'acajou, les rayons des bibliothèques débordaient de brochures, de revues, de pamphlets, de caricatures et de lettres entassées pêle-mele, d'un intéret inégal, mais qui attestaient l'ardeur de ces luttes politiques que nous croyions périmées et dont le style romantique nous faisait sourire (...). Je n'ai jamais trouvé le temps de trier ces documents et de les classer, comme j'en avais formé le projet." 1 Nous avons écrit à Alain-Paul Bonnet, le fils unique de Georges Bonnet, pour savoir s'il disposait toujours de ces papiers. Il nous a d'abord répondu qu'ils avaient disparu lorsque son père revînt de Suisse, après la guerre. Cependant, lors de l'entretien qu'il a bien voulu nous accorder par la suite, il nous a déclaré que, à la réflexion, ces documents existaient peut-être toujours, mais qu'il aurait fallu vérifier en fouillant dans un grenier plein de papiers à classer. Il nous a aimablement proposé de les regarder, mais n'a pas donné suite à sa proposition, malgré un courrier que nous lui avons adressé à ce sujet et d'autres entrevues. Il faut remarquer que la même mésaventure, plus lourde de conséquences, a été vécue, il y a quelques années, par Cheik Lü qui, dans le cadre de sa thèse sur Georges Bonnet, n'a pu avoir accès aux papiers privés de ce dernier, en dépit de nombreuses promesses reçues de la part d'Alain-Paul Bonnet2. Malgré cette déception, le corpus d'archives privées dont nous avons pu disposer reste malgré tout important. D'autant que sont venus naturellement s'y ajouter d'autres fonds d'archives, plus classiques, comme, par exemple, celui de la franc-maçonnerie de la Bibliothèque nationale ou celui des assemblées parlementaires (série C) des Archives nationales, ainsi que de nombreuses sources imprimées (ouvrages écrits par nos personnages, mémoires de contemporains, débats parlementaires, articles de presse, etc, sans oublier le Who's Who, utile pour suivre jusqu'à nos jours la carrière et l'évolution sociale des membres de la famille les plus illustres). Le projet qui sous-tend ce travail, l'importance historique respective d'Eugène et de Camille Pelletan, l'abondance diverse des sources en notre possession, ont déterminé la distribution des chapitres de cet ouvrage. Le premier, en manière de préambule, s'ouvre sur les origines protestantes des Pelletan; les quatre suivants sont consacrés à Eugène; les huit suivants à Camille; le dernier, comme en épilogue, s'arrête sur les alliés et collatéraux de la dynastie.
1 Georges BONNET: De Washington au Quai d'Orsay, Genève, 1946. p. 210. 2 Cheik LO: Georges Bonnet et les relations économiques internationales de la France au début des années trente (1930-1933), Paris X Nanterre, sous la direction de M. René Girault, 1985 (dactylographiée). 17

Chapitre I Les origines protestantes de la dynastie

Les origines d'une dynastie, qu'elle soit républicaine ou aristocratique, importent à un double titre, l'un objectif, l'autre mythologique. Cela est particulièrement vrai dans le cas des Pelletan. L'héritage objectif n'est pas ici celui d'une fortune, c'est un héritage spirituel, celui du protestantisme, transmis à la famille par la branche maternelle d'Eugène Pelletan, celle des Jarousseau. Eugène Pelletan fut déiste, hors de toute confession religieuse. Mais ses sympathies allaient au protestantisme, dans lequel il voyait la religion de l'avenir. Jusqu'à aujourd'hui, nombreux sont les membres de la famille qui, bien que parfois athées, se sont mariés au temple. L'héritage mythologique, c'est-à-dire la manière enjolivée dont les ancêtres sont perçus par leurs descendants, est également à rechercher du côté Jarousseau. Dans une biographie romancée à la gloire de son grand-père, le "pasteur du désert" Jean Jarousseau 1, Eugène Pelletan a transfiguré une tradition familiale2 en un véritable mythe, affirmant de la sorte la fierté de ses origines huguenotes et prétendues plébéiennes. C'est en Saintonge, près de Royan - à Saint-Georges-de-Didonne exactement que Jean Jarousseau, une trentaine d'années durant, exerça son ministère.
Le protestantisme en Saintonge avant l'édit de tolérance de 1787

1 Les morts inconnus, le pasteur du Désert, Paris, 1855 (multiples rééditions jusqu'en 1992, sous le titre: Jarousseau, le pasteur du Désert). 2 "Nous garantissons l'authenticité de ce récit. Notre mère nous l'a fait trop souvent au coin du feu, dans notre enfance, pour que nous ayons pu en oublier aucun épisode. Si cependant on mettait en doute la fidélité de notre mémoire, nous pourrions en appeler en témoignage plus d'un vieillard qui a connu dans sa jeunesse le héros de cette biographie" (Eugène PELLETAN: Jarousseau, le pasteur du Désert, Paris, 1889, p. XU). 19

La région était un important et ancien foyer de protestantisme. A la veille de la Saint Barthélémy, c'est en vain qu'on aurait cherché quelques familles catholiques dans les bourgs de Saint-Georges et de Didonne. Pour une large part, il s'agissait d'un protestantisme de petites gens - paysans, pêcheurs, pilotes, petits artisans et commerçants -, bien différent à cet égard du protestantisme de la bourgeoisie rochelaise.l Au lendemain de la révocation de l'édit de Nantes (1685), une partie de la population émigra vers les terres du "Refuge". D'après le pasteur Mours, la Saintonge et l'Aunis comptèrent 25.000 départs2. L'état des fugitifs de juillet 1687, dressé par l'intendant de La Rochelle, Michel Bégon, mentionne 600 départs, pour la Saintonge côtière3. La majorité des huguenots de la côte saintonge aise, cependant, trop peu fortunée pour tenter l'aventure, resta et... persista dans sa religion! Les dragonnades, comme les méthodes plus douces de Fénelon, en mission en Saintonge en 1686, n'y firent rien. En 1760, on a pu évaluer à 14.525 le nombre des protestants de Saintonge.4 Parmi les nouveaux convertis, d'autre part, bien peu étaient sincères: à La Tremblade et à Arvert, les listes nominatives, envoyées à partir de 1730 par les maîtres d'écoles aux autorités ecclésiastiques, et qui distinguent les enfants allant à l'église et à l'école, ceux allant à l'école mais point à l'église, et ceux n'allant ni à l'une ni à l'autre, ne font apparaître que 15% de sincères5. Les réfractaires subissaient une dure répression. Certains étaient pendus ou envoyés aux galères. Les jeunes filles qui, sans fréquenter les écoles protestantes, n'étaient pas envoyées aux instructions catholiques, se voyaient enfermées dans les couvents.6. Les amendes pleuvaient, pour n'avoir pas fait baptiser un enfant, pour ne l'avoir pas envoyé au catéchisme, pour ne pas
1 Ibid., p. 13. 2 J. MOURS: Les Eglises réformées de France, Paris, 1958, p. 171. D'après Francine Miot, ce chiffre est peut-être excessif. Toute évaluation précise du nombre des réfugiés est difficile, n'étant comptabilisés que ceux dont les biens furent confisqués (Francine Miot: La Révocation de l'édit de Nantes et les protestants en Aunis et Saintonge jusqu'à l'édit de Tolérance (dactylographié), thèse de l'Ecole des chartes, 1964, p. 114). 3 Georges TOUROUDE: op. cité, , p. 41. 4 N WEISS: statistique du protestantisme français en 1760, in B.S.H.P.F., t. XXXV (1886), pp. 472-473, cité par Francine Miot: op. cité, p. 266. Une autre statistique (B.S.H.P.F., 1. LVIII, 1909, p. 163) donne 30.000 protestants en Saintonge. Francine Miot rappelle que celle de 1886 est jugée par J. Mours (op. cité, p. 179) comme étant la plus sérieuse. 5 Francine MIOT: op. cité, pp. 180-181. Voir aussi Georges TOUROUDE: op. cité, p. 55. 6 Francine MIOT: op. cité, p. 184. 20

s'être marié à l'église, pour avoir aider à l'émigration (Ie dernier article de l'édit de Fontainebleau interdisait aux protestants de quitter la France). La Régence (1715-1723) et les premières années du ministère du cardinal de Fleury (jusqu'en 1732) apportèrent aux huguenots du Royaume un relatif répit. La déclaration de 1724 du jeune Louis XV, qui recodifiait de manière plus sévère encore l'édit de Fontainebleau, fut peu appliquée, particulièrement en Saintonge. Les choses changèrent durant les dix dernières années du ministère de Fleury, et plus encore après la mort de ce dernier, en 1743. Les intendants de La Rochelle ne comptèrent pas parmi les moins zélés dans la reprise des persécutions religieuses. A partir des années 1760, cependant, la tolérance fit, dans l'ensemble du pays, de nets progrès. Les affaires Calas (1762) et Sirven (1764) furent les derniers feux de l'intolérance catholique. Voltaire fit réhabiliter Calas en 1765 et Sirven en 1771. En poste depuis 1755, le vieux maréchal Charles de Sennetère, gouverneur de Saintonge, prit les protestants sous sa protection. C'est en partie grâce à lui que le pasteur Louis Gibert put écrire au pasteur Paul Rabaut, en 1763: "les protestants de Saintonge jouissent maintenant d'une souveraine tranquillité" 1. Le maréchal de Sennetère laissa un bon souvenir parmi les huguenots de Saintonge. En témoigne la description flatteuse qu'en fit Eugène Pelletan dans l'ouvrage romancé qu'il consacra à son aïeul, le pasteur Jarousseau: "il avait donc beaucoup vu, beaucoup voyagé, et beaucoup appris par conséquent, et contracté, dans l'étude comparée des hommes et des mœurs, cette largeur de pensée, cette indulgence de jugement qui est une des vertus de l'esprit."2 Quelle qu'ait été, cependant, la bienveillance de Sennetère, qui avait, cependant, à composer avec l'intendant Gabriel Senac de Meilhan (17661773), beaucoup moins bien disposé que lui envers les protestants), ces derniers continuaient à devoir supporter la violence juridique qui leur était imposée depuis la révocation: la privation d'état civil. Le baptême (qui jouait le rôle de 5léclaration de naissance), le mariage, l'enterrement devaient se faire devant l'Eglise catholique. Les protestants biaisaient, par la pratique du "nicodémisme", c'est-à-dire la soumission de façade aux sacrements catholiques.4 Ainsi, ils se soumettaient sans trop d'hésitation au baptême catholique, nécessaire pour avoir une existence légale. Les registres
1 Cité par Jean-Paul COULON: Avant-Propos de Eugène PELLETAN: Jarousseau, pasteur du Désert, Paris, 1950, p. XI. 2 Eugène PELLET AN: Jarousseau, le pasteur du Désert, Paris, 1889, p. 65. 3 Georges TOUROUDE: op. cité, p. 75. 4 Le mot est dérivé de saint Nicodème, qui fut, du vivant de Jésus, son disciple secret. 21

le

paroissiaux de Saint-Georges font apparaître de nombreux noms que l'on retrouve également sur les registres clandestins protestants I,. Les protestants étaient plus intransigeants sur la question du mariage. Or, l'Eglise catholique considérait les enfants de ceux qui ne s'étaient pas mariés devant elle comme des bâtards, ce qui les rendaient souvent inaptes à hériter. Les protestants étaient plus intransigeants encore à l'approche de la mort, et refusaient l'extrême-onction proposée par les prêtres. Si les "procès aux cadavres", à l'issue desquels ces derniers étaient déterrés, traînés sur la claie et jetés à la voirie, furent rares en Saintonge, le cimetière fut, à Saint-Georges, refusé aux réformés dès 1690. On vit alors s'y développer les cimetières privés. De 1690 à 1700, on compta 113 enterrement privés, alors que le village comptait 230 feux2.
Les J arousseau avant J arousseau

Sur le registre baptismal protestant de Saintes (1572-1614), le nom Jarousseau, ou Jarrousseau, ou encore Jarrosson, figure à une dizaine reprises3.. A partir de 1630, on voit apparaître le nom de Jarousseau sur registre protestant de Segonzac, en compagnie de celui de l'ancien pasteur Saintes, Barguenon, qui avait baptisé au début du siècle des Jarousseau Chef-Boutonne4.

de de le de à

Segonzac est situé quelques kilomètres au sud de Jarnac. On peut s'interroger

sur le pourquoi de cette migration des alentours de Saintes vers ceux de Jarnac. Georges Touroude pense que la raison en est sans doute
l'affaiblissement de la communauté huguenote de Saintes, minoritaire face aux catholiques. A la suite du pasteur Barguenon, une partie d'entre elle se serait dirigée vers Jarnac, "la petite Genève charentaise". Dans cette région prospère, les catholiques étaient rares. A Segonzac, avant le début des dragonnades, le curé ne parvenait à dénombrer que sept familles catholiques pratiquantes, pour huit cents familles protestantes5. A la suite de la révocation, les Jarousseau, comme de nombreuses familles protestantes, se divisèrent en deux camps. D'une part ceux qui acceptèrent d'abjurer, tel Pierre Jarousseau, ancien influent du Consistoire de Jarnac, qui se convertit avec toute sa famille; d'autre part ceux qui restaient fidèles à la religion réformée.

1 Ibid., p. 53. 2 Ibid., p. 56. 3 Ibid., p. 60. Jean-Paul COULON: op. cité, p. XIII. 4 Georges TOUROUDE: op. cité, p. 62. 5 Ibid., p. 62.

22

De 1685 à 1715, les protestants du Royaume n'eurent d'autre vie religieuse que le culte familial. A partir de 1715, des past<:urs itinérants rentrèrent en France, depuis les terres du Refuge, et les Eglises se reconstituèrent, clandestinement. S'ouvrit alors la période dite du "Désert", "non que le pays fût précisément un désert, mais parce qu'en ce temps-là le protestantisme devait aller chercher ses temples en plein vent, au milieu des landes et des loups", selon la belle formule d'Eugène Pelletan.1. Les prêches, en effet, se déroulaient en des lieux désolés, loin de toute habitation, à la campagne, en montagne, en mer. Les "pasteurs du désert" étaient itinérants, allant d'une Église à une autre. Leur nombre insuffisant rendait nécessaire le recourt à des prédicants, qui n'avaient, cependant, pas le droit de célébrer la Cène. Les premiers pasteurs du désert de la région de Segonzac furent assistés, comme prédicant, par le grand-père de Jean Jarousseau, Samuel, fils de Benjamin. En 1717, l'intendant du Poitou, Chabrou, ordonna l'arrestation de prédicants à Mainxe, Bourg et Segonzac2. L'épisode est raconté dans le livre de vie des Jarousseau, dont Eugène Pelletan aurait été en possession (mais qu'il a certainement réécrit à sa manière): "Aujourd'hui le subdélégué de Cognac est venu me chercher à la tête d'une bande d'hommes armés. Il a voulu forcer notre femme bienaimée, Jeanne BaIjeau à lui confesser le lieu de ma retraite, et comme elle gardait le silence, il lui a mis les pieds sur la flamme et les a laissés lentement brûler, jusqu'à ce que la servante du Christ ait rendu le dernier soupir. Des mains pieuses l'ont portée la nuit dans le jardin et l'ont ensevelie au bord de l'étang. Tu me l'avais donnée, Seigneur; tu me l'a retirée. Que ton nom soit béni!"3 Isaac, le fils de Samuel, fut à son tour prédicant. Il assistait le pasteur Berthelot, qui tenait de grandes assemblées au désert. En 1713, il épousa Jeanne Raby., elle-même issue d'un milieu de fervents huguenots (son père, marchand-voiturier de Saint-Preuil, avait dû faire ,ubliquement amende honorable, en 1683, pour injure envers l'eucharistie).
Les débuts de Jean J arousseau

C'est à Mainxe, commune mitoyenne de Segonzac et de Jarnac, que naquit Jean Jarousseau, à la Noël 1729. Il reçut le lendemain, comme il était de
1 Eugène PELLET AN: op. cité, p. 31. 2 Georges TOUROUDE: op. cité, p. 75. 3 Eugène PELLET AN: op. cité, pp. 35-36. 4 Georges TOUROUDE: op. cité, p. 75. 23

règle, un baptême catholique.l Jean était le cinquième enfant de la maison, venu après deux filles, Marie, morte en bas âge, et Jeanne, ainsi que deux garçons, Jean (ce prénom Jean, d'évidence si affectionné par le couple Jarousseau, était celui du frère d'Isaac) et Pierre2. Le père de Jean Jarousseau, Isaac, mourut dans des circonstances tragiques, sans doute en 1749, année où l'on arrêta des protestants à Mainxe3. Le livre de vie cité par Pelletan relate l'événement: "Cejourd'hui 4 septembre, il plut au seigneur de reprendre son apôtre. A quatre heures de l'après-midi, Isaac a reçu le martyre. En marchant au supplice, il chantait le psaume: La voici, l'heureuse journée! Avant d~ mourir, il voulut une dernière fois témoigner à haute voix de l'Evangile, mais le prévôt de la maréchaussée donna l'ordre aux tambours de battre pour étouffer sa parole. Alors, Isaac fit sa prière au bas de l'échelle, et monta ensuite d'un pas ferme à l'échafaud. Le bourreau a jeté son cadavre à la populace, et la populace l'a traîné sur la claie à la voirie. Le saint homme m'a légué le fardeau des âmes; j'essayerai de le porter avec la même foi pour mériter la même ,,4 récompense. Jean Jarousseau partit en Suisse, au séminaire français de Lausanne, où se formaient les pasteurs du désertS. Créé en 1727, le séminaire fut dirigé de 1729 à sa mort, en 1760, par Antoine Court, l'un des premiers pasteurs du désert, qui avait organisé, en 1715, dans les Cévennes, le premier synode du désert. L'historien du protestantisme, Edmond Hugues a été assez sévère sur la qualité de l'enseignement dispensé à Lausanne: "On possède trois gros volumes, recueils de cours, qui furent écrits de 1749 à 1753, et qui peuvent très suffisamment faire connaître quel était l'enseignement. D'exégèse et d'histoire, il n'est pas question. En revanche, la polémique et la controverse (anticatholique) occupent une large place (...) En morale, ce sont de vagues généralités sur l'humilité, la vainc gloire, le contentement d'esprit, la charité, le tempérament (.oo) ou des dissertations pratiques sur les devoirs du pasteur et sa conduite dans la vie. Le cours de théologie, moins insuffisant, reflète assez les idées du temps. On y traite de la religion naturelle et révélée; on résout
1 Reproduction de l'acte de baptême in ibid., p. 65. 2 Ibid., p. 65. 3 Ibid., p. 66. 4 Eugène PELLETAN: op. cité, Paris, 1889, p. 36. 5 On remarquera l'erreur d'Eugène Pelletan qui parle de faculté de Lausanne et non de séminaire. (Eugène PELLETAN: op. cité, p. 32) 24

en quelques mots les difficultés; on admet le dogme de la Trinité, les miracles, la divinité du Messie, et on anathémise les incrédules et les
athées. Point à noter: le libre arbitre est reconnu." I

Eugène Pclletan n'était, finalement, pas si éloigné de la vérité lorsqu'il écrivait: "C'était une homme lettré, si l'on veut, en ce sens qu'il avait fait sa théologie à la faculté (sic) de Lausanne, théologie au pas de course, il faut bien l'avouer, un peu de dogme, un peu d'histoire sacrée, et finalement un peu de musique pour psalmodier en mesure. La provision était légère, assurément, mais l'heure pressait, et il fallait ,,2 gagner le temps de vitesse. En partant pour Lausanne, il semble que Jarousseau ait perdu tous ses biens. Si l'on en croit Pelletan, après son départ, "l'intendant de la généralité de La Rochelle fit arracher la vigne et abattre la maison, sous prétexte qu'un voyage était un crime d'État."3 A son retour de Suisse, rapporte Pelletan, Jarousseau passa quelque temps, dans les Cévennes, auprès du grand pasteur Paul Rabaut, qui lui octroya le titre de proposant. Une solide amitié se serait liée entre les deux hommes, qui auraient échangé une correspondance suivie4. Puis, il arriva en Saintonge. Dans un premier temps, il fut proposant du pasteur itinérant Louis Gibert, arrivé en Saintonge en 1751, évapgéliste infatigable qui joua un rôle de premier plan dans le "Réveil" des Eglises de Saintonge. Dans le vocabulaire secret établi par letasteur poitevin Pougnard, Jarousseau portait alors le surnom de Sunovin . Eugène Pelletan évoque sa présence, auprès de Gibert, à l'assemblée de la combe de la Bataille, le 22 février 1755, dans la forêt de Valleret, à la fin de laquelle les fidèles furent attaqués par la troupe, et des femmes tuées6.
Jean Jarousseau, pasteur du désert

1 Cité in Emile G. LEONARD: Histoire générale du protestantisme, Paris, 1961, réédition Paris, 1988, 1. III, p. 66. 2 Eugène PELLET AN: op. cité, p. 32. 3 Eugène PELLET AN: op. cité, p. 33. 4 lean-Paul COULON: op. cité, p. X. Il convient cependant de remarquer qu'il n'y a nulle trace de cette correspondance dans les deux tomes de Lettres à divers de Paul Rabaut (Paris, 1892). 5 Th. MAILLARD: Vocabulaire secret des pasteurs du désert en Poitou, B.S.H.P.F., 1889, 1. 38, p. 263. 6 Eugène PELLET AN: op. cité, p. 266. 25

Jarousseau fut solennellement reçu comme pasteur lors du ynode de Saintonge, Angoumois, Périgord et Bordeaux des 2 et ~juin 1761 . Pendant quelques mois, il fut pasteur itinérant. Le colloque des Eglises de Saintonge et d'Angoumois des 16 et 17 décembre 1761 décida de limiter le champ d'évangélisation des pasteurs2. Jarousseau"sans doute parce que le plus jeune, se vit confier deux quartiers: celui des Eglises de Cozes, Royan, SaintGeorges-de-Didonne, Meschers, et celui des Eglises de Monagne, St-Fort, Gemozac, Pons. D'une extrémité à l'autre, le secteur couvert par Jarousseau s'étendait sur près de quarante kilomètres (cf. carte, annexe 2). Il était donc fort vaste, d'autant plus que les chemins étaient peu nombreux et mal entretenus, que les malandrins n'étaient pas rares, non plus que les loups, qui fréquentèrent la région jusqu'à la fin de la Restauration. Plus tard, en juin 1773, le synode provincial allégea la charge de Jarousseau en lui retirant la responsabilité de Monagne et St-Fort, confiés aux pasteurs Manin et Estienvrot3. En avrill775, Gemozac et Pons furent confiés au pasteur Julien Verdaillan4. Le 20 septembre 1773, les honoraires de Jarousseau furent établis à près de 1.235 livres par le colloque de son quartier: 300 livres versées par Royan, 92 livres et 10 sous par Didonne, 92 livres et 10 sous par Meschers, 300 livres par Cozes, 220 livres par Gemozac5. Jarousseau se fixa, dès 1761, au village de Saint -Georges-de- Didonne. Il s'installa dans une modeste demeure, que décrit Eugène Pelletan avec un
misérabilisme complaisant:

"Il habitait C..) une maisonnette composée d'une seule pièce au rez-dechaussée, une poutre à peine équarrie à la hache soutenait la toiture (...). Le parquet n'offrait plus qu'une série de trous au regard; une lucarne ouverte à huit pieds du sol concentrait sa lumière autour d'une petite table dressée sur son pliant contre la muraille. (...) Le soubassement du dressoir en saillie sur les étagères formait une armoire ornée d'une porte à deux battants. (...) Enfin un lit à quenouille enveloppé de loque d'étamine couleur olive complétait avec trois chaises de paille le mobilier plus que succinct de l'apôtre de SaintGeorges-de- Didonne."6

1 Edmond HUGUES: Actes des synodes du désert, Paris, 1885-1886, t. II, p. 236. 2 Ibid., p. 240. 3 Ibid., pp. 79-80. 4 Ibid., p. 148. 5 B.S.H.P.F. 1926, t. 75, p. 276. 6 Eugène PELLET AN: op. cité, p. 43. 26

Le testament de Jarousseau la décrit, en 1807, de manière plus laconique, comme une "petite maison consistant en une chambre portant planches joignant de deux côtés le sieur Guimberteau."l Jarousseau louait sa maison à une orpheline protestante: Anne Lavocat, qui habitait en face de chez lui et qu'il finit par épouser. Le père d'Anne Lavocat, qui avait prêté de l'argent aux La Grandière, dont il était régisseur, avait acquis à bas prix, à la faveur de leur ruine, une partie de leurs biens2. Anne Lavocat avait donc fait un substantiel héritage que Pelletan chercha, cependant, à minimiser: "La manne tomba en effet dans le désert du pasteur, sous la forme d'une orpheline qui lui apporta en dot une métairie à Chenaumoine, une vache laitière, la maison et la garenne de Saint-Georges-de-Didonne. C'était à peu près le pain quotidien, à condition toutefois de mesurer la ration"3. En l'absence de contrat de mariage, il est difficile de reconstituer avec précision l'apport d'Anne Lavocat. On le peut cependant en très grande partie grâce au testament de Jarousseau4, que nous analysons plus en détail un peu plus loin: borderies le Pigeonnier et les Brandes, à Saint-Georges-deDidonne; borderie de Chenaulmoine, à Semussac; la maison que louait Jarousseau, et surtout, en face, la maison de maître où le ménage élut domicile; quelques dizaines d'ares de vignes, situés pour l'essentiel à SaintGeorges-de-Didonne, au lieu-dit Vallières et quelques autres pièces de terre et de bois éparpillées. Le mariage eut lieu le 4 janvier 1767. Le pasteur Pierre Dugas, qui exerçait dans le quartier voisin de la presqu'île d'Arvert (La Tremblade, Avallon, Breuillet, Chavaillette, Saint-Palais) procéda à la cérémonieS. La réalité est donc bien différente du mariage décrit par Pelletan, célébré par Jarousseau luimême, "au mois de juin, à l'entrée de la nuit, sur la dune parfumée d'immortelles et d'absinthes marines."6

1 B.S.H.P.F., 1951, t. 98, pp. 248-254. 2 Georges TOUROUDE: op. cité, p. 76. 3 Eugène PELLETAN: op. cité, p. 39. 4 B.S.H.P.F., 1951, t. 98, pp. 248-254. 5 L'acte de mariage est reproduit in Georges TOUROUDE: op. cité, p. 10. 6 Eugène PELLETAN: op. cité, p. 52. 27

Ce mariage fut fécond. Sept enfants virent le jour: Jean, en 1768, AnneElisabeth, la future mère d'Eugène Pelletan, en 1770, Marie-Julie en 1772, morte en bas âge, Adélai"de,en 1774, Sophie-Elisabeth, en 1777, Henriette, en 1781, Marie-Bénigne, en 1785.1 Tous furent baptisés, à Cozes ou à SaintGeorges-de-Didonne, par leur père, sauf Adélai"de, qui le fut par le pasteur Julien.2 Jusqu'en 1763, le pasteur Gibert qui, eu égard aux services qu'il avait rendus et qu'il pourrait encore rendre, ne s'était pas vu attribué de quartier lors du colloque des Églises de Saintonge et d'Angoumois des 16 et 17 décembre3 1761, continua à exercer son sacerdoce itinérant en Saintonge. Le caractère de Gibert semble avoir été à l'opposé de celui de Jarousseau. Gibert fut décrit par le frère morave bordelais Fries comme un "arien millénariste, piétiste étroit d'une sévérité excessive, réclamant inlassablement la repentance, le respect du dimanche férié, le baptême et le mariage obligatoire au Désert par les pasteurs4." Gibert était un farouche adversaire du "nicodémisme" envers lequel Jarousseau, qui avait été baptisé à l'église catholique, était compréhensif. Pour éviter la compromission, les protestants n'avaient, à ses yeux, qu'une solution: l'émigration vers une terre du RefugeS. C'est pourquoi il organisa, en 1763, la fuite, en direction de l'Angleterre, de deux cents réformés de Saintonge. Au début de l'année suivante, il embarqua avec eux pour l'Amérique, où ils fondèrent la ville de New Bordeaux, en Caroline

1 Notons que Pelletan, qui situe son récit en 1780, n'en met pas moins en scène Bénigne, qui ne devait naître que cinq ans plus tard. 2 Les cinq actes de baptême figurant sur le "registre Jarousseau" conservé à SaintGcorges-de-Didonne sont reproduits in Georges TOUROUDE: op. cité, pp. 77-80. 3 Edmond HUGUES: op. cité, p. 239. 4 Cité in Georges TOUROUDE: op. cité, p.73. On peut également citer les mots de Superville, pasteur de l'Eglise réformée de Rotterdam, à Antoine Court: "j'ai appris, de divers côtés, plusieurs choses qui, toutes, vont à confirmer que le zèle de M. Gibert n'est ni dirigé toujours par la connaissance, ni toujours tempéré par la charité. On prétend même que sa doctrine n'est pas entièrement pure et qu'il insiste beaucoup sur les opinions des millénaristes" (cité in D. BENOIT: Les frères Gibert, deux pasteurs du Désert et du Refuge (1722-1817), Toulouse, 1889, p. 78). 5 Gibert s'en expliqua à l'archevêque de Canterbury, à qui il demanda de l'aide: "De plus, Mylord, ces Églises doivent sur toutes choses mettre sous les yeux de Votre Grâce, pour justifier leur démarche auprès d'elle, les vives, les cruelles alarmes qui les agitent par rapport à leur état futur, si elles sont abandonnées à la merci de leurs persécuteurs, état Infiniment plus à craindre que n'est celui de nos malheureux forçats, et cela par les parjures, les apostasies, les sacrilèges, dont les âmes naturellement faibles et timides vont se rendre coupable." (c'est moi qui souligne). Lettre de Gibert à l'archevêque de Canterbury, datée de 1761, citée in ibid., p. 164. 28

du Sud 1. C'est là qu'il mourût, en août 17732 (alors même que Pelletan affirme, sur témoignage de sa mère, que Gibert mourût dix-huit ans auparavant, lors de l'assemblée de la combe de la Bataille, dans la forêt de Valeret, qui fut attaquée par la troupe3). Daniel Robert a bien montré que Gibert était le dernier représentant du "premier désert", le Désert héroïque. Il était en opposition avec la nouvelle direction indiquée par Paul Rabaut à partir de 1760, qui prenait en compte le développement de la tolérance des autorités envers les protestants: une religion plus aimable et plus douce, une plus grande indulgence des pasteurs et des consistoires, un adoucissement de la discipline traditionnelle et une soumission très grande au pouvoir établi.4 A l'inverse de Gibert, Jarousseau était davantage un homme du "second désert", porté à l'indulgence et la tolérance. En témoigne une affaire pour laquelle il fut blâmé par le synode des Eglises du Haut, Bas-Agenais et Périgord, réunies en synode provincial les 14, 15 et 16 août 1765: " L'Assemblée prend en considération les demandes des Églises du Haut-Agenais, au sujet de la tournée que fit M. Jarousseau, pasteur de Saintonge, au mois de novembre 1764, dans le quartier de TonneinsDessous, parmi les schismatiques, et en quelle qualité il a marié le sieur Lanne, dit Dubois. La Compagnie charge MM. les modérateurs d'écrire à ladite province de Saintonge pour qu'elle nous rende raison de cette conduite."5 Les schismes étaient assez nombreux, à l'époque du Désert, comme en toute époque d'intense vie religieuse. Pierre Lanne, dit Dubois, était un Bayonnais que le synode de Béarn avait envoyé à Lausanne en 1759. A son retour, il fut adopté comme proposant par les Eglises de la région de Tonneins et Nérac.
l/bid., pp. 197-204. 2 Ibid., p. 213. 3 "La forêt de Valeret a pendant quelque temps appartenu à ma famille. Ma mère l'avait achetée à la princesse de la Trémouille un peu en souvenir du pasteur Gibert. Souvent, par une belle soirée de printemps, elle nous conduisait dans un pré situé au bord de la route de Touvent, au fonds d'un étroit ravin entre la lande et la forêt, et nous montrant le frais tapis de verdure couvert de pâquerettes, elle nous disait: Cette terre a été arrosée du sang du juste. C'est là que périt le ministre Giben. La troupe, à la fin du prône, chargea l'assemblée. Votre grand-père assistait le saint martyr en qualité de proposant. Il courut cette nuit là le plus grand danger. Depuis ce jour, ce pré porte le nom de Combe de la bataille" (Eugène PELLETAN: op. cité, p. 266). 4 Daniel ROBERT: La fin du Désert Héroïque. Pourquoi Jean.Louis Gibert a-t-il émigré (/761-/763)? B.S.H.P.F., 1958, t. 98, pp. 238-247. 5 Edmond HUGUES: op. cité, p. 373. 29

Accusé de vol chez un orfèvre et d'autres méfaits, il fut suspendu par le synode, en attendant de plus amples renseign~ments qui devaient être recueillis par le pasteur Gibert. Solidaires, ses Eglises l'envoyèrent, sans attendre, recevoir la consécration pastorale à l'étranger, le 16 août 1763, du prédicateur du prince d'Anhalt-Cœthen. En rup,ture avec le synode, la région s'organisa pour vivre à part du corps des Eglises synodales, en créant notamment un "comité", dirigé par le pasteur, pour juger en appel. Ce schisme agenais fut long, puisqu'il ne s'éteignit qu'en 1785, sur un compromis. On comprend le mécontentement du synode des Eglises du Haut, Bas-Agenais et Périgord, en apprenant que le pasteur Jarousseau avait marié le chef des schismatiques.1 La tolérance de Jarousseau apparaît bien, également, dans un de ces sermons, sur Romains XIV, 19: "Recherchez les choses qui procurent la paix." "Nous devons distinguer les matières de foi de celles d'opinion, et à l'égard de ces dernières, permettre à chacun de juger librement. Les articles de foi sont en petit nombre et très clairs; et d'ailleurs ils se reconnaissent à l'influence qu'ils ont sur la vie des hommes à les rendre meilleurs. Mais ces matières sur lesquelles on dispute sont d'une tout autre nature; elles sont moins clairement révélées, elles ne sont que matières de spéculation. (..,) Ne jamais disputer sur les motS. Les grandes querelles commencent souvent sur la différence des termes qu'on emploie pour exprimer les mêmes sentiments. C'est là le défaut des disputes des ~rotestants sur la foi, la sanctification, les bonnes œuvres, le salut." Les sermons de Jarousseau (quatre ont été conservés par ses descendants, et publiés par Georges Touroude), comme la plupart de ceux des autres pasteurs du Désert, à commencer par ceux de Paul Rabaut lui-même, ne portaient pas sur les vérités et les mystères chrétiens, jugés trop difficiles. Il n'y était point question d'Incarnation, ni de Trinité. Ce qui était prêché, c'était la morale et la
1 Émile G. LEONARD: Histoire ecclésiastique des réformés français, Paris, 1940, P. 144146. Voir aussi D. BENOIT: op. cité, pp. 186-187. Notons que, sous la Révolution, Lanne-Dubois fut maire de Tonneins (1793-1795). 2 Cité in B.S.H.P.F., 1893, 1. 42, pp. 394-398. Ce sermon mérite d'être rapproché d'une lettre du 8 juillet 1768, adressée par Paul Rabaul, dont Jarousseau avait été le prédicant, à Court de Gébelin, au sujet des relations entre protestants et "catholiques raisonnables"; "C'est la manière qui, sur quantité d'articles, a occasionné tant de disputes et même de schismes, bien que l'on soit bien obligé d'avouer son ignorance, après avoir bien chamaillé. Dans ce siècle plus que dans aucun autre, il est nécessaire de simplifier la religion, d'en écarter tout l'accessoire; alors elle sera goûtée des philosophes et à la portée du peuple, qui n'est point en état de retenir et encore moins de discuter cette foule d'articles dont on l'a composée et dont la plupart lui sont étranger" (Paul RABAUT: Ses lettres à divers, Paris, 1892, 1.II, p. 89). 30

philosophie des œuvres. "Un homme en habit noir, qui dit des choses
honnêtes": on connm"!la définition de Joseph de Maistre du pasteur des années proches de la Révolution 1. Elle semble assez bien s'appliquer à Jarousseau. Moraliste, plus que proprement religieux, Jarousseau développait un certain hédonisme de l'austérité, comme dans ce sermon sur Romains 6.7.8.: Celui qui est mort n'est plus assujetti au péché, ainsi, si nous sommes morts avec Christ, nous devons donc aussi vivre avec lui: "Renoncer au monde, c'est ne point mettre sa confiance dans les choses terrestres, c'est se persuader qu'il n'y a rien ici-bas de stable ni de permanent (.oo).La tâche du véritable chrétien consiste à faire tous ses efforts pour bien connaître la vanité et le néant des choses d'ici-bas afin d'être dans le monde comme n'y étant point et de posséder ce qu'il y a dans le monde comme ne le possédant point (.oo) Ce n'est pas pour lui (Ie Christ) qu'il exige ce sacrifice de notre part, c'est pour nousmêmes, c'est parce que l'amour du monde avec ses faux loisirs ne laissent à ses adorateurs que le triste souvenir de les avoir convoités et ,,2 le plus souvent injustement possédés. Ce renoncement au monde, Jarousseau en donnait chaque jour l'exemple, par sa conduite. A lire ce sermon, on retrouve le Jarousseau décrit par Pelletan, totalement détaché des biens matériels, ne changeant d'habit que lorsqu'il était en lambeau, érigeant en principe de quitter la table avec une impression de faim. L'arrivée de Jarousseau à Saint-Georges-de-Didonne correspond aux débuts de la "seconde période du désert" "celle où le protestantisme bénéficia de la montée de la tolérance et où les Eglises purent se reconstituer de manière permanente. Jarousseau bénéficiait de la protection du maréchal de Sennetère, gouverneur de Saintonge, marquis de Pisani et baron de Didonne, qui avait son château à Semussac. Pelletan mit en scène une rencontre entre les deux hommes, à l'issue de laquelle "le pasteur comprit que le dernier mot du maréchal était un permis implicite de prêcher l'Évangile."3

Sous la protection du gouverneur de Saintonge, Jarousseau put poursuivre l'œuvre, entreprise par Gibert, de fondation de maisons d'oraison. Ainsi, en
1770, l'ancienne grange à bœufs de la Frenière, longue de 30 pieds et large de

1 Emile G. LEONARD: Histoire générale du protestantisme, Paris, 1961, réédition Paris, 1988, t III, p. 67. 2 Cité in Georges TOUROUDE: op. cité, p.84 (manuscrit reproduit p. 85). 3 Eugène PELLET AN: op. cité, p. 70. 31

vingt-cinq, fut transfonnée en lieu de culte1. Pelletan met à cette occasion en scène une seconde rencontre entre Jarousseau et le maréchal de Sennetère, lors de laquelle ce dernier aurait consenti à demi-mot à la fondation de cette maison d'oraison2. Autre signe de la tranquillité retrouvée des protestants, la bonne tenue des registres. Entre 1761 et 1787, on recense 104 baptèmes et 160 mariages sur ceux de Saint-Georges-de-Didonne. D'autre part, de 1760 à 1773, il se tint près de deux synodes provinciaux par an. Jarousseau y était souvent présent, soit comme modérateur, soit comme modérateur adjoint, soit comme secrétaire, soit encore comme simple membre. Ainsi, à celui qui se déroula à Cozes, le 25 avril 1776, dans un des quartiers qui lui étaient dévolus, Jarousseau fut modérateur-adjoint, au côté de Pierre Dugas, de la presqu'ile d'Arvert3. Le colloque de 1771 des quartiers de Jarousseau montre l'attachement que les fidèles éprouvaient envers leur pasteur: "Si par cas la province veut se procurer un nouveau pasteur, on demande que notre quartier reste, tel qu'il est, desservi par M.
J arousseau. ,,4

Le protestantisme menait une existence semi-officielle. L'intendant de La Rochelle, Sénac de Meilhan le constatait en 1772: "Ceux de Royan et des environs n'ont point tendu devant leur porte le jour de la procession du Saint-Sacrement. Ils ont des ministres, un temple où ils font leurs exercices, baptisent et marient, ainsi qu'un ,,5 cimetière où ils enterrent leurs morts. Tout danger, pour autant, n'était pas écarté. Les persécutions, bien qu'atténuées, pouvaient parfois reprendre de façon sporadique. En 1763, on fenna la maison d'oraison de Gemozac. En 1773, celle de Royan. En 1776, Gaudriaud, subdélégué de l'intendant de Saintes, demanda qu'on fenne celle de Saint-Georges-de-Didonne et de la région. La mesure ne fut cependant pas suivie d'effet.

Aussi est-il possible que la pratique des assemblées au désert se soient
maintenues tardivement. Pelletan prétend que Jarousseau en réunissait une par an à la Pentecôte, depuis la mort du maréchal de Sennetère7. L'une d'entre
1 Jean-Paul COULON: op. cité, p. XII. 2 Eugène PELLETAN: op. cité, p. 77. 3 Edmond HUGUES: Actes des synodes du désert, Paris, 1885-1886, t. III, p. 176. 4 B.S.H.P.F., 1928, t. 77, pp. 148-150. 5 Cité par Jean-Paul COULON: op. cité, p. XII. 6 Jean-Paul COULON: op. cité, p. XIII. 7 Eugène PELLETAN: op. cité, p. 93. 32

elles, tenue dans les dunes au lieu-dit du Trier Têtu, aurait été attaquée par la troupe et Jarousseau blessé à la tête. Pelletan évoque également des prêches et des mariages en merl. il est difficile de trancher sur l'exactitude de ces points. En revanche, il est juste, comme le rapporte Pelletan, qu'une cachette existait dans un mur de la demeure du pasteur, afin que ce dernier puisse s'y réfugier, si on s'était avisé de l'arrêter2. Camille Pelletan, dans ses Mémoires, ainsi que Georges Bonnet, qui hérita plus tard de la maison de Jarousseau, en attestèrent l'existence3, que nous confinna encore de vive voix Alain Bonnet, l'actuel propriétaire4. Le voyage de Versailles

Malgré l'esprit de tolérance qui se répandait, les protestants n'en restaient pas moins privés d'état civil. Aussi Jarousseau, à la manière d'un naïf Don QuichotteS, se serait décidé à partir en réclamer un au bon roi Louis XVI, qui après tout faisait la guerre à l'Anglais auprès des protestants américains. Tel est l'argument de toute la seconde partie du roman d'Eugène Pelletan. Jarousseau aurait rencontré Malesherbes, Franklin, et enfin le roi, à qui il aurait présenté ses doléances. On est bien sûr fondé à s'interroger sur la réalité de ce voyage. Nous avons eu, en effet, à plusieurs reprises, l'occasion de relever des erreurs manifestes de Pelletan: au sujet de la date du mariage de Jarousseau, du nombre de ses enfants en 1780, de la mort du pasteur Gibert, de la modicité de l'héritage d'Anne Lavocat. Le souci de Pelletan, quoi qu'il en dise, n'est pas de vérité. Son livre est une glorification de l'opiniâtreté protestante et une dénonciation de l'intolérance catholique. Pour autant, erreurs et affabulations partent toutes d'un fait réel. La trame du récit, par ailleurs, est fournie par une tradition familiale. Or, cette tradition familiale, Eugène Pelletan la racontait à ses enfants. Et il Ydevait y intégrer le voyage à Versailles, puisque Camille Pelletan, dans ses propres mémoires, y fait écho. D'ailleurs, la tradition familiale recueillie par Georges Dusser, arrière-petit-fils de Jarousseau, reprend également l'histoire du voyage à Versailles.6

1 Ibid., pp. 70-77, pp.l02-111. 2 Ibid., pp. 25-30. 3 Georges BONNET: De Washington au Quai d'Orsay, Genève 1946, p. 210 4 Entretien avec l'auteur. 5 L'image est de Georges Touroude: op. cité, p. 93. 6 Dans l'avant-propos de l'édition de 1950 du Pasteur du Désert, Jean-Paul Coulon évoque un manuscrit rédigé par un arrière-petit-fils de Jarousseau, Georges Dusser. Georges Dusser, qui avait cherché à vérifier l'authenticité du roman d'Eugène Pelletan, s'appuyait pour partie sur le souvenir de ce que lui avaient raconté, dans sa jeunesse, des témoins de Jarousseau: ses gendres Jean-Benjamin (1783-1869) et Hector (1781-1871) Ardouin, ainsi que ses servantes, Marie Gaillard, Annette Roux et Desmarie Roux. 33

Eugène Pelletan fixe le voyage de Jarousseau en 1780. On sait que plusieurs démarches avaient alors été intentées, en haut lieu, en faveur des protestants. A Versailles, Malesherbes et La Fayette étaient sous l'influence du fils d'Antoine Court, le pasteur Court de Gébelin.l. En 1775, le comité protestant de La Rochelle avait recouru aux services de Louis Dutens pour obtenir de Malesherbes un statut civil (l'hostilité des protestants du Midi et de Court de Gébelin fit échouer la négociation).2 En 1780, le pasteur Annand, chapelain de l'ambassade "d'Hollande" fit accepter à Versailles un projet l'instituant évêque réfonné de France, avec autorité sur les autres pasteurs, et octroyant aux protestants un culte semi-c1andestin (paul Rabaut fit échouer le projet, en le faisant dénoncer par un synode languedocien)3. L'idée d'intenter une démarche auprès du roi n'~tait pas l'apanage des protestants les plus en vue: déjà, en janvier 1755, les Eglises de la région de Tonneins et Nérac avaient envoyé au roi un mémoire justifiant la reprise du culte public et les mariages et baptêmes protestants4. Or, ces Églises étaient celles-là mêmes que Jarousseau, un peu moins de dix ans après, devait visiter lors d'une tournée extraordinaire. Peut-être s'est-il inspiré de leur conduite. Georges Touroude pense que Jarousseau était d'autant mieux infonné des démarches intentées en faveur des protestants qu'il était inséré dans le réseau de la franc-maçonnerie saintongeaise5. Si lui-même n'était pas franc-maçon, deux de ses futurs gendres l'étaient ou allaient le devenir: Thomas Tondut et Benjamin Ardouin.6 Dans les loges, les protestants étaient au contact de catholiques libéraux et tolérants. Ils avaient ainsi tout le loisir de connaître les tractations versaillaises.? Georges Touroude présente un autre argument en faveur de la thèse de la réalité du voyage, en s'appuyant sur la date de ce dernier. 1780, dit Pelletan. Or, il semble que, pour les actes d'avril-mai 1780, la signature de Jarousseau,

1 Coun de Gébelin était le délégué à Paris du pasteur Paul Rabaul, dont Jarousseau avait été suffrageant dans les Cévennes en ses jeunes années, et dont l'autorité rayonnait sur les protestants du Languedoc, tout en s'étendant sur ceux des autres provinces. 2 Francine MIOT: op. cité, p. 249. 3 G. LEONARD: Histoire générale du protestantisme, Paris, 1988, 1. nI, pp. 27-29. 4 B.S.H.P.F., 1882, p. 541. 5 Les travaux de Francis Masgnaud ont montré l'importance de la franc-maçonnerie saintongeaise, notamment en milieu protestant (Francis Masgnaud: Franc-Maçonnerie en Aunis et Saintonge, Rumeur des âges, 1989). 6 Georges TOUROUDE: op. cité, p. 92. Il faut cependant signaler que seule l'adhésion de Thomas Tondut, à "L'Union Rétablie" de Saintes, est attestée. Il aurait existé une loge à Royan, non reconnue, dont toute trace aurait disparu. 7 Ibid., pp. 91-93. 34

sur le registre protestant de Saint-Georges-de-Didonne, Jarousseau", ait été rajoutée après coup1.

dit "registre

Réalité ou non de cette ambassade à Versailles, on sait que l'édit de Tolérance fut bientôt donné par le roi, le 17 novembre 1787. Les protestants, après plus d'un siècle de persécution, obtenaient un état civil (les naissances et les mariages étaient enregistrés par un magistrat, ou par un curé agissant comme officier d'état civil) et l'accès à toutes les charges et emplois. Rien n'était dit au sujet du culte, qui restait donc interdit, sinon dans les faits, du moins officiellement Lors de cet hypothétique voyage à Versailles, Jarousseau n'aurait pas uniquement rencontré Malesherbes, Franklin et le roi. Il aurait également fait, sur la plaine de Grenelle, la connaissance de Parmentier. Ce dernier lui aurait donné des pommes de terre et une brochure sur la manière de les cultiver. Jarousseau serait ainsi l'introducteur de la pomme de terre dans la région de Saint-Georges-de-Didonne. Voici le récit de Pclletan: "Le printemps suivant le pasteur sema les pommes de terre dans son jardin. La récolte prospéra d'année en année; le paysan regarda d'un œil défiant la nouvelle culture, mais peu à peu il finit par l'adopter, timidement d'abord, mais avec le temps la contagion gagna de proche ,,2 en proche les campagnes voisines. Jean-Paul Coulon, dans son avant-propos au roman de Pelletan, pense que Jarousseau fut effectivement l'introducteur de la pomme de terre dans la région. Il précise que le pasteur aurait cultivé dans son jardin la variété dite "violette marbrée". Si la chose est vraie, Jarousseau serait, auprès d'Olivier de Serres, un nom de plus à rajouter parmi les protestants agronomes3. La vieillesse de Jarousseau Après ce fameux voyage, la biographie de Jarousseau devient plus floue, le récit de Pelletan expédiant les vingt-neuf dernières années de sa vie en... sept pages! Le seul fait à en retenir est la protection que Jarousseau offrit, dans la cachette de sa maison, sans rancune pour son attitude hostile du passé, au
1 Ibid., p. 93. Un détail, cependant, n'est pas vérifié. PelIetan développe le fait que, pour financer son voyage, Jarousseau aurait hypothéqué la métairie de Chenaumoine, qu'il tenait de sa femme, auprès d'un certain "maître Thomas, tabellion royal à Saujon." Or, d'après Georges Touroude, nulle trace de ce maître Thomas parmi les notaires royaux de Saujon. 2 Eugène PELLET AN: op. cité, p. 233. 3 Cette réflexion est inspirée de celle de J. Pannier, B.S.H.P.F., t. 90, 1941, p. 280, note 3. 35

récollet Labole, devenu réfractaire, tandis qu'une foule furieuse le poursuivait, au son de la Marseillaise. Jarousseau lui aurait ensuite prêté une chaloupe pour qu'il puisse rejoindre un navire espagnol mouillé au Verdon.l Pour une raison inconnue, Jarousseau et les consistoires de ses Eglises refusèrent de participer au synode de Gémozac, qui se tint les 11, 12 et 13 août 1791. Ils en furent blâmés.2
Le nom du pasteur Jarousseau apparaît pour la dernière fois dans les actes des synodes de Saintonge et d'Angoumois à l'occasion de celui du 22 août 1792. Il fut, alors, chargé, avec trois autres commissaires examinateurs, de faire subir à M. Gélis les examens d'usage pour être consacré pasteur.3

La Révolution paracheva l'œuvre entamée par l'édit de 1787. La liberté de conscience fut officiellement consacrée par l'édit du 24 décembre 1789. Pourtant, la Révolution marqua une période de recul pour le protestantisme, qui ne fut pas épargné par la vague de déchristianisation. Le culte public, en Saintonge comme dans le reste de la France, disparut. Les protestants les plus ardents renouèrent avec la pratique du culte familial. Cette courte période difficile prit fin avec le Consulat (déjà le décret du 3 ventôse an III, rapporté par le protestant Boissy d'Anglas, avait ramené un peu de tolérance). Bonaparte, qui ne cachait pas ses sympathies pour le protestantisme, traita ce dernier à égalité avec le catholicisme. Les articles organiques du 18 germinal al}X (8 avri11802) transformèrent les pasteurs en fonctionnaires, payés par l'Etat. La période de la Révolution et de l'Empire fut cependant favorable, du point de vue matériel, aux protestants de la région de Saint-Georges-de-Didonne, grâce à l'acquisition des Biens nationaux. Les biens d'origine ecclésiastique étaient peu nombreux, du fait de la faible implantation catholique dans la région. Les biens des émigrés représentèrent une manne plus importante. Jarousseau lui-même acquit une petite partie des marais salants des Brémont d'Ars. Une bourgeoisie protestante, dynamique et ambitieuse, vit ainsi le jour, qui ne pouvait toutefois encore prétendre faire partie de la haute société4.

1 Eugène PELLET AN: op. cité, pp. 236-237. 2 Edmond HUGUES: Actes des synodes du désert, Paris, 1885-1886, t. nI, p. 176. Furent égalementblâmés, pour avoir refusé de venir, deux députés du quartier de Gémozac et deux autres du quartier de Marennes. 3 Ibid., p. 656. 4 Georges TOUROUDE: op. cité, pp. 111-114. 36

Le "testament" de Jarousseau 1 pennet de reconstituer sa fortune en 1807, à une époque où les protestants étaient des citoyens à part entière, qui n'avaient pas à dissimuler leur fortune. Y sont recensé et décrit: _ La maison de maître de Saint-Georges-de-Didonne, composée de plusieurs chambres, d'un grenier, d'une cour, d'une écurie, d'un fenil, de latrines, d'un puits et d'un jardin, ainsi que la maison initialement louée à Anne Lavocat (valeur estimée, en 1807, des deux maisons: 6.000 F). _ Deux lits, équipés de matelas, traversins et couvertures (valeur estimée en 1807: 200 F); quatre tables, douze chaises, une glace (valeur estimée en 1807: 20 F); douze draps de lit, cinquante serviettes, trente nappes (valeur estimée en 1807: 100 F); deux chaudrons de cuivre rouge (valeur estimée en 1807: 30 F); _ Deux borderies, appelées le Pigeonnier et les Brandes, situées sur la commune de Saint-Georges-de-Didonne (valeur estimée en 1807: 15.000 F), et une autre, situées en la commune de Semussac, appelée Chenaulmoine (valeur estimée en 1807: 14.000 F) _ Cinq pièces de pré, l'une à la Cure, la seconde à Margitte, la troisième à Maison-Fort, la quatrième à la Grande Prise, la cinquième au Pré Mon, ainsi qu'une petite luzerne au chef-lieu de Saint-Georges (valeur estimée en 1807: 700 F). _ 80 ares de vigne, situés à l'Anglade, commune de Royan, et Vallières, commune de Saint-Georges, ainsi que deux petits morceaux de bois, dans la commune de Saint-Sulpice (valeur estimée en 1807: 800 F). _ Des marais salants", situés aux Toillées, commune d'Arvert, achetés par Jarousseau le 5 messidor an II, lors de la vente des biens des Brémont d'Ars (valeur estimée en 1807: 6.000 F). La valeur totale des biens était donc de 42.850 f. A la valeur de ces biens il faut ajouter les 3.000 F constitués à Jean, le fils aîné, pour son mariage, les 8.500 F que Jarousseau lui donna à diverses reprises, les 3.000 F de dot d'Anne-Elisabeth, la mère d'Eugène Pelletan, pour son premier mariage avec Thomas Tondut, et les 3.000 F qu'elle reçut ultérieurement. La masse générale du capital de Jarousseau s'est donc élevée, quelques temps, à 60.350

F.
Jarousseau, au soir de sa vie, faisait figure de petit propriétaire assez aisé. Si l'on se réfère à la classification des fortunes établies par Adeline Daumard, pour Paris, il est vrai, et pour a période 1820-1847, il appartenait à la classe
parler d'un testament, mais de deux actes notariés distincts: le premier est une donation entre vifs, entre Jarousseau et ses enfants. Le second est le partage entre les enfants de Jarousseau des biens donnés par leur père et de ceux hérités de leur mère, Anne Lavocat, décédée en 1787, qui n'avaient jusqu'alors pas été divisés. Le premier acte est signé du 5 novembre 1807, le second du 23 novembre 1807. 37

1 B.S.H.P.F., 1951, 1. 98, p. 248-254. Il ne s'agit pas à proprement

moyenne, entre la petite bourgeoisie et l'aristocratie de la richesse.l On est loin de l'image misérable complaisamment rapportée par Pelletan qui affirme pour la période antérieure à la Révolution, il est vrai - que "le revenu de l'année suffisait à peine C..) à combler la dépense de l'année dans le ménage du pasteur"2. Jarousseau est mort à près de 90 ans, le 18 juin 1819, dans la métairie de Chenaumoine où il s'était retiré auprès de sa fille Henriette. La donation entre vif de 1807 stipulait que ses enfants devaient lui verser une rente viagère annuelle de 400 F.
La "tribu" Jarousseau

Jarousseau avait eu sept enfants. Marie-Julie devait mourir en bas âge et Sophie-Elisabeth à 20 ans, en 1797. Les cinq autres lui donnèrent vingt et un petits-enfants, dont dix-neuf de son vivant. Nous pouvons suivre le développement de la descendance du pasteur jusqu'à nos jours grâce au remarquable tableau généalogique construit par Georges Touroude3, qui reprend et complète ceux dressés par Paul Mocqueris, Anne Croll-Picard, Louis Basal04 et Guy Hénon. La généalogie descendante Jarousseau présente deux caractéristiques, particulièrement nettes pour les deux ou trois premières générations: d'une part les alliances protestantes, d'autre part la consanguinité (cf. annexe 3). Jean épousa en 1791 Marthe Guérin, d'une vieille famille huguenote. On trouvait des Guérin, au XVIIe siècle, aux environs de Jarnac et Segonzac où, on l'a vu, se trouvaient également des Jarousseau. Comme d'autres familles, une partie des Guérin s'était fixée sur la côte, après la révocation, dans le but d'émigrer vers les terres du "Refuge". La découverte du trafic, au départ de Cozes, via Saint-Georges-de-Didonne les a sans doute obligés à se fixer sur placeS. Anne-Elisabeth épousa, le 24 janvier 1790, en premières noces, le capitaine de navire Thomas Tondut. Comme les Guérin (la mère de Thomas Tondut était d'ailleurs une Guérin), et pour les mêmes raisons, la famille Tondut, protestante, était issue, pour une branche, de la région de Jarnac, pour l'autre
1 Adeline DAUMARD: Les bourgeois de Paris au XIXe siècle, Paris, 1970, p. 43. 2 Eugène PELLET AN: op. cité, p. 136 3 M. Georges Touroude a eu la grande amabilité de noUSen offTir un exemplaire. Le tableau devrait bientôt être déposé aux archives de Saint-Georges-de-Didonne. 4 Le tableau de Louis BasaIo est déposé aux archives de Saint-Georges-de-Didonne. 5 Georges TOUROUDE: op. cité, pp. 66-67. 38

de la région de Saint-Georges-de-Didonne. En secondes noces, après la mort de Thomas Tondut, Anne-Elisabeth épousa Achille Pelletan, notaire, sans doute issu, nous y reviendrons, de la branche catholique d'une famille anciennement protestante scindée en deux après la révocation. Adélaïde, en 1817, épousa Hector Ardouin, lui aussi membre d'une vieille famille réformée. Comme les Guérin et les Tondut, les Ardouin de la côte étaient issus de la région de Jarnac-Segonzac. Certains, parvenus a émigrer, firent souche en Irlande. Un autre Ardouin, prénommé Jean-Benjamin, épousa, quant à lui MarieBénigne. Henriette eut un enfant naturel: Baptiste-Emas. D'après une tradition familiale recueillie par Georges Touroude, le père aurait été un officier écossais (on peut donc le supposer protestant), resté clandestinement en France 1. Elle épousa par la suite Isaac Harmand, capitaine de navire, avec qui elle n'eut pas d'enfant. La consanguinité se développa à partir de la seconde génération: La fille de Jean Jarousseau, Hortense Jarousseau, épousa son cousin germain, Clément Tondut, fils du premier lit d'Anne-Elisabeth Jarousseau (un demi-frère d'Eugène Pelletan, donc). La sœur d'Eugène Pelletan, Oémentine, épousa également un Tondut. Quant à Eugène Pelletan lui-même, il épousa en premières noces sa cousine germaine, Adélie Ardouin, fille de Marie-Bénigne Jarousseau et de Jean-Benjamin Ardouin. Une autre fille de ces derniers, Anaïs, épousa elle aussi son cousin germain, Baptiste-Emas, le fils naturel d'Henriette, qui avait pris pour nom de famille Emas-Jarousseau. A la troisième génération, Georges Dusser épousa sa cousine germaine, Isabelle Drouin. Tous deux étaient des petits-enfants de Marie-Bénigne Jarousseau. Deux mariages entre cousins, mais fort éloignés cette fois-ci, sont encore à signaler. D'une part, celui de Eva Emas-Jarousseau avec SimonEugène Pelletan (à ne pas confondre avec Eugène Pelletan; ce Simon-Eugène Pelletan, protestant, est sans doute issu de la branche huguenote de la famille Pelletan). D'autre part, le mariage d'Adrien Ardouin avec Marguerite Raby. La famille Raby, que l'on retrouve, comme d'autres, à la fois dans la région de Jarnac-Segonzac et de Saint-Georges-de-Didonne, avait toujours été très

l/bid., p.123. L'acte de naissance d'Emas, reproduit par Georges TOUROUDE, indigue que le père, dont le nom est illisible, est un marin, domicilié "sur les bâtiments de l'Etat". Il s'agit peut-être d'un acte de complaisance. La descendance d'Emas porte le nom d'EmasJarousseau.

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liée aux Jarousseau. Cinq des marraines du pasteur du désert était des Rabyl. Surtout, sa mère, Jeanne, était une Raby. A la quatrième génération, on retrouve un dernier cas d'endogamie: Jeanne Dusser, dont le père, Georges, nous l'avons vu, avait épousé sa cousine gennaine Isabelle Drouin, épousa son cousin gennain Pierre Drouin. Les membres de cette "tribu" Jarousseau, dont les multiples alliances matrimoniales avaient arrondi la fortune, acquise durant la Révolution par l'achat de Biens nationaux2, furent au XIXe siècle, et dans une moindre mesure au XXe, des notables locaux. Une étonnante dynastie municipale s'installa, en effet, à Saint-Georges-de-Didonne (cf. annexe 4). Il Y a une dizaine d'années, Auguste Rivet avait étudié une dynastie municipale, à Yssingeaux, sous-préfecture de la Haute-Loire3: quarante-trois années durant, de 1814 à 1878, les Chamouroux ont occupé, avec une certaine instabilité, le poste de maire. Dans le cas des descendants et alliés Jarousseau, la mainmise sur la mairie, ignorant les péripéties politiques, fut presque centenaire. Jean-Benjamin Ardouin, dernier gendre du pasteur du désert et beau-père d'Eugène Pelletan, assura à plusieurs reprises l'intérim du contre-amiral André Pharamond Antoine de Saint-Léger, maire de 1808 à 1818, avant de devenir lui-même maire de 1830 à 1841. Lui succéda Jean-Baptiste Dusser, de 1841 à 1866, qui était conseiller municipal depuis 1821. C'était le beaupère de la fille de son prédécesseur, Georgette Ardouin, petite-fille de Jarousseau. Il est possible, mais non prouvé, qu'Eugène Pelletan ait été, dans les années 1860, conseiller municipal. Puis, de 1874 à 1878, vînt le tour d'Isaac Vincens, originaire de Montauban, neveu de Jean-Benjamin Ardouin, qui fut d'abord secrétaire de mairie. Enfin, pour une durée de trente-neuf ans! de 1881 à 1920, la charge de maire revint à Simon-Eugène Pelletan, époux d'Eva Emas-Jarousseau, la petite-fille d'Henriette Jarousseau. La tradition fut reprise au XXe siècle, de 1971 à 1977, par Miguel de Peyreyra, conseiller municipal depuis 1967, dont le père, Manuel, d'origine portugaise, avait épousé Hélène Marion, arrière-arrière-petite-fille du pasteur Jarousseau. Ajoutons enfin que, près de trente années sturant, Jean-Pierre et Jean-Paul Coulon, fils du vice-président du Conseil d'Etat Georges Coulon, et arrièresarrières-petit-fils du pasteur du désert, furent, jusqu'à leur mort respective, conseillers municipaux.4.
lIbido, p.67. 21bido, pp.113-114. 3 Auguste RIVET: Les maires d'Yssingeaux: 1814-1983, une histoire de famille; in Agulhon, Girard, Robert, Serman (éditeurs): Les Maires en France du consulat à nos jours. Paris, 1986. 4 Procès-verbaux et listes des membres du conseil municipal, mairie de Saint-Georges-deDidonne. 40

Un autre membre de la famille joua un rôle important, non à Saint-Georgesde-Didonne même, mais à Royan: Achille Pelletan, le père d'Eugène. Achille Pelletan, le père méconnu La branche paternelle d'Eugène Pelletan, quoique éponyme, est peu connue. Ni Eugène Petit, le biographe d'Eugène Pelletan, ni M-M. Tony Révillon, le biographe de Camille Pelletan, n'ont écrit sur Achille Pelletan plus que quelques généralités. La raison en est donnée, entre les lignes, par l'autobiographie romancée d'Eugène Pelletan I et par les mémoires de son fils Camille: Eugène Pelletan s'était brouillé avec son père, pour lequel il n'avait que fort peu de respect. Aussi la tradition familiale attachée à ce personnage est elle peu importante et peu avantageuse. Pourtant, Achille Pelletan est loin d'être inintéressant, et son influence sur son fils fut sans doute plus importante qu'il n'y paraît au premier abord. Les recherches de Georges Touroude ont montré l'existence, au XVIIe siècle, de Pelletan dans la région de Saujon / Saint-Georges-de-Didonne et dans celle de Cognac. Avant la révocation, tous semblent avoir été protestants. Parmi les vingt-neuf protestants de Médis qui écrivirent en 1604 une lettre à leur seigneur, Claude de la Trémoille, se trouve un Pelletan. A Cognac, en 1670, un Pelletan, chef d'une famille regroupant la moitié des protestants de la ville, dut payer une amende pour avoir injurié un converti. A Barbezieux, un ancien du Consistoire, Jean Pelletan, est signalé en 1683 se mariant avec Anne Delafont2. Avec la révocation, les Pelletan, comme beaucoup d'autres familles, se scindèrent en deux groupes. Les uns restèrent fidèles à leur foi, les autres abjurèrent. Parmi les premiers, on peut citer les Pelletan d'Arces: si certains d'entre eux émigrèrent, l'un des leurs, Paul Pelletan, fut condamné aux galères3. On peut également mentionner les frères "Peltan", de Saujon, qui se firent remarquer à l'occasion d'une assemblée du désert tenue à Artouan, petit village de la presqu'ile d'Arvert, le 14 juillet 1754. Alors que deux gendarmes intervenaient pour disperser l'assemblée, les frères Peltan les menacèrent. "Nous voyant entre la mort et la vie à la discrétion de cette populace qui nous a paru être du nombre de 1.600 à 1.800 personnes, nous avons pris le parti de nous retirer", rapportèrent les gendarmes. Le 4 août suivant, la maréchaussée

1 Eugène PELLETAN: Elisée, voyage d'un homme à la recherche de lui-même, Paris, 1875. 2 Georges TOUROUDE: op. cité, pp.44-45. 3 Ibid., p.44. 41

vînt à Saujon pour arrêter les frères Peltan, mais sans succès I.NOtons, enfin, que, en 1784, Simon Pelletan fut uni à Jeanne Roux par Jarousseau luimême2. Achille Pelletan, le père d'Eugène Pelletan, appartenait à la branche catholique des Nouveaux-Convertis. Il fut baptisé le 19 novembre 1780, à SaintThomas-de-Cosnac. 3. Sa mère était Elisabeth Phellipon, son père, Jean Pelletan. Né en 1744, celui-ci était notaire royal. Peu après la naissance de ~on fils, en 1783, il entra à la loge maçonnique d'Aulnay, La Réunion des Elus, constituée par le Grand Orient le 16 aoOt 1781. En 1784, il Yfut élevé au grade de Maître. A partir de 1785, il disparaît des registres de la loge, sans qu'en soit indiquée la raison4. En 1789, il rédigea les cahiers de doléances de Saint-Thomas-de-Cosnac5. Profitant de la vente des biens des émigrés, il acheta le logis de Verthamon6. Comme son père, Achille Pelletan fut notaire. Il avait acheté, en 1806, l'étude de Jean-François Robin, à Royan 7. En 1807, c'est lui qui, assisté du notaire Jérémie Renaud, établit la donation entre vifs partageant les biens du pasteur Jarousseau8. Il avait, en effet, l'année précédente, épousé la fille de de ce dernier, Anne-Elisabeth. De dix ans son aînée, celle-ci avait déjà deux enfants d'un premier lit, Clément et Sophie Tondut. Quoiqu'il rut catholique, Achille accepta de se marier au temple. Il est vrai qu'il ne lui aurait pas été facile d'entrer par une autre porte dans la famille Jarousseau. Son fils, Eugène, fut baptisé au temple. L'attachement au catholicisme d'Achille Pelletan ne devait d'ailleurs pas être bien farouche: il était issu d'une famille de NouveauxConvertis (certaines ont cependant donné des catholiques sincères); son père était maçon, et sans doute enclin à la tolérance reli~ieuse, voire même à un certain déisme; lui-même était peut-être aussi maçon. .
1 Rapport de gendarmerie cité in Pierre Dez: Actes concernant les familles Jarousseau et Pelletan, in B.S.H.P.F., 1928, t. 77, pp. 148-150. 2 Georges TOUROUDE: op. cité, pp. 120-121. 3 Registre paroissial de St-Thomas-de-Cosnac. 4 B.N./Mns, tableaux de la Loge La Réunion des Élus (Aulnay), FM2 149. 5 Gebrges TOUROUDE: op. cité, p.106. 6 Ibid., p.113. 7 Ibid., p. 118. 8 B.S.H.P.F., 1951, t. 98, pp. 248-254. 9 C'est du moins ce que pense Georges Touroude (op. cité, p. 92). Cependant, Francis Magnaud (Franc-Maçonnerie en Aunis et Saintonge, Rumeur des âges, 1989) qui a dressé la liste de tous les maçons de Saintonge dont on trouve la trace dans les archives maçonniques de la Bibliothèque Nationale, ne mentionne pas son nom. Il est vrai que la loge de Royan, essentiellement protestante, dont il aurait pu faire partie, était une loge sauvage, dont il ne subsiste plus d'archives. 42

Achille Pelletan entra au conseil municipal de Royan en février 1807. Par deux fois, il devait être nommé maire. D'août 1808 à décembre 1809, tout d'abord, en remplacement provisoire de Guillaume Alusse, mis en cause dans un procès de démolition illégale de maison. Au retour des Bourbons sur le trône, ensuite, (curieusement, sous son deuxième prénom, Etienne), faute d'autre candidat semble-t-it. Il refusa, cependant, de conduire la délégation municipale à Bordeaux, où elle devait prêter sennent au roi. Cette attitude lui valut, sans doute, d'être maintenu en fonction lors des Cent jours. Mais après Waterloo, il lui fallut céder la place. La seconde Restauration ne devait pourtant pas mettre un tenne définitif à ses ambitions politiques. En 1831, il fut nommé premier adjoint du maire Chouchet-Desplaces, et suppléant du juge de paix. Au lendemain de la Révolution de février, il fut réélu au conseil municipal, avec 60 % des voix. Quatre ans plus tard, on le compta panni les 7 membres du conseil (sur 21) à célébrer le coup d'Etat du 2 décembre.1. Notaire, conseiller municipal, maire à deux reprises, actionnaire de la Société civile des bains de mer sous la monarchie de Juillet2, Achille Pelletan faisait figure de petit notable. A son décès, survenu le 19 octobre 1852, la liquidation de sa succession établit le montant de ses biens - essentiellement constitués de meubles, de linge, d'objets mobiliers, d'argenterie, d'une voiture, d'un cheval et, curieusement, d'une vache - à 4.387 francs 25 centimes. Achille Pelletan ne possédait pas son logement, dont le bail vint à expiration à sa mort. A la vérité, l'essentiel de sa fortune n'était pas constitué de biens matériels mais de nombreuses créances dont le montant, une fois déduites les quelques dettes (1.755 F 52 C), s'élevait à 72.179 F 87 C. Au total, en rajoutant les 4.325 F 37 C qu'il laissait en liquide, la fortune au décès d'Achille Pelle tan était estimée à 80.892 F 49 C.3 Si, une nouvelle fois, on se réfère à la répartition des fortunes établie par Adeline Daumard, Achille Pelletan entre dans la catégorie de la "classe moyenne", entre la petitebourgeoisie et l'aristocratie de la richesse.4

1 Georges TOUROUDE: Deux républicains de progrès: Eugène et Camille Pelletan, Paris, 1995, pp. 19-21. 2 Ibid., p. 21. 3 A.P. Coulon, A.N. 417AP/2, dossier de succession d'Achille Pelletan. 4 Adeline DAUMARD: Les bourgeois de Paris au XIXe siècle, Paris, 1970, p. 43. 43

Chapitre II De Royan à Paris: années de formation et débuts d'Eugène Pelletan (1813-1851)
Fils d'Achille Pelletan, petit-fils du pasteur Jarousseau, Eugène Pelletan fut le premier à atteindre une notoriété d'envergure nationale et à transfigurer du même coup une notabilité locale en une dynastie républicaine. La chose ne fut possible que parce que, en dépit d'un attachement profond à sa Saintonge natale, il sut s'arracher à son enracinement provincial pour achever à Paris ses études et se lancer, sous le parrainage d'écrivains prestigieux, dans la carrière des lettres. Eugène Pellet an tarda à révéler pleinement la nature de sa personnalité et l'ampleur de ses talents. Le coup d'Etat du 2 décembre, par l'indignation et la colère qu'il souleva en lui, joua à cet égard un rôle capital. Aussi peut-on considérer que ses années de fonnation, tant intellectuelle que littéraire et politique, s'étalèrent sur de nombreuses années, jusqu'à ce qu'il ait atteint l'âge de 38 ans.
L'enfance et l'adolescence

Eugène Pelletan est né près de Royan, le 29 octobre 1813, dans une métairie isolée, dite "La Barraque", rattachée au hameaux de Maine-Bertrand, sur la commune de Saint-Palais-sur-merl. Cette métairie appartenait à sa mère, qui la tenait de son premier mariage avec Thomas Tondut. L'endroit était sinistre, comme en atteste la description qu'en donna plus tard Eugène Pelletan dans un roman d'inspiration autobiographique, La Lampe éteinte:

1 Acte d'état civil reproduit in Édouard PETIT: Eugène Pel/etan, 1813-1884, l'homme et l'œuvre, Paris, 1913, p. 271. 45

Il n'est peut-être pas contrée au monde plus stérile, plus affreusement désolée. (...) Du côté de la terre ferme, on ne trouve que des brandes, des ajoncs, des vignes maigres et rampantes, des bancs calcaires surmontés de moulin à vent, ou des touffes d'ormes qui sont des villages. Du côté de la mer, ce n'est plus qu'une grève incessamment battue, creusée, soulevée, déplacée par la vague. De loin en loin, on aperçoit un poste de douaniers, une tour où, la nuit, on allume des fanaux, lugubres clartés qui prédisent, mais qui n'empêchent pas les naufrages, et enfin le fort abandonné de la Coubre, une vigie inclinée par le vent, une carcasse de navire échoué, à moitié ensevelie, - et audelà le flot, le vide, l'inconnu, le chemin que prend chaque jour le soleil couchant." 1 Les premières années d'Eugène Pelletan se déroulèrent entre La Barraque, Royan, où se trouvait la résidence paternelle, et Saint-Georges-de-Didonne, où se tenait la maison des Jarousseau. Achille était sévère avec son fils. Camille Pellet an, dans ses mémoires, rapporte les dires de son père à ce sujet: "Le notaire de Royan, que je n'ai jamais connu, ne fut pas un père tendre. Il était dur et méchant. Son fils racontait, comme exemple de sa cruauté, que furieux de voir les chats du voisinage entrer sans droit dans son jardin, et sans doute piller un peu sa cuisine, après avoir adressé à leurs propriétaires une plainte sans effet, il les guetta, en prit un, lui coupa la queue, et versant de la cire brOlante sur la plaie vive, y imprima son cachet pour signer sa vengeance. Il avait trois fils et en ,,2 poursuivit deux de son inimitié. Les trois fils évoqués par Camille Pelletan sont, outre Eugène, qui était le plus jeune, Alcide, né en 1812, qui allait devenir médecin, et Augustin, dit Achille, le préféré, né en 1810, qui devait mourir fou après une vie d'aventures outreAtlantique. Camille Pelletan oublie de mentionner l'existence d'une sœur ainée, Oémentine. Pour être complet, il faut également évoquer les figures de la demi-sœur, Sophie Tondut, née en 1793, et du demi-frère, Clément Tondut, né en 1795, qui devait s'installer comme notaire à Royan en 1826. Camille Pelletan évoque une autre anecdote, significative de la rudesse de son grand-père:

1 Eugène PELLET AN: La lampe éteinte, t. I, Elie Arvert, Paris, 1839, pp. 9-10. 2 Camille PELLET AN: Mémoires (inédites). 46

"On devine que mon père eut une enfance rudoyée. Une année où il revenait de vacances, après avoir enlevé au collège tous les premiers prix, sauf un pour lequel il n'avait obtenu que le second rang, le notaire, pour tout compliment, lui fit d'amères reproches de cette exception." 1 On comprend, dans ces conditions, qu'Eugène Pelletan se soit rapproché de sa mère, dont il a dressé le portrait, dans l'un de ses romans: "C'était (...) une âme uniquement faite pour aimer. Son mari l'avait dévorée au moral. Elle ne désirait, ne sentait, n'agissait que par lui et pour lui plaire à fonds perdus. Il ne restait d'elle en propre que sa bonne humeur et sa furieuse activité de ménagère. Elle avait une telle fougue de main, en toute chose, qu'elle ne faisait pas, qu'elle foudroyait la besogne."2 Et Camille Pelletan de préciser: "Elle l'aimait beaucoup~ ils s'adoraient~ et cette affection réchauffa et consola son enfance." 3 Cette complicité entre le fils et la mère est importante. Car c'est Mme Pelletan, la fille du pasteur du désert, qui allait éveiller, chez le jeune Eugène, le goût de la religion protestante. Eugène Pelletan fut baptisé au temple, alors même que son père était catholique. Sa mère devait également lui inculquer les rudiments de la lecture et de l'écriture.

Son instruction devait se poursuivre à Royan. Le maître d'école de la ville était un mulâtre nommé Bellamy. Eugène Pelletan a décrit le personnage et son école:
"Le mulâtre Bellamy était venu au monde à Saint-Domingue. (...) On voyait à sa mise qu'il descendait de bonne famille et n'eut été la couleur de sa peau, on l'eût pris pour un ancien émigré. Cu) Le mulâtre Bellamy habitait une maisonnette vénérable, contemporaine du siège; il tenait son école à un rez-de-chaussée d'un mètre en contrebas, qui pouvait passer sans malveillance pour un caveau. L'instruction donnée en ce temps-là visait à la plus sévère économie: on apprenait à écrire sur du sable pour ménager le papier. C'est grâce à
1 Ibid. 2 Eugène PELLETAN: Elisée, voyage d'un homme à la recherche de lui-même, Paris, 1877, pp. 16-17. 3 Carnille PELLETAN: Mémoires (inédites). 47

cette manière primitive d'enseignement Royan a pu ensuite écrire son nom.

que la moitié de la population de

L'influence scolaire du mulâtre rayonnait à deux lieues à la ronde; il n'existait, à cette époque, d'école communale ni à Vaux, ni à Courlay, ni à Saint-Georges, ni à Breuillet. Les petits garçons de ces villages venaient en sabots, par tous les temps, à l'école du mulâtre, un morceau de pain et un fromage de bique dans leur gibecière." I Cette éducation, reçue d'un homme de couleur, ne fut pas sans marquer Eugène Pelletan. Sans doute est-ce là un élément, parmi d'autres, et notamment ses origines protestantes, qui en firent un défenseur de la liberté et de la tolérance. Telle est du moins l'analyse que lui-même faisait en jetant, ému, un regard sur son enfance: "Sa main a tenu notre main le jour où nous avons tracé pour la première fois sur la page blanche les caractères qui portent la pensée. C..) Sois à jamais béni, toi à qui je dois tous ces biens de la pensée. Tu étais venu d'une autre race, d'un autre soleil avec la servitude dans tes veines, et c'est toi que la mystérieuse complication du sort a choisi pour m'apprendre à crier aux hommes la parole de liberté et d'harmonie. (00')On m'a dit depuis que tu avais la férule intolérante pour la plus légère infraction à la discipline. J'ai oublié cela pour me rappeler uniquement que, partout où j'écris, ta droite est là, quoique absente, qui écrit aussi sur la page, par la leçon que tu m'as donnée."2 A La Barraque, Eugène Pelletan menait une vie rustique, parmi les enfants des paysans des alentours. Par dessus tout, cependant, il aimait flâner, solitaire, parmi la lande ou les dunes, et s'évaporer en rêverie. Seul, en plein air, il lisait. Comme personne n'ordonnait ses lectures, il lisait tout ce qui lui tombait sous la main. C'est ainsi qu'il aurait découvert Robinson Crusoé, La profession defoi du vicaire savoyard, Paul et Virginie, et quelques romans de Chateaubriand.3 A douze ans, sur les instances de sa mère, alors que son père aurait préféré qu'il apprît un métier, vétérinaire ou agriculteur4, Eugène Pelletan partit faire ses Humanités au collège de Poitiers. Habitué à la liberté et au grand air, il eut du mal à s'habituer à l'internat et à sa discipline sévère. Il tomba malade, et dut être recueilli quelque temps par le médecin du collège. Eugène Pelletan
1 Eugène PELLETAN: Royan, la naissance d'une ville, Paris, 1876, pp. 31-32. 2 Ibid., pp. 33-34. 3 Eugène PELLETAN: La lampe éteinle, 1.l, Elie Arvert, Paris, 1839, pp. 20-22. 4 Édouard PETIT: op. cité, p. 9. 48

garda toute sa vie l'internat en horreur et se refusa plus tard à y astreindre ses fils. C'est à l'internat de Poitiers qu'il découvrit l'esprit de révolte. Une violente insurrection, comme il y en eut beaucoup dans les internats du XIXe siècle, y éclata. Camille Pelletan relate le récit de son père: "Les élèves se barricadèrent dans les dortoirs, s'armèrent de barres de fer qu'ils se procurèrent en démontant leurs lits et défoncèrent le parquet. Il fallut appeler la troupe qui en vint à bout sans peine." I Quand Eugène Pelletan était entré au collège, il était protestant. Quand il en sortit, il avait changé de religion, une première communion catholique lui ayant été donnée, à son insu semble-t-il2. Toute sa vie, cependant, ses sympathies restèrent attachées au protestantisme. Après la révolte du collège de Poitiers, Eugène Pelletan partit terminer ses études classiques à Pau. Là, il se lia d'une étroite amitié, qui dura toute sa vie, avec le fils de son correspondant, Osmin Laporte3. C'est sans doute à Pau qu'Eugène Pelletan acquit véritablement le goût de la pensée et de la littérature. Son fils, Camille, précise: Il semble que c'est à Pau que son intelligence s'éveilla tout à fait, au milieu des sympathies qu'il y rencontrait, sous un climat béni, dans une nature merveilleuse, devant le magnifique horizon des Pyrénées. C'est là qu'il remporta ses grands succès de collège. Un de ses cahiers, qu'il avait gardé, porte la trace d'une de ses premières émotions littéraires. Il

1 Camille PELLET AN: Mémoires (inédites). 2 C'est du moins ce qu'il fait raconter par son personnage d'inspiration autobiographique, Elisée: "_Tu as donc changé de religion? Pas tout à fait; on m'a changé de religion sans que je m'en sois douté. Une fois incarcéré au collège, ma classe allait à la messe, j'y suis allé avec la classe. Elle alla ensuite au catéchisme. Je la suivis encore là. Elle fit depuis la première communion. L'aumônier coula délicatement une hostie dans la bouche de mon voisin, j'en reçus une autre à mon tour. _ Alors tu es catholique." Elisée, voyage d'un homme à la recherche de lui-même, Paris, 1877, p. 43. 3 Né à Pau en 1846, Osmin Laporte fut secrétaire particulier de Jacques Laffitte, avant de devenir sous-préfet de Loches en 1840. Il fut destitué l'année suivante pour négligence. En 1848, grâce à l'entremise d'Eugène Pelletan, il fut nommé par Lamartine vice-consul à Gijon (Espagne), poste qu'il devait occuper vingt-trois années. (Voir notice biographique, in George SAND: Correspondance, textes réunis, classés et annotés par Georges Lubin, t. III, Paris, 1967, p. 881).

_

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y avait copié une pièce d'André Chénier, que Latouche venait de révéler au monde." 1

Sa mère aurait aimé faire de lui un pasteur. Son père un vétérinaire. C'est finalement le droit qu'Eugène Pelletan, sans véritable vocation, retourna étudier à Poitiers, à la rentrée de 1832. Poitiers était alors une ville universitaire de faible importance, qui ne disposait guère que d'une faculté de droit. Faculté de médiocre effectif, d'ailleurs, qui ne fournit que 5,62 % des licenciés de droit de la période 1815-18512. Pendant cette première année d'étude, Eugène Pelletan passa une bonne partie de son temps parmi la troupe du cirque Auriol, alors fameux, de passage dans la ville. A son contact, il se livra à son goût, dont il ne se départit jamais, pour les exercices physiques. Eugène Pelletan commençait à s'intéresser à la politique et à la cause républicaine. Apprenant la blessure d'Annand Carrel lors de son duel avec Roux-Laborie, au sujet de la naissance du duc de Bordeaux, il prit l'initiative d'une lettre au journaliste, signée par soixante étudiants:
"A M. Annand Carrel, Rédacteur en chef du National.

Monsieur, Au milieu des marques d'estime et d'intérêt qu'a soulevées de toutes parts votre noble conduite, les soussignés, élèves de l'école de droit de Poitiers, s'empressent de venir déposer sur votre lit de douleur, leur tribut d'admiration pour votre beau caractère, d'affliction pour le coup qui vous a été porté, de mépris pour la lâcheté de nos ennemis et ,,3 d'indignation pour le pouvoir qui leur a laissé relever la tête!... L'année suivante, Eugène Pelletan partit poursuivre son droit à Paris.
Un provincial à Paris

Paris, on le sait pour avoir lu Balzac ou Haubert, fascinait alors toute une partie de la jeunesse provinciale. C'était la ville de tou~ les espoirs, de toutes les libertés. Eugène Pelletan, lui aussi, rêvait de Paris. Edouard Petit a publié des extraits d'un manuscrit autobiographique, trouvé après sa mort (et
1 Camille PELLETAN: Mémoires (inédites). 2 Jean-Claude CARON: Générations romantiques. Les étudiants de Paris et le Quartier Latin (1814-1851). Paris, 1991. p. 46. 3 Cité in Édouard PETIT: op. cité, p. 15. On sait qu'Armand Carrel devait mourir, trois ans plus tard, dans un duel avec Émile de Girardin. 50

malheureusement perdu à nouveau, avec l'ensemble de ses papiers privés): un regard en arrière, dans lequel Eugène Pelletan livre, avec le recul de l'homme mûr, ses impressions de jeune homme. Pourquoi ce désir de Paris? Qu'allaitil y faire? "Me chercher moi-même et avant tout me chercher un étatl" Son voyage et les impressions qui s'emparèrent de lui, tels qu'Ules décrit, ne sont pas sans rappeler ceux de Frédéric Moreau, retournant dans la capitale: "n m'avait fallu trois jours pleins pour franchir la distance de mon cheflieu de canton à la capitale.
La dureté des temps m'avait condamné à prendre la diligence Lciffitte et Caillard, monumentale patache, attelée de cinq chevaux, trois de bricole

et deux au timon. J'avais da accomplir le long trajet sous la bâche de l'impériale, en compagnie de trois pêcheurs de morue, fraîchement débarqués de Terre-Neuve. ns exhalaient sous leur pelisse de veau marin une telle odeur professionnelle, que l'homme le plus sourd du nez en eût été asphyxié. (...) Jamais ciel de mauvaise humeur n'avait fait une pareille conduite à un honnête émigrant de la Charente-Inférieure. Mais que m'importait le mauvais temps et le diabolique fumet de mes voisins: J'allais à Paris! Chaque tour de roue, chaque claquement de fouet du postillon m'en rapprochaient. Aussi, lorsque j'y entrai à la tombée de la nuit et que je vis flamboyer sur les bords de la Seine la double rangée des réverbères qui faisaient scintiller de leurs reflets les eaux du fleuve, je ressentis une sorte d'éblouissement que la chrysalide doit éprouver quand elle prend son vol vers la lumière."2 Eugène Pelletan arriva à Paris le 29 octobre 1833, le jour même de ses 20 ans. Comme la plupart des étudiants provinciaux, U s'installa d'abord à l'hôtel. Le "compatriotisme" étant alors de mise, Ujeta son dévolu sur l'hôtel de Beauvais, rue Saint-Jacques, l'une des artères centrales du Quartier Latin, où résidait une colonie de Béarnais, anciens camarades de collège, parmi lesquels Marcel Bar1he,Boutilhe, Osmin Laporte: "Nous vivions entre nous dans une espèce de communauté. Nous déjeunions le matin d'une botte de radis et nous allions le soir manger

1 Eugène PELLET ~ Un regard en arrière, cité in Édouard PETIT: op. cité, p. 18. 2 Cité in ibid., pp. 17-18. 51

chez Flicoteaul une tranche problématique de bœuf qui avait dû servir dans la cavalerie."2 Souci d'économie, volonté de prendre un peu de recul à l'égard de leurs amis béarnais? Toujours est-il que Laporte et Pelletan, quelque temps plus tard, s'installèrent dans une mansarde située en face du marché aux Chevaux, aux limites de la Rive gauche, parmi les terrains vagues, non loin de l'endroit où Victor Hugo a situé la sinistre masure Gorbeau des Thénardier. Les chambres d'étudiants, au cinquième ou sixième étage, étaient alors souvent d'accès difficile. Pour gagner la leur, qui n'était pas sans similitude avec les greniers décrits plus tard par Mûrger dans les Scènes de la vie de bohème, les deux amis grimpaient parfois à un arbre, dont l'une des branches était jointive à la fenêtre.3 En octobre 1833, quand Eugène Pelletan arriva à Paris, le massacre du cloître Saint-Merri (6 juin 1832), qui avait marqué la victoire de la résistance sur le mouvement, avait déjà plus d'un an. Et pourtant, la capitale était encore pleine de l'effervescence des Trois Glorieuses. Eugène Pelletan fut captivé et enthousiasmé par le bouillonnement intellectuel dans lequel il fut soudain plongé. Ce qu'il y vécut le marqua à jamais. Ses impressions d'alors, telles qu'il les présenta de nombreuses années plus tard, méritent d'être citées un peu longuement: "La Révolution de juillet avait été non seulement politique, mais intellectuelle. Elle était passée dans le domaine de l'esprit, et on peut dire, sans exagération, que la force révolutionnaire qui consistait à changer un Bourbon par un autre fut cependant la date d'une magnifique explosion du génie français. Une nouvelle littérature nettoya le style de la rouille de l'Académie; le peintre retrouva le secret perdu de la couleur. La poésie monta si haut que, depuis, elle n'a fait que descendre. Le drame chassa de la scène la tragédie, cette duègne vénérable abandonnée même de ceux qui avaient besoin de bamer.

1 Installé au coin de la place de la Sorbonne et de la rue Neuve-Richelieu, le Flicoteau était par excellence le restaurant des étudiants. Son succès reposait davantage sur la modicité de ses prix et le fait que le pain y était servi à volonté que sur la qualité de sa cuisine. Nombreux sont les écrivains 'à avoir chanté Flicoteau sur le mode ironique, et à avoir ainsi contribué à sa légende. 2 Cité in ibid., p. 19. 3 Sur le dormir et le manger des étudiants parisiens de la Restauration, voir Jean-Claude CARON: Générations rOrMntiques. Les étudiants de Paris et le Quartier Latin (18141851), Paris, 1991, pp. 130-140. 52

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