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Une vie à L'ONU

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370 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 136
EAN13 : 9782296336865
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Collection «Mémoires

du xxè siècle»

Jean Richardot

Une vie à l'ONU
Un Français-Américain Citoyen du monde

Préface de Sir Brian Urquhart

L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

A propos de l'auteur

Jean Richardot est né à New York mais a été élevé en France où il a fait ses études. II est détenteur de deux diplômes d'études supérieures de doctorat en droit de l'Université de Paris et du diplôme de l'Ecole des Hautes études . commerciales de Paris. II a servi successivement dans les armées française et américaine pendant la deuxième guerre mondiale. Avant la guerre, il a travaillé pour le gouvernement français à Paris, et après la guerre pour le Département d'Etat à Washington. II a passé la plus grande partie de sa carrière au Secrétariat des Nations Unies, à New York, et a occupé également divers postes de responsabilité dans le Tiers monde. Maintenant en retraite, M. Richardot vit avec sa femme Natalie, à New Canaan, dans le Connecticut, et à Middlebury, dans le Vermont.

Une vie à l'ONU est [a version française, d'après une traduction de ['auteur, de l'ouvrage Journeys for a Better World publié en 1994 et, en seconde édition, en 1995, par University Press of America, Lanham, New York, London. ISBN; 0-8191-9381-x ISBN; 0-8199-9382-8

Couverture et cartes de Nancy Richardot Tenney

Tous droits de traduction réservés L'Harmattan 1997 ISBN: 2-7384-5228-0

Préface
Pendant ses trente annés en tant que membre du Secrétariat des Nations Unies, Jean Richardot a travaillé à New York et dans nombre de pays en voie de développement. Pendant ce temps, il ne perdit jamais de vue, comme les bureaucrates le font parfois, que la fonction fondamentale des Nations Unies est d'aider l'être humain à vivre une vie meilleure. Partout où il fut affecté, il s'efforça de rester en étroit contact avec la vie des gens du pays où il servait. Cette attitude éclaire le récit de ses expériences de fonctionnaire international. C'est son expérience de la guerre qui l'a incité à consacrer sa vie à la cause de la paix. Enfant, il connut les horreurs de la première guerre mondiale dans l'Est de la France; dans la seconde, il servit dans l'armée française en 1940, puis dans l'armée américaine en 1944. L'expérience de la guerre a formé quelques-uns des meilleurs serviteurs internationaux de la paix. Les désastres, l'aspiration, l'échec et, ultimement, le succès est un bon terrain de culture pour l'énergie et la détermination qui sont et seront indispensables pour que les Nations Unies réussissent. Une grande entreprise humaine à l'échelle mondiale ne peut réussir que si ses serviteurs sont animés par la conviction que la race humaine peut et doit faire face aux défis constants qu'elle est obligée d'affronter; et qu'en définitive c'est l'individu lui-même qui compte. Dans son pèlerinage à travers quelques-uns des endroits les plus bouleversants du monde, Jean Richardot n'a jamais perdu cette conviction. Son livre est à la fois une réminiscence fascinante de son expérience et une source d'inspiration pour l'avenir. Sir Brian Urquhart Ancien Secrétaire général adjoint des Nations Unies pour les Affaires politiques spéciales

A Amy, Andy, Ian, Sarah et Whitney

Remerciements
A la demande de mes filles, j'avais commencé à écrire l'histoire de ma famille en mission pour les Nations Unies dans divers coins du monde. Mais, au cours de son élaboration, cet ouvrage est devenu principalement une histoire des Nations Unies et de son Secrétariat, tant au siège à New York que dans le Tiers monde. C'est aussi une vision du rôle que l'ONU, réformée, pourra et devra jouer dans le monde de demain. Je remercie ma femme, Natalie, et mes filles, Carole et Nancy, pour leur soutien constant pendant ma longue carrière à l'ONU et durant les mois passés à écrire ce livre. Je suis vivement reconnaissant à Brian Urquhart et Robert Muller, collègues, anciens hauts fonctionnaires des Nations Unies, et, à Hans Janitschek, Président de la Société des écrivains de l'ONU, pour leur encouragement et leurs généreux conseils. Enfin je remercie tout particulièrement le professeur Joseph Ferdinand de Saint Michael's College (Colchester, Vermont) et son épouse )ocelyne, pour leur aide précieuse dans la préparation de la version française de cet ouvrage.

La paix si elle existe jamais ne reposera pas sur la peur de la guerre mais sur l'amour de la paix..Elle ne sera pas l'abstention d'un acte mais la venue d'un nouvel état d'esprit.

Julien Benda Essayiste et philosophe français 1867-1936

De tout mon coeur je crois que le présent système de nations souveraines ne peut conduire qu'à la barbarie, la guerre et l'inhumanité.

Albert Einstein

A moins que l'on puisse rapidement mettre sur pied un gouvernement supranational efficace, l'espoir pour la paix et le progrès de l'humanité resteront obscurs et douteux. Winston Churchill

Introduction
Mars 1988 Aujourd'hui je fais du ski dans les Green Mountains du Vermont. De janvier à mars j'éprouve une joie toute simple à parcourir les pistes de la forêt de Bread Loaf, une montagne appartenant à Middlebury College, qui s'étend sur des kilomètres carrés de cette pittoresque région. Pour moi, c'est le paradis. Je suis seul. J'entends seulement le léger crissement de mes skis dans les sillons de la piste. De temps en temps le silence est rompu par un bloc de neige qui glisse d'une branche d'arbre trop chargée et tombe sur le sol dans un bruit étouffé. Sapins, érables et bouleaux couverts de neige donnent à la forêt son aspect féerique. Les sapins pointent leurs cônes effilés vers le ciel tandis que les arbres à feuillage caduc lancent leurs branches nues dans toutes les directions, formant devant moi un graphisme géant et complexe. Le feuillage a disparu; je peux voir le ciel entre les branches, aujourd'hui d'un bleu cobalt intense. Les rayons du soleil brillent et les arbres projettent des ombres bleuâtres en formes d'arabesques sur la piste et sur le manteau de neige qui recouvre le sol de la forêt. Je ressens la solitude de ces lieux mais je ne me sens pas seul. Tandis que je skie dans ce royaume de silence et de beauté, je peux rêver au gré de ma fantaisie, mon esprit s'envolant vers les lieux du Tiers monde où j'ai vécu. Je suis frappé, comme je l'ai été maintes fois auparavant, par le contraste de la vie dans ma Nouvelle-Angleterre si prospère, avec celle des bidonvilles, des ghettos, des villes, villages et communautés que j'ai connus, où la pauvreté, la maladie, la malnutrition, la faim, et au bout du compte, la mort, assaillent les habitants de tant et tant de lieux du monde sous-développé qui luttent tous les jours simplement pour survivre. Je me demande si ces deux mondes - le nôtre et le leur - vont jamais se rejoindre et n'en faire qu'un? Arriverons-nous à éviter la destruction de notre planète dans un holocauste nucléaire? Cette dernière question se pose à tant d'êtres humains qui prient pour une réduction drastique des armes atomiques. Mais il y a un autre danger qui représente, à mon sens, la deuxième plus haute priorité parmi les problèmes urgents auxquels notre monde est confronté: c'est le fossé entre les niveaux de vie des pays sous-développés et des pays développés, entre les have et les have not, entre les infiniment pauvres de ce monde et les nantis. Si l'écart n'est pas bientôt réduit, une crise économique mondiale éclatera plus grande que jamais. Elle créera de nouveaux conflits et des guerres sanglantes. Arriverons-nous jamais à une époque où de meilleures

conditions existeront dans le monde pour assurer la paix, et où un niveau de vie décent pourra être atteint par la majorité de la population du globe? Je pense sincèrement que nous y arriverons un jour, mais cela exigera une plus grande confiance entre les nations, un donnant-donnant, un véritable désir d'aboutir à des accords adéquats et la volonté de les exécuter. Il faudra du temps mais cela est possible. J'ai servi près de trente années dans les rangs du Secrétariat des Nations Unies à New York et dans de nombreux pays du Tiers monde: le Chili, le Maroc, Haïti, l'Ouganda, la Jamaïque et le Dahomey (maintenant Bénin), comme conseiller technique des gouvernements de ces pays ou comme Représentant résident des Nations Unies -c'est-à-dire directeur et coordinateur des programmes d'aide des Nations Unies pour le développement économique et social. En 1964, j'étais conseiller politique du général commandant les forces de l'ONU à Chypre pour les aspects non-militaires du conflit meurtrier qui opposait les communautés grecque et turque de cette île. J'étais chargé de négocier les accords entre les parties à travers la ligne verte à Nicosie et, à une autre période de ma carrière, j'ai appartenu au Bureau international du travail, ainsi qu'à l'UNESCO. En mai 1946, six mois après avoir été démobilisé de l'armée américaine à la fin de la seconde guerre mondiale, je devins un des premiers fonctionnaires recrutés par le Secrétariat des Nations Unies, faisant ainsi partie de la très restreinte Société des Mohicans, groupant ceux qui furent là dans les premiers mois de l'existence de l'ONU. Mes enfants et mes petits-enfants m'ont demandé d'écrire mes mémoires afin de pouvoir partager un peu l'expérience de ma génération, si importante pour eux. J'ai longtemps hésité, mais un jour, alors que je faisais du ski à Bread Loaf, j'ai finalement décidé de le faire. Je ne veux pas simplement décrire mes propres expériences et aventures, aussi intéressantes qu'elles aient pu être; tout en écrivant ces mémoires et en choisissant ainsi un genre qui me donne plus de liberté, je voudrais me concentrer sur l'importance du service international et discuter quelques-uns des aspects-clés du travail des Nations Unies dans les domaines où j'ai eu à oeuvrer. J'essaierai d'évaluer les résultats de ce travail pour arriver à juger ce que l'Organisation a accompli et ce qui lui reste à faire. Je me tournerai alors vers les réformes qu'il faut entreprendre pour la rendre plus efficace et tenterai d'expliquer comment le public devrait participer d'une manière plus active à l'établissement d'une paix durable. De nombreux livres ont été écrits sur les Nations Unies par des personnes qui n'ont pas participé aux activités intérieures de l'Organisation ou par des délégués d'Etats membres qui concentrent leur attention sur les débats de l'Assemblée générale, les veto du Conseil de sécurité et les violations de la Charte. Ces ouvrages ont été souvent des contributions remarquables pour comprendre les rouages et le fonctionnement de l'ONU. Pour moi, le travail le XIV

plus satisfaisant fut celui du terrain, où j'eus l'opportunité d'aider directement la population à progresser. Ce fut la partie la plus stimulante de ma carrière, vivant, jour après jour, une expérience difficile mais fascinante. Mes activités dans leur ensemble ont été une représentation assez fidèle de la vie d'un fonctionnaire international au siège et sur le terrain; par conséquent, elles donneront à mes lecteurs une idée de ce qu'est le service civil international. Ceux-ci seront peut-être surpris d'apprendre qu'il y a aujourd'hui plus de 40 000 fonctionnaires et experts internationaux travaillant pour l'ONU et ses Agences spécialisées, avec des contrats permanents ou temporaires, dans plus de cent pays du monde. Ces hommes et ces femmes sont les plus proches de ce que l'on pourrait appeler des citoyens du monde, bien que cette citoyenneté n'existe pas en droit. Chaque fonctionnaire international doit prêter serment de ne rechercher, ni de recevoir, d'instructions d'un gouvernement quelconque, y compris le sien. Il exerce donc sa fonction exclusivement dans l'intérêt des Nations Unies, c'est-àdire de la communauté mondiale. Aux termes de l'article 100 de la Charte, chaque Etat membre s'engage à respecter le caractère international des responsabilités du Secrétaire général des Nations Unies et de ses collaborateurs et à n'exercer aucune pression sur eux. Je crois que le service de ces hommes et de ces femmes mérite d'être mieux connu, non seulement à cause du but élevé pour lequel ils travaillent, mais aussi parce que tant d'actions affectant notre vie sont aujourd'hui effectuées par voie multilatérale, c'est-à-dire par des organisations internationales telles que l'ONU, ses Agences spécialisées, y compris la Banque mondiale, le Fonds monétaire international et bien d'autres, et également par un grand nombre d'organisations internationales non-gouvernementales dans de multiples domaines de nature politique, économique, sociale, écologique, scientifique et technologique. Il s'agit en vérité d'un développement nouveau sur lequel le public est souvent mal renseigné. Il n'y a pas de doute que la gestion des affaires publiques internationales par voie multilatérale plutôt que bilatérale prendra une grande expansion dans l'avenir à mesure que notre monde deviendra de plus en plus interdépendant. Ceci va exiger les services d'un nombre croissant d'hommes et de femmes qui travailleront non plus dans un but national mais exclusivement dans l'intérêt du monde et de notre planète. A la lumière de mes expériences personnelles, je veux montrer dans ce livre comment les Nations Unies, ses négociateurs, ses hommes et ses femmes de terrain, ceux qui secourent les réfugiés et bien d'autres travailleurs pour la paix, ont déjà contribué de manière appréciable au maintien de la sécurité et à l'assistance de millions de désespérés à travers le monde. Mais en ce moment, la communauté internationale demande trop aux Nations Unies sans donner les fonds nécessaires pour mener à bien leurs opérations. L'Organisation des Nations Unies traverse en effet la crise financière la plus aiguë de son histoire. Un monde plus juste et plus vivable exige une réforme xv

profonde de celle-ci. Les gouvernements - et particulièrement le gouvernement américain - doivent comprendre qu'ils doivent coopérer plus étroitement et avoir la volonté d'agir de manière à prévenir les conflits, protéger l'environnement et promouvoir If!dignité humaine dans le monde sous-développé. Aujourd'hui existe la meilleure chance pour les gouvernements et le public du monde entier de comprendre comment la coopération globale améliore notre vie quotidienne. Pour assurer la paix, le monde a besoin de nouveaux programmes d'enseignement de la paix dans toutes les écoles du globe. Les nouvelles générations constituent notre réel espoir. Leur éducation devra être globale ou il n'y aura que peu d'espoir pour une paix durable. Les premiers pas ont déjà été faits dans ce sens par l'ONU et l'UNESCO. Mais la tâche demeure Immense. Août 1992 Quatre années se sont écoulées depuis que j'ai commencé cette préface et que je travaille sur mon manuscrit. Depuis 1988, des changements extraordinaires sont survenus dans notre monde. Nous sommes sortis de la guerre froide. Sauf pour la Chine et Cuba, le communisme est mort; l'état soviétique a cessé d'exister; les deux Allemagnes sont maintenant réunies; les états de l'Est européen se sont débarrassés de leurs dictateurs. En 1988, les Etats-Unis d'Amérique et l'U.R.S.S., convaincus que l'ONU pouvait être utilisée dans leur propre intérêt, commencèrent à coopérer. En 1990, l'ONU, dans un ensemble de résolutions sans précédent, condamna l'agression de l'Iraq contre le Koweït, lui opposant une puissante coalition de forces militaires assemblées sous l'initiative et la conduite des Etats-Unis, et utilisant en même temps toute la gamme des sanctions économiques prévues par la Charte. Plus récemment, des conflits ethniques ont éclaté dans diverses parties de l'Europe orientale. L'intervention des Nations Unies en Bosnie a été remplie de difficultés et en 1993, à l'heure où ces lignes furent écrites, elle était loin d'avoir été couronnée de succès. Espérons que la renaissance du nationalisme ethnique est seulement de nature transitoire et que la stabilité reviendra dans ces pays. En apportant des secours humanitaires aux populations chassées de leurs pays et en essayant de restaurer la paix dans les zones déchirées par la guerre, l'ONU est entrée en 1992 dans une nouvelle phase d'intervention encore mal définie dans ce genre de conflitl. En 1993, elle a décidé de créer un tribunal international pour les dictateurs responsables de génocides et autres atrocités contre l'humanité. Avec la fin de la guerre froide, nous devons constater que le maintien de la paix au niveau global est devenu plus contrôlable; nous pouvons respirer. Nous
I En 1995, l'ONU a été remplacée en Bosnie par l'OTAN dont les troupes s'efforcent actuellement de ,maintenir la paix en application des accords de Dayton. Les événements de ce conflit ne font pas partie de ce livre. XVI

ne sommes plus en face de la menace d'un holocauste nucléaire. Mais nous devons rester vigilants et contrôler la prolifération des armes nucléaires dans certains pays. Nous assistons pour le moment à des guerres régionales et à des conflits internes qui présentent cependant un danger pour la paix. Reste aussi à l'ordre du jour Un deuxième problème: la situation éminemment critique de la pauvreté dans le monde. L'écart entre les riches et les pauvres s'agrandit chaque année. En 1992, 20% des plus riches du globe, dont la plupart vivent dans les pays industrialisés, recevaient un revenu au moins 150 fois plus élevé que celui des 20% les plus pauvres qui vivent dans les pays en voie de développement représentant deux tiers de la population mondiale2. Il faut réduire cet écart de toute urgence. John E. Fobes, ancien Directeur général adjoint de l'UNESCO fait remarquer que les disparités et iniquités s'agrandissent tant au niveau local qu'international. Ceci, s'ajoutant aux problèmes de l'environnement, exige non seulement une assistance externe mais aussi des mesures locales que les habitants eux-mêmes doivent prendre. Les pauvres sont les mieux justifiés pour demander aux nations riches de réduire leur consommation et de diriger l'investissement de leurs surplus vers des fins plus valables et plus productives pour le développement mondial. Toutefois, cet ouvrage qui relate l'histoire de l'Organisation de sa naissance, pendant la guerre froide, jusqu'à nos jours, commence bien avant la création des Nations Unies. Il décrit mon enfance pendant la première guerre mondiale dans un petit village de l'Est de la France, où malgré mon jeune âge je pris conscience de l'horreur de la guerre des tranchées; puis brièvement ma vie d'étudiant et mon service entre les deux guerres dans l'administration française à Paris, cette période de paix fragile qui vit l'échec de la Société des Nations; et après, je raconte comment je fus amené à servir dans les armées française puis américaine pendant la seconde guerre mondiale. Pour moi, ces expériences de guerre font partie de ce Jivre car elles furent le prétexte et la raison qui me conduisirent aux Nations Unies. Nous ne devons d'ailleurs jamais oublier que l'Organisation des Nations Unies est l'enfant de la seconde guerre mondiale, créé pour abolir la guerre et né d'une prise de conscience que tuer est un acte insensé. Cette période, que j'ai vécue à titre d'acteur ou de témoin dans certains de ses événements les plus tragiques, m'affecta profondément et marqua mon caractère d'enfant et de jeune adulte comme nulle autre expérience n'aurait pu le faire. Elle influença ma décision de me consacrer à la lutte pour la paix et me mena à une carrière aux Nations Unies dont je fis le foyer. de ma vie professionnelle.

2 Programme des Nations Unies pour le développement, Human Development Report (New York: Oxford University Press, 1992). xv Il

Ce livre dépeint aussi quelques-uns de mes voyages et longs séjours dans des pays exotiques, pendant lesquels j'étais au service des Nations Unies, et relate certains événements historiques peu connus. Dans la dernière partie, intitulée «A l'aube d'une ère nouvelle», j'ai voulu présenter quelques réflexions sur tous les récents événements qui ont suivi la guerre froide et qui permettent d'expliquer le rôle que les Nations Unies pourront et devront jouer dans le monde de demain. Peut-être le récit de mon parcours inspirera-t-il mes lecteurs, et plus particulièrement les jeunes générations, à travailler pour la paix. Je dédie cet ouvrage à mes petits-enfants, Amy, Andy, Ian, Sarah et Whitney et je serai récompensé si, en le lisant, ils décident, chacun à leur manière, de travailler pour la cause de la paix.

XVlll

Prologue
En 1977, après plusieurs missions de longue durée dans les pays du Tiers monde, je rentrai d'Haïti aux Etats-Unis avec ma femme, Natalie, afin de pouvoir partager notre temps entre New Canaan, dans le Connecticut, et Middlebury, au Vermont, et vivre plus près de nos enfants et de leurs familles en bordure du Canada. Nous décidâmes de nous fixer dans l'état du Vermont. Ses vertes prairies, ses montagnes boisées ressemblent aux Vosges et son magnifique Lac Champlain exerce un attrait particulier. La population est clairsemée et récemment encore il y avait là plus de vaches que de gens! Mais le Vermont c'est avant tout la Nouvelle-Angleterre, le berceau des Etats-Unis, une région où la population participe encore activement aux affaires locales. Les habitants se rendent encore nombreux aux town meetings, une institution devenue dormante ailleurs. Beaucoup d'anciens étudiants de Middlebury College, un établissement universitaire de réputation internationale, sont revenus pour prendre leur retraite dans cette plaisante ville, à l'ombre de leur Alma mater. Nos amis comprennent des professeurs, des avocats, des médecins, des artisans, des agriculteurs, des commerçants et des membres de la Société Audubon 1, un véritable profil de la population de cet état. Le ski l'hiver, la natation en été et la peinture partagent notre temps. Nous ne craignons pas les hivers rigoureux de cette région et quand les snow birds (les oiseaux des neiges, c'est-à-dire les gens du nord) reviennent en mars de leurs séjours dans le Sud, c'est à ce moment-là seulement que nous partons pour la Jamaïque et la Floride afin de jouir pleinement des mers tièdes des Caraibes et du Golfe du Mexique. De temps en temps nous nous envolons vers la France pour revisiter le pays dans lequel j'ai été élevé et revoir cousins et amis d'enfance. Ma mère, venue de Franc~, son pays natal, vivre avec nous en Haïti, mourut à Middlebury à l'âge de 94 ans, six mois à peine après notre arrivée en 1977. Tandis que son cercueil quittait l'église, ma pensée se fixa en un éclair au temps lointain où mes parents étaient venus vivre à Manhattan, deux ans avant ma naissance. Apparut devant mes yeux une image de leur vie dans leur appartement new yorkais, avec les meubles et les rideaux bleus de leur salon,
1 Audubon, John, 1785-1851, naturaliste américain d'origine française.

que ma mère m'avait souvent décrits. A cette image succéda celle de la ville de New York, pendant les dix premières années de notre siècle, période d'innocence relative qui précéda deux guerres monstrueuses et la guerre froide, cette dernière dominant toute notre époque pendant près d'un demi-siècle. Pour mes parents, ces deux années de bonheur furent tragiquement interrompues. Mais elles furent aussi le commencement de mon propre parcours qui devait me conduire de ma jeunesse en France à deux guerres mondiales, la seconde passée dans deux armées, puis à une vie aux Etats-Unis et une carrière aux Nations Unies, à New York et dans le Tiers monde, travaillant pour la paix.

xx

PARTIE I
La guerre quifinit toutes les guerres et une paix fragile

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GRANDE GUERRE. 1914-1918
(La ligne des tranchées)

PARTIE I
La guerre quiflnit toutes les guerres et une paix fragile
«La der des der!» Cette expression était sur toutes les lèvres en France le Il novembre 1918, le jour de l'armistice. J'étais en classe à Dasle, un village de l'est de la France, près du front, quand la cloche de notre église se mit à sonner dans l'immense joie qui annonçait la fin de la Grande guerre. Trente ans plus tard, le jour anniversaire de l'Armistice, le général américain Omar N. Bradley, sous lequel je servis pendant la deuxième guerre mondiale, nous rappela que nous avions gagné la guerre mais perdu la paix. C'était à la fois un tribut et une condamnation: tribut pour les hommes qui s'étaient fait tuer afin que leurs enfants pussent vivre affranchis de la peur d'une nouvelle agression et condamnation de ceux qui survécurent mais laissèrent échapper la chance d'assurer la paix 1. Je naquis au seuil de cette terrible guerre qui devait durer quatre ans et vis ses effets sur les habitants de Dasle. New York, 1910 Le 1er décembre 1910, on s'éveilla dans le froid et le brouillard. Plus tard, me raconta ma mère, à trois heures de l'après-midi, tandis que j'arrivais au monde, un rayon de soleil éclaira soudain le ciel. Elle avait pris cela pour un heureux présage, mais les mois qui suivirent lui prouvèrent le contraire. En effet, pendant plusieurs semaines elle fut incapable de me donner le sein. A l'âge d'un an, je subis une opération au cou: l'ablation de ganglions qu'on craignait tuberculeux. Huit mois plus tard, mon père fut emmené d'urgence à l'hôpital par une ambulance tirée par des chevaux et fut opéré d'un ulcère au duodénum. Le trajet avait dû l'éprouver au-delà de ses forces; une péritonite se déclara et il mourut sur la table d'opération le 26 mai 1912.

1 Remarques du général Omar Bradley de l'armée des Etats-Unis, faites à Boston le Il novembre 1948.

L'année suivante, ma mère se rendit en France, emmenant avec elle l'urne contenant les cendres de mon père dans l'intention de les faire enterrer dans la tombe familiale, mais à cette époque, l'incinération n'était pas pratiquée en France. Un cousin, qui était avocat, lui expliqua que la loi française interdisait la possession et le transport de cendres humaines... Durant son voyage de retour, elle prit l'urne et, du pont supérieur du bateau qui la ramenait à New York, éparpilla d'un geste large les cendres au-dessus du vaste océan. Au moment de la mort de mon père, le chagrin de ma mère fut encore accru par ma propre absence. Deux semaines plus tôt, mes parents avaient demandé à ma grand-tante Amélie, qui était venue les aider pendant la maladie de ma mère et qui rentrait en France, de bien vouloir m'emmener avec elle. Etant un bébé délicat, ils pensaient que l'air de l'Est de la France me conviendrait mieux que celui de New York, particulièrement pendant l'été. Mes parents, de nationalité française, devaient suivre tante Amélie en France pour rendre visite à leurs familles respectives et me ramener avec eux à New York en automne. Tante Amélie et moi traversions l'Atlantique sur le s.s. Bretagne, un bateau de la Compagnie Transatlantique, le jour où mon père nous quitta. A notre arrivée au Havre, un télégramme lui fut remis lui annonçant le décès. Quel choc terrible cela dut être pour elle de recevoir cette tragique nouvelle. Nous passâmes quelques jours chez mon grand-père paternel près de Paris avant de continuer notre voyage vers l'Est de la France, jusqu'à Dasle dans le pays de Montbéliard en Franche-Comté, un village situé au nord de la Suisse et au sud de l'Alsace, dans la trouée de Belfort, où ma grand-mère, la soeur de tante Amélie, habitait. La mort de mon père changea ma vie du tout au tout. S'il avait vécu, je serais retourné aux Etats-Unis avec mes parents et aurais été élevé comme un Américain. Au lieu de cela, je passai mon enfance et ma jeunesse en France. Ma mère avait décidé qu'elle devait demeurer à New York afin de gagner notre vie et que je vivrais avec tante Amélie en France. Ainsi, je ne retournai aux EtatsUnis qu'en 1929, dix-sept ans après mon départ. Tous deux protestants, mes parents s'étaient rencontrés à New York en 1908, à l'Eglise huguenote de la seizième rue, à Manhattan. Ils tombèrent amoureux et après de courtes fiançailles, ils se marièrent et décidèrent de faire leur vie aux Etats-Unis. Tous deux, j'en suis sûr, avaient en eux ce qui est nécessaire pour y réussir. Je me suis souvent demandé par quelle force mystérieuse deux êtres parfaitement étrangers l'un pour l'autre se rencontrent par hasard à un moment précis dans un lieu donné, souvent loin de chez eux, tombent amoureux et décident de ne plus se quitter. Y a-t-il une force inconnue qui nous conduit d'un événement à un autre vers notre destinée? Nous ne pouvons nier que la chance est un puissant facteur dans notre vie. Ceci ne doit cependant pas faire de nous des êtres entièrement fatalistes, car j'ai la conviction que si l'on poursuit un but avec ardeur, on l'atteindra vraisemblablement. Dans ses mémoires, la 4

romancière américaine, Mary McCarthy, écrit: «Dans de nombreux aspects de ma vie, ce fut ma volonté, mon devoir et le désir de compter surtout sur moimême qui ont influencé ma vie.» Pour mon père, ce fut l'amour de l'aventure et le désir d'entreprendre de nouvelles choses qui le dirigèrent vers le Nouveau Monde. Comme lui, j'ignore la peur de l'inconnu. Je soupçonne que, comme moi, mon père prit des risques. Il vint en Amérique, non pas parce qu'il avait besoin de quitter l'Europe, où il avait bien débuté, mais plutôt parce qu'aux Etats-Unis, il pourrait plus facilement trouver la liberté de choisir ce qu'il voulait faire. Je retrouve cela en moi. Naturellement, je ne me rappelle pas mon père. Le peu que je sache de lui me fut transmis par ma mère et mes tantes. Je garde encore quelques photographies de lui que je contemple de temps en 'temps avec fierté. L'une, qui commence à pâlir sur son chevalet de bois, trône sur la commode de ma chambre à coucher: mon père m'y tient dans ses bras devant le perron de notre demeure, une de ces maisons typiques de New York, appelées brownstones. Peut-être était-ce un dimanche matin au retour de l'église. Je portais un bonnet blanc et lui, un pardessus Chesterfield et un chapeau melon. Il était élégant avec sa fine moustache. Je ne possède en tout qu'un portrait de mes parents, format carte postale, et deux autres photos, l'une de mon père âgé de treize ans, prise dans le studio d'un photographe parisien sur un fond de paysage peint, l'autre de mon père avec ses parents à Bruxelles, mon grand-père en pardessus et chapeau haut-de-forme et ma grand-mère, très belle femme, dans un costume garni de fourrure. Georges Bleyfus, mon père2, naquit à Bruxelles en 1883, le plus jeune de quatre enfants. Son enfance s'était passée dans cette ville où mon grand-père, Christophe-Emile Bleyfus, très francophile, né à Strasbourg, représentait les intérêts de la Compagnie des Chemins de Fer de l'Est. A vingt ans, ayant terminé ses études secondaires et son service militaire en France, mon père se rendit à Dresde, en Allemagne, pour y étudier le chant. Là, un amour contrarié causa son départ pour l'Angleterre où il enseigna le français et l'allemand. Je possède encore la brochure du Collège St-Mary, le public school où il figurait comme assistant Master, B. of Letters. Mais deux ans plus tard, avec la promesse d'un free homestead (terres offertes par le gouvernement canadien), mon père quitta l'Angleterre et se rendit à Winnipeg, dans le Manitoba. Malheureusement, l'hiver suivant, il contracta la fièvre scarlatine. Il s'en remit, mais cette terrible maladie le laissa trop faible pour la dure vie de fermier canadien. Vers 1908, il décida de se rendre à New York.

2 Comme c'est souvent le cas en France, le nom de ma mère, Richardot, fut ajouté à celui de mon père, Pendant la guerre, ceci fut légalisé, Mon nom complet est donc Jean-Georges BleyfusRichardot. Ce nom trop long a créé quelquefois une ~rtaine confusion et pour l'abréger, particulièrement aux Etats-Unis,je suis appelé simplement Jean Richardot. 5

Ma mère était originaire du pays de Montbéliard en Franche-Comté, l'ancienne principauté de Wurtemberg, ville luthérienne. Cherchant à se soustraire à la discipline ultra-sévère de son beau-père et par ailleurs désappointée dans son amour pour un jeune officier dont la famille très catholique l'empêcha d'épouser quelqu'un d'une autre religion, elle suivit à New York une cousine qui avait émigré dans cette ville. Après la mort de mon père, elle eut la bonne fortune d'être interviewée par la directrice de la Spence School qui cherchait un professeur de français. Bien que ma mère n'ait eu qu'un simple diplôme de l'école normale de Montbéliard, et qu'elle n'ait jamais enseigné, eUe avait beaucoup de charme. Miss Spence l'engagea immédiatement. C'était une excellente opportunité pour ma mère car l'école Spence était la meilleure et la plus sélecte des écoles privées de New York pour les jeunes filles de la haute société. Elle eut comme élèves les filles de quelques-unes des familles les plus connues de New York, parmi lesquelles Maude, la fille du financier Otto Kahn, Betty Bliss, fille du grand banquier et président du Metropolitan Opera, Cornelius Bliss. Elle donna aussi des leçons privées au fils de ce dernier, Bobby, qui devint lui-même président du Metropolitan Opera. Elle enseigna à Marion Cartier, la fille du joaillier de la cinquième avenue, et également à Caroline Prentice, Elizabeth et Barbara Whitmore, pour lesquelles elle avait beaucoup d'affection. En plus de ses classes à Spence, ma mère donnait des leçons particulières de manière à économiser suffisamment pour pouvoir passer ses quatre mois de vacances en France avec tante Amélie et moi. Elle traversa l'Atlantique de nombreuses fois sans jamais hésiter à le faire même durant la première guerre mondiale, malgré les sous-marins allemands qui patrouillaient l'océan. Pendant toute mon enfance, elle endura le sacrifice de cette séparation, enseignant pour subvenir à nos besoins. Avec grande impatience, eUe attendait Je mois de juin qui devait nous réunir. Elle ne se remaria pas, bien qu'elle ait eu plusieurs occasions de le faire. En 1930, elle retourna en France après seize ans à l'école Spence. Guerre et Innocence Entre 1912 et 1920, tante Amélie et moi habitions le pittoresque village de Dasle, situé non loin de la ville où ma mère était née. Cette région dénommée la trouée de Belfort était un passage naturel pour les armées française et allemande et avait déjà été empruntée par les Wisigoths venus de l'est. Les habitants de Dasle étaient surtout cultivateurs mais, à l'époque, beaucoup de Jeurs fiJs étaient devenus ouvriers dans un des deux complexes industriels de la région: Peugeot et Japy. Le premier produisait des bicyclettes et des automobiles, et l'autre un assortiment d'articles tels que des ustensiles ménagers et une machine à écrire de réputation internationale, une innovation à ce temps là. Dasle comptait 700 habitants. Ses maisons, séparées par des vergers, s'étalaient de chaque côté de" la route traversant le village et montant vers 6

Beaucourt, petite ville de 5000 habitants qui faisait partie du territoire de Belfort et où nous allions habiter plus tard. C'est là aussi qu'étaient situées les usines Japy. Pendant la guerre avec la Prusse (1866-1870), les défenseurs de Belfort avaient opposé une résistance farouche à l'ennemi. Malgré les milliers d'obus qui avaient bombardé son fameux château, la forteresse avait résisté et ne s'était pas rendue. Le château était construit sur un rocher dominant la ville, sur le relief duquel l'Alsacien Frédéric Auguste Bartholdi (1834-1904), le fameux sculpteur de la statue de la Liberté, avait sculpté un colossal lion de grès rougeâtre. Grâce à la grande bravoure de ses défenseurs, Belfort et sa région, au lieu d'être annexés à l'Allemagne avec l'Alsace, purent rester attachés à la France. Tante Amélie logeait dans un petit appartement au deuxième étage d'une maison de trois étages appartenant au beau-père de ma mère et située au milieu du village où ce dernier était adjoint au maire et agent d'une compagnie d'assurance, l'Abeille. Il possédait un phonographe avec son grand pavillon, le seul existant dans le village, et y jouait surtout des marches militaires telles que Sambre-et-Meuse dont il était friand. Seules me restent quelques images de mes premières années. Je dormais dans un lit double couvert d'un édredon rose. Tante Amélie chauffait des briques sur le fourneau de la cuisine ou remplissait d'eau chaude une bouillotte qu'elle plaçait sous les draps pour me tenir les pieds au chaud toute la nuit. Ma chambre avait une fenêtre en face du lit. Lorsque la lune brillait, les branches d'un poirier qui atteignaient le premier étage projetaient des ombres qui dansaient d'une manière folle sur le mur de ma chambre. J'avais trois ou quatre ans et le vent sifflait dans les arbres: je prenais peur, croyant qu'un homme grimpait au mur et allait venir m'étrangler. Nous n'avions que deux chambres à coucher et une cuisine avec une grande table ronde sur laquelle nous prenions nos repas. Une lampe à pétrole sur son haut piédestal occupait le centre de la table et donnait une assez bonne lumière. Nous soupions à environ six heures du soir. De la fenêtre, Tante Amélie m'appelait pour interrompre mon jeu de billes avec mes petits camarades sur le bas côté de la route. Je me rappelle le goût des petits biftecks et escalopes de veau qu'elle achetait chez le boucher du village, monsieur Chevrolet, et qu'elle faisait griller à la poêle. Je recevais des lettres de ma mère sur un joli petit papier à lettres illustré d'animaux en couleur; aucun enfant en France n'avait de papier à lettres comme celui-là. Ma mère m'envoyait aussi de longs bas de laine avec leur revers sous le genou, très différents de ce que mes camarades portaient. A cause de cela et parce que ma mère vivait en Amérique, je me sentais un peu différent de mes petits amis et j'étais fier des liens qui m'attachaient à ce grand pays si loin de nous. 7

A cette époque, il n'y avait qu'une automobile à Dasle, une Peugeot, naturellement. Elle appartenait à M. Emile Bourquin, l'un de nos voisins, petit industriel qui fabriquait des pièces détachées pour Peugeot. Un jour, j'avais sept ou huit ans, je tombai d'un pommier et me brisai Je bras gauche en deux endroits, à tel point qu'il formait presque un S. Emile Bourquin et ma tante m'emmenèrent d'urgence à Beaucourt chez le docteur Jung qui redressa mon bras et le plaça entre deux planchettes tenues par du plâtre. C'était la première fois que je montais dans une automobile. J'avais quatre ou dnq ans lorsqu'un soir, j'entendis un léger bruit venant de J'escalier et dans Ja pénombre; je distinguai une forme humaine qui passait. C'était mon père qui m'apparaissait. J'étais sûr que c'était mon père qui me rejoignait. Son image, qui disparut lentement dans le coin obscur de la chambre, restera gravée à tout jamais dans ma mémoire. Pendant les soirées d'été, les voisins se réunissaient de l'autre côté de la route devant la maison des Ferciot. Ils s'asseyaient sur un banc et des chaises formant un cercle devant la grange qui faisait partie de la maison. Sous la corniche du toit, il y avait plusieurs nids d'hirondelles et tandis que la conversation battait son plein, les oiseaux dans la lumière du couchant allaient et venaient au-dessus de nos têtes, apportant des insectes à leurs petits. Mes petits amis et moi éprouvions un plaisir intense en ces années à construire de petits moulins que nous ancrions dans le lit du ruisseau qui coulait à travers notre verger derrière la maison. Fait de deux ou trois petits morceaux de bois de pommier liés en croix avec de la ficelle et fixés sur un support horizontal, autre tige de bois plus solide, le système reposait sur deux fourches plantées verticalement entre deux grosses pierres. Il fonctionnait comme une roue et notre petit moulin se mettait à tourner à bonne vitesse. C'était une modeste réalisation mais suffisante pour satisfaire notre ambition. Plus tard, je devins capable de construire mes propres cerfs-volants et pendant longtemps j'eus la passion de les lancer. Mon oncle Lucien, le frère de mon père qui devint un peintre paysagiste renommé après la première guerre mondiale, et sa femme, tante Jeanne, vinrent deux fois me voir quand nous habitions Dasle. Ils se prenaient d'intérêt pour moi; ils n'avaient pas d'enfant et auraient aimé m'élever après la mort de mon père mais ma mère voulait se réserver cette responsabilité. Mon oncle m'acheta plus tard ma première bicyclette en récompense de l'obtention à Beaucourt de mon certificat d'études primaires à l'âge de 12 ans. C'était une très belle Peugeot noire avec des garde-boue de bois verni. Je n'avais pas encore quatre ans lorsque, le 28 juin 1914, un jeune nationaliste et fanatique serbe assassina l'archiduc Ferdinand, l'héritier du trône. des Habsbourg, à Sarajevo, en Bosnie. Peu après, l'Autriche-Hongrie déclara la guerre à la Serbie et la Russie mobilisa ses troupes contre l'Autriche-Hongrie. L'Allemagne, qui cherchait un motif pour déclarer la guerre, présenta un ultimatum à la Russie, exigeant qu'elle révoquât son ordre de ltlObilisation. 8

Voulant également déclencher une guerre, avec laFrance, l'Allemagne lui envoya un ultimatum, lui demandant de rester neutre et de lui livrer les forteresses de Verdun et de Toul. Les Français rejetèrent cette outrageante demande et le même jour, ordonnèrent la mobilisation générale. Le 3 août, l'Allemagne déclara la guerre à la France. Le jour suivant, la Grande Bretagne déclara la guerre à l'Allemagne parce que les Allemands venaient d'envahir la Belgique, violant la neutralité belge garantie par les grandes puissances et le Reich. L'Europe était en guerre. Les Français dans toutes les villes et villages, répondirent sans hésitation à l'appel de la nation. Dasle ne fit pas exception. Un groupe de jeunes gens, de retour du conseil de révision tenu à Audincourt, la ville voisine, paradèrent dans les rues du village avec leurs cocardes et rubans tricolores sur la poitrine et leur inscription «bon pour le service», à laquelle certains avaient ajouté «bon pour les filles.» Ils partirent tous pour le front en chantant. Pendant toute la guerre, une grande variété de formations militaires passèrent sur la route devant notre maison pour aller sur le front en Alsace. Je me souviens d'un bon nombre de scènes de la guerre, plus que de la série des événements. Il y eut, tout au début, l'incursion d'une patrouille du Uhlands, la cavalerie de reconnaissance allemande. D'Alsace ils s'étaient aventurés dans notre no man's land. Ils ne restèrent que quelques heures mais je me les rappellerai toujours, sur leurs chevaux, avec leurs casques à pics et leurs lances à la main. Plus tard, nous eûmes en garnison des troupes italiennes en uniformes de couleur vert-amande avec une étoile argentée cousue sur chaque côté du col de leur tunique. Ils avaient établi une clinique dans le sous-sol de la maison de mon grand-père et je peux encore sentir le chloroforme qu'ils utilisaient et voir les pansements souillés qu'ils jetaient sans précaution sur le plancher. Plusieurs fois nous eûmes des unités françaises bivouaquant dans le village, les officiers logés dans les maisons, les hommes dormant dans les granges. Les habitants de Dasle forgeaient des amitiés avec ces poilus de tous les coins de France qui parlaient avec l'accent de leurs. terroirs, si étrange pour nous. Quel changement dans notre vie et quel plaisir aussi de les accueillir. J'observais les soldats faisant leurs corvées, soignant leurs chevaux et nettoyant leurs armes. Une fois, c'était un régiment de cavalerie en bivouac derrière l'église. Une autre, c'était des troupes africaines qui me fascinaient, surtout les Zouaves et les Sénégalais. Un grand magnifique Sénégalais était cantonné dans une grange proche de notre maison. Je lui pariai plusieurs fois et il me montra son couteau de combat et quelques articles d'équipement qu'il polissait avec amour chaque matin. C'était la première fois que je voyais des noirs. Un matin, la police militaire l'emmena et le jeta dans le soubassement à l'arrière de l'église. Cette pièce qui n'avait qu'une petite fenêtre avait été convertie en prison militaire. J'éprouvais pour lui une grande peine. Qu'avait-il 9

fait? Mes copains et moi ne pouvions comprendre pourquoi il avait été emprisonné, mais à travers les barreaux de la fenêtre, nous pouvions le regarder. Il s'approchait et commençait à nous parler dans un jargon que nous ne pouvions comprendre. Il essayait de nous dire qu'on l'avait arrêté à tort, et il éclatait en sanglots. Il n'y eut jamais de bataille à Dasle, mais le front en Alsace était à moins de cinquante kilomètres de nous. Dasle était seulement un endroit de transit pour les troupes se rendant au front, mais il y avait de temps en temps beaucoup de mouvement dans notre village. Je vis des canons de 75, la révélation de la guerre - un petit canon très meurtrier - et des pièces d'artillerie lourde, les 155 mm, tirés par des chevaux, qui nous laissaient bouche bée. Vers la fin de la guerre, nous vîmes passer de longs convois de camions, tandis que l'armée française devenait de plus en plus motorisée. Alors que tout semblait calme dans notre secteur et à Paris, au commencement de la guerre, je me rappelle un incident qui aurait pu être désastreux pour ma grand-tante et pour moi. Invités par mes cousins d'Enghienles-Bains, au nord de Paris, nous quittâmes Dasle un beau matin pour une visite de quelques semaines chez eux. Nous prîmes un train à Belfort, ne sachant pas que la situation sur le front avait dramatiquement changé. Quelques jours avant, une rapide offensive des Allemands avait dangereusement avancé le front tout près de Paris. Notre train fut près d'être encerclé dans la bataille de la Marne. Au sud de Coulomniers, il fut brusquement arrêté et dut attendre en pleine campagne le dénouement de la bataille toute proche, l'une des plus décisives de la guerre. Notre compartiment était plein de soldats retournant de permission pour rejoindre leurs unités, portant des tuniques bleues et des pantalons rouges (l'uniforme gris-bleu fut de rigueur peu de temps après). Ils sautaient du train, couraient jusqu'aux fermes avoisinantes et nous rapportaient du fromage, du lait, du pain et des fruits. Personne parmi nous ne savait où en était la bataille. Nous nous demandions si nous allions pouvoir atteindre nos différentes destinations ou si nous allions être faits prisonniers par les Allemands. Parmi les civils, les visages de nos compagnons trahissaient leur anxiété, mais tante Amélie, pendant tout ce temps, gardait son optimisme et souriait. Les alliés avaient subi un nombre de défaites cuisantes dans le Nord de la France après l'avancée des colonnes allemandes à travers la Belgique, forçant la cinquième armée française et le corps expéditionnaire britannique à battre en retraite vers l'est de Paris après seulement un mois d'opérations. La France était sur le point de perdre la guerre. mais le miracle de la Marne survint tandis que notre train attendait l'issue du combat. La bataille fut gagnée et Paris sauvé. Un miracle semblait s'être produit. Nous fûmes vainqueurs grâce au Maréchal Joffre, et surtout au général Galliéni qui fut le vrai sauveur de cette situation désespérée. Ce remarquable général, devenu non-combattant pour des raisons de santé, avait été nommé gouverneur 10

militaire de Paris; le gouvernement avait déjà quitté la capitale et s'était réfugié à Bordeaux. Par des sources d'information personnelles, Galliéni avait appris que le flanc sud des colonnes allemandes s'était ouvert, au moment même où l'ennemi se préparait à lancer le coup fatal dans la direction de la capitale. La cinquième armée et les forces britanniques, battant retraite et découragés, se trouvaient juste au sud de la Marne, à une courte distance de notre train. Le 7 septembre, Galliéni parvint à convaincre Joffre et les Anglais d'arrêter leur retraite et d'attaquer immédiatement le flanc des troupes de Von Klück et Von Bülow où la poche existait. Les troupes françaises s'y lancèrent et un nombre d'attaques et de contre-attaques suivirent. La bataille resta indécise jusqu'au lendemain. Le 9 septembre, Galliéni réquisitionna des centaines de taxis, autobus et camions dans les rues de la capitale, ce qui permit l'envoi de 6000 soldats pour renforcer les positions françaises. Les taxis prirent la route entre Paris et le front deux fois pendant la nuit, amenant leurs précieux renforts. Cette brillante manoeuvre, unique dans les annales de la guerre - les taxis de la Marne - permit à la sixième armée du général Maunoury de gagner la bataille. Les Allemands se replièrent sur l'Aisne et le 13 septembre la bataille s'acheva. La capitale fut sauvée. Notre train se remit en marche et plusieurs semaines après, à la fin de notre visite à nos cousins, nous pûmes rentrer tranquillement à Dasle. A l'arrière des tranchées La guerre des tranchées dura presque quatre ans. Les pertes furent énormes, les conditions de combat insupportables pour les troupes. Des centaines de milliers de soldats alliés et allemands y laissèrent leur vie. La plupart des troupes qui passaient par Dasle se rendaient vers la ligne des tranchées du sud de l'Alsace. Chaque jourà Dasle comme dans tous les villages et villes du pays, les familles étaient hantées par la peur qu'un gendarme ne vînt frapper à leur porte avec la notification officielle qu'un mari ou un fils avait été tué ou blessé. Je me rappelle que les conversations des adultes portaient surtout sur la guerre des tranchées et les dernières lettres reçues du front relatant la nature dégradante et les horreurs de la vie dans les tranchées. Les journaux, sujets à la censure, publiaient les communiqués du ministère de la guerre qui soulignaient les victoires plutôt que la souffrance des soldats dans le but de soutenir le moral de la population civile. On apprenait aussi la sombre vérité par les soldats en permission ou par le flot des blessés qui remplissaient les hôpitaux. Hiver comme été, les hommes vivaient et se battaient dans les tranchées. Pendant les bombardements d'artillerie, ils dormaient dans les abris souterrains faits de rondins de bois. Ils restaient là trois semaines de suite sans être relevés. Pendant la saison pluvieuse, ils pataugeaient dans la boue et l'eau jusqu'aux genoux, leurs vêtements souillés par la boue. Dans leur gourbis, ils respiraient un air vicié. La nourriture était insuffisante, consistant en rations de conserves de boeuf 11

déshydraté que les poilus appelaient «boîtes de singe.» Les repas préparés dans les cuisines roulantes appelées «popotes» souvent ne pouvaient arriver jusqu'aux lignes du front en raison des bombardements fréquents. Les poux étaient une autre calamité pour ceux qui ne pouvaient pas fréquemment se rendre aux stations de douches installées à l'arrière du front Les descriptions des combats que j'ai entendu deux permissionnaires de Dasle faire m'avaient effrayé. Malgré mon jeune âge, leurs histoires ont laissé sur moi des marques indélébiles. J'étais peiné que des hommes comme eux dussent aller se battre et je comprenais clairement, même en ce temps-là, les horreurs de la guerre, me demandant pourquoi les hommes devaient se tuer et s'estropier si inutilement Plus tard, alors que j'avais quatorze ans, je fus à même de comprendre encore mieux les monstruosités de la guerre des tranchées. Je dus passer deux semaines à l'hôpital pour une appendicectomie. L'homme qui occupait le lit voisin du mien, ancien combattant, habitait une bourgade proche de nous. Il avait environ quarante ans. Fantassin, il avait été gazé à la bataille de Douaumont Ses poumons avaient été sérieusement abîmés par le gaz phosgène et les docteurs ne pouvaient lui promettre la guérison puisque dix ans après, il n'avait fait que peu de progrès. Par lui, j'appris toute l'horreur des combats de la guerre des tranchées. Il me les racontait en détail, ne s'arrêtant que pour reprendre son souffle et contrôler sa toux. A certains moments, il râlait même. L'infirmière entrait et lui ordonnait de se reposer et cependant, dominé par un étrange besoin de parler, il continuait son récit aussitôt qu'elle quittait la chambre. Le souvenir visuel de ces journées terribles ne l'avait jamais quitté. En m'expliquant comment les poilus devaient se livrer au combat à travers le no man's land, qui les séparait de l'ennemi, il me disait:
Jean, crois-moi, quand l'ordre d'attaquer arrivait, il nous fallait un courage énorme pour sauter le parapet de la tranchée. Puis, sous le feu d'une mitrailleuse, nous devions ramper à travers des endroits déserts où les arbres avaient été décapités par les obus, toute végétation détruite. Le sol était couvert de cratères de bombes et ressemblait à la surface de la lune.

Il me disait que la nuit précédant l'attaque, une patrouille de volontaires avait été envoyée pour couper les barbelés barrant l'approche de la tranchée ennemie. Il avait participé à ce genre de mission-suicide à plusieurs reprises et on lui avait décerné deux croix de guerre avec palmes.
Les fusées ennemies illuminaient soudainement le ciel et tout le champ de bataille devenait visible comme en plein jour. Alors, les mitrailleuses allemandes commençaient à crépiter, fauchant tout ce qui bougeait. Une nuit, je fus cloué au fond d'un trou d'obus pendant plusieurs heures et je pensais que nous n'en sortirions jamais vivants. La phase suivante du combat fut la plus féroce de toutes: l'attaque de la tranchée en face de nous, par toute une compagnie. Il nous fallait 12

attaquer à la grenade afin de chasser ou tuer l'ennemi. Quelquefois, les Allemands s'enfuyaient mais plus souvent, nous étions forcés de sauter dans la tranchée et de combattre corps à corps à la baïonnette et au couteau.

Je ne pouvais imaginer une façon plus terrible de tuer ou d'être tué. Couché dans mon lit d'hôpital, l'âme en détresse, je contemplais mon brave compagnon, sa vie gaspillée et lui épuisé par le moindre effort. Cela en valait-il la peine? J'essayais de comprendre pourquoi cette guerre horrible avait duré quatre ans, pourquoi elle n'avait pas pu être évitée. Deux jours plus tard, il me raconta un autre sombre épisode de la Grande guerre: les mutineries. Elles se produisirent en 1916, quand le moral des troupes françaises devint dangereusement bas. Elles furent gardées secrètes par le gouvernement afin de préserver le moral des civils et d'empêcher la.défection d'une grande partie de l'armée, ce qui aurait signifié la défaite. Des soldats alliés et aussi allemands s'infligeaient délibérément des blessures qui les feraient quitter les tranchées. Pendant les attaques au gaz, les hommes avaient seulement dix ou vingt secondes pour mettre leurs masques avant que le gaz moutarde ne puisse les atteindre. Pour certains la tentation était grande de renifler un peu de gaz et de se faire porter malade. D'autres se tiraient une balle dans le pied ou la main, ou dormaient sans couverture afin d'attraper une pneumonie. Mon compagnon d'hôpital avait vu des hommes devenir fous et sauter le parapet, courant dans la direction de l'ennemi. Il y avait d'innombrables soldats hors de combat. Le lecteur pourra trouver ici quelques indicateurs de la situation telle qu'elle avait évolué. Dans plusieurs régions, des factions politiques variées demandaient la fin du carnage. Des pamphlets pacifistes circulaient dans Paris et la province. Les mutineries avaient commencé en août par des plaintes contre la basse qualité de la nourriture et des traitements médicaux: les hôpitaux recevaient dix fois le nombre de blessés correspondant à leur capacité normale. Les soldats se plaignaient amèrement du nombre élevé de resquilleurs et embusqués qui amassaient des fortunes à l'arrière alors qu'eux se faisaient tuer sur le front. Le moral était tombé si bas que quelques divisions avaient refusé de franchir les parapets. Vers le milieu de l'été, la moitié de l'armée française était en rébellion. Les hommes déclaraient qu'ils étaient prêts à seulement se défendre mais qu'ils ne prendraient plus part aux offensives. Ils voulaient qu'on négocie un armistice. Par bonheur, leur commandant, le général Pétain, fut à même de calmer les esprits. Il punit sévèrement les leaders de la rébellion, améliora la qualité et la régularité des repas et des transports, assurant aux permissionnaires la possibilité de passer leurs congés dans leurs foyers. On se rappellera que la bataille de Verdun avait produit le plus grand carnage de l'histoire. Des centaines de milliers d'hommes avaient péri dans cette seule bataille. Les incessants bombardements, les plus puissants de la guerre,

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avaient oblitéré des villages entiers. Ce fut à cette époque que les obus de l'artillerie allemande furent armés de gaz phosgène, lequel était dix fois plus meurtrier que le gaz moutarde utilisé à Ypres au début des hostilités. Nousmêmes, les enfants, étions profondément impressionnés et effrayés par la monstruosité de la bataiHe de Verdun, dont on nous donnait des détails à l'école. La bataille avait débuté le 25 février 1916, quand le fort de Douaumont se rendit. On nous avait dit à l'école qu'une simple compagnie de l'armée allemande l'avait pris sans opposition parce que presque tous les soldats français qui la défendaient avaient été tués. La perte de Douaumont fut un coup terrible pour la fierté des Français et une grande victoire pour les Allemands. Mais la bataille n'était pas finie. Pétain prit le commandement avec mission d'arrêter l'avance allemande. Il amena des renforts par train et par camion; 190 000 hommes combattirent pour interdire qu'une route, la Voie Sacrée, ne tombât entre les mains de l'ennemi. A travers toute la France, le message de Verdun - «ils ne passeront pas» - se répétait de bouche en bouche; il électrifia la nation. Finalement, les Français eurent le dessus, au coût d'un immense sacrifice en hommes et en matériel. La bataille de Verdun fut gagnée et Pétain en devint un héros3. Vers la fin .de l'année, la guerre prit un nouveau tournant; toute la France attendait l'arrivée des Américains, avec l'espoir d'une conclusion rapide des hostilités. A Dasle, comme dans les autres viHes et villages, le moral s'améliora nettement lorsque 1917 et 1918 devinrent le théâtre d'une grande offensive alliée renforcée par les troupes et l'équipement des Etats-Unis. Le jour où l'armistice fut signé, on nous relâcha de l'école. Tout le village criait sa joie et toute la nation était en liesse. Je me rappellerai ce jour toute ma VIe. Un assez grand nombre de Daslois avaient été tués et plusieurs de mes petits amis à l'école avaient perdu leur père, devenant ainsi pupiHes de la nation. La population de Dasle pleurait ses morts. Jamais dans l'histoire de l'humanité une guerre n'avait autant coûté en hommes et en souffrances. La France était littéralement vidée. Quatre millions et demi d'hommes étaient victimes de la guerre, près d'un million et demi tués en action. Avec les disparus et les prisonniers de guerre, cela représentait 75 % des forces françaises mobilisées. Les Anglais subirent des pertes de trois millions d'hommes - soit 35 % des mobilisés - y compris 900 000 tués. Les pertes américaines totalisaient 350 000 hommes, soit 8 % du corps expéditionnaire, avec 126 000 d'entre eux tués en action. Les Allemands avaient perdu deux millions d'hommes au total.

3 Pétain devint le chef du gouvernement de Vichy en 1940 pendant la deuxième guerre mondiale et fut déclaré traître à la cause de la nation. 14

S'ajoutant à ce traumatisme général, en 1918, une épidémie d'influenza tua des millions en Europe et n'épargna pas Dasle. Tout ce que nous avions pour nous protéger contre ce terrible virus, c'étaient des petites boules de camphre que nos instituteurs nous prescrivaient de rouler dans notre mouchoir de poche, à travers lequel nous devions respirer. Chaque jour, quelques-uns de nos petits camarades manquaient la classe parce qu'ils avaient contracté la grippe espagnole, souvent fatale. Un an plus tard, cette terrible épidémie se répandit aussi aux Etats-Unis. Beaucoup d'enfants et d'adultes moururent à Dasle cette année-là. J'avais à peine dix ans lorsque nous déménageâmes pour aller habiter Beaucourt, à quelques kilomètres de Dasle. Ma grand-tante y avait des amis: Georges et Lucie Parrot, originaires aussi de Montbéliard. Les Parrot avaient vécu de nombreuses années à Hanoi, au Tonkin, où Georges était fonctionnaire des douanes. Ayant voyagé à travers le monde, ils étaient pour moi une source de conversations fascinantes, et grâce à eux, j'appris quelque chose du monde asiatique. Madame Parrot m'aimait beaucoup, ainsi que ma mère. Lorsque je fus en pension à l'école, à Nancy, à l'âge de quatorze ans, j'aimais lui rendre visite pendant les vacances et bavarder avec elle. Après mon certificat d'études primaires, je suivis pendant deux ans l'enseignement du Cours complémentaire de Beaucourt, une école professionnelle enseignant les mathématiques et le dessin industriel et offrant une formation d'atelier et l'utilisation de diverses machines telles que des perceuses, tourneuses, etc. A l'atelier, nous apprenions à faire des ajustages et des calibrages de précision sur des pièces métalliques. Je dois admettre que je n'étais que moyen dans ce genre d'apprentissage. Je compris que je n'allais pas devenir un ouvrier en métaux, expert de ses mains; trop souvent je me tapais sur les doigts avec mon marteau. J'étais meilleur en dessin industriel. II fut décidé que j'entrerais à l'Ecole professionnelle de l'Est à Nancy, pour des études de quatre années menant à un diplôme d'ingénieur mécanique ou électrique, mais après deux ans et une sérieuse maladie, ces études ne me donnaient pas la satisfaction que j'en attendais. Je quittai alors l'Ecole et fus enrôlé, en 1926, au Lycée Victor Hugo à Besançon, pour y acquérir une éducation plus classique et plus conforme à mon goût et à mes aptitudes. L'adolescence ou la découverte du monde Bien que pensionnaire au Lycée Victor Hugo (plus de la moitié des étudiants habitaient en ville dans leurs familles), ayant en conséquence peu de liberté, j'étais plus heureux qu'à Nancy. Les études me plaisaient. Nous étions libres de nous rendre en ville le jeudi et apprécions ce qu'elle nous offrait. Besançon était et demeure une cité culturelle, capitale de la Franche-Comté et centre national de l'horlogerie. Tout y était accueillant. J'aimais aller m'asseoir aux terrasses de cafés situés autour des squares plantés de marronniers. Les brasseries avaient leurs propres quartettes et donnaient des concerts le soir avant et après dîner. 15

J'aimais l'atmosphère digne et sereine de la ville et le style gracieux de ses nombreuses maisons particulières du 17ième et du 18ième siècles. Besançon a sa propre université et aussi des bains renommés avec un joli casino sur les rives du Doubs. Comme nombre d'autres villes, elle avait sa propre troupe de théâtre qui offrait des représentations plusieurs fois par semaine. Je pus ainsi voir des opéras et des opérettes pour la première fois, car il était facile pour les étudiants du lycée d'obtenir des billets. Je profitai beaucoup de Besançon pendant les trois ans où j'y préparais mon baccalauréat. Pour mes lecteurs français et américains, je me dois d'expliquer les importantes différences existant entre le baccalauréat français et le Bachelor of Arts américain. C'est normalement à 18 ans qu'on termine les études du lycée avec l'obtention du diplôme de bachelier. Ce titre obtenu, on est alors prêt à entrer à l'université pour y étudier les lettres, les langues, la philosophie, la médecine, le droit, l'architecture, etc., et pour obtenir une licence ou une maîtrise, ou encore pour préparer les concours d'entrée aux écoles supérieures spécialisées. Par contraste, les étudiants américains finissent leurs études secondaires de high school à 18 ans seulement. Ils peuvent alors être admis à un collège ou à une université. Les études sont alors de quatre ans, conduisant au titre de Bachelor of Arts ou Bachelor of Sciences. Je pense, comme mon ami et collègue, Robert Muller, ancien Secrétaire général adjoint des Nations Unies, lui-même d'éducation française, que le lycée français est une institution remarquable qui forme à l'âge de 18 ans des êtres possédant de bonnes connaissances générales y compris les humanités, la philosophie et les moyens intellectuels pour faire face à 1a vie. Le 1ycée, à mon époque produisait des individus heureux et équilibrés. A mon sens, l'accent était trop placé sur la connaissance et l'intelligence au détriment d'un sens de service à la communauté comme cela est le cas dans les écoles américaines. Muller fait aussi remarquer que le grand axiome de l'éducation française constitue une philosophie de modération, d'équilibre et de «la règle de la moyenne,» qui fait de la France un pays heureux et admiré mais rendu extrêmement vulnérable lorsqu'en 1940 des milliers de Français refusèrent d'accepter l'idée de la guerre.4 L'Alsace de mon grand-père Lorsque j'étais lycéen, j'eus l'occasion de rendre visite à mon grand-père retraité à Nice. Je le connaissais peu. Il m'écrivait de temps en temps de sa belle écriture. J'avais toujours voulu en savoir plus sur lui et sur Strasbourg, la ville où il était né en 1838. L'histoire de mon grand-père illustre bien la mentalité des Français de l'époque à l'égard de l'Alsace et de la guerre. Elevé et éduqué à Strasbourg, il parlait français et allemand à la perfection. Mobilisé dans l'armée

4 Robert Muller, What War taught me about Peace (New York: Doubleday, 1985). 16

française à l'âge de 19 ans, il avait reçu une médaille pendant la campagne d'Italie, lorsque Napoléon III gagna une grande bataille à Soferine contre les Autrichiens en 1859. Ma tante m'avait remis un diplôme qu'il avait reçu à cette occasion, d'une calligraphie impeccable, maintenant jauni par le temps. D'autres certificats militaires montraient qu'il avait servi sept ans dans l'armée, long service imposant d'énormes sacrifices aux jeunes conscrits. A son retour à Strasbourg, après des séjours dans diverses villes de garnison, il épousa Fanny Fritsch, une strasbourgeoise, et s'installa dans le quartier résidentiel de la Robertsau. A Strasbourg, d'après tante Lucie, mon grand père vivait la vie d'un gentleman aisé. Il n'avait pas à travailler pour vivre. Très versé dans la culture française, il devint poète, signant ses oeuvres du nom de plume de Léon Harold. Je possède encore plus de cent cinquante poèmes manuscrits, prêts pour la publicationS. Véritablement poète de grand talent, il maniait les vers avec élégance. Son style ressemblait à celui de Lamartine, qu'il admirait tant pour son immense talent de poète romantique que pour son rôle politique dans les événements de 1848. Les poèmes de mon grand-père chantaient la beauté de l'Alsace et la gloire de la France. On peut imaginer combien il dut souffrir quand la France perdit l'Alsace après la défaite cinglante du général MacMahon à Sedan en 1870, et que cette région fut annexée à l'Allemagne. Strasbourg, qui avait beaucoup souffert de la guerre franco-allemande, avait offert une résistance magnifique à l'ennemi, mais maintenant, c'était fini. Pour mon grand-père, il était intolérable de penser .à vivre sous la botte allemande. Peu après la défaite, il quitta l'Alsace, laissant derrière lui tout ce qu'il possédait. J'admire Vlon grand-père qui, malgré sa vie aisée en Alsace, eut le courage d'abandonner pour toujours le pays qu'il aimait. En 1901, devenu un membre très actif de la Société des Alsaciens-Lorrains de France, qui regroupait des milliers de ses compatriotes, il publia un poème intitulé «Retour en Alsace», jugé admirable par le président de la société. Ce poème fut vendu à travers la France, les recettes aidant à la construction d'un monument honorant les Alsaciens-Lorrains qui avaient préféré quitter leur pays en 1870 plutôt que de vivre sous l'occupation. D'une composition tendre et élégante, il reflète l'ardent espoir d'un fils natif pour le retour de l'Alsace à la France. Les premiers vers s'expriment ainsi:
Alsace! Ô mon pays! beau jardin de la France Je viens revoir, enfin, les lieux où je suis né A l'ombre de tes bois j'évoque mon enfance Mon passé fortuné.

5 En 1995, une cinquantaine de ces poèmes furent publiés sous le titre «Renaissance d'un poète alsacien du XIXème siècle». 17