Vichy et le Saint-Siège

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Le régime de Vichy et le Vatican ont entretenu des relations d'état à état. Comment le Vatican, sous l'autorité de Pie XII, jugeait-il ce régime soucieux de restaurer la place de l'Eglise catholique ? Comment voyait-il la politique de collaboration avec l'Allemagne et les mesures antisémites qui en découlaient ? Comment a-t-il géré la montée en puissance de la France Libre et tiré les conséquences de la chute de ce régime dont il avait reconnu la légitimité ?
Publié le : mardi 15 septembre 2015
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EAN13 : 9782336390604
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Chemins de la Mémoire
e Chemins de la MémoireSérie XX siècle
Dominique Chassard
Pendant les quatre années d’existence du régime de Vichy, le
gouvernement du maréchal Pétain et le Vatican ont entretenu des
relations d’État à État par l’intermédiaire de leurs représentants
diplomatiques : le nonce apostolique à Vichy, Mgr Valeri et les Vichy
deux ambassadeurs successifs de l’État français près le Saint-Siège,
Wladimir d’Ormesson puis Léon Bérard. Comment la diplomatie et le Saint-Siège vaticane, placée sous l’autorité directe de Pie XII, jugeait-elle un régime
soucieux de donner des gages à l’Église catholique et de recueillir le
bénéfi ce d’une caution donnée par Rome à ses options politiques et Quatre ans de relations diplomatiques
idéologiques ? Comment le Saint-Siège voyait-il le rapprochement
entre la France et l’Allemagne engagé après Montoire et la politique Juillet 1940 - Août 1944
ème de collaboration avec le 3 Reich ? Comment a-t-il réagi devant les
mesures antisémites de Vichy et les déportations massives de l’année
1942 ? Comment a-t-il géré la montée en puissance de la France libre
et tiré les conséquences de l’effondrement d’un régime dont il n’avait
pourtant jamais cessé de reconnaître la légitimité ?
Cette étude, qui a fait l’objet d’une thèse de doctorat soutenue à
Sciences-Po, s’appuie notamment sur les documents diplomatiques
disponibles de part et d’autre ainsi que sur les mémoires et témoignages
des acteurs de cette période.
Docteur en histoire, l’auteur est un ancien diplomate entré au Quai d’Orsay après
des études de lettres, de droit et de sciences politiques. En poste à Varsovie, La
Haye, Moscou, Bonn et Londres, il a terminé sa carrière comme ambassadeur
en Ukraine et en Bulgarie et comme représentant de La France au « Pacte de
stabilité pour les Balkans ». Directeur d’Europe continentale dans les années 90,
il a été responsable, à ce titre, des relations avec le Saint-Siège.
ISBN : 978-2-343-07153-4
9 782343 071534
31 €
eSérie XX siècle
Vichy et le Saint-Siège
Dominique Chassard
Quatre ans de relations diplomatiques





Vichy et le Saint-Siège

Quatre ans de relations diplomatiques


juillet 1940 - août 1944

Chemins de la Mémoire

Fondée par Alain Forest, cette collection est consacrée à la publication
de travaux de recherche, essentiellement universitaires, dans le domaine
de l’histoire en général.

Relancée en 2011, elle se décline désormais par séries (chronologiques,
thématiques en fonction d’approches disciplinaires spécifiques). Depuis
2013, cette collection centrée sur l’espace européen s’ouvre à d’autres
aires géographiques.


Derniers titres parus :

CHAUX (Marc), Les vice-présidents des États-Unis des origines à nos jours, 2015.
eEL HAGE (Fadi), Le chevalier de Bellerive, Un pauvre diable au XVIII siècle,
2015.
PAUQUET (Alain), L’exil français de Don Carlos, Infant d’Espagne
(18391846), 2015.
SARINDAR-FONTAINE (François), Jeanne d’Arc, une mission inachevée, 2015.
LOUIS (Abel A.), Marchands et négociants de couleur à Saint-Pierre de 1777 à
1830 : milieux socioprofessionnels, fortune et mode de vie, Tome 1 et 2, 2014.
ePREUX (Bernard), Enfance abandonnée au XVIII siècle en Franche-Comté,
2014.
EMMANUELLI (Francois-Xavier), Un village de la basse-provence durancienne :
Sénas 1600 – 1960, 2014.
NAGY (Laurent), La royauté à l’épreuve du passé de la Révolution (1816-1820).
L’expérience d’une monarchie représentative dans une France postrévolutionnaire,
2014.
GOSSE (Albert Jean), Le surprenant manuscrit de Lyon : Roland Furieux
(1607), 2014.
FOLLAIN (Antoine), Blaison Barisel, le pire officier du duc de Lorraine, 2014.


Ces dix derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions,
avec une courte présentation du contenu des ouvrages, peut être
consultée sur le site www.harmattan.fr


Dominnique CChassarrd




Vichy ett le Saaint-SSiège e

Quatre ans de rerelations diplomatiques


juuillet 1940 - août 1944











Photographie de couverture
Collection d’Arnaud de Vial : L'ambassadeur de Vichy en grand uniforme, reçu en
audience d'État par le Pape Pie XII. Léon Bérard est entouré du conseiller Jacques
de Blesson (à sa droite) et du secrétaire-archiviste François de Vial.














































© L'HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-07153-4
EAN : 9782343071534
SOMMAIRE


INTRODUCTION ............................................................................................ 11
ÈME I. LA FRANCE ET LE SAINT-SIÈGE À LA FIN DE LA III
RÉPUBLIQUE. RAPPROCHEMENT ET ATTENTES............................... 23
1) LE RAPPROCHEMENT DE L’ENTRE-DEUX-GUERRES. ............................. 23
2) L’ÉLECTION DE PIE XII. ...................................................................... 25
3) LE DÉBUT DU NOUVEAU PONTIFICAT. .................................................. 29
4) DÉPART DE CHARLES-ROUX ET NOMINATION
DE WLADIMIR D’ORMESSON. ............................................................................... 31
II. LA MISSION IMPOSSIBLE DE WLADIMIR D’ORMESSON
JUIN-OCTOBRE 1940………. ........................................................................ 35
1) PREMIÈRES DÉSILLUSIONS. .................................................................. 35
2) LE CHANGEMENT DE RÉGIME. .............................................................. 45
3) ECHECS ET DÉCONVENUES D’UNE MISSION. ......................................... 56
III. L’ÉTIOLEMENT ET LA DÉGRADATION DES RELATIONS
DÉCEMBRE 1940-JUILLET 1944. .............................................................. 105
1) MÉFIANCE CROISSANTE DU SAINT-SIÈGE. ......................................... 106
2) UNE AMBASSADE DE FRANCE EN VEILLEUSE. ................................... 148
IV. LE SAINT-SIÈGE ENTRE VICHY ET LA FRANCE LIBRE. ..... 223
1) LES TRAVAUX D’APPROCHE DE LA FRANCE LIBRE. ............................ 223
2) EFFONDREMENT DU RÉGIME DE VICHY. ............................................ 235
3) LA DIFFICILE NORMALISATION DES RELATIONS
ENTRE LE GOUVERNEMENT PROVISOIRE ET LE SAINT-SIÈGE. ............................ 251
CONCLUSION : DÉCEPTIONS ET INCOMPRÉHENSIONS. ............... 265

TERMINOLOGIE ET ABRÉVIATIONS. ................................................... 271
SOURCES ET BIBLIOGRAPHIE ................................................................ 275
1) SOURCES PRINCIPALES : .................................................................... 275
2) BIBLIOGRAPHIE : ............................................................................... 277
INDEX DES NOMS DE PERSONNES......................................................... 289
TABLE DES MATIÈRES .............................................................................. 295

7




« Chacun sait que l’Eglise catholique n’agit pas en raison de mobiles
terrestres et qu’elle accepte toute forme, quelle qu’elle soit,
de gouvernement civil, pourvu qu’il ne soit pas incompatible
avec les droits divins et humains »

1(Pie XII )

1 Allocution prononcée le 14 février 1949, lors du consistoire secret extraordinaire convoqué à
la suite de la condamnation du cardinal Midszenty à Budapest (publiée par l’hebdomadaire
catholique the Tablet, numéro du 19 février 1949).

Introduction


De son installation en juillet 1940 à son effondrement en août 1944, le
régime de Vichy a entretenu des relations diplomatiques avec une
quarantaine d’Etats (l’annuaire diplomatique de 1941, le seul qui ait paru
pendant cette période, recense 42 ambassades ou légations avec lesquelles le
Ministère des Affaires étrangères est en contact). Quant aux représentants de
ces pays, installés sur les bords de l’Allier et accrédités auprès du maréchal
Pétain (certains après l’avoir été auprès d’Albert Lebrun), leur nombre s’est
peu à peu réduit au fur et à mesure de l’évolution du conflit et des ruptures
qu’il a entraînées. Il n’y avait plus à Vichy que 17 chefs de mission ou en
faisant office en octobre 1943, 15 lors de la cérémonie des vœux de janvier
1944 et 13, en août, quand ils se réunissent pour la dernière fois, l’après-midi
du départ du Maréchal. De son côté, le ministère des Affaires étrangères voit
le champ d’action de sa diplomatie se transformer en peau de chagrin avec
notamment, en novembre 1942, la rupture avec les Etats-Unis suivie de
celles avec le Canada et tous les pays d’Amérique latine, à l’exception de
l’Argentine.
Le Saint-Siège, expression, sur le plan du droit international, de l’entité
spirituelle et temporelle que constitue l’Eglise catholique, fait partie de ceux
qui, jusqu’à la fin de l’ « Etat français », ont reconnu son existence et n’ont
pas mis en doute sa légitimité. Le nonce apostolique, nommé en 1936 à la
veille du Front populaire et qui succède à Mgr Maglione, devenu le
secrétaire d’Etat de Pie XI, est encore en fonctions lorsque le Maréchal se
voit contraint de quitter Vichy sous escorte allemande. Mgr Valerio Valeri, à
qui sa position statutaire de doyen du corps diplomatique confère une
visibilité et une responsabilité particulières, sera même, avec le ministre de
Suisse, le témoin oculaire du départ forcé du Maréchal.
A Rome, deux ambassadeurs vont se succéder. Wladimir d’Ormesson,
éditorialiste du Figaro, qui a pris son poste en mai 1940 seulement, est
évincé sans ménagement en octobre, victime d’une anglophilie qu’il ne
ème cache guère et remplacé par Léon Bérard, notable de la III République,
sénateur plusieurs fois ministre et académicien. Ni l’un ni l’autre
n’appartiennent donc à la carrière diplomatique mais leurs convictions
politiques les prédisposent à se sentir proches des objectifs affichés à
l’origine par les tenants de la Révolution nationale. Léon Bérard boira le
calice jusqu’à la lie puisqu’il n’a d’autre choix, en août 1944, que de laisser
11 la place à un envoyé du général de Gaulle et de s’éclipser discrètement,
après avoir tenté de négocier les conditions de son effacement.
Resté en France, Mgr Valeri connaît, lui aussi, des moments difficiles et a
une fin de mission agitée. Le Saint-Siège mènera pendant plusieurs mois un
combat d’arrière-garde, pour des raisons de principe, afin qu’il reste
accrédité auprès du Gouvernement provisoire. Il ne reconnait officiellement
ce dernier qu’en décembre 1944 après avoir dû rappeler le nonce. Son
successeur, Mgr Roncalli, délégué apostolique à Ankara, arrive in extremis
pour la présentation des vœux du Corps diplomatique au général de Gaulle.
Ce n’est qu’en janvier 1945 que le gouvernement français désigne son
nouvel ambassadeur et le philosophe Jacques Maritain attendra mai pour
prendre ses fonctions, mettant ainsi un terme à près d’une année de
tiraillement et d’échanges aigre-doux, rétablissant le cours normal des
relations diplomatiques et fermant définitivement la parenthèse de Vichy.
Que pouvait escompter l’Etat français de sa relation avec le Saint-Siège,
quels avantages pensait-il pouvoir retirer des rapports qu’entretenaient par
l’intermédiaire de leurs représentants diplomatiques le maréchal Pétain et le
Pape élu en 1939 ? Quel prix attachait-il à la présence à Vichy d’un nonce
apostolique que l’opinion pouvait aisément percevoir comme une caution
donnée au régime et un témoignage de soutien du Saint-Siège ?
Qu’attendait-il de son ambassadeur, quelles instructions les différents
ministres des Affaires étrangères qui se sont succédés (Baudoin, Laval,
Flandin, Darlan puis à nouveau Laval) lui adressaient-ils, quels dossiers le
chargeaient-ils de suivre et de plaider ? A l’inverse, quelle place l’Etat
français tenait-il dans la diplomatie vaticane, quelle confiance lui
accordaitelle et qu’espérait-elle d’un régime, certes bien disposé à son égard et prêt à
faire des gestes de nature à refermer les plaies ouvertes par le traumatisme de
1905, mais dont elle était assez lucide pour juger de la fragilité et des
limites ? Comment ressentait-elle, au-delà de sa politique affichée de réserve
et neutralité dans le conflit, la dérive collaborationniste de Vichy et son
alignement sur les puissances de l’Axe ?
Ce sont les questions auxquelles nous voudrions répondre grâce aux
documents et témoignages relatifs à cette période de quatre ans dont le Quai
d’Orsay, encore aujourd’hui, occulte l’existence dans son annuaire
diplomatique au motif que l’Etat français était un régime de fait, sans
légitimité. Certes, les actes et décisions de Vichy ont été réputées, a
posteriori, nulles et non avenues mais il reste que pour les Etats qui le
reconnaissaient, dont le Saint-Siège, il était le gouvernement légal et
légitime de la France et qu’il engageait celle-ci au même titre que le régime
qui l’avait précédé et celui qui lui succèdera.
12 Des trois principaux acteurs des relations diplomatiques entre Vichy et le
Saint-Siège, les deux ambassadeurs successifs et le nonce apostolique, seul
Wladimir d’Ormesson a écrit sur sa mission. Ses souvenirs et commentaires
ont été publiés en 1962 (Les vraies confidences), puis en 1969 (De
SaintPétersbourg à Rome) et on trouve dans des éditoriaux et articles du Figaro
ou de la Revue des Deux Mondes, ou dans des conférences faites, par
exemple, devant l’Union interalliée, des notations assez fréquentes sur ses
deux ambassades près le Saint-Siège et ses relations personnelles avec Pie
XII. Elles reprennent ce qui figure dans ses livres de souvenirs destinés au
grand public. En revanche, le journal quotidien manuscrit qu’il a tenu à
partir de 1919 est d’un très grand intérêt pour l’historien car l’ambassadeur
académicien s’y montre beaucoup plus libre et spontané. Il le rédige
pratiquement chaque soir. Nous avons pu consulter le microfilm de l’original
et regretté que ce témoignage unique qui s’étend sur un demi-siècle et émane
d’une personnalité marquante et disposant d’informations de première main,
au contact de tous les grands acteurs de la vie politique française et
internationale, n’ait pas été publié, ne serait-ce qu’en extraits. Liliana Senesi,
auteur du seul ouvrage consacré à la mission de Wladimir d’Ormesson (la
missione a Roma di Wladimir d’Ormesson), n’y fait jamais allusion mais en
connaissait-elle l’existence ?
Léon Bérard ne s’est, lui, jamais exprimé sur sa mission et les historiens
de la période ne lui accordent guère d’attention. Il n’a pas tenu de journal à
notre connaissance et il est resté d’une grande discrétion, à son retour tardif
en France, sur ses années passées dans l’enclave vaticane. Sept fois ministre
ème ou secrétaire d’Etat, notable respecté de la III République, proche du
Maréchal et de Laval, avocat engagé du vote du 10 juillet 1940, son
témoignage aurait été précieux. Il vivait, certes, en reclus, sans contacts à
l’extérieur, mais observait quotidiennement le fonctionnement de la Curie
romaine. Léon Bérard se bornera à répondre succinctement après la guerre à
quelques historiens qui l’interrogeront sur les circonstances de son trop
fameux rapport sur la position du Vatican vis-à-vis des mesures antijuives de
Vichy. Il livrera également à Robert Aron quelques rapides et incomplètes
confidences sur la manière dont ont pris fin ses fonctions. Enfin, sollicité,
avec d’autres, par la fondation Hoover, il ne résumera qu’en termes généraux
et de manière aseptisée sa mission. Il en restera là. Sa fille unique, qui était
présente à Rome à l’époque, a bien publié dans la Revue des Deux Mondes
un article sur son père mais sans sortir de l’hommage filial.
La même remarque vaut dans le cas des collaborateurs de Wladimir
d’Ormesson et de Léon Bérard. Ni Jean Rivière, ni Jacques de Blesson, ni
François de Vial, tous trois de la « Carrière » n’ont écrit sur leur séjour à
Rome ni déposé par la suite au Quai d’Orsay des « papiers d’agents ».
13 Du côté du Saint-Siège, il n’est guère surprenant que ni le nonce à Vichy,
ni les responsables de la Secrétairerie d’Etat n’aient laissé de témoignages
personnels. La diplomatie vaticane est connue pour cultiver la discrétion et
pratiquer le secret, même a posteriori. La publication du journal de Mgr
Roncalli, futur Jean XXIII, constitue une exception remarquable mais ce
dernier ne couvre que la période d’après-guerre après sa nomination à la tête
de la nonciature à Paris et non celle où il était en fonctions à Ankara. Les
collaborateurs de Mgr Valeri à Vichy se sont également conformés à cette
règle de réserve, tout comme, à Rome, les deux adjoints du secrétaire d’Etat
Mgr Tardini et Mgr Montini, Si le cardinal Martin, jeune auditeur à la
Secrétairerie d’Etat pendant la guerre, a bien publié quelques souvenirs sur
« ses six papes », il ne s’occupait pas alors des affaires françaises.
Reste la correspondance officielle. Celle de l’Ambassade de France près
le Saint-Siège se trouve aux archives de La Courneuve et elle a été
systématiquement dépouillée (tout a été rapatrié de Rome). Il faut lui ajouter
la série des « papiers 40 » qui se révèle décevante car les documents faisant
allusion aux relations avec le Vatican ou les concernant sont rares ou déjà
présents par ailleurs. Une mention spéciale cependant pour les archives de
Louis Canet, le conseiller pour les affaires religieuses qui joue un rôle
important dans les dossiers relatifs à notre sujet. Nous avons été amenés bien
évidemment, pour les années 1943 et surtout 1944, à recourir aux archives
concernant la France libre puisque les premiers contacts avec le Vatican se
nouent au printemps 1943 et se développent en parallèle des relations
officielles avec Vichy.
Le fait que la correspondance avec l’Ambassade et celle qui en provient
ne sont pas classées par ordre chronologique mais dispersées entre de
nombreux dossiers thématiques rend difficile de vérifier si tout a été
conservé. La comparaison des numéros d’enregistrement ne permet pas non
plus d’avoir la certitude que rien ne manque. Certains documents n’ont pas
de cote ou pas de date (manuscrits recopiés à la machine ou pelures) ;
beaucoup portent une double numérotation incomplète ou avec des erreurs
manifestes (l’une pour le circuit Paris-Berne, l’autre pour le trajet
BerneRome). Le reclassement chronologique auquel nous avons procédé fait
apparaître parfois des périodes assez longues (une à deux semaines) sans que
l’ambassadeur ou Vichy ne se manifeste. C’est pour les cinq mois de la
mission de Wladimir d’Ormesson que la collection semble à peu près
complète et particulièrement dense, sans sauts marqués de numérotation. Son
successeur écrira moins et de moins en moins. Ajoutons qu’un poste
diplomatique ne hiérarchise pas sa production et que le bureau d’ordre
numérote à la suite tout ce qu’il envoie. Les dépêches et télégrammes traitant
d’affaires administratives secondaires ou les bordereaux de transmission sont
sur le même plan que les rapports de fond de l’ambassadeur. Il n’est pas, dès
14 lors, anormal que des numéros manquent à l’appel dans les dossiers
d’archives. Même si on constate dans certaines dépêches ou télégrammes des
références à des documents que nous n’avons pas trouvés, on peut en tout
état de cause estimer qu’ils ne portent pas sur des sujets importants qui
n’auraient pas laissé de traces par ailleurs dans la correspondance officielle
ou privée. On notera, sur ce dernier point, que les deux ambassadeurs ont
aussi recours à des lettres personnelles au directeur politique ou au secrétaire
général et même au Maréchal, qui ne sont lues en principe que par leurs
destinataires. Les dossiers contiennent heureusement un certain nombre
d’entre elles, manuscrites, mais sans garantie que certaines n’aient pas été
perdues ou aussitôt détruites.
Si l’essentiel est à La Courneuve, l’annexe de Nantes qui abrite les
archives des postes conserve ce qui a été rapatrié depuis Rome après la
guerre .Nous y avons trouvé beaucoup de doublons avec les fonds parisiens
mais aussi quelques documents d’un grand intérêt que le Vatican avait
récupérés dans le bureau de Léon Bérard après son départ et remis à la
France, notamment un brouillon, annoté de la main de l’ambassadeur, de son
rapport sur « le Saint-Siège et les mesures antijuives de Vichy » et les
derniers papiers rédigés par lui, en juillet et août 1944, au moment où il
s’attend à devoir quitter ses fonctions d’un jour à l’autre et se préoccupe de
mettre ses dossiers en ordre. Nous y avons également trouvé l’ébauche de
concordat en huit articles rédigé sous le gouvernement Daladier, à l’automne
1939, par le sous-secrétaire d’Etat Auguste Champetier de Ribes. En
revanche, il nous a semblé étrange que quatre années d’archives du poste
n’aient pas généré plus de documents, ne serait-ce que les copies de la
correspondance officielle entre Vichy et Rome et vice versa. L’essentiel de
ceux que nous avons consultés porte les cachets d’enregistrement de
l’administration centrale à l’époque et ne provient donc pas d’un
rapatriement d’archives du poste. Bérard aurait-il procédé, comme ses
collègues, à certaines destructions, au moment où l’on craignait une entrée
des Nazis dans le Vatican ou avant d’abandonner ses fonctions ? Cela nous
semble probable et Léon Bérard y fait lui-même allusion dans une
conversation avec Mgr Tardini, l’adjoint du secrétaire d’Etat, sans que nous
2sachions quelle a été l’ampleur de ce qui a été éliminé .
Dernière source à mentionner dans ce contexte, le fonds Pétain aux
Archives Nationales. Il complète les archives du Ministère, notamment sur
des sujets qui ont été traités directement par lettre personnelle entre Léon
Bérard et le cabinet civil du Maréchal et sur des dossiers dont l’entourage de
Pétain a eu l’initiative et dont le Quai n’a été que très peu informé ou

2 ADSS (Actes et Documents du Saint-Siège relatifs à la deuxième guerre mondiale), vol.
11, n° 290.
15 seulement tardivement. C’est le cas notamment de tout ce qui a trait au
projet de flotte pontificale en 1942 et à la laborieuse rédaction de la lettre,
jamais envoyée, que Pétain se propose d’adresser à Pie XII sur le sujet. C’est
le cas également de la lettre adressée au secrétaire général de Pétain où
l’ambassadeur décrit la stratégie qu’il a adoptée pour expliquer et défendre la
politique du Maréchal et contrer la propagande gaulliste, à laquelle il préfère
3ne pas mêler le Département .
Nous aurions aimé pouvoir disposer d’autant de matière à propos de
l’homologue à Vichy des ambassadeurs français à Rome et des acteurs de la
Secrétairerie d’Etat. Certes, les 11 volumes des « Actes et documents du
Saint-Siège relatifs à la deuxième guerre mondiale », dont le dernier est paru
en 1981, contiennent un nombre important de correspondances échangées
entre la nonciature et le Saint-Siège, et réciproquement. Beaucoup portent et
informent sur des sujets majeurs. Nous avons ainsi des comptes-rendus
d’entretiens entre Mgr Valeri et les principaux dirigeants français : Pétain,
Laval, Flandin, Darlan… mais il ne s’agit que d’une sélection , certes faite
apparemment avec beaucoup d’objectivité et de respect des originaux, mais
qui reste néanmoins le résultat d’un choix dont il est encore impossible
aujourd’hui de savoir s’il n’ a pas exclu, de bonne foi, des documents qui
auraient été utiles à cette étude.
Le dépouillement en cours, et qui devrait prendre encore quelques
années, des archives du pontificat de Pie XII permettra de juger si des
questions importantes pour les relations entre le Saint-Siège et la France ont
été omises ou simplement effleurées et peut-être d’en savoir plus sur les
instructions que recevait le nonce de la part de sa hiérarchie et qui
apparaissent rarement dans ce qui a été publié, comme si on faisait confiance
au représentant du Pape pour agir au mieux selon les circonstances. Peut-être
aussi connaîtra-t-on le contenu de notes internes rédigées au sein de la
Secrétairerie d’Etat à l’usage du Souverain Pontife. On imagine par exemple
aisément que, lors de la visite à Rome du cardinal Suhard en janvier 1943,
les services aient pu remettre à Pie XII une note circonstanciée sur la
situation de la France occupée, ses relations avec l’Allemagne et le crédit
qu’il fallait accorder à la politique de son gouvernement, du point de vue de
l’Eglise mais aussi de l’évolution du conflit. Le fonctionnement de la
Secrétairerie d’Etat, dont le personnel est en nombre très réduit, paraît
toutefois laisser peu de place à l’écrit et à la note de synthèse. La diplomatie
vaticane, soucieuse de discrétion et cherchant toujours à se situer au-dessus
des contingences du moment, préfère traditionnellement la parole au
document qui laisse des traces.

3 CADN, Rome-Saint-Siège, 1185. Lettre du 8 août 1943 à Jardel.
16 Il nous a semblé également nécessaire de consulter systématiquement les
témoignages, mémoires, souvenirs, laissés par des acteurs de cette période
avec comme objectif de rechercher ce qui pouvait concerner le Vatican et sa
diplomatie, notamment les commentaires résultant de contacts ou de
conversations avec les dirigeants de l’Etat français, le nonce ou les
ambassadeurs près le Saint-Siège. La bibliographie jointe fait une large place
à ces ouvrages publiés en général dans les premières années d’après-guerre
ainsi qu’à ceux, ultérieurs, consacrés à des biographies des principaux
responsables du régime. Le bilan n’a pas été aussi riche que nous l’avions
espéré : le Saint-Siège est rarement considéré, à tort ou à raison, comme
pouvant jouer un rôle de premier plan dans le conflit et c’est plutôt dans
l’optique de l’après-guerre, lorsqu’il faudra reconstruire un nouvel ordre
mondial, qu’on l’imagine être alors en mesure d’user de son influence et de
son rayonnement spirituel. Une des missions des représentants français à
Rome était précisément de sonder les intentions et les possibilités d’action
du Souverain Pontife et d’essayer de suivre, ou même de provoquer,
d’éventuelles démarches de sa part : offrir ses bons offices, s’entremettre
pour amorcer un dialogue, appeler à une trêve ou une cessation des combats.
Privés de contacts avec l’extérieur, peu et mal informés par leur ministère,
les ambassadeurs français n’ont guère eu l’occasion de mener une diplomatie
de terrain et de rencontrer d’autres interlocuteurs que leurs correspondants
habituels de la Secrétairerie d’Etat. A l’exception des cardinaux Pierre
Gerlier et Emmanuel Suhard, aucune personnalité laïque ou religieuse liée au
régime de Vichy ne s’est rendue de France à Rome.
Le nonce, en revanche, a plus de liberté d’action. Il voyage en France à
plusieurs reprises (Paris, Lourdes, Albi, Le Puy…) et, installé à Vichy, il
fréquente quotidiennement, et sans le protocole parisien, le personnel
politique et tous ceux qui à un moment ou un autre se rendent sur les bords
de l’Allier, dans la capitale provisoire. Bien rares sont pourtant ceux qui font
état d’une conversation avec lui et le citent, soit qu’ils n’aient pas trouvé
utile de lui faire visite, soit que la substance de l’entretien n’ait pas été jugée
digne d’être relatée. Peut-être la publication des archives du pontificat
permettra-t-elle d’en savoir plus sur les visiteurs occasionnels ou réguliers de
la nonciature et d’apprécier si Mgr Valeri s’est limité à un rôle
d’observateur, le cas échéant critique, et d’informateur éclairé ou s’il a
exercé une influence réelle sur les événements et les hommes, ne serait-ce
que sur le Maréchal qui appréciait son jugement et se confiera plusieurs fois
à lui. Une autre source intéressante est l’ensemble des notes et documents
laissé par Mgr Henri Chappoulie, délégué de l’Assemblée des cardinaux et
archevêques, et consultable au Centre national des archives de l’Eglise de
France. Le rôle de ce prélat discret a nettement dépassé celui de simple
intermédiaire entre l’Eglise et le pouvoir de Vichy.
17 Il va enfin de soi que nous avons largement utilisé les ouvrages généraux
traitant de la période de Vichy qui pouvaient donner des indications sur notre
sujet. Nous avons, certes, accordé une attention particulière à ceux qui
traitent plus précisément de la situation de l’Eglise de France pendant la
période vichyssoise, de ses relations avec le pouvoir en place et avec le
Vatican. Notre objectif n’est cependant pas, faut-il le préciser, de nous
pencher, après tant d’autres, sur l’attitude de l’épiscopat et du clergé en
général vis-à-vis du régime, mais de voir en quoi l’existence de relations
diplomatiques avec le Saint-Siège et surtout la présence auprès du Maréchal
de Mgr Valeri, doyen du Corps diplomatique, ont pu jouer un rôle pour
asseoir la légitimité et la crédibilité du régime, dans l’opinion française et
pas seulement catholique, mais aussi sur le plan international, pour conforter
la place de la France de Vichy dans le monde et faire face à la concurrence
croissante de la France libre. De même, il n’est pas question d’aborder au
fond le sujet très controversé de l’attitude du Pape et du Vatican en général
vis-à-vis du problème juif, de l’holocauste et des déportations et si nous nous
pencherons sur le « rapport Bérard », c’est parce qu’il a pour origine une
commande faite par le Maréchal à l’ambassadeur et a provoqué, sur le
moment, un sérieux malaise dans les relations avec le Saint-Siège, tout
comme, un an plus tard, les rafles et déportations.
Il pouvait se révéler utile, pour mieux cerner le rôle et la place que
tenaient dans le Corps diplomatique les deux ambassadeurs successifs près le
Saint-Siège, de s’appuyer sur les témoignages de certains de leurs collègues
représentant des pays belligérants : Harold Tittman pour les Etats-Unis,
Diego von Bergen puis Ernst von Weizsäcker pour le Reich, Bernardo
Attolico, Raffaele Guariglia puis Galeazzo Ciano pour l’Italie et Godolfin
d’Arcy Osborne pour le Royaume-Uni. Le résultat s’est révélé assez
décevant. Léon Bérard ne se souciait manifestement pas d’entretenir le
contact et rien dans sa correspondance n’indique qu’il ait pu se concerter,
même discrètement, avec eux. Weizsäcker et Ciano, qui ont laissé des
témoignages, ne mentionnent pas l’existence de leur collègue. Le cas
d’Osborne est différent car l’ouvrage d’Owen Chadwick, La
GrandeBretagne et le Vatican pendant la deuxième guerre mondiale contient des
indications précieuses sur l’amitié qui liait le ministre britannique à
Wladimir d’Ormesson et l’atmosphère délétère qui régnera par la suite au
sein de l’Ambassade, une fois le numéro deux passé dans l’autre camp et la
communauté française du Vatican ralliée en majorité à la France libre. On
trouve bien dans les souvenirs de Harold Tittman quelques notations
pittoresques sur le ménage Bérard mais rien sur d’éventuels contacts
personnels, alors qu’ils habitaient le même bâtiment et se croisaient
quotidiennement.
18 Nous avions initialement pensé suivre un plan thématique et non
chronologique. Il est de fait que les dossiers qui ont occupé pendant quatre
ans les deux ambassadeurs marquent une continuité certaine et souvent ne
dépendent pas directement des péripéties du conflit mondial. Tous deux ne
cesseront d’analyser les propos et interventions du Souverain Pontife et de
ses proches collaborateurs pour tenter d’y discerner une possible évolution
en faveur de tel ou tel camp, l’indication de quelque démarche en cours ou
en préparation, une information sur l’état de la situation politique ou
militaire qui aurait été recueillie par les réseaux dont dispose le Vatican.
Tous deux se pencheront sur le sort des « Pieux établissements » dont ils ont
la charge. Tous deux s’interrogeront sur les chances d’un éventuel concordat
et seront confrontés à la tâche délicate d’expliquer à leurs interlocuteurs ce
qui se passe dans la France de Vichy et d’en présenter les aspects qui
apparaissent positifs pour l’Eglise. Tous deux réfléchiront sur le rôle que
pourrait jouer le Saint-Siège dans la solution du conflit et dans l’optique de
l’ordre nouveau, de paix et de justice, auquel Pie XII se réfère volontiers
dans ses déclarations publiques. Tous deux, tout en rendant hommage à
l’impressionnant charisme du Pape, ne cacheront pas par moments leur
déception devant la frilosité et la passivité d’une Eglise dont l’italianité
s’accorde mal à sa vocation universelle et la conduit parfois à une
complaisance excessive envers le fascisme mussolinien. Tous deux
s’inscriront, de manière plus générale, dans un processus de continuité qui,
au delà des vicissitudes de la politique et des régimes successifs, n’a jamais
cessé d’imprégner les rapports entre la France et le Saint-Siège même après
la séparation et en dépit de celle-ci.
A cette présentation s’oppose, en premier lieu, la personnalité très
différente des deux ambassadeurs. Autant Wladimir d’Ormesson peut être
abrupt dans ses jugements, tranché dans ses propos et ne craint pas de livrer
ses états d’âme, autant Léon Bérard se montre réservé, circonspect, nuancé
et soucieux de n’avancer rien qu’il n’ait pesé et justifié en le replaçant dans
son contexte. Le premier est un homme pour qui l’action et la plume vont de
pair, le second un homme de dossiers qui aime disséquer son sujet et dont le
souci de pédagogie est évident (il a été ministre de l’Instruction publique en
1923).
L’essentiel est toutefois ailleurs et procède du tournant que constituent les
événements de l’automne 1940 : l’accession de Laval à la tête du
gouvernement, l’entrevue de Montoire et l’ajournement sine die des projets
d’invasion de la Grande-Bretagne et de la conclusion d’un traité de paix
entre la France, d’une part, et l’Allemagne et l’Italie, d’autre part. L’éviction
de Wladimir d’Ormesson et son remplacement par Léon Bérard entrent dans
ce cadre. Si l’éditorialiste du Figaro pourra, même dans des conditions
matérielles très frustrantes, jouer le rôle d’ambassadeur d’un pays, certes
19 vaincu, mais dont la crédibilité et la fiabilité ont encore leur poids, l’ancien
ministre va peu à peu au rythme des événements voir sa mission se
transformer en peau de chagrin et son crédit s’étioler à mesure que le régime
de Vichy se trouve de plus en plus prisonnier du Reich. Lorsque Wladimir
d’Ormesson arrive à Rome, les espoirs de voir l’Italie se tenir en dehors du
conflit se sont, certes, évanouis mais, dès lors qu’il n’existe plus de relations
diplomatiques avec le Quirinal, la carte vaticane est un atout important et le
restera pendant l’été et le début de l’automne. Après la conclusion des deux
armistices, on peut raisonnablement penser que les choses vont aller vite et
que les négociations en vue de finaliser les traités de paix vont commencer,
surtout si la Grande-Bretagne jette le gant, comme beaucoup le croient alors.
L’intérêt de la relation avec le Saint-Siège apparait ainsi évident : ses
capacités, réelles ou supposées peu importe, d’influencer les autorités
italiennes et de modérer les exigences et les appétits territoriaux des
dirigeants fascistes vis-à-vis de la France et de ses colonies, paraissent
donner à la mission de Wladimir d’Ormesson une justification particulière.
La relative modération, dont l’Italie a fait preuve lors de la fixation des
conditions de l’armistice, ne préjuge évidemment pas de sa position future.
Au-delà de la problématique italienne, le Vatican ne peut-il être également
un relais et un intercesseur vis-à-vis de l’Allemagne, avec à sa tête un Pape
familier du monde germanique qui pourrait plaider auprès de l’opinion
allemande la nécessité de ne pas créer entre les deux peuples un fossé
générateur d’affrontements ultérieurs ?
Lorsque Léon Bérard prend ses fonctions, en novembre 1940, la situation
a radicalement évolué. De traité de paix, il n’est pas ou plus question et la
conviction que la guerre va durer et s’étendre s’est installée. Vichy a
officiellement souscrit à une certaine forme de collaboration avec
l’Allemagne et le remplacement en décembre de Laval par Darlan ne change
pas la ligne. La carte vaticane a beaucoup perdu de sa valeur et Wladimir
d’Ormesson s’est d’ailleurs employé dans une certaine mesure à l’affaiblir
par avance en jetant le doute, dans son rapport de fin de mission, sur
l’efficacité de l’action internationale du Saint-Siège et en s’en prenant à la
neutralité passive dont ce dernier fait preuve. A la différence de Wladimir
d’Ormesson, Léon Bérard ne recevra jamais aucune instruction de Vichy
fixant les lignes directrices de sa mission et les orientations pouvant servir de
base à ses démarches et interventions. Il ne se rend qu’une seule fois en
France pour un congé, en septembre et octobre 1942, mais les réunions et
entretiens auxquels il participe à Vichy avant de regagner Rome semblent
n’avoir porté que sur des dossiers ponctuels.
Pendant la mission de Léon Bérard, la signification et la justification des
relations diplomatiques entre Vichy et le Saint-Siège vont ainsi évoluer
considérablement et se focaliser sur la caution de légitimité que le Vatican
20 procure par la simple présence à Rome, mais aussi et surtout à Vichy, d’un
représentant officiel. Dans les premiers mois du régime, cette considération
joue relativement peu et, dans une France traumatisée par la défaite, le
Maréchal rassure et rassemble tous ceux qui voient en lui le garant et le
moteur d’une renaissance. Mais le contexte va progressivement changer et se
détériorer à mesure que croissent l’impopularité des gouvernements
successifs et les exigences de l’occupant et, pour asseoir sa crédibilité et sa
légitimité, le régime trouve dans sa relation avec le Saint-Siège un auxiliaire
précieux. Comment la hiérarchie catholique pourrait-elle se montrer hostile à
un pouvoir que le Pape lui-même reconnait comme le gouvernement légal de
la France ? Comment l’opinion, même chez ceux qui sont indifférents aux
questions religieuses, pourrait-elle ne pas être impressionnée par les égards
dont le nonce jouit de la part du Maréchal et son ambassadeur à Rome de la
part du Souverain Pontife ?
Un dernier élément plaide en faveur du respect de la chronologie :
l’entrée en scène, dès le printemps 1943, de la France libre et ses démarches
pour nouer des contacts, au moins officieux, avec le Saint-Siège. La
communauté française du Vatican, au sein de laquelle le cardinal Tisserant
est de plus en plus influent, prend alors ses distances avec l’ambassadeur et
Léon Bérard se retrouve isolé, perd ses deux collaborateurs en mai 1944 et
est évidemment mis sur la touche lors de la visite au Saint-Père du général
de Gaulle le 4 juillet, suivie de l’accréditation d’un envoyé du
Gouvernement provisoire. Dans le combat pour la légitimité internationale
que se livrent les deux France, le Saint-Siège est un enjeu que ne peut se
permettre de négliger le Comité français de Libération nationale.
Enfin, il nous a semblé incontournable de dresser préalablement un
constat des lieux au moment où l’Etat français s’installe sur les décombres
ème de la III République et ainsi de retracer les grandes lignes du
rapprochement qui s’est opéré dans l’entre-deux-guerres avec le Saint-Siège,
un rapprochement que l’élection de Pie XII vient consacrer.
Nous avons donc centré cette étude autour de quatre têtes de chapitre :
ème La France et le Saint-Siège à la fin de la III République.
Rapprochement et attentes.
• La mission impossible de Wladimir d’Ormesson. Déconvenues et
échecs.
• L’étiolement et la dégradation des relations. L’ambassade profil bas
de Léon Bérard.
• Le Saint-Siège entre Vichy et la France libre.
21
I

La France et le Saint-Siège à la fin
ème de la III République.
Rapprochement et attentes

1) Le rapprochement de l’entre-deux-guerres.
èmeAlors que la France s’achemine vers la guerre, les relations de la III
République avec le Saint-Siège connaissent un remarquable développement.
On peut même le qualifier de spectaculaire si l’on se réfère à l’état où les
avait laissées la crise de 1905, avec la dénonciation du concordat de 1801, le
vote de la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat et l’interruption des
relations diplomatiques qui en a résulté. Le rapprochement a surtout pris
forme à l’occasion du premier conflit mondial et doit beaucoup à l’attitude
de l’Eglise de France durant cette période. Elle a apporté sa contribution à l’
« Union sacrée » tandis que le Souverain Pontife pressait les belligérants de
cesser le combat (l’appel à une paix négociée du 1er août 1917, notamment)
Que Benoît XV ait échoué dans ses tentatives et que les vainqueurs ne l’aient
pas convié à la table des négociations lorsqu’ils ont entrepris de reconstruire
la paix, n’a pas empêché que le prestige de la Papauté soit sorti grandi de
l’épreuve.
En 1929, les accords du Latran mettent fin au blocage des rapports avec
l’Italie et permettent au Saint-Siège de retrouver son statut d’entité étatique
mais, dès 1921, le gouvernement français a décidé de rétablir les relations
4diplomatiques . Le vote des crédits nécessaires au fonctionnement d’une
deuxième ambassade à Rome n’a pourtant pas été chose facile, surtout au
Sénat, et la personnalité chargée de renouer officiellement le contact n’a pas
été choisie au hasard. Parlementaire, ancien gouverneur général de l’Algérie,
plusieurs fois ministre, notamment des Affaires étrangères, Charles Jonnart
qui n’appartient pas à la « carrière » est un acteur de poids sur la scène
politique française. Il prend la relève de Jean Doulcet qui, depuis mars 1920,
prépare le terrain avec le titre discret de chargé de mission. Doulcet revient,
du reste, en 1923, comme ambassadeur cette fois. Un nonce apostolique
s’installe à nouveau à Paris et retrouve son statut et ses prérogatives de
doyen du Corps diplomatique. Succédant à Mgr Bonaventura Ceretti, Mgr

4 CNRS, Les Affaires étrangères et le Corps diplomatique français, tome 2, p.461-463.
23 Luigi Maglione, le futur secrétaire d’Etat de Pie XII, reste dix ans à son
poste et a la lourde tâche de gérer les conséquences de la condamnation de
l’Action française et la reprise en mains de l’épiscopat à laquelle le Vatican
va procéder à travers lui. En 1932, François Charles-Roux, une des grandes
figures de la carrière, succède à Rome à Louis de Fontenay qui avait
luimême pris la relève de Jean Doulcet. Il passe huit ans dans la capitale
italienne et restaure l’image traditionnelle de la France « fille aînée de
l’Eglise ». Il ne quitte son poste qu’en mai 1940 pour remplacer Alexis
Léger comme secrétaire général du ministère, une longévité qui renforce
encore le crédit dont il jouit au Vatican. Owen Chadwick, auteur d’un
ouvrage sur les relations entre la Grande-Bretagne et le Saint-Siège pendant
èmela 2 guerre mondiale, le considère comme l’ambassadeur ayant le plus de
poids au Vatican et le seul à y avoir de l’influence en dehors des Italiens. Il
le crédite d’avoir été, avec le cardinal Verdier archevêque de Paris, en
grande partie l’artisan du rapprochement entre l’Eglise et l’Etat. Il ne fait que
reproduire le jugement d’Osborne, le représentant britannique dont il a eu
accès au journal personnel et qui brocarde par ailleurs le côté pompeux de
Charles-Roux, son absence d’intérêt pour autre chose que la politique et son
5ignorance de l’anglais .
Si l’arrivée au pouvoir d’Edouard Herriot et du Cartel des gauches en
1924, avec une tentative avortée de remettre en cause l’arrangement de 1921,
avait pu laisser craindre un retour en arrière, tant la question restait sensible
dans l’opinion, les tensions se sont ensuite apaisées et une étape majeure
intervient en janvier 1935 avec la première visite officielle d’un ministre des
Affaires étrangères de la République. Certes, Pierre Laval n’a pas fait
spécialement le déplacement et il profite de sa présence à Rome, à
l’invitation de Mussolini, mais l’événement, même s’il relève
essentiellement de la courtoisie, a une forte portée symbolique. Le futur chef
du gouvernement de Vichy s’est évidemment conformé à l’accord passé en
1921 selon lequel une visite dans la Cité du Vatican doit obligatoirement
s’effectuer à partir de l’Ambassade près le Saint-Siège et sa démarche
èmetémoigne de la disponibilité de la III République laïque à tirer un trait sur
le passé et à apurer le contentieux. L’audience auprès du Saint-Père, suivie
d’un entretien avec le secrétaire d’Etat, Mgr Eugenio Pacelli, fait une
profonde impression sur lui. Il ne s’attendait pas à un tel déploiement de
fastes et à un tel apparat protocolaire. Charles-Roux qui a laissé un récit
pittoresque de cette visite pense même qu’il s’agit d’une première dans
l’histoire de France depuis Charlemagne, si tant est que l’empereur ait eu un
6véritable ministre des Affaires étrangères, ce dont il doute fort .

5 Owen Chadwick, Britain and the Vatican during the second world war, p. 15-16.
6 François Charles-Roux, Huit ans au Vatican, p. 190-203.
24 En avril 1935, Pie XI accomplit un geste en réponse en désignant Mgr
Pacelli pour le représenter personnellement, en qualité de légat, aux
cérémonies de clôture de l’Année sainte à Lourdes. L’arrivée au pouvoir du
Front populaire n’a pas de répercussion sur cette volonté de resserrer les
relations de part et d’autre et le futur Pie XII revient en France en juillet
1937 pour l’inauguration de la basilique de Lisieux. Charles-Roux voit cette
fois ses efforts pour l’amener jusqu’à Paris couronnés de succès. Le
secrétaire d’Etat avait préféré, en 1935, gagner directement Lourdes en train
depuis Vintimille en prétextant le caractère religieux de sa venue et les
autorités françaises n’avaient pas insisté, malgré les interventions pressantes
de leur ambassadeur. Mgr Pacelli, sur le chemin de Lisieux, peut
difficilement éviter la capitale et il rencontre, à la veille de la fête nationale,
le président Lebrun à l’Elysée.
Beaucoup voient déjà en lui un possible futur pape (il détient également
le poste stratégique de camerlingue) et tirent de ces deux voyages (pourtant
non exceptionnels car Mgr Pacelli se rend aussi en Argentine, au Brésil, aux
Etats-Unis et en Hongrie) le sentiment que le prélat a une inclination
particulière pour la France. Ce dernier n’a pourtant qu’une connaissance très
réduite de notre pays et Charles-Roux relève lui-même qu’il n’est venu
7précédemment à Paris qu’une seule fois, en 1905 juste avant la rupture .
Qu’il soit plus familier des affaires germaniques, ayant été nonce en Bavière
puis à Berlin de 1917 à 1930, n’empêche pas l’ambassadeur de parler de
« liens personnels entre Pacelli et nous » et il imagine, dans les derniers
temps de sa mission, décider le prélat devenu Pape à se rendre à Nice pour le
Congrès eucharistique international prévu en 1941 : « Si le Souverain
Pontife n’est pas sorti du Vatican depuis que les accords du Latran ont levé
les obstacles de principe, rien ne s’oppose à ce qu’il soit créé un précédent
au profit de la France » et Charles-Roux de prétendre que Pie XI avait
apparemment prévu de visiter Lisieux en personne en 1937. « J’y aurais été
moi-même si l’état de ma santé ne s’y fût opposé » lui a-t-il confié, ce qu’il
8interprète après coup comme une promesse engageant son successeur .
2) L’élection de Pie XII.
Le décès de Pie XI, le 10 février 1939, provoque une intense activité
diplomatique qui reflète la considération dont jouit le Saint-Siège et
l’importance que l’on attache, compte tenu des circonstances, à la
personnalité qui émergera du conclave. Pie XI a, sur la fin de son pontificat,
en mars 1937, condamné, à quelques jours d’intervalle, le communisme

7 Sur le retentissement dans l’opinion des voyages de Mgr Pacelli et sa francophilie
supposée : François Charles-Roux, op.cit. p.206-208.
8 Ibid. p.214.
25 (l’encyclique « divini redemptoris ») et le national-socialisme (l’encyclique
« mit brennender Sorge ») sans toutefois les nommer expressément. Son
successeur suivra-t-il la même ligne et s’engagera-t-il personnellement dans
une mise à l’index des extrémismes ? Jamais une élection papale n’avait
autant attiré l’attention de l’opinion internationale et autant mobilisé les
chancelleries. Tous les 62 cardinaux entrent au conclave, une première dans
9l’histoire de l’Eglise . En 1922, l’archevêque de Boston était arrivé trop tard
et avait mal vécu son exclusion et Pie XI, une fois élu, avait pris la décision
d’étendre à trois semaines le délai séparant le décès de l’ouverture du
conclave, ce qui alimente d’autant les rumeurs et l’agitation autour de
l’événement et laisse le temps aux gouvernements de mener campagne.
Il faut 42 voix pour être élu et les Italiens étant au nombre de 35, sept non
Italiens au minimum doivent se joindre à eux, du moins si l’on présume que
les prélats italiens feront bloc au tour décisif. Pour beaucoup, le cardinal
secrétaire d’Etat-camerlingue, qui, à ce dernier titre, est chargé pendant la
vacance du Siège apostolique de gérer les droits temporels et les biens de
l’Eglise, fait figure de favori, même si d’autres noms apparaissent, tous
italiens. Pie XI aurait clairement fait comprendre où allaient ses préférences
et, même si on ne trouve pas d’exemple récent, ou même plus ancien, que le
secrétaire d’Etat en fonction soit devenu pape, le sentiment que Mgr Pacelli
entre dans la Sixtine avec un net avantage est assez répandu. On cite à cet
égard une phrase énigmatique de Pie XI recevant, en décembre 1937, les
cinq cardinaux qui viennent d’être créés (dont Mgr Gerlier, archevêque de
Lyon et Primat des Gaules) : « Il y a parmi vous quelqu’un que vous ne
connaissez pas ». La prédiction qui est tirée de l’Evangile et placée dans la
bouche de Saint Jean-Baptiste, se réfère au Christ dont il est le précurseur.
Or, cette prophétie ne peut s’appliquer aux nouveaux cardinaux et il n’y a de
10présents en dehors d’eux que Mgr Pacelli . Le témoignage ultérieur de Mgr
Tardini est encore plus explicite : « Plusieurs fois, Pie XI me parla de son
successeur. Pour lui, il n’y avait pas de doute : le futur Pape devait être son
11secrétaire d’Etat ». Ce statut de favori ne fait cependant pas l’unanimité :
Camille Cianfarra, un observateur avisé, correspondant du New York Times
qui a vécu à Rome de 1935 à 1942, était persuadé que Mgr Pacelli n’avait
12aucune chance et il fera part dans ses souvenirs de sa totale surprise .
Wladimir d’Ormesson, depuis Paris, est également circonspect : il juge le

9 Chadwick donne un récit très détaillé et bien documenté du déroulement du conclave et
des pressions qui se sont exercées sur les cardinaux électeurs. Nous y avons largement
puisé. Owen Chadwick, op.cit. p.30-56.
10 Pierre Blet, Pie XII et la seconde guerre mondiale, p.15.
11 Domenico Tardini, Pio XII, p. 105. « Sarà un bel papa », « ce sera un beau pape », lui
confie Pie XI.
12 Camille Cianfarra, La guerre et le Vatican, p.42.
26 cardinal trop marqué par ses condamnations du fascisme et du
national13socialisme .
Quoi qu’il en soit, Charles-Roux et la diplomatie française vont mener
une campagne active pour assurer l’élection du secrétaire d’Etat et
l’ambassadeur s’emploie à démarcher les électeurs a priori les plus
réceptifs : d’abord les six cardinaux français (4 sont archevêques résidents,
un cinquième, Mgr Alfred Baudrillart, dirige l’Institut catholique de Paris, le
14dernier, Mgr Eugène Tisserant, appartient à la Curie romaine) ; ensuite, 3
étrangers proches de la France, Mgr Villeneuve (Québec), Mgr Tappouni
(archevêque syriaque) et l’archevêque de Tarragone que la guerre civile a
contraint à l’exil. Charles-Roux fait le compte de ses ouailles. Il pense avoir
engrangé 8 voix sur 9, l’inconnue étant le vote du cardinal Tisserant dont le
peu d’affinités avec Mgr Pacelli est notoire et qui ne laisse rien paraître de
ses intentions. De son côté, le gouvernement français entreprend de
mobiliser son principal allié : le jour même du décès de Pie XI, Georges
Bonnet voit l’ambassadeur de Grande-Bretagne à Paris et lui propose que les
deux pays se mettent d’accord sur le nom de Pacelli. Le Foreign Office va
toutefois se tenir très en arrière de la main car il ne veut pas avoir l’air de se
mêler d’une affaire qui ne le concerne guère : les catholiques romains sont
une petite minorité au Royaume-Uni et il n’y a de surcroît qu’un seul
cardinal anglais relevant de Rome. Osborne au Vatican est consulté et
15conseille la prudence .
L’élection de Mgr Pacelli a lieu le vendredi 3 mars, le jour de son
anniversaire, au troisième tour de scrutin, et met fin au conclave le plus court
de l’histoire puisqu’il n’a duré que 24 heures. 28 voix au premier tour, 35 au
deuxième, 48 au troisième si l’on en croit du moins Chadwick qui rapporte
des fuites provenant de Mgr Baudrillart, peu respectueux du secret imposé
au Sacré Collège. Selon Jean Chelini puisant à la même source, Mgr Pacelli
aurait en fait été élu dès le deuxième tour mais aurait demandé un troisième
16tour de confirmation . L’élection n’a pas, en tout cas, été acquise à
l’unanimité comme la presse italienne l’a d’abord prétendu, ce qui permet à
Charles-Roux d’annoncer que les cardinaux français ont apporté les voix

13 Wladimir d’Ormesson, Journal, 3 mars 1939.
14 A l’exception du cardinal Verdier qui décède en avril 1940 et est remplacé par
l’archevêque de Reims, Mgr Suhard, tous jouent un rôle pendant la période de Vichy.
Mgr Baudrillart dont l’hostilité radicale au communisme et le franc-parler l’amènent,
avant son décès en 1941, à tenir des propos publics aux accents jugés excessivement
complaisants envers le national-socialisme, aura maille à partir avec le Saint-Siège. Le
cardinal Tisserant, dont il est souvent question plus loin, fera figure au Vatican de chef
du « parti gaulliste » et entretiendra des relations exécrables avec l’ambassadeur de
France après le départ de Wladimir d’Ormesson.
15 Owen Chadwick, op. cit. p.35.
16 Jean Chelini, L’Eglise dans la tourmente, p.66.
27 décisives et que sa propre campagne a été couronnée de succès. Les prélats
français ont-ils tous bien voté ? Un sérieux doute est permis s’agissant de
Mgr Tisserant. Chadwick pense qu’il a finalement voté Pacelli mais cite
Ormesson à qui le cardinal aurait confié avoir donné, à chaque tour, sa voix
à l’archevêque de Gènes, Mgr Boello, un jésuite dont les chances étaient
nulles. Léon Bérard livrera, non sans perfidie, sa propre version : « Il a voté
17contre le cardinal Pacelli et a éprouvé le besoin de l’avouer par la suite . »
Wladimir d’Ormesson, qui a toujours entretenu des relations étroites avec le
cardinal et prononcera en 1961 son discours de réception à l’Académie
française, le confirme : « Lors du conclave, seul des cardinaux français, il lui
était hostile. Le cardinal Verdier réussit à empêcher qu’il fît contre Pacelli
une campagne active. Dès le lendemain du couronnement, il alla dans Rome
répétant que le choix était mauvais et que le nouveau Pape était un velléitaire
18incapable de gouverner l’Eglise avec la fermeté que sa mission requérait ».
Les réactions en France sont à l’image des attentes qui s’étaient
publiquement exprimées : la diplomatie française a remporté une victoire et
on se félicite d’avoir porté sur le trône de Saint-Pierre un candidat que les
dictatures allemandes et italiennes auraient, estime-t-on, préféré écarter. A
l’instar de l’ensemble de la presse, la Dépêche du Nord titre le 3 mars : « La
France salue avec émotion l’avènement du Pape qui, deux fois, la visita
comme cardinal-légat ». Wladimir d’Ormesson écrit le même jour dans son
journal : « La joie est générale en France. Partout, on s’aborde radieux.
Pacelli est élu… A la Chambre, les socialistes et les radicaux les plus
anticléricaux étaient illuminés de bonheur. Le cardinal Pacelli, notre Pie XII,
est en effet un grand ami de la France ». Charles-Roux écrit plus sobrement :
« L’élection de Pie XII a été accueillie avec enthousiasme dans tous les
19secteurs de notre opinion publique ».
Les cérémonies du couronnement voient converger vers Rome de
nombreuses personnalités envoyées par des gouvernements qui, en des
temps moins troublés, ne se seraient guère souciés de l’événement ou
l’auraient considéré comme une péripétie interne à l’Eglise romaine, faute
aussi de pouvoir arriver dans les délais très brefs séparant l’élection du
couronnement. La France délègue Paul Claudel et un secrétaire d’Etat,
Champetier de Ribes, la Grande-Bretagne le duc de Norfolk, les Etats-Unis,
leur ambassadeur à Londres, Joseph Kennedy. Le premier-ministre irlandais
fait le voyage et l’Italie est représentée par le prince héritier et son ministre
des Affaires étrangères. L’Allemagne se distingue en se contentant de son
ambassadeur sur place, Diego von Bergen, un signe de son mécontentement,

17 ARD, classeur 67, guerre 39/45-Vichy, sous-série Z, Europe, lettre personnelle à Rochat
du 14 juin 1943.
18 Ibid. dépêche 178/EU du 16 mars 1953.
19 François Charles-Roux, op.cit. p.236.
28 perçu et commenté comme tel et la presse du Reich, aux ordres du régime,
affecte de considérer l’élection comme un succès français. Entre temps, Pie
XII a choisi son successeur à la tête de la Secrétairerie d’Etat et nommé Mgr
Maglione, l’ancien nonce à Paris, ce qui réjouit le Quai d’Orsay et le
Foreign Office. Le prélat a non seulement une solide réputation d’ami de la
France mais sa stature va au-delà de ses qualités reconnues de diplomate. Il a
été, au même titre que Mgr Pacelli, un des papabili et aurait recueilli des
voix au premier et au second tour de l’élection. Il est alors considéré comme
20le plus intelligent et le plus politique des cardinaux de la Curie .
3) Le début du nouveau pontificat.
Si nous nous sommes ainsi attardé sur l’accession au trône pontifical du
cardinal Pacelli, c’est pour mieux souligner le capital de confiance et
d’espoirs que Paris met en lui, et continuera de mettre, pour conjurer les
menaces qui s’accumulent sur la paix et s’opposer à la montée des
extrémismes en Allemagne et en Italie. Le nouveau Pape ne va pas toutefois
poursuivre la voie qu’avait apparemment choisie son prédécesseur et qui
passait par la mise à l’index des totalitarismes et il va plutôt chercher à
empêcher les puissances européennes de se dresser les unes contre les autres
et de franchir le pas conduisant à un affrontement armé. Sa préoccupation
majeure est de ne pas aggraver la situation des catholiques allemands et
autrichiens en s’en prenant trop brutalement au régime nazi et en protestant
ème contre la politique religieuse du III Reich. Il condamnera, certes, à maintes
reprises l’usage aveugle de la force et la violation des principes élémentaires
de justice et de respect de la personne humaine (c’est le sujet de l’encyclique
summi pontificatus publiée en octobre 1939) mais l’entrée des Nazis à
Prague et le dépeçage de la Tchécoslovaquie quelques jours après son
élection, n’entraînent de sa part aucune réaction publique. Le Saint-Siège va
pourtant s’activer lorsque la tension créée par les revendications allemandes
sur la Pologne fait craindre l’imminence d’un engagement des hostilités.
L’intervention du Pape se traduit, le 5 mai 1939, par une proposition de
conférence internationale adressée aux cinq protagonistes. Le message qu’il
transmet par les voies de sa diplomatie est commenté par lui-même, le 2 juin,
dans une adresse aux cardinaux présents à Rome, avec un optimisme que la
réalité dément rapidement : « Nous avons recueilli des assurances de bonne
21volonté et de résolutions de maintenir la paix ». Il reste sans effet et ce
coup d’épée dans l’eau est suivi le 30 août 1939 d’un appel à Berlin et
Varsovie de ne rien faire qui puisse aggraver la situation, et à Londres, Paris
et Rome de soutenir cette démarche. Il n’empêche pas Hitler de passer à
l’attaque. Plus tard, la proposition adressée, le 8 novembre, aux pays en

20 Owen Chadwick, op.cit. p.46.
21 François Charles-Roux, op.cit. p.319.
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