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Victoire Tynaire 1831-1895

De
424 pages
Jeune institutrice, elle s'engage dans le mouvement associatif puis se tourne vers l'lnternationale avec l'espoir de changer la société. Elle y participe un peu pendant les quelques semaines de la Commune auprès d'autres femmes qui pensent aussi à l'émancipation de leur sexe. L'exil l'entrame pour plusieurs années avec les siens vers la Hongrie encore mystérieuse. C'est au contact de cette nouvelle culture qu'elle développe des talents littéraires qu'elle fait connaître à son retour en France. Fayard fait d'elle l'un des nègre de Louise Michel.
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VICTOIRE TINA YRE 1831-1895
DU SOCIALISME UTOPIQUE AU POSITIVISME PROLETAIRE

Du même auteur Le passage du témoin (pseud. Claude-Andrée Zantman), Opta, 1977.

Claude

SCHKOLNYK

VICTOIRE TINAYRE 1831-1895
DU SOCIALISME UTOPIQUE AU POSITIVISME PROLETAIRE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Chemins de la mémoire dirigée par Alain Forest

Dernières parutions

Jean VERLHAC, Laformation de l'unité socialiste (1893-1905). M.-Th. ALLEMAND-GAY et J. COUDERT, Un magistrat lorrain au XV111esiècle. Le Premier Président de Cœurderoy (1783-1800) et son diaire. M. GALOPIN, Les expositions internationales au XXe siècle et le bureau international des expositions. COMTE ERNEST DE MUNNICH, Mémoires sur la Russie de Pierre le Grand à Elisabeth 1re (1720-1742). Traduit et annoté par F. Ley. Bernard ALIS, Les Thiard, guerriers et beaux esprits. Léon SCHIRMANN, L'affaire du "dimanche sanglant d'Altona" ,19321997. Autopsie d'un crime judiciaire organisé par les magistrats. Yveline RIOTTOT, Joaquin MAUURIN, De l'anarcho-syndicalisme au communisme (1919-1936). Jean- Yves BOURSIER (sous la direction de), Résistants et résistance. Réda BENSMAÎA, Alger ou la maladie de la mémoire.

~ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5981-1

A Xavier, à Sandor, à Tibi A Margit dont la patience sans limites a permis à ce livre de voir le jour

Préfaces

C'est à la campagne, un jour d'été, que Claude Schkolnyk a rencontré Noël Tinayre. Ce vieux monsieur, sculpteur de talent, était le fils de Marcelle Tinayre, romancière féministe et reconnue de la Belle Epoque, elle-même belle-fille d'une certaine Victoire, institutrice, I communarde, positiviste, publiciste, qui avait notamment collaboré avec Louise Michel pour son roman, La Misère. Elle avait d'ailleurs les honneurs du Maîtron qui lui consacre une notice incertaine (T. 9, p. 215), en l'appelant de son premier prénom, Marguerite, et sans menI tionner la date de son décès. Noël s'était institué gardien d'une méI

moire familiale dont il percevait à bon droit l'intérêt historique. Il avait
des souvenirs épars, puisés dans une tradition orale vivace et surtout,

une imposante correspondance - des centaines de lettres - qu'il communiqua à sa jeune voisine, historienne attentive aux héros obscurs dont elle savait le prix. L'auteur, fille de résistants de la MOI, leur avait consacré un beau livre. Ainsi naquit l'idée de faire une recherche I - pourquoi pas une thèse? - sur cette Victoire-Marguerite - ou Mar-

guerite-Victoire - qui semblait au cœur d'une toile aux multiples ramifications, d'une saga pleine des tumultes du siècle, où le politique et l'intime se mêlent inextricablement. Claude Schkolnyk s'attela à la tâche, plongea, émerveillée, dans la correspondance, fouilla les archives de toute nature, sillonna la France et l'Europe, d'Issoire où Victoire était née en 1831, à Amsterdam où l'Institut International détient tant de trésors, à Kosice et à Budapest, villes d'exil de la communarde qu'avait été Victoire. Soucieuse de traces, Claude l'était aussi des lieux et des paysages. Elle mit ses pas dans ceux de son héroïne pour la comprendre de l'intérieur. Intense, sensible, passionnée, sa quête fut fructueuse. 7

Le résultat, le voici: une biographie qui est un modèle du genre, parce qu'elle unit le public et le privé, le général et le particulier, le personnel et le collectifte1s qu'ils le furent dans cette vie que rythment les événements de l'Histoire: 1848, la Commune, les débuts de la Troisième République à laquelle Victoire, de retour, participe intensé-

ment. Une biographie fourmillante de personnages étonnants - inventeurs extravagants, spirites, adeptes de sectes, innovateurs en tous genres -, d'expériences singulières, d'aventures pittoresques ou d'incidents menus où soudain bascule le destin. Parce qu'il pleuvait, le 26 mai 1871, jour sinistre de la Semaine Sanglante, où Victoire, dénoncée par ses concierges, allait être arrêtée, Jules, son mari, de sympathies plutôt versaillaises au demeurant, alla chercher un parapluie pour l'abriter. Il fut appréhendé à sa place tandis qu'elle était libérée, et lui, plus tard, fusillé. Qui dira jamais la part du hasard et celle de l'amour dans cette tragique méprise? La vie, on le sait, est un roman, et bien plus encore. Une femme, une famille, un milieu, celui du socialisme et surtout du positivisme européen, à la fois réseau et conception du monde: tels sont les horizons emboîtés que ce récit nous donne à voir. Marguerite, dite plus couramment Victoire, Tinayre (1831-1895), née Guerrier, est au centre de la toile, à la fois paradoxale et exemplaire. Cette rebelle, volontaire, aventureuse, inventive, animée d'un farouche désir d'autonomie, éternelle voyageuse, toujours prête au départ, conjugue plusieurs figures d'une identité féminine en pleine mutation. Institutrice, passionnée de pédagogie, socialiste, férue d' associations et tentée par l'utopie, radicale dans ses engagements, sœur exigeante d'Anna, sa perpétuelle seconde, elle est aussi une femme de famille, épouse (déçue) de Jules, mère à la fois dévouée, désinvolte, autoritaire et attentive d'une tribu de cinq enfants qu'il lui faut élever seule après la mort de son mari, ce dont elle semble s'acquitter fort bien, soucieuse aussi de les établir, non seulement matériellement, mais moralement, matriarche d'une endogamie positiviste conforme à ses aspirations unitaires. Faute de transformer le monde, du moins peut-on s'en construire un petit. Victoire est, d'abord, une femme d'école. C'est par l'enseignement et le métier d'institutrice qu'elle a conquis son autonomie, financière et sociale. Elle suit la voie méritante des examens: brevet élémentaire, puis brevet de capacité qui ont permis à tant de femmes instruites d'ou8

vrir cours et pensions répondant à une demande croissante d'éducation des filles sous le Second Empire!. Ainsi, elle fonde à Gentilly en 1866 une « grande institution de demoiselles. Ecole professionnelle », dans le sillage d'Elisa Lemonnier, pionnière en la matière. Sous la Commune, son ami Varlin lui confie l'Inspection générale des Livres pour les Ecoles de jeunes filles de la Seine; elle s'emploie à les laïciser, traitant sans ménagement les religieuses en place. En exil, à Genève ou en Hongrie, elle vit de ses leçons. Après l'amnistie et le retour en France, elle assure, durant deux ans (1883-1885), la direction des Ecoles enfantines du Familistère de Guise qu'a créé le fouriériste Jean-Baptiste Godin. L'année suivante, grâce au Docteur Robinet, positiviste et franc-maçon, elle est nommée Surveillante générale des Ecoles de l'Assistance Publique qu'elle entreprend de laïciser (1886-1891). Cette libre penseuse convaincue préconise une pédagogie active, ins-

pirée de Fourier et de Frœbel, fondée sur l'éveil, l'observation, le jeu,
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le livre. Elle se préoccupe surtout des jeunes enfants, passivement gardés dans des salles d'asile surchargées, ce que combattent à la même époque Marie Pape-Carpantier et Pauline Kergomard, l'organisatrice de l'Ecole Maternelle. Elle lance une «bibliothèque des Petits » et rédige des Manuels, notamment pour l'enseignement des mathématiques. « Instruction intégrale» dans une école associant « air, lumière et liberté» : voilà son idéal, aux antipodes des rigidités, réelles ou supposées, de l'école républicaine. L'instruction intellectuelle et profes-

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sionnelle des filles, étant son autre souci. Paralèllement, comme George Sand (morte en 1876),son modèle, à

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laquelle elle dédie son premier roman, de style «paysan », La Marguerite, elle est possédée par la« rage d'écrire ». Les centaines de lettres de sa correspondance (avec Anna notamment) montrent une infatiI gable et vivante épistolière. Ecrits pédagogiques, littérature enfantine I et romans signalent une femme qui se veut auteur et qui a sans doute I souffert d'un manque de reconnaissance. Elle collabore avec Louise Michel pour La Misère et les Méprisées, mais se brouille avec elle parce qu'elles n'ont pas les mêmes conceptions politiques et stylistiques. Ses propres romans - Un rêve de femme, Une Nihiliste -, qu'Edith Thomas estimait « lourds, pathétiques et filandreux », sans doute faudrait-il les lire sous l'angle de la quête identitaire. Citadine, elle aime la ville et sa modernité, propice à l' émancipation des femmes: Paris surtout, la bien aimée, mais aussi les villes de 9

l'exil, Genève, Budapest, Londres. Elle excelle à en exploiter les virtualités. Mobile, elle aime les voyages, n'hésite pas à partir, fût-ce en exil et dans des conditions difficiles. Après la Commune, la voici en Suisse avec ses enfants et l'indispensable Anna, puis en Hongrie où elle noue des relations avec des milieux fort variés: les de Gérando, les milieux juifs (Adler, Weisz), des artistes (le peintre Munkacsy), réputée pour ses talents de pédagogue et de conférencière. Elle a su faire de l'exil, par le biais de l'intelligentsia socialiste ou démocrate, un moment d'ouverture sur l'Europe. Issoire paraissait bien loin. Elle circule dans un espace-temps qui est celui des convictions et des idées. Républicaine par tradition familiale - elle doit beaucoup à ses frères, Jean, Auguste, Antoine qui, en 1848, font la révolution à Clermont-Ferrand, le dernier l'ayant payé de la déportation en Algérie -, elle devient socialiste à Paris, d'abord attirée par le fouriérisme et l'association. Sous le Second Empire, elle fonde une coopérative d'alimentation, les Equitables de Paris. En Hongrie, elle envisage de fonder un phalanstère (comme l'avait fait en 1848 la Comtesse Belgiojoso exilée en Grèce), un grand domaine rural à la mode tolstoïenne qui affranchirait les paysans, accueillerait les exilés et abriterait les siens. Ce « Grand Œuvre» ne vit jamais le jour, mais révèle la force persistante du rêve de régénération sociale par la création de communautés exemplaires et contagieuses. Après 1880, elle travaille à la librairie phalanstérienne, puis au Familistère de Guise. Mais Godin est un autoritaire dont le goût de la discipline s' accomode mal de la pédagogie ludique de Victoire. Est-ce que pour cela qu'elle prend ses distances? Au bout du compte, le positivisme devient ou demeure sa foi majeure et le grand intérêt de cette biographie est de nous montrer la genèse et le contenu de ses convictions et la densité du réseau constitué. De toutes les « familles» socialistes ou progressistes de la fin du siècle, le positivisme est sans doute une des plus influentes et des moins bien connues. Ce livre contribue à nous faire comprendre les raisons de sa séduction et la force de sa pénétration. Il nous montre la vitalité d'une véritable contre-société. Féministe? Victoire l'est assurément, dans sa pratique, égalitaire et libérée (sexuellement? - c'est une autre affaire dont, pudique ou indifférente, elle ne parle guère) plus que dans ses propos, dépourvus de considération sur la différence des sexes. Supporte-t-elle mal l'autorité 10

d'une autre femme, elle qui a pour habitude de décider 7 Pendant la Commune, elle adhère à l'Union des Femmes constituée par Elisabeth Dmitrieff et Nathalie LemeP, avec une certaine défiance pour la première, bien jeune (elle n'a que vingt ans) et russe de surcroît, espionne peut-être (7). Avec Louise Michel, la collaboration fut conflictuelle. Victoire soutiendra l'action des féministes, sans s'impliquer vraiment dans les campagnes suffragistes qui commencent. Se sent-elle d'une autre génération, elle qui a tant souffert et bourlingué 7 En tout cas, comme bien d'autres femmes françaises en lutte pour leurs droits, elle ne fait pas de la « conscience de genre », de l'affirmation d'un « nous les femmes », une priorité proclamée, même si c'est une expérience vécue. Au vrai, c'est la famille qui constitue pour Victoire le moule primordial. Ce livre souligne, après d'autres\ la force d'une telle structure au 1gesiècle, à la fois nid, refuge, recours, réseau de confratemité, et nœud de contraintes et de conflits. La Correspondance étant le signe, le témoin autant que le lien, comme le sang, de cette solidarité. Victoire est au confluent de deux familles, les Guerrier et les Tinayre, issues de la petit bourgeoisie d'Issoire, gens modestes, mais en voie d'ascension sociale, qui misent sur l'avenir de leurs enfants, par les études, y compris pour les filles chez les Guerrier, sur la mobilité, la « montée» à Paris, dont ces Auvergnats sont familiers, les métiers du tertiaire et la mobilisation des «capitaux» familiaux, non sans ladrerie. Jules Tinayre maugrée contre son père qui lui mesure l'argent, ne comprenant pas l'importance du vêtement, alors qu'« à Paris, l'habillement est tout. On ne connaît les gens qu'à l'habit », lui écrit-il. Jules, qui ambitionnait d'être clerc de notaire, ne sera que commis aux

écritures, végétant à l'ombre de sa femme - «on ne conaissait
qu'elle» -, cette Victoire, active, entreprenante, sociable, épousée en 1858. Mariage de raison 7 Il a trente-sept ans, elle, ving-huit. Il est bien temps de s'établir. L'union sera féconde - cinq enfants -, mais pas très heureuse. Jules véhicule une hérédité syphilitique, à laquelle Victoire attribuera l'apathie de certains de ses enfants, et qui dans l'immédiat provoque des crises d'épilepsie. Victoireprend ses distances - a-t-elle

aimé Eugène Varlin, ce militant séducteur7 - sans rompre vraiment.
Jusqu'à ce jour de mai 1871, où, pour un parapluie, Jules mourut pour elle. Enigme des couples et des vies.

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Victoire, plus tard, veille au mariage de ses enfants, s'opposant aux unions qu'elle estime incongrues, favorisant les alliances convenables, et avant tout positivistes. Son fils Louis doit rompre avec une jeune Russe juive que sa mère juge « dévoyée et dégénérée» (on est volontiers antisémite chez les Tinayre), pour épouser une institutrice positiviste qui plaît à Victoire. Celle-ci pousse Caroline dans les bras d'Edouard Pelletan, éminent positiviste de la rue Monsieur-le-Prince et brillant fonctionnaire au Ministère des Affaires Etrangères, mais autoritaire et brutal qui bat sa femme, estimant qu'une fessée méritée fait partie des droits du mari: ce que Victoire jugera suffisamment inadmissible pour s'éloigner même de son cher positivisme. Quant au doux Julien, il se marie à Marcelle Chasteau, dont il redoute le talent de romancière confirmée: «Moi, pauvre graveur, comment cadrer avec une telle supériorité? ». Dans tous ces couples, les rapports de sexes sont problématiques et l'initiative des femmes, leur indépendance croissantes, sur lesquelles témoigne cette histoire, provoquent chez leurs partenaires un évident malaise5. C'est pourquoi peut-être, Victoire ne se sentait-elle vraiment bien qu'avec Anna, la sœur tant aimée, la compagne de toute son aventureuse existence. Cette femme aux multiples facettes, qu'est-ce qui la faisait courir? Lorsqu'il vous fait ainsi sentir la densité et le mystère d'une vie, un livre est beau. On le quitte à regret.

Michelle Perrot

Victoire pour Victoire!
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On ne connaissait guère en France, jusqu'à présent, que Marcelle

I Tinayre, romancière féconde au tournant du siècle, belle-fille de Victoire au demeurant: mais qui le savait? Et voici que s'impose, à travers ces pages, le personnage de Victoire l'Auvergnate, l'épouse, la
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mère, l'institutrice née dans une famille d'artisans (ses fils, eux, deviendront ouvriers d'art, artistes), l'écrivain jamais en panne de projets pour gagner sa vie et celle de ses cinq moutards (cinq, vous avez bien lu !), la communeuse aussi (la communarde si vous préférez) dont le mari fut fusillé par les Versaillais en son lieu et place, somme toute I «vous êtes le mari». .. c'est donc vous le coupable, lui disent ceux qui I ne pouvaient concevoir qu'une femme, une mère eût ses propres choix! Oui, une maitresse femme. Et une de celle (un de ceux) qui, en ces temps où l'exil politique était la chose du monde la mieux partagée, ait survécu, et donc vécu, étranges étrangers, dans des pays dont la réputation démocratique n'était pas toujours bien établie. Qu'importe! On y aimait les Français plus que les Prussiens, et le sinistre cri « vos papiers! » ne semble pas avoir déchiré à chaque instant la douceur des soirées magyares. Parmi tant de pistes auxquelles cette biographie, savante et romantique, nous convie, je n'en retiendrai qu'une: celle qui nous conduit, sur les terres de ce socialisme d'éducation qui s'est épanoui à l'ombre de l'affaire Dreyfus avec, bien sûr, le puissant mouvement des Universités populaires l, mais dont les racines, multiples, sont autrement plus anciennes. Dès la fin du Second Empire, la toute jeune Ligue de l'enseignement, la Société Franklin, les bibliothèques des Amis de l'Instruction: autant d'institutions qui attestent la volonté d'apprendre en groupes, de faire appel à l'éducation mutuelle, aux lec-

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tures publiques pour former et socialiser les prolétaires. Victoire Tinayre y prend part en fondant à Paris la Société des Équitables qui s'affilie (ce n'est pas la seule) à l'Association internationale des travailleurs. Elle agit, elle travaille pour « l'enseignement intégral» qui ne sépare pas l'éducation professionnelle de la lecture des bons auteurs. «Patriote et humanitaire, déiste et anticléricale, pacifiste, socialiste, fouriériste»: cette enseignante a tout ce qu'il faut pour adhérer à la Commune et devenir, dans les plis du drapeau rouge, inspectrice des écoles du XII" arrondissement. Une carrière brisée par la répression. Retour de Hongrie en 1879, c'est le monde de l'écriture qui s'ouvre devant elle: manuels pour petis enfants, d'accord; mais aussi romans-feuilletons, romans populaires où l'évocation de la misère rappelle en permanence au petit peuple la densité des douleurs que l'école laïque, son école, ne saurait suffire à apaiser. C'est alors que Victoire fait la connaissance de Louise Michel. Celle-ci a un nom et des idées, mais une plume un peu lente, une imagination modeste. Victoire va écrire pour elle. La collaboration des deux communeuses fut orageuse: Claude Schk:olnyk ne l'a pas découverte2, mais elle en met en évidence, grâce à une correspondance heurtée, les épisodes les plus vifs: pas toujours facile d'être le nègre (la négresse) d'une grande anarchiste! Socialistes, ces romans? Pourquoi pas? La Misère, Les Méprisées tiennent leur place dans la constitution renouvelée d'une opinion publique hostile à l'Eglise, à la police des mœurs, aux gouvernements, au capitalisme. Leur éditeur, Fayard, ne les vend pas trop mal. Victoire n'a pas à rougir de gagner ainsi sa vie et celle de sa famille: les métiers d'art ne nourrissent pas toujours leur homme. Mais enfin... Aucun livre, malgré le mimétisme du titre ne peut, à vingt ans de distance, retrouver le ton, encore moins l'audience des Misérables, ce roman de tous le romans. Question de génie? Certes. Mais, de tout façon, la lutte c'est déplacée. Symboliquement, Hugo meurt le 22 mai 1885 et deux jours plus tard la police charge très violemment ceux qui venaient, drapeau rouge en tête, commémorer la Semaine sanglante au Père-Lachaise. Or, ces anarchistes, ces collectivistes, Victoire s'en est tôt éloignée. Bien d'autres proscrits en ont fait autant: il est dur, le retour d'exiP. Dans ce monde qui change, elle bifurque: après avoir participé aux premiers meetings, aux premiers congrès révolutionnaires, la voici qui découvre le socialisme positiviste. 14

Cet itinéraire, à lui seul, est chargé de sens. Et de questions. Comment, pourquoi ce ralliement? Nul doute que la confiance passionnée dans l'éducation sociale, cette constante, donne le la dans cette partition. Trois autres vecteurs apparaissent, tout neufs à nos yeux: nous savons si peu. D'abord, comme souvent, la conversion suppose un acteur: c'est un Anglais, Henry Edger qui depuis 1880 dirige l'organe quasi officiel du positivisme, la Revue occidentale; pas chauvins les positivistes! Puis son discours brasse des arguments qui rendent un son républicain: à la lutte des classes, Edger, avant Léon Bourgeois, oppose leur nécessaire solidarité; et face au libéralisme des « opportunistes », il dresse la nécessité d'un gouvernement fort, celui des savants. Surtout peut-être autour de Victoire se déploient les rèts de la sociabilité positiviste: plusieurs de ses enfants se marient « positivement» et se sont des disciples d'Auguste Comte qui prennent en charge sa santé chancelante. Bref, nous assistons à la conquête nons seulement d'une âme et d'une maitresse femme, mais d'un micro-milieu. Original. Pas totalement différent pourtant (graveurs, peintres, pianistes) de ces typos, de ces relieurs qui, de 1881 à 1920 ont, pendant quarante ans, placé leur confiance dans la Fédération française des travailleurs du livre et dans son dirigeant, le très positiviste Auguste Keufer4. Cette convivialité, cette chaleur humaine quasi ecclésiale, a sa contre-partie: exigences et contraintes s'accumulent. Le positivisme a ses fanatiques. Victoire, bientôt prend ses distances. On en est heureux pour sa biographe dont les travaux sur Manouchian et sur le groupe Carmagnole attestent l'amour pour les hommes libres.

Madeleine Rebérioux

Notes de M. Perrot

1. Comme le montre aussi Julie Daubié, la première bachelière française, auteur de La Femme pauvre, 1886. Dès 1862, Elisa Lemonnier avait fondé la Société pour l'enseignement professionnel des filles et ouvert plusieurs écoles. 2. Colette Cosnier, Marie Pape-Carpantier (1815-1878). De l'école maternelle à l'école des filles, Paris, L'Harmattan, 1993. 3. Voir l'excellente mise au point de Jacques Rougerie, « 1871: la Commune de Paris », in L'Encyclopédie politique et historique des femmes, sous la direction de Christine Fauré, Paris, PUF, 1997, 405-431 pp. 4. Le parallèle est frappant avec l'expérience familiale analysée également à partir d'une riche correspondance par Viviane Isambert-Jamati, Solidarité fraternelle et réussite sociale. La correspondance familiale des Dubois-Goblot (1841-1882), Paris, L'Harmattan, 1995. 5. Annelise Maugue, L'identité masculine en crise au tournant du siècle, ParisIMarseille, Rivages, 1987.

Notes de M. Rebérioux
1. cf Lucien Mercier, Les Universités populaires (1899-1917), Ed. Ouvrières, 1986. 2. cf Evelyne Diebolt, « Une Incursion de Louise Michel dans le roman populaire: La Misère », dans Actes du Colloque Louise Michel, Université de Provence, . 1980. 3. Laure Godineau achève sa thèse provisoirement intitulée: Retour d'exil, les anciens communards au début de la IIPme République. 4. cf Françoise Birck, « De nouvelles élites ouvrières: les prolétaires positivistes », dans Jaurès et les intellectuels; sous la direction de M. Rebérioux et de G. Candaz, Ed. de 1'Atelier, 1993.

INTRODUCTION

Une femme de l'ombre, pourquoi faire? Je citerai d'abord Jean Montalbetti présentant sa collection « les inconnus de I'Histoire» aux éditions Fayard: «Ils ne sont pas les vedettes de l'histoire souvent devenues des mythes à force de célébration. Ils ont inspiré, sinon incarné, une mutation sociale, un événement politique. Au delà de leur destin individuel, ils sont révélateurs de leur époque ». Victoire Tinayre fut cela. D'abord, une personnalité peu déflorée .
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par la chronique et les échos de celle-ci. Donc encore garante d'une
authenticité. Incarnation d'« une mutation sociale et d'un événement

politique ». Il serait plusjuste de dire de plusieurs mutations, plusieurs forts de l'histoire du XIX. siècle. Née au lendemain de la Révolution
de 1830, elle est témoin oculaire de celle de 1848 et, républicaine, elle subit pleinement les répercussions du coup d'Etat de 1851. De témoin et victime, elle devient acteur. S'engage dans le combat social sous toutes ses formes avant qu'il ne soit socialiste. Elle sort enfin de la coulisse pour un grand rôle. Diriger la mise en place de la laïcisation de la Commune, même au niveau d'un arrondissement, est un choix doctrinal et politique, c'est aussi diriger des hommes, créer des structures, être détenteur d'une part du pouvoir. Elle est toujours au carrefour des idées, et au cœur des événements jusqu'à son dernier souffle. L'étude d'un personnage est toujours ambivalente. Il y a l'ombre et la lumière, l'action et la réflexion, le public et le privé. Le biographe hésite constamment entre deux choix: 17

I événements. C'en est le nombre qui rend son destin exceptionnel. Sa . vie, par un hasard extraordinaire, se trouve jalonnée par les moments
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- Se servir du fil conducteur d'une vie pour suivre à travers elle l'histoire ouvrière. A travers son regard sur les choses, comprendre l'événement, le vivre de l'intérieur. Mais alors, se fixer cet unique objectif, pour laisser tout son poids à l'épopée, et sacrifier le militant à la cause. - Ou bien essayer de trouver une autre dimension au personnage et tirer parti de toutes ses facettes. La militante, membre de l'Internationale, membre de l'Union des Femmes sous la Commune et à son retour d'exil, déléguée et conférencière à des congrès ouvriers, est aussi une femme ordinaire du XIxe siècle coulée dans le moule petitbourgeois de son éducation. Une épouse et une mère obéissant aux normes de son siècle, sensible aux discours des pédagogues et des hygiénistes. Une femme cultivée, perméable aux idées des penseurs du moment. Une institutrice investie d'une mission. Cette femme et sa famille, avec leurs ,.choix, leur mode de vie, leurs aspirations nous plongent dans une histoire des mentalités. Inscrire une telle biographie dans une problématique unique apparaît alors, non seulement desséchant, mais considérablement réducteur. Aussi ai-je tenté de tout embrasser, l'Histoire et le microcosme, espérant malgré tout avoir pris le recul nécessaire.

L'EVEIL

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1 Les origines

Cela commence comme une histoire pour veillées auvergnates puisque c'est près d'Issoire, dans le Massif central, que l'on retrouve les origines des deux familles dont est issue Victoire Tinayre, née Guerrier. Dans un petit carnet de moleskine noire, une nièce de Victoire TiInayre raconte que le premier Guerrier connu s'appelait Antoine. Il était 1«originaire de Pati près de Sauxillanges (Auvergne) ».
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« Orphelin d'origine noble et recueilli par le général comte de Lastic, dans son château de Parentinat (Puy-de-Dôme)... Le comte, que l'on regardait comme son père à cause d'une étonnante ressemblance physique le fit entrer dans la maison de Monsieur en qualité d'écuyer. .. Antoine devint premier cocher du frère de Louis XVI. »

L'historien et démographe d'Issoire, Jacques Bourdin, a retrouvé cet Antoine Guerrier, mais il serait né, selon lui, à Usson, vers 1759 et mort à Issoire vers 1831. Sa thèse concorde assez bien avec les faits exposés: Usson est le territoire de la famille de Lastic, à six kilomètres environ du château de Parentinat. Sauxillanges, cependant, n'est pas très loin non plus. H semble que le comte général ait donné un ou plusieurs frères bâtards à Antoine. Il est question notamment dans le petit carnet « d'un orphelin, de Prades (l'homme d'Etat qui fut archevêque de Malines) ». Noël Tinayre, petit-fils de V. Tinayre, donne une autre version.

«A Saint-Germain-Lembron, près d'Issoire, sous le règne de Louis XV, il Yavait une belle fille qui fut aimée d'un comte de Lastic. De cet amour, trois garçons naquirent. Le seigneur ne les reconnut pas, mais il ne les abandonna pas. Il maria la mère à un meunier du nom de Guerrier. Ces bâtards devinrent des hommes magnifiques, tous grands, d'une force peu commune et doués de voix admirables. L'un d'entre eux rentra dans les ordres et devint évêque d'une ville de Flandres. La faveur du comte fit qu'un autre alla à Versailles, entra au service du Comte d'Artois... et devint l'intendant de ses écuries.»

Au début de la Révolution, les protecteurs du bâtard de Lastic le renvoyèrent en Auvergne où il se maria« fort jeune encore» avec Marie Siroudet, fille de Jean-Baptiste Siroudet, maître cordier et de Marie Montegner, de Vaur. La jeune épousée apporta en dot des biens mobiliers d'une valeur de six mille trois cent livres, somme assez rondelette pour l'époque, dans une petite ville comme Issoire2. Ils eurent quatre fils, Pierre-Paul, Jean-Baptiste (né en 1794), Jean, mort en nourrice et Jean-Antoine, dit Jeannot. Antoine est décrit comme un méchant homme et il est dit que la mère de ses enfants mourut très jeune ainsi que sa seconde épouse. La grand-mère des orphelins prit l'aîné chez elle et les deux autres restèrent « chez leur père avec une servante maîtresse qui les martyrisait. JeanBaptiste et Pierre-Paul furent mis au collège, mais Jean-Baptiste n'y resta que très peu de temps. Le désir de gagner sa vie et de se rendre indépendant le posséda de bonne heure. A l'âge de onze ans, il entra en apprentissage chez un de ses voisins d'origine allemande, Jeorges Hainl, maître cordonnier et professeur de violon, homme terrible qui brisait souvent son tire-pied sur le dos de ses apprentis et son archet
sur la tête de ses élèves. Le pauvre Jean-Baptiste n'avait fait que chan-

ger de misère. » Ce cordonnier musicien versait d'un excès dans l'autre, aux déchaînements de violence succédaient des accès de tendresse.
«Peut-être est-ce à la suite de l'une de ces scènes qui remuaient tous les nobles sentiments du jeune Guerrier, qu'il alla contracter un engagement volontaire, il avait quinze ans et demi. Il partit avec un de ses oncles, Jean Siroudet, âgé de dix sept ans; ils entrèrent tous les deux dans les chasseurs à cheval et plus tard dans le deuxième lancier. »

C'était en 1812 : 22

«Jean-Baptiste fit la campagne de Russie, échappa au désastre de la Bérésina, fut fait prisonnier à Smolensk et envoyé en Sibérie pour désertion. La première Restauration ne lui permit pas d'achever le voyage en Sibérie; il revint en France à moitié gelé, avec un pantalon de cosaque, un casaquin de femme et un bonnet de paysan russe. Il assista ainsi accoutré à une revue que passait le duc d'Angoulême, ce qui le fit gratifier de quarante jours par la gracieuse Majesté. » Jean-Baptiste revint à Issoire et s'y maria le 16 juillet 1817 avec Amable Laroux, fille de Jean Laroux, dit Miron, meunier, propriétaire des moulins de Rocpierre et de Anne Pomelle. La jeune femme savait lire et écrire. Mais les histoires que Noël Tinayre rapporte sur son arrière grandIpère, enjolivées par les dons des conteurs successifs, sont encore plus Iattrayantes: «Le troisième des enfants Guerrier demeure au moulin où il devait prendre la succession de son père. C'était un bel homme qui allait toujours vêtu de velours blanc à boutons d'or. Vers 1797 lui naquit un fils qui vint au monde avec deux dents, comme feu le roi Louis XVI. A quatorze ans, il avait de la barbe. A quinze, trichant sur son âge, il s'enrôla dans l'armée impériale et il alla sur ses pieds à Moscou. Il en revint de même, nourri de corbeaux et de chevaux morts, vêtu par dessus son uniforme en loques, d'un jupon ouaté qu'une paysanne attendrie par sa jeunesse lui avait donné. fit la campagne de France en 1814, combattit à Waterloo où il tomba dans un fossé. Une charge de cavalerie lui passa dessus. Il n' en mo~ut pas et retourna dans son Auvergne natale, tout couturé de cicatrices. Il haïssait les Bourbons et les Anglais et pleurait son empereur. Il reprit le moulin paternel, se maria, eut sept enfants dont cinq garçons, robustes, batailleurs, bien disants, bien chantants et aventureux comme leur père. A sa fille aînée, il donna le prénom de Victoire, parce qu'il n'est pas de plus beau nom pour la fille d'un soldat qui s'appelle Guerrier. Le père Guerrier fut célèbre à Saint-Germain-Lembron et dans les environs par sa belle voix, son art de conter, son imagination facétieuse. Aux veillées, on accourait pour l'entendre et sa gloire lui survécut. Une des histoires qu'il disait resta fameuse. Il était question d'une revue que l'Empereur passait avec l'Impératrice Marie-Louise. Saisi d'enthousiasme à la vue de son Dieu, le soldat Guerrier entonne «Veillons au salut de l'Empire ». L'Impératrice, étonnée et ravie par cette voix splendide demande à l'Empereur: - «Napoléon, quel est ce militaire qui chante si bien? » Et l'Empereur, tournant la tête par dessus son épaule et regardant son épouse déconcertée, répond; - «Tu ne le connais donc pas, garce? c'est Guerrier. »

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Jean-Baptiste travailla un temps à l'un des moulins familiaux, mais trop indépendant, il s'installa à Issoire et mit en pratique ce qu'il avait retenu de son apprentissage: il devint cordonnier en 1836. Il était alors propriétaire d'une maison dans la rue Saint-Antoine. Sa position d'artisan aisé, son expérience et son instruction lui permirent d'obtenir le poste de contrôleur d'octroi en 18393. Amable Laroux lui donna sept enfants dont deux moururent en bas âge. Les cinq autres sont: Antoine-Ambroise, surnommé Jean comme tous les aînés, Pierre-Paul, Auguste puis Marguerite-Victoire et enfin, neuf ans plus tard, la petite Anna.

LES TINAYRE

C'est un nom très répandu dans le centre de la France, sous des orthographes diverses, et aussi loin que l'on remonte dans le temps, on retrouve ce nom dans tout le massif central. Les ancêtres Tinayre recherchés sont plutôt issus d'Issoire et de ses proches environs. Marcelle Tinayre, la belle-fille de Victoire Tinayre, a réuni des documents notariés permettant de saisir l'évolution géographique et sociale de la famille paternelle de son mari. Le premier Tinayre mentionné dans une ébauche de généalogie est un laboureur de Vallente1as, Alexandre Tinayre, mort avant 1725. Ses descendants deviennent citadins. La famille, au cours des générations a réussi sa transplantation à la ville et accède à une certaine aisance de commerçant et au statut de notable. Jean Tinayre le jeune retiendra plus particulièrement l'intérêt du lecteur: de son union avec Marie Doré doit naître le futur mari de Victoire Guerrier, Jean-Joseph, dit Jules. Mais pour revenir au cœur de l'histoire, il faut oublier pour un temps les Tinayre et revenir, en ce jour de mars 1831, au sein de la famille Guerrier, fêter une naissance.

2 Enfance et jeunesse

Le 6 mars 1831, à Issoire, Amable Laroux donnait le jour à une I petite fille dans la chambre conjugale tendue de tissu cramoisi. Les I Guerrier habitaient alors à la « Barrière de l'hôpital », sur la route de Parentinat, près du pont qui enjambe la Couze de Pavin. La maman voulut qu'on l'appelât Marguerite, Victoire, comme « la Badion », femme de son plus jeune frère Jean Marin. Le père trouva que le prénom sonnait bien avec Guerrier. Elle était leur cinquième enfant. Une sœur aînée était morte en nourrice, l'année même de sa naissance, quatre ans auparavant. Il lui restait trois grands frères. L'aîné, I Antoine-Ambroise, dit Jean, né en 1818, Pierre-Paul (comme l'oncle I paternel), né en 1819 et enfin Auguste, né en 18221.Elle fut placée en I nourrice, à dix kilomètres d'Issoire, dans le petit village de SaintI Babel, chez la femme de Pierre Bussière, la Myon, qui l'allaita avec I son propre fils, Jean. Victoire vécut très heureuse chez ses parents I nourriciers et elle voua par la suite un véritable culte à la Myon. Les portraits qu'elle en fit prouvent l'admiration et la tendresse qu'elle lui porta tout au long de sa vie: «Myon n'est pas belle, écrit-elle, elle est maigre et chétive, mais, l'amour, le bon cœur et la modestie se lisent sur son visage2». Elle la décrivit d'abord jeune maman, telle qu'elle était restée gravée dans sa mémoire d'enfant, « attentive à sa maison et à son nourrisson: la Myon vaquait sans bruit au soin du ménage... quand tout fut en ordre dans la chambre, la Myon

s'approcha d'un berceau dans lequel reposait les yeux grands ouverts un gros enfant dont la tête brune et bouclée se détachait vivement sur le petit oreiller si propre que ça faisait plaisir à voir. » Alors que la Myon atteignait la cinquantaine, autre portrait plein de respect: elle traça d'elle un

« La veuve Bussière était une femme de cinquante ans, grande, maigre, la taille un peu déviée par son assiduité au travail... une de ces Mater Dolorosa... le visage de ceux dont la beauté se transfigure... une majesté touchante, tous l'aimaient... quoique son esprit fut des plus simples, elle était de bon conseil, et ceux qui suivaient ses avis s'en trouvaient bien. La Myon était la messagère de paix entre les parents ou les amis brouillés... et pieuse3. » Jamais Victoire n'oublia sa bonne nourrice, elle revint la voir souvent des années plus tard, et ses enfants après elle maintinrent le lien avec les Bussière. De son séjour à Saint-Babel, elle garda le goût de la nature et de la vie simple. Elle apprit la vie des champs et des rudiments de religion qu'elle garda malgré son retour au sein d'une famille républicaine et

certainement anticléricale. Elle resta aussi très attachée au petit village, au point qu'elle en fit par la suite le décor de plusieurs de ses
romans4.

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Elle y fit probablement ses premières classes, dans la« maison d'école », à Cyrque près de Saint-Babel, toute blanche avec un grand drapeau au dessus de la porte et, « des petites allées bien sablées qui ressortaient en jaune d'or sur la terre noire des plates-bandes ». Elle ne dit pas quel enseignement y était donné, mais elle en garda la nostalgie: « c'était le paradis », et adulte, elle rêva d'y revenir pour enseigner: « Songe donc: pas de loyer à payer, ils (les instituteurs) étaient logés dans la maison d'école, une maison blanche avec des treilles, une maison devant laquelle s'étendait une grande place plantée de tilleuls. Et puis, ce n'est pas tout, il y avait encore derrière un petit jardin pour les légumes et pour les fleurs. Le maître avait un petit traitement qui suffisait à ses besoins et à ceux de sa famille, les paysans lui donnaient du

lait, du beurre et des fruits... 5 » Vision quelque peu idéalisée si l'on en croit les différents rapports sur la situation des écoles, à cette époque, dans le Puy-de-Dôme6. Mais il fallut quitter Saint-Babel et s'arracher à tout ce bonheur. La vie à Issoire fut tout autre, heureuse aussi certainement. La famille 26

habitait alors « une pauvre petite maison, rue Saint-Antoine ». Elle ne brillait ni par le confort, ni même par cette propreté simple qui devint, plus tard, si précieuse à Victoire. « Les parents étaient sages et doux7. » Victoire retrouve, pour un temps, ses trois frères dont l'aîné, Jean, très indiscipliné et curieux de tout, la fascinait. Il avait treize ans de plus qu'elle. C'était un gaillard comme son père, un mètre soixante treize. Un beau garçon aux yeux bleus, avec un grand front bombé et des cheveux châtains8. Il était étudiant, mais s'occupait surtout de politique. Il était fervent républicain. Mais la petite fille ne put bientôt plus le suivre partout; il dut partir à l'armée à contre-cœur pour trois longues années. En 1840, un nouvel événement allait encore transformer l'existence de Victoire, sa mère mit au monde une petite sœur, Anna, et elle fut mise dans une pension de jeunes filles à Issoire9, jusqu'à l'âge de seize ans, où elle reçut une « instruction rudimentaire» qui la laissa insatisfaite. Quand elle quitta la pension, elle décida de devenir institutrice:
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«Très bien douée, elle se prépara toute seule au brevet élémentaire

qu'elle obtint en très peu de tempslO.» Son temps se partagea alors entre l'étude solitaire, et les moments I consacrés à la petite sœur pour qui elle devint une petite maman. Elle adora la petite fille blonde aux yeux bleus, fragile, à l'opposé de tous lIes autres membres de la famille. Elle joua avec elle, la gâta, l'éduqua I aussi avec beaucoup de sérieux. Les deux sœurs passaient de longs moments ensemble. « Victoire travaillait au métier à broderie, Anna assise silencieuse auprès d'elle, attendait l'histoire que (sa sœur) fabriquait pour elle dans sa tête».
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L'aînée regardait avec tendresse «ses jolis cheveux blonds, et embrassait souvent la petite figure pâle» surtout quand vinrent les heures sombres et que la petite « pleurait des heures entières ». Il lui semblait qu'elle était sa mère intellectuelle, et qu'elle lui donnait « une partie de ses sentiments et la direction de ses pensées» comme la Myon lui avait transmis elle-même « sa sensibilité maladive» à travers son laitl]. Pendant ce temps là, Jean donnait des inquiétudes à sa famille. Après quelques mois dans les rangs de l'armée, il déserta. Repris par les gendarmes, il fut condamné à trois ans de travaux forcés12.

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A son retour à Issoire, il exerça quelques temps la fonction de chantre à l'église d'Issoire, mais trop à l'étroit dans la petite ville, il partit s'installer comme cordonnier à Clermont-Ferrand. En 1848, le père Guerrier était parti à Paris, peut-être à la recherche d'un poste de sous-maîtresse pour sa fille aînée, fraîchement nantie de son diplôme. Il demanda bientôt à sa femme de venir le rejoindre avec les deux filles. Les deux enfants n'avaient encore jamais quitté leur Auvergne natale. Ce voyage représentait une grande aventure. Elles n'imaginaient pas ce que serait l'arrivée. Un jour de février, la mère et ses deux filles prirent la diligence pour la capitale lointaine. Un souvenir marquant que Victoire ne manqua pas de rappeler à sa cadette: « .. .lorsque nous partîmes pour Paris, t'en souviens-tu?j'avais seize ans, tu en avais six et demi, je te tenais sur mes genoux, nous allions rejoindre notre père, la mère était en face de nous dans la diligence. Nous ne laissions à Issoire que des parents éloignés et des connaissances, et pourtant, au premier ébranlementde la voiture, mon cœur se brisait, j'étais effarée de l'inconnu, et des ruisseaux coulaient de mes yeux sur tes cheveux blonds. Et toi aussi tu pleurais, chère petite sœur,
mais seulement parce que je pleurais.. .13» Arrivés à Paris, ils s'installèrent à proximité de Neuilly où habitaient les cousins Coissard, « dans un hôtel, sur la place de l'Etoile qui était alors un endroit désertique entouré de bicoquesl4 ». Au ravissement de la découverte succède le choc de visions terrifiantes: « Paris était en révolution, Victoire s'y trouva fort à l'aise. Quant à la petite sœur, elle garda de ces journées sanglantes le souvenir d'émeutiers qu'on rapportait sur des civières. Après le sac du château de Neuilly, ces infortunés citoyens avaient creuvé les énormes tonneaux des caves royales, et ils avaient eu la maladresse de tomber dedans. Noyés dans le vin, ils étaient couleur de lie, rougeâtres, violâtres, enflés, hideux.15»

Le moment n'était pas favorable à la visite de Paris, ni à la recherche d'un poste dans l'enseignement: J.-8. Guerrier décida de retourner à Issoire avec ses filles. Il envisagea une autre solution pour installer Victoire, elle ferait l'école dans une partie de la maison familiale. De plus, la révolution avait ouvert de nouveaux horizons aux républicains et il y avait beaucoup à faire à Issoire comme à ClermontFerrand. Les événements leur avaient donné les coudées franches. Les plus vieux occupèrent des postes administratifs, comme Barissa, le cousin par alliance, devenu adjoint au maire à Issoire. Les jeunes 28

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voulaient construire un monde meilleur grâce aux idées socialistes de Fourier et de Saint-Simon. A Clermont-Ferrand, Jean, devenu cordonnier, fréquentait beaucoup le groupe de républicains réuni par Millière autour du journal l'Eclaireur Républicain16, qu'il avait fondé en 1849. L'hebdomadaire faisait connaître les expériences des phalanstères et des associations de production et de consommation qui se mettaient en place un peu partout dans le monde. Il signalait aussi les actes de solidarité des ouvriers agricoles de villages voisins devant l'oppression des riches propriétaires et des monarchistes en place. Des articles des grands, Eugène Nus17,Pierre Leroux, Victor Hugo, étaient reproduits et commentés. Mais les pages étaient aussi ouvertes aux revendications et aux suggestions des ouvriers et des paysans du cru. Quelques fois, Jean participait anonymement à la rédactionl8. Mais sa principale activité socialiste n'était pas.là : une première association de production avait vu le jour à Clermont-Ferrand en mars 1850. C'étaient des tailleurs qui avaient donné l'exemple. Avec son ami Jules Bravard, cordonnier et natif d'Issoire comme lui, Jean décida de créer « L'Association fraternelle des ouvriers cordonniers» en décembre 185019, 22, rue de l'Hôtel-Dieu, sans doute au domicile qu'il occupait avec Marie Gaillard, sa femme depuis le mois de février. L'idée fit tache d'huile. Les ébénistes, les facteurs de piano, les menuisiers en fauteuils formèrent à leur tour des associations ouvrières de production. Ces ouvriers et artisans projetèrent ensuite d'organiser une société alimentaire qui leur permettrait de payer moins cher les produits de consommation courante avec une garantie de qualité, et dont les bénéfices pourraient alimenter une caisse de secours mutuel. Malheureusement, ils n'étaient pas assez nombreux, et durent se contenter I de créer une Boucherie Sociétaire. Les statuts furent décidés en séanI ce, le 18 mai 1851. Des hommes d'expérience furent choisis pour faire partie de la commission administrative; parmi eux, Guerrier et Bravard. La société s'engageait à gérer un fond de réserve pour les citoyens indigents. Elle comptait sur la participation des femmes comme des hommes. Cinq à six cents ouvrières et artisans s'engagèrent dans l'aventure coopérative entre mai et décembre. Mais le coup d'Etat du Prince Louis Bonaparte devait réduire à néant tous les espoirs des socialistes. Ses répercussions furent ressenties très durement par tous ceux qui s'étaient engagés dans des mouvements associatifs. La pluI I

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part des sociétés furent interdites. La répression s' abatit sur ses membres, et sur tous les républicains de 1848. Cependant, « la province s'agitait, plusieurs départements avaient résisté au coup d'état: Millière, de Mariol, Vinal-Lajarige,Antoine Guerrier, Rixin et les autres bons citoyens de Clermont-Ferrandavaient fait un appel aux armes20. » Jean (Antoine Guerrier) avait été arrêté et incarcéré à la prison de la ville. A Issoire, les républicains avaient subi le même sort, l'adjoint au maire, Antoine Barissa, « le père Colombier,le maître de l'école mutuelle d'Issoire... Le père Grenier jouant La Marseillaise sur son flageolet de buis; Auguste
Guerrier, le rude forgeron, un chaud lapin, celui-là: d'un coup de poing, il avait démonté l'épaule au premier des agents qui avait mis la main sur lui pour l'arrêter; c'étaient Fraisse, le petit vigneron; Pomel;
le savant naturaliste Peghoux; le charpentier de Saint-Babel; Vacher, le

barbier, qui savaient si bien clouer le bec à ceux de la réaction; De-

larme, le fin tisserand qui vingt fois avait sauvé la vie à son prochain,
en exposant la sienne dans les inondations, dans les incendies. »Mais ils avaient des amis à l'extérieur, une partie de la population les soutenait. « Tous ces braves gens recevaient force visite, et les parents et amis qui venaient les voir leur passaient en cachette des vivres et de l'argent, dont les plus pauvres... recevaient leur parel. »

La petite Anna Guerrier, dont la gentillesse avait obtenu les bonnes grâces (du) geôlier « venait tous les jours voir son frère Auguste et apportait, dans son panier d'écolière, qu'on ne visitait pas, les lettres pour les détenus... Quelques temps après les prisonniers furent transférés à ClermontFerrand, puis à Thiers. On les fit rassembler dans la cour de la prison pour leur prêcher la soumission aux lois. » Après quelques mois d'emprisonnement, ils furent jugés; le verdict tomba: Antoine-Ambroise, le plus impliqué des deux frères, et leur cousin Barissa, furent condamnés par la Commission mixte du Puy-deDôme, à la déportation au bagne, en Algérie22.Ils furent quatre-vingtdouze à partir en convoi, à Lyon, puis à Marseille pour y être embarqués. Pendant ce temps-là, les autres membres de la famille subissaient à leur tour leur part du châtiment: Jean-Baptiste perdit son poste de contrôleur de l'octroi, et l'école de Victoire fut fermée par les forces de 30

l'ordre. Ce fut une période terrible pour toute la famille. Lajeune fille, à peine sortie de l'adolescence, et que des liens très forts unissaient aux siens, fut très affectée par la dernière humiliation que son son père a subie. Cet événement la frappa tout autant que ceux de la Commune, trente ans plus tard. A plusieurs reprises, elle tentera, dans sa maturité de transcrire sous forme de roman cet épisode de leur vie, cela s' appellera Cadet Jeandron, puis Le père Waterloo, mais le manuscrit restera inachevé par difficulté à écrire l'émotion. Pourtant, tous les éléments sont là, les situations, les noms même sont réels: « Le père Jeandron était à la fois le modèle des citoyens, des maris et des pères. Il avait trois fils possédés comme lui de l'amour de la Liberté, braves ouvriers qui payèrent de dix ans de déportation leur attachement, et leur protestation contre le guet-apens qui livra la France à Bonaparte. Pour lui, le pauvre vieux, déjà si cruellement frappé dans ses fils, il le fut encore dans sa fille pour l'instruction de laquelle il avait épuisé une partie de son bien. Cette jeune personne venait d'ouvrir une école libre dans un village voisin. L'école fut fermée, et l'institutrice menacée d'expulsion comme ses frères, si elle insistait. La jeune fille se retira chez son père d'où elle écrivit une protestation dont le style étonna la Commission mixte au nom de laquelle la force avait agi contre son droit. Cet acte de fermeté d'un de ses enfants signala le père Jeandron à la vengeance des bonapartistes. Sa perte fut résolue... » Mais il ne suffisait pas que cet homme soit meurtri dans son affecI

tion, il fallait essayer de le détruire en le privant de sa foi et de son honneur. D'abord on le destitua
« mais, ce n'était point assez de lui enlever le modeste et utile emploi qu'il remplissait si bien, il fallait encore tirer de lui ce qu'on tire de tous les fonctionnaires de la République que le besoin de conserver leur place fit voter: un des sept millions de oui. » Quand ses fils furent pris, les bien-pensants lui tournèrent le dos. Le

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curé le premier lui jeta la pierre: « Voilà ce que gagnent les jeunes impies à se mêler de ce qui ne les regardent pas. » Tandis que le père se refusait toujours à croire qu'on allait enlever son emploi à un vieux soldat de Napoléon, la fille aînée essayait de consoler sa mère qui s'inquétait du sort de ses fils et de l'avenir de leurs femmes et de leurs jeunes enfants. La petite Annette, la plus jeune fille pleurait de voir pleurer sa mère. Les bruits couraient sur les prisonniers politiques: 31

«Tantôt on disait qu'ils seraient fusillés, tantôt qu'ils allaient être déportés à la Nouvelle Calédonie ou pour le moins internés au milieu du désert, à Lambesta, en Afrique. » C'est à ce moment-là que l'on choisit pour faire pression sur lui: un soir, il reçut la visite d'un homme qu'il estimait, un de ses supérieurs, chargé de lui faire la leçon et de lui conseiller le bon choix. Le père Guerrier s'écria d'abord: « et si je refuse! » Le messager le prévint du danger qu'il faisait courir aux siens, et joignant la menace aux encouragements, il lui promit s'il cédait et apportait d'autres voix de faire améliorer sa position.

Quand le jour du vote arriva, Guerrier prit conseil auprès de sa fille,
si raisonnable déjà. Victoire avait compris que les républicains n'étaient encore qu'une minorité, et qu'il valait mieux plier devant la foree, en attendant l'heure propice aux changements: « Père, je crois,fermement qu'un temps viendra, lui répondit-elle, où les premiers di:~\Toirseront les devoirs envers la société, mais telle s qu'elle est maintenant organisée, les devoirs envers la famille priment. Napoléon sera aujourd'hui absout, acclamé, déifié. Vote oui, vois toutes ces femmes qui attendent de toi la liberté de leurs maris, ces
enfants qui te demandent protection. Vois ma pauvre mère qui se meurt

d'inquiétude sur le sort de ses fils. Je ne dis pas que ton vote sera un coup de baguette de fée, mais, du moins, il te tranquillisera dans l'avenir, si les tiens viennent à manquer de tout, tu te diras: je leur ai donné plus que ma vie23.»

A ees mots la fille se jeta dans les bras de son père et ils pleurèrent ensemble. Il alla au scrutin à billet ouvert: il vota oui. Huit jours plus tard, il reçut sa déstitution. Ses fils restèrent en Afrique. La famille avait perdu tout moyen de subsistance. Les deux filles durent partir à Paris se placer. Victoire alla s'employer comme ouvrière lingère24chez sa cousine Coissard qui avait un atelier à Neuilly. Elle laissa derrière elle une famille dispersée et sans ressources. Elle dut renoncer à tous ses projets, et vécut son premier exil. De 1851 à 1856, elle travailla donc comme lingère; le travail était pénible, elle devait rester assise douze à treize heures par jour, penchée sur son ouvrage; l'hiver, il fallait travailler à la lueur d'une mauvaise lampe. A la fin de la journée les yeux piquaient, le bout des doigts était meurtri et le dos endolori. Cependant, elle aurait pu plus mal tomber; les lingères étaient parmi les ouvrières les mieux payées, elle pouvait gagner jusqu'à quatre francs par jours. De plus, elle eut la chance de 32

travailler chez une payse, une parente de surcroît qui toujours offrit son hospitalité aux membres de la famille dans les moments difficiles. Victoire logea certainement chez elle moyennant une petite contribution aux frais du ménage. Malgré tout, une fois son entretien personnel payé, elle devait envoyer le peu qui lui restait à ses parents démunis. Pour la jeune fille de vingt ans, qui avait vécu dans l'aisance au sein d'une famille aimante, ces quelques années de solitude et de privations furent certainement très dures. A partir de 1854, l'espoir revint: la nouvelle loi sur l'enseignement primaire avait supprimé la Commission préfectorale qui autorisait les jeunes diplômées à occuper un poste. Son passé de fille de républicain cessa d'être pris en compte, et elle fut libre, en dépit de quelques brimades, de tenter sa chance. Mais Victoire ne voulut plus se contenter d'un poste de sousmaîtresse, et désira acquérir la possibilité de diriger une pension. Pour cela il lui fallait passer le nouveau brevet de capacité26. Il était difficile : une plus grande importance avait été donnée à la physique, à la chimie et à l'histoire. Elle le prépara seule comme elle avait préparé le premier, le soir après son travail d'ouvrière. Toute seule encore, elle partit le présenter à Lyon, le 3 août 1856, et le réussit brillammenf7. L'avenir s'éclaircissait enfin.

3 Jules Tinayre
Alors que la jeune lingère menait une vie austère, consacrée au travail et à l'étude, un jeune Auvergnat d'Issoire, Jules Tinayre, découvrait à son tour Paris. Mais ces deux jeunes gens que le destin devait réunir, avaient suivi des chemins bien différents avant de se rencontrer. Rien n'aurait dû, semble-t-il, les rapprocher, si ce n'est qu'ils étaient tous deux natifs d'Issoire et que les provinciaux seuls et transplantés à Paris tentaient de se regrouper entre gens d'un même lieu d'origine.
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Ainsi donc, Jules Tinayre n'était pas venu à Paris pour des raisons politiques. Ce n'était pas un exil, mais un choix mûrement réfléchi. Il
était venu après avoir en quelque sorte claqué la porte. C'était pourtant un garçon très raisonnable, mais les griefs s'étaient accumulés au cours

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des années entre son père et lui. La mort de sa mère, en septembre 1843, n'avait pas resserré les liens. Le malentendu n'avait fait que
s'accentuer quand étaient venues les questions d'héritage. Mais, il faut remonter très loin, à la jeunesse même du père de Jules pour découvrir la racine du mal. Jean Tinayre, cadet d'une famille d'aubergistes, avait fait la campagne d'Espagne d'où il était revenu avec le grade de lieutenant, mais aussi un souvenir indélébile moins glorieux, la syphilis. Quelques temps après son retour, il fit la connaissance d'une jeune fille de onze ans sa cadette, Marie Doré, surnommée aussi Virginie, fille d'un marchand qui avait boutique sur la grand'place, à Issoire. Il l'épousa le 6 juillet 1818. Elle apportait un trousseau d'une valeur de

900 francs et avait des rudiments d'instructionI. Le cadeau de noces que lui fit son époux anéantit dès le début de leur union tout espoir de bonheur: « Il communiqu(a) cette maladie à sa femme que perd(it) ses dents et ses cheveux. Lui-même devint si chauve qu'il fut obligé de porter une perruque2. »

La jeune femme espéra que la consolation lui viendrait de ses maternités. Elle accoucha d'un petit Jean, juste un an après son funeste mariage: «Leur premier enfant n'était qu'un tas de pourriture qui ne vécut heureusement que quelques jours ». L'enfant mourut exactement onze jours après sa naissance3. « Une haine profonde s'alluma dans le cœur de Virginie contre son mari, qui dans cette circonstance avait été cependant plus léger que coupable: il se croyait guéri.4» Pourtant ils auraient pu être heureux. Jean s'était établi lui aussi commerçant, en plein centre d'Issoire, sur la grande place où se dressait régulièrement le marché. Il avait pris un commerce de confiserie, il vendait aussi des liqueurs et des ornements d'église, et l'affaire était prospère. Sa femme l'aidait et, bien que « d'une piété légèrement exaltée », peut~être exacerbée par son destin malheureux, elle avait fait montre de grandes qualités pour le commerce. Elle était:
« d'une probité commerciale, d'une capacité extraordinaire; d'un grand esprit d'ordre et d'une loyauté telle que son mari devait se cacher d'elle pour prendre de l'escompte à plus de 5 %. Quand elle apprenait qu'il avait dépassé ce taux, elle faisait remettre le surplus à titre de restitution aux clients de leur maison5. » Son mari lui fut certainement professionnelle: redevable d'une part de sa réussite

« Cette femme avait le génie du commerce, du commerce loyal, considéré comme un moyen de répandre autour d'elle l'abondance de nouvelles sources de travail6. »

Deux ans après la mort de leur premier bébé, ils eurent un autre héritier mâle, Jean-Joseph, le 16 avri11821, que l'on surnomma Jules. Ils lui donnèrent une sœur, l'année suivante, Marie-Virginie, surnommée Irma, puis deux frères, Jean-Adrien en 1824 et enfin, Pierre, sur le tard, en 1833. 36

Les naissances relativement rapprochées de ces enfants pourraient faire croire à une embellie dans la vie du couple. Ce ne fut qu'un statu quo, fondé sur des rapports de civilité, des intérêts partagés et le souci du qu'en dira-t-on. Marie Doré était en effet très soucieuse de l'apparence à montrer à ses concitoyens, et s'appliquait à rester dans le rang jusqu'à la limite du ridicule: «Son caractère avait des côtés excentriques, pàr exemple, elle commençait à accepter les modes quand les autres les quittaient. » Cette vie en vase clos dut paraître étouffante à l'ancien lieutenant de l'Empereur. Quand la province eut vent de l'effervescence créée à Paris par les événements de 1830, il profita de l'occasion, laissa le commerce aux mains très capables de son épouse, et partit, avec quelques Issoiriens, s'engager dans la garde nationale. Ils vécurent cet épisode historique comme une grande virée de marins en goguette, plus sensibles à la vie parisienne qu'à la portée réelle des événements7. Ils revinrent couronnés de lauriers. Jean rapporta de ses faits d'armes un grade de colonel et une notoriété accrue. Il n'y gagna pas plus de mérites aux yeux de sa femme. Celle-ci se consacrait toute entière au
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commerce et à ses enfants. Les aînés des garçons firent des études.
Jean Tinayre avait voulu que Jules devienne notaire malgré le vœu de sa femme qui souhaitait le voir reprendre l'affaire familiale: «Il l'avait mis au collège d'Issoire où les pédants et la sotte manière éducative de son père le dégoutèrentdes études. A 13 ans, il les interrompit, étant déjà en quatrième, et entra dans l'étude de maître Plautade, notaire à Issoire. » Mais au bout de quelques temps, l'apprentissage du jeune clerc prit un tour inattendu. Le notaire avait une jolie femme dont il était très amoureux, la dame avait un amant, et Jules, encore tout jeune homme, se vit confier le rôle de Fortunio8 auprès d'une autre Jacqueline.

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L'histoire ne dit pas s'il gagnales faveurs de la belle et si le mari le sut, mais on sait qu'il y perdit sa place. Il choisit alors de s'éloigner et il accepta de suivre les conseils de sa mère:
« elle avait toujours voulu qu'il embrassât la profession de confiseur, et lui aidât à créer une grande maison de fruits confits. Elle parvint facilement à enflammer Jules de ses grands projets, et il alla à Clermont étudier dans la grande maison Pestel, l'art du confiseur.» Il avait alors seize ans. 37

« Il y devint extrêmement habile, inventa plusieurs modèles de bonbons; mais le feu des fourneaux le fatigua d'une manière effroyable, et il tomba dans une maigreur affreuse. Obligé de revenir à Issoire, il y passa quelques temps auprès de sa mère qui déjà ne quittait plus le lit. Il revint à Clermont, mais ne put pas d'avantage supporter la haute température des fourneaux. » Sa mère mourut à la fin de l'hiver 1843. Les enfants furent très affectés par sa mort. « Ce fut alors que (Jules) fut pris pour la première fois du terrible mal qui devait empoisonner sa vie9. » La famille attribua cet accès, « aux terribles remèdes employés pour combattre la maladie... le mercure enfin, qui avait passé dans le sang de cette race infortunée, le mercure occasionna à Jules une crise terrible d'aliénationlO. » C'est alors qu'Adrien, son jeune frère

« un jeune homme de grand avenir, poète très remarquable, bon, beau, fort comme un hercule, qui avait déjà terminé ses études, voyant son frère, fut saisi subitement du même mal. » La folie s'exprima avec beaucoup de violence: «Adrien et lui (Jules) faillirent tuer leur grand'mère, Mme Doré, née Apché. .. on fut obligé d'enfermer ces deux pauvres victimes des

fautes paternelles. Jules guérit, Adrien resta fou... Il » Les deux autres enfants furent atteints à leur tour au moment de la puberté: Pierre fut « atteint momentanément» et Virginie ne fut « que très légèrement atteinte, et parfaitement guérie avant son mariage» avec Jean-Eugène Ceytre. Si l'état du pauvre Adrien fut décrété sans espoir, on parvint à guérir «la folie intermittente» de Jules et les séquelles de la maladie chez les deux autres enfants grâce« aux soins, à la sobriété, à une vie parfaitement régulière. » Jules fit preuve d'une grande fermeté de caractère dans la persévérance qu'il mit à guérir: «Avec une incroyableforce de volonté, il savait dominer son mal dont il avait la plus parfaite conscience, même au milieu des plus horribles convulsions,sa mémoire était extrême et il ne perdaitjamais qu'à demi le sentiment des réalités. On eut dit qu'il y avait dans son cerveau une partie saine qui observait la partie malade.12» Dès qu'il fut rétabli, le jeune homme se mit en quête d'un autre travail. Il fut alors tenté par une carrière dans l'administration. Il entra aux « Droits-Réunisl3 ». 38

«Mais au premier procès-verbal qu'il fut obligé de dresser, son bon sens, son honnêteté se révoltèrent, et le rôle d'inquisiteur à la recherche des intérêts du Trésor lui parut odieux; il donna sa démissionI4. »

Il avait alors vingt trois ans et malgré de nombreux talents, « il avait toutes les aspirations et peut-être le génie d'un grand artiste qui serait privé de presque tout moyen d'expression. » Il eut vite fait le tour des possibilités d'emploi à Issoire, et ne trouvant plus rien qui convienne à son tempérament, il resta chômeur. « Dès lors, il ne fit plus que végéter misérablement, menant cette vie abrutissante du provincial qui n'a rien à faire, partageant son temps entre le lit, la table, et l'estaminet. Il était d'une adresse extrème; la chasse aurait pu lui offrir quelques distractions, mais le premier lièvre qu'il ramassa, frémissant, convulsé, tremblant dans sa main, l'en dégoûta pour jamais. Il ne sortit de son atonie que pour venir à ParisIs.» Avant son départ pour la capitale, il repartit cependant pour Clermont-Ferrand où une lettre à son père le situe le 25 février 1856. Il avait consenti à faire un ultime essai dans la confiserie, mais à contrecœur et les résultats obtenus ne l'encourageaient pas à persister:
« Clermont, le 25 février 1856 Cher père, l'ai reçu par la femme Bertia mes bottes et des souliers qui vont assez bien; je t'envoie mon linge sale, ma santé va assez bien; je te dirais que je travaille beaucoup, mais que, quand je réfléchis bien à ce que j'ai entrepris, je vois que c'est rechercher l'impossible, en effet, quand je travaillerais un an à Clermont autant qu'à Paris, je ne saurais que décorer, le reste, j'y serais aussi neuf qu'un apprenti, ainsi il faudrait avec moi un bon ouvrier, et encore à savoir comme ça irait; je crois que je suis trop âgé pour continuer la partie. Roche que j'avais mené à Issoire, a autant envie de s'associer avec moi que d'aller se noyer. C'est un individu à mettre beaucoup de choses en avant et à en entreprendre aucune. Il paraît qu'il a eu d'autres circonstances où il pouvait s'établir avant à (illisible) et il n'en a rien fait, ainsi fais-moi réponse de suite si je peux occuper quelqu'emploi dans la plume; c'est tout ce que je crois qui me convient; si Triozou n'a pas encore pris de clerc, nous verrons si nous pouvons nous arranger, je te prie de me répondre de suite. Je t'embrasse avec affection,
Jules Tinaire (sic!)I6. »

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Maître Triozou accepta de prendre Jules comme clerc dans son étude, mais le cantonna plutôt dans le rôle d'employé aux écritures sans lui laisser la moindre initiative, il ne voulut même « pas lui laisser apprendre à faire les états de frais» et lui enlevait les livres des mains quand il cherchait à s'instruire «disant que ce n'était pas le moment, qu'il l'apprendrait plus tard ». Jules, contrarié dans son désir de connaître, et affecté par cette attitude désobligeante, quitta l'étude en gardant à l'égard de ce dernier patron une profonde rancune. Ce dernier échec le décida à tenter sa chance à Paris en dépit de la réticence de son père. Après quelques mois, les rapports entre les deux hommes se tendirent à l'extrème. Le confiseur refusait de comprendre que l'on vivait à Paris sur un autre pied qu'à Issoire et il renaclait de plus en plus à verser la pension que son fils lui demandait. Celui-ci était ulcéré par le peu de confiance que son père lui accordait dans un moment difficile de son existence. La situation était à son paroxysme quand il lui envoya la lettre suivante:
« Paris, le 30 juillet 1857
Mon cher père,

Je viens de recevoir par Duranton, une certaine lettre dans laquelle le Diable n'y aurait compris goutte; je ne comprends pas qu'à ton âge on n'ait pas plus de bon sens que cela. Duranton m'a bien dit qu'il ne fallait pas m'en rapporter au sens de la lettre, mais pourtant je ne comprends pas que tu aies pu m'envoyer une telle lettre pleine d'absurdités, et qui n'a pas de sens commun, d'abord tu me parles de reprendre la confiture, de vivre chez la sourde, et parle de prendre une chambre à l'année, que tu ne veux plus m'envoyer de l'argent, de m'arranger comme je pourrai. Je te demande si tout cela a le sens commun, et si je ne savais pas ce que je me fais comme je recevrais des encouragements pour faire quelque chose. D'abord, tu sauras que je suis venu à Paris pour faire quelque chose, et que j'y parviendrai malgré tous les embarras dont j'entrevois les machinations, et qu'à tous tes Issoiriens, je leur pisse au cul, car Issoire n'est qu'un pays de brigands et de voleurs, et que si je fus né à Paris je n'aurais jamais passé par l'étamine où j'ai passé. Tu trouves extraordinnaire que je ne sois pas placé, comme si à Paris on vous attend exprès pour vous donner une place toute chaude; tu y es venu en 1830 avec un tas de gourmands où vous n'aviez rien autre chose à faire que d'aller dîner chez le Roi, et bien quand tu voudras m'écrire des lettres comme cela, tu t'informeras auparavant à des per40

sonnes qui ont habité Paris ce que c'est que la capitale, et prendras des informations auprès de ceux avec qui j 'habite pour relever ma conduite; d'ailleurs tu sauras que si tu ne m'avais pas fait perdre une quinzaine de jours en arrivant avec ta lettre dont j'aurais plutôt dû me torcher le derrière, j'aurais été placé de suite en arrivant car Paris est un pays de ressource, du moins il me fait cet effet, mais à Issoire toujours on veut baptiser l'enfant avant de naître, et il faudrait être placé avant d'arriver. Pourtant le fils Astier qui est à Paris depuis trois mois ainsi que le fils Bayle sont moins avancés que moi, et malgré leurs parents qui ne leur laissent pas manquer d'argent, ils reviendront à Issoire comme ils sont venus; maintenant t'engage pas à prendre tout ce que je dis à la lettre; parce que je veux bien croire que tu m'as écrit une lettre dans un moment de mauvaise humeur, mais pourtant après une telle lettre, elle mérite bien une réponse. » L'exaspération du jeune homme était à son comble. En envoyant cette lettre, il rompait définitivement avec « la confiture », la vie de I province et les provinciaux. Il cessait d'être un fils soumis et il laissait ! enfin exploser ses sentiments à l'égard de son père qu'il tenait en méI diocre estime. Celui-ci « n'avait pas plus de bon sens que cela », il lui écrivait des lettres «pleine d'absurdités» «dont (il) aurait dû se torcher le derrière ». Ce n'était qu'un « gourmand », un fétard, qui ne connaissait de Paris, et encore en 1830 que les bons dîners avec ses concitoyens, « chez le Roi» parlait « sans être informé», et lui « avait fait perdre quinze jours avec sa lettre ». Cependant, Jules ne pouvait pas rompre avec son géniteur. Celui-ci I tenait les cordons de la bourse, il fallait encore le persuader de l' enI I tretenir quelques temps. II s'était permis ces écarts de langage parce I qu'il avait un argument en sa faveur; contrairement aux autres fils de I famille il ne rentrerait pas bredouille à Issoire. Il put, dans cette longue
I lettre annoncer comme une revanche:

«Maintenant, je t'apprends que je suis placé, mais non sans peine, dans une étude d'avoué. Chez Mr Roche, boulevard Beaumarchais, n° 6, près de la Bastille... J'y travaille depuis deux jours, il paraît être content de moi; mes appointements sont de 50 f par mois, mais ceci ne suffit pas pour vivre à Paris aussi économiquement que possible, il faut 100 f par mois et encore, c'est bougrement juste; j'espère bien dans quelques mois me suffire à moi-même, ainsi, malgré que sur le rapport de l'argent tu aies la tête un peu dure, et pourtant tu peux le faire plus que bien d'autres que je connais, il faut m'aider maintenant que je suis en bon chemin... je ne demande que le strict nécessaire, car si tu connaissais ce que c'est que la vie à Paris, tu ne t'en ferais pas une idée... 41

il Yen qui ne peuvent pas vivre avec 400 f par mois, et encore, ils sont moins fortunés que toi... » La demande d'un complément d'argent paraît très légitime. Jules fut même tout à fait raisonnable quand il se fixa un budjet de 100 f par mois. Son salaire de clerc était celui d'un ouvrier au plus bas de l'échelle sociale. En effet, un homme de peine gagnait, en 1853,800 f par an17quand lui n'en gagnait que 600 f, alors que au cours de cette décennie, la vie était en constante augmentation: la viande seule, par exemple «de 1850 à 1870 augmenta de plus de 40 % ». Jules qui arrivait de province ne connaissait ni les prix des logements, ni les quartiers où l'on pouvait se loger à moindre frais; devant la chèreté des loyers, il préféra s'installer chez un compatriote chez qui il trouvait au moins l'avantage de ne pas se sentir trop isolé. Mais ce réconfort moral portait un coup à ses finances, Monsieur Grolier faisait payer cher sa sollicitude: 22 f par mois, presque la moitié de son salaire de clerc! Jules SimonIS,dans une étude sur la condition ouvrière, disait qu'il fallait compter «de 100 à 120 f, sur la rive gauche, mais qu'il fallait au moins 150 f
sur la rive droite pour avoir un cabinet mansardé au sixième, et une chambre coutait 20, 30, ou 40 f de plus... l'ancienne banlieue maintenant annexéel9 offrait encore quelques loyers moins cher. »

Il comptait environ 100 f de loyer pour un budjet de 500 f par an, le
salaire moyen d'une ouvrière... Jules, une fois sa chambre payée, devait se nourrir. Généralement, les hommes célibataires allaient « chez le marchand de vin, qui était aussi cafetier et traiteur ». Un mécanicien qui était déjà un ouvrier aisé avec 1500 f par an pouvait se permettre de prendre « une grande assiette de soupe pour 6 sous. Il faisait suivre sa soupe d'un entrelardé de choux, qui lui coûtait aussi 5 à 6 sous20» plus le vin, tandis que l'ouvrière type de 1. Simon devait se contenter de « 3 sous de pain plus 2 sous de lait ». Jules avait le robuste appétit d'un garçon élevé au grand air: il comptait 90 c pour son déjeuner et 1 f 20 pour son dîner. Restaient les frais d'entretien: 2 c pour le garçon qui faisait la chambre et cirait les chaussures, dernier luxe de bourgeois; la bougie, 0,75 c, le blanchissage 2 f50 (soit 30 fpar an, l'ouvrière qui lavait ellemême en dépensait 361 peut-on en déduire qu'il était un peu négligé?), le perruquier lui prenait encore 2 c (si le linge était un peu douteux, au moins l'apparence était sauve). Dans sa note de frais, il ne compta42