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VICTORINE MONNIOT OU L'EDUCATION DES JEUNES FILLES AU XIXe SIECLE

De
176 pages
Si l'œuvre de la Comtesse de Ségur est abondamment explorée et analysée, celle d'une de ses consœurs du Second empire, Victorine Monniot ( 1824-1880), aujourd'hui totalement oubliée, mérite de sortir de l'ombre. Rendu célèbre grâce à ses souvenirs de jeunesse réunit dans " Le Journal de Marguerite " qui fit découvrir l'Ile de Bourbon (La Réunion) à des générations d'adolescentes, elle devient une directrice de conscience médiatique au service d'un catholicisme intransigeant, une sorte de Louis Veuillot en jupon.
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Madeleine

Lassère

Victorine Monniot ou L'éducation des jeunes filles au XIXème siècle

Entre exotisme

et catholicisme

de combat

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Introduction

Pourquoi tirer de l'oubli Victorine L'état de la question

Monniot ?

« Le 27 juin 1880, s'éteignait dans la souffrance et dans l'obscurité une vie très ordinaire, très effacée aux yeux des hommes, très remarquable, intense et féconde aux regards de Dieu [...] Le silence

voulu par elle sur sa vie fut étonnamment gardé après sa mort. » Ainsi
commence la préface, due à la plume de Lucie Félix-Faure-Goyau 1 de l'unique biographie de Victorine Monniot, publiée en 1907. Cette biographie, signée Olivier Lefranc 2, est largement utilisée encore par Thérèse Troude un professeur nouvellement nommé au lycée Leconte de Lisle de Saint-Denis de La Réunion lors d'une conférence faite le 19 octobre 1933 à l'Académie de La Réunion. Puis le silence, une fois de plus, retombe sur Victorine Monniot. En effet, la littérature édifiante du 19ème siècle est encore assez mal connue. Bourrée de poncifs et de stéréotypes qui livrent du monde une version dichotomique - les bons d'un côté, les méchants de l'autre -, elle peut paraître d'un intérêt mineur. Mais elle a tant pesé - on y reviendra - sur la formation des esprits qu'on ne peut la négliger. Certains noms s'imposent encore comme celui de la comtesse de Ségur (1779-1874) dont l' œuvre abondante a été largement étudiée, ou celui de Joséphine de Gaulle (1806-1885) en raison de sa parenté avec le général 3.
I - Lucie FELIX-FAURE (1866-1913), fille du président de la République, est l'épouse de l'historien et écrivain catholique Georges GOY AU (1869-1939) et, elle-même, femme de lettres et conférencière. Son jugement sur Victorine Monniot est sans nuance: « une éducatrice et une sainte ». 2 - Olivier LEFRANC, Victorine Monniot. sa vie, .wn œuvre, Lethielleux éditeur, 1907 (Bibliothèque nationale). Cette biographie a un caractère hagiographique prononcé. Elle a son utilité pour éclairer la vie de V. Monniot, mais n'a aucun recul par rapport à son œuvre qui n'est pas analysée. D'après Robert Merlo, Olivier LEFRANC serait le pseudonyme d'une certaine Angèle Clavel, morte vers 1931.
3

- Joséphine

de GAULLE,

née MAILLOT,

est la grand-mère

paternelle

du général

de

Gaulle. Elle dirigea en 1865-1866 La correspondance des familles, "revue catholique et récréative". Elle écrit, entre autres, des Petites lectures morales et amusantes pour les enfants (1859) et Dialogues sur la première communion et la confirmation (1868).

7

Victorine Monniot se situerait en marge de l'une et de l'autre: son œuvre est moins connue, moins enfantine, moins franchement récréative que celle de la très célèbre comtesse, et beaucoup plus diffusée que celle de Joséphine de Gaulle. Victorine Monniot est un auteur catholique qui a réussi sous le Second Empire un best seller, Le Journal de Marguerite 4, mais qui a été oublié par la suite comme bon nombre d'autres écrivains bien pensants, quelle qu'ait pu être leur fécondité. On peut citer ainsi sa contemporaine, la comtesse Drohojowska (1822-1890), née Symon de Latreiche, qui signe une centaine d'ouvrages d'éducation et de vulgarisation ou de romans moralisateurs s, et dont le nom apparaît dans les dictionnaires et bibliographies du 19ème siècle. Rien de tel pour Victorine Monniot, ignorée pour sa part de tous les dictionnaires biographiques du 19ème et du 20ème siècles. Après des décennies de silence, le journal Croix du Sud, exhume en mars 1974 à La Réunion, Le Journal de Marguerite dont il entreprend de publier en feuilleton pratiquement tout le tome 2 qui a pour cadre l' Ile Bourbon 6 et une nouvelle édition d'extraits de l'œuvre, accompagnés de différentes annexes, est proposée localement en 1993 7. Vers cette même date, Philippe Lejeune se lance dans une grande enquête sur les journaux intimes des jeunes filles avec le désir de cerner Le moi des demoiselles 8. Au terme de sa recherche, il établit que pour ce genre littéraire il existe trois livres-cultes dans la seconde moitié du 19ème siècle:

- Le Journal, d'Eugénie de Guérin, publié en 1862

-

Le Récit d'une sœur, de Madame Craven, publié en 1866
Le Journal de Marguerite, de Victorine Monniot (1858).

Ce dernier ouvrage est une fiction et non un témoignage, mais il se nourrit d'éléments et de réflexions autobiographiques tels qu'il peut être rapproché légitimement des deux autres.
4 - Le Journal de Marguerite (1858), 158 éditions connues, chez Périsse Frères, bibliothèque blanche et rose. 5 - Cette comtesse DROHOJOWSKA utilise plusieurs pseudonymes: C. d'AULNOY ou le chevalier A. de DONCOURT. Son œuvre et son action en tant que directrice du journal L'ami des jeunes filles mériteraient d'être étudiées de manière approfondie. 6 - Rappelons que l' He Bourbon reprend en 1848 le nom de Réunion adopté en 1793 (sous l'Empire, l'île est appelée Bonaparte), mais, dans les années 1850-1860 et même au-delà, le nom d'He Bourbon est fréquemment utilisé. 7 - Le Journal de Marguerite, .wuvenirs d'enfance à l'lie Bourbon (1835-1845), extraits présentés et annotés par J. LOUGNON, éditions Azalées, 1993, postface de Christian MERLO. Olivier Lefranc, bien documenté sur la vie mét/'Opolitaine de Victorine Monniot, est pratiquement muet dans sa biographie sur son séjour à l'Ile Bourbon. La biographie a pu utiliser les souvenirs de Louise Oudinot (Madame de Vésins) qui le félicite pour son entreprise en ouverture du livre. 8 - Ph. LEJEUNE, Le Moi des Demoiselles, Le Seuil, 1993.

8

L'énorme succès éditorial du Journal de Marguerite, largement sous-estimé 9, est pour Philippe Lejeune une découverte et il est vite convaincu que les jeunes lectrices catholiques n'échappent à la galaxie Monniot qu'après 1914 10, Thérèse Troude expliquait dans sa conférence en 1933 le souvenir ému qu'elle gardait du Journal de Marguerite: elle

« l'avait lu et relu vingt fois, mais le charme opérait toujours, Pourtant,

c'était un livre pieux tout rempli de morale, mais que le piège était donc joli! Il » Cette longévité du Journal de Marguerite qui reçut l'appui de la hiérarchie ecclésiastique signifie que, pendant plus de 50 ans, partout où se trouvaient des pensionnats, des patronages, des couvents, des écoles (y compris des écoles publiques jusqu'en 1880), des bibliothèques catholiques, on a lu, aimé ce livre et on s'est imprégné de son contenu. Certains témoignages sont sur ce point parfaitement révélateurs: dans son

Journal, Louise L***, née en 1850, note le Il avril 1865 : « Je viens de
finir le Journal de Marguerite que j'ai lu six ou sept fois, et non sans y verser des larmes! Arrivée à la mort de Marie, je me suis arrêtée comme

une sotte, toute suffoquée par les larmes 12, » Ce journal fictif lui paraît
beaucoup plus séduisant qu'un journal réel: « Je lis maintenant le journal d'Eugénie de Guérin et cela ne me plaît pas autant que le Journal de Marguerite. » Consécration littéraire: dans son roman Chérie (1884), Edmond de Goncourt fait lire à sa jeune héroïne pendant sa scarlatine Le Journal de Marguerite 13 : « Une confession pleine de jolies émotions, de scènes attendries, de sensibilités pieuses, coupée et dramatisée par une longue traversée avec des tempêtes et des pêches aux requins, meublée et égayée de paysages de l' lIe Bourbon [...] enfin terminée par cette touchante mort chrétienne de Marie de Laval dans un décor de Paul et Virginie. En lisant ce livre d'une élégante réalité, Chérie éprouvait un sentiment, un sentiment nouveau que ne lui avait procuré jusqu'alors la lecture d'aucun livre. Il se faisait en elle, dans une espèce d'exaltation bizarre, la substitution de son moi dans toutes les choses, exécutées ou dites ou

- Dans sa communication «Le roman pieux ou d'édification en France au temps de l'ordre moral », Colloque international sur la religion populaire. tenu en octobre 1977 (Actes du colloque publié par le C. N. R. S. en 1979), Pierre PIERRARD évoque 25 éditions successives seulement.
9
10

- Je

possède deux éditions du Journal

de Marguerite,

publiées chez Pélisse Frères, rune

est la 32ème édition, J'autre la 146ème, aucune n'étant datée. Les deux éditions (textes et illustrations) sont rigoureusement identiques. Seules, les couvertures - lettres d'or sur fonds rouge et frise noire et rouge - offrent une variante. Il - Le texte de la conférence de Thérèse Troude est annexé à la version abrégée du JOl/rnal de Marguerite, publiée à La Réunion en 1993. 12 -« Journal de Louise L***, jeune fille de la bourgeoisie bordelaise », dans Ph. LEJEUNE, opus cité, pages 200-206. 13 - Edmond de GONCOURT, Chérie, chapitre XXVII. Marie "Chérie" Haudancourt, a alors une dizaine d'années. L'auteur du livre n'est pas cité. Le livre est assez célèbre pour que son titre seul J'identifie.

9

pensées par la petite voyageuse et elle prenait une part fiévreuse à cette gentillesse de la conduite, à ces bonnes intentions des actes, à ces élancements de la religiosité, à ces attendrissements fervents, à cette aimable sanctification de Marguerite. Cette fusion de son être avec l'héroïne du livre la gratifiait d'une jouissance infinie, d'une absence d'elle-même ineffable dans laquelle elle ne savait trop ni ce qui se passait

autour d'elle ni ce qu'on lui disait ni même ce qu'elle répondait. »
La citation est un peu longue mais elle est à la mesure de la place prise par ce roman dans la vie et l'imaginaire des jeunes filles de la fin du 19ème siècle. Philippe Lejeune qui refuse toute étiquette restrictive - « Faut-il être ceci ou cela, historien ou littéraire, sociologue ou romancier? Je voudrais être tout à la fois 14. » - se préoccupe toutefois essentiellement de la pratique du journal intime, ce qui le conduit, dans J'œuvre de Victorine Monniot, à privilégier Le Journal de Marguerite en raison de sa forme. Or, si ce livre est l' œuvre-phare de Victorine Monniot - toujours présentée sur la couverture de ses autres livres comme étant l'auteur du Journal de Marguerite -, celle qui lui a assuré notoriété et sécurité matérielle par des tirages considérables (au bas mot, pour 158 éditions au moins, entre 300 000 et 500 000 exemplaires), ce n'est pourtant qu'un élément de sa production littéraire. Entre 1857 et 1880, Victorine Monniot pu blie quatorze ouvrages, d'intérêt et d'importance très inégaux, mais, pour les principaux, d'une densité surprenante quand on réalise qu'il s'agit de livres destinés avant tout à la jeunesse. Le Journal de Marguerite s'étale sur deux volumes de 400 pages dépourvues d'illustrations dans les premières éditions, Madame Rosély compte deux volumes de 460 pages (sans illustration) et Les simples tableaux d'éducation maternelle et chrétienne rassemble un tome 1 de 472 pages et un tome 2 de 600 pages (sans illustration). C'est donc l'ensemble de cette œuvre méconnue que je me propose de présenter et d'analyser, tentée de croire qu'elle a eu plus d'influence pour modeler les sensibilités et les mentalités d'un large public féminin que bon nombre d'ouvrages religieux de plus grand renom, mais plus austères. Victorine Monniot en laisse échapper elle-même l'aveu lorsqu'elle fait dire à la jeune Marguerite: « Avec Mademoiselle nous lisons en ce moment le Discours de Bossuet sur l'histoire naturelle, elle

nous en fait comprendre et sentir les beautés 15. » Mais la petite fille,
livrée à elle-même un jour de pluie, a une toute autre lecture: « Nous lisons en ce moment l'Ecolier de Madame Guizot et je ne peux dire à quel point cette histoire m'intéresse? Oh ! que c'est agréable la lecture! Non seulement cela m'amuse dans le moment même, mais cela donne tant de pensées qui restent dans l'esprit et qu'on repasse avec plaisir 16. »
14 - Ph. LEJEUNE, opus cité, page 74. 15 - Le Joul1'Ialde Marguerite, tome 2, page 23l. 16 - Le Journal de Marguerite, tome 2, page 174. Pauline de Meulan (1773-1827), première femme de François Guizot, publie en 1821 L'Ecolier ou Raoul et Vietor qui a un grand succès.

10

La lecture-plaisir est donc celle qui marque les têtes et les cœurs. Pour cette raison essentielle, il me paraît pertinent de sortir de l'ombre Victorine MonnioL Sa "Marguerite" est devenue la sœur, la compagne, le modèle d'un très grand nombre d'adolescentes dans la seconde moitié du 19ème siècle. Mais l'intérêt que l'on peut porter à son œuvre a d'autres justifications qu'une diffusion exceptionnelle. L' œuvre de Victorine Monniot est une œuvre riche, les intrigues romanesques sont souvent très prenantes, les descriptions de l'lie Bourbon, qui n'évacuent pas le pittoresque, ont valeur didactique et ont largement permis que La Réunion soit connue en métropole. Des milliers et des milliers de petites filles ont été, entre 10 et 14 ans, initiées grâce à elle au dépaysement des colonies, Les références à l'actualité religieuse, politique, sociale sont bien présentes. C'est une œuvre parfaitement claire, Victorine Monniot n'hésitant pas à s'expliquer, sans pseudonyme, sur ses objectifs et à dialoguer en direct avec ses lectrices. C'est une œuvre limitée 17,ce qui en permet une étude complète et donc significative. C'est enfin une œuvre dans laquelle la mort tient une telle place (évocations, descriptions, méditations et commentaires) qu'elle est très représentative des sensibilités catholiques en la matière, une œuvre qui cumule donc, au service de la foi catholique J8, des vertus pédagogiques, récréatives, moralisatrices et militantes.

17 - Chez les bouquinistes on ne trouve plus (et difficilement) que les 4 ou 5 titres principaux, mais l'ensemble de l'œuvre de Victorine Monniot est consultable à la Bibliothèque nationale, rue Richelieu, Paris. 18 - Parallèlement, Catheline-Valérie BOISSIER, comtesse de GASPARIN (1813-1894), use de deux pseudonymes, « Antoine GORU et « l'Auteur des Horizons prochains ", pour " défendre la foi chrétienne auprès des lectrices protestantes. Son roman le plus célèbre, Camille (1866), est celui d'une union impossible entre une chrétienne et un libre penseur.

Il

1ère Partie

Une vie sublimée par l'écriture

Chapitre I

Une jeunesse romanesque et complexée

Le meilleur des mondes
En ce dimanche de mai 1815, alors que l'Aigle ou l'Ogre - c'était selon - se réinstallait à Paris, la pension Sauran était en ébullition pour célébrer dignement la communion solennelle d'un petit groupe d'adolescentes. L'établissement de Mademoiselle Sauran, sis à Chaillot, était l'un des établissements parisiens les plus réputés et les jeunes filles qui le fréquentaient appartenaient à la meilleure société. Deux d'entre elles, quoique de condition différente s'étaient liées d'amitié, rapprochées par l'âge et par un prénom commun. Elisa Oudinot, cinquième enfant de Nicolas-Charles Oudinot l, maréchal d'Empire, duc de Reggio, appartenait à une famille riche et puissante qui avait su rester en cour malgré les changements de régime. Sa compagne, Elisa Anfrye 2, appartenait à une famille de Normandie, honorable mais ruinée par la Révolution; elle a une sœur aînée, Jenny-Maria" et une éducation soignée, des relations utiles étaient les seuls atouts qu'une famille désargentée pouvait mettre en œuvre pour établir ses deux filles. Le jour de la cérémonie religieuse, tous les regards étaient braqués sur la jeune maréchale Oudinot, venue accomplir ses devoirs de bellemère. Veuf en charge de six enfants dont une petite Stéphanie en bas âge, le maréchal Oudinot s'était remarié en 1812 avec Eugénie de Coucy, une jeune fille de la meilleure noblesse lorraine séduite par le prestige du héros de Wagram, sa terre et son domaine de Jean d'Heurs, entre Saintl - Les deux aînées, Elise et Nicolette, fréquentèrent le célèbre pensionnat de Madame Campan qui, à partir de 1807, reçut la charge d'organiser la Maison de la Légion d'honneur. 2 - Elisa est un diminutif de Marie-Elisabeth, alors qu'Elisa Oudinot porte ce prénom en l'honneur de la sœur de Napoléon 1er.

15

Dizier et Bar-le-Duc 3 et son titre de duc. La maréchale Oudinot était célèbre dans les milieux parisiens pour être allée, toute jeune mariée, arracher son mari blessé aux neiges russes: à 20 ans, elle avait eu l'audace de se jeter sur les routes pour partager avec lui la retraite de Russie! Sa personne suscitait une grande curiosité et l'on s'interrogeait de surcroît sur la ligne de conduite du maréchal Oudinot envers Napoléon. D'où sortait donc cette duchesse bien tendre, plus jeune que les aînés de son mari et qui tenait son rang avec naturel en ces temps troublés de Restauration bousculée par un Empire encore vif? Favorable à l'abdication de Napoléon 1er, rallié à Louis XVIII dès 1814, Oudinot eut la prudence de ne pas rejoindre l'Empereur pendant les Cent jours, malgré les supplications de ses hommes. Louis XVIII, en reconnaissance de cette fidélité, le fit pair de France et accepta d'être le parrain d'une petite Louise, née en 18 16, dont la marraine était la

duchesse d'Angoulême, « Madame Royale ». La même année, marque
d'estime supplémentaire, la duchesse de Reggio fut nommée dame d'honneur de Marie-Caroline, princesse de Naples et de Sicile, appelée à devenir la duchesse de Berry: à ce titre, elle accueillit la jeune fille à son arrivée en France et lui facilita son installation à la Cour 4. La charge était d'importance et la duchesse de Reggio se partagea dès lors entre Paris, son hôtel de Bar-le-Duc et ses terres de Lorraine. En 1817, naissait au foyer des Oudinot une autre petite fille, Caroline, dont la marraine fut tout naturellement la duchesse de Berry et le parrain « Monsieur », frère du Roi. En 18 I9, naissait un premier garçon, Charles. La famille s'agrandissait et les charges familiales s'alourdissaient alors même que le service de la duchesse de Berry allait requérir de la duchesse de Reggio énergie et disponibilité. Le 13 février 1820, le duc de Berry était assassiné. Sa jeune femme, enceinte, était projetée en première ligne des espoirs et des attentions de la dynastie et, plus que jamais, la jeune duchesse de Berry s'appuyait sur la duchesse de Reggio. Si bien que celle-ci accepta avec soulagement une suggestion de sa belle-fille Elisa: les deux Elisa avaient achevé leurs études et, en quittant sa pension en 1820, Elisa Oudinot recommanda Elisa Anfrye à la duchesse de Reggio. Elisa Anfrye fut ainsi engagée comme gouvernante des trois jeunes enfants, place qui avait été tenue par une demoiselle Charlotte Grobert formée à la Maison de la Légion d'honneur, et comme institutrice de Stéphanie. La maréchale Oudinot avait une tendresse toute particulière pour Stéphanie qui l'avait accueillie comme une mère avec la spontanéité de son jeune âge. Dans le livre qui

transcrit ses souvenirs, elle ne tarit pas d'éloges sur « l'Ange ». Stéphanie
était la joie de la famille Oudinot, la maréchale le répète à l'envie.
3 - Edmond de GONCOURT fît plusieurs séjours à Jean d'Heurs qui sera vendu en 1847 ; il

note dans son Journal (] 7 août 1882) :

«

C'est curieux, ce parc de Jean d'Heurs; le

maréchal Oudinot l'a rempli de monuments funèbres élevés à la mémoire de se soldats ". 4 - Cette évocation biographique s'appuie sur l'ouvrage de G. STIEGLER, Le maréchal Oudinot: récits de guerre et de foyer. d'après les souvenirs inédits de la maréchale Oudinot, Plon, Paris, 1912.

16

Nicolas-Charles Oudinot (1767-1847), fils d'un brasseur lorrain, né à Bar-le-Duc, fut l'un des maréchaux de l'Empire les plus populaires par sa bravoure et son audace: le « nouveau Bayard» pour Napoléon, « l'homme aux 32 blessures» pour ses hommes. Il se maria deux fois et eut au total dix enfants: il épousa en 1789 une roturière, Charlotte Derlin, puis, après un court veuvage, Eugénie de Couey. Nicolas-Charles Oudinot (1767-1847), maréchal de France (après Wagram), ]er duc de Reggio, épouse 1 - Charlotte-Françoise Derlin (1768-]810) en 1789 Marie- Louise "Elise" (] 790-1832) épouse en 1808 le général-baron (puis comte) Claude-Pierre Pajol meurt du choléra en 1832 Victor (179] -1863), général Oudinot, 2ème duc de Reggio, épouse Célina Minguet , fille de banquier, en ]820 Caroline- Nicolette (1795-1865) épouse en 181] le général-comte de Lorencez Auguste (1799-1835), meurt en Algérie sans descendance Elisa (1801-1882) épouse en ] 824 Eugène-Armand Chevalier, baron de Caunan Stéphanie "]' Ange" (1808-1893) épouse James- Tom Hainguerlot, fils du richissime banquier 2 - Eugénie de Coucy (179] -1868), le ] 9 janvier 18] 2, dame d'honneur de la duchesse de Berry de 1816 à 1830 Louise (1816-1909) épouse en ]837 le comte Ludovic de Vésins Antoine De Vésins (1845-1870), tué à Gravelotte Caroline (1817-1896) épouse en 1842 le général Joseph Perron Charles (] 819-1858) épouse Hermine Maressal de Marsilly Henry (1822-1891) épouse Marguerite de Faviers
I

Les mariages des enfants du maréchal Oudinot, parfois très brillants (milieux financiers ou noblesse ancienne) témoignent du brassage social des élites sous l'Empire et la Restauration.

17

Stéphanie, Louise, Caroline et Charles s'attachèrent à la nouvelle venue qui était comme une sœur aînée de plus, mais à leur entière disposition. Un dernier garçon, Henry, naquit en 1822. Elisa Anfrye, jolie, vive, brillante, compagne d'Elisa Oudinot de longue date, n'eut aucune difficulté à s'intégrer dans une famille en vue, qui partageait son temps entre la Cour, le château de Jean d'Heurs et Bar-le-Duc, ville de garnison. Elisa Anfrye était à l'aise en société et elle fut vite remarquée par un officier, Jean-Baptiste Monniot, capitaine de chasseurs, qui l'épousa en 1823. Quelques mois plus tard, en 1824, Elisa Oudinot épousait Monsieur Chevalier, baron de Caunant, qui avait été préfet du Var, mais on sait peu de choses sur elle, la maréchale Oudinot en parle fort peu et ne signale à son propos que ce mariage sans aucun commentaire. Le capitaine Monniot allant de garnison en garnison, Elisa Monniot resta, quoique mariée, au service de la maréchale Oudinot et de ses

enfants qui l'affublèrent alors du surnom gentil de « Monniote ». Dans
son livre de souvenirs, la maréchale Oudinot la cite à deux reprises en soulignant son dévouement. Dans l'été 1827, la maréchale partit prendre les eaux à Plombières avec Louise, « pauvre chère enfant qui dans sa tendresse et ses soins de onze ans faisait tout ce qu'elle pouvait pour sa mère. Elle était bien secondée par Madame Monniot, la gouvernante si

dévouée de mes enfants.

}}

La deuxième mention date de juillet 1830 :
}}

« Madame Monniot et même son mari arrivèrent avec empressement.

Cette bonne amie s'installa près de moi.

La vraie famille de Victorine Monniot
Jenny-Maria Anfrye ,pouse en 1828 Jean-Pierre-François Nicole Robinet de la Serve (t en 1842), qui avait eu d'un premier mariage un fils: Alexandre, sénateur de La Réunion, trois enfants

Elisa Anfrye « Monniote }} (t en 1874)
épouse en 1823 le capitaine Hector Monniot (t en 1830) Marie- Thérèse-Charlotte, née en 1823, épouse Auguste-Lucien Thonon

L

tL

Alfred

Gabrielle

Victorine (1824-1880), sans descendance Jenny (1826-1846 à bord d'un navire) Marie-Stéphanie (1831-1838 à La Réunion)

18

En 1830, la Révolution a secoué Paris, la duchesse de Berry a été contrainte à l'exil et la duchesse de Reggio dut se réfugier sur ses terres de Lorraine. Pendant dix ans, de 1820 à 1830, Elisa Anfrye, « Mademoiselle» devenue Madame Monniot, elle-même mère de famille, vécut donc dans l'ombre de la famille Oudinot, très liée aux membres de la famille royale. Madame Monniot eut, entre 1823 et 1831, quatre petites filles, toutes nées à Paris: Marie- Thérèse-Charlotte, née le 14 octobre 1823 Marie-Elisabeth- Victorine, née le 30 décembre 1824 5 Marie-Anne-Louise-Jenny, née le 31 octobre 1826 Marie-Stéphanie, née le 15 mars 1831. Marie-Elisabeth- Victorine eut comme marraine la jeune Caroline Oudinot et, comme parrain, le frère aîné de celle-ci, Victor Oudinot qui lui transmit son prénom. Victor Oudinot (1791-1883) a servi très jeune dans les armées impériales sous les ordres de Masséna qui lui fit faire ses débuts au feu au Portugal; il est connu pour avoir commandé en 1849 le corps expéditionnaire français en Italie qui s'empara de Rome pour le compte du pape Pie IX. Le berceau de Marie-Elisabeth-Victorine Monniot était placé sous le double patronage de la famille Oudinot, une famille qui en 1824 était proche du pouvoir et des cercles mondains; au total, les meilleurs auspices pour un avenir de petite fille choyée. La petite Victorine fut-elle élevée avec les enfants Oudinot ou confiée à une nourrice? On l'ignore. Victorine Monniot est muette dans ses écrits sur sa prime enfance, comme si son existence commençait véritablement à ses dix ans. Il est probable qu'elle s'imprégna de l'idéal de l'éducation féminine dans la noblesse impériale 6 : souci de l'honneur, pratique de l'altruisme, apprentissage du métier de mère lesté de toute la piété fidéiste de la Restauration. En 1830, Elisa Monniot dut réorganiser sa vie: la maréchale Oudinot avait perdu la position officielle qui l'accaparait, Stéphanie s'était mariée en 1828 avec le fils du richissime banquier Hainguerlot et son départ avait été durement ressenti, Louise et Caroline grandissaient, « Monniote » n'était plus indispensable. A la fin de 1830, la perte de son mari, la perspective d'une quatrième naissance, achevèrent de la désorienter. Elisa Monniot résolut alors, pour vivre, d'ouvrir un pensionnat à Bar-le-Duc, ville qu'elle connaissait bien pour y avoir séjourné dans le sillage de la maréchale et où elle pouvait mettre à profit, pensait-elle, des relations fortunées. Le calcul s'avéra décevant: Bar-le-Duc était déjà relativement bien équipé en établissements d'éducation et le marché de la petite ville apparut vite trop étroit. Elisa eut la sagesse de ne pas s'enfermer dans son

- Un parent de V. Monniot, Christian Merlo, donne la date du 20 décembre. Son biographe, Olivier Lefranc, donne la date de 1825,date retenue par le Dictionnaire illustré de La Réunion, édition culturelle de France, 1997, qui consacre une notice de 15 lignes à Victorine Monniot. Cette erreur vient, semble-toil, de la confusion entre l'année de la naissance et celle de sa déclaration. 6 - Voir Nathalie PETITEAU, Elite.f et mobilité, la noblesse d'Empire au XIXème, Ed. La Boutique de l'Histoire, 1997.
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