Villes et cimetières en France

De
Publié par

Publié le : mercredi 1 janvier 1997
Lecture(s) : 201
Tags :
EAN13 : 9782296345966
Nombre de pages : 414
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

VILLES ET CIMETIERES DE L'ANCIEN REGIME

EN FRANCE A NOS JOURS

Le territoire des morts

Collection Chemins de la mémoire dirigée par Alain Forest
Dernières parutions:
- Jean VERLHAC, Laformation de l'unité socialiste (1893-1905). - M.-Th. ALLEMAND-GAY et J. COUDERT, Un magistrat lorrain au XVI/It! siècle. Le Premier Président de Cœurderoy (1783-1800) et son diaire. - M. GALOPIN, Les expositions internationales bureau inte mational des expositions. au XXe siècle et le

- COMTE

ERNEST DE MUNNICH,

Mémoires sur la Russie de Pierre

le Grand à Elisabeth 1re (1720-1742). Traduit et annoté par F. Ley. - Bernard ALIS, Les Thiard, guerriers et beaux esprits.
- Léon SCHIRMANN, L'affaire du "dimanche sang Lantd'Altona"
, 1932-

1997. Autopsie d'un crime judiciaire organisé par les magistrats. - Yveline RIOITOT, ]oaqu{n Maur{n. De l'anarcho-syndicalisme communisme (1919-1936).

au

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5697-9

Madeleine LASSERE

VILLES ET CIMETIERES EN FRANCE DE L'ANCIEN REGIME A NOS JOURS
Le territoire des morts

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) -CANADA H2Y lK9

Liste des abréviations utilisées dans les notes et la bibliographie:
A.N. A.D. A. dioc. A.M. B.N. B.A.R.V.P. B.R.V.P. B.M. C.N.R.S. C.R.D P. D.M. R.R.M.C. T.E.R.
: : : : : : : : : : : : : Archives nationales Archives départementales Archives diocésaines Archives municipales Bibliothèque nationale Bibliothèque administrative de l'Rôtel de ville de Paris Bibliothèque historique de la ville de Paris Bibliothèque municipale Centre nationale de la recherche scientifique Centre régional de documentation pédagogique Délibérations municipales Revue d'histoire moderne et contemporaine Travail d'étude et de recherches B.O. chap. fasc.
fOe

J.O. n° p. reg. t. vol.

: : : : : : : : : :

bulletin officiel chapitre fascicule folio journal officiel numéro page registre tome volume

Avant-propos

Vers le milieu du 20ème siècle, se manifeste dans les sociétés urbaines occidentales un grand refus de la mort, vécue comme une sanction scandaleuse de la condition humaine. Mais, dans le temps même où les esprits et les pratiques sociales la refoulent, les sociologues, les philosophes, les médecins, les historiens s'emparent de cette mort interdite 1 pour en faire un thème d'étude privilégié. La mort réelle est niée, refoulée, la mort abstraite fascine les cercles intellectuels. Le mouvement est lancé en France par le sociologue Edgar Morin qui publie en 1951 un ouvrage au titre significatif: L'homme et La mort devant l' H is to ire. Un peu plus tard, en 1966, se crée une Société de Thanatologie, qui regroupe autour du thème de la mort, médecins, sociologues et juristes 2. Mais c'est dans la décennie 1970 que les historiens rejoignent vraiment le camp des thanatoLogues pour s'intéresser à la mort, non plus seulement sous l'angle de la démographie, mais en cernant les mentalités et l'évolution des pratiques funéraires. Au début des années 1970, deux études novatrices éclairent les croyances relatives à la mort et à l'au-delà en Provence et en Anjou: celle de Gabrielle et Michel Vove lie et celle de François Lebrun 3. Puis, en octobre 1974, se tient à Strasbourg, à l'initiative du centre de sociologie
1 - Ph. ARlES, Essai sur I 'histoire de la mort en Occident du Moyen-âge à nos jours, Le Seuil, 1975. Ce livre réunit articles et contenu de conférences prononcées aux Etats Unis. Dans la préface, Philippe Ariès retrace la genèse de ses travaux. 2 - Cette société publie un bul1etin mensuel à partir de t 967, assez peu ouvert au travaux d' historiens. Signalons toutefois, dans le Bulletin de la Société de Thanatologie de décembre 1976, un article de F. LEBRUN: « La famille française et la mort sous l'Ancien Régime ». 3 - G. et M. VOVELLE, Vision de la mort et de l'au delà en Provence d'après les autels des Ames du Purgatoire, Cahiers des Annales, n° 29, Paris, 1970. - F. LEBRUN, Les hOlnmes et la mort en Anjou au 17ème et 18ème, Paris, 1971. - Voir aussi l'article de E. LEROY LADURIE: «Chaunu, Lebrun, Vovelle, la nouvelle histoire de la mort », dans Le territoire de l 'historien, Gallimard, 1973.

7

protestante de l'Université, un colloque consacré à l'image de la mort dans la société et les discours religieux des Eglises, qui donne l'occasion aux deux grands historiens de la mort, Philippe Ariès et Michel Vovelle, de confronter leurs approches et leurs interprétations. Michel Vovelle, pour analyser l'évolution des attitudes collectives, donne plus de poids aux doctrines religieuses, aux philosophies morales et politiques, aux contraintes juridiques, aux transformations du cadre de vie, qu'aux forces instinctives. Philippe Ariès met, lui, en première ligne les éléments psychologiques et tout un inconscient collectif dans une démarche plus intuiti ve et globalisante. Mais les deux historiens se rejoignent sur la nécessité d'aborder la question dans la longue durée. Ils ont choisi, l'un et l'autre, dans le cadre très large de l'Occident chrétien, de faire porter leurs recherches sur tous les aspects du mou rir, et cela sur plusieurs siècles, et ils ont donné, de ce fait, des livres d'une densité et d'une richesse rares, points de départ de tout travail ultérieur 4. Mais, considérer, comme l'écrit Michel Vovelle, que le cas français

est trop connu -« pour échapper à la trop fréquente référence française, nous allons prospecter ailleurs 5 » - est probablement quelque peu
illusoire. Tout se passe comme si les grandes synthèses des années 1970 avaient précédé les enquêtes sur le terrain et les avaient stérilisées 6. De 1983 7 à 1994, les travaux sur la mort sont plus rares ou plutôt plus silencieux, moins placés sous les feux de l'actualité, d'autant qu'ils pâtissent d'un reflux de l'histoire des mentalités. Depuis le début des années 1990, et particulièrement depuis 1994 8, il semble que les uni versitaires retrou vent un regain d'intérêt pour l'étude des pratiques funéraires et des cimetières urbains, comme en témoignent plusieurs mémoires de maîtrise soutenus à Angers, Bordeaux, Caen, Rennes et Mulhouse. Le chantier de l'histoire de la mort est à nouveau largement ouvert. Le travail ne manque pas, tant les zones d'ombres sont encore
4

- Ces deux ouvrages phares sont: - Ph. ARlES, L 'honvne devant la n1ort, Paris, Le Seuil, 1977. - M. VOVELLE, La 1110rt t l'Occident de J300 à nos jours, Paris, Gal1imard, 1983. e

5 - M. VOVELLE,opus cit., p. 632. 6 - Sans les tarir toutefois. Citons, pour mémoire, les articles suivants: - Michel BEE, «Les cimetières du Calvados en 1804 }>, dans Annales de Nonnandie,
1976.

- Alain
en

LEMAITRE,

«

Espace sacré et telTitoire vital, la régulation

des lieux d'inhumation 1978. », dans Ethnologie

Bretagne », dans Annales de Bretagne, 1983. - Alain LOTTIN, « Les morts chassés de la cité », dans Revue du Nord,

- Philippe BOUTRY, « Les mutations du paysage paroissial dans l'Ain

française, 1985. 7 - En 1983 paraissent encore, outre la synthèse de Vovelle déjà citée: - Ph. ARlES, linages de I 'homme devant la nwrt, Le Seuil (volume iconographique). - M. VOVELLE et R. BERTRAND, La ville des nu)rts, essai sur l'Ùnaginaire urbain contemporain d'après les cimetières provençaux, C.N .R.S. 8 - En 1994 paraît la thèse d'Etat de R. BERTRAND, Les Provençaux et leurs morts.

8

étendues: pour de nombreuses villes, l' histoire des cimetières, des pompes funèbres, des attitudes face à la mort à l'époque contemporaine reste à faire. Ce constat de carence m'a conduite à multiplier les monographies sur un thème particulier: le passage des cimetières paroissiaux aux cimetières communaux dans les grandes villes. Après avoir examiné celui de la Chartreuse de Bordeaux 9, j'ai étudié les cas de Lyon, Tours, Rouen, Paris, Nantes, Le Mans, Toulouse, Grenoble, Pau, Saint-Etienne et ClermontFerrand 10.J'ai ainsi accumulé les éléments comparatifs, propres à mettre en évidence traits communs ou différences, ce qui a nourri le projet de cet ouvrage de synthèse pour lequel j'ai choisi un cadre spatio-temporel limité et bien précis. J'ai d'abord décidé d'explorer la France, et la France seule, pour pouvoir éventuellement établir, sur des bases solides, des comparaisons avec l'étranger Il. J'ai ensuite retenu le monde urbain, à l'exclusion du monde rural pour les raisons suivantes: dans les villages où la place ne manque pas, nul ne se préoccupe outre mesure de l'emplacement et du statut exact de l'enclos des morts qui reste situé le plus souvent, à l'ombre du clocher. En milieu ruraL la tradition est plus forte que toute politique et les conduites sont largement déterminées par les coutumes. Or, il est aisé, en décrivant les coutumes, de glisser vers un folklore pittoresque, mais sans signification à l'échelle nationale. Un seul exemple peut suffire à illustrer cette assertion. La translation solennelle des ossements des tombes vers l'ossuaire ou de l'ossuaire vers la fosse commune, tradition encore très vivace en Bretagne au 19ème siècle 12, ne peut être généralisée et Mérimée, en 1836, dans ses Notes {le voyage, en fait une relation à la fois

étonnée et très critique: « Une pratique fort étrange règne dans cette
province. Les parents du mort le font exhumer au bout de quelques années, lorsqu'ils croient que la terre a absorbé ses chairs décomposées. Les os recueillis sont alors rejetés dans un petit bâtiment [...] Il est impossible d'imaginer rien de plus repoussant que ce monceau

9 - Objet de Ina thèse d'Université, soutenue à Bordeaux III en 1986. 10 - Toutes ces études ont donné lieu à des publications séparées. Il - Dans ce premier temps, j'ai exclu de mon analyse les départements et Ten.1toire~ d'Outre Mer pour deux motifs: les cimetières des Antilles ou de l'Océan indien m'étaient inaccessibles et ils appartiennent à un environnement culturel très différent de celui de la France hexagonale. En revanche, les cimetières créés au 19ème siècle et au début du 20ème siècle dans les villes de l'Algérie relèvent de la culture française, mais sont tout autant difficiles d'accés. 12 - Voir Je tableau de Poi1eux~Saint-Ange, conservé au musée de Saint-Brieuc: Translation de J'ossuaire de Trégastel (1896) et le dossier pédagogique de l'exposition Les Bretons et Dieu, C.R.D.P. de Rennes, 1987.

9

d'ossements blanchis 13.» Enfin, j'ai souhaité m'en tenir au monde catholique, d'ailleurs très largement dominant, les autres confessions relevant d'une problématique différente puisque cimetières protestants et israélites, gérés par leurs consistoires respectifs, échappent à la règle générale. Le cadre chronologique de mon ouvrage m'a été imposé par les fils conducteurs retenus: où et comment loger, en ville, la majorité silencieuse des morts et à qui confier la gestion de leur territoire? Pour ces questions de nature culturelle, les rythmes d'évolution, exception faite de la grande crise révolutionnaire, sont lents, de l'ordre du siècle, et il m'a fallu, pour les rendre significatifs, balayer pratiquement trois siècles. Au 18ème siècle, les cimetières paroissiaux sont contestés (parfois aussi défendus) et partiellement sortis des villes: c'est le premier exil des morts. La Révolution opère une mutation brutale dans leur statut en les décrétant équipements communaux. L'Empire en fixe de manière durable les règles mais, en vertu du Concordat, établit sur eux une double tutelle, civile et religieuse. Pendant le 19ème siècle, pouvoirs civils et autorités religieuses collaborent ou s'affrontent pour le contrôle de la terre des morts; la laïcité l'emporte à la fin des années 1880 : les cimetières sont désormais des espaces civils à part entière. Le 20ème siècle est celui d'une continuité apparente, jusqu'aux dispositions les plus récentes qui, en programmant un nouvel exil et en modifiant la législation en vigueur, semble ouvrir un nouveau cycle. Cette question du territoire des morts est très large puisqu'elle relève tout à la fois de la loi, de la foi, de l'art, de la volonté et de la sensibilité des sociétés humaines. Pour déterminer mon champ d'étude, j'ai laissé de côté, sauf mentions particulières révélatrices des mentalités, les aspects artistiques des cimetières, présentés parfois comme des musées de plein air. Si je mentionne telle ou telle chapelle, tel ou tel portail, c'est pour souligner leur intérêt historique ou symbolique, non leurs qualités artistiques. Je me suis attachée, en revanche, à dégager les politiques urbaines, conditionnées par des impératifs juridiques (lois et règlements), des impératifs matériels et financiers (les possibilités du terrain) et des impératifs humains (religion, traditions et conduites volontaristes). Cette politique des morts est avant tout celle des municipalités, mais l'Eglise ne s'en dessaisit pas vraiment au 19ème siècle, au risque de relations difficiles entre les deux pouvoirs, civil et religieux. C'est que le cimetière est perçu comme étant l'affaire de tous: édiles municipaux, représentants du pouvoir central, urbanistes et architectes, autorités ecclésiastiques, sans oublier le peuple-usager. Trois grands domaines, ceux des mentalités, du droit et de l'urbanisme, s'interpénètrent pour créer dans les villes françaises des situations comparables ou sensiblement différentes. Pour mettre au jour ces situations, j'ai sollicité largement les dépôts d'arc hives municipales, tout particulièrement les registres des délibérations
13 D'après le dossier Les Bretons et Dieu; en 1961 une vingtaine d"ossuaires étaient encore en service, trois seulement en 1985. Méritnée, pour sa pa11, est inhumé en 1870 dans le cimetière protestant de Cannes.

10

municipales, et cela dans une cinquantaine de villes d'importance variable. Ce corpus de villes a été établi en fonction de deux critères principaux: que les plus grandes villes soient représentées et que l'ensemble du territoire hexagonal français soit couvert sans déséquilibre majeur. Pour la ville de Paris, davantage connue que les villes de province, j'ai enrichi, chaque fois que cela a été possible, mes propres recherches des études déjà publiées, ce qui m'a permis de tenter cette histoire des nécropoles négligée jusqu'à ce jour, dans une perspective résolument exploratoire. Je me suis efforcée, pour réaliser cette analyse politique, sociale et religieuse de l'évolution des cimetières urbains, de retracer un panorama d'ensemble, de mettre en évidence les jalons essentiels et les lignes de force à connaître. L'ampleur du sujet appelle, sans nul doute, des compléments par l'exploration d'autres gisements documentaires. L'objectif de ce livre serait pleinement atteint s'il servait de base de départ, de stimulus à d'autres chercheurs décidés à poursuivre l'étude de la mort urbaine et des cimetières. Dans un désir de clarté, le plan de l'exposé est chronologique à l'exception du chapitre VII qui tranche sur l'ensemble par son caractère thématique, comme pour bien souligner l'originalité des affrontements idéologiques au début de la IIIème République: à aucune autre époque, les cimetières n'ont été ainsi l'enjeu de joutes politiques dépassant largement le strict souci des morts. Enfin, le 19ème siècle est volontairement privilégié et développé; les périodes qui l'encadrent, 18ème et 20ème siècles, sont traitées de manière plus synthétique et surtout pour permettre une prise de conscience de la question dans toute l'épaisseur du ternps.

Chapitre

I

Le Premier exil ("18ème siècle)

Gestion chrétienne et cohabitation familière des vivants et des morts
Le cimetière est le {iortoir {les morts, le lieu que les vivants leur assignent pour leur dernier sommeil, qu'il s'agisse, selon les croyances ou les convictions, d'un dépôt sacré mais transitoire dans l'attente de la Résurrection ou d'un dépôt définitif voué à l'anéantissement total. Chaque communauté ne peut éluder cette question majeure: que faire des morts du village? Que faire des morts de la cité? La charge émotionnelle de cette interrogation est si forte que la plupart des études consacrées à la mort et aux lieux d'inhumation à travers les siècles s'attachent surtout aux rites funéraires. Ces études mettent en évidence les liens qui perdurent entre la communauté des vivants et celle des défunts, liens immatériels parfois, liens symboliques tels les sépultures, leurs décors et leurs épitaphes, liens qui éclairent toute une civilisation. Mais il existe une autre approche du monde des morts, plus concrète, plus prosaïque: quelle place" au sens littéral du terme, lui attribuer dans la cité? Où mettre les corps morts" dépouilles vénérées mais encombrantes? Les morts exigent, du moins en France, cadre de notre ouvrage, la cession d'un territoire particulier. L'attribution de ce territoire a une histoire, régie par les mœurs et par les traditions, mais aussi par les lois religieuses ou civiles. La cohabitation des morts et des vivants est une réalité réglementée, c'est aussi une réalité vécue mais qui n'a rien de naturel; selon les époques, selon les mentalités dominantes, selon la loi aussi~ les morts sont tenus à distance ou intégrés dans la communauté. A l'époque gallo-romaine, le monde des morts reste bien séparé des vivants, hors des limites assignées à la cité. La plupart des nécropoles antiques ont disparu du tissu urbain français et l'une des plus célèbres" les Alyscamps 1 d'Arles" n'offre plus au visiteur que de pauvres et mélancoliques vestiges. Dans d'autres villes, il faut chercher bien davantage encore les traces de ces nécropoles anciennes. Un seul exemple peut suffire à iJ1ustrer ce propos préliminaire. Il existe à Bordeaux sous la basilique Saint-Seurin les vestiges d'une importante nécropole paléochrétienne aussi célèbre au Moyen Age que celle des Alyscamps. Le site funéraire, marqué de sarcophages et d'amphores-tombes enfantines, est maintenant invisible dans le paysage urbain, relégué qu'il est en sous-soI.. alors qu'il s'étalait jusqu'à la Révolution sur un vaste espace au midi de
- Du latin Elysii Campi : Chalnps~Elysées. Dans la mythologie gréco-latine~ les Champs-Elysées étaient, aux Enfers~ le séjour heureux des héros défunts.

15

la basilique 2~ Ce cimetière de Saint-Seurin, en fonction à Bordeaux du 4ème jusqu'à la fin du 18ème siècle, opère en fait la fusion entre la conception antique de la nécropole à l'écart - le site correspondant à un faubourg assez éloigné du castrum et de la ville médiévale et moderne et une conception chrétienne qui vise à se rapprocher dans la mort des corps saints et des lieux de culte. Dès l'époque carolingienne, se cristallisent autour de la basilique Saint-Seurin les légendes concernant les fidèles de Charlemagne enterrés après le désastre de Roncevaux et se développent des traditions pieuses autour des souvenirs de saint Martial et des corps saints de sainte Véronique, de saint Armand ou de saint Fort qui font la réputation et le succès de la nécropole. Le christianisme bouleverse en effet de manière durable la topographie funéraire des villes en rompant la frontière qui séparait dans l'Antiquité le monde des vivants et le monde des morts. Les morts rentrent dans les villes à la suite des reliques et des cultes qui leur sont rendus. En 971, le concile de Toul décrète que, lors de la consécration d'une nouvelle église, ]' évêque délimitera et bénira le cimetière adjacent: c'est reconnaître et organiser ce qui s'est fait un peu partout spontanément. On va, pendant près de huit siècles, inhumer désormais dans les villes intra-muros, dans les cryptes ou les chapelles des sanctuaires a(l sanctos au plus près des reliques, dans les enclos autour des églises et, au fur et à mesure qu'ils apparaissent, dans les couvents. Le christianisme impose de faire reposer les morts en terre bénite pour en chasser les démons, l11aisaussi pour offrir aux restes mortels des fidèles un lieu sacré qui les protège dans l'attente de la résurrection. Les cimetières sont bénis et leur bénédiction est solennelle, puisqu'elle relève de l'évêque ou de son représentant et non d'un simple prêtre pour qu'ils deviennent le sanctuaire des morts, le prolongement de l'église. L'enclos paroissial réunit sur le terrain les vivants et les morts, manifestation d'une communauté chrétienne soudée par la prière mais aussi par l'organisation d'un espace qui garde les défunts au cœur des villages et des villes, blottis contre les murs du lieu de culte. Cette solidarité entre les vivants et les morts est particulièrement éclatante dans les enclos paroissiaux bretons 3 qui rivalisent de faste au 16ème et au 17ème siècles dans leurs ossuaires, calvaires et portes monumentales, mais elle est tout aussi sensible dans de nombreux et modestes villages où l'accès de l'église impose encore le

2 - La nécropole de Saint-SeuJin occupait à Bordeaux l'actuelle place des Martyrs de la Résistance, emplacement beaucoup plus vaste que celui d'lun sitnple parvis de cathédrale. Le site paléo-chrétien se visite l'été, 3 - Il existe de nombreux ouvrages d' aJ1consacrés aux enclos paroissiaux bretons. Citons seulement de Yannick PELLETIER. Les enclos paroissiaux de Bretagne, Editions OuestFrance, 1986. Deux historiens, Alain CROIX et Michel LAGREE, ont mis leurs travaux scientifiques à la portée du plus grand nombre en organisant une grande exposition pédagogique en 1985 : Les Bretons et Dieu (avec pochette de diapositives) qui fait une large part aux traditions funéraires bretonnes.

16

passage entre les tombes 4. Chaque église en ville est donc, sauf exceptions parfois notables (c'est le cas par exemple de la cathédrale de Chartres), prolongée par son cimetière et, pour donner au cimetière intra-muros une capacité d'accueil satisfaisante, on le double assez souvent d'un charnier, bien improprement appelé ainsi puisqu'il s'agit d'un petit local où l'on rassemble les os secs et sur lequel on édifie parfois une petite chapelle ordinairement placée sous le vocable de saint Michel, l'archange préposé à la pesée des âmes et à leur introduction dans le Ciel. En l'absence de charnier, lorsqu'on ouvre les fosses communes du cimetière, on porte les ossements sur les voûtes de l'église si bien que le paroissien, lors des offices, est littéralement cerné par les morts: certains pourissent sous ses pieds, sous les dalles de l'église dans des emplacements parfois chèrement acquis, les autres, réduits à l'état d'ossements, s'entassent sur sa tête, ... sans parler de ceux qui donnent dans l'enclos voisin. Montaigne attribue dans ses Essais 5 une vertu éducative aux

cimetières: « On a planté nos cimetières contre les églises et aux lieux les
plus fréquentés de la ville pour accoutumer le bas populaire, les femmes et les enfants à ne s'effaroucher point de voir un homme mort et afin que ce continuel spectacle d'ossements, de tombeaux et de convois nous

avertisse de notre condition... » Le bon peuple est peut être sensible au
rappel de la précarité de l'existence: il y a, par exem pIe à Bordeaux~ procession et prières pour les morts tous les lundis au cimetière SaintRémi 6. Il est plus intéressé encore par les facilités qu'offre un espace commun disponible pour toutes sortes d'usages profanes et la familiarité l'emporte aisément sur la crainte et le respect si l'on se réfère à ce

mémoire 7 d'un chapelain de la paroisse Saint-Rémi:

«

Dans le cimetière

de Saint -Rémi on y exerce toutes sortes de profanations: tantôt c'est une académie pour les joueurs de cartes et de dés, tantôt les femmes et les filles s' y divertissent agréablement, jouent aux quilles sur les têtes des morts, c'est un lieu d'exercice pour jouer au palet, c'est un lieu très commode pour y étendre le linge qu'on a blanchi à la lessive, c'est un magasin de marchands pour le remplir de merrains et de tables et l'on a une tour de tables rangées et entassées à la façon de celles qui paraissent sur les quais de notre port. Enfin, ce cimetière a été un lieu si commun à toute sorte de profanation que les huguenots ont pris la liberté d'y faire

porter leurs tapisseries pour les faire battre et en secouer la poussière... »
Et le chapelain-censeur de dénoncer de surcroît l' initiati ve du marguillier-sonneur de cloches qui a disposé d'une portion du cimetière pour y faire construire une échoppe et les appétits immobiliers des

4 - C'est souvent le cas au Pays basque ou en Chalosse: un seul exelnple.. l'église de Préchacq-Ies-Bains, dans les Latides, n"est accessible que par le cimetière. 5 - MONT AlONE, Les Essais, Livre Premier. chap. XX. 6 - La paroisse Saint-Rémi est située au cœur du quadtilatère qui con'espond au castrum antique et son cimetière est £011ressen'é (transfel1 réalisé aux Chal1rons en 1774). 7 - A.D. de la Gironde, G 655. Le document est non daté mais, par recoupement avec d'autres pièces du même dossier, on peut avancer la date de 1676.

17

fabriciens de Saint-Rémi qui ont fait construire dans l'enclos des morts quatre petites maisons. L'archevêque de Bordeaux dépêche sur place deux prêtres qui dressent leur rapport le 27 juillet 1676. Quant aux fabriciens de la paroisse Saint-Rémi, ils écrivent de leur côté à l'archevêque et plaident résolument coupables: en faisant constnlire sans autorisation ces quatre maisons dans l'enceinte du cimetière pour les louer et assurer ainsi des revenus réguliers à la fabrique, ils ont agi « sans réfléchir» ; de même lorsqu'ils ont fait transporter « les corps morts au dessus des voûtes de l'église selon l'usage ». Ils sollicitent leur pardon et demandent la permission de «continuer la bâtisse des dites quatre maisons dont deux sont presque parachevées et la troisième commencée ». Autrement dit, on efface tout et... on continue, et il semble que l'autorité ecclésiastique soit assez peu regardante sur l'étendue des cimetières, puisqu'en 1684 la fabrique de Saint-Siméon à Bordeaux reçoit l'autorisation archiépiscopale de «faire bâtir des maisons de louage sur une partie du cimetière de la paroisse 8 ». Dès la fin du 17ème siècle, on lorgne donc et on rogne sans vergogne à Bordeaux sur le domaine des morts pour loger les vivants avec la complicité de l'autorité ecclésiastique. Ce qui importe à cette dernière ce n'est pas l'exiguïté" puisque les fidèles trépassés s'entassent dans la fraternité de la mort, mais la décence du lieu, qui passe avant tout par sa clôture, par sa fermeture. Les visites pastorales prescrites aux évêques depuis le concile de Trente privilégient l'inspection du cimetière paroissial qui doit être un lieu bien clos avec une fermeture en bon état et une croix en pierre au milieu; il leur faut vérifier qu'une place non bénite est réservée aux enfants morts sans baptême et que l'on n' y danse, joue, tient foires et marchés sur les fosses" précision qui prouve, a contrario, la fréquence des infractions. Certes, les morts appartiennent bien à l'Eglise, mais celle-ci s'avère souvent impuissante à assurer la police des lieux d'inhumation qui peuvent devenir des lieux de troubles et de scandales lorsque s'y produisent rixes ou rencontres galantes. En 1695, lorsqu'un édit royal accorde aux autorités municipales un droit de police sur les cimetières paroissiaux, une brèche est ouverte dans la juridiction ecclésiastique des morts. Il est clair que le dOlnaine des morts relève aussi d'une gestion urbaine civile et cette conception ira en s'accentuant pendant tout le 18ème siècle. Dès le 17ème siècle, on peut relever un curieux cas de rivalité autour de la terre des morts dans la ville du Mans. Les paroisses intra-muros, situées à l'intérieur de la première enceinte gallo-romaine sont dépourvues de cimetière et il y a, à l'extérieur, près de l'abbaye de la Couture, un grall{l cinletière commun à huit paroisses. Lies échevins de la ville et les abbés de la Couture s'affrontent dans un interminable procès qui s'étire sur un siècle, de 1668 aux années 1780, en revendiquant la

8 - A.D. de la Gironde, G 655.

18

propriété du grantl cimetière 9 et des arbres qui sont dans le clos. Il s'agit là d'une situation tout à fait exceptionnelle: à la fin du 17ème siècle, le lieu habituel de l'inhumation est l'église paroissiale (ou le couvent) pour les plus riches, le cimetière paroissial pour les gens ordinaires, celui des hôpitaux pour les plus démunis et les morts ont leur place reconnue au milieu des vivants dans le giron de l'Eglise. Dans les années romantiques, un chroniqueur évoque la passé avec nostalgie: « Lorsque les derniers rayons du crépuscule luisaient à peine à travers les sombres vitraux des basiliques, au moment où les lévites allumaient les lampes qui devaient brûler la nuit devant l'autel du Seigneur, c'était un beau spectacle que de voir quelques fidèles épars dans le temple et priant sur des tombes. Les voûtes richement sculptées s'élevaient au-dessus de leurs têtes comme un arceau funèbre [...] En même temps, il s'échappait de dessous les dalles une odeur de mort, une vapeur méphytique ; et celui qui priait respirait, pour ainsi dire, l' haleine du trépassé qui lui était cher 10. » En 1740 encore à Marseille, selon Michel Vovelle, 80 % des demandes d'élections de sépultures concernent des églises paroissiales et conventuelles Il, dans lesquelles il y a à la fois amoncellement et remue-ménage permanent des dalles funéraires et des plaques gravées. Quand on a quelque notabilité ou quelque prétention sociale, on évite la promiscuité du cimetière qui présente le plus souvent un aspect fort peu civilisé de terrain vague aux terres remuées jamais stabilisées, sans véritable distribution ou ordonnancement, où la croix centrale et quelques pierres sont les seuls témoins d'une destination sacrée. Les fosses communes, pouvant contenir jusqu'à 1000 ou 1500 corps pour les plus grandes, ouvertes et refermées sans précaution superflue, manquent vite de profondeur et de terre filtrante. Si l'on néglige de recouvrir les corps d'une quantité suffisante de terre, les cadavres entassés se décomposent lentement et difficilement. Cette macération collective dégage des odeurs permanentes, accentuées, et parfois de manière insupportable pour le voisinage en cas de fortes chaleurs. La mort pue dans les cimetières comme dans l'église et l'enclos paroissial saturé est un lieu peu propice à la méditation, d'autant que les tombes ne sont guère
9 - Procès provoqué par la nécessité de payer des réparations au mur de clôture du grand cil11etière. Toute l'affaire a été reconstituée en 1848 par un certain Tournesac, « con4espondant du ministère de l'Intérieur et du ministère de rlnstruction

publique », dont le rapport de six pages est conservé aux A.M. du Mans (dossier 8/4808).
Ce rapport, bien que très circonstancié et méthodique, est peut être à évoquer avec une certaine prudence. 10 - Chroniqueur anonyme qui signe de ses initiales J. M. C., Mosaïque du Midi ~ novembre 1837. Il - Michel VOVELLE, La Mort el l'Occident de 1300 à nos jours, Gallimard., 1983, p. 462. En cette fin du 20ème siècle, on peut visualiser la présence des Inorts dans les églises: dans la collégiale Saint-Pierre de Six-Fours, deux puits vitrés et éclairés révèlent, l'un un caveau rempli d'ossements, l'autre deux squelettes dans leurs cercueils, probablement des ecclésiastiques.

19

individualisées. Ce qui compte sous l'Ancien Régime, ce n'est pas d'avoir sa place au cimetière, mais de confier sa dépouille à l'Eglise en attendant la Résurrection. Et l'Eglise peut déplacer, trier, redisposer, voire exhiber, les ossements dans les galeries du cimetière ou dans un charnier, c'est sans importance à condition qu'elle les garde dans un espace consacré. Lieux étranges que ces cimetières urbains: des lieux familiers qui servent volontiers de passages ou de promenades, des lieux répulsifs pourtant avec leurs ossements bien visibles, leurs exhalaisons cadavéreuses et leurs terres bosselées. Ces cimetières ont irrémédiablement disparu du paysage des villes, mais il reste dans la Meuse, à Marville, près de l'église Saint-Hilaire, un cimetière-fossile remarquable qui témoigne, au moins partiellement pour l'Ancien Régime, avec ses monuments épars, non ordonnés, son ossuaire renfermant, comme en Bretagne, boîtes à crânes et rangées d'ossements et., près de l'entrée ou au carrefour des allées, des bénitiers en pierre. Leur présence est recommandée par l'Eglise au lendemain du concile de Trente: les fidèles sont invités à se signer avec de l'eau bénite en entrant dans le lieu sanctifié qu'est le cimetière pour se purifier eux-mêmes 12. Il faut toutefois, pour n' y plus revenir~ faire un sort particulier aux grandes villes touchées par la Réforme. Strasbourg, par exemple, n'est rattachée au royaume de France qu'en 1681 mais, dès 1529, par ordonnance du Magistrat municipal, les anciens cimetières catholiques sont fermés et remplacés par trois cimetières extérieurs à la ville: Saint-Gall, Saint-Urbain et Sainte-Hélène 13. Dans la France catholique de l'Ancien Régime, les morts des minorités religieuses, minorités dont l' histoire est par ailleurs fort complexe, sont généralement indésirables dans la cité. Mais il y a au 17ème et au 18ème siècles des périodes de tolérance, officielle ou officieuse, que les communautés protestantes ou juives mettent à profit pour obtenir leurs propres lieux d'inhumation. C'est, par ex~mple, le cas à Metz, puisqu'un plan ancien de la ville, établi en 1610, révèle clairement l'existence de deux cimetières à l'écart, l'un rejeté hors des remparts et destiné aux Juifs, l'autre situé dans l'espace intra-muros mais dans la zone non bâtie des fortifications et destiné aux protestants 14. La révocation de l'Edit de Nantes en 1685 enlève aux protestants pour de longues années toute existence légale, vivants ou morts, et les cimetières des religionnaires sont fermés. Mais, dès les années 1730-1760, les plus grandes villes du royaume trouvent un
12 - Voir la brochure éditée par le nlinistère de la culture: MalTille, linages du patrÎlnoine, na 51. 1988. L'état de léthargie dans lequel s'installe la petite ville de Marville après son rattachement à la France (1661) et I"éloignement du cimetière Saint-Hilaire par rapport au bourg peuvent expliquer qu'il se soit ainsi maintenu dans un état ancien jusqu'à nos jours. 13 - Ces trois cimetières sont toujours en service. D'autres, bien entendu, leur ont été adjoints depuis la fin du 19ème siècle: cimetière central, cimetière Sud, cimetière du Polygone, cimetière de la Robertsau, ou cÎlnetière Nord, cimetière israélite. 14 - Laurent COMMAILLE, « La translation des cimetières de Metz », dans Les Cahiers lorrains~ n° 2, 1990.

20

arrangement politique en tolérant l'ouverture de cimetières pour étrange rs qui ont le droit, eux, d'être luthériens ou cal vinistes. A Paris, le cimetière des protestants étrangers, qui fonctionne de 1735 à 1762 sur un terrain situé dans le secteur de l'actuel boulevard Saint-Germain., est relayé à partir de 1762 par un nouveau cimetière protestant plus vaste car accessible plus ou moins ouvertement à des protestants français 15. A Bordeaux, le biais est le même: un cimetière dit des Etrangers est ouvert en 1769 dans un faubourg assez éloigné pour les protestants de la ville., avant celui du Sablonat établi en 1779 près de la porte d'Aquitaine 16. Les communautés juives bordelaises créent trois cimetières particuliers au 18ème siècle: le cimetière des juifs portugais en 1725, celui des Avignonnais en 1728 et un troisième lieu d'inhumation en 1764, tous trois hors des limites de la ville 17.Il est inutile de multiplier les exemples: les morts des minorités religieuses sous l'Ancien Régime sont des morts il part, ils sont exclus de la ville, nlais les communautés elles-mêmes revendiquent une implantation et un statut différents pour leurs lieux d'inhumation qui sont des lieux privés. On peut donc refermer cette parenthèse rapide pour en revenir aux Inorts ordinaires qui relèvent du culte dominant et dominateur, le culte catholique.

La mort mise à distance: les premières translations de cimetières
Dès la fin du 17ème siècle, le manque de place se fait sentir dans les villes qui n'ont guère évolué et qui ont, pour la plupart, conservé leur corset de remparts, manque de place qui s'aggrave tout au long du 18ème siècle si bien que la double pression des contraintes démographiques et d'une sensibilité nouvelle aux « miasmes» engendre une autre perception des cilnetières urbains. Un cimetière n'est plus seulelnent la terre sacrée des morts, mais un lieu où s'accumulent des cadavres encolllbrants et dangereux pour la salubrité publique. La terre des morts n'est plus sous le contrôle exclusif de l'Eglise. Elle intéresse de plus en plus les responsables municipaux qui la considèrent comme un bien collectif nécessaire et indispensable à gérer pour la santé et la sécurité des vivants.
15

- Marcel

LE CLERE, Guide des cÙl1etières de Paris~ Hachette.

1990.

16 - A NioI1, les protestants ont un ci.netière dès 1781. A Nîmes, un cimetière protestant est établi sur la route d'Alès dès 1781... L'édit de 1787 reconnaît enfin, à ceux qui ne font pas profession de la religion catholique~ le droit d'avoir leurs propres cimetières. 17 - Philippe PREVOT et Madeleine LASSERE, Chants des 1110rt5, Guide des cimetières de Bordeaux, 1986. A Bayonne. un grand cÏt11etièrejuif existe dès la fin du 17èl11esiècle dans le faubourg Saint-Esptit.

21

Les premiers morts dont les villes se débarrassent sont les morts sans importance, les pauvres des hospices, les vagabonds, les soldats, les étrangers, tous ceux qui ne sont pas vraiment intégrés à une paroisse. Les hospices, grands pourvoyeurs de cadavres, ont leurs propres lieux d'inhumation, des lieux très sensibles à l'infection. Les premiers cimetières à être transférés en nombre hors les murs sont ceux de cette catégorie bien spéciale. A Lyon, l'Hôtel-Dieu, établi sur la rive droite du Rhône, crée en 1694 de l'autre côté du fleuve, à la Guillotière, quasiment en pleine campagne, le cimetière de la Madeleine. Ce qui est nouveau et notable c'est qu'il ne s'agit pas là d'un cimetière de circonstance comme il s'en ouvrait en temps de peste ou d'épidémie, mais d'une implantation destinée à être permanente, ou du moins durable 18. A Metz, l'assemblée des Trois Ordres du 30 avril 1709 reconnaît qu'il faut chercher un terrain convenable hors les murs pour servir de cimetière à l'hôpital Saint-Nicolas et, dix ans plus tard, l'assemblée cautionne la même démarche au profit de l'hôpital Notre-Dame-du-Bon-Secours 19. Et en 1757, lorsqu'à l'occasion d'une épidémie de choléra, les hôpitaux civils et militaires de Brest louent un champ sur les hauteurs à l'extérieur de la ville pour y inhumer les corps contaminés, ils obéissent à la même politique de prudence et de salubrité. La décision de La Rochelle en 1734 de créer au delà de la porte neuve un cimetière où l'on enterre les soldats, les pauvres et les vagabonds relève davantage d'une procédure d'exclusion 20. Il n'y a en tout cas, dans aucune de ces villes, de débat passionné, l'appartenance sociale des défunts ne pouvant faire obstacle à leur éloignement. Certaines villes, pourtant, ne se contentent pas de ce déménagement partiel et ciblé; elles transfèrent tout un cimetière paroissial, et cela parfois de façon fort précoce. A Toulon, la décision de transférer au dehors le cimetière de la cathédrale Sainte-Marie, la seule paroisse de la ville, est prise en avril 1653 21. A Grenoble, le 5 septembre 1694, un traité est passé entre le chapitre Notre-Dame et les consuls de la ville: le chapitre vend à la ville, moyennant une pension annuelle de cent livres, un emplacement hors la porte Très-cloître pour y établir un nouveau cimetière, l'ancien étant notoirement insuffisant et insalubre. Le nouveau cimetière, béni le 9 septembre 1694, devient le cimetière Saint-Hugues, cimetière princi pal de la ville puisqu' iI est affecté à la cathédrale, paroisse la plus importante 22. Cette expulsion des morts marque une rupture multiple: rupture topographique entre la cathédrale et son cimetière, soulignée par la toponymie puisque le nouveau cimetière prend le nom
18 - Le cimetière de la Madeleine ne sera fenné qu'en 1866. A.M. Lyon, 473 WP 14. 19 - A.M., BB 65. Voir article déjà cité: Laurent COMMAILLE, « La translation des
cimetières de Metz». 20 - A.M., dossier1481. 21 - Voir Régis BERTRAND, Les Provençaux et leurs Inorts, thèse d'Etat, Paris I Sorbonne, 1994, 1. 2. 22 - A.M. de Grenoble, D.M., BB 117 et DD 116.

22

du bastion sur lequel il est établi, rupture dans la gestion des morts abandonnée en partie par l'Eglise aux consuls. A Tulle, dès 1695, Monseigneur Ancelin fait détruire le cimetière de la paroisse Saint-Julien situé au nord de la cathédrale, juste devant sa demeure. Le cimetière du Puy-Saint-Clair, utilisé « de tout temps 23 » par la paroisse Saint-Pierre sert alors de cimetière général bien avant l'ordonnance royale de 1776. Tulle a sa colline des morts, bien à l'écart de la ville, le Puy-Saint-Clair, où s'élève au milieu des tombes la chapelle des Pénitents bleus 24. L'exemple de Bourg-en-Bresse est beaucoup plus intéressant car les documents dont on dispose sont plus circonstanciés et ont plus de poids sociologique. Dans la petite ville de Bourg-en-Bresse, l'église est grande et belle, mais son pavage est en piteux état dans les années 1730, en raison d'inhumations fréquentes qui obligent à d'incessants déménagements de pierres. Un arrêt du Parlement de Bourgogne du 19 janvier 1734 ordonne de «faire niveler le sol de l'église paroissiale Notre-Dame de Bourg et de faire renouveler le pavage, le sol étant si inégal que des chutes se produisent 25 ». Processions et cérémonies deviennent périlleuses! Ordre est donné par la même occasion de remplacer les bancs traditionnels par des chaises plus mobiles et plus faciles à caler, ce qui provoque le tollé des familles de bien. Le procureur de police calme les opposants en les menaçant de leur enlever purement et simplement leur droit de sépulture. Quant à la fabrique de Notre-Dame, elle y voit

tout bénéfice dans la mesure où elle escompte « un revenu des chaises
pour une année supérieur à celui des bancs perçu pendant vingt ans 26 ». Comme on est décidément novateur à Bourg, on envisage la même année 1734 d'expulser les morts de l'enclos exigu qui leur est réservé au flanc Nord de l'église. Le maire, les syndics et les habitants de Bourg font parvenir un placet 27 au duc de Bourbon, prince de Condé, dans lequel ils lui exposent «qu'ils n'ont pour toute la ville, bourg, faubourg et banlieue qu'une seule paroisse et qu'un seul cimetière, lequel est si mal placé et de si petite étendue qu'on n' y trouve plus de place pour creuser sans rencontrer des cadavres nouvellement inhumés, ce qui produit une infection générale », de surcroît, «les terres de ce cimetière étant élevées de quatre à cinq pieds au-dessus de leur ancien niveau, le mur de l'église en est endommagé et menacé d'une ruine 23
-

C'est la formule qui revient dans de nombreux textes. « De tout temps » renvoie au

moins au 16ème siècle. 24 - Henri TROYAT, dans une nouvelle écrite en 1941, Le Puy~Saint-f'lair, utilise le cimetière comme cadre d'un épisode des guen-es de religion. Les Pénitents gris de Tulle., établis en 1628, prirent un habit bleu en 1733. Voir l'al1icle consacré au Puy~Saint -Clair dans Bulletin de la Société des lettres, sciences et arts de C()rrè~e, 1925. 25 - A.Mo de Bourg versées aux A.D. de l'Ain, BB 178. 26 - Ibid. 27 - A.M., BB 177. La petite ville de Bourg (6 à 7 000 habitants) est rattachée à la généralité de Bourgogne en 1734 par Louis-Henri de Bourbon, prince de Condé (le 7èlne du nom).

23

prochaine ». Ils sollicitent donc la pennission de le déplacer et de prendre

pour cimetière « une espèce de bastion sans aucune utilité, situé entre le
mur de la ville et son fossé 28 ». De son somptueux château de Chantilly, le prince de Condé accorde l'autorisation sollicitée dès le 19 juillet 1734 à condition que « la ville soit tenue de remettre ledit terrain en bastion» toutes les fois qu'il le jugera nécessaire. L'affectation d'un terrain grevé de servitudes militaires ou gagné sur les fortifications à l'inhumation des morts est très fréquente (on la retrouve à Metz, Grenoble et, à la fin du 18ème siècle, à Lille) mais elle est assortie d'une réserve de réversibilité heureusement assez théorique en ce 18ème siècle paisible. Le curé et les fabriciens de Notre-Dame de Bourg font bloc avec la population puisqu'ils demandent la réunion d'un conseil ordinaire de la ville dès le 28 juillet afin d'envisager l'étape suivante: la bénédiction du terrain concédée par l'archevêque de Lyon ou son représentant. On est frappé du consensus tranquille qui entoure cette opération. Certes les conditions sont très favorables: le terrain du nouveau cimetière est gratuit et il n'est pas très éloigné, ce qui permet de ne pas modifier les habitudes de portage des morts. L'éloignement des morts vient ici de la population toute entière, de la base, et ne peut guère être imputé aux Lunzières, sans grand effet en 1734 sur les braves Bressans. Le cas de figure est comparable à Grenoble en 1742 lorsque les habitants du quartier Saint-Louis se plaignent de leur cimetière: trop de cadavres entassés et pas assez de terre pour les recouvrir. Ils obtiennent de l'évêque l'autorisation d'ouvrir un cimetière annexe sur un terrain «volé» aux fortifications 29. On est moins renseigné pour la ville de Moulins qui expulse le cimetière Saint-Pierre en 1744 dans un environnement fort champêtre puisque le nouveau cimetière hérite du

sobriquet de « cimetière des choux ».
Les cimetières paroissiaux traditionnels, exigus et insalubres, sont donc contestés parfois de manière très précoce et délocalisés dans les petites villes de province bien avant que Paris ne s' y résigne. Il serait toutefois hasardeux de se prononcer sur l'antériorité ou le poids respectifs des requêtes populaires et des initiatives des responsables locaux: syndics, consuls, fabriciens,... Ces morts que l'on expulse sont d'ailleurs des morts ordinaires, des morts dont les familles ne peuvent guère réagir. Les gens de qualité restent inhumés dans les églises, lieux privilégiés des sépultures. Un seul exemple peut illustrer cette affirmation: le registre paroissial de 1694 livre le nom du premier mort inhumé à Grenoble le 10 septembre dans le nouveau cimetière Saint-Hugues, une morte sans raison sociale, Benoîte Bussière; mais, le 14 septembre de la même année, l.,ouis Charbot, notaire royal, est inhumé dans l'église Sainte-Claire de Grenoble selon la tradition. Etre enterré dans une église est un privilège, un privilège assez largement répandu (il suffit de verser à la fabrique un prix plus ou moins
28 - La ville a des fOt1ifications à la Vauban, sans grande ampleur. 29 - A.M. de Grenoble, D.Mo, BB 122.

24

élevé selon l'emplacement) pour que, dès le début du 18ème siècle, l'équilibre soit rompu entre les disponibilités et les demandes: sols des sanctuaires perpétuellement remués, inhumations précipitées et bâclées, entassement des corps dans certaines parties plus recherchées. Les églises deviennent dangereuses à un double titre; les dalles, fréquemment déplacées, rendent le sol fort traître; et puis, il y a les odeurs qui montent des sépultures, des odeurs importantes, des odeurs souvent insupportables et qui deviennent maléfiques en période d'épidémies. Les morts menacent les vivants, ce qui nécessite un arbitrage. Dès le 16 août 1719, faisant état d'une épidémie de scarlatine qui désole la ville de Rennes, le Parlelnent de Bretagne prend un arrêt qui interdit les sépultures dans les églises de la ville et dans celles de la province 30. C'est la première dénonciation par une autorité laïque de la fonction de nécropole de l'église, assimilée à une source d'infection et de contagion pour la population des fidèles. Cette innovation du Parlement de Bretagne heurte tellement les usages populaires que l'arrêté est ouvertement bafoué, dans les campagnes notamment, et même à Rennes. Les curés, n'osant pas ou ne voulant pas s'opposer à la volonté de leurs paroissiens, continuent d'enterrer dans les églises comme par le passé pendant plusieurs décennies, d'autant qu'ils y ont tout intérêt puisque les emplacements sont payants. A Saint-Nazaire, on recommence à enterrer dans l'église Notre-Dame dès 1720 et les marguilliers bravent les interdictions réitérées de la Cour de Justice en 1739, 1744, 1756 (la dernière sépulture à l'intérieur de l'église est de 1762) 31. Les esprits ne sont pas encore prêts pour une révolution des pratiques qui marquerait le recul du sacré. Du temps, des arguments sont nécessaires pour imposer progressivement et prudemment le bien-fondé de la remise en cause des inhumations dans les églises.

Le combat des

«

Lumières

»

contre la mort

Vers le milieu du 18ème siècle, discours et prises de position se multiplient contre les inhumations dans les églises et contre les cimetières intra-muros. Prêtres éclairés et évêques, médecins et hygiénistes, parlementaires et édiles, tiennent des discours convergents qui tentent d'ébranler les mentalités. Dès 1721 32, l'évêque de Lisieux? Monseigneur
30 - Alain-J. LEMAITRE, « Espace sacré et teITitoire vital au 18ème siècle: la régulation
des lieux d'inhumation en Bretagne ».,dans Annales de Bretagne et des Pa.vs de l'Ouest, t. 90, n02, 1983. 31 - Voir F. GUERIFF, Histoire de Saint-Nazaire, 1. 1, 1960. 32 - Cité par Bernard PLONGERON, La vie quotidienne de clergé français au 18è111eiècle, s Hachette, 1989.

25

de Brancas, fait office de précurseur en remettant en cause la pratique des inhumations all sanctos et en taxant lourdement les laïcs qui réclament les emplacements du chœur et de la nef. Mais c'est un autre ecclésiastique, un chanoine de Caen, Charles-Gabriel Porée, qui crée l'événement en publiant en 1743 ses Lettres sur les sépultures dans les églises. Le texte est novateur et brutal. Charles-Gabriel Porée imagine un cimetière de l'A venir où les morts dormiraient «à perpétuité séparés des vivants », observant «un interdit qui ne serait levé qu'à la consommation des siècles 33». Juristes et médecins prennent le relais: dès 1737, le Parlement de Paris commande à deux médecins une enquête sur les cimetières de Paris, enquête dont les conclusions sont timides. Mais c'est bien au nom de la salubrité publique que le Parlement de Paris tranche à plusieurs reprises (arrêts du 12 mars 1763, du 21 mai et du 23 septembre 1765) pour demander (sans l'obtenir d'ailleurs) le déplacement de tous les cimetières hors de la capitale. A Troyes, une sentence du bailliage local en date du 23 décembre 1766 suit la voie ouverte l'année précédente par le Parlement de Paris: « Sur la requête, présentée par le Procureur du Roi, à ce qu'il nous plaise, attendu les inconvénients de tout genre qui résultent de l'usage d'enterrer les corps des Défunts dans l'intérieur de la Ville, ordonner: Qu'aucunes inhumations ne seront faites à l'avenir dans les cimetières actuellement existans dans cette Ville à compter du jour de Pâques prochain. Que les cimetières actuellement existans demeureront dans l'état où ils sont sans qu'on puisse en faire aucun usage avant le

temps et l'espace de cinq années 34.»
Les architectes ont leurs idées eux aussi. L'un d'eux, Marc-Antoine Laugier, s'insurge en 1765 : « il est contre toutes les règles de la police de laisser subsister les cimetières au milieu de Paris. Pourquoi ne les place-ton pas tous hors de la ville et en plein air? [...] Comment permet-on que l'on enterre dans les églises et que la pourriture des cadavres dégoûte les fidèles du culte de la divinité? Passe pour celles qui ont des souterrains profonds et bien voutés [...] Mais pour tous ceux qui n'ont pas de cavots bien fermés, il faudrait une loi qui obligeât de les enterrer hors de la ville 35. » Interdit, loi, les mots employés sont très forts et montrent à l'évidence qu'une règlementation des pratiques est en gestation.

33 - M. VOVELLE, La nwrt et l'occident, p. 462-463, Gallimard, 1943. 34 - A.D. de l'Aube, C 1851. Le délai prescrit n'a pas été respecté, puisqu'un arrêt du Parlement du 26 avril 1782 (A.D., cote 1 B 1094) demande aux paroisses de Saint-Nizier, Saint-Aventin et Saint-Denis de choisir d'autres lieux de sépultures. Quant au temps de repos forcé des cimetières condamnés, il est directement inspiré de l'exemple parisien proche. 35 - Marc-Antoine LAUGIER, Observations sur l'architecture, 1765, réédition de Geert Bekrert, Liège, P. Mardaga, 1979. Marc-Antoine LAUGIER réagit aussi en qualité d'ecclésiastique.

26

Une brochure datée de 1768, œuvre d'un « parisien désintéressé 36», propose une solution susceptible d'assurer« la plus grande satisfaction des vivants et la parfaite tranquillité de ceux qui ne le sont plus ». Pour débarrasser Paris de ses morts, il faudrait acheter un terrain d'au moins 3 000 toises carrées (entre un et deux hectares) dans la plaine de Grenelle et en faire un cimetière public où l'on apporterait les corps de nuit. On pourrait aussi brûler les corps dans un fourneau funéraire, ce qui permettrait de récupérer une sorte de sel ammoniac très utile en médecine, les cendres étant conservées dans des urnes décoratives... Et, comme ce parisien anonyme n'est pas à court d'imagination, il propose aussi de réformer les usages du deuil qui « accable le commerce », un deuil généralisé et unique du mercredi des Cendres à Pâques simplifierait considérablement la vie quotidienne. Cette même année 1768, Voltaire écrit pour soutenir un mémoire demandant le déménagement du cimetière Saint-Louis à Versailles. Il donne son avis avec son esprit habituel: «J'attends avec impatience un Edit qui me permette d'être enterré en plein air; c'est une des choses pour lesquelles j'ai le plus de goût; tant de choses se font contre notre gré à notre naissance et pendant notre vie qu'il serait bien consolant de pouvoir au moins être enterré à son plaisir 37.» A Bordeaux, dans les années 1760, on demande l'arbitrage des hommes de loi. En 1763, on ne sait plus où enterrer les morts de la paroisse Saint-Projet. Le cimetière est plein, archi-plein. Le curé de la paroisse et le président du conseil paroissial en réfèrent au Parlement de Bordeaux qui ordonne une enquête et, du 30 juillet au 2 août, une commission parlementaire de quatre membres fait le tour des cimetières de la ville, les toisant, les décrivant, notant avantages et surtout inconvénients. Le Parlement finit par trancher en attribuant les morts de Saint-Projet au cimetière Sainte-Eulalie, assez vaste. Contrôler et gérer les espaces funéraires en ville devient donc une tâche de plus en plus profane. Les médecins sont au premier rang du combat contre les cimetières intérieurs, au nom de la salubrité bien sûr: « Les anciens plus prudents que nous écartaient loin d'eux tout ce qui pouvait altérer la salubrité de l'air. Les cimetières étaient éloignés de leur demeure, souvent même ils n'en avaient qu'un seul pour recevoir les cendres de tout un peuple. Pourquoi ne les imiterions-nous pas 38 ? » ... mais aussi au nom de
l'agrément: « Quant aux cimetières dans les villes, l'aspect choquant de
36 - Brochure anonyme, attribuée à ]' abbé COYER et intitulée Etrennes atLX:norts et atLf: I vivants ou projet utile partout où. l'on est 11lortel, B.H. V.P. 37 - Lettre écrite le 3 octobre 1768 depuis Ferney et conservée à la bibliothèque de Versailles (A.M. Versailles, G 6). Le Consei1 du Roi rend un aITêt en faveur de la translation le 24 février 1769. Louis XV précède donc dans ce combat contre la mort son successeur Louis XVI, signataire de l'ordonnance décisive de 1776. 38 - Lettre du Dr Origet, adressée à la Feuil1e hebdomadaire de la Généralité de Limoges le 29 janvier 1776 et publiée le 7 et le 14 février 1776. Voir aussi du médecin VICQ-d' AZIR~ Essai sur les lieux et les dangers des sépultures, Paris, Didot] 778 (traduit de l'espagnol).

27

ces lieux des morts devrait les bannir des habitations 39.»
Les cimetières intra-muros sont bel et bien devenus objets d'horreur et de scandale dans cette seconde moitié du 18ème siècle marquée par une forte croissance démographique. Pour donner un seul exemple, la population de Bordeaux passe de 60 000 habitants en 1750 à plus de 100 000 à la veille de la Révolution. Le développement rapide des villes, les projets d'urbanisme des intendants, suscitent une quête fiévreuse d'espaces disponibles. En 1756, les jurats de Bordeaux font déblayer le terrain de l'ancien cimetière de l'hôpital Saint-André désaffecté. depuis quelque temps pour permettre le chantier de la future place Dauphine 40., ce qui n'est pas sans alarmer les riverains qui saisissent le Parlement de Bordeaux. Le président Leberthon charge deux médecins bordelais de donner un avis; leur expertise est sans appel: «les terres d'un ancien cimetière sont infectées d'une pourriture qui est le germe d'un levain pestilenciel ». Il faut y remédier par le feu ou par la chaux vive. Les cimetières en service sont encore plus dangereux pour la population et plus gênants pour les opérations de spéculation immobilière qui se multiplient. Au mépris des besoins de la paroisse, la fabrique de Saint-Michel à Bordeaux lotit une partie de son enclos funéraire en 1768-1769 41. A l'autre extrémité du royaume, lors du concours de 1769 et 1770 sur les «embellissements dont la ville de Besançon est susceptible », tous les participants « sont unanimes à réclamer comme une mesure urgente la suppression de tous les cimetières qui existent encore autour de chaque paroisse. Ils déclarent ne pas comprendre qu'on continue à ensevelir les morts au milieu même de la cité ou dans les églises, au risque d'infecter l'atmosphère 42 ». Besançon, comme nombre d'autres villes, s'inscrit dans le « grand mouvement de contestation 43» de la mort à la fin du 18ème siècle. La contestation peut se manifester dans l'autre sens! Le lundi 12 septembre 1763, 31 paroissiens de Saint-Rémy de Dieppe s'assemblent pour commenter l'ordre du Parlement de Rouen leur enjoignant de former un nouveau cimetière. Les paroissiens protestent: le cimetière actuel est suffisant et il est à l'abri du soupçon d'insalubrité. Il serait très incommode de le placer hors de la ville car trouver des porteurs pour le transport des corps étant déjà aléatoire intra-muros deviendrait
39 - Ouvrage du Dr OLIVIER, paru à Marseille en 1771 et cité par Régis

BERTRAND, « Cimetières marseillais aux 18ème et 19ème siècles », dans Provence
historique, fasc. 92, 1973. 40 - 11s'agit de l'actuelle place Gambetta. La nouvel1e place est inaugurée en 1770 et baptisée place Dauphine à l'occasion du mariage de Marie-Antoinette et du dauphin Louis, Pour toute cette affaire, A.D. de la Gironde, dossier C 1101. 41 - J-Francis ETESSE, « Les cimetières bordelais à la fin de l'Ancien Régime », dans Revue historique de Bordeaux, 1981. 42 - Anne-Lise THIERY, «Une nécropole romantique, le cimetière des Chaprais à Besançon au 19ème siècle », dans Cahier d'Etudes co/ntoises, n° 37, 1987. 43 - La formule est de Phi1ippe ARlES.

28

quasiment impossible 44. Les esprits éclairés finissent par ébranler les mentalités des citadins ordinaires: à Bordeaux en 1756 quand les terres remuées d'un ancien cimetière font lever le spectre de la contagion; à Tours en 1765 quand des riverains de la paroisse Sainte-Croix se plaignent du voisinage de leur cimetière 45 ; à Nantes en 1760 quand les paroissiens réunis de quatre paroisses minuscules réclament la création d'un cimetière commun au

motif que « n'ayant point de cimetières, ils sont obligés d'enterrer dans
leurs églises qui sont fort petites et cela au détriment de la salubrité 46 ». Que de chemin parcouru depuis les remous provoqués par l'arrêt du Parlement de Bretagne en 1719 ! Les édiles municipaux sont tout aussi préoccupés du danger potentiel que représentent les lieux d'inhumation. Le lieutenant général de police, Antoine de Sartine, en poste à Paris de 1759 à 1774, envisage ainsi de fermer tous les cimetières parisiens et de les remplacer par six nécropoles closes de murs installées au sortir des faubourgs. C'est le temps où l'on souhaite rejeter de Paris tout ce qui est polluant: abattoirs, hôpitaux, fonderies de suif et... cimetières 47. Dans une note du 23 juin 1780, le secrétaire de la Société royale de médecine

est très clair: « Plus une ville est grande et peuplée, plus il est important
d'éloigner de son sein toute cause d'infection. Après les cimetières, les tueries (abattoirs) et fonderies sont peut être ce qu'il est le plus urgent de porter hors de leur enceinte 48. » Ce souci nouveau de l'envi ronnement est plus vif encore quand l'épidémie menace. En 1772-1773 par exemple, la ville de Lille connaît une grave épidémie de typhus. En octobre 1773, le Magistrat lillois nomme une commission de trois membres chargés, de concert avec les marguilliers des paroisses, d'évaluer la contenance qui serait nécessaire à un éventuel cimetière commun ou à plusieurs cimetières situés hors de l'enceinte de la cité. Les commissaires de Lille enquêtent sur le terrain, mais ils savent sortir de leur horizon local pour s'enquérir de ce qui se

44 - Connaissance de Dieppe et de sa région, n° 11, 1985. Le 4 mai et le 6 jui11et 1784, deux autres assemblées d'habitants délibèrent sur le changement des cimetières de Dieppe, le cimetière Saint-Jacques et le cimetière du Grand Saint-Rémy, et choisissent l'emplacement du nouveau cimetière de Janval à l'ouest de Dieppe (Mémoires pour servi,. à l'histoire de la ville de Dieppe, par Michel-Claude GUIBERT, Dieppe, 1878).

45 - M. LASSERE, « La loi et les morts, la difficile création du cimetière de Tours »9 dans
AnnaleLf)de Bretagne et des pays de l'Ouest, 1. 98, 1991. 46 - A.M. de Nantes, GG 617. 47 - Cette campagne hygiéniste se retrouve à Bordeaux où l'on projette en 1778 de créer un nouvel Hôtel-Dieu, plus loin du centre, car, dans le vieil hôspice, «l'air est tout à fait COITompupar les différentes maladies et échauffé par la multitude pressée des malades» (A.D. de la Gironde, C 110I). 48 - B.N., co11ection Jolly de Fleury, manuscrit 2542, fo. 186.

29

fait et se décide ailleurs 49. Et, quand ils déposent leurs conclusions, ils mettent en avant, pêle mêle, l'arrêt du Parlement de Paris du 21 mai 1765 expulsant tous les cimetières de la capitale pour raison d' hygiène, l'ordonnance de l'évêque-comte de Rodez, Champion de Cicé, en juin 1774, l'ordonnance de François III, duc de Modène, en juillet 1774 (aux Pays Bas autrichiens voisins) et, enfin, le mandement de l'archevêque de Toulouse, Loménie de Brienne, en date du 23 mars 1775 qui explique pourquoi il ne faut plus enterrer dans les églises: il y va de la bonne santé de tous en raison des exhalaisons putrides et de la santé morale de l'Eglise qui «n'a cessé de regarder comme une espèce de profanation l'usage immodéré d'enterrer dans les lieux saints ». Par l'article XI de son mandement, Loménie de Brienne demande aux curés et autres ecclésiastiques desservant des églises de faire diligence pour procurer à leur paroisse un cimetière éloigné de toute habitation, sollicitant au passage le concours des officiers municipaux et des habitants. Trouver les terrains, installer de nouveaux cimetières, c'est l'affaire de la collectivité toute entière. Dans l'article XIII de son mandement, l'archevêque de Toulouse décrit ce que doivent être ces cimetières d'un nouveau type: des lieux à l'écart, soigneusement fermés, situés sur un point haut, au nord des habitations et, pour affirmer leur caractère sacré, une croix dressée bien visible 50. Loménie de Brienne prend d'ailleurs la tête de la croisade des prélats contre les inhumations dans les églises, ces inhumations commandées par « la folle vanité des grands qui veulent toujours être distingués et celle des petits qui ne cessent de vouloir s'égaler aux grands». Il s'exprime sans ambages lors de l'Assemblée générale du clergé du 29 juillet 1775 pour convaincre peut-être certains prélats moins éclairés et revendiquer haut et

fort pour l'Eglise une mission de progrès: « Accoutumés à devancer leur
siècle par leurs Lumières, les évêques étaient autrefois les premiers à connaître ce qui est utile et à le proposer; c'est encore par ce moyen que nous remplirons ce que la religion attend de nous et que nous acquérerons des droits sur la reconnaissance des peuples [...] La dignité des temples et du culte, l'intérêt des peuples, la gloire de l'Eglise, tout nous incite à saisir le moment que le public semble nous marquer par son

49 - Les archives municipales de Line ont brf11é,ce qui explique le caractère fragmentaire des documents que l'on peut y consulter sur le sujet des anciens cimetières. A.M. de Lille, reg. 410, fo. 115 et sq.

50 - Pour tout ce passage, voir M. LASSERE, « La création du cimetière de Terre-Cabade à Toulouse au 19ème siècle », dans Annales du Midi, janvier-mars 1994. Il est intéressant de noter que l'essentiel de ces recommandations se retrouve dans le décret impérial sur les sépultures de 1804 qui sert de référence pour tout le 19ème siècle (et même le 20ème) : Loménie de Brienne défriche le terrain pour Napoléon 1er, bel exemple de continuité entre l'Ancien Régime et les temps nouveaux de la Révolution et de l'Empire.
30

impatience

51. »

Les temps sont mûrs pour mettre fin à des prdtiques d'un autre âge et l'ordonnance royale du 10 mars 1776 n'est que le point d'orgue d'un vaste mouvement de réformes conduites par les élites du royaume. Cette ordonnance contient deux dispositions essentielles: les inhumations dans les églises sont désormais rigoureusement interdites et« les cimetières qui se trouvent insuffisants pour contenir les corps des fidèles seront agrandis et ceux qui, placés dans l'enceinte des habitations, pourraient nuire à la salubrité de l'air seront portés, autant que les circonstances le permettront, hors de ladite enceinte en vertu des ordonnances des archevêques et évêques diocésains et seront tenus les juges des lieux, les officiers municipaux et habitants d' y concourir chacun en ce qui le concernera 52 ». La déclaration royale fait une exception pour les archevêques et évêques, qui conservent le droit d'être inhumés dans leurs cathédrales, pour les curés desservants qui peuvent être enterrés dans l'église de leur paroisse, pour les patrons et hauts justiciers qui conservent leurs droits de sépulture dans les églises qu'ils patronnent, pour les fondateurs des chapelles qui gardent accès après leur mort à la chapelle par eux fondée.

La pression institutionnelle et les retombées de l'ordonnance royale de 1776
La condamnation des inhumations dans les églises étant sans appel, les seuls lieux disponibles pour les morts sont désormais les cimetières, eux-mêmes mis en accusation. Si le Roi cautionne les mandements des évêques, il devient difficile dans toutes les villes du royaume de ne pas s'attaquer à la question des cimetières, d'autant que le Roi pratique l'incitation fiscale: les villes ou communautés qui feront l'acquisition de terrains en vue de créer de nouveaux cimetières seront dispensées du versement de certaines taxes 53. Déménager les morts, ou plutôt étudier leur déménagement, est à l'ordre du jour dans toutes les villes pour obéir

51

- Procés verbaux de l'Assemblée générale du clergé de France, B.N., LD 578. Apparemment, Loménie de Brienne est entendu puisqu'il fait école: l'évêque de Limoges prend un mandement similaire au sien le 14 décembre 1775. Voir analyse de Madeleine
FOISIL, « Les attitudes devant la mort au t 8ème siècle », dans Revue historique, 1974. 52 - Article VII de l'ordonnance royale. La restriction « autant que les circonstances le
permettront» ménage une possibilité de jeu dans l'application ou la non application de cet article VII que bon nombre de vines vont saisir. 53 - Article VIII de l'ordonnance royale du 10 mars 1776.

31

à la recommandation royale signifiée par lettres patentes 54. Le Roi de France fait école! Le 9 juin 1781, les Etats du Comtat Yenaissin en Assemblée, «étant assurés que dans plusieurs Etats et notamment dans le Royaume de France que le Comtat confine, cette prohibition des sépultures était depuis plusieurs années en vigueur [u.] ont délibéré et décidé de courir à la clémence de Votre Sainteté pour en obtenir un ordre prohibitif d'ensevelir à l'avenir les corps morts dans les églises, cathédrales et paroissiales, dans celles des hôpitaux, des congrégations, des tiers ordres, des confréries des Pénitants et autres... 55 ». Le Décret pontifical souhaité est signé la même année par Pie YI et notifié le 25 avril 1782 lors de l'Assemblée générale des Etats du Comtat Venaissin. Le duc de Savoie et Roi de Sardaigne, Yictor Amédée III, imite à son tour le Roi de France et, par lettres patentes du 24 juin 1783, prohibe les inhumations duns les églises que l'évêque de Nice, Monseigneur Valperga di Maglione, avait déjà interdites en 1782 56. Les Lumières font tâche d'huile en Europe: en Suède, Gustave III interdit les sépultures dans les églises en 1783, l'Empereur d'Autriche, Joseph II, légifère dans le même sens en 1786 et une série d'édits, en 1785, 1786 et 1787, mènent à bien en Espagne la mise à l'écart des morts. Mais revenons en France. Certes, la fermeture du cimetière des Innocents à Paris en 1780 et le déménagement spectaculaire de ses ossements en 1785 et 1786 a frappé tous les contemporains et retenu l'attention de tous les historiens. Louis-Sébastien Mercier, dans son Tableau de Paris, trouve des accents grandiloquents pour

l'évoquer:

« Qu'on se représente des flambeaux allumés, cette fosse

immense, ouverte pour la première fois, ces différents lits de cadavres tout à coup remués, ces débris d'ossements, ces flux épars que nourrissent des planches de cercueil, les ombres mouvantes de ces croix funéraires, cette redoutable enceinte subitement éclairée dans le silence de la nuit 57. » Mais la réforme des cimetières parisiens est très partielle et très incomplète. Certaines paroisses plus novatrices ou plus riches agrandissent leur enclos ou achètent des parcelles pour le transférer: c'est ainsi que Saint-Sulpice transfère en 1784 ses deux cimetières dans un champ situé à Vaugirard 58, Saint-Roch en 1787 établit le sien au pied
54 - Dans toutes les villes, sauf Paris dont le cas est disjoint (article VIII). Le Roi se réserve la possibilité de faire une législation pa11iculière pour Paris tant les problèmes sont difficiles et épineux à résoudre dans une très grande agglomération pour réaliser les transferts nécessaires: manque de terrains, allongement excessif des distances, nécessité de créer des dépôt~ mortuaires en ville où l'on rassemblerait les morts le jour, cortèges funèbres nocturnes choquants pour la population. 55 - A.D. de Vaucluse, C 43.

56 - Henri SAPPIA, « Notre ancien cimetière », dans Nice Historique, 1899.
57 - Louis-Sébastien MERCIER, Tableau de Paris, 1783, livre 9, chap. DCCLII, B.H.V.P. 58 - C'est l'actuel cimetière de ce nom. Voir Ph. ARlES, L JHol1unedevant la mort, Le Seuil, 1977, p. 488-490.

32

de la butte Montmartre et Saint-Eustache agrandit un cimetière dit (les Porcherons, rue du Faubourg Montmartre. On utilise à plein, aussi, un vaste terrain acheté en 1672 par les gens de l'Hôtel-Dieu et situé rue des Fossés Saint-Marcel: le cimetière de Clamart, tandis que les cimetières paroissiaux traditionnels souffrent de saturation. Ce qui se passe en province est moins bien connu, tant l'information est éparse et les situations diverses. Cet aspect de l'histoire urbaine mérite cependant d'être éclairé pour tenter de mesurer le poids respectif des forces du mouvement et de la résistance, pour essayer de trouver des corrélations, des correspondances dans les situations retenues, pour essayer de repérer continuités et ruptures. Dès l'été 1776, les assemblées municipales s'interrogent sur les suites à donner à l'ordonnance royale du 10 mars. Dès août 1776, les consuls tarbais par exemple décident, sans états d'âme apparents, de transférer leurs deux cimetières hors de la ville 59. A Angers, on est plus circonspect: le 17 août 1776, le maire fait convoquer une assemblée générale des habitants et les représentants des paroisses sont invités à présenter un rapport sur l'état de leur cimetière et à se prononcer sur l'opportunité d'un transfert 60, mais l'échevinage est en fait peu déterminé et ajourne l'assemblée générale au prétexte qu'il lui faut s'enquérir au préalable de ce qui se fait, ou va se faire, à Tours et au Mans... prudence, prudence! A Bordeaux, on a apparemment bien mal reçu et compris l'ordonnance royale puisqu'en août 1777 le curé et l'assemblée de la paroisse de Sainte-Colombe écrivent à Son Altesse Monseigneur le prince de Rohan pour lui expliquer que leur cimetière est beaucoup trop étroit et qu'ils souhaitent utiliser pour des inhumations un local situé sous le clocher de l'église. Et Monseigneur de Rohan, qui ne s'était, il est vrai, guère manifesté dans la grande campagne épiscopale de 1775 conduite par Loménie de Brienne, d'accorder pour un an la permission d'inhumer dans le local au mépris de l'interdit royal 61 ! Ce qui se passe dans cette paroisse bordelaise n'a rien d'exceptionnel. La déclaration royale du 10 mars 1776 consacre pourtant la majeure partie de ses articles à l'interdiction d'inhumer dans les églises 62 et si, dans bon nombre de paroisses, clergé et fidèles, conscients du danger des sépultures à l'intérieur des lieux de culte, les avaient déjà abandonnées, en d'autres lieux on ignore ou on outrepasse l'interdiction. Le corps municipal d'Orléans s'inquiète en 1788 de graves infractions à la déclararation de 59 - Histoire de Tarbes, sous la direction de J.B. LAPFON et de J.F. SOULET, Horvath,
1982. 60 - Jacques MAILLARD, Le pouvoir municipal à Angers (/657-/789), Universitaires d'Angers, 1984. Presses

61 - A.D.de la Gironde, 655. G
62 -« Seuls les archevêqes, évêques, curés, patrons des églises et hauts justiciers et fondateurs de chapelles» peuvent être enterrés dans les églises, chapelles, oratoires ou lieux clos consacrés à la prière, à condition de respecter certaines précautions et de manière restrictive (les curés dans l'église de leur paroisse par exemple).

33

1776 : «Plusieurs paroisses de la ville continuent d'inhumer dans les caves construites sous leurs églises comme par le passé et sans aucune distinction toutes les personnes qui leur sont présentées [u.] Quelques unes se sont permis d'agrandir leurs anciennes caves, même d'en construire de nouvelles» et, cela, malgré l'établissement de vastes cimetières hors de la ville 63. A la veille de la Révolution, les églises servent donc parfois de lieux d'inhumation et, en 1831 encore, le ministre Montalivet juge bon, par une circulaire, de rappeler aux évêques de France la teneur de la déclaration royale de 1776 64. A Versailles, le Roi se doit de donner l'exemple. En 1777, Louis XVI ordonne la fermeture du cimetière Notre-Dame trop proche des habitations et il donne un terrain pour son transfert 65, ce qui crée un précédent. A Pau, les jurats de la ville sollicitent du Roi la cession de deux arpents pris sur son domaine du château à l'ouest de la ville pour y établir le nouveau cimetière urbain. Le Roi ne peut qu'accepter cette requête puisqu'il est le plus gros propriétaire foncier de la ville mais il doit batailler contre son propre procureur de la Maîtrise des Eaux et Forêts qui juge ces terres d'un trop bon rapport pour les céder aux morts et l'affaire traîne sur plusieurs mois, de 1778 à 1780 66. Il faut retenir de l'affaire de Pau cette affirmation abrupte que les morts n'ont nul besoin pour dormir d'accaparer les meilleurs emplacements de la ville. C'est un point sensible sur lequel les vivants vont prendre position de manière très contradictoire lors de la création des grands cimetières urbains. Ce que le Roi a accordé à Pau, il le refuse à Blois pour ne pas amputer les jardins du château: en avril 1777 en effet, l'évêque du lieu sollicite la cession par le domaine royal d'une partie du jardin haut du château pour la création d'un nouveau cimetière; la demande est appuyée en juin 1777 par les échevins de la ville, mais elle se heurte à une fin de non-recevoir 67.

63 - Voir Jacqueline THIBAUT-PA YEN, Les morts, l'Eglise et l'Etat, Lanore, 1977, p. 250.

64 - Dans son article, « Mutations du paysage paroissial au 19ème : le cas de l'Ain », dans Ethnologie française, XV, 1985, Philippe BOUTRY cite l'église de Poncin qui renferme plusieurs pierres tombales de notables inhumés dans le premier tiers du 19ème siècle, au mépris de la loi commune. 65 - G. BOURDAN, Revue d'Histoire de Versailles, 1935, 1939 et 1943. L'ancien cimetière peut être reconverti en terrain à bâtir, après un délai de 10ans. 66 - A.M. de Pau, DD 41.
67 - A.M. de Blois, 2 M 8.

34

Cimetière unique ou cimetières multiples?
Cette question de l'emplacement de la terre des morts est capitale pour de nombreuses raisons: proximité, commodité d'accès, position par rapport aux vents dominants, coût du terrain et de son aménagement, accessoirement nature géologique du terrain. Tant de facteurs à concilier constituent un véritable casse-tête qui justifie parfois l'enlisement ou l'abandon des dossiers. Mais, dans les grandes villes, la translation des cimetières pose un préalable de politique urbaine: des cimetières ou un cimetière? Chaque paroisse doit-elle se débrouiller pour se doter d'un cimetière particulier hors les murs, ce qui revient à conserver le schéma traditionnel du cimetière paroissial, mais délocalisé, ou faut-il être plus novateur en découplant paroisses et lieux d'inhumation et en créant des cimetières regroupés ou même un cimetière unique? Dans ce dernier cas, c'est le concept de cimetière général qui l'emporte avec une municipalisation déjà inscrite en filigrane. Ce débat de fond est au cœur des Réflexions sur les sépultures dans la ville de Lyon que présente le 4 décembre 1776 l'abbé de la Croix en séance publique de l'Académie des Sciences, Belles Lettres et Arts de la ville de Lyon 68. Il préconise l'établissement d'un cimetière unique sur la rive gauche du Rhône, près de celui de la Madeleine, en se fiant essentiellement au critère aériste des vents dominants: « Le vent d'est ne souffle que 31 jours par année commune [...] et le cours rapide du Rhône sert de barrière à ce même vent en l'épurant. » L'abbé est d'ailleurs sans grande illusion dans sa conclusion: « L'on n'opère le bien que très difficilement, les obstacles se multiplient à raison des intérêts particuliers, l' habitude et l'usage de plusieurs siècles ne peuvent se déraciner qu'à la faveur du temps et de la patience, enfin la démonstration la plus complète de l'utilité n'entraîne jamais l'unanimité des suffrages pour son exécution parce que le genre humain est encore, comme il fut, dans son enfance.» Belle démonstration de lucidité et de scepticisme qui se vérifient à Lyon où rien de novateur n'est entrepris en matière de cimetières avant le séisme de la Révolution. A Toulouse, comme à Marseille, la première option l'emporte et les paroisses agissent en ordre dipersé, au gré des circonstances et des

68 - A.M. de Lyon. Lyon compte alors 14 paroisses et autant d'enclos paroissiaux pour lesquels, semble-t-il, aucune mesure de fermeture ou de transfert ne sera prise avant la Révolution.

35

opportunités 69. A Marseille par exemple, le cimetière Saint-Laurent est agrandi mais reste dans la ville, les cimetières Saint-Ferréol et SaintMartin sont déplacés au delà des Lices mais dans des faubourgs assez peuplés. A Tours, on agit vite, trop vite peut-être, et l'on opte pour une solution qui présente une certaine rationalité. En juin 1776, deux commissaires sont nommés par les élus municipaux pour chercher des terrains convenables à l'établissement de nouveaux cimetières. En moins d'un mois, leur dossier est bouclé: ils additionnent les superficies des cimetières attachés aux 14 paroisses existantes, divisent le total par deux et proposent d'établir sur cette base deux cimetières, l'un pour la partie Est, l'autre pour la partie Ouest de la ville, à l'écart des habitations mais encore intra-muros. Les terrains sont rondement achetés et les cimetières aménagés en 1777-1778 70. La solution de deux cimetières formant deux pôles consacrés aux inhumations, avec un souci d'implantation équilibrée par rapport à la ville, est adoptée à Orléans. Et, le même jour, le 5 août 1786, Monseigneur Jarente de la Bruyère bénit deux cimetières: le cimetière Saint-Vincent et le cimetière Saint-Jean. A la différence de ce qui s'est décidé à Tours, ces deux cimetières sont extra-muros 71. Les anciens cimetières paroissiaux sont fermés et l'on désaffecte, dès 1787, le grand cimetière, ou Martroi aux Corps, situé au cœur de la cité sur le flanc nord de la cathédrale. La même formule est choisie à Cambrai où deux nouveaux cimetières extra-muros sont établis, l'un à la porte Notre-Dame, l'autre à la porte de Paris, et bénis le même jour, le 10 avril 1786. A Lille, on fait preuve de réflexion et de hardiesse et la grande ordonnance de 1779 couronne des années d'efforts de la part des édiles municipaux: « Nous nous sommes occupés depuis six ans des moyens de transférer hors de la ville les cimetières que les agrandissements successifs et le besoin de loger un peuple considérable avaient

69

- Voir les articles déjà cités de M. LASSERE, Annales du Midi, janvier-mars 1994, et Régis BERTRAND, Provence Historique, fasc. 92, 1973. 70 - A.M. de Tours, 2 M.
71 - Ce qui permettra de les garder en service pendant tout le 19ème siècle. Le Martroi aux Corps ou Campo Santo à arcades fut transformé sous la Révolution et l'Empire en manège et caserne de cavalerie, puis laissé à l'abandon jusqu'à son réaménagement en hal1e aux grains en 1824-1826, surchargée d'une salle des fêtes à la fin du 19ème siècle. Au début du 20ème siècle, la municipalité d'Orléans envisagea une opération d'urbanisme radicale sur le Campo Santo, ce qui déclencha une be11e polémique en 1912-1913. La halle disparut mais le Campo Santo fut sauvé. Il ne fut toutefois restauré que dans les années 1980. La teITe des morts est devenue forum des vivants.

36

insensiblement resserrés au milieu des citoyens 72. » L'ordonnance est draconienne: les six cimetières paroissiaux et les cimetières des hôpitaux sont définitivement fermés et remplacés par un seul et unique cimetière, établi hors de la porte Saint-Maurice, malgré l'hostilité du directeur des Fortifications mais avec l'approbation du ministre de la Guerre. Les paroisses se cotisent pour acquérir le terrain et elles sont invitées, dix ans plus tard pour se dédommager, à disposer librement des anciens cimetières et à les remettre rapidement dans le circuit. Le nouveau cimetière est béni le 13 août 1779 par le curé Verdier, délégué par Guillaume Florentin, évêque de Tournai et prince de Salm-Salm, qui snobe la cérémonie tout en exprimant ses regrets, le 25 août, de n'avoir

pu bénir lui-même le cimetière et de « n'avoir pu passer cette année tout

le temps que j'aurais désiré dans cette ville qui, seule, fait une partie considérable de mon diocèse 73 ». Lille est donc la grande ville qui innove en créant un nouveau type de cimetière, vaste, commun à toutes les paroisses, bref un cimetière général, déjà fort proche d'un véritable cimetière communal. D'autres villes, plus modestes, font le pari du cimetière unique hors les murs: citons deux villes comparables par l'importance démographique, Dijon et Arles (environ 20 000 habitants), mais fort différentes par les conditions d'inhumation. A Dijon, l'inauguration du cimetière en 1783 s'accompagne de la fermeture des anciens cimetières et d'un véritable déplacement topographique comme à Lille 74. Dans la ville d'Arles, on peut parler d'un simple glissement, sans véritable saut dans l'inconnu. En effet, le semis des petits cimetières intra-muros n'existe déjà plus et Arles, au début des années 1780, ne possède qu'un seul cimetière paroissial, celui de la collégiale Notre-Dame La Major contiguë au rempart, enclos situé en partie à l'intérieur et en partie à l'extérieur du rempart. Le nouveau cimetière de 1786 est implanté à proximité immédiate du vieil enclos de La Major et il y a davantage

72 - A.M. de Lille, reg. n° 410 (fo. 115 et suivants) et A G, dossier 175. Lille est une vine de 69 000 habitants qui n'est pas le siège d'un évêché; el1e est rattachée à celui de Tournai. L'ordonnance est rédigée le 23 juin et publiée le Il août 1779. Il est prévu de lui faire une grande publicité: « Pour que personne ne l'ignore, elle sera lue, publiée, affichée partout [...] et elle sera de plus empreinte sur une tablette de fer blanc qui sera attachée contre la muraille extérieure du cimetière. » 73 - Ce grand seigneur réside habituellement à Tournai ou à Strasbourg, à proximité de ses possessions de Salm (Vosges). Cette défection de l'évêque pour une bénédiction de cimetière sous l'Ancien Régime est, semble-t-il, assez exceptionnelle et doit être soulignée; Jacques-Joseph-François de Vogüe, évêque de Dijon, fait au contraire de la bénédiction du nouveau cimetière, le 8 avril 1783, un point fort du carême dans son diocèse. 74 - Le cimetière de Dijon reste en service un siècle environ jusqu'aux années 1880. Son emplacement loti devient l'un des quartiers les plus huppés de la ville, le quartier Montchapet.

37

continuité dans l'espace que rupture 75. Parfois il y a presque cimetière général, comme à Châteaudun où tous les cimetières intra-muros (sauf celui de Saint-Jean) sont supprimés en 1780 et transférés près de la chapelle du Champdé 76, ou à Reims où un nouveau cimetière est créé en 1786 à proximité immédiate de la porte de Mars 77, sans porter atteinte au cimetière Saint-Rémi, mais ce n'est qu'en 1792 que la suppression de tous les enclos paroissiaux et cimetières particuliers le transforme vraiment en cimetière général. Parfois, mais le résultat est le même, il n'y a pas création mais agrandissement d'un cimetière de faubourg qui accueille les cimetières intra-muros: c'est ce qui se produit à Mende où, après 1776, le cimetière Saint-Gervais excentré devient cimetière unique pour la ville. Une solution commode peut être de solliciter pour tous les morts de la ville l'hospitalité d'un cimetière géré hors enceinte par un Hôtel-Dieu. C'est le cas à Albi où le cardinal de Bernis crée en 1783, dans le domaine de l'Hôtel-Dieu, le cimenteri nou (le cimetière nouveau) loué à la ville pour sortir les morts du vieil Albi conformément à l'ordonnance royale. A Reims, le cimetière établi en 1786-1787 l'est sur trois arpents d'une pièce de terre possédée par l'Hôtel-Dieu 78, si bien que le nom initial de ce cimetière est cimetière de l' Hôtel-Dieu, appelé aussi Clamart. Il devient ensuite la cimetière de la porte de Mars, puis cimetière Nord. Mais quand la ville est importante ou particulièrement riche en églises paroissiales, hôpitaux ou communautés religieuses, un projet de cimetière unique peut heurter nombre d'intérêts et d'habitudes. Ce que Lille a réalisé, Caen va le repousser. Les officiers du bailliage de cette ville proposent en 1778 la suppression de tous les lieux d'inhumation intramuros et la création d'un vaste cimetière extérieur, à l'ouest de la ville, au clos Bevrelu. Les curés et marguilliers des paroisses concernées rejettent cette idée tout en cherchant une solution de rechange puisque le Parlement de Rouen confirme l'obligation d'exiler les morts en 1783. Certaines paroisses se dotent d'un cimetière particulier neuf (la paroisse Saint-Pierre par exemple), d'autres imaginent une formule plus économique en se regroupant. C'est ainsi que quatre paroisses importantes de la ville se regroupent en 1784 pour créer le cimetière dit 75 - Le cimetière d'Arles, créé hors des remparts, mais tout près de la cité des vivants, beaucoup plus près que ne l'était la nécropole des Alyscamps, est toujours en service, coincé entre un boulevardet la voie ferrée. 76 - Champdé (de campus Dei: le champ de Dieu). La chapelle Renaissance fut incendiée au début du 19ème. Il n'en reste plus qu'un magnifiqueportail flamboyant qui sert d'entrée au cimetière, toujours en service. 77 - Ce cimetière est appelé de nos jours cimetière du nord. Une plaque apposée à côté de l'entrée principale rappelle la date d'ouverture du cimetière (cette pratique, qui serait précieuse pour l' historien, est hélas rarissime). 78 - Henri MENU, Bric à brac rémois, Reims, 1899. Les cimetières reliés à un Hôtel-Dieu portent souvent ce nom de Clamart (c'est le cas à Troyes par exemple) par référence au grand cimetière parisien ouvert en 1673 dans les jardins de l'ancien Hôtel de Clamart pour les morts de l' Hôtel-Dieu et fermé en 1793.
38

des Quatre-Nations (autrement dit paroisses) 79. Le principe du regroupement avait déjà été rodé à Nantes où six paroisses, anticipant la déclaration royale de 1776, s'étaient réunies pour créer en 1774 un cimetière commun dans l'enclos de la Bouteillerie 80. Pour clore cette énumération de villes, il faut rappeler la situation exceptionnelle de la ville du Mans et de son grand cimetière. La déclaration royale de 1776 est sans objet dans cette ville puisque les morts y sont déjà exilés mais elle réactualise la querelle autour de la propriété légitime du cimetière: sur entremise de l'évêque, les religieux de la Couture acceptent de se désister de leurs droits de propriété sur le grand cimetière, renoncement authentifié par acte notarial dressé à Paris le 7 janvier 1782 et le grand cimetière, commun aux huit paroisses de la ville, passe sous le contrôle de « ces Messieurs de l'Hôtel de ville» et devient donc cimetière général, à la fois interparoissial et communal. Cimetière unique ou cimetières multiples, rien n'est pourtant tranché au moment de la Révolution: initiatives hardies, réalisations timides, attentisme, paroisses et municipalités tâtonnent, hésitent ou bousculent l'ordre ancien. Tout est affaire de circonstances et d'hommes.

L'exil des morts: les acteurs et les lieux
Dans sa déclaration de 1776, le Roi est formel: le déménagement des

cimetières, c'est l'affaire de tous « et seront tenus les juges des lieux, les

officiers municipaux et les habitants d'y concourir chacun en ce qui les concernera 81 ». Mais il n'est pas allé jusqu'à délimiter leur sphère d'activité respective et tous ne se sentent pas également «concernés ». La répartition des tâches se retrouve pourtant d'une ville à l'autre. Les juges des lieux directement, ou indirectement le plus souvent par délégation à des experts (médecins, chirurgiens), vérifient l'état d'insalubrité des anciens cimetières, parfois déjà condamnés par l'évêque, et mettent en demeure les officiers municipaux de chercher le (ou les) terrain pour un nouveau cimetière. Ceux-ci se mettent au travail, en nommant eux-mêmes une commission, ou en se déchargeant sur les fabriques des paroisses, ou bien encore en collaborant avec elles au sein d'une commission mixte. Il y a parfois au préalable consultation d'une assemblée des habitants; le
79 - Voir Michel BEE, Le mois à Caen, 1980, numéro spécial:
«

La vie et la mort à

travers les rues et les cimetières ». Ce cimetière des Quatre-Nations n'est plus en activité, mais il reste, au cœur de Caen, un espace d'une mélancolie sauvage qui a servi de décor à François Truffaut en 1977 pour son film: La chambre verte. 80 - Ce cimetière est toujours en service à Nantes, à proximité immédiate de la gare et du Jardin des Plantes. 81 - Article VII déjà cité. Encore le Roi oublie-il d'évoquer les prérogatives des évêques!

39

plus souvent les liens noués avec les paroisses autour de l'affaire servent de consultation. Le choix d'un terrain destiné à un cimetière est délicat: il faut bien entendu qu'il soit conforme à certaines normes d'hygiène 82, extérieur à la ville mais proche cependant pour ne pas compliquer les inhumations et, si possible, bon marché, sinon gratuit comme à Versailles! Les villes ont la possibilité de puiser dans des réserves foncières assez largement disponibles en cette fin de 18ème siècle où les remparts et fortifications sont en voie de démantèlement un peu partout 83 mais encore inscrits dans le paysage urbain: le cimetière de Lille est créé en 1779 sur un terrain appartenent au glacis militaire de la ville et, fort loin des Flandres, la ville de Nice installe en 1783 un cimetière extérieur sur la hauteur du château, réduit à un misérable tas de ruines depuis l'intervention de Louis XIV. La même année, Chaumont déménage son cimetière au-delà du bastion des Choignes. Ce qui se passe à Dunkerque en 1777-1778 est particulièrement intéressant à souligner à la fois topographiquement (utilisation des bastions) et sociologiquement (distinction dans la mort). Non seulement l'interdiction d'inhumer dans l'église Saint-Eloi, la seule église paroissiale, prend effet comme dans toutes les villes de France, mais le cimetière paroissial est lui-même brutalement sacrifié à un projet architectural d'envergure. En 1778, ces Messieurs du Magistrat de Dunkerque décident l'exécution du projet présenté par l'architecte Louis: ouverture d'une large voie de communication pour relier église et place royale et adaptation sur le vaisseau gothique de Saint-Eloi d'une façade néo-classique au goût du jour. Les morts n'ont plus leur place dans et autour de l'église. A partir de 1777, les morts ordinaires, ceux qui auraient eu droit à l'enclos paroissial, sont relégués à Saint-Eloi- BasseVille, un ancien cimetière extra-muros ouvert au 17ème siècle pour les soldats de la garnison mais englobé dans la nouvelle enceinte fortifiée de Louis XIV. Le Magistrat de la ville prévoit, dès décembre 1777, sur un bastion en demi-lune, un cimetière de distinction (béni en septembre 1778) pour les bourgeois de la ville qui auraient pu s'offrir une place sous les dalles de l'église. L'ingénieur en chef des fortifications accepte de céder le terrain et cède même un autre terrain dans le demibastion de gauche de la basse ville pour servir de cimetière aux« noncatholiques 84».
82 - Et il Y a vérification judiciaire de la salubrité du terrain sélectionné. 83 - Sauf exceptions notables comme Metz: alors qu'au cours du 18ème siècle la plupart des grandes villes du Royaume voient leurs remparts disparaître, ceux de Metz se développent et l'emprise militaire sur l'espace périurbain s'accentue.

84 - Voir Dr L. LEMAIRE, « Les inhumations dans]' église Saint-Eloi et les exhumations
de 1783 », dans Mémoires de la Société dunkerquoise, 1910, 52ème vol.. Pour la réalisation des travaux d'embellissement de l'église, il fallut exhumer (comme à Paris au moment du transfert du cimetière des Innocents) nombre de corps l'Jus ou moins putrifiés : du 20 janvier au 21 avril 1783, on retira 816 cadavres, « sans compter les ossements d'enfants ».

40

Cette commodité, pour fréquente qu'elle soit, n'est pas générale et il faut parfois chercher longuement, avec patience et détermination, un terrain convenable, d'autant que les vendeurs ont tendance à se dérober lorsqu'ils apprennent la future affectation de leur bien. Mais il est bien difficile de démêler si la répugnance est sincère ou mise en avant par des commissaires lorsqu'ils veulent ralentir ou bloquer le processus: personne à Rouen semble-il, dans les années 1778-1780 ne veut vendre un terrain pour les morts! ... mais la famille de Martainville en 1780 cède gratuitement l'emplacement du nouveau cimetière de Beauvoisine, pour l'exemple 85. Les communautés religieuses, dont les membres se réduisent mais qui restent propriétaires foncières d'importance, sont fréquemment sollicitées, comme à Nantes où l'enclos de la Bouteillerie est acheté aux Chartreux, ou encore à Rennes: les Bénédictins cèdent en 1789 le champ d'Estival moyennant une rente annuelle foncière et inamovible, en nature ou en argent, à payer à la Toussaint Le contrat de vente, signé le 29 avril 1789 à la veille des bouleversements de la Révolution, est une excellente affaire pour la ville qui obtient à bon compte le terrain de son cimetière 86. A Saint-Orner, ce sont les Chartreux qui en 1785 cèdent à la ville un terrain pour l'établissement d'un cimetière commun. Un exemple précis, celui de la ville de Dijon en 1780-1783, permet une mise en situation plus fine des différents acteurs d'un transfert de cimetière 87. Le 27 avril 1780, l'évêque de Dijon, Jacques-JosephFrançois de Vogüe interdit les cimetières renfermés dans l'enceinte de sa ville et son mandement est homologué par un arrêt du Parlement local le 2 juin 1780. Mais « les lenteurs qu'entraine toujours l'établissement d'un nouvel ordre des choses ayant enchaîné le zèle des Magistrats de la ville », l'évêque accepte en octobre 1780 de repousser la mise en application de son interdiction jusqu'en août 1781. Cela donne aux échevins de Dijon un délai suffisant pour acheter en mars 1781 «un terrain de six journaux treize perches à la porte Guillaume, à l'ouest de la grande route de Paris », et cela pour la somme de 4 820 livres. Les échevins, auparavant, ont pris la précaution de demander à l'intendant Feydeau l'autorisation de recourir à l'impôt pour couvrir les frais d'achat et de clôture du

terrain. L'autorisation est accordée et « il sera fait un rolle de répartition
sur tous les habitants de ladite ville, tant ecclésiastiques que laïcs ». Mais l'évêque de Dijon écrit de son côté à l'intendant Feydeau en septembre 1781 pour se plaindre de la petitesse du nouveau cimetière et de la nécessité qu'il y a à l'agrandir. Les échevins et syndics de la ville de Dijon se défendent en mettant en avant, mathématique macabre à l'appui, la situation de la ville voisine de Chalon-sur-Saône: Dijon va disposer de six journaux pour 1 480 décès par an alors que, pour 300 inhumations

par an, le nouveau cimetière de Chalon dépasse à peine un journal, « que
»,

85 - Voir M. LASSERE, « La terre des morts: Rouen et ses cimetières au 19ème Annales de Normandie, octobre 1993. 86 - Il s'agit du cimetière Nord actuel à Rennes. A. M. de Rennes, liasse 351. 87 - A.M. de Dijon, dossier 67.

dans

41

les paroisses n'y ont pas de portions séparées et que les morts s'y enterrent de suite en suite ». L'évêque de Dijon exige des aménagements soignés dans le cimetière: une chapelle centrale et des chemins pavés menant à des emplacements particuliers pour chaque paroisse. Sans doute obtient-il satisfaction puisqu'il le bénit solennellement en avril 1783. Dans cette histoire de transfert, chacun tient son rôle, l'évêque et les Messieurs du Parlement donnent l'impulsion 88, les échevins ont des tâches d'exécution, l'intendant accorde son arbitrage. Les habitants, eux, n'ont que la ressource de payer! Transférer un cimetière s'avère onéreux pour un ville et la dépense n'avait certainement pas été imaginée aussi lourde entre les frais d'enquêtes préalables, l'achat du terrain, sa clôture et les aménagements annexes. Mais ces enquêtes préalables, à qui incombent-elles au juste, financièrement parlant? Aux habitants de la ville ou au domaine de la justice des lieux? La question se pose à Guéret en 1779 et remonte jusqu'au garde des Sceaux, Miromesnil, qui interroge le directeur général des Finances, Necker. Necker tranche sans ambiguïté: «Le paiement n'en peut être supporté que par la communauté de Guéret, autrement l'opération qui en fait l'objet, pouvant [. ..] avoir lieu dans toutes les villes du royaume, les dépenses multipliées qui en résulteraient absorberaient entièrement les revenus du domaine qui déjà suffisaient à peine à faire face à ses charges journalières », et Necker souligne que les dépenses peuvent être considérables dans certaines villes puisqu'elles se sont élevées à Lyon à 8 404 livres! Aux habitants donc de supporter entièrement les frais de translation de leurs cimetières. La tentation est grande alors d'agir à l'économie au risque d'aménager en cimetière un terrain fort médiocre (le nouveau cimetière de la paroisse Sainte-Croix de Bordeaux, béni en 1785, est vite affublé du sobriquet révélateur de mouille-cul) ou de méchante réputation; c'est ainsi que l'échevin Jean-Baptiste-Augustin-André Duval propose en 1785 à Amiens de convertir en cimetière général une ancienne maladrerie inutilisée depuis plus d'un siècle alors qu'elle est propriété de la ville: certes, l'enclos de la Madeleine offre huit hectares immédiatement disponibles, mais la répulsion qu'engendrent les lieux déchaîne une violente opposition. Trouver un terrain acceptable n'est pas si aisé et nombre de transferts traînent en longueur ou échouent pour ce seul motif avoué. Le nouvel archevêque de Bordeaux, Champion de Cicé, 88 - Il est bien difficile de juger quelle est l'autorité qui l'emporte: dans la plupart des

villes, autorité épiscopale et autorité judiciaire se renforcent. A Rouen, pourtant, il semble bien que le Parlement ait joué un rôle prépondérant et déterminant: son aITêtdu 7 août 1780 ordonne la création de cinq cimetières à l'extérieur de la ville, chaque paroisse devant être rattachée à l'un de ces cimetières. Il y a des cas aussi où l'autorité épiscopale est particulièrement déficiente: le transfert du cimetière de Roubaix en 1777-1779échoue car le prince de Salm-Salm, évêque de Tournai, déjà fort négligent à Lille, oublie de répondre à la demandede bénédiction qui lui est faite (voir Théodore LEURIDAN,Histoire de l'église Saint-Martin de Roubaix, 1859).J. MEYERet 1. P. POUSSOU,dans Etudes sur les villes françaises du ,nilieu du XVIlème à la veille de la Révolution, Sedes, 1995, soulignent le rôle des Parlements dans le déménagement des cimetières.
42

reprend à son compte sans succès en 1785 un projet de transfert du grand cimetière Saint-Seurin : on ne trouve nulle part à proximité immédiate de la ville un terrain aussi vaste et aussi commode. C'est que rien ne presse vraiment la décision et l'on peut se permettre de tergiverser! Lorsqu'il Y a danger sanitaire réel ou ressenti comme tel, un transfert peut être rondement mené: à Charleville en six mois seulement, la décision est prise, le terrain d'un nouveau cimetière trouvé, la bénédiction obtenue. Dans cette petite ville, le 20 décembre 1784, le conseil général décide de sortir le cimetière de la ville et de le réinstaller dans le jardin du sieur Froissart « hors et près de la porte de Luxembourg », le terrain du cimetière paroissial en service se trouvant complètement « labouré» à la

suite d'inhumations multiples entrainées par « les maladies dont a été
assaillie pendant le cours de cette année la classe la plus misérable du

peuple

89

». L'abandon du cimetière intra-muros - réservé à l'évidence

ici aux éléments populaires - est présenté comme une nécessité de bonne gestion municipale et l'évêque du lieu, l'archevêque de Reims, Alexandre-Angélique de Talleyrand-Périgord, donne d'autant plus facilement, le 14 juillet 1785, l'autorisation de bénir le nouveau cimetière

qu'il se trouve « parfaitement clos de bons murs 90».

Les résistances
Certains historiens des mentalités 91 laissent entendre que l'exil des morts a été assez bien accepté à la fin du 18ème siècle et que les transferts de cimetières se sont effectués sans « traumatisme culturel majeur» 92, les vivants se détournant de plus en plus de la mort. Michel Vovelle est plus prudent et souligne que « le silence [des populations] n'est peut-être qu'à la mesure de nos ignorances 93 ». Jacqueline Thibaut-Payen est nettement plus catégorique dans sa thèse. Les sources administratives qu'elle a dépouillées - essentiellement la collection Joly de Fleury à la
89 - A.M. de Charleville, BB 8. 90 - A.M. de Charleville, DD 25. Ce prélat français (1736-1821) est l'oncle de CharlesMaurice de Talleyrand-Périgord (1754-1838). Ce cimetière, devenu insuffisant, est désaffecté en 1866 pour un cimetière situé à l'opposé de la ville, sur la route des Flandres.

91

- Philippe ARlES,

«

Contribution à l'étude du culte des morts à l'époque

contemporaine », dans Revue des traVatLt de l'AcadénÛe des sciences n'torales et politiques, 1. I, 1966, p. 25-40, et F. LEBRUN, Les hommes et la Inort en Anjou aux 17ème et 18ème siècles, Paris, 1971.
92

- La

fonnule est de Jean-Claude

PERROT,

Genèse d'une ville moderne,

Caen au 18èn'te

siècle, 1975. 93 - M. VOVELLE, La mort et l'Occident de 1300 à nos jours, p. 466.

43

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.