Vivre en Provence au XIVe siecle

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La vie est difficile pour tous dans la Provence du XIVè siècle. La dramatique trilogie du bas Moyen Age représentée par ces terribles cavaliers de l'apocalypse que sont la famine, la guerre, la peste, est à l'oeuvre, triomphante. Le projet de ce livre est d'essayer de faire revivre les Provençaux, montrer de quoi ils souffrent, observer comment ils se débattent face l'adversité et découvrir par quels moyens ils en réchappent.
Publié le : vendredi 1 mai 1998
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EAN13 : 9782296366497
Nombre de pages : 272
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VIVRE EN PROVENCE AU XIVe SIÈCLE

L'Université le Conseil Général

de La Réunion remercie
de La Réunion pour leur concours

et le Conseil Régional

MAQUETTE: Edith AH-PET-DELACROIX, Marie-Noëlle POUSSE, Sabine TANGAPRIGANIN
MAQUETTE Bernard DE COUVERTURE:

RÉMY, Armelle

KAUFMANT

RÉALISATION @ LABORATOIRE SERVICE DES PUBLICATIONS EN CARTOGRAPHIE DE RECHERCHE

APPLIQUÉE FACULTÉ DES

ET TRAITEMENT DE L'IMAGE ET DES SCIENCES HUMAINES

LETTRES

UNIVERSITÉ

DE LA RÉUNION,

1998

Campus universitaire du Moufia 15,avenue René Cassin BP7151 - 97 715 Saint-Denis Messag cedex 9 ~phone : 02 62-938585 ~copie : 02 62-938500

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L'HARMATTAN,

1998

7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris La loi du 11 mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute reproduction, intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants cause, est illicite. ISBN: 2-7384-6765-2

UNIVERSITÉ DE LA RÉUNION F ACUL TÉ DES LETTRES ET DES SCIENCES HUMAINES

VIVRE

EN PROVENCE

AU XIVe SIÈCLE
,

Gérard VEYSSIERE

Publications du Centre de Recherches Littéraires Faculté des Lettres et des Sciences Humaines-Université

et Historiques de La Réunion

ÉDITIONS L'HARMA TTAN 5-7, rue de l'École 75005-Paris

UNIVERSITÉ DE LA RÉUNION 15, avenue René Cassin 97715 - Saint-DenisCédex

pour Huguette, Gaël et Aure

REMERCIEMENTS

Je me destinais à être géographe, la contemplation d'images médiévales en a décidé autrement et je me tournai résolument vers l'histoire, Georges Duby m'attirant irrésistiblement du côté du moyen âge en compagnie de Louis Stouff et de Noël Coulet. Je fus leur étudiant à Aix-en-Provenceet jamais par la suite ils ne cessèrent de m'apporter leur soutien et leur aide tout au long de l'élaboration de ce travail, mené dans des conditions délicates puisque, tel Robinson dans son île, je me retrouvais sous les tropiques certes, mais seul médiéviste et fort loin de mon sujet de recherches. Dans cette situation, ils ont été pour moi, et qu'ils en soient ici remerciés profondément, le cordon ombilical qui me reliait à la métropole, à la Provence et aux médiévistes. Grâce à eux, grâce à leur collaboration sans faille, grâce à leur sollicitude, ce travai!a pu se dérouler dans les meilIeures conditions possibles. Je n'aurais garde d'oublier dans mes remerciements le père Paul Amargier, Yves Grava et

Anne Jacquemin, lesquels m'ont accompagné dans ma quête, m'éclairant de leurs
connaissances et me guidant de leurs conseils, ainsi que Jean-Marc Haupert qui a bien voulu accepter de relire le texte et dont les remarques, toujours pertinentes, m'ont été d'un grand secours. Enfin, je voudrais remercier tout particulièrement ma femme, elle qui, constamment à mes côtés, a su, si délicatement et si efficacement, m'aider de sa présence, me soutenir, m'inciter à aller de l'avant et jouer pour moi le rôle d'un censeur redoutable. Que cette'œuvre, qui sans elle ne serait pas, lui soit dédiée.

INTRODUCTION

En 1981, André Vauchez publie la Sainteté en Occident aux derniers siècles du moyen âge. L'auteur présente dans cet ouvrage, ,en se fondant sur l'étude des procès de canonisation, les rapports entre l'Eglise et le culte des saints. Il dresse une typologie de la sainteté, en souligne les signes et en dégage la signification. Or, une partie de ces documents à caractère hagiographique que sont les procès de canonisation peut être également analysée sur un autre plan, profane celui-là, surtout lorsqu'il s'agit des témoignages spontanés de fidèles venus accomplir leur vœu auprès du tombeau du saint. Ils rendent alors compte de ce qui leur est arrivé à un notaire qui enregistre leur témoignage. Les fidèles avaient sollicité une intervention divine, ils ont été exaucés. André Vauchez signalait que les vies des saints étaient bien évidemment déjà connues des érudits mais qu'en revanche «certains procès de canonisation peuvent constituer des sources d'un intérêt exceptionnel pour l'histoire sociale et politique dans la mesure où ils nous permettent de saisir un milieu bien déterminé: celui des personnages qui ont été en relation avec les saints de leur vivant et qui s'emploient à faire approuver leur culte»'. Ce qui nous a attiré dans cette remarque c'est l'intérêt de ces types de documents pour l'histoire sociale provençale. Les sources existaient puisque l'on possède pour le XIVe siècle trois procès de canonisation regroupant des personnages dont la vie s'est déroulée très largement en Provence, autour des centres urbains d'Apt, de Marseille et d'A vignon: une grande dame, Delphine de Puimichee, un souverain pontife,
I. 2.
VAUCHEZ (A.), (194), p. 2, n° 5. Delphine de Puimichel (1284-27 novembre 1360), fille du seigneur de Puimichel, est orpheline à 7 ans. L'année suivante, elle (ait le vœu de conserver sa virginité. Mariée contre son gré en 1300 à Elzéar de Sabran, fils du comte d'Ariano, elle réussit à lui imposer le res\?ect de la chasteté dans la vie commune au grand scandale de son entourage. A partir des années 13i 0, leur existence se partagea

VIVRE

EN PROVENCE

AU XIVe

SIÈCLE

Urbain Vi et un très jeune cardinal, Pierre de Luxembourg2. Il va sans dire qu'à titre de comparaison nous avons consulté et parfois utilisé
entre Naples et la Provence où ils prononcèrent tous les deux le vœu de virginité en 1316. Après la mort d'Elzéar survenue à Paris en septembre 1323, Delphine sc sépare peu à peu de sa fortune, vend ses châteaux et dix ans plus tard, prononce le vœu de pauvreté. À partir de 1343, elle s'établit comme béguine à Ansouis puis dans un reclusoir à côté du couvent des frères mineurs à Apt. Elle meurt dans cette ville le vendredi 27 novembre 1360, auréolée d'une grande réputation de sainteté. Des miracles eurent lieu de son vivant comme après sa mort et sa canonisation fut demandée au pape Urbain V qui ordonnera l'ouverture d'une enquête. Celle-ci eut lieu à Apt du 14 mai au 5 juillet 1363 et elle fut complétée par quelques témoignages recueillis à Avignon du 6 au 18 octobre 1363. Au total, 68 pcrsonnes seront ainsi interrogées sur 91 articles composés par les promoteurs de la cause. Les témoins des 41 miracles recensés sont des proches de Delphine, habitants d'Apt et de sa région, hommes d'Église ou femmes pieuses (plus de 50 % des témoins) qui ont connu la sainte surtout depuis son veuvage. Elzéar a été canonisé par Urbain V le 14 avril 1369 mais Delphine ne sera béatifiée qu'en 1694.
CAMBELL(J.) (X), (XI), (37) ; DULONG (M.) (79) ; V AUCHEZ(A.) (J 91). Présentation

d'Elzéar par VAUCHEZ (A.) (194), p. 418-421 et de Delphine par AMARGIER (P.) (II)
et VAUCHEZ(A.) (195).

NB -

Nous avons choisi d'utiliser les graphies Delphine et EJzéar afin de

1.

respecter la tradition au détriment d'un certain archaïsme provençalisant (cf. N. COULEY Compte rendu)} de l'ouvrage de J. CAMBELL, Monde Alpin et « Le Rhodanien, premier et deuxième trimestre 1980, note l, p. 174). Urbain V (1310-19 décembre 1370): Guillaume de Grimoard, fils d'une noble famille du Gévaudan, naquit en 1310 à Grisac (Lozère). Tonsuré à l'âge de douze ans, il étudie à Montpellier et à Toulouse. Après son droit civil, il entre au prieuré bénédictin de Chirac et fah profession à l'abbaye Saint-Victor à Marseille. Il suit alors les cours des universités de Toulouse, Montpellier, Avignon, Paris. Docteur en droit canon le 31 octobre 1342, il professe dans diverses universités. 11devient par la suite vicaire général de Pierre d'Aigrefeuille à Clermont et à Uzès, puis abbé de Saint-Germain d'Auxerre le 13 février 1352, enfin abbé de Saint-Victor de Marseille le 2 août 1361. Désigné à plusieurs reprises comme légat en Italie (1352, 1354, 1360), c'est en 1362 au cours d'une de ses légations qu'il apprend son élection à la succession de saint Pierre, le 28 septembre. C'est un savant et un canoniste n'ayant été mêlé ni à l'administration ecclésiastique, ni à la cour de France. Homme d'études, d'une grande piété, d'une infinie bonté, l'austérité et la simplicité de sa vie, y compris sur le trône pontifical, ont déjà tissé une renommée de sainteté de son vivant malgré les échecs de son pontificat comme celui de la Croisade impossible et celui du retour manqué à Rome (entre 1367 et 1370). Urbain V est contraint de revenir à Avignon le 27 septembre 1370 mais, épuisé, malade, il y meurt le 19 décembre. Enterré dans l'église de Notre-Dame-des-Doms, son corps est translaté le 4 juin 1372 à Marseille dans l'abbaye de Saint-Victor. C'est là surtout que son culte s'organise. Aux différentes Vitae rassemblées par le chanoine Albanès, s'ajoutent surtout les 380 récits de témoins retenus dans l'enquêtefama et sanctitate qui concernent des miraculés venus jusqu'à Marseille rendre hommage au saint homme qui les a sauvés (1376-1379), ainsi que les 89 dépositions recueillies à la date de 1390. Ce n'est

qu'en 1870 qu'Urbain V sera proclamé bienheureux. ALBANES (J.H.) et
(U.) (III); GUILLEMAIN (96), p.142-144; (B.)

CHEVALIER

MOLLAY(G.) (140), p. 116-129;

10

INTRODUCTION

d'autres publications concernant la Provence, tant celles du xure siècle (Douceline" Louis d'Anjou2) que celles du XVCsiècle (Louis Aleman3, Philippe de Chantemilan4). Ces documents, rassemblés et publiés, sont composés de divers éléments dont l'origine est à rechercher dans les enquêtes que Rome avait imposées afin de maintenir l'orthodoxi~. Il s'agissait de déterminer qui était saint et qui était hérétique5. A l'image des procédures d'investigation réalisées dès le XIII' siècle par l'Inquisition, on retrouve dans ces divers dossiers établis un siècle plus tard en vue d'une canonisation, une structure qui utilise des enquêtes et qui se fonde sur des questionnaires. Des listes sont ainsi établies où se succèdent les questions posées aux témoins et leurs réponses. Tout au long du XIVe siècle l'on assiste à un développement très important de ces
RENOUARD (160), p. 48-57; VAUCHEZ (Y.) (A.) (194), p. 364-373 ; /\MARGlER(P.) (4) et (12). Pierre de Luxembourg (20 juillet 1369-2 juillet 1387). Né à Ligny (Meuse) le 20 juillet 1369, il est le fils de Guy de Luxembourg et de Mahaut de Castillon. Apparenté aux plus grandes familles (roi de France, roi d'Angleterre, empereur), sa carrière est placée sous le signe de la jeunesse et de la rapidité: chanoine de Paris en 1379, évêque de Metz en 1384 (mais non sacré, il restera diacre toutc sa vie), cardinal nommé par Clément VII en 1386. Partout il mène une vie austère et charitable qui lui vaut immédiatement un prestige considérable. Sa santé minée par les pénitences, il meurt d'épuisement et de phtisie le 2 juillet 1387 à Villeneuvelès-Avignon. En raison de sa volonté testamentaire il est enterré dans le cimetière des Pauvres à Avignon le 5 juillet 1387 où les premiers miracles ont lieu immédiatement et se succèdent. Il a fallu que la garde pontificale intervienne afin de protéger sa tombe de la vénération excessive des fidèles. Les dépositions concernant 85 miracles sont enregistrées du 7 juillet au 23 décembre 1387 par des notaires. En juin 1389 une demande de canonisation est présentée au pape Clément VII et une enquête est ouverte du 21 janvier au 14 juillet 1390 durant laquelle 72 témoins furent interrogés. Clément VII étant mort avant d'avoir pu prononcer la sentence de canonisation, il faudra attendre l'an 1527 pour que Pierre de Luxembourg soit proclamé bienheureux. ACTA SANCTORUM (I). RRPP. Bénédictins de Paris (169); FRANCOIS (P.H.) (87); AVRIL(Mg.) (16); STOUFF (L.) (181). Les références bibliographiques du corpus sont notées de la façon suivante: D. Enquête pour le procès de canonisation de Dauphine de Puimichel. comtesse d'Ariano. U V. Actes anciens et documents concernant le bienheureux Urbain V pape. P. de Lux. Acta Sanctorum quotquot tata orbe coluntur, Pierre de Luxembourg.
ALBANES (J.H.) (II). ANALECTA FRANCISCANA (V). ALBANES (J.H.) et CHEVALIER (D.) (IV). CHAPER (M.) et CHEVALIER (U.) (XII).

2.

I. 2. 3. 4. 5.

VAUCHEZ (A.) (194), cE le chapitre: «Les procès de canonisation des origines jusqu'à la forme classique (fin xne, fin du second tiers du XIIIe siècle») et particulièrement les pages 47 à 67 qui décrivent le déroulement d'un procès de canonisation.

II

VIVRE EN PROVENCE AU XIV. SIÈCLE

méthodes d'origine inquisitoriale et on les voit utilisées désormais dans presque toutes les enquêtes effectuéesl. Les procès de canonisation ne sont qu'un exemple particulier de leur emploi. L'ouverture d'un procès de canonisation provient d'une initiative individuelle ou collective, laïque ou religieuse. Dans le cas de celui d'Urbain V par exemple, c'est le roi Waldemar de Danemark gui, dès 1375, dépose une demande dans ce sens auprès de Grégoire xf. Après le Schisme, la reine Jeanne de Naples3, Louis d'Anjou et Charles V interviennent à leur tour auprès de la papauté. Enfin, c'est Charles VI qui obtient du pape Clément VII l'autorisation d'ouvrir le procès. Celui-ci nécessite une enquête préliminaire de jàma et sanctitate dans laquelle le rôle des notaires est très important car ce sont eux qui sont chargés de transcrire les dépositions des témoins et de les mettre in formam publicam4. L'ouverture officielle du procès de canonisation a lieu à la suite de la promulgation de la bulle pontificale Pridem in consistorio du 17 avril 1381 par laquelle Clément VII ordonne le début de l'enquête sur la sainteté d'Urbain V5. L'enquête se déroule alors processus ou informatio in partibui. Elle est confiée à trois commissaires, dont au moins un évêque, généralement chargés de s'informer sur la vie et les miracles de celui que l'on souhaite sanctifier, puis de transmettre au pape les témoignages ainsi recueillis, accompagnés d'un rapport sur le déroulement du procès. Dans le cas de celui d'Urbain V n'ont été conservés que les articuli interrogatorii ou capitula generalis, les « capitulations» que les promoteurs de la cause entendaient faire approuver et démontrer par les témoins lors de l'enquête7. Le travail de synthèse est effectué par les chapelains des cardinaux chargés de l'affaire qui établissent des rubriques à partir de la documentation ainsi rassemblée. Les cardinaux rédigent alors une relatio puis un rapport, summarium.
1.
2. 3. 4. 5. 6. 7.
DEVAILLy (G.) (71). L'auteur démontre l'instauration du contrôle paroissial sur les fidèles. IJ fut prescrit explicitement par le concile de Béziers de 1233 à l'aide d'enquêtes utilisant cette procédure d'investigations menées en Languedoc. Urbain V lui avait décerné en 1363 la Rose d'or, « sorte de prix Nobel de la Paix », cf. VAUCHEZ (A.) (194), p. 367, n° 165 et MOLLAT (G.) (140), p. 459. Urbain V lui avait aussi décerné la Rose d'or en 1368, le dimanche jour de la miCarême. ALBANES(J.H.) (III): Vie antique, Vie française. par Sébastien MAMEROT de Soissons, p. 107; AMARGIER (P.) (12), p. 59. V AUCHEZ(A.) (194), p. 53 et les 380 témoignages recueillis entre 1376 et 1379 et publiés par ALBANES (J.H.) (III), p. 124-365. V AUCHEZ (A.) (194), p. 367 et note 165. V AUCHEZ(A.) (194), p. 50. VAUCHEZ(A.) (194), p.468 et publication par ALBANES (J.H.) (III), p.375-480, Liber de vita et miracu/is beati Urbani pape quinti comprenant 179 articles sur la vie du souverain pontife et 89 miracles.

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INTRODUCTION

Malheureusement il est rare que l'on ait conservé l'ensemble de ces travaux. En ce qui concerne Urbain V ou Pierre de Luxembourg par exemple, nous ne possédons plus que des fragments de l'enquête de lama et sanctitate' ainsi que tout ou partie des procès de canonisation2. Les trois procès retenus permettent de regrouper dans une certaine unité de lieu et de temps, la Provence au cours de la seconde moitié du XIVe siècle, trois personnages fort différents puisqu'il s'agit de la comtesse d'Ariano, épouse d'Elzéar de Sabran, l'un des plus grands noms de Provence, d'un souverain pontife d'âge mûr et d'un tout jeune cardinal mort alors qu'il n'avait pas encore dix-huit ans. Les enquêteurs ont interrogé les témoins et ont recueilli les dépositions des pèlerins qui se sont rendus auprès des différents tombeaux: dans l'église des franciscains à Apt où Delphine repose auprès de son époux3, à l'abbaye de Saint-Victor à Marseille où le souverain pontife est enterré et au cimetière Saint-Michel, dit « le cimetière des Pauvres », à Avignon où le cardinal est inhumé. L'utilisation de ces documents se heurte à un obstacle majeur. En effet, par leur appartenance à un genre, l'hagiographie, le danger du stéréotype est évident, qu'il s'agisse des vitae proprement dites ou même des témoignages des miraculés4. Les vitae répondent à un besoin d'édification et s'appuient sur des modèles. Si l'on considère celle de Delphine de Puimichel ou celle de Pierre de Luxembourg, l'influence de la vie et des miracles opérés par

1.

Urbain V : publication par ALBANES(J.H.) (III) de 380 miracles, p. 124-365. Celuici signale que d'après les Annales Matseenses (allant de 1305 à 1395), le recueil intégral aurait contenu 1500 témoignages de miracles, p. 119, n° 1. Pierre de Luxembourg: déposition des miracles enregistrés à Avignon du 7 juillet au 23 décembre 1387, archives départementales du Vaucluse, série H. Célestins

d'Avignon, reg. 62/1 268 ff.
2.

.

3. 4.

Pour Delphine, CAMBELL (XI). Enquêtes du 14 mai au 30 octobre 1363 à Apt et (J.) à Avignon comprenant l'ensemble du questionnaire et des réponses des témoins, y compris ce qu'ils avaient à ajouter de leur propre chef. Se succèdent ainsi 68 témoins, interrogés sur 91 articles (41 d'entre eux concernent des miracles de Delphine). En ce qui concerne Urbain V, ALBANES(J.H.) (III), p.375-480, 89 miracles seulement sont recensés dans les articuli interrogatori, les dépositions des témoins étant perdues. Pour Pierre de Luxembourg: texte intégral contenu dans plusieurs manuscrits à Avignon (copies de 1417-1418) au musée Calvet (Bibliothèque Municipale), n° 697, 374 jf~ mal édité par les Bollandistes dans les Acta Sanctorum (I), p.462-551. CAMBELL (X;, Pb XVII 9, p. 244. (J.) AIGRAIN(R.) (1 ) pour l'hagiographie. Cf. par exemple, sur les recueils de miracles, à titre de comparaison, l'article de P.A. Sigal: « Maladie, pèlerinage et guérison au XIIe siècle, les miracles de saint Gibrien à Reims» (172) et surtout sa thèse: Le miracle aux Xr et XIr siècles dans le cadre de l'ancienne Gaule d'après les sources hagiographiques (177).

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VIVRE

EN PROVENCE AU XIVe SIÈCLE

saint François, « le petit pauvre d'Assise », est évidente. Ces « vies» peuvent présenter un intérêt variable pour l'étude de la société. La vie quotidienne qui y est décrite nous donne des éléments d'informations non négligeables mais pour nous moins intéressants que les simples témoignages recueillis par les notaires de la bouche même des miraculés. Avec les dires des fidèles, nous sommes en contact quasi spontané et direct avec la population. Leur vie quotidienne s'esquisse à travers ces dépositionsl. Certes, là aussi, le risque de stéréotype existe. En effet, lorsque le témoin raconte, il peut être plus ou moins prolixe, incomplet, brouillon. C'est alors qu'intervient le notaire dont le rôle est de mettre en forme, in forma publica, la déposition afin qu'elle puisse être utilisée, classée, comparée et enfin rassemblée par la chancellerie pontificale2. La fonction du notaire est par conséquent d'ordonner le témoignage entendu et de faire apparaître dans sa traduction un certain nombre de caractéristiques indispensables afin que soit bien mis en valeur l'essentiel: la sainteté de celui que l'on vénère révélée par le miracle. Prenons deux exemples de cette mise en forme notariale:
« D'un enfant mort, puis ressuscité. - Année ci-dessus, scptième jour du mois de septembre, Foulque Jourdan, de la ville d'Hyères, diocèse de Toulon, affirme sous serment que, Antonin, son fils, ayant maintenant environ neuf ans, alors que ('épidémie et la mortalité s'étendaient dans ce dit lieu d'Hyères, il y a maintenant trois ans passés, ce jeunc homme fut alors gravement malade de la fièvre de la pestilence, avec un bubon à l'aine, s'affaiblissant chaque jour, et il ne pouvait avoir aucun remède qui le guérisse pleinement, et à cause de cela on désespérait totalement pour sa vie, c'était l'avis de tous ceux qui l'entouraient; cependant, un jour vers le coucher du soleil, ce jeune homme fut à l'article de la mort, agonisant, ayant perdu toutes ses forces corporelles et la perception des sens de son corps, ne parlant plus, les yeux révulsés, et on ne pouvait s'attendre qu'à l'enterrer, croyant que déjà il était mort, c'est pourquoi ils le signèrent, car il était à l'extrémité, du signe de la croix et, ainsi qu'il le déclare, ils lui voilèrent la face, celui-ci étant laissé pour mort; et alors ce même Foulque, touché d'une très grande douleur, parce que déjà auparavant il avait perdu par la mort un

1.

2.

« L'écrit assure une liaison entre le ciel et la terre », une « communication avec l'au-delà », cf. BOUREAU (A.) (32), p. II, préface de 1. LE GOFF. Au XIVe siècle, la phase de socialisation de l'éerit a déjà eu lieu. Peu importe ici la qualité du transmetteur de la parole, ce qui compte c'est bien plutôt d'en être le témoin, l'authentificateur, puisque c'est celui à qui le miracle est arrivé qui vient témoigner ou un autre témoin proche et non pas une tradition, un on-dit. Il s'agit bien d'un témoignage direct même s'il est nécessaire de tenir compte d'une certaine déformation des faits entre la version du déposant et la transcription du notaire. Cf. SIGAL(P.A.) (172) et (177) à titre de comparaison pour le XII" siècle. C'est ce qu'ont fait les Bollandistes dans la présentation des miracles de Pierre de Luxembourg, AASS (I), p. 497-53 \, par exemple.

\4

INTRODUCTION

autre fils et que, à cause de cela, celui-ci demeurait le dernier, pleurait amèrement, et prétendant que de nombreux miracles se faisaient par Dieu à l'invocation du Seigneur Urbain pape, donc, lui-même, humblement et dévotement, il le supplia car on le jugeait digne d'intercéder auprès de Dieu, afin que son fils déjà mort, comme il le croyait et parce qu'il l'était demeuré du coucher du soleil jusqu'au milieu de la nuit, moment où il avait fait le vœu, par ses saintes intercessions retrouve la vie, promettant et faisant le vœu que dans ce cas il présenterait à son sépulcre son fils avec une image de cire. Et le vœu fait, peu après, dans cette même nuit, il retrouva ses forces et il parla, et le lendemain il fut dans une assez bonne convalescence, prospérant par conséquent chaque jour, de telle sorte qu'il échappa à la mort et ensuite il retrouva sa santé initiale, par l'invocation, comme il le croyait pieusement, du fameux seigneur Urbain V pape. Il fut interrogé pour savoir si ce qui est ci-dessus peut-être confirmé par des témoins convenabJes; iJ dit que oui, tant par sa femme que par diverses personnes de sa rue, qui étaient présentes lorsque son fils était vu comme mort; du vœu prononcé il dit que personne ici n'entendit quand il se voua au seigneur Urbain, mais après, qu'il entra en convalescence, il le certifie pour eux. Ce que j'écrivis et rendis public moi, Jacques d'Ollières, notaire, en présence des seigneurs Nicolas de Fonte et Bernard Bedoc, moines de Saint-Victor. »

Urbain V, acte 100, p. 189-190, déposition transcrite à l'abbaye de Saint-Victor à Marseille.

du 7 septembre

1376

« De même, l'an du Seigneur 1387, vendredi 4 octobre, maître Henri Philibourger du diocèse de Constance et sa femme, habitant Avignon; en compagnie de leur fils, âgé de 14 mois, ils se dirigeaient vers cette ville d'Avignon. En voyage, au péage de l'Étoile où ce jour-là ils s'arrêtèrent, il survint une maladie à leur fils appelé Michel; à cause de celle-ci il rendit l'esprit sur-le-champ et tous les signes de la mort apparurent; en effet, il était froid et rigide, ayant les yeux clos et il n'émettait plus aucune haleine et il demeura ainsi l'espace d'une heure. Ce que voyant sa mère, affligée d'une grande douleur, se souvenant des miracles du saint cardinal, ensemble avec le père de l'enfant, elle voua l'enfant au saint cardinal et ils promirent de visiter son tombeau et la mère promit, si son fils était ressuscité, de ne pas manger de viande et de ne pas boire du vin jusqu'à ce qu'elle ait visité le tombeau du seigneur cardinal. Que le vœu émis, après un intervalle de temps minime, l'enfant commença à appeler sa mère, sain et sans d<:>mmageset ne ressentant plus aucune affection. Les époux accomplirent peu après leur promesse» .

Pierre de Luxembourg, acte 106, p. 499, miracle daté du 4 octobre 1387 à Avignon. Une fois la présentation des personnages et des lieux réalisée, le notaire poursuit la rédaction par la description des circonstances qui ont entraîné l'émission du vœu. Dans les deux actes proposés il s'agit de
I.
La traduction des deux actes s'efforce de suivre la ponctuation et les expressions latines. au plus près le style,

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VIVRE EN PROVENCE AU XIV. SIÈCLE

maladies décrites plus ou moins brièvement avec leurs symptômes et surtout de leur évolution qui aboutit au constat suivant: l'enfant est condamné, il est même « déjà mort ». Tout espoir étant perdu, le recours au saint apparaît comme la possibilité ultime. Aussi les parents se tournent-ils vers lui et émettent-ils un vœu, implorant son intercession en contrepartie d'une offrande, généralement composée de deux éléments distincts, un pèlerinage sur le tombeau de celui-ci et un don, ordinairement de la cire, parfois complétés, à l'image du second témoignage, par la mention d'une pénitence particulière. C'est à ce stade de la déposition que survient l'intervention divine. La réponse à la demande est généralement fort rapide et dans le cas d'une maladie, un mieux évident et quasi immédiat est de règle, suivi par la reprise de la faculté de la parole, puis par une convalescence qui aboutit à une guérison complète. Le plus souvent tout est rentré dans l'ordre en moins de trois jours. La mention de l'accomplissement du vœu est facultative puisque le témoignage en est par lui-même la preuve évidente. Ce n'est que dans les dépositions du procès d'Urbain V que cet accomplissement est mentionné par les trois notaires successifs, par les déposants qui sont parfois les miraculés eux-mêmes, et par certaines personnes qui assistent à la transcription et donc l'authentifient. Certes, de nombreuses variantes peuvent apparaître, privilégiant tel ou tel aspect du témoignage, mais en général on retrouve les mêmes données, celles qui forment l'essentiel des dépositions. Lorsque des témoins sont requis par l'autorité ecclésiastique de répondre à des ~uestions portant sur des articles préétablis formant la base de l'enquête, il Y a réponse à la question si le témoin en est capable, mais elle peut à l'évidence s'enrichir d'informations supplémentaires à propos de l'article proposé ou encore apporter un nouvel élément à verser à l'enquête (un autre miracle ou la désignation d'un autre miraculé dont le témoin aurait eu connaissance par exemple ( Là encore les dépositions dans leur forme, mais également dans leur contenu, eu égard à leur brièveté relative, se ressemblent beaucoup. La spontanéité du témoin, et donc du témoignage, peut apparaître en
I.
Pour Delphine: les articuli portent sur sa réputation, sa vie d'enfant et d'épouse, son veuvage, les miracles réalisés de son vivant puis après sa mort (quelques miracles ont été rajoutés par la suite) (D., p. 64-93). Les témoins répondent aux articuli que leur lisent les enquêteurs et éventuellement apportent d'autres éléments à l'enquête (D., p. 141-546: déposition des témoins). Pour Pierre de Luxembourg, les 72 témoins sont cités aux pages 497-499 et leurs témoignages aux pages 518-531 (certains pouvant reprendre ceux des pages 499 à 516, recueillis auprès du tombeau du cardinal). D. p. 157, I. 9-18, par exemple pour Thibaude de Saint-Saturnin-d'Apt, guérie par Delphine. 35 miracles sont ainsi recensés en plus des 41 composant l'objet d'un article.

2.

16

INTRODUCTION

quelque sorte limitée par cette mise en forme dont le but n'est pas de donner le maximum d'informations sur le fait miraculeux, mais bien davantage de montrer, par l'accumulation de miracles présentés de manière similaire, la sainteté de Delphine, d'Urbain et de Pierre. La codification du document se révèle par le caractère répétitif de certaines formules comme celle de l'émission du vœu, généralement tout à fait impersonnelle et qui se retrouve, identique ou presque, dans des dizaines de dépositions. L'acte 77 du procès d'Urbain V en donne une image exemplaire: ...igitur ipse votum fecit dno Urbano pape, recommendens se humiliter et devote, et si ipse dignaretur apud Deum intercedere quod de macula sui occuli liberaretur, taliter quod ipse recuperaret visum et claritatem; quam citius ipse posset, suum veniret peregre visitare sepulcrum, cum uno oculo argenti pro oblatione ibi offerenda'. Lors de son vœu, le fidèle se recommande au saint avec une humilité et une dévotion que les dépositions présentent de façon quasi obligatoire, de même qu'elles attestent toujours la reconnaissance de sa sainteté, mais de façon conditionnelle. En effet, l'on est en présence d'une sorte de défi, de mise à l'épreuve à l'issue de laquelle le miracle affirme et confirme la puissance de l'intercesseur, et par conséquent sa sainteté. Le miracle est un élément révélateur indispensable: «pas de miracle, pas de saint» pourrait-on dire. Suit alors la demande, ici de guérison, accompagnée de l'annonce du pèlerinage et de l'offrande liés à la réalisation du prodige. A partir du moment où l'oblation n'est plus qu'un objet de dévotion gratulatoire, qu'elle n'est plus qu'un rite de satisfaction, les pouvoirs du saint gagnent en universalité puisqu'ils ne sont plus tributaires du lieu où repose sa dépouille. Désormais les invocations peuvent être émises de n'importe quelle place géographique. Dès lors, la région sur laquelle la réputation de celui-ci peut s'étendre ne connaît d'autres limites que celles imposées par la transmission aux fidèles de la connaissance de l'existence du saint et de ses miracles. Il arrive parfois que dans cette mise en forme se présentent malgré tout quelques caractéristiques particulières à porter bien évidemment au crédit du déposant. Les uns fixent un délai à la réalisation du miracle, les
1.
U v. 77, p. 172. « donc lui-même fit le vœu au seigneur pape Urbain, se * recommandant humblement et dévotement, et si lui-même était digne d'intercéder auprès de Dieu afin que son œil soit délivré de sa tache, de telle sorte qu'il puisse recouvrer une vue claire, dès qu'il le pourrait, il viendrait en pèlerinage au tombeau, avec un œil d'argent pour aumône qu'il offrirait là ». VAUCHEZ (A.) (194), p. 522-524. Les guérisons par contact ne sont importantes que dans le procès de Delphine durant sa vie comme après sa mort: soit par contact charnel, soit par l'intermédiaire de reliques. Ces guérisons sont beaucoup moins marquées lorsqu'il s'agit du cardinal (essentiellement par l'intermédiaire des reliques comme par exemple de la terre de son tombeau) ou d'Urbain V. Il n'en existe qu'une seule mention concernant le pape et elle est survenue lors de la translation de ses restes d'Avignon à Saint-Victor.

2.

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VIVRE EN PROVENCE AU XIVe SIÈCLE

autres à l'accomplissement du pèlerinage, d'autres encore implorent le saini par une apostrophe, en latin' ou « en vulgaire >/. Les notaires emploient un latin dont la syntaxe est pratiquement calquée sur celle de la langue provençale. Le vocabulaire utilisé est relativement simple et concret comportant parfois l'insertion de mots « en vulgaire ». En définitive, la langue latine pratiquée se présente bien davantage comme une simple traduction mot à mot du discours du témoin plutôt que comme une véritable langue dotée de structures propres. Les schèmes de pensée sont d'abord ceux de la Provence du XIVe siècle et l'on pourrait dire, en simplifiant à peine, que dans les témoignages recueillis, seuls les mots sont latins. La conséquence heureuse est que la traduction n'est pas un miroir trop déformant et que, tout bien considéré, le témoignage que nous pouvons lire nous apparaît comme très proche de ce que le témoin a pu confier au notaire dans sa langue maternelle. Néanmoins, il convient de se méfier de la dramatisation liée au genre hagiographique. Le saint est un personnage hors du commun, confronté à des situations extraordinaires. D'où les nombreuses dépositions insistant avec force sur l'aspect catastrophique de l'état du témoin: c'est le malade déjà mort, condamné par tous ceux qui sont là, y compris par le corps médical; c'est le bateau démâté, gouvernail brisé, emporté par les flots déchaînés; c'est le prisonnier gardé avec un luxe de précautions infinies. Dramatiser la situation à l'excès, l'exagérer, ne peut que magnifier l'intervention divine et, par contrecoup, glorifier la sainte mémoire de l'intercesseur qui a su intéresser Dieu au sort du fidèle. Un autre danger serait d'utiliser au premier degré les chiffres cités. Il suffit de constater la fréquence du chiffre trois pour s'en convaincre avec les nombreuses mentions de maladies ou de guérisons survenues au bout de trois jours et à la troisième heure. Antoine de Castellet, un hôtelier d'ürgon, voit son fils «agoniser le troisième jour de sa maladie et ce durant trois heures »3. Ludovic Filerne de Plaisance souffre de la peste un vendredi d'août 1374. Depuis ce jour il s'affaiblit jusqu'au dimanche où, dans la nuit, se vouant à Urbain V, il peut enfin se reposer avant d'être totalement guéri le lendemain matin4. La coïncidence avec la Semaine sainte est par trop évidente. Qu'elle soit consciente ou non,
1.
2. 3. 4. UV. 78, p. 172-173. Sanete Urbane, adjura me per tuam sanetam gratiam, et Sanete* Urbane, adjura me. « Saint Urbain aide-moi par ta sainte grâce» et « Saint Urbain, aide-moi ». ALBANES(J.H.)(IV),acte2, p. 815, Seigniour sanet Loys, ajudali puis Seigniour sanct Lays, ajudas a man enfant. « Seigneur saint Louis, aide-le» puis « Seigneur saint Louis, aide mon enfant ».

UV.

UV. * 243, p. 293. *

192, p. 255-256.

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INTRODUCTION

véridique ou inventée, il est intéressant de noter que dans ce cas précis le témoin désigne nommément les jours de la semaine: le vendredi, jour de la crucifixion et le dimanche, jour de la résurrection. Ces indications, bien que rares, sont significatives de l'influence des épisodes de la vie du Christ sur l'inconscient des fidèles. Au total, nous pouvons dire que si quelques obstacles demeurent, altérant plus ou moins l'authenticité des témoignages, et s'il est nécessaire de les avoir toujours en mémoire afin de pouvoir utiliser au mieux ces documents hagiographiques, l'essentiel de ce qu'ils disent peut être considéré comme véridique. Ainsi, à partir de la méthode suivie au cours des différentes phases des investigations, nous pouvons, dans une première partie, d,resser une sorte de fiche d'état civil pour un certain nombre de témoins. A partir de ces références il nous est parfois possible d'élaborer quelques statistiques qui, bien qu'imparfaites, ont le mérite de confirmer d'autres séries tirées de sources documentaires différentes. Le témoin n'est pas seul en cause dans les dépositions, sa famille est quelquefois citée, parfois ses amis. Les rapports qui les lient sont très variés et peuvent aller de l'amour sincère jusqu'à la crainte, du sentiment le plus sordide jusqu'au plus profond chagrin. Ces personnes évoluent dans un cadre de vie qui est très largement urbain. C'est dans les villes de Provence et du Comtat Venaissin que les témoins vivent et travaillent et, de ce fait, les travaux des champs ne seront que fort peu mentionnés. Chacun des témoins révèle ses propres structures mentales, sa perception de l'espace et du temps liée en partie à ses connaissances. L'image du monde ou il vit lui est certes personnelle mais elle est aussi celle du groupe auquel il appartient et bien sûr celle de son époque. C'est ainsi qu'à travers les témoignages apparaît l'une des grandes questions qui trouble le XIVe siècle, la notion de pauvreté. Celle qui est d'origine économique, subie, difficilement supportée par un esprit laïque éprouvant l'angoisse de se retrouver dans l'incapacité de travailler et de subvenir à ses besoins. Celle qui est le résultat d'une conviction religieuse, choisie, transcendant les membres des ordres mendiants et leurs prosélytes. Reste à prendre en compte dans une seconde partie les motifs des vœux des fidèles. L'intercession divine est sollicitée essentiellement dans les cas de maladie, même si l'on s'est efforcé dans un premier temps de l'enrayer par l'intervention du médecin et l'usage de l'art de la médecine. D'autres causes, plus minoritaires, viennent s'ajouter, comme l'accident, les éléments déchaînés, sans oublier la guerre, les troubles et l'insécurité, malgré une justice qui s'efforce de maintenir un certain ordre. La crainte essentielle demeure évidemment la mort. Chacun a peur de mourir. Malgré l'exemple donné par des âmes d'élite comme celles des trois saints personnages que nous décrivent les procès de canonisation, la mort individuelle est loin d'être acceptée de façon aussi paisible par les fidèles.

19

VIYRE EN PROYENCE AU XIye SIÈCLE

Pourtant, grâce à l'intercession des saints auprès de Dieu, le témoin peut, momentanément, en triompher. Il a fallu pour cela qu'un vœu ait été émis et que par la suite le pèlerinage promis ait été réalisé. Se dessinent alors une géographie du sacré et une typologie des offrandes et des ex-voto que l'on dépose en grand nombre sur le sépulcre. Ainsi, grâce à toutes ces dépositions, enquêtes, dossiers accumulés par les autorités religieuses et parvenus jusqu'à nous, pouvons-nous, par bribes, participer aux joies et aux peines, en un mot à la vie quotidienne, de la population provençale de la seconde moitié du XIVe siècle.

20

PREMIÈRE

PARTIE

#

LES TEMOINS

I

CHAPITRE

I

#

#

PRESENTATION

DES TEMOINS

Interrogés par des enquêteurs sur la vie et les miracles de personnages réputés saints, les témoins, hommes et femmes, déclinent devant le notaire leur identité: prénom, parfois nom, situation familiale, ceci essentiellement pour les femmes mariées ou veuves, lieu de naissance et/ou de résidence, profession, âge. En quelque sorte, ils énoncent une véritable carte d'identité. L'ordre des indications portées en tête du témoignage et relevées par le notaire peut être soumis à quelques variations en fonction des divers types de documents ou encore lorsque c'est un autre notaire qui le transcrit mais, en règle générale, les mêmes données s'y trouvent consignées.

La dénomination
C'est toujours par le prénoml que la déposition débute. L'individu se nomme, s'identifie, s'engage et par là authentifie son témoignage.
1.
Son importance est soulignée par Jacques de Voragine dans la Légende Dorée puisqu'il fait précéder la vie de chaque saint d'une étude morphologique de son prénom. L'étymologie peut en être tout à fait fantaisiste, mais l'accent est toujours mis sur le caractère prémonitoire de ce nom de baptême. Ainsi à propos de Catherine, très populaire dans la région d'Apt, Jacques de Voragine analyse ainsi le prénom de la sainte: « catha qui signifie universel et [de] ruina: ruine comme si on disait ruine universelle. En effet, dans elle, l'édifice du diable fut entièrement ruiné... ou bien Catherine vient de chaînette catena car, par ses bonnes œuvres, elle se fit comme une chaîne au moyen de laquelle elle monta au ciel. » VORAGINE (J.) (XXIV) t. 2, p. 386-387.

VIVRE EN PROVENCE AU XIVeSIËCLE

PRINCIPAUX

PRÉNOMS

RECENSÉS

Delphine Nbre Jean Pierre Guillaume Jacques Bertrand Raymond Antoine Stéphane Pons Bernard etc. 6 5 3 2 4 4 / 3 I / % 12 10 6 I 8 8 I 6 / I

Urbain V Nbre 92 65 38 32 30 21 24 16 15 ]8 % 17 12 7 6 I I / I I /

Pierre Nbre 43 35 18 14 4 6 7 7 10 4 % 18 15 8 / I I I I I / Nbre 141 105 59 48 38 31 31 26 26 22

Total % 17 13 7 6 5 I / / I /

Nbre de personnes identifiées par leur 49 819 100 532 100 238 100 prénom 136 prénoms masculins différents sont cités sur un total de 819 prénoms mentionnés Delphine Nbre ~Jeannette Catherine Guillaumette Monneta Marie Alasaeie Douee Bertrande Béatrix etc. Nombre de personnes identifiées par leur prénom
86 prénoms féminins différents

100

Urbain V Nbre I 8 8 9 5 4 6 7 6 6 ... 121 % 7 7 7 / I I / / / ... 100

Pierre Nbre 16 8 6 3 5 I I 2 3 ... 96 % 17 8 6 / I I / / / ... 100
mentionnés

Total Nbre 24 21 15 10 10 9 9 9 9 % 10 8 6 4 4 I / / /

% 14 / 6 I 9 / / I .., 100

I 5 / 2 I 3 I I / ... 35

...
252

...
100

sont cités sur un total

de 252 prénoms

Total général des personnes identifiées par leur prénom masculin ou féminin
Diminutifs Jeanne!. et variantes etc. = Jean) des divers

84
prénoms

653
ont été rassemblés

334
sur le prénom

1071
le plus usité (ex. :

24

l
LES TÉMOINS

C'est ainsi qu'une bonne partie de la Cour céleste défile devant nous, soit 222 prénoms différents pour 1071 personnes recensées, 0Ù dominent les Jean et Pierre chez les hommes, Jeannette et Catherine chez les femmes!, confirmation, si besoin était, de tout ce que les autres types de documents nous indiquene. Les prénoms de «ceux dont le corps repose parmi nous »3 ne sont que très rarement mentionnés. S'il n'y a par exemple qu'un seul Maximin\ l'on ne rencontre aucune Madeleine malgré l'invention de ses reliques dans les années 1279-1280 et la canonisation récente d'E1zéar en 1369 n'a pas entraîné un regain d'intérêt pour ce prénom puisque seuls trois témoins le portent5. Quant aux prénoms des fondateurs des ordres mendiants, ils sont également fort peu représentés6. La tradition triomphe donc en Provence. Il peut exister dans certains cas une continuité familiale dans le choix du prénom puisque dans neuf cas un enfant reçoit celui de l'un de ses parents? Parfois le choix parental peut être mis en cause lorsque la personne devenant adulte souhaite modifier le prénom reçu et c'est bien ce que choisit Guillaumes Ales lorsqu'il se fait appeler Jacques8. Dans certains cas un surnom, rappelant généralement l'origine géographique, peut même être attribué9.
1.
L'on observe très peu de variations entre les noms de baptême relevés dans les trois procès. Jean et Pierre dominent dans cet ordre et représentent même à eux deux le tiers des prénoms mentionnés dans le procès de Pierre de Luxembourg. Apt fàit preuve d'une certaine originalité quant aux prénoms féminins puisque l'on ne compte aucune Jeannette ou Guillaumette. Cette situation se retrouve dans les testaments aptésiens où, entre 1348-1400, Alasacie, Sancie et Catherine se partagent les premières places, Jeanne ou Jeannette n'apparaissant que dans la première moitié du XVe siècle, cf. CHIFFOLEAU (47), p. 380. La popularité du (I.) prénom Catherine à Apt est nettement visible dans les statistiques puisqu'il éclipse totalement Jeannette et Guillaumette. COULET (N.) (52), p. 241-242 et les notes 155 et 156. Jean et Pierre demeurent toujours en tête des prénoms utilisés en Provence au XVIIIe siècle, VOYELLEM.) ( (201), p. 180. COULET(N.) (52), p.242 d'après les statuts du 18 janvier 1358 établis par l'archevêque Arnaud de Pireto. Voir la liste des saints inscrits au propre du diocèse de Marseille, PALANQUE (l.R.) (124), p. 313-314. UV. 27, p. 140. UV. * 8, p. 128 et 1390 41, p.453. De la même façon pour P. de Lux. 115, * * p.500.* François: six fois, Dominique: une fois. UV. 31, p. 143: Bernardus; 66, p. 162: An/honius; 136, p. 216-217: * * * S/ephanus. P. de Lux. 108, p. 499: Joannes, Joanne/a; 121, p.501 et 167, * * p. 506 Petrus; 200,* p. 509: Mattheus, Matthaea; 206, p. 509 : Joannes, * Joanneta ; témoin 55 251 et 255, p. 529 : Hieronymus.* * * D. cf. art. 73, p. 81 et témoin 34, p. 448, I. 13.

2. 3. 4. 5. 6. 7.

8. 9.

U V.

* p. 497, die/us de Philibourg;

176, p. 244, alias Blanqui;
*

232, p. 284, alias Bugarelli. P. de Lux.
*

7,

* 8, p. 497, die/us de Fon/enay;

9, p.497, die*tus

25

VIVRE

EN PROVENCE AU XIVe SIÈCLE

Les motivations du choix du prénom de l'enfant sont rarement explicitées à l'exception de quatre cas: - Mitre Cole de l'Isle-sur-Ia-Sorgue a prénommé son fils Urbain «en l'honneur de sa sainte mémoire» car celui-ci, au contraire de ses autres fils et grâce à l'intercession du saint pape, n'est pas mort-nél. - Maître André Tourves a donné le ~rénom de Pierre à son fils «en révérence au dit seigneur cardinal» . - Arnaud, qui porte une grande piété à Pierre de Luxembourg, voue son enfant à naître au cardinal et de ce fait le prénommera Pierre}. - Le dernier exemple est celui cité dans le procès de Delphine lorsque Guillaume Henri est enfin père de l'enfant qu'il a tant attendu et qui est un fils. Delphine, qui en sera la marraine, demande à Guillaume Henri quel prénom il a choisi. Celui-ci lui répond: «Dame, j'aimerais de bon cœur qu'il soit appelé François, si cela vous convient ». Maître Guillaume choisit, à travers le prénom François, l'image des mineurs et Delphine ne s'y trompe pas puisqu'elle « en est fort joyeuse» même si elle signale qu'elle aurait bien désiré l'appeler du prénom de son saint époux, Elzéar4. Les choix sont ici significatifs mais face au danger, l'enfant est placé sous la sauvegarde du saint protecteur invoqué, et non pas systématiquement sous la protection de celui dont il porte le prénom. L'influence des parrains et des marraines peut être déterminant. Delphine, marraine, ne proposa pas son prénom ~uisqu'elle avait annoncé la naissance d'un fils à maître Guillaume Henri, en revanche la fille de Guillaume de Meslhan reçut bien le prénom de sa marraine, la comtesse de Puimichel, Delphine6. De même, le couple formé par
Albenas de Duratio ; 9 25, p. 498, dietus Lemosini; 9 53, p.498, dietus Lauretel et 176, p. 507, Rostagnus. filius Radulphi. cognomento Radulphi. * Blanque : de l'italien bianca, Nouveau dictionnaire étymologique, (144), p. 91.

Lemosini, cf. P. de Lux. 25, p. 498, nous paraît être une graphie défectueuse pour
Limousin Auraieensis 1. 2. 3. 4.
* lemovieium, BALUZE(E.), (VI), t. I, p. 615 au même titre que pour Arausieensis : Orange, dans le Vaucluse, ibidem, t. 2, p. 926.

Cf. P. de Lux, 113,p. 500. U V. 355, p. * 349. P. de * Lux. 112, p. 500.

5. 6.

P. de Lux. * 201, p. 509. * D. témoin 20, p. 366-367, p. 367-368, I. 2. L'entourage de Delphine comprend de nombreux franciscains comme d'ailleurs à la cour de Naples autour du roi Robert vieillissant et de la reine Sancie. Celle-ci, devenue moniale à Sainte-Croix le 21 janvier 1344, est morte à Naples le 28 juillet 1345. LEONARD (E.G.) (130), p. 209-2 Il (mort du roi Robert) et p. 233-234 (mort de la reine Sancie), et pour l'entourage du roi Robert, LESAGE(G.) (132), p. 128. Le roi Robert a également écrit un Traité de la Pauvreté. D. témoin 20, p. 366-367. D. témoin 3 I, p. 435.

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LES TÉMOINS

Monnet Cauderie et son épouse Monnette, parrain et marraine de la fille de Paul Colomb, a donné à leur filleule leur prénom communi. Le nom et le lien matrimonial peuvent être par la suite mentionnés, mais le fait est assez rare. Lorsque la situation maritale est relevée, il s'agit presque toujours de l'épouse ou de la veuve, cette caractéristique est donc pratiquement exclusivement féminine et nous la traiterons dans la présentation de la famille.

L'origine géographique
Les indications qui suivent la mention des prénoms sont celles concernant les lieux d'origine 0\l/et de résidence puisqu'il arrive parfois que les deux soient indiqués. L'Eglise est présente car la nomination de la ville est pratiquement toujours suivie par celle du diocèse dont celle-ci dépend. C'est pourquoi nous avons choisi de reporter sur la carte non pas la ville dont certaines graphies fantaisistes, certaines homonymies, rendaient la localisation difficile, sans compter les problèmes de lisibilité liés à l'échelle de la carte, mais le diocèse, cadre médiéval habituel de localisation spatiale2. Les témoins se sont rendus auprès du tombeau du saint invoqué: Apt, Marseille, Avignon; certains habitent la cité, d'autres la région proche, d'autres enfin peuvent venir de fort loin. Ce sont leurs dépositions qui permettent de dresser les cartes afférentes à chacun des saints personnages: Delphine, à partir de l'enquête de 1363; Urbain V, en se fondant sur les recueils de témoignages établis entre 1376 et 1379 et, plus tard, aux environs de 1390; Pierre de Luxembourg, lors de l'enquête de 1390. Il s'agit donc d'une période de près de trente années, comprise entre 1363 et 1390, c'est-à-dire l'équivalent d'une génération3.
1.
2. 3. U V. 204, p. 264 : Mondeta, Monneta. Monnet. Pour deux autres dépositions le * prénom de l'enfant n'est malheureusement pas cité, U V. 76, p. 170-172 et ~ 148, * p. 225-226. MIROT (A.) (139), Les division religieuses de la France, p.315-320 et Atlas historique de Provence (15), carte 64, notice p. 41 et carte 117, notice p. 51-52. Nombre de cas localisables : Delphine: 61 (94%); Urbain V: 403 (86%); Pierre de Luxembourg: 131 (83%). Ces pourcentages élevés s'expliquent par l'importance attachée aux témoignages et à leur authenticité et démontrent le soin avec lequel les enquêtes ont été menées et les dépositions enregistrées. Dans le cas des miracles relevant de Pierre de Luxembourg, l'omission de la mention du lieu d'origine d'un certain nombre de témoins, ainsi que ['absence de toute indication de résidence, laissent accroire que le témoin est natif d'Avignon et y réside, ce qui ne peut que renforcer la part majoritaire, sur l'ensemble des données, de la ville pontificale. Les cartes ainsi établies recoupent évidemment celles de l'aire de diffusion du culte mais il existe des modifications qui, si minimes soientelles, sont à souligner. Voir par exemple, PAUL(J.) (147), VEYSSIÉRE (197) et la (G.) carte n° 69, notice 42 de l'Atlas historique de Provence (15).

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