Vivre ensemble au Katanga

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La province du Katanga, au Congo-Zaïre, a subi la guerre ethnique à plusieurs reprises. Que ce soit en 1960 ou en 1992, les "non originaires", de provenance kasaïenne, ont été les seuls visés par les "autochtones". Depuis 1997, l'irruption au pouvoir d'un "fils du pays" (Laurent-Désiré Kabila), n'a guère changé la donne. Après l'analyse du "réveil katangais" est décortiqué le mouvement anti-kasaien avec Karl i Bond. Si le fédéralisme paraît être une nécessité pour gérer un pays aussi vaste, comment éviter qu'une décentralisation trop forte ne débouche sur l'exclusion violente des "étrangers" ?
Publié le : samedi 1 octobre 2005
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EAN13 : 9782296409637
Nombre de pages : 401
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Mémoires lieux de savoir - Archive congolaise collection Sous la direction de B. Jewsiewicki

Mémoires lieux de savoir Archive congolaise En attendant la renaissance de l'industrie du livre au Congo, la collection s'efforce de contribuer à la meilleure connaissance de ces formes des savoirs que construisent les mémoires urbaines partagées à l'échelle du pays. En République démocratique du Congo, comme dans l'ex-Zaïre, les savoirs pratiques, inlassablement remis à jour par une mémoire que la rumeur irrigue, guident les actions de la population et les décisions des acteurs politiques. Au cœur de la tourmente qui secoue le pays de fond en comble, c'est la Mémoire qui suggère comment établir une relation significative entre l'événement qui vient de se produire et ceux que le souvenir rappelle alors à l'attention des acteurs sociaux. La Mémoire (une temporalité, un espace et des lieux de mémoire qu'ont en commun les mémoires urbaines) propose une continuité qui semble actuellement plus crédible que celle enseignée hier par I'Histoire.

La présente édition a été préparée au Centre d'études interdisciplinaires sur les lettres, les arts et les traditions (CELAT) de l'Université Laval, Québec, Canada.

Mise en pages: Diane Mathieu Edité par Véronique KLAUBER

Donatien DIBWE DIA MWEMBU Marcel NGANDU MUTOMBO

VIVRE ENSEMBLE AU KATANGA
Préface de Erik KENNES

L'HARMATTAN 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique
F - 75005 - Paris

En couverture 1 : « Katangais Kasal» peinture de Banza Nkulu (collection Bogumil K. Jewsiewicki)

Copyright L'Hannatlan 2005 www.librairieharmattan.com
harmattan 1@ wanadoo.

Ir

ISBN: 2-7475- 9023-2 EAN : 978 2747 590 235

TABLE DES MATIÈRES

Bogumil Jewsiewicki Présentation Erik Kennes
Préface. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

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Dibwe dia Mwembu Relectures de I'histoire et transformation des rapports entre les Katangais et les KasaÏens du Katanga Ngandu Mutombo Manipulations politiques de la jeunesse: histoire de la Juferi

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PRÉSENTATION
L'idée de ces textes et leurs brèves premières versions ont été élaborées à l'Université Laval à Québec en 2003, alors que les deux auteurs étaient accueillis au CELAT en qualité de chercheurs postdoctoraux de l'Agence universitaire de la Francophonie et de la Chaire de recherche du Canada en histoire comparée de la mémoire. Participant, avec d'autres jeunes chercheurs qui travaillaient sur l'Algérie, la Colombie, l'Océan indien et l'Europe postsoviétique, à une série de rencontres scientifiques sur les questions de pardon et d~ réconciliation2, quelques historiens du Congo et du Burundi se sont engagés dans une réflexion portant sur cette région3. Cependant, les projets de recherche dont ces deux textes constituent un aboutissement ont une histoire plus longue. Les deux auteurs ont soutenu leur thèse de doctorat à l'Université Laval sous ma direction et depuis font partie de l'équipe de recherche que j'y anime et dont les travaux se concentrent sur l'éclairage historique des problèmes auxquels les gens ordinaires doivent faire face au quotidien. Les récits de vie et diverses autres productions culturelles urbaines dites « populaires» constituent notre documentation de premier plan. La restitution des résultats de ces recherches au public local constitue l'un de nos objectifs, réalisé notamment dans le cadre du projet« Mémoires de Lubumbashi ». Dibwe dia Mwembu a amorcé ses travaux sur la crise politique des années 1990 au Katanga et sur la violente expulsion de quelques centaines de milliers de Katangais d'origine kasaïenne
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Notamment« Mémoireau défi de l'actualité du passé» du 4 novembre

et « Le pardon, la réconciliation et la mémoire juste: regards croisés» du 21 novembre 2003. 3 Voir particulièrement deux publications sous la direction de Michèle Baussant, alors également boursière postdoctorale de l'A UP et de la Chaire, actes du colloque du 10juin 2004 « Se soucier d'un juste passé: juste mémoire, juste histoire, juste oubli », un CD diffusée par la Chaire, et un volume à paraître aux Presses de l'Université Laval sous le titre Du vrai au juste: la mémoire, l'histoire et l'oubli.

dans le cadre de ce projet dont nous partageons l'animation scientifique. Plusieurs publications, cités dans sa contribution, attestent de ses travaux sur cette question qui est loin d'être uniquement d'intérêt scientifique. À travers le projet précité, il nous est agréable de reconnaître l'appui financier accordé par le Conseil de recherche du Canada en sciences humaines et sociales ainsi que par deux organismes hollandais: le South-South exchange program for the research on the history of development (SEPHIS) et Ie Prince Claus Fund for Culture and Development. Ngandu Mutombo, membre du Comité scientifique du projet « Mémoires de Lubumbashi », a conduit ses recherches sur la mobilisation et la manipulation politiques des jeunes Katangais dans le cadre du programme du Social Science Research Council « Jeuneusse africaine au temps de la mondialisation» soutenu par l'Agency for International Development des États-Unis et la Open Society Initiatives for Southern Africa. Bogumil Jewsiewicki

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PRÉFACE
Au moment de publier ce livre, le peuple congolais s'apprête à aller aux élections afm de se doter d'un gouvernement. Or, les élections, prises comme processus purement formel, ne répondent pas à des questions de contenu de la vie politique. Comme telles, les élections ne peuvent guérir ni les plaies profondes d'une transition conflictuelle et interminable ni les effets d'une guerre horriblement meurtrière. Leurs racines plongent dans un siècle d'histoire congolaise. Pour le pays, un nouveau départ authentique exige la réconciliation du Congo avec son histoire. Le débat autour du fédéralisme constitue une importante composante de cette histoire. Le Congo n'est toujours pas venu à bout de la confrontation entre l'unitarisme et le fédéralisme. Cette confrontation est née à la Table Ronde politique de 1960 qui portait sur la structure de l'État. Si le fédéralisme ou au moins une forte décentralisation semblent nécessaire du point de vue de l'efficacité de la gestion, cette option effraie de nombreux acteurs politiques puisque elle est porteuse d'un discours d'exclusion des Congolais« non originaires» d'une région donnée. Comment éviter alors que le fédéralisme ne débouche sur leur exclusion? Puisque les hommes politiques de la région ont été le fer de lance de la lutte pour le fédéralisme, I'histoire du Katanga peut nous informer sur les opportunités à saisir et les pièges à éviter. Un deuxième héritage de l'histoire congolaise est celui du sens donné et des modalités appliquées à l'action politique par l'élite politique d'après l'indépendance et par le régime du président Mobutu. Un sens et des modalités qui n'ont pas encore été fondamentalement remis en cause par l'élite politique (ancienne et nouvelle) du pays: l'interprétation de l'activité politique comme une action guidée par le souci du bien commun n'est intériorisée que par un nombre limité de dirigeants. Souvent les intérêts personnels des dirigeants dominent sur les intérêts de leurs troupes et la porte est ouverte à toutes les manipulations.

Les auteurs de cette étude apportent à ces questions fondamentales d'importants éléments de débat et de réflexion. Ils le font dans un véritable souci éthique, à la recherche de solutions constructives qui permettent de bâtir une société où tout le monde puisse se retrouver. Le Congo compte toujours sur de vrais hommes d'État capables de mener à bien l'opération dont les auteurs de ce livre dressent les contours. Le vrai problème est celui des conditions sous lesquelles les forces du bien peuvent se déployer dans le monde politique congolais. La première partie de cet ouvrage, écrite par Dibwe dia Mwembu, analyse le réveil katangais sous le gouvernorat de Kyungu wa Kumwanza, construit essentiellement sur l'éviction des ressortissants d'origine kasaienne de la province. Ces opérations d'épuration ethnique ont eu lieu en 1992-1994 mais puisent leurs racines sociologiques et symboliques dans la sécession katangaise de 1960-1963 et dans certains facteurs qui l'ont déclenchée. L'identité katangaise est un produit de la structure administrative coloniale, et elle fut intériorisée par le colonat blanc avant d'être revendiquée par la population noire. En voyant l'indépendance s'approcher, certains milieux des colons au Katanga ont suivi une stratégie classique: chercher à gagner la sympathie des couches socialement inférieures afin de les utiliser contre la strate supérieure perçue comme menace politique. Cette couche supérieure fut pour une bonne partie d'origine kasaienne. En effet, comme l'avancent les auteur de cet ouvrage, les « kasaiens » constituaient déjà pendant les années 1950 la couche de la population katangaise la mieux scolarisée et socialement la plus avancée dans les entreprises minières et dans la vie économique de la province. Après le départ du colonisateur, elle devait normalement prendre la relève à la direction de la vie économique et politique. En accentuant l'opposition entre les katangais « authentiques» et les kasaïens « étrangers », les milieux des colons espéraient sans doute créer un « Katanga authentique» qu'ils pourraient protéger contre les soubresauts d'une indépendance radicale menée par les dirigeants « imprévisibles» de Léopoldville. Il est vrai que ce calcul fut en partie déjoué, car les dirigeants de la sécession katangaise non seulement n'étaient pas manipulables à souhait, mais plutôt très conscients de la défense des intérêts de leur province.

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Néanmoins, la politique initialement anti-kasaïenne (jusqu'à la conclusion de l'alliance avec l'État autonome du Sud-Kasaï sous Albert Kalonji), fut vite fracturée par la division entre le Nord et le Sud de la province. Quand, en juin 1960, la Balubakat représentant le Nord-Katanga fut de fait exclue de la formation du gouvernement provincial du Katanga, le parti entrait en opposition à la sécession et conclut une alliance avec le gouvernement central. Le nationalisme katangais ne fut défendu que par le Sud de la province et une partie des Luba du Nord, sous impulsion du grand chef Kasongo Niembo de Kamina et d'un petit noyau d'hommes politiques. Cette fracture originale du « Nord» et du « Sud» Katanga eut des effets dans la mémoire politique des acteurs katangais qui perdurent jusqu'à cej our. Quand, après sa nomination comme gouverneur en novembre 1991, Kyungu wa Kumwanza proclame le début de l'opération « Debout Katanga» ; il reprend le discours de la sécession katangaise de Moïse Tshombe, tout en étant un Muluba du Nord 1.Curieux retournement de I'histoire! Même si, dans un premier temps, la cohésion katangaise fut acquise par la lutte contre l'ennemi kasaïen commun, elle commençait à se fracturer de nouveau à la fin de la période de gloire de l'Uferi. Si le tandem Nguz-Kyungu scellait une alliance Sud-Nord, la rupture entre les deux hommes s'est répercutée sur le terrain. L'U feri fut perçu par une partie des habitants du Sud-Katanga comme partial au profit des Luba du Nord. L'alliance conclue entre la direction de l'Uferi et le MPR de Mobutu était un acte qui rapprochait le Katanga du centre du pays - tout comme la lutte de la Balubakat en 1960-62 au nom du nationalisme congolais a bloqué la route de la sécession katangaise. Malgré les discours sur l'autonomie, les actes du gouverneur de la province eurent tendance à contredire ses paroles. Quand, en 1993, en compagnie du MPR, Kyungu wa Kumwanza approuve le projet de constitution présenté par le conclave politique, il soutient un texte qui confère moins d'autonomie au Katanga que le projet de constitution de la Conférence Nationale Souveraine de l'année précédente.
I

la lutte de la Balubakat contre la sécession katangaise en 1960-1962. La Balubakat pro-sécession fut surtout celle de la région de Kamina.

Il est en effet originaire d' Ankoro, qui fut un des foyers les plus durs de

Il

Ainsi, on s'aperçoit que l'identité katangaise fut initialement construite de façon négative, dirigée contre les « étrangers» kasaÏens. Une fois l'ennemi neutralisé, la dynamique de divisions internes commence à voir le jour. Dans la période récente, la récupération par les Katangais des biens et des emplois de la population « kasaÏenne » est une motivation qui alimentait l'identité katangaise dans ses aspects négatifs. La pauvreté, inévitablement, nourrit les conflits et la violence. Que dire des aspects positifs de l'identité katangaise ? Estce que les dirigeants ont réellement travaillé pour le bien de leur province? Ont-ils créé un nouvel esprit d'entreprise pouvant soutenir le développement de la région? On ne peut que difficilement nier que la sécession katangaise a amené aux habitants de la province une forte prospérité; la politique de son gouvernement allait au-delà de l'antagonisme avec le Nord. Par contre, la politique katangaise de 1991-1994 fut tout simplement désastreuse pour l'économie de la province. Les différentes opérations de pillage ouvert ou voilé de la Gécamines (sous appellation« opération mitraille ») achevaient un pillage systématique de l'entreprise minière engagé depuis les années 1980, sous la guidance du gouvernement Kengo et du pdg Mulenda Mbo. Quant au bon nombre de dirigeants du Katanga d'alors, on a du mal à déceler autre chose que l' enrichissement individuel et la permanence du double jeu. En même temps, au Katanga, la renaissance d'une conscience katangaise est une réalité favorisée par la disparition de la « domination» kasaÏenne. L'accès aux postes de direction de nombreux cadres katangais, qualifiés ou non, a créé un esprit d'initiative et une prise de conscience de soi, même si cette conscience s'est trouvée confrontée à des difficultés énormes dues à la disparition des cadres qualifiés de la Gécamines et au désastre de la guerre. Les auteurs de cet ouvrage veulent reconstruire l'identité katangaise comme identité régionale, dans laquelle tous les habitants de la province peuvent se reconnaître, et non seulement comme une identité ethnique réservée aux « originaires ». La première partie du livre fait l'inventaire du passé, avec un rappel des faits, un aperçu des différentes positions des acteurs et groupes d'acteurs, des niveaux de culpabilité, de la multiplicité des manipulations. Ce rappel doit servir de base à une vraie réconci12

liation où on reconnaît les torts des uns et des autres, dont Dibwe dia Mwembu donne de multiples exemples - dont le repentir de l'ancien président de l'Uferi Nguz Karl I Bond. On peut seulement regretter, dans cette partie, une analyse insuffisante des racines du ressentiment katangais qui ne peut pas être réduit à un ensemble de préjugés étant le résultat d'une situation sociale et économique particulière et d'une discrimination vécue. La vraie réconciliation se fera à ce prix. La deuxième partie de l'ouvrage a le grand mérite de vouloir comprendre de l'intérieur le fer de lance du mouvement antikasaïen, la jeunesse de l'Uferi. Ngandu Mutombo analyse les motivations de ces jeunes mobilisés pour le combat anti kasaïen, leurs espoirs et leurs attentes, afin d'évaluer qui a perdu et qui a gagné dans cette épisode dramatique de l'histoire du Katanga. Selon l'auteur, seuls les mieux formés ont gagné. L'ensemble des témoignages recueillis par Ngandu Mutombo donne une vue très riche sur la vie interne du parti et sur le mouvement de l'Uferi ainsi que sur le mode de fonctionnement des partis politiques au Congo en général. On y note la manipulation constante des militants et des membres ordinaires par leurs dirigeants qui poursuivent en majorité leurs propres intérêts. On voit aussi que la politique « d'en haut» se reflète dans la politique « d'en bas », surtout dans l'exemple du militant qui accepte de jouer le jeu de la politique pour se construire un meilleur avenir en profitant des ressources que lui procurent l'accès aux dirigeants du parti. La politique se révèle être un théâtre d'ombres où peu de promesses sont tenues et où les intérêts immédiats dominent. La pauvreté est la cause de cette situation, comme le constate pertinemment Ngandu : elle est maintenue par les dirigeants pour qu'ils puissent perpétuer leur pouvoir de manipulation. Les témoignages recueillis apportent une illustration frappante de la dictature de la pensée unique au sein du parti, de l'utilisation de la menace et de la violence contre toute velléité d'un débat ouvert et contradictoire entre le militant et les dirigeants. Le culte du chef et le maintien du fanatisme rendent d'ailleurs souvent difficile la gestion par les responsables politiques et aujourd'hui, tout comme au temps de la jeunesse Balubakat au Nord-Katanga, on ne sait parfois pas qui est pris en otage par qui. Le manque de débat explique sans doute aussi 13

pourquoi au Congo les dirigeants politiques se font si facilement pardonner leurs crimes... Certains témoignages (notamment sur les activités de la branche féminine du parti) laissent entrevoir un apport positif de l'Uferi à la formation des filles et des jeunes femmes. Néanmoins, on ne peut que déplorer l'absence d'un véritable projet porteur et réaliste pour le Katanga. Ceux qui en avaient réellement un ont rompu avec l'Uferi après une année seulement. Le très riche matériel réuni dans cette partie donnera lieu, on ose l'espérer, à des analyses plus approfondies. Comme l'auteur l'écrit à la fin, I'histoire politique de l'U feri et la Juferi reste à écrire - en y incluant surtout le rôle de l'armée au Katanga, l' autoorganisation et la violence exercée par les jeunesses kasaïennes, le jeu politique mené à Kinshasa. Les caractéristiques de l'Uferi ne sont pas uniques à ce parti: combien de fois a-t-on assisté à de démonstrations et à de marches des partis de l'opposition où on a envoyé les jeunes dans les premières rangées, puis on les a laissés tomber ainsi que les familles de ceux qui ont été emprisonnés ou tués? Comment expliquer que l'UDPS et son président n'ont jamais réagi publiquement contre l'épuration ethnique anti-kasaïenne ? Comment expliquer que l'intégration des refoulés au Kasaï fut soutenue non pas par un parti politique, mais par le président de l'entreprise minière locale, la MIBA ? Tout le monde a perdu dans le drame qui a déchiré le Katanga ; toutes ethnies confondues. Les auteurs s'interrogent sur les chances d'un renouveau de la pratique politique au Congo. Seule une alliance des véritables hommes d'État, que compte encore le Congo, soutenue à la base par une dynamique porteuse peut apporter une réponse. Qui sera en mesure de gérer l'énorme réservoir de frustrations accumulées après tant de déceptions par les jeunes de la Juferi et ceux d'autres mouvements politiques? Sera-t-on en mesure de gérer la violence des Mayi Mayi qui s'explique sans aucun doute par les mêmes frustrations? Au Katanga, comme ailleurs au Congo, un nationalisme sans exclusion, qui s'appuie sur des structures administratives et politiques solides, est sans doute la seule issue.
Erik Kennes Musée Royale de l'Afrique Centrale Tervuren, Belgique

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Donatien Dibwe dia Mwembu

RELECTURES DE L'HISTOIRE ET TRANSFORMATION DES RAPPORTS ENTRE LES KATANGAIS ET LES KASAÏENS DU KATANGA

TABLE DES MATIÈRES
Sigles et abréviations INTRODUCTION CONTEXTE HISTORIQUE Les facteurs de la présence nombreuse des Kasaïens au Katanga Les Kasaïens et la gestion de la res publica au Katanga Les Kasaïens et le contrôle de l'espace économique II AUX ORIGINES DE L'EVEIL DE LA CONSCIENCE KATANGAISE De la période coloniale à l'aube de l'indépendance Les Kasaïens et les Katangais sous le régime de Mobutu Les discours officiels Analyse du contenu des discours officiels Les meetings populaires, interviews et points de presse comme vecteurs des discours officiels Les médias, serviteurs fidèles du politique: la radio, la télévision et les journaux Le milieu religieux Le milieu intellectuel 19 21

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36 46 47 49 56 58 61 65

III LES INCIDENTS ET LEURS CONSÉQUENCES La description des événements et des violences: la culpabilité collective
Les vi 0 I en ces.

69 81 81 85 87 90

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 73

Les Sur Sur Sur Les

conséquences le plan économique le plan social et démographique le plan religieux: conflit d'hégémonie réactions populaires: les responsabilités partagées

IV VERS UNE NOUVELLE COHABITATION PACIFIQUE? La fin des hostilités L'action de l'Eglise catholique L'action de la Conférence nationale souveraine L'action du gouvernement «Mobutu, mwenyefilm » (Mobutu, le metteur en scène) La réconciliation entre les gouverneurs de provinces des communautés impliquées dans le conflit Le processus de la nouvelle coexistence Sous le régime Mobutu: L'action de la communauté kasaïenne Sous le régime de Mzee Kabila : L'éviction des 'partis politiques existants par l' AFDL L'impact de la Consultation nationale: la demande de pardon de Kyungu wa Ku Mwanza Lubumbashi wa ntanshi, bulaya 2000 Le caractère de façade de l'identité katangaise Le retour des Kasaïens au Katanga Peut-on parler de la réconciliation entre les deux communautés? Quel serait alors le visage de la future société katangaise ? V

97 97 98 98 99 101 102 102 104 105 106 108 110 112 126

AUTRES PISTES: LA RÉCONCILIATION PAR EN BAS Le modèle de la réconciliation entre les Baluba Kasaï et les Bena Lulua 136 Le modèle de la réconciliation en milieu rural congolais. Quelques cas 141
Un cas songy e

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 142

Un cas Luba Katanga CONCLUSION
ANNEXES. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

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BIBLIOGRAPHIE

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SIGLES ET ABRÉVIATIONS
AFDL: Alliance des Forces démocratiques pour la Libération du Congo AFP : Association des Faiseurs de Paix AIKAT : Association des Infirmiers et Infirmières katangais( es) APASKAT : Association des Membres du Personnel académique et scientifique katangais ARP/GCM-L'SHI : Archives du Département de la Rémunération du PersonnellGécamines-Balubakat :Association des Baluba du Katanga BCK : Compagnie du Chemin de fer du Bas-Congo au Katanga BTK : Bourse du Travail du Katanga CADER : Corps des Activistes de la Révolution CCPK : Conseil consultatif permanent du Katanga CDH: Centre des Droits de l'Homme CEC : Centre extra-coutumier CEMUBAC : Centre d'Etudes scientifiques et médicales de l'U niversité libr~ de Bruxelles au Congo CEPAC : Centre d'Etudes politiques sur l'Afrique centrale CEPSI (Bulletin) : Bulletin du Centre d'Etudes des Programmes sociaux indigènes CERDAC : Centre d'Etudes et de Recherches documentaires sur l'Afrique centrale CIMSHABA : Cimenterie du Shaba CNS : Conférence nationale souveraine CODEKAT : Communauté pour le Développement du Katanga CONAKAT : Confédération des Associations tribales du Katanga ENDA : Ecole nationale de Droit et d'Administration FCN : Front commun des Nationalistes FEDEKA : Fédération des Baluba du Kasaï Fegebaceka: Fédération générale des Baluba-Central Kasaï au Katanga FENADEC : Fédération nationale des Démocrates chrétiens FORMINIERE: Société internationale forestière et minière du Congo GECAMINES : Générale des Carrières et des Mines IMK : Institut Makanda Kabobi 19

IRCB : Institut royal colonial belge ITM : Institut technique de Mutoshi IMPR: Jeunesse du Mouvement populaire de la Révolution Mgr: Monseigneur MffiA : Société minière de Bakwanga MNC/ Kalonji : Mouvement national congolais/aile Kalonji MOI: Main-d'œuvre indigène MPR : Mouvement populaire de la Révolution OBEMA : Office des Biens mal acquis OCS : Office des Chemins de fer du Sud OCTK : Office central du Travail du Katanga OMI : Organisation mondiale de Migration OZRT : Office zaïrois de Radio et de Télévision PDG: Président délégué général PDSC : Parti démocrate et social chrétien PRI : Parti républicain indépendant PUZ : Presses universitaires du Zaïre RCD : Rassemblement des Congolais pour la Démocratie SADRI: Service d'Appui au développement régional intégré SMTF : Société minière de Tenke Fungurume SNCC : Société nationale des Chemins de fer du Congo SNCZ : Société nationale des Chemins de fer du Zaïre SODIMIZA : Société d'Exploitation industrielle et minière du Zaire UEDK : Union des Étudiants pour le Développement du Katanga UEK: Union des Enseignants katangais UDPS : Union pour le Développement et le Progrès social UFERI : Union des Fédéralistes et des Républicains indépendants UMHK : Union minière du Haut-Katanga UNAFEC : Union des Nationalistes fédéralistes du Congo UNAZA : Université nationale du Zaïre UNILU : Université de Lubumbashi UZK: Usine de traitement du Zinc du Katanga

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INTRODUCTION
Le continent africain est en crise. Depuis les indépendances, l'Afrique subsaharienne traverse une série de violences politiques, économiques, sociales, morales et même culturelles. Mutineries, rebellions, coups d'Etat militaires, conflits inter-ethniques ou frontaliers, intolérance politique et religieuse, exclusion de l'autre, etc., sont le lot de la vie quotidienne. La rupture brutale de l'équilibre de la société dans un contexte de violence chronique semble donner raison à ceux-là mêmes qui, au lendemain des années 1960, prétendaient que l'Afrique était mal partie, que son indépendance était ratée1 . Cette crise est en fait la résultante de l'absence de l'intégration sociale, politique et économique des populations et des pays en présence. La région des grands lacs, par exemple, constitue un volcan en activités tant les problèmes de contrôle des espaces politique et économique entre les deux grandes ethnies hutu et tutsi n'auront pas trouvé d'issue heureuse et définitive. La République démocratique du Congo, sorte de sous-continent africain, n'échappe pas à cette crise. De par sa position géographique, la République démocratique du Congo partage des frontières avec neuf pays des mondes postcoloniaux anglophone, francophone et lusophone avec leurs problèmes particuliers. En outre, depuis son indépendance acquise il y a quatre décennies, la République démocratique du Congo en général et la province du Katanga en particulier se trouvent enlisés dans une période de turbulence politique chronique avec comme corollaires des profonds bouleversements économiques, sociaux, culturels et moraux aux conséquences néfastes. Le début des années 1990 fut marqué en République démocratique du Congo par le discours du 24 avril 1990 du président Mobutu qui mettait un terme au monopartisme et ouvrait ainsi une nouvelle ère, celle du multipartisme intégral. Mais, cette période de transition politique que la population congolaise croyait pacifique fut longue et conflictuelle à cause des violations répétées des accords conclus entre le pouvoir et l'opposi21

tion. Elle fut, entre autres, caractérisée par la résurgence des identités collectives tribales, ethniques et régionales et, partant, par des conflits inter-ethniques sanglants un peu partout au Congo. Au Katanga, on assista petit à petit à la résurgence de l'identité katangaise et au développement de la mémoire nationaleprovinciale agressive et exclusive. Les Katangais originaires se rapprochent et cultivent le même sentiment d'appartenance à une entité territoriale et entendent donc demeurer unis et solidaires par rapport aux autres communautés non originaires habitant « leur» province. La reconstruction et le développement du Katanga, considérés comme l'apanage des seuls originaires censés mieux cerner les intérêts de leur province, exigent l'exclusion de 1'« étranger» de la gestion de la chose publique dans tous les domaines. L'étranger, c'est tout ressortissant d'une autre province congolaise, mais particulièrement le Katangais d'origine kasaÏenne. Il est semblable à celui que définit si bien Alain Renault: L'autre que l'on accueille, qui vient de quelque part et avec lequel, de droit et de fait, nous partageons un espace commun au sein duquel nous cherchons un modus vivendi. C'est sur la recherche
de ce modus vivendi qu'une foule d'interrogations surgissent.
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La position socio-économique et politique qu'occupaient les KasaÏens du Katanga constituait un terrain fertile de campagne de diffamation pour opposer les KasaÏens aux Katangais. Et, le pouvoir politique a justement recouru à la mémoire victimaire pour diviser les deux communautés à la veille des échéances électorales. Ce premier grand conflit que la province du Katanga a connu avait donc pour prétexte la gestion des espaces économiques et politiques et, partant, la création d'une bourgeoisie katangaise. Le pouvoir politique en place a procédé à la fois à la dékasaïnisation et à la katangaïsation des postes de responsabilités dans tous les domaines de la vie quotidienne. En d'autres termes, tous les postes de responsabilités jadis occupés par les originaires de deux provinces du Kasaï (occidental et oriental) étaient arrachés à ces derniers et redistribués aux originaires du Katanga. Un conflit sanglant opposa les Katangais originaires de la province du Katanga aux Katangais originaires des provinces du Kasaï occidental et oriental. Cette épuration ethnique a fait couler beaucoup d'encre3 et de salive entre 1991 et 1994. Elle a débouché sur l'expropriation des biens, meubles et immeubles des KasaÏens et sur

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le rapatriement d'une fraction relativement importante de ces derniers vers leurs provinces d'origine. Le clivage s'était agrandi entre les deux communautés katangaises « originaires» et katangaisekasaïenne. Quelques années plus tard intervient le rétablissement d'une paix apparente et fragile entre les deux groupes. Notre réflexion porte sur la résurgence et le développement de la mémoire nationale-provinciale agressive et exclusiviste, enfantée et grassement nouITÎe par la mémoire victimaire revivifiée au Katanga. L'exclusion des Kasaïens de cette province, considérés comme symbole et instrument de la marginalisation des Katangais depuis la période coloniale jusqu'à la deuxième République en est la conséquence. Notre objectif n'est pas d'exhumer ici les tensions qui ont émaillé l'histoire de la République démocratique du Congo en général et de la province du Katanga en particulier au cours de la dernière décennie du XXe siècle. Dans le cadre de la reconstruction du pays, les évêques de l'Eglise catholique invitent la population chrétienne à prier pour la paix pour quatre raisons principales: Pour que nous tous gardions une conscience éveillée sur la situation qui prévaut dans notre pays; pour confier à la miséricorde de Dieu les trois millions de frères et sœurs morts à cause de la guerre, la souffrance des déplacés, surtout des femmes et des enfants; pour demander pardon pour notre inconscience et notre lâcheté; pour puiser dans la prière la force de nous engager d'une façon responsable dans la construction d'un Congo plus juste et plus frateme1.4 Dans ce contexte, nous tentons d'apporter notre modeste contribution à la résolution du conflit katangais-kasaïen, produit politique de l'ancien régime de Mobutu au cours de la dernière décennie du xxe siècle. Apparemment tenniné, le conflit katangaiskasaïen continue à hanter les esprits des populations concernées surtout lorsque les intérêts des uns et des autres semblent lésés. Nous voulons analyser les différents mécanismes de paix que la société peut secréter en vue de ramener les deux communautés hostiles à hannoniser de nouveau leurs relations et à maintenir la paix. Cette étude est focalisée autour de cinq volets essentiels. Le premier volet traite du contexte historique. Le deuxième est consacré aux origines de l'éveil de la conscience katangaise. Le troisième volet analyse les discours victimaires officiels et leurs différents vecteurs. Le quatrième volet présente l'impact des dis-

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cours victimaires sur la population katangaise. Enfm, le cinquième et dernier volet pose le problème de la probabilité d'une nouvelle cohabitation pacifique entre les deux communautés katangaise et kasaÏenne.

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I

CONTEXTE HISTORIQUE

Les facteurs de la présence nombreuse des KasaÏens au Katanga
Les KasaÏens du Katanga constituent une communauté hétérogène aussi bien horizontalement que verticalement. Cette communauté est interethnique et composée, pour le Kasaï oriental, des Luba-KasaÏ, des Songye, des Tetela, des Kanyoka et, pour le Kasaï occidental, des Luluwa, des Kuba, des Salampasu, des Kete, etc. Elle renferme deux catégories de personnes: celle des immigrés, des gens venus du Kasaï pour diverses raisons, et celles des natifs, gens nés sur place et qui ne sont KasaÏens que par l'origine de leurs parents. La présence nombreuse et permanente des KasaÏens au Katanga comme d'ailleurs la notion même de « KasaÏens » datent de la période coloniale. Elle est d'abord liée à l'organisation territoriale du Congo belge. En effet, à partir des années 1910, le Congo belge fut divisé en quatre provinces: le Katanga (1910), la Province orientale (1913), l'Equateur (1917) et le Congo-Kasaï (1918). Les territoires de Kanda-Kanda, Kabinda, Mpania Mutombo, Kisengwa et Tshofa faisaient alors partie de la province du Katanga et composaient, avec les territoires de Kabongo, de Mato et de Mutombo Mukulu, le district du Lomami créé en 1912. Cette dernière entité territoriale était considérée comme la plus peuplée du Katanga et, partant, le réservoir de la maind'œuvre à destination du Haut-Katanga industriel5. En 1927, par exemple, sur une population totale du Katanga évaluée à 977 320 personnes, le district du Lomami en comptait à lui seul 499 578 habitants, soit 51 % de la population totale. De ces 499 578 personnes, les territoires de Kanda-Kanda, Kabinda, Mpania Mutombo, Kisengwa et Tshofa comptaient 398 100 personnes, 25

soit 41 % de la population totale du Katanga et 80 % de celle du district du Lomami6. Le recrutement de la main-d'œuvre à destination du Haut-Katanga industriel a commencé en 1912 dans le district du Lomami. La plupart des recrues du Lomami étaient des habitants des territoires de Kanda-Kanda, Kabinda, Mpania Mutombo, Kisengwa et Tshofa. De 1923 à 1930, la proportion des originaires de ces cinq territoires recrutés dans le district du Lomami et cédés au Haut-Katanga industriel par la bourse du travail du Katanga/Office central du Travail au Katanga était en moyenne de l'ordre de 91 % de l'ensemble des recrues7. Ces cinq territoires furent détachés de la province du Katanga et rattachés à celle du Kasaï à l'issue de la grande réforme territoriale opérée en 1933. À partir de cette année, le Congo belge fut divisé en six provinces à savoir Léopoldville, Province orientale, Equateur, Kivu, Katanga et KasaÏ. La province du Katanga vit sa population passer de 1 199 968 habitants en 1932 à 877 350 habitants à la fin de 1933, soit une perte de 322 618 habitants (27 %) rattachés désormais à la nouvelle province du Kasaï. Par l'arrêté royal du 25 juin 1933, ces anciens « Katangais », originaires des territoires de Kanda-Kanda, Kabinda, Mpania Mutombo, Kisengwa et Tshofa, ont changé d'identité et sont devenus des « KasaÏens », ressortissants de la nouvelle province du KasaÏ. Le facteur le plus important qui justifie la présence nombreuse des KasaÏens au Katanga demeure sans conteste l'industrialisation. En effet, l'avènement de l'industrialisation dans le Haut-Katanga, région faiblement peuplée, a amené les colonisateurs à mobiliser les populations congolaises et celles des colonies voisines et à les rassembler autour des mines8 . A elle seule, la population du Haut-Katanga ne pouvait pas satisfaire les besoins toujours croissants en main-d'œuvre, liés à la naissance et à l'essor des entreprises coloniales. La première raison en réside dans la pauvreté démographique de la région elle-même. A titre d'exemple, la densité de la population du Katanga, toujours en dessous de la moyenne du pays, est passée de 2,08 habitants au km2 en 1938 à 2,50 habitants en 1948, à 3,33 habitants en 1958, à 5,04 habitants en 1970 et à 7,79 habitants au km2en 19849.Au cours des années 1910, les premiers recrutements de maind'œuvre opérés sur le territoire du Haut-Katanga avaient non 26

seulement érodé considérablement la population locale, mais également poussé une fraction importante des villageois à traverser la frontière pour se réfugier en Rhodésie du Nord (actuelle Zambie). En outre, l'érosion démographique et la mobilité de la population ont eu un impact néfaste sur les activités agricoles de la région. Aussi, a-t-on dû déplorer des cas de famine vers les années 1911-1912 et en 191810. Il en résulta donc un cercle vicieux. Les recrutements excessifs de la main-d'œuvre dans le Haut- Katanga ont perturbé la croissance harmonieuse de la population et la production agricole dans les milieux ruraux. Cette situation a entraîné à son tour la famine qui a eu un impact néfaste sur le rendement des travailleurs dans les foyers industriels. Pour diverses raisons liées autant à la technologie de l' exploitation minière qu'à la recherche du moindre coût du travail, la main-d'œuvre était au début migrante. Les employeurs la recrutaient pour une période relativement courte, ne dépassant pas 12 mois, puis la renvoyaient dans son village natal. A la longue, avec l'évolution de la technologie, le système de main-d' œuvre migrante se révéla antiéconomique. A partir de l'année 1925, certains employeurs adoptèrent la politique de stabilisation de la main-d' œuvre africaine, communément appelée politique de peuplement du HautKatanga industriel. L'Union minière du Haut-Katanga entreprit des missions de recrutement au Maniema, au Rwanda et au Kasaï. IntelTompu par la grande crise économique mondiale des années 1930, cette politique fut poursuivie et intensifiée à partir de 1934 jusqu'en 1945 à cause à la fois de la reprise économique et de l'effort de guelTe. Au cours de cette dernière période, le recrutement concernait essentiellement le Kasaï. De 1926 à 1930, en moyenne 1800 travailleurs originaires du Kasaï étaient acheminés

par an au Haut-Katanga industriel 11 . De 1943 à 1958, la proportion des recrutés du Kasaï est passée de 9,7 % en 1943 à 12 % en 1945, à 32 % en 1950, à 38 % en 1954 avant de tomber à 32 % en 1955, à 24 % en 1956, à 18 % en 1957 et à Il % en 195812. Au sein de l'Union minière du Haut-Katanga (actuelle Générale des Carrières et des Mines, Gécamines), les travailleurs kasaïens ont vu leur proportion passer de 49 % de tous les Africains en 1936 à 60 % en 1945 et retomber à 50,2 % en 197013 . La politique de stabilisation adoptée par l'Union minière du Haut-Katanga et par d'autres grandes entreprises coloniales du

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Haut-Katanga, la construction des maisons dans les centres extracoutumiers par le fonds d'avance et l'accès à la propriété immobilière ont constitué un frein au retour dans leur milieu de provenance des non originaires en général et des Kasaïens en particulier. Désonnais, les familles kasaïennes vont s'enraciner dans les grands centres industriels du Haut-Katanga et y passer ainsi toute leur vie. C'est ce qu'illustre le témoignage de Mgr Eugène Kabanga : Jadis l'Union minière construisait des maisons pour ses travailleurs retraités. À la retraite, elle remettait au travailleur un document sur lequel étaient inscrits l'adresse et le nom du camp où devait résider le travailleur retraité. Elle remettait en même temps les clés de la maison attribuée au travailleur retraité dans ses concessions éparpillées dans les territoires d'origine de ses travailleurs. En 1941, l'année de la grève des travailleurs de l'Union minière, cette société trouva bon de loger ses retraités ici même car, après les massacres des travailleurs en 1941, les chefs coutumiers ne voulaient plus céder la main-d'œuvre à l'Union minière. À partir de ce moment donc, l'État, l'Union minière et le BCK s'étaient convenus pour ne pas laisser les retraités rentrer au village. Il fallait alors construire beaucoup de cités où ces gens pouvaient rester avec leurs enfants. Les enfants des travailleurs retraités allaient remplacer leurs parents au fur et à mesure. [...] C'est ainsi que nous avons fait construire des maisons à la cité au moment où nous travaillions encore14.

En fait, il faut reconnaître qu'en amenant les travailleurs retraités à construire près des sièges de l'UMHK, l'employeur avait l'intention d'installer ses retraités dans des villages maraîchers. Le travail agricole, comme occupation après la retraite, ne date donc pas de nos jours. Déjà à l'époque de la mise sur pied du système de retraite, les autorités de l'Union minière avaient émis le vœu de voir ces vieux retraités s'adonner aux travaux agricoles dans les environs immédiats des camps. Cette présence permanente des retraités allait aussi aider la société à fixer les cellules familiales près des camps et éviter ainsi à l'entreprise des charges de recrutement. Les autorités de l'Union minière cherchaient à éviter à tout prix que les enfants des travailleurs retraités quittent le lieu ou que le travailleur retraité parte avec toute sa famille, entendons par-là ses enfants, garçons et filles. Il ne fallait pas que les ménages réguliers de ses travailleurs soient rompus.15C'est pourquoi, sur instruction des autorités de l'Union minière, chaque chef de camp devait se renseigner sur la situa28

tion de famille de chaque candidat à la retraite. Les renseignements suivants lui étaient nécessaires: origine de la femme; âge et sexe des enfants; dire si certains de ses enfants étaient déjà au service de l'entreprise ou si des filles ont été épousées par les travailleurs en service à l'Union minière. A partir des années 1950, l'Union minière du Haut-Katanga, pour juguler la crise du logement dans ses camps, avait décidé d'envoyer vers les centres extra-coutumiers les travailleurs fidèles et dévoués. Au fil du temps, certains travailleurs se faisaient construire eux-mêmes leurs maisons propres au C.E.C. et quittaient ainsi les camps de l'Union minière. En 1956, par exemple, dans la ville de Lubumbashi, 46,3 % des propriétaires des maisons étaient des Kasaïens contre 41 % des Katangais. A Likasi, par contre, au cours de la même année, 56 % des propriétaires des maisons étaient des Katangais contre 34 % des Kasaïens16 . A ces Kasaïens venaient s'ajouter au fur à mesure d'autres, motivés par la recherche de l'emploi1? , l'esprit mercantile, les études, les mutations des agents et fonctionnaires de l'administration publique, la religion, etc. Ainsi, grâce à un taux d'accroissement naturel positif et à une immigration nette et importante, les Kasaïens du Katanga ont constitué une importante fraction de la population de la province du Katanga en général et des villes industrielles du Haut-Katanga en particulier. Nous ne disposons pas de statistiques précises sur le nombre des Kasaïens installés dans les centres et dans les milieux ruraux. Nous nous contenterons de citer ici, à titre illustratif, quelques chiffres pour les villes de Lubumbashi et de Likasi. En ce qui concerne la ville de Lubumbashi, la proportion des Kasaïens, de l'ordre de 36 % (contre 49 % des Katangais) en 1951, est passée à 39 % (contre 44 % des Katangais) en 1957 et à 40 % (contre 52 % des Katangais) en 198418. Dans la ville de Likasi, H. Nicolaï et J. Jacques notent qu'en 1942, 70 % des habitants de cette ville étaient originaires du territoire de KandaKanda au Kasaï19 . Au fil du temps, l'immigration des Katangais devenant de plus en plus importante fit basculer la balance du côté des originaires. Ainsi, en 1955, on y comptait 36 % des Kasaïens contre 52 % des Katangais20 . Somme toute, ces quelques données montrent suffisamment que par sa taille, la communauté kasaïenne du Katanga est plus

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nombreuse que les autres communautés non originaires installées dans les grands centres industriels de cette province. La nouvelle communauté africaine issue du mélange des hommes et des femmes de diverses origines s'était transformée en une société urbaine moderne. Dans ce contexte précis, les KasaÏens du Katanga ont joué un rôle non moins important dans le processus de développement de la province dans tous les domaines. Les KasaÏens et la gestion de la res publica au Katanga Depuis la période coloniale jusqu'au début de la période de transition politique des années 1990, les KasaÏens ont rivalisé d'ambition avec les originaires du Katanga dans la gestion de la chose publique. Déjà en 1936, à Elisabethville, un KasaÏen avait été nommé à la tête du centre extra-coutumier. Mais il dut démissionner en 1941 car il n'était pas agréé par tout le monde: « C'est un Kasaï, dirent les uns; c'est un candidat de tel dirent les autres; c'est une créature de Bula Matari, fut l'avis unanime. »21Ainsi, les Blancs continuèrent à diriger les entités territoriales jusqu'en janvier 1958. En 1957, le décret du 26 mars divisait en communes les agglomérations ayant statut de ville. À partir de ce moment, les quartiers furent appelés communes et devaient être dirigés par des bourgmestres africains. Ce fut le début des élections municipales. A l'issue des premières élections municipales de 1957,38 sièges sur les 56 que comptaient les quatre communes d'Élisabethville furent entre les mains des KasaÏens, soit 5 sièges sur Il à la commune Albert, 12 sur 19 à la commune Kenya, 15 sur 19 à la commune Katuba et 6 sièges sur 7 à la commune Rwashi. Les Katangais se contentèrent de 13 sièges soit 4 à la commune Albert, 6 à la commune Kenya, 2 à la Katuba et 1 siège à la Rwashi. Cinq sièges furent occupés par les originaires d'autres provinces du Congo belge22. Les quatre premiers bourgmestres congolais désignés à la tête des communes de la ville d' Elisabeth ville n'étaient pas originaires du Katanga. Trois KasaÏens dont deux Luba-KasaÏ et un Songye du Kasaï étaient à la tête respectivement des communes Katuba (Thadée Mukendi), Kenya (Armand Tshinkulu) et Rwashi (Laurent Musengeshi). Le quatrième, un originaire de la province du Kivu (Pascal Lwanghy), fut placé à la tête de la commune Albert. 30

Le facteur intellectuel, la position sociale et une certaine expérience dans l'exercice des fonctions sont intervenus dans la nomination de ces bourgmestres. Il importe de souligner sincèrement qu'au niveau de l'instruction et de l'expérience dans la gestion des affaires, le sujet kasaïen avait une certaine avance par rapport à son compatriote katangais.23 Il faut reconnaître que ces élus faisaient partie de l'aréopage d'intellectuels noirs de l' époque (commis, assistants médicaux, instituteurs, etc.) que comptait le centre extra-coutumier d'Elisabethville. A titre d'exemple, Pascal Lwanghy était commis au secrétariat provincial du Katanga tandis que Armand Tshinkulu était commis aux Travaux publics de la Ville. Pendant la sécession katangaise, Moïse Tshombe nomma Mukeba Cléophas, un Luba du Kasaï à la tête du ministère de la Santé du gouvernement de l'Etat du Katanga. C'est seulement en avril 1961 que Mukeba Cléophas démissionna du gouvernement Tshombe pour occuper le poste de vice-président du MNC/ Kalonji au Kasai"24. Il est aussi important de noter la présence des originaires du Kasaï dans l'entourage du président Moïse Tshombe. C'est notamment le cas de son officier d'ordonnance, le colonel Mbayo, de son représentant dans le conseil supérieur de l'Université de l'Etat et secrétaire général de l'Université, Mathieu Kalenda. Notons aussi en passant que le chef des motards (Kalambayi) et le cuisinier (Kabeya) du Président Tshombé étaient des Katangais originaires du KasaÏ. La participation des originaires du Kasaï à la gestion de la res publica au Katanga s'accrut avec l'avènement de la Deuxième République. En effet, au cours de cette période, beaucoup de KasaÏens furent élus au sein de l'assemblée provinciale. D'autres eurent à diriger des zones urbaines (actuelles communes) à Lubumbashi, à Likasi et à Kolwezi jusqu'à leur éviction pendant la période de transition. On se rappellera, à titre d'exemple, les écrasantes victoires de Tshiani Mwadianvita aux élections de 1977 comme commissaire du peuple; de Kabanga Babadi aux élections législatives de 1987 comme commissaire du peuple. Sur les trois candidats élus membres effectifs de la circonscription électorale de Lubumbashi, Kabanga Babadi occupa la première place avec 52 571 voix. Il fut suivi de deux Katangais : Banza Mukalayi, devenu plus tard 1ervice-président national du Mouvement populaire de la Révolution (MPR), avec 35 226 voix et

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Tshombe avec 20 248 voix. Tumba Muya remporta aux élections municipales où il fut élu à la zone (actuelle commune) Katuba avec 16 000 voix. Dans toutes les villes minières à savoir Lubumbashi, Likasi et Kolwezi, on comptait de nombreux KasaÏens (mais minoritaires !) parmi les membres élus, conseillers des villes et des zones urbaines (communes). A la veille de la période de transition, la ville de Lubumbashi comptait quatre commissaires de zones (bourgmestres) sur quatorze dont deux titulaires (Tumba Muya et Mukonkole Kilolo respectivement pour les communes Katuba et Kamalondo) et deux assistants: Kaninda pour la commune Lubumbashi et Kongol Musas Mand pour la commune Rwashi. Les villes de Likasi et de Kolwezi comptaient chacune un commissaire de zone assistant: Kalombo Julio pour la zone de Kikula à Likasi et Kasau pour la zone de Dilala à Kolwezi. La participation des Katangais originaires du Kasaï à la gestion de la res publica fut interrompue à l'avènement du gouverneur Kyungu wa Ku Mwanza.

Les KasaÏens et le contrôle de l'espace économique Depuis la période coloniale jusqu'à l'avènement du processus de démocratisation, la vie économique au Katanga a toujours été contrôlée par les non originaires en général et les KasaÏens en particulier tant dans le secteur formel qu'informel. Déjà en 1957, pour la ville de Lubumbashi, les KasaÏens constituaient à eux seuls 63 % des commerçants, vendeurs et trafiquants... Au cours de la même année, on comptait également 63 % des artisans kasaÏens contre 32 % des artisans katangais et 5 % des originaires d'autres provinces et d'autres colonies. En ce
qui concernait les salariés, l'enquête faisait état de 48 % de KasaÏens

et de 42 % de Katangais. Sous la rubrique « tous travaux », les
Katangais étaient plus nombreux (55 %) que les KasaÏens (25 %)25. Nous ne disposons pas de données chiffrées sur la période 19601990. Cependant nous pouvons dire que jusqu'à la veille de la période de transition, les KasaÏens continuaient à contrôler au Katanga le secteur économique et le marché intérieur. Dans le secteur industriel, à cause des recrutements opérés au Kasaï, à cause de la proximité des provinces du Kasaï et du Katanga et de l'accès facile grâce aux voies de communications,

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les KasaÏens sont nombreux dans les grands centres urbains et industriels du Katanga et constituent ainsi la main-d'œuvre non originaire la plus nombreuse dans les industries minières, notamment l'Union minière du Haut-Katanga. Au fil du temps et grâce à leur niveau d'instruction, les KasaÏens de première génération et, plus tard, leurs enfants26 occupèrent la plupart des hauts postes de commandement dans les entreprises privées et paraétatiques. Bien avant la réforme de l'enseignement en 1947, l'Union minière du Haut-Katanga recrutait sa main-d'œuvre spécialisée dans les écoles professionnelles des Frères de la Charité installées à Lusambo et à Kabinda dans l'actuelle province du Kasaï oriental. Les élèves qui terminaient leurs études dans ces écoles étaient presque tous employés dans les ateliers centraux de la ville de Likasi. Ces écoles ont fourni à l'Union minière un nombre relativement important de bons éléments spécialisés composés des ajusteurs, des forgerons, des raboteurs, des chaudronniers, des électriciens, des menuisiers, des infirmiers et des clercs27. Kabuya-Lumuna Sando note que la grande majorité des « immigrés» des centres provenait soit du Nord-Katanga, soit du

. Il faut reconnaître que les populations autochtones, celles du Sud-Katanga s'étaient intégrées tardivement à la vie des centres industriels malgré les différentes stratégies mises sur pied par le gouvernement colonial et les entreprises, stratégies attractives dans les centres industriels, mais répulsives dans les milieux ruraux où l'on cherchait à inciter la population à quitter le village pour les foyers industriels. Le colonisateur qui voulait forcer les autochtones à abandonner leur village avait placé des facteurs répulsifs dans le milieu rural: le portage, le recrutement militaire, l'impôt en argent, l'expropriation des terres, les cultures obligatoires, etc. La politique des grandes entreprises industrielles, notamment l'UMHK, de ne pas acheter les produits vivriers des populations autochtones (1920-1930) en vue de pousser ces dernières à se rendre dans les foyers industriels, l'inexistence des industries textiles dans les milieux ruraux susceptibles de retenir les populations sur place, le conflit mines-coton au cours des années 1930 sont autant de stratégies de dépeuplement et de sous-développement des milieux ruraux au profit des centres industriels naissants29 .
KasaÏ28

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L'hostilité des populations autochtones du Katanga avait, au début, non seulement influencé négativement le comportement des employeurs à leur endroit, mais aussi avait poussé les colonisateurs chefs d'entreprises à accorder leur confiance aux recrutés au loin qui leur étaient fidèles, dévoués et qui étaient moins déserteurs. Parlant des Baluba du Kasaï et des Basongye, le docteur Bertrand, médecin directeur de l'Union minière, nous donne ses impressions en ces termes: Il s'agit ici d'une race non primitive, mais d'individus physiquement et mentalement évolués, aux traits réguliers, plus asiatiques, pensons-nous, qu'européens (faciès bouddhiques). Intelligents, sociables, artistes, ils constituent nos auxiliaires les plus précieux et les plus sûrs.3o A l'avènement de l'Etat indépendant du Katanga, nombreux furent les originaires katangais, agents de maîtrise et cadres des sociétés privées et paraétatiques, qui désertèrent ou démissionnèrent pour occuper de hauts postes dans les ministères et dans les différents et nombreux services de l'administration publique. Les postes ainsi laissés vacants dans les entreprises furent dès lors occupés en grande partie par les non originaires31 . Comme nous le savons, la sécession katangaise prit fin en 1963. Le Katanga fut récupéré et réintégré au Congo. Le Katangais, sous la Deuxième République, perdit la chance de s' auto gérer. Sous prétexte de garantir l'unité du pays et pour que tout Congolais se sente chez lui partout où il se trouve au Congo, le régime de Mobutu, non seulement rejeta le principe de voir les originaires d'une province gérer leur propre entité territoriale mais aussi ouvrit largement les portes des entreprises paraétatiques installées au Katanga à tous les Congolais originaires d'autres provinces.32 De plus, la gestion de certaines grandes entreprises publiques comme la Gécamines, la SNCC, fut confiée à des non originaires de la province. C'est dans ce contexte qu'en 1984, Mulenda Mbo, un Songye du Kasaï oriental et l'un des Noirs les plus gradés à l'époque, fut nommé président délégué général de la Gécamines- Exploitation par l'ordonnance présidentielle na 84-226 du 2 novembre 1984, fonctions dans lesquelles il fut reconduit par ordonnance présidentielle na 88097 du 16 juillet 198833 .

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Ces facteurs et bien d'autres montrent comment les non originaires en général et les KasaÏens en particulier ont pu accéder progressivement aux postes clés des entreprises privées et paraétatiques. Des scènes d'injustice ne sont pas à exclure dans le chef de certaines nominations ou certaines promotions des agents de même province. Cette attitude frustre les originaires. La solidarité du groupe, note M. Mestdagh, se manifeste évidemment aussi de façon négative: on éloigne petit à petit les membres des autres groupes ethniques et on distribue les postes intéressants à ses propres frères et sœurs. Cette stratégie crée cependant des jalousies qui peuvent devenir dangereuses... Les autochtones se sentent discriminés et cherchent à se venger sur ces « étrangers qui s'enrichissent à leurs dépens »... un tel terrain existait depuis longtemps au Shaba34.

Il est vrai aussi que le taux de scolarisation très élevé au Kasaï depuis le début de la colonisation avait permis aux KasaÏens d'occuper de hauts postes dans beaucoup de domaines35. Tout compte fait, la situation économique des KasaÏens à la veille du processus de la démocratisation a été le résultat d'un long processus à travers I'histoire.

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II

AUX ORIGINES DE L'EVEIL DE LA CONSCIENCE KATANGAISE

De la période coloniale à l'aube de l'indépendance
La création des provinces s'est accompagnée de l'acquisition de nouvelles identités juridictionnelles. Les populations congolaises s'identifiaient désormais les unes par rapport aux autres en fonction de leur appartenance à leurs nouveaux espaces juridictionnels respectifs issus de la division du nouvel état moderne en entités administratives appelées les provinces. Les'habitants de ces entités s'appelaient désormais« Katangais »,« Kasaiens », « Equatoriens », « Kivutiens », Boyomais », « Léopoldvillois ». Ces identités régionales, d'abord inconnues, négligées ou méprisées par des populations autochtones, trouvèrent plus tard leur champ d'émergence, d'intériorisation et d'application dans les centres urbains, espaces multiculturels à cause du brassage des populations de diverses cultures et origines, recrutées ou engagées par des entreprises coloniales naissantes et en pleine expansion. Ces milieux urbains, foyers d'enjeux divers, mirent en présence plusieurs ethnies et tribus qui, par instinct de conservation, se regroupaient par affinité tribale et ethnique et développaient des stratégies de défense de leurs intérêts respectifs, d' entraide mutuelle et de sauvegarde de leurs patrimoines culturels respectifs. C'est la naissance des associations tribales ou ethniques ou régionales apolitiques dans les villes. Ces groupes furent officieusement reconnus par l'autorité coloniale urbaine qui, par moment, consultait leurs représentants pour recueillir un renseignement ou pour leur transmettre des instructions quelconques. Ces associations se réunissaient et tenaient des réunions. Les villes minières du Haut-Katanga sont une création coloniale et leurs populations constituent une société particulière, le 36

produit des brassages des populations d'origines différentes par l'industrialisation. La stabilisation de la main-d'œuvre dans ces foyers industriels n'était possible qu'avec l'usure des liens qui rattachaient les travailleurs à leur milieu natal. L'un des objectifs que s'était assignés le colonisateur était la formation d'une communauté africaine déracinée, différente de celles des milieux ruraux toujours régies par des us et coutumes propres à chaque tribu ou ethnie. C'est pourquoi P. Caprasse note que « le centre aurait pu être le théâtre d'une pulvérisation de tous les groupes sociaux, d'un émiettement de ceux-ci en une poussière d'individus. »36C'est d'ailleurs dans ce contexte qu'il faut situer la création et l'organisation des Centres extra-coutumiers dans toute la colonie du Congo belge: annihiler la diversité coutumière et former une société détribalisée, anonyme. Même dans les camps de travailleurs, l'anonymat du travailleur fut considéré comme un remède efficace dans la lutte contre la désertion. À l'Union minière du Haut-Katanga, par exemple, au cours des années 1920, les travailleurs originaires d'un même milieu natal étaient logés dans un même quartier en vue de les rendre moins nostalgiques et de sauvegarder leur moral. Ce qui avait un effet positif sur leur rendement et sur leur état de santé37. Mais, en 1931, en pleine crise économique mondiale, le conflit qui éclata entre les KasaÏens et les Rwandais du camp de l'UMHK à Kipushi fut à l'origine du changement de politique d 'habitat de cette entreprise. Désormais, l'employeur allait décourager toute initiative de voir les travailleurs d'une même origine habiter ou travailler ensemble. Cette destruction des concentrations ethniques ou tribales lui valut le nom de « changa-changa » (mélangeur)38 . Mais, cet objectif colonial, à savoir la formation d'une société urbaine détribalisée, ne fut qu'une illusion. Le colonisé et le colonisateur contribuèrent, chacun de leur côté, à étouffer dans l' œuf cette future société urbaine moderne en gestation. D'une part, on assista à la création et à l'organisation des associations tribales et ethniques agréées par le colonisateur lui-même. Le témoignage de Joseph Kanyinda Nkita est assez éloquent: Il était organiséassez régulièrementdes réunions de travailleurs
en fonction de leur provenance. C'était là le seul cadre où les gens

se retrouvaient selon l'appartenance tribale. C'est dans ce contexte qu'ils organisaientdes cérémoniesle dimanche.En effet,les
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gens se retrouvaient à la cité pour chanter et danser au rythme des chants du village. C'était là une façon de faire renaître la vie du village dans la cité de l'Union minière39. De son côté, Louis Mutwale nous retrace les circonstances dans lesquelles les travailleurs songye avaient créé leur association à la cité de l'Union minière à Kipushi : Un jour, je me reposais à la maison. Je vis tout à coup des collègues entrer dans ma parcelle. Ils étaient du même village d'origine que moi. Je leur donnai des chaises et ils s'assirent. L'un d'eux prit la parole et dit: «Nous venons vous voir en ce jour pour vous poser un problème qui nous tient à cœur. Il s'agit de ceci: nous sommes d'un même village, d'une même contrée. Nous nous sommes alors retrouvés ici à l'Union minière pour travailler. Certes, notre but c'est de travailler pour le compte de l'homme blanc. Cependant, nous ne pouvons plus rester éparpillés comme ça. C'est pourquoi nous avons envisagé de constituer une association dont les membres ne seront que les originaires de Kabinda. Cette association aura pour objectifs de sauvegarder notre patrimoine culturel et de nous entraider dans diverses circonstances. L'objectif sera également d'intensifier les visites, les contacts entre les membres. Nous sommes alors venus vous voir. Vous êtes notre aîné. Que pensez-vous? » Je ne pouvais en aucune façon m'opposer à cela dans la mesure où les gens se regroupaient déjà en associations à caractère tribal. C'est ainsi que j'ai donné mon accord et nous avons créé une association des originaires de Kabinda et dont j'étais à la .

fois le présidentet le trésorier.40

On assista aussi au maintien des relations plus ou moins étroites entre les citadins et leurs milieux ruraux et surtout à l'encadrement de certains citadins par leurs chefs coutumiers respectifs. Cependant, les visites au village diminuaient de fréquence au fur et à mesure que les générations se succédaient. La naissance et la prolifération des associations tribales constituaient, pour leurs membres respectifs, une sorte de sécurité et de protection dans leur vie quotidienne. A l'origine, note Nkita B. Kapinga, se trouve la peur de voir les autres émerger, dominer, écraser... Un simple incident, une simple rumeur suffisent pour mettre l'association en état d'alerte. Légitime défense oblige.41 En effet, ce sont le plus souvent les moments de tensions qui font naître les problèmes identitaires. Mais, comme l'a si bien souligné F. Grévisse, les manifestations de grande envergure de ces groupements étaient circons-

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tancielles. En effet, c'est lorsque les « évolués» se sentaient frustrés ou lésés dans leurs intérêts qu'ils recouraient à leurs groupements ethniques pour solliciter leur appui, prétextant que l'ethnie ou la région a été négligée, bafouée, humiliée. Crawford Young rapporte que les Kongo, à Léopoldville, s'étaient sentis menacés «par l'extension du lingala non seulement dans l'administration, mais aussi dans l'enseignement au détriment du
kikongo. »42

Certaines associations, devenues puissantes, suscitaient la crainte auprès d'autres associations. Voici ce que dit F. Grévisse au sujet de la puissance de l'association régionale des Bakasaï à Elisabethville :
De cette volonté de puissance et d'enveloppement, les Européens ont souvent pu se rendre compte. Beaucoup plus sensibles y ont été les autres indigènes. Ils ont eu peur et s'il est un sentiment qui périodiquement revigore les groupements ethniques, c'est bien la crainte. Celle-ci, dans un Centre extra-coutumier, est toujours latente. Pour l'exciter, il suffit d'une rumeur, d'un incident, d'une innovation. Aussitôt, les indigènes de se serrer les coudes et les groupements ethniques de jouer le rôle défensif ou offensif que le clan assumait autrefois [...] En temps ordinaire, les groupements ne font preuve de vitalité que dans leurs fractions, dans les petits cercles de « banduku », frères ou amis.43 D'autre part, le colonisateur a non seulement accepté ces bases de division jetées par le colonisé, mais, pis encore, il a été lui-même l'artisan volontaire ou non des divisions observées entre les différentes communautés vivant dans les centres urbains. Aussi, est-ce avec raison que C. Young note: Par plusieurs de ses aspects, le système administratif tendait sans s'en rendre compte, à augmenter le sens de l'appartenance ethnique. Chaque fois qu'il fallait remplir un formulaire, on trouvait la mention: «tribu ». Et l'on encourageait les gens à y indiquer le nom d'une grande ethnie plutôt que le nom de son clan ou d'un sous-groupe, simple question de facilité pour l'administration [...] Assez curieusement, les études ethnographiques, faites surtout par des missionnaires, eurent une influence sur la naissance de la conscience ethnique.44 En ce qui concerne les communautés vivant dans les centres urbains du Katanga, l'autorité coloniale a contribué à rendre malaisée la cohabitation entre les Kasaïens et les originaires du Katanga. 39

En décembre 1941, Elisabethville en général et le camp de l'UMHK en particulier furent secoués par une émeute grave provoquée par la grève des travailleurs de l'UMHK. La première victime tombée sous les balles du gouverneur A. Maron fut Léonard Mpoyi, un travailleur originaire de la province du KasaÏ. Après cette grève, les colonisateurs se mirent non seulement à rechercher les meneurs qu'ils traduisaient au fur et à mesure devant la justice, mais aussi à saper l'unité créée au sein de la communauté de travailleurs, à opposer les Katangais aux KasaÏens pour qu'à l'avenir, de telles émeutes ne se reproduisent pas. C'est à cette occasion que, par exemple, les colonisateurs introduisirent un nouveau vocable de « Ba-Kabinda » dans le but de faire voir aux Songye du Katanga (originaires des territoires de Kongolo et Kabalo) qui étaient à l'Union minière ce que les Songye de Kabinda étaient des KasaÏens tandis qu'eux étaient originaires du Katanga: «L'Union minière est pour vous les Katangais. Si vous ne faites pas attention, les Ba-Kabinda vont vous dominer. »45 Au cours de la seconde moitié des années 1950, devant l'éveil de la conscience congolaise pour l'indépendance, les colons qui voulaient faire du Katanga une colonie de peuplement semblable à la Rhodésie du Sud et à l'Afrique du Sud crurent le moment venu de parler du fédéralisme. Ces vues ne cadraient pas avec celles des KasaÏens nationalistes installés au Katanga. Ces derniers, regroupés au sein de la Fédération générale des Baluba-Central Kasaï au Katanga (Fegebaceka) du cartel Lumumbiste, luttaient contre les colons, les missions catholiques et les grosses sociétés d'autant plus que la plupart des bourgmestres étaient originaires du Kasaï46. La présence kasaïenne au Katanga constituait un obstacle majeur à la réalisation du projet des colons belges au Katanga. Les autorités coloniales de Léopoldville ne partageaient pas l'idée du fédéralisme prôné par les colons du Katanga. Face à cette réaction, les colons du Katanga changèrent de stratégie et voulurent s'associer les Katangais originaires évolués pour soutenir leur cause. C'est dans ce contexte que le sentiment anti-kasaïen vint à l'esprit des colons du Katanga. Plusieurs témoignages montrent que, vers les années 1958-1959, les colons du Katanga avaient décidé de mettre un terme aux relations harmonieuses qui existaient entre les ressortissants du Kasaï et ceux du Katanga. 40

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