Emprise

De
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Quand une histoire d'amour devient une enquête palpitante.






Babou, jolie célibataire de 39 ans, s'engage comme visiteuse de prison.
Son détenu s'appelle Lucas. Un homme attachant dont elle ne tarde pas à tomber amoureuse...


Seulement Lucas purge une longue peine pour un crime odieux.
Ce crime, il nie l'avoir commis et révèle à Babou le secret qui prouve son innocence.


Qui est Lucas ? Un homme délicieux qui doit à tout prix recouvrer sa liberté ?
Ou un criminel sans scrupules doublé d'un manipulateur ?


Pour le découvrir, Babou va devoir prendre tous les risques.





Publié le : jeudi 8 novembre 2012
Lecture(s) : 19
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782221131848
Nombre de pages : non-communiqué
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DU MÊME AUTEUR

L’Heure de Juliette,

Éditions J.-C. Lattès, 2009 ; J’ai lu, 2010.

La Guerre de Louise,

Éditions Belfond, 2011.


 

Elsa Chabrol

 

EMPRISE

 

 

 

 

 New logo Laffont

ROBERT LAFFONT


 

 

 

 

 

 

© Éditions Robert Laffont, S.A., Paris, 2012

ISBN : 978-2-221-13184-8

En couverture : © José Torralba / Getty Images

1.

J’ai sonné.

Le portail métallique s’est ouvert dans un bourdonnement d’une banalité déconcertante, comme s’il s’agissait de n’importe quelle porte d’immeuble.

En traversant d’un pas incertain les vingt mètres de passage bétonné qui me séparaient du guichet blindé, je m’interrogeais une fois de plus sur ma présence dans ce lieu. J’avais déjà ramassé des ivrognes, calmé des drogués en manque, distribué les repas aux crève-la-faim, fait la lecture aux vieillards, accompagné les enfants déshérités au bord de la mer, assisté des handicapés, massé les comateux, planqué des sans-papiers, monté les tentes des SDF.

Et donné mon sang.

— Bonjour, je suis visiteuse de prison.

— Vous avez votre carte ? répondit un gardien baraqué en se penchant sur son micro.

Ma carte ? Une carte probatoire de six mois. Celle que j’avais reçue par la poste six jours plus tôt.

— Bien sûr !

Je fouillai, m’emmêlai dans mes affaires, butai sur mon rouge à lèvres, ma carte Gold et mon portable, avant de dégainer la fameuse carte et la brandir tel un trophée.

— La voilà !

Ma nervosité le fit sourire.

— C’est la première fois que vous venez ?

J’éclaircis ma voix pour reprendre de l’assise.

— J’ai rendez-vous avec Mlle Dalmasso, la CIP.

— J’ai votre nom. Laissez-moi votre carte, je vais vous donner un badge et une clef.

Une clef ? J’entrais dans une prison et on commençait par me donner une clef ?

— La clef c’est pour laisser vos affaires dans un casier, reprit-il, comme s’il avait deviné ma pensée. Là, juste à votre droite. Vous y laissez tout. Y compris votre portable. Prenez quelques pièces de monnaie si vous voulez.

Il nota mon hésitation.

— Au cas où vous vouliez prendre une boisson au distributeur. Accrochez bien le badge à votre veste, il doit être visible. Ensuite vous passez cette porte (il montrait le sas derrière son guichet), vous traversez la grande cour et vous vous présentez devant la porte à gauche du bâtiment suivant.

Pimg ! Pimg !

J’ai mis deux ou trois secondes à réagir. Cette fois, le type a rigolé. Peut-être avais-je l’air d’une gourde, mais pour moi ce bruit s’associait davantage à une onomatopée à la Donald Duck qu’au redoutable système d’ouverture des portes intérieures d’une maison centrale.

Une première cour sordide, du genre perpétuellement en travaux.

En la traversant, je tentais de me remémorer cette émission de radio entendue un dimanche d’automne pluvieux sur France Inter. Une série de témoignages poignants sur le suicide en prison et sur le rôle essentiel des visiteurs pour ceux qui s’y morfondent, seuls et isolés. Les détenus. Ces misérables dont on neparle pas. Qu’on ne voit pas. À qui on ne peut donner lapièce. Dès le lendemain, j’effectuais les démarches d’agrément.

À ce moment-là, dans cette longue cour, étroite et vide, je frissonnais autant d’excitation que d’angoisse. Le crime, c’était dans les films et dans les journaux, pas dans ma petite vie douillette à moi. Je savais que les détenus incarcérés ici avaient écopé de dix ans à perpète. En France, pour subir de telles condamnations, il faut commettre des crimes graves. Très graves. J’allais voir des assassins.

Des monstres.

Pimg ! Pimg !La deuxième porte s’ouvrit sur un passage de douane d’aéroport. Le même portail flanqué de son petit tapis roulant et de ses cuvettes en plastique. Ces douaniers-là se trouvaient derrière une haute vitre blindée située à plusieurs mètres du sol.

Je posai mon manteau, passai. Ça sonna.

Une fonctionnaire, tout là-haut, demanda quelque chose à travers un micro au son crapoteux.

Je criai :

— Comment ?

Elle répéta. Mes poches ?

— Rien ! dis-je en écartant les bras.

— Pas de ceinture ? Pas de monnaie ?

— Non ! Ah si ! Ma bague.

Je repassai. Ça sonna encore.

Je me demandais si ma nervosité n’allait pas me rendre suspecte.

— Votre barrette ?

— Ma barrette ! Bien sûr ! Dites, c’est sensible votre truc !

— Très ! répondit-elle fièrement.

Cette fois, je suis passée. Décoiffée.

Pimg ! Pimg !

Un couloir. Un ascenseur.

J’arrivai dans le bureau d’Agnès Dalmasso, la conseillère d’insertion et de probation.

Je m’attendais à une dame d’un certain âge à l’aspect rébarbatif, je découvris une jolie brune aux cheveux courts, à peine trentenaire, en jean et chemise décontractés, nature : une monitrice de colo.

— Mademoiselle Belin ? Bonjour ! s’exclama- t-elle sans attendre ma réponse.

Dans le même élan, elle entama un monologue parfaitement maîtrisé qu’elle rythma en jouant du ressort de son stylo. Son métier était plus proche de l’assistante sociale,clic,elle ne dépendait pas de la direction de la centrale,clic,elle n’était donc pas une surveillante,clic, son boulot c’était d’accompagner les détenus dans leur projet de réinsertion,clic,de préparer leur libération,clic,d’où l’importance des visiteurs,clic,pour certains le seul lien avec l’extérieur...

Un an que j’avais fait ma demande d’agrément, un an de participation aux diverses formations de l’Association nationale des visiteurs de prison, je savais déjà tout ça.

Son bureau était jonché de dossiers. Une tasse de café portant les traces d’un rouge à lèvres pâle, des Post-it de couleurs vives collés ici ou là, un crayon mâchonné... Je repérai les feuilles de tableaux avec des horaires de visite et des listes de noms. Ceux des détenus. Le mien devait être un de ceux-là...

Mlle Dalmasso m’expliquait qu’elle avait plus de soixante détenus dans son portefeuilleclic, mais – elle le répéta deux fois – elle saurait se rendre disponible à chaque fois que j’en aurais besoin.Clic.

Elle posa enfin son stylo.

— Vous allez voir M. Martin. Il a trente-quatre ans, de nationalité française. Comme vous devez le savoir, c’est tout ce que j’ai le droit de vous dire à son propos...

J’opinai avec force.

— Mais rassurez-vous, poursuivit-elle d’un air amusé, puisque vous débutez, je vous ai choisi un cas pas lourd.

— Pas lourd, ça veut dire quoi pour vous ?

— Un type gentil. Jamais d’histoire. Calme. Je sais que vous êtes déjà passée par l’ANVP1, vous êtes donc bien informée...

J’ajoutai, en bonne élève :

— Ce sont des gens très motivés !

— Je vais quand même vous répéter quelques principes fondamentaux.

Elle se colla au dossier de son fauteuil pour débiter à toute allure :

— Vous êtes là pour écouter le détenu, pas pour le juger. Vous n’avez pas à savoir ce qu’il a fait, ni à quoi il a été condamné. Vous n’avez pas à lui poser de question. Libre à lui de vous le dire ou pas. Libre à lui aussi de vous mentir. Vous n’avez pas le droit de l’aider, ni d’intervenir auprès d’autrui, de passer du courrier ou de lui donner quoi que ce soit. Encore moins de l’argent. En cas de problème ou en cas de doute, appelez-moi ou venez me voir, n’hésitez pas. Voilà ! ponctua-t-elle en se levant.

Je ne bougeai pas. Fallait-il que j’y aille là, tout de suite ? Allait-elle déjà me laisser toute seule face à... à l’autre, alors que j’avais encore une tonne de questions à lui poser ?

Sauf qu’aucune ne me venait à l’esprit.

— Il vous attend au parloir, c’est le même que pour les avocats. Je vous accompagne. Comme ça,vous connaîtrez le chemin ! déclara-t-elle avec entrain.

Nous suivîmes des couloirs jusqu’à une nouvelle cour arborée, parsemée de jolis bosquets fleuris.

— C’est la promenade ?

Elle éclata de rire.

— Les détenus ne viennent jamais ici. C’est bien trop près de la sortie !

— Ah bon ?

On en était pourtant à la troisième cour, au quatrième sas et j’avais arrêté de compter les « Pimg ! Pimg ! ».

Depuis des mois, j’imaginais « mon » détenu. Il serait donc jeune. Trente-quatre ans. Plus jeune que moi. Tant mieux. Un mafieux ? Un trafiquant de drogue ? À moins qu’il n’ait tué sa femme, égorgé une vieille, ou violé une petite fille... Ou bien tout ça à la fois. Ou pire.

Mais bon Dieu, qu’est-ce que j’allais lui dire, à ce type ?

Je voyais déjà un visage blafard aux traits tirés,les joues creusées par la déprime, le regard vidé par lesviols successifs sous les douches, le nez explosé par les coups de barre de fer.

« Un type gentil, calme », avait-elle dit.

Gentil comment, pour atterrir en centrale ?

Pimg ! Pimg !

Trop tard pour faire marche arrière, nous étions arrivées.

Une montagne antillaise vint ouvrir. Il jeta un œil aiguisé sur mon badge et un sourire ravageur à Mlle Dalmasso.

— Salut, Agnès ! Ça va ?

— Et toi ? demanda-t-elle sans répondre, pas plus émue par le gringue du colosse que par l’odeur de fauve qui imprégnait l’atmosphère. Voici Mlle Belin qui vient voir Martin.

— OK. Il est là, vous pouvez passer, mademoiselle.

Pimg ! Pimg !

Cette fois, Dalmasso resta derrière la porte.

Elle m’avait laissée seule.

Vite, je l’interpellai avant que la lourde porte à barreaux d’acier ne se referme derrière moi.

— Dites...

— Oui ?

Vous ne m’avez pas dit le prénom de M. Martin.

— Lucas.

 

 

1. Association nationale des visiteurs de prison.

2.

Il était là. Assis sur une chaise, près de la porte.

Grand, une carrure de sportif, un teint de pêche, un regard doux. Vêtu d’un jogging bleu et rasé de près, il avait des cheveux courts à peine ondulés et une belle bouche. J’ai pensé qu’un peu de sang noir devait couler dans ses veines pour qu’il soit aussi joli garçon. Rien de séducteur dans son attitude, il avait juste l’air, en effet, très gentil. Et sain. « À lui donner le Bon Dieu sans confession », aurait dit ma grand-mère.

Chacun a balbutié un « bonjour ». J’ai dû le frôler pour me faufiler de l’autre côté de l’étroite table en formica qui occupait presque tout l’espace, avant de me laisser tomber, lourde et sans grâce, sur la chaise lui faisant face.

Un troupeau d’anges est passé.

De hautes cloisons beiges, neutres, nues, rien où poser le regard en dehors de ce détenu assis là, tout près, qui m’observait le sourire aux lèvres. Le silence devenait intenable. Derrière lui, la porte était équipée d’une lucarne à vitre teintée permettant sans doute au surveillant de ne distinguer que des ombres. Elle était fermée.

J’eus soudain l’impression d’étouffer. S’il prenait à ce type l’envie subite de m’étrangler, personne ne s’en apercevrait.

— Je... je ne vais pas vous mentir, dis-je en regrettant la maladresse de la formule, c’est la première fois que j’effectue une visite.

— Vous aussi vous êtes mon premier visiteur depuis que je suis ici, répondit-il du tac au tac.

Un très léger accent du Sud, un timbre agréable, un débit normal.

Une volée de questions se bouscula dans mon esprit : « De quel genre de visiteur parlez-vous ? Vous n’avez plus de famille, pas d’avocat ? Qu’avez- vous fait de si horrible pour que personne ne viennevous voir ? Depuis combien de temps êtes-vous là ? Vousavez pris combien ? »

— Ah ? fis-je bêtement.

— Ouais.

Je ne savais plus quoi dire. Il ne me venait que d’autres questions tout autant inquisitrices, tout autant interdites. Ta mission est d’écouter ! me répétais-je. Encore faudrait-il qu’il parle, l’animal ! Que faire dans ces cas-là, mademoiselle Dalmasso ?

Il étendit ses jambes, croisa ses bras et dit, avec une pointe de compassion :

— Ma CIP m’a demandé de vous rencontrer, je n’ai pas voulu la contrarier, c’est tout. Si vous êtes venue pour m’écouter, vous allez vous ennuyer. Je n’ai rien à vous dire. Ma vie est assez routinière, vous savez ?

J’acquiesçai.

— Rien de bien mirobolant par ici ! ajouta-t-il avant d’éclater de rire.

Son rire avait quelque chose de juvénile. Ni moqueur ni sarcastique. Juste réjoui. Ses yeux n’étaient plus que deux fentes et ses dents éclataient d’une blancheur provocante.

Je ris aussi. Un rire jaune destiné à combler quelques secondes de plus, tout en pensant que j’étais probablement en train de rigoler avec un meurtrier sanguinaire.

— Je suis désolé. J’ai tendance à être franc,c’est pourquoi ici j’ai appris à me taire. En prison, c’estdélicat, il faut faire attention à qui on s’adresse, à chaque mot prononcé. Il est plus facile de se taire. On s’habitue au silence.

— Vous ne discutez jamais avec les surveillants ?

— Le moins possible. On pourrait me voir comme un espion et ça attire les ennuis. Et moi, des ennuis, j’en veux pas. C’est pour ça que quand la CIP m’a parlé d’un visiteur, je me suis dit que si j’avais quelqu’un avec qui discuter de temps en temps, ça me ferait du bien.

— Que vous a-t-elle dit de moi ?

— Rien. Je ne savais même pas si c’était un homme ou une femme qui allait venir ! Je pensais voir rappliquer une grenouille de bénitier ou un scout à la retraite, et puis je vois une jolie jeune femme qui m’a l’air bien sympathique. Alors même si je n’ai pas grand-chose à vous dire, ne vous y fiez pas, je suis content.

— Moi aussi, répondis-je timidement.

Il eut un sourire que je n’oublierai jamais.

3.

Nous avons parlé. Surtout lui. Il me racontait son quotidien en prison, les horaires de descente et de remontée du matin, puis de l’après-midi, ces créneaux qui permettaient de quitter sa cellule pour vaquer aux activités ou rejoindre les ateliers.

— La moitié des gars ont un métier. Moi, au début, je triais les oignons !

Trieur d’oignons ! C’est un métier, ça ?

Par réflexe, je posai mon regard sur ses longues mains. Les ongles étaient coupés, propres.

— Vraiment débilitant comme boulot, hein ? Maintenant je numérise les archives pour l’INA. On copie des films sur des fichiers d’ordinateur, c’est une chance, parce que c’est intéressant. Y en a qui passent des années à coller des joints de friteuses ou à mettre des bonbons en sachets.

— Vous êtes payés ?

— Et comment ! C’est fini l’esclavage ! s’exclama-t-il, moqueur. Moi je gagne jusqu’à six cents euros par mois !

— C’est quand même pas cher payé...

Il haussa les épaules.

— Une fois le pécule libératoire retenu, il me reste de quoi cantiner, continua-t-il, c’est ça qui compte.

— Cantiner ?

— Du savon au jambon, tout se paye en prison.

— Et tout le monde a du travail ?

— Non, pour certains c’est dur... Heureusement, nous avons nos loisirs, reprit-il d’un ton enjoué, musique, peinture, chorale, sport. Il y a la salle de muscu, le grand gymnase, l’aïkido...

Lucas aurait pu écrire une brochure pour le service communication de l’administration pénitentiaire.

— Et vous ? demandai-je.

— Moi, en dehors du boulot, je fais du sport, mais j’aime autant rester dans ma cellule. C’est cool.

— Cool ?

— Je dis pas que la centrale c’est le paradis, mais quand j’étais en maison d’arrêt, là, c’était le purgatoire. On vous laisse des années serrés comme des sardines sans vous dire combien de temps ça va durer ! C’est ça qui est dur. On vous dit rien. Si vous voulez quelque chose, même une toute petite information, faut écrire à l’administration. Alors on écrit. Pour tout. Y a des types qui écrivent tous les jours. Mais l’administration ne répond jamais.

— Pourquoi ?

Il leva les yeux au ciel en signe d’ignorance.

— Certains en deviennent fous ! C’est pour ça qu’on sort d’une maison d’arrêt avec l’impression d’être un survivant. Le jour où on vous expédie en centrale, vous avez votre cellule pour vous tout seul, et vous savez exactement combien de temps vous allez y rester... c’est presque une récompense.

— Vous avez enfin votre coin à vous.

— Mon nid !

Un lit, une petite table, une fenêtre, la télé. Pas trop de télé, « ça abrutit ». Beaucoup de lecture. Il en parlait comme de son foyer.

— J’ai décidé de rester en forme, je ne fume pas. Je fais du sport tous les jours, au gymnase parce que j’évite la cour. J’évite les ennuis. S’il faut attendre la remontée, je prends un bouquin et je me mets à l’écart. Tranquille. Je suis quelqu’un de poli, mais pas trop. Souriant, mais pas trop. Et je ne regarde jamais personne en face. Comme ça on m’oublie.

Son regard était plongé dans le mien. Pour quelqu’un qui n’avait rien à dire, il se montrait plutôt bavard. Je redoublai d’efforts pour taire les questions qui me brûlaient les lèvres.

Lucas... On pouvait me raconter ce qu’on voulait, ce type n’avait rien d’un monstre. Il me paraissait même fort sympathique.

Cette pensée dut me faire sourire car Lucas, toujours dans son monologue, s’interrompit, et son regard se refroidit.

— Vous trouvez ça amusant, mais je peux vous dire que c’est super important de se faire oublier. Je vous disais qu’une maison d’arrêt ça bouillonne en permanence, la violence est partout, ça crie, ça s’insulte, les coups partent pour rien, on met toute son énergie à rester à couvert. En comparaison, ici, c’est le calme plat. Mais ce n’est qu’une apparence ! Parce qu’en réalité, une centrale c’est une cocotte-minute. Quand ça part en vrille, ça part en vrille !

— Comment ça ?

— Imaginez que je me mette à crier, là, tout de suite, parce que le surveillant vous a manqué de respect. La rumeur va faire le tour de la centrale en moins de trois minutes. Dans dix, on a une mutinerie.

J’en frémis. Ce détenu pouvait-il se servir de moi pour déclencher la pagaille ?

— C’est juste pour vous donner un exemple, ajouta-t-il en souriant. Je ferais jamais ce genre de connerie parce qu’on ne sait jamais comment ça finit. Des types peuvent y passer. Et moi, je ne suis pas un meurtrier.

Toujours ce ton avenant, comme s’il n’avait rien dit de spécial. Pas un meurtrier ?

« Libre à lui de vous mentir », avait mentionné Dalmasso.

Y avait-il quelque chose de vrai dans tout ce qu’il venait de dire ?

Finalement, quelle importance... Il pouvait bien me raconter ce qu’il voulait, ça changerait quoi ? « Grand bien lui fasse ! » aurait clamé ma grand-mère.

 

La conversation avec un menteur potentiel crée un étrange échange dans lequel chaque parole peut être mise en doute. Je craignais parfois qu’apparaisse sur mon visage ce petit sourire entendu qu’ont les parents devant leur fiston expliquant la façon dont il a terrassé le dragon dans la cour de l’école.

Lors de ma dernière expérience de bénévole, celle en unité de soins palliatifs, mon rôle consistait également à écouter. Des moribonds. J’avais été frappée de constater que les mourants parlaient de guérison, le personnel de soins, et les familles de leur espoir. « Unité de soins palliatifs », ça veut bien dire ce que ça veut dire, non ? On ne soigne pas. Aucune importance, tout le monde mentait à tout le monde et tout le monde savait que tout le monde mentait ! Le plus étonnant, c’est que cela donnait aux échanges un côté surréaliste qui faisait du bien. Le mensonge servait de placebo, de baume au cœur. Il avait un rôle positif.

Je compris que les mensonges de Lucas, s’il mentait, n’auraient jamais cet effet-là. Enfermés ensemble dans cet espace minuscule clos et sordide, notre relation fondée sur la seule parole échangée exigerait un minimum de confiance pour avoir un sens.

— Et si on se tutoyait ? demanda-t-il après avoir attendu en vain que je m’exprime à voix haute. Moi c’est Lucas.

— Si tu veux, on m’appelle Babou.

— Babou ?

— Dans ma famille, on a la folie des B. Une sorte de manie qui frise la pathologie lourde, à mon avis.

Je le vis s’animer, je tenais enfin mon sujet de conversation.

— C’est un peu comme si on était des chiens ou des chevaux. Regarde un peu : mon père, Bernard Belin, fils de Blaise Belin et frère de Benjamin, a eu moi, Barbara – mais on dit Babou –, et ma sœur Béatrice – mais on dit Béa. Je n’ai qu’une cousine : Bettina. Ma mère s’appelle Catherine mais il l’a toujours surnommée Babi. Quant à ma sœur Béatrice, elle a épousé un Benoît mais elle jure que c’est un pur hasard. Ils ont eu trois enfants : Léo, Nathan et Ludmilla. Ouf ! Moi, si par bonheur j’en ponds un, je l’appellerai Arthur.

Il éclata de rire.

 

La porte du parloir n’était pas fermée à clef. Nous l’avons ouverte nous-mêmes au bout de deux heures. Furtive sensation de liberté.

Nous sommes convenus du mardi après-midi pour notre rencontre hebdomadaire. Si Mlle Dalmasso en était d’accord, cette journée aurait dorénavant une saveur particulière dans ma vie.

Elle serait celle de Lucas.

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