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Mortifère, l’actionnaire !

De
161 pages
C’est un bien étrange individu que Bruno et « Soleil » vont trouver sur leur chemin. Un fils de bourgeois en rupture de classe, révulsé par l’impudence des possédants, ses frères. Ils se rencontrent dans une association active, au statut légal, baptisée « Mortifère, l’actionnaire ! »
Époque détestable, en vérité, quand un licencié assassine le responsable de son malheur, quand l’ami du couple, perdant son emploi pour la deuxième fois, en vient à se suicider avec femme et enfant, quand la « culture d’entreprise » – sourde à toute détresse humaine – cherche à unifier actionnaires et salariés en dépit des disproportions iniques de revenus, quand, enfin, Bruno devient victime d’une ignominie policière qui le jette au chômage...
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MORTIFÈRE, L’ACTIONNAIRE !
Jean-Claude Thibault
© Éditions Hélène Jacob, 2014. CollectionPolars. Tous droits réservés. ISBN : 978-2-37011-135-7
Avant-propos
Toute ressemblance avec des personnages réels ne peut être que fortuite. Mais pas avec des situations récentes tout à fait historiques ! En effet, cet ouvrage de fiction s’est inspiré de faits similaires avérés qui se sont produits dans les années 1970. Ils ne sont donc pas de pure invention. Mais ils donnent lieu à un roman policier dit « de la traque » où les personnages, amenés à se transformer en hors-la-loi, deviennent gibier.
« Le marché n’a ni conscience, ni miséricorde » Octavio Paz
Chapitre 1
Il serrait les mâchoires de toutes ses forces en traversant la cour de l’usine. Grande cour rectangulaire entourée d’ateliers avec, dans son axe, dominant le tout de sa masse, le corps de logis central : le siège de la direction. C’était le point vers lequel tendait la marche de l’homme en survêtement. Il avait cinquante ans tout au plus. Incrédules, quelques ouvriers présents dans la cour le regardaient passer. — Marcel ! lui cria l’un d’eux, affolé. Fais pas l’con… L’homme ne se retourna pas. Il abordait le prétentieux perron menant à la porte directoriale qu’il ouvrit brutalement. Très vite, il grimpa les escaliers jusqu’au premier étage. Là, sans frapper, il ouvrit pareillement la porte marquée « Directeur ». Un homme en gilet et cravate se tenait derrière son monumental bureau. À l’irruption de l’intrus, il se leva d’un coup de reins. — Licencié toi-même ! cracha l’homme au survêtement. De sa poche droite, il extirpa un petit 6,35. Au-dessus du gilet, les yeux s’agrandirent démesurément. Trois coups de feu claquèrent. L’homme s’affaissa derrière le bureau. Déjà, l’agresseur dévalait les marches en sens inverse. Dans la cour, il piqua à gauche sur les ateliers les plus proches, d’où sortaient plusieurs ouvriers agités. Il gardait la main droite dans sa poche. — Contremaître ! Licencié définitif ! hurla-t-il. Il fonça sur un grand maigre au rude visage qui recula d’un pas. Brusquement, l’homme au survêtement sortit son arme qu’il enfonça dans la poitrine du grand en même temps que le coup de feu explosait. Avant même que l’agressé touche le sol, l’homme s’était tiré une balle dans la bouche. — Marcel !
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Chapitre 2
L’homme était embusqué à l’extérieur, contre le coin droit du spacieux bow-window caressé par un doux soleil d’après-midi. Debout côté terrasse, il observait l’intérieur, un sourire plutôt méprisant étirant ses lèvres. Il avait l’allure du trentenaire nanti ; d’une taille légèrement au-dessus de la moyenne, le cheveu châtain généreux, il avouait un léger embonpoint qui affectait la ligne de son costume trois-pièces de couleur neutre. Sa physionomie conservait un vague caractère poupin. Brusquement, il se décida à contourner l’habitation cossue. Plantée au milieu d’un grand parc, la construction de style « cottage » offrait de belles proportions. Elle s’élevait sur deux étages dominés par une impressionnante cheminée dressée au-dessus des toits juxtaposés. L’architecture domestique anglaise, riche en volumes, exhalait l’aisance. L’homme avait déjà franchi le hall d’entrée et atteignait le vaste salon. Sa remarquable hauteur sous plafond laissait la belle lumière d’après-midi baigner les conversations feutrées. Une femme entre deux âges, aux salières creusées, s’avisa de son entrée : — Dieu, Tancrède nous fait l’honneur de réapparaître à Neuilly ! L’homme rebondi lui destina un sourire enjôleur : — Ma tante, je n’avais en rien disparu ! Je vous présente mes hommages. Elle se laissa embrasser avec grâce. — Viens vite saluer ton grand-père, nous parlions de toi il y a peu. La femme maigre l’entraîna un peu à l’écart, non loin de la magnifique cheminée de marbre. Là, un vieillard maladif, le cou décharné serré dans un faux col, les regardait venir à lui de son fauteuil. Tout de suite après les embrassades, l’ancêtre articula : — Tu te fais rare, Tancrède. — Mais non, Grand-Père, je n’ai pas ce sentiment… — Jeunesse…, déplora l’homme âgé à mi-voix. Va, va saluer la famille. Avec un rien de nonchalance, Tancrède se dirigea vers les autres convives tandis que sa tante se penchait vers le grand-père. Tour à tour, les conversations cessaient au fur et à mesure qu’il s’approchait ; des sourires
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convenus l’accueillaient. Sous les tentures vieil or tapissant le salon, les embrassades restaient empreintes d’une certaine solennité. — Comment va mon grand fils, le jour du Seigneur ? — Bien, très bien, Mère. Pour vous de même, je l’espère… Il effleura des lèvres le front de la femme à la cinquantaine encore élégante. À quelques mètres devant lui, une sorte de jeune couple modèle entourait deux bambins endimanchés. — On ne court pas dans le salon de tante Agathe, les enfants. Soyez gentils, allez sur la terrasse. D’un sourire heureux, la jeune mère acquiesça aux paroles du père. L’homme caressa la tête de l’un des mioches et l’accompagna d’une poussée légère en direction de l’extérieur.
— Beau Maxence, mon cousin, s’écria Tancrède d’un ton enjoué, je te surprends en pleine
félicité familiale ! La jeune femme leva les yeux vers lui et se força à sourire. — Bonjour, cousine, bonjour les enfants. Vous respirez le bonheur… — Bonjour, Tancrède, répondit-elle. (Puis, se tournant vers son mari) Je vais veiller sur les enfants. Elle s’éloigna vers la terrasse. Maxence s’étant levé pour l’accolade de rigueur, Tancrède le prit par le bras, l’entraînant vers la remarquable cheminée. — Comment vont les affaires, par ces temps bénis ? — Magnifiquement bien. Le travail est encore récompensé. Tancrède s’était accoudé négligemment à la cheminée ; une longue cigarette éteinte coincée à la commissure des lèvres dansait au rythme de ses paroles : — Fais-tu toujours l’agent secret ? L’homme de l’ombre au service de l’actionnaire, le « lobbyiste » – sacré barbarisme, non ? – qui fait pression sur les décideurs ? — Eh oui, cousin, au nom de la liberté démocratique. Maxence s’était laissé glisser dans un canapé de velours. — Ce doit être excitant d’agir dans l’ombre, hors des regards du vulgaire ? — Avec, tout de même, pignon sur rue ! — Oui, une plaque superbe : « Consultant en affaires publiques ». J’ai adoré. De Tancrède émanait toujours, du fait de son léger embonpoint, une bonhomie naturelle.
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— Voyons, cousin, ajouta Maxence avec une certaine satisfaction, nous sortons tous des mêmes écoles, hauts fonctionnaires comme cadres du privé. Je fais fonctionner mes relations sociales, mon appartenance aux clubs, je suis du clan, non ? — De fait, tu as ce qu’on nomme une « bonne fortune atavique », une famille à particule… — Tu en manques peut-être ? fit Maxence, sincèrement amusé. Monsieur Tancrède de Gaspard de Morange… — Quand je dis « tu », je pense « nous », c’est patent. — À notre époque, ça ne dispense pas d’être un bosseur : j’accumule du renseignement, je monte des dossiers… — Sûr que c’est une spécialité, la pression sur les autorités publiques, lâcha Tancrède d’un ton pénétré. — Par mes travaux, ajouta Maxence, avantageux, j’améliore la décision, je valorise également le politicien qui chapeautera le choix… — Oui, c’est du troc de faveurs, ton client s’y retrouve, toi aussi, non ? Vacances payées, avions privés, sympa quoi… — Dame… pourquoi non ? Tancrède prit un air contrarié. — C’est comme ça que j’ai pu lire que tu faisais le deuxième plus vieux métier du monde… Depuis quelques répliques, le grand-père – qui l’instant d’avant somnolait dans son fauteuil – tendait l’oreille. Son visage s’allongea soudain, comme horrifié. — Ben voyons, fit Maxence souriant méchamment, sans compter les pots-de-vin ! — Même quand on vend du cancer ? Il est vrai que l’État donne l’exemple, alors ce n’est quand même pas aux privés… hein, cousin ? Les yeux du vieillard se dilataient à chaque parole de Tancrède. Ce dernier quitta la cheminée pour s’avancer vers un bel homme d’une cinquantaine d’années, au port altier.
— Oncle Henri, comment vous portez-vous ? — Bien, Tancrède, je te remercie. Toi de même ? — Épatamment. Oncle Henri, que fait le P.-D.G. pour s’assurer la confiance des marchés ? — Blagueur ! Je te l’ai assez rabâché, et ton père aussi. Tancrède se mit à réciter : — Le P.-D.G. met toujours en avant sa capacité à créer de la valeur pour les actionnaires. — Sans céder aux mouvements sociaux ! Essentiel.
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— Comme il se doit. Seulement, dans ce contexte, notre bonne presse conservatrice se couvre de pipi avec ses inepties : la fin de l’Histoire, sa négation de la lutte des classes… On en vit, non, de cette lutte des classes ? Aussi longtemps qu’elle merdoie… à notre profit. Avant tout, nous sommes des malins, n’est-ce pas mon oncle ? Amusé, l’homme fixait Tancrède : — Tu parles trop. — En cercle fermé. — Nous sommes des entrepreneurs, n’oublie jamais cela. — Oh, nous sommes même des prédateurs. Des forcenés de la spéculation. Une seconde nature… L’oncle prit Tancrède par le bras pour, lentement, arpenter le salon. — Mais, aujourd’hui, même le « bon père de famille » spécule peu ou prou, n’est-il pas vrai ?
— Reconnaissons-lui un statut d’amateur. Nous, nous sommes des initiés, il y a d’ailleurs un délit du même nom… L’oncle fixait Tancrède, une lueur amusée dans l’œil : — Il faut avouer qu’en bourse, c’est bien tentant ; la perspective d’un gain rapide l’emporte toujours sur le raisonnement théorique à long terme. — J’allais le dire. Et, de plus, nous sommes des inventeurs éminents : on ne spécule pas, autant que faire se peut, avec son argent, n’est-il pas vrai ? On utilise les crédits à court terme des banques, ces fameux « reports »… — Pardi, voilà qui est cohérent de la part d’« inventeurs éminents ». — « Fini ! » a dit l’Europe. Mais nous jouons toujours à la hausse, jeu purement spéculatif – intellectuel même – et l’on palpe sur les seules différences de cours entre deux liquidations boursières… — C’est la règle du jeu. — Seulement, fit Tancrède prenant encore une fois un air sincèrement peiné, ça n’a plus qu’un rapport lointain avec le mouvement économique lui-même. Base de notre idéologie ! Tout en conversant ainsi, ils étaient revenus auprès de la cheminée monumentale. — Voyons, Tancrède, ça reste tout de même marginal. Où veux-tu en venir ? — Nulle part, le roseau pensant, vous savez bien… (Puis, dans un grand sourire désarmant) Il y a des moments où je me demande si nous ne sommes pas en train de devenir des voyous de casino… À deux pas, engoncé dans son fauteuil, l’œil toujours écarquillé, le vieillard énervé remuait
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les lèvres sans émettre aucun son. L’une de ses mains se crispait convulsivement. — Mais je peux me tromper, conclut suavement Tancrède. L’oncle jaugea son neveu : — Tu n’ignores pas que nous sommes tous pris dans des contradictions. Vois la décision de l’héritier-que-nous-savons : + 17 % de bénéfices, et il annonce 7 500 licenciements. Concurrence oblige, dit-il. En fait, il cherche à faire grimper l’action pour obtenir des capitaux. — Ça va être épineux pour expliquer ça au bon peuple. Oh, on trouvera ! N’empêche, on se souvient quand même que, jadis, lorsque des entreprises gagnaient de l’argent, elles embauchaient ! — Les temps ont changé. — Quand je vous dis que nous sommes des créateurs fabuleux : on a inventé l’homme-marchandise, seul, face au marché. — Cela n’a jamais été délibéré, c’est une conséquence… fâcheuse, regretta l’oncle du bout des lèvres. — Ça fait horriblement désordre. Cette fois, les fonds de pension anglo-saxons sont nommément accusés d’avidité. Des retraités étrangers, d’une sensibilité d’ordinateur, souhaitent carrément le maximum de licenciements pour gonfler leurs profits ; ils nous plombent les papys américains ! Et nos P.-D.G. qui vont les courtiser, promettant des milliers de virés. Alors, ça y est, le mot est lâché : « collabos » ! – et pas seulement au sein de la Confédération paysanne. D’un point de vue français, pas de doute, nous jouons encore une fois… les collabos ! Derrière eux, le regard du grand-père s’était soudain vitrifié. Cassé en chien de fusil, le corps s’écroula en avant sur l’épais tapis. Sans un bruit. Inconscient du drame, hochant gravement la tête, Tancrède s’éloignait aux côtés de son oncle : — Dur, après Vichy… Légèrement tourné vers son interlocuteur, le visage de l’oncle s’était figé. Il articula : — Certes, il va falloir jouer très fin. À cet instant précis, la mère de Tancrède, de retour de la terrasse, faisait son entrée au bras de Maxence, venant à la rencontre des deux hommes. — Tancrède, mon chéri, tu es le seul à ne pas savoir… Henri, permettez, je vous l’enlève un moment… Tu ne devineras jamais ce que ton père m’a offert avec quelques vieilles stock-options… ?
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