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Secteur postal 14 200

De
282 pages
Un jeune appelé, Roland, est envoyé à Aïn Sakra, SP 14 200. Blessé au cours d'une embuscade, il est transporté à l'hôpital d'Alger où il retrouve Vica, une infirmière qu'il avait connue à Aïn Sakra. Cette histoire amoureuse se déroulera en marge de la guerre. Vica, qui devait le rejoindre en France après sa libération ne sera pas au rendez-vous, de graves événements s'étant produits à Alger après le cessez-le-feu. Cinq ans plus tard, Roland reçoit une lettre de Vica qui va bouleverser sa vie.
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Claude Zen

Secteur postal
14 200
Roman




1




































© L’Harmattan, 2013
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ00241Ȭ5
EAN : 9782343002415

SECTEUR POSTAL
14 200

3


Écritures
Collection fondée par Maguy Albet


Lecocq (JeanȬMichel), PortraitȬrobot, 2013.
Pons (FrançoisȬMarie), FilsȬpère, 2013.
Carrère (Pascal), De mémoire et de gouache, 2013.
Prével (JeanȬMarie), La bête du Gévaudan, 2013.
Rode (JeanȬFrançois), L’enfant projeté, 2013.
Hermans (Anaële), Bananes sauce gombos, 2013.
Jamet (Michel), Joute assassine, 2013.
Tirvaudey (Robert), Paroles en chemin, 2013.
Mahdi (Falih), Dieu ne m’a pas vu, 2013.
Labbé (François), L’Imbécile heureux, 2012.
Le Forestier (Louis), La Vie, la Mort, l’Amour, 2012.
Dini (Yasmina), Soroma (Joseph), L’Amante religieuse,
2012.
Mandon (Bernard), L’Exil à Saigon, 2012.
Mouton de Ponthieu (Caroline), Le Cœur des filles, 2012.
Evers (Angela), L’Apnée, 2012.


*
**

Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr














Claude ZEN

SECTEUR POSTAL
14.200

L’Harmattan

À Vorel
À Mémé Pelat décédée en 1961

Heureux les Pacifiques
(Évangile de Matthieu 5,9)

Un appel, surgi de nulle part sur le trottoir :
— Roland !
Je me suis retourné, un homme m’interpellait :
— Tu ne me reconnais pas ? C’est moi, Max… Max
ème
Potichard du 16 Régiment d’Infanterie, en Algérie.
Quoi ! Ce bonhomme bedonnant, c’était Max ! Lui, si maiȬ
gre, dans sa longue capote, arc bouté contre le vent, pour ne pas
s’envoler dans le port de Marseille.
Il s’exclama :
— Ah, ça alors ! Qu’estȬce que tu fais là ?
Les mots nous manquaient. Cinq ans après, de Boghari, dans
ème
le Sud Algérois, à la rue Pelleport dans le 20 arrondissement
de Paris, deux fantômes venaient de se rencontrer.
Pour vérifier que nous existions, nous nous sommes donné
de grandes tapes dans le dos, palpé nos bras, nos épaules,
secoué nos mains à n’en plus finir.
D’un même pas, nous sommes entrés dans le café au coin de
la rue Pelleport. D’une même voix, nous avons commandé une
bière.
— Tu te souviens, les bibines au foyer ? C’est ça qui nous
faisait tenir.
— Ou qui nous faisait tomber, répondit Max avec un clin
d’œil.

Cinq ans après, les mots du bled me revenaient :
— Alors la classe ? Tes moustaches tu les as perdues ? Tu te
rappelles ? On t’appelait le Gaulois.

— Ma fiancée a voulu que je me les coupe… les moustaches
bien sûr, ajouta finement l’ancien Gaulois. Max reprit après
réflexion :
— C’est vrai qu’on était de la même classe, toujours enȬ
semble depuis l’incorporation, sauf quand tu as été hospitalisé
après l’embuscade.
Il m’examinait, je voyais bien qu’il avait du mal à
reconnaître son copain de chambrée :
— Tu fais sérieux. Tu as l’air bien établi dans la vie ?
— Toujours instituteur, toujours à côté de ma montagne,
j’habite ThononȬlesȬBains en bordure du lac Léman avec Aline,
mon amie d’enfance. Tu te souviens ? Celle qui m’écrivait. Je
suis marié avec elle maintenant. Nous sommes venus à Paris
pour passer les fêtes de fin d’année chez ses parents…
Tu sais à cette époque de l’année, je revois notre premier
Noël à Aïn Sakra, tous réunis dans la chambrée autour du
poêle…
Max m’interrompit :
— Il faut que je te raconte : je viens de m’acheter une
Mercedes.
Tous les vendredis matin, je fais mes courses au superȬ
marché de Fontenay. Dans le parking, se trouve un espace
réservé à la vente de voitures d’occasion. Je vais souvent y jeter
un coup d’œil. Je l’ai vue. Elle était si blanche, si bien
entretenue, si bien astiquée. J’ai pas pu résister. Elle n’était pas
donnée : c’était quand même une Mercedes ! Je me suis dit :
mon vieux Max, tu as fait la guerre d’Algérie, tu as bien mérité
de te faire un peu plaisir dans la vie. J’ai pas raison Roland ?

Nous faisions parties des soldats chargés de l’escorte...
Le convoi peinait dans les pentes du Mongorno, la montagne
maudite. Des parois rocheuses dominaient la route, une forêt profonde
et noire s’étendait en contrebas. Un épais brouillard s’était levé.
J’entends encore Max dire : « J’ai hâte d’être dans mon pieu ! » À ce
moment précis la première balle avait sifflé la mort.

12

— Tu sais à quoi je pense, Max ?
Max ne voulait pas m’entendre. Sa Mercedes c’était une
bonne affaire. Elle avait été parfaitement entretenue par un proȬ
priétaire maniaque qui s’en était peu servi. Max non plus
n’avait pas l’intention de l’user. Il mettait le moteur en marche
le matin vers 6 heures, heureux d’entendre son doux ronȬ
ronnement. Il se sentait privilégié. Puis il remontait prendre son
petit déjeuner, avant d’aller ouvrir sa boutique à Fontenay.

Gilbert, le vaguemestre, c’était mon ami, c’était aussi son ami à
Max…
La rafale du pistolet mitrailleur, avait rayé d’un coup de crayon
rageur, la page blanche de sa vie.

J’ai élevé la voix :
— Tu te souviens de Gilbert, de sa dernière tournée de
facteur ?
Max me regarda avec animosité :
— FousȬmoi la paix. L’Algérie c’est fini. J’ai mis longtemps
avant de retrouver le sommeil. Maintenant, c’est terminé, je
veux profiter de la vie.
Il respira avant de reprendre :
— Écoute plutôt la fin de mon histoire. Tu sais pas la
meilleure ? Le vendeur de la Mercedes, il a du mal à s’en
séparer. Il me téléphone tous les jours pour savoir comment se
porte sa voiture. Il me donne des conseils : niveau d’huile,
niveau d’eau, pression des pneus… Le dimanche matin, il passe
avec sa peau de chamois pour lustrer la carrosserie. On lui offre
l’apéritif. Qu’estȬce que tu veux on ne peut pas faire moins.

Max a pris congé, il devait être à Fontenay pour le retour de
sa fiancée. Il n’avait pas le temps de me parler d’elle, ce serait
pour une autre fois. Il a griffonné sur un papier son numéro de
téléphone.
— La classe, tu m’appelles quand tu veux.
Au moment de partir il s’est retourné.

13

— Au fait ton infirmière, celle de la S.A.S de Boghari, avec
un drôle de nom, estȬce que tu l’as revue ?
J’ai fait signe que non.

Adieu Max, mon copain de la première heure. Toi qui
voulais enterrer le passé, pourquoi m’avoir posé cette quesȬ
tion ?
Il est des êtres dont nous entendrons toujours la voix. Celle
de Vica, rauque et sensuelle, était revenue aujourd’hui sur un
trottoir.

— Je te rejoindrai où que tu sois.
Sur le quai d’embarquement, le « Ville d’Alger » m’attenȬ
dait. Il m’avait amené de France, il m’y ramènerait. La « quille »
tant espérée prenait un goût amer. Ce bateau allait m’engloutir
dans ses flancs. Il m’avait arraché à ma mère, il m’arracherait
aujourd’hui à cette femme. Je détournai les yeux de sa coque
noire, elle m’écrasait.
Vica, toute droite, conservait un pauvre sourire. Il fallait en
finir, je l’avais embrassée très vite une dernière fois. Elle avait
serré mes deux bras pour me retenir.
J’étais parti brusquement pour monter sur la passerelle. Je
sentais dans ma gorge quelque chose qui ne passait pas.
Je croisai le regard du caporal Ramage. Il m’avait fait un
petit signe de la main. Le parigot attendait son embarquement
allongé sur un brancard, son calot posé sur le front. À son arriȬ
vée, il devait être opéré au ValȬdeȬGrâce. À côté de lui, une file
de brancards, d’autres rapatriés sanitaires exposés sous le soleil
d’Alger. Des dames compatissantes tournaient autour d’eux en
murmurant : les pauvres, les pauvres. CeuxȬlà, c’était dans leur
chair qu’ils ramèneraient un souvenir de ce beau pays. Arrivé
sur le pont, je me suis retourné pour échanger un dernier signe
d’adieu avec Vica. Toute petite, en bas sur le quai, à côté des
blessés, elle avait mis ses lunettes noires.

14

LE RETOUR DU PASSÉ

1.

L’année 1962, fin de mon service militaire, je ne l’oublierais
jamais.
Les accords d’Evian allaient mettre fin à la guerre d’Algérie.
Hélas, la paix tant attendue devait être plus atroce que la guerȬ
re. Les victimes seraient encore plus nombreuses, des Français
tueraient d’autres Français, des Algériens tueraient d’autres
Algériens.

Ma mère n’était plus là pour m’attendre. Voici déjà bientôt
un an j’avais reçu une lettre d’Aline
« ...Il faut que je t’apprenne une pénible nouvelle, ta pauvre
maman n’est plus de ce monde, le taux de l’urée avait encore
augmenté. Elle n’a pas pu reprendre le dessus, brisée qu’elle était par
tout ce qu’elle a vécu, usée par le travail et la souffrance physique et
morale. C’est ce que nous a dit le docteur Godard que tu connais. J’ai
fait tout ce que j’ai pu pour la soulager avec ta tante Anna qui était
restée auprès d’elle.
Ta mère nous avait interdit de te prévenir pour que tu gardes le
moral. Elle pensait pouvoir attendre ta libération. Si tu avais obtenu
une permission elle avait peur de ne pas pouvoir supporter de te voir
repartir et que tu ne sois plus en mesure de te réadapter à la vie
militaire.

Tu sais ta pauvre mère est plus heureuse où elle est, elle disait
toujours qu’elle préférait mourir que de continuer à souffrir. Les
obsèques ont lieu lundi prochain. Viens vite si tu le peux. »
C’était avec le sourire que j’avais reconnu l’écriture d’Aline
sur l’enveloppe. Ce fut un choc quand je pris connaissance des
premières lignes. C’était impossible ! Tout allait bien dans les
dernières lettres de ma mère. Elle faisait chaque jour une proȬ
menade jusqu’à la chapelle. Je réalisai qu’elle avait cherché,
comme toujours, à me préserver, ne pas m’inquiéter.

Les épreuves ne l’avaient pas épargnée tout au long de sa
vie.
Son père sauta sur une mine pendant la guerre 14. Il perdit
la raison. Elle travailla très jeune, dans un atelier de couture,
pour pouvoir « faire bouillir la marmite » comme elle disait.
Après son mariage, encore la guerre, celle de 39. Son mari
prisonnier en Allemagne. Elle avait poursuivi l’exploitation de
leur ferme en attendant son retour. Il ne devait jamais revenir.
Ma mère m’avait élevé seule.
Elle avait repris son ancien métier de couturière, mais à
façon, à domicile. Le soir, après dîner, je la voyais le front penȬ
ché, pédaler sur sa « Singer » pour terminer ses commandes.
Elle ne se plaignait jamais, riait même souvent. Il fallait faire
face. Pourtant, certains dimanches de cafard, elle s’enfermait
dans sa chambre.

Les larmes, je n’avais pas pu les retenir, sous l’œil méprisant
de Carette, mon voisin de chambrée.
J’avais eu droit à quatre jours de permission pour les
obsèques. J’avais pris l’avion pour arriver à temps.
Tous ceux de la vallée étaient venus dans l’église de St. Jean
d’Aulph.
Ils avaient suivi le cheval habillé de noir qui tirait le corȬ
billard.
Je marchais derrière le prêtre.

18

Ma mère s’en allait, au pas du cheval, dans son cercueil
recouvert d’un drap noir. Bercée doucement par le balancement
de la charrette, elle me quittait dans le pâle soleil de cette
journée de novembre.

À mon retour d’Algérie, je demeurai à l’écoute de ma mère,
dans l’obscurité de la chambre qui avait été la sienne.
Le voile très fin de sa présence enveloppait toutes choses.
Enfant, je l’entendais me murmurer « Tu sais chaque soir avant
de m’endormir, je fais une prière à la Sainte Vierge ». Cette
prière m’avait protégé en Algérie. Elle continuait de m’accomȬ
pagner.
Dans sa chambre, la photo de mon père disparu me
regardait, comme s’il voulait se libérer du cadre ovale pour me
parler, me dire pourquoi il n’était pas revenu d’Allemagne.

Un soir j’entendis trois coups familiers à la porte. Aline était
là. Elle ne s’était pas jetée dans mes bras en riant comme
autrefois. Elle ne montrait plus ses « dents du bonheur », ses
longs cheveux dorés disparaissaient en un chignon sévère. Elle
avait refusé de s’asseoir. Le visage grave, elle se tenait droite,
poings serrés. Devant la rareté de mes lettres, elle avait compris
qu’une autre femme était dans ma vie, elle exigeait des expliȬ
cations.
Son regard fixe ne me quittait pas, je ne pouvais pas me
dérober.

Il aurait fallu presque rien, la prendre dans mes bras, la rasȬ
surer, lui dire que maintenant ma vie était avec elle.
Un grand vide en moi m’aspirait. J’allais la perdre, je le
sentais. Pourtant, je demeurai muet.
Aline était partie en pleurant. Sur le pas de la porte, elle
s’était retournée pour me crier sa souffrance, ce temps perdu à
m’attendre, sa vie gâchée.

19

Chaque jour je recevais une lettre de Vica. J’avais appris
qu’une partie de mon régiment avait été envoyée sur Alger.
Je connaissais par cœur sa dernière lettre :
« Enfin libre ! J’ai l’accord de la Direction de la Santé. Comme il
me tarde de te retrouver. Je ne réalise pas encore, je n’ose y croire, s’il
y avait un pépin au dernier moment ? Je tremble.
Maintenant que tu es parti, je ne vois plus que ma terre d’Algérie
défigurée. Je suis née dans ce pays, je l’ai aimé, maintenant il m’est
devenu étranger. Je vis dans l’angoisse des bombes, je rencontre des
cadavres au coin des rues. J’ai envie de quitter tout ça, de m’envoler
vers toi, d’échapper à ce désespoir. Je voulais prendre l’avion, mes
moyens ne me le permettent pas. Ta Vica arrivera donc par le Sidi
Mabrouk à Marseille le 3 avril. Avec quelle émotion, quelle impatience
j’attends l’instant où tu me prendras dans tes bras. »

Je passais le plus clair de mon temps suspendu à la radio.
Dans un acte suicidaire l’O.A.S. avait ouvert le feu sur les forces
de l’ordre. Violents combats à BabȬelȬOued, l’aviation était
intervenue, des T6 avaient mitraillé le faubourg populaire.
Comble de l’horreur, trois jours après, une manifestation de
soutien aux révoltés s’achevait dans le sang rue d’Isly.


À Marseille, à l’arrivée du Sidi Mabrouk, les premiers rapaȬ
triés d’Algérie commençaient à débarquer dans une grande
pagaille. Ils se rassemblaient, sur le quai, assis sur leurs valises,
perdus au milieu de leurs bagages. J’allais de groupe en groupe,
je questionnai, interrogeai des hommes, des femmes, des vieilȬ
lards et même des enfants. Une angoisse montait en moi. J’avais
réussi à voir le capitaine, nous avions consulté la liste des
passagers : Vica n’était pas inscrite.
Après avoir examiné chaque coin du quai, j’avais dû me
rendre à l’évidence : elle n’était pas là.
Je ne respirais plus. Dans ma tête un raz de marée avait tout
emporté, il laissait derrière lui une grève muette où meurent les
oiseaux.

20

Téléphoné à l’hôpital Maillot, réussi à avoir un sergent de
l’administratif : Vica était portée disparue, c’est tout ce qu’il
pouvait me dire. Il faudrait revoir quand le calme serait revenu.
Que faire ?
Repartir en Algérie était une folie. Ne pas le faire était une
lâcheté.
Je me rendis à la Compagnie Maritime. On me refusait la
délivrance d’un billet de transport pour Alger : le retour serait
impossible. Les pieds noirs s’entassaient sur les quais. J’appris
que les autorités voulant éviter une arrivée massive en France,
le rythme des rotations hebdomadaires avaient diminué de
seize en février, à trois en ce mois d’avril. Pour arranger le tout,
les départs étaient soumis à des contrôles administratifs qui
entraînaient une attente de plusieurs jours. Même réponse auȬ
près des compagnies aériennes, les témoignages décrivaient les
rapatriés figés des jours et des nuits, avec leurs valises, entre les
murs de verre de l’aéroport de Maison Blanche dans l’attente
d’un vol hypothétique.

Mon chalet était mon refuge.
« On va à la maison » disait ma mère et mon univers
retrouvait l’équilibre.
Quand l’orage grondait sur la montagne je courais vers
notre demeure, rien ne pouvait m’atteindre à l’intérieur. Après
la disparition de mon père, ma mère s’était procurée à l’église
des cailloux bénis qu’elle avait semés avec application autour
de notre demeure pour la protéger de la foudre et des mauȬ
vaises influences. Cette semence d’amour et de paix allait nous
entourer jusqu’à mon départ à l’armée.
À côté de la maison, des morceaux de bois dépassaient du
sol : des restes calcinés de la grange frappée par la foudre.
Cette nuitȬlà, les flammes avaient léché nos vitres, ma mère
m’avait tiré par les pieds « LèveȬtoi Roland ! Y’a le feu ! ». Tous
les hommes étaient dans les alpages. Avertis par la cloche de la
chapelle qui sonnait le tocsin, ils étaient redescendus en couȬ

21

rant. Notre maison avait été épargnée, le cercle béni tracé par
ma mère nous avait sauvés.

Quand je voyais la terre disparaître peu à peu sous une
ombre légère, je sortais respirer l’air de la montagne. Des bruits
familiers me parvenaient. Dans la ferme de l’oncle Ernest, le
cheval qui avait tiré le cercueil de ma mère raclait le sol de
l’écurie avec ses sabots, les vaches remuaient leurs chaînes dans
l’étable. J’entendais les rires des femmes dans les maisons. Ils
ravivaient ma solitude, me faisaient mal.
Mes pas me conduisaient invariablement vers la Dranse.
J’allais par le chemin qui descend du village ; après le premier
lacet, j’entendais le bruit sourd de mon eau vive comme une
plainte. Je hâtais le pas pour atteindre la vallée, traverser une
route, disparaître à travers les arbres pour rejoindre la berge.
Là, un paysage mystérieux m’attendait, plein de galets
blancs que la clarté de la lune faisait scintiller. Le torrent
dissimulé se devinait par son écume bouillante, son gronȬ
dement continu.
Ce lieu habité m’appartenait, je le retrouvais pour y renaître.
Crainte respectueuse pour m’approcher de la Dranse, dans
une danse initiatique. Son eau froide m’éclaboussait, me sortait
de ma torpeur.
« Ma Dranse, ma belle Dranse, danse encore, nous nous
connaissons depuis si longtemps, faisȬmoi revivre »
Je m’inclinais, recueillais au creux de mes mains son eau
pure, je la sentais sourdre en moi, je retrouvais le sourire.
Je prenais des cailloux blancs dans ma main, les lançais un à
un, au fur et à mesure des pensées qui me traversaient.
Les nouvelles d’Alger, à feu et à sang, me faisaient craindre
le pire. Il était arrivé quelque chose de grave à Vica…
Des paroles me revenaient qui faisaient naître d’autres hyȬ
pothèses : « On n’est pas de la même race », me répétaitȬelle. Il
lui arrivait de prendre son sourire ironique : « Va rejoindre ta
sainte famille, ta mère et ta fiancée t’attendent dans ta monȬ
tagne.» Toutes ces paroles, je les passais en revue une à une.

22

J’entendais sa voix grave murmurer : « Je crois que je complique
ta vie, un beau jour tu ne me verras plus… » Elle ajoutait
« Pourtant, je n’aime que toi. » Ces mots me déchiraient.
Et si elle avait craint au dernier moment de se lancer dans
une aventure sans lendemain ?

À mon grand étonnement, Aline avait réussi à me retrouver
un soir au bord de la Dranse. La tante Anna l’avait chargée de
prendre de mes nouvelles, elle s’inquiétait de me voir errer
« comme une âme en peine ». Aline s’était assise à côté de moi
sur un rocher blanc. Le silence de la montagne nous enveȬ
loppait. Dans la pénombre il n’existait plus rien au monde que
le bruit de l’eau et notre respiration mêlée. Enfin cette question :
— Que deviensȬtu Roland ?... AsȬtu revu ton infirmière ?
— Non, elle n’était pas au rendezȬvous.
— C’était fatal mon pauvre Roland, une femme qui avait
vingt ans de plus que toi, ça ne pouvait pas aller bien loin.
J’ai laissé le bruit de l’eau répondre à ma place… J’ai
demandé :
— EstȬce que tu connais quelqu’un d’autre ?
— Oui, je suis sorti avec le fils du boulanger d’EssertȬ
Romand… C’est un garçon sérieux mais, avant de m’engager, je
voulais voir où tu en étais… Je tiens encore à toi tu sais.
Je sentais son regard dans les ténèbres cherchant à deviner
mes pensées.

À l’approche de l’été, nous nous sommes retrouvés allongés
sur les pierres de la rivière argentée, les jambes dans l’eau qui
les contournait délicieusement.

Aline habitait un village voisin : Essert Romand. Nos deux
villages accrochés à flanc de montagne, séparés par la Dranse,
se faisaient face. À la nuit tombée, quand les lumières s’alluȬ
maient, chacun apercevait la maison de l’autre. Quand la
lumière s’éteignait à Essert Romand, je disais à ma mère « Aline
est allée se coucher, la lumière est éteinte chez elle. » C’était le

23

signal, ma mère avait pris l’habitude de se coucher elle aussi à
ce momentȬlà.
Les parents d’Aline, Monsieur et Madame Gaydon, étaient
propriétaires d’un hôtel à Morzine. Madame Gaydon apportait
souvent des travaux de couture à ma mère. Pendant que nos
mères discutaient, nous en profitions pour jouer autour de la
maison.
Des études secondaires à Thonon, le car tous les jours
ensemble, avaient fini de nous rendre inséparables, les gens du
pays nous tenaient déjà promis l’un à l’autre, ma mère, heuȬ
reuse de nous voir ensemble, accueillait toujours Aline avec
empressement.
Pourtant, si proche d’elle, j’avais besoin de sa présence sans
la désirer, surtout ne rien abîmer de notre communion. Ses
cheveux dorés dansaient autour d’elle quand elle marchait. Ses
yeux clairs me chaviraient quand elle me regardait. Elle était
ma princesse.
C’est curieusement sa copine Monique qui m’excitait.
Rondouillarde et rigolote avec une poitrine un peu forte,
j’aimais la recevoir en consultation dans la grange pour jouer au
médecin. Adolescent, je l’ai souvent déshabillée dans mes fanȬ
tasmes nocturnes. Il est arrivé, avant mon départ à l’armée, que
nos attouchements se soient faits plus précis…

Paroles sur les bords de la Dranse au fil de l’eau avec ma
princesse retrouvée :
— Mon grand nigaud, tu es en train de gâcher ta vie pour
une aventure sans lendemain.
Peu à peu, je sentais Vica disparaître dans le tourbillon du
torrent, dans le tourbillon de la vie ; je me persuadais qu’elle
avait fait un autre choix, qu’il était temps de tourner la page.
Je réalisais que ma « petite fleur des Alpes » s’était métaȬ
morphosée. Elle avait perdu son allure de sauvageonne en sanȬ
dales, dans son short enfilé à la garçonne, les genoux écorchés
par les rochers. Les petites pointes sous la cotonnade avaient
fait place à une poitrine qui accrochait mon regard. Ses yeux

24

qui se cachaient autrefois vous regardaient, sans ciller, avec un
bleu intense. Ses cheveux courts, éparpillés en paille raide que
je tirais sans crainte, tombaient maintenant gracieusement sur
ses épaules.
Un dimanche matin, je courais derrière les fesses de ma belle
cavale. Elle n’avait rien oublié des jeux de notre enfance, courait
de rocher en rocher, heureuse de sentir son corps répondre à la
moindre sollicitation, elfe léger elle sautait sans hésiter, fière de
pouvoir me semer.
Un pied hésitant, une glissade, me voilà dans l’eau ; moȬ
queuse elle riait de toutes ses dents blanches. Elle riait, je riais,
de toute notre jeunesse libérée par cette joie nouvelle. Ce jourȬ
là, l’un contre l’autre, les yeux dans les yeux, nous avions parlé
du lendemain, il a même été question de mariage.

25

2.

Dans le train, à côté de moi, cette femme, devenue ma femme,
Aline.
Pour rompre le silence, j’avais tenté de lui faire partager un
peu de ma vie en parlant de ma rencontre avec Max. Agacée,
elle m’avait foudroyé du regard :
— Il a raison ton copain ! Sois dans le présent. Tu sais ce qui
est arrivé à la femme de Lot ?... Tu risques bien toi aussi de
devenir statue à force de regarder en arrière.

Ma tête appuyée contre la vitre du wagon, mon esprit
glissait sur les paysages qui défilaient, s’abandonnait au rythme
du train.
La vie passait devant moi. Des maisons apparaissaient, disȬ
paraissaient, une voiture rivalisait de vitesse. Où étaitȬelle
maintenant ? À Annemasse, nous allions prendre la corresȬ
pondance pour Thonon. Bientôt la rentrée des classes je ne
savais pas où je serais affecté. L’année prochaine nous aurons
peutȬêtre un bébé. Elle passe la vie devant moi, elle passe sans
moi.

Quand l’harmonium de la petite église d’EssertȬRomand
s’était pris d’une soudaine allégresse, je me sentis perdu.
J’avançai, raide et crispé ; je m’en aperçus en voyant mon oncle