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SEUILS ET RITES, LITTERATURE ET CULTURE

De
418 pages
Cet ouvrage examine à la lumière de la littérature et de l'histoire européennes deux notions-clés : le seuil et le rite. De Guilgamesh à John Milton et à Sade, des Mystères d'Eleusis à Heiner Müller et à Thomas Bernhard - sans négliger D.H. Lauwrence, C.F. Ramuz ou Dino Buzzati, etc., - ces études invitent le lecteur à de nombreuses traversées du seuil et au récit de bien des rites (passés ou présents) : autant de contributions qui invitent à comprendre comment fonctionne ce que nous avons de plus précieux : la culture.
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Daniel Cohen éditeur www. editionsorizons.com Universités / Domaine littéraire Collection dirigée par Peter Schnyder Conseillers scientifiques : Jacqueline Bel, Université du Littoral, Côte d’Opale, Boulogne-sur-Mer • Peter André Bloch, Université de HauteAlsace, Mulhouse • Jean Bollack, Paris • Jad Hatem, Université SaintJoseph, Beyrouth • Éric Marty, Université de Paris 7 • Jean-Pierre Thomas, Université York, Toronto, Ontario • Erika Tunner, Université
de Paris 12.

La collection Universités / Domaine littéraire poursuit les buts suivants : favoriser la recherche universitaire et académique de qualité ; valoriser cette recherche par la publication régulière d’ouvrages ; permettre à des spécialistes, qu’ils soient chercheurs reconnus ou jeunes docteurs, de développer leurs points de vue ; mettre à portée de la main du public intéressé de grandes synthèses sur des thématiques littéraires générales. Elle cherche à accroître l’échange des idées dans le domaine de la critique littéraire ; promouvoir la connaissance des écrivains anciens et modernes ; familiariser le public avec des auteurs peu connus ou pas encore connus. La finalité de sa démarche est de contribuer à dynamiser la réflexion sur les littératures européennes et ainsi témoigner de la vitalité du domaine littéraire et de la transmission des savoirs.

ISBN : 978-2-296-08744-6 © Orizons, diffusé et distribué par L’Harmattan, 2009

Seuils et Rites
Littérature et Culture

Dans la même collection
• Sous la direction de Peter Schnyder :
L’Homme-livre. Des hommes et des livres – de l’Antiquité au XXe siècle, 2007. Temps et Roman. Évolutions de la temporalité dans le roman européen du XXe siècle, 2007. Métamorphoses du mythe. Réécritures anciennes et modernes des mythes antiques, 2008.

• Sous la direction de tania collani et de Peter Schnyder : Seuils et Rites, Littérature et Culture, 2009. • Sous la direction d’anne Bandry-ScuBBi : Éducation – Culture – Littérature, 2008. • Sous la direction de luc FraiSSe, de GilBert Schrenck et de Michel StaneSco† : Tradition et modernité en Littérature, 2009. • Sous la direction de GeorGeS Frédéric Manche :
Désirs énigmatiques, Attirances combattues, Répulsions douloureuses, Dédains fabriqués, 2009.

• anne Prouteau, Albert Camus ou le présent impérissable, 2008. • roBerto PoMa, Magie et guérison, 2009. • Frédérique toudoire-SurlaPierre – nicolaS SurlaPierre, Edvard Munch – Francis Bacon, images du corps, 2009. • Michel arouiMi, Arthur Rimbaud à la lumière de C.F. Ramuz et d’Henry Bosco, 2009. • FrançoiS laBBé, Querelle du français à Berlin avant la Révolution française, 2009. • GianFranco StroPPini de Focara, L’amour chez Virgile : Les Bucoliques, 2009. • Greta koMur-thilloy, Presse écrite et discours rapporté, 2009.
D’autres titres sont en préparation.

Sous la direction de

Tania Collani et Peter Schnyder

Seuils et Rites
Littérature et Culture

2009

Colloque international et pluridisciplinaire organisé par L’Institut de recherche en langues et littératures européennes (ILLE — EA 3437)

Université de Haute-Alsace (du 12 au 15 novembre 2008)

Cet ouvrage est publié avec le concours de l’ILLE, des Conseils scientifique de la FLSH et de l’UHA, du Conseil Général du Haut-Rhin, du Conseil Régional d’Alsace, du Département fédéral des Affaires étrangères (Berne), du Consulat général de Suisse à Strasbourg, de la Confédération européenne des Universités du Rhin supérieur (EUCOR): Universités de Bâle, de Fribourg en Br., de Karlsruhe, de Mulhouse (UHA) et de Strasbourg (UdS)

Avant-propos

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es notions de seuil et de rite peuvent servir de notions-clés pour étudier des phénomènes d’interculturalité, de transculturalité, d’hybridité, de « bricolage » culturel, de syncrétisme, mais également pour analyser des styles de vie qui varient passablement selon le niveau culturel d’un groupe ou d’une société. Les sociologues observent qu’à partir du moment où un groupe se sent menacé dans son identité, il est tenté d’« élever » le seuil d’intégration pour en interdire ou du moins en rendre plus difficile l’accès. Les rites ont alors leur importance. À ce titre, la notion de seuil touche de près ou de loin tous les systèmes qui ne sont ni mono-culturels, ni biculturels. Elle peut être étendue à d’autres approches. La notion de seuil peut être abordée sous l’angle de la sociologie mais elle renferme également des données historiques, puisqu’il est permis de parler de seuil d’époque (« Epochenschwelle »). Selon Hans Blumenberg, ce type de seuil se laisse observer, par exemple, entre l’Antiquité et le Moyen Âge, entre le Moyen Âge et les temps modernes. Aussi ce seuil représente-t-il le plus souvent une crise ; souvent, le pas décisif se fait sans réflexion préalable — mais le dépassement de la crise, l’installation dans un nouvel espace, la construction d’un nouvel « habitat » (ou « habitacle »), exige que la crise soit formulée et assumée. Le passage du seuil peut impliquer en même temps un rite de passage. L’un et l’autre ont lieu quotidiennement : le passage de l’enfance à l’âge adulte, le passage de la vie à la mort, le baptême, le mariage, etc. Le rite de passage peut signifier aussi l’admission dans un groupe nouveau (sur le lieu de travail mais aussi lors d’un examen, d’une soutenance de thèse, etc.), ou le moment de fêter ensemble le passage d’une saison vers une autre (les fêtes religieuses, par exemple). Mais il y a aussi les transgressions et les blocages : le carnaval ; le gardien qui humilie celui qui cherche à passer le seuil ; et l’impuissance vis-à-vis de la langue peut à son tour être considérée comme un seuil rendant l’intégration dans une nouvelle société difficile. Un autre point à aborder sera la littérature des migrants : en quoi l’exil constitue-t-il un seuil ? Quel est son rôle dans le Curriculum d’un écrivain ; comment ce dernier peut-il s’intégrer à la culture accueillante ?

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Avant Propos

À la suite d’Erich Rothacker pour le domaine allemand et d’Arnold van Gennep pour le domaine français, les études sur le sujet sont nombreuses et méritent une discussion approfondie. Le lecteur voudra bien se référer à la bibliographie critique établie par Tania Collani, à la fin du volume. Le colloque international et pluridisciplinaire organisé par l’Institut de recherche en langues et littératures européennes (ille) du 12 au 15 novembre 2008 à l’Université de Haute-Alsace, Mulhouse, s’était proposé une approche tant sociologique qu’historique de ce dispositif notionnel dont l’un des enjeux sera cependant son examen dans le contexte des littératures européennes. Les organisateurs remercient tout particulièrement les membres du comité scientifique, réunis dans le Groupe de recherche « Interculturalité en théorie et pratique », labellisé par la Conférence européenne des universités du Rhin supérieur (eucor), à savoir les professeurs Manfred Beller (Université de Bergame), Wolfgang Essbach (Université de Freiburg), Geneviève Herberich-Marx (Université de Strasbourg), Joseph Jurt (Université de Freiburg), Thomas Keller (Université de Provence), Georges Lüdi (Université de Bâle), Freddy Raphaël (Université de Strasbourg), pour leur aide précieuse. Leurs remerciements vont également aux Universités et au secrétariat permanent d’eucor qui ont soutenu le projet matériellement. T.C. et P.S.

Présentation de l’ouvrage
tania collani
e présent volume a l’ambition de réunir des études et des réflexions sur le seuil et le rite issues de différents domaines des sciences humaines : de la littérature à la linguistique, de la science des cultures à l’histoire. C’est pour respecter cette entente pluridisciplinaire très fertile que nous avons décidé d’ouvrir le volume avec deux études en guise d’introduction : la première ancrée sur des phénomènes de seuils linguistiques et culturels (Georges Lüdi), la deuxième focalisée sur les seuils littéraires et, plus précisément, poétiques (Peter Schnyder). Nous nous situons, en ce sens, dans l’élan d’Edgar Morin qui, dans son Éthique, parle de « seuil d’intensité » en relation à des expériences diverses et à la force avec laquelle elles sont vécues :
Vivre humainement, c’est assumer pleinement les trois dimensions de l’identité humaine : l’identité individuelle, l’identité sociale et l’identité antropologique. C’est surtout vivre poétiquement la vie, ce qui nous arrive à partir d’un certain seuil d’intensité dans la participation, l’excitation, le plaisir. […] Il procure des béatitudes charnelles ou spirituelles. Il nous fait atteindre l’état sacré : le sacré est un sentiment qui apparaît à l’apogée de l’éthique et du poétique. Le comble de la poésie, comme le comble dans l’union de la sagesse et de la folie, comme le comble de la reliance, c’est l’amour1.

L

C’est dans le sillage de ce lien étroit entre l’identité humaine et les différentes dimensions qu’elle peut prendre — individuelle, sociale, anthropologique — et la façon de vivre « poétiquement », que débutera donc ce volume consacré au seuil et au rite. Ainsi, l’article de Georges Lüdi se
1. Edgar Morin, L’Éthique : La Méthode 6, Paris, Seuil, 2004, p. 231. Nous soulignons.

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Tania Collani

penche sur une étude des correspondances (ou des non-correspondances) entre les frontières de l’espace géopolitique et les frontières linguistiques, démographiques et culturelles. La contribution ne constitue pas seulement une étude descriptive, mais aussi une invitation à franchir le seuil de la délimitation linguistique, dressé quelque part entre la norme et la pratique, car il s’agit d’un seuil qu’on aurait tort de considérer comme limité au champ linguistique : chaque fois qu’on parle de frontière, limite et seuil, ne touche-t-on pas aux héritages identitaires de l’individu et de la société ? Le lien entre langue, identité et société peut être aussi lu en des termes qui ne sont pas ceux de l’éthique, mais qui se rapprochent plus de l’inspiration littéraire subjective. Dans une conférence de 1993, Yves Bonnefoy montre comment le poète peut être pris comme l’indice révélateur d’une réalité plus complexe, en raison de son degré d’ouverture et de sensibilité :
Car le poète, pour prendre forme, écoute le son des mots, il suspend donc l’autorité du concept sur l’enchaînement de ceux-ci, il laisse donc l’infini de la chose se présenter dans les vocables sous sa notion affaiblie : ce qui est rouvrir la parole à un pressentiment du monde hors langage2.

L’homme-poète est une entité sédimentée, en perpetuelle mutation, qui vit dans un contexte social lui-même changeant dans ses multiples étapes, et qui a recours à un instrument contingeant et en même temps éternel : le langage. Si on lit les mots de Morin, Bonnefoy et des auteurs ici présents, on est donc amené à reconnaître qu’il existe une analogie entre les seuils qui se présentent dans des différentes dimensions et disciplines du savoir. Dans cette perspective, Peter Schnyder part de l’affirmation que les poétiques aussi peuvent être généralement considérées comme des seuils : le poète doit s’y conformer, et cela au moins avant Crise de vers de Mallarmé. En prenant en considération des idées formelles et substantielles, l’auteur met en évidence ce débat binaire, qui anime toute la poétique classique et qui peut être reconduit à la distinction d’Aristote entre l’ergon de l’art et la praxis morale, et de Goethe entre manière et contenu (Gehalt). Justifiée par les exigences de son temps, cette binarité implique toujours une manière juste et une manière moins juste de faire de la poésie ; et c’est exactement de cette binarité normative en son essence, de ce « portail » reconnu et difficile à atteindre, que la poésie du xxe siècle a voulu se débarrasser. Influencée par des impératifs historiques, des contingences sociales ou linguistiques, la notion de seuil peut s’appliquer à un nombre indéfini de disciplines, car elle est une partie intégrante du savoir humain, de la forma mentis de l’être humain. Dans la première section du présent ouvrage, Des Seuils et des rites, nous avons donc voulu nous arrêter sur cette forme sous2. Gabrielle Dufour-Kowalska, L’Art et la sensibilité : de Kant à Michel Henry, Paris, Vrin, 1996, p. 222.

Présentation de l’ouvrage

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jacente, comme nous l’avons déjà vu avec les deux premiers articles ; le troisième article qui compose cette partie introductive adopte une approche pluridisciplinaire, qui confronte la dimension individuelle et la dimension collective, en soulignant cette tension permettant de franchir le seuil. Le rite est présenté comme une image récurrente lorsqu’on parle de la traversée d’une étape : lorsqu’on franchit le seuil, on accomplit presque toujours des actes rituels à une échelle sociale plus complexe ; si on décide de rester sur le seuil, on est toujours dans le champ du rituel, mais il s’agit d’un rituel psychologique individuel et qui a souvent tendance à rentrer dans le cadre de la manie. La contribution de Frédérique Toudoire-Surlapierre met précisément en évidence un de ces comportements maniaques, qui sont de quelque façon le fruit d’un refus du franchissement du seuil. En partant de l’analyse du roman de Thomas Bernhard Maîtres anciens (Alte Meister, 1985), et à travers l’obsession du protagoniste pour le tableau de Tintoret l’Homme à la barbe blanche, l’auteur aborde une série de sujets sensibles liés aux concepts de passage et de ritualisation maniaque. L’œuvre d’art se trouverait elle-même sur le seuil, comme une sorte de produit intermédiaire qui évoque, suggère et rappelle plusieurs binômes géographiques, autobiographiques, artistiques et culturels en général. C’est ce que démontrent, dans un champ d’enquête plus délimité, les articles qui font partie de la deuxième section, Des Seuils littéraires. Les auteurs se sont ici interrogés sur la manifestation des images du seuil, plus ou moins symboliques, plus ou moins métaphoriques, qui peuplent des œuvres littéraires. En allant donc du général au particulier, du moderne à l’ancien, on peut remarquer comment, même lorsque l’étude concerne une seule œuvre ou un seul auteur, les notions de seuil et de rite apparaissent toujours codifiées sur la base du passage et de la fonction mythique qu’ils convoitent. Il s’agit de quelque façon d’une symbolisation du seuil que nous retrouvons également dans l’article d’Éric Lysøe, qui traite de l’incertain franchissement du seuil entre la vie et la mort, sujet recourant de la littérature fantastique du xxe siècle. En repérant une tradition littéraire qui va de Gilgamesh à Ulysse, d’Énée à Dante, l’auteur tisse un lien entre le va-et-vient de la vie à la mort, fondé sur une incertitude absolue à l’instant de localiser le grand passage, et certains paradoxes de la science moderne — le principe d’incertitude ayant été formulé en 1927 par Heisenberg. Il y a donc des images « codifiées », dont le passage de la vie à la mort, qui ont un potentiel esthétique et poétique inépuisable, puisqu’elles relèvent d’une sédimentation propre et commune à notre culture, entendue au sens le plus large3. Toujours inscrite dans l’effort descriptif de l’ample spectre des seuils poétiques et esthétiques, la conversation de l’écrivain, traducteur et essayiste Nimrod, autour de ses années de formation met en avant la
3. Voir par exemple Michel Guiomar, Principes d’une esthétique de la mort. Les modes de présence, les présences immédiates, le seuil de l’Au-delà, Paris, Corti, 1967.

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Tania Collani

question du franchissement des limites initiatives en relation d’une création littéraire fortement influencée par la production poétique suisse. Et si les pages de Dominique Meyer-Bolzinger se penchent sur des exemples tirés des œuvres de Simenon, Simon et Modiano, Astrid Starck-Adler présente l’image du seuil comme marqueur du passage d’une époque à l’autre, dans la contribution qu’elle consacre au recueil de poèmes intitulé Shveln [Seuils] de l’écrivain yiddish soviétique Peretz Markish. Le seuil devient un point d’instabilité, un instant de discontinuité, un moment d’extase, mais surtout une métaphore efficace de l’homme qui vit dans un aujourd’hui changeant. Un ensemble de notions évidentes se trouve dans la réflexion de Noëlle Cuny, qui propose une lecture des écrits de D.H. Lawrence à la lumière des découvertes les plus sensationnelles de la nouvelle physique de Rutherford et de Max Planck. Et en passant par l’étude lexicographique d’Anne Bandry-Scubbi sur la fonction stratégique que le mot « seuil » prend à l’intérieur de Jane Eyre de Charlotte Brontë, Magda Campanini Catani offre une réflexion sur la généricité et sur le symbolisme du seuil dans son étude sur le roman épistolaire d’Edme Boursault, les Lettres de Babet (1669), où la notion de seuil littéraire apparaît étroitement liée à la problématique de l’évolution des genres. Il s’agit d’une réflexion qui fait appel de quelque façon au concept de porosité des limites, comme le démontre à son tour la réflexion de Gilles Polizzi : Thélème serait-elle une utopie au sens de More, ou bien faudrait-il reconduire sa construction métaphorique à un protocole générique codifié ? La notion de porosité revient souvent dans les études consacrées aux seuils ; elle marque une sorte de degré de résistance que les choses opposent au changement. Le seuil entre différents genres et formes littéraires, le passage entre une condition et une autre, la disponibilité d’un auteur ou d’une génération d’auteurs à adopter un autre mode d’écriture, se définit souvent en termes de porosité, comme le démontre ce passage où Jean Weisgerber décrit l’évolution des écrivains et artistes d’avant-garde :
… les modernistes se libèrent de la quiète réalité ambiante, ils sont […] les premiers à enregistrer une actualité qui les remplit de ferveur. Poreux, ils se laissent pénétrer par le culte du changement que suscite l’accélération de l’ère technologique4.

Il n’y a pas de changement ou de passage, sans une disposition au changement ; il ne peut pas y avoir de franchissement du seuil sans une certaine dose de porosité, terme qui est lui-même suspendu entre le domaine physique et le domaine métaphorique, étant donné que la « porosité » serait la « propriété d’un corps qui présente des interstices entre ses molécules », ou la « propriété d’un corps qui présente de très petits orifices, de très
4. Jean Weisgerber, Les Avant-gardes littéraires du xxe siècle, vol. ii, Budapest, Akadémiai Kiado, 1984, p. 1076. Nous soulignons.

Présentation de l’ouvrage

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petites cavités »5. En restant toujours dans le champ de la métalittérature, Jean-François Perrin, dans un article de 2005 sur l’invention du genre du conte oriental, parle de la « porosité » des genres littéraires, presque dans une même acception que le « seuil » :
Finalement, les « Mille et un » ont offert au xviiie siècle européen une façon (y compris satirique) d’aborder le non-soi, d’élargir la perception (la dialectique) de l’inconnu dans le connu, d’accentuer la porosité de la frontière du merveilleux — permettant à la fin du siècle la connivence chez Cazotte du fantastique et de l’illuminisme, ou l’espèce d’onirisme picaresque de Potocki6.

Certains auteurs ont reconduit la réflexion sur la notion des seuils et des rites à des images précises, telles que la porte ou le mur, auxquels nous avons consacré la troisième section intitulée, De la traversée du seuil. La porte et le mur constituent une figuration codifiée de la traversée ou de la non-traversée, qui, à un niveau plus métaphorique, reviennent dans l’article de Régine Battiston sur quelques romans de Winfried Georg Sebald : sur l’embrouillé écheveau des fils qui relient les différents personnages avec leur passé, se construisent les destins d’êtres vulnérables de celle qu’on définit comme la littérature des ruines du deuxième après-guerre. Suspendu entre le simulacre et son interprétation, l’image du mur marque la division, le seuil infranchissable que parfois l’Histoire dresse devant les consciences et les choix des intellectuels, comme le démontre Thomas Zenetti dans sa lecture de Heiner Müller. Peut-il exister un équilibre entre le sacrifice demandé par la communauté et le droit de l’individu de poursuivre son bonheur personnel ? Y a-t-il une façon de concilier la mémoire collective et le processus de remémoration individuel ? Cristina Vignali, dans son article sur l’auteur italien Dino Buzzati, et Michel Arouimi, dans son un article sur l’écrivain suisse Charles-Ferdinand Ramuz, analysent de quelle façon la porte assume cette fonction transitionnelle, positive ou négative. Souvent les rites culturels correspondent ou se manifestent dans des formes littéraires privilégiées, c’est-à-dire des formes qui deviennent presque des cristallisations littéraires ritualisées. Au fond, comme JeanMarie Schaeffer l’écrit, l’identité générique d’un texte ne se définit pas seulement à travers la description de ses composantes complexes :
Elle est liée aussi au fait que les œuvres, tant écrites qu’orales, ont toujours un mode d’être historique. Tout acte de langage

5. 6.

Définition du Trésor de la langue française. Jean-François Perrin, « L’invention d’un genre littéraire au Conte oriental, 2005, p. 26. Nous soulignons.

xviii

e

siècle », Féeries, n°

2

: Le

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Tania Collani est contextuel et on n’accède à sa réalité pleine que si on peut l’ancrer dans ce contexte7.

La forme, le genre littéraire lui-même dépend du contexte historique et culturel qui, pour sa part, privilégiera un mode de communication plus efficace par rapport aux autres. Ainsi nous trouvons un lien très étroit entre des rites fondant une culture (l’état d’exception, l’assassinat, le duel, la vengeance, la polémique) et des genre littéraires, comme le drame, l’exorde, les écrits historiques, l’écriture mémorialiste. C’est pour cette raison que nous avons choisi de consacrer la quatrième section au Rite en littérature, en entendant par là une manifestation dans sa forme et son contenu littéraires. Tout en abordant des différents sujets d’analyse (littérature, sciences de la culture, linguistique, etc.), les trames de l’Histoire et des passages historiques (évolutifs ou involutifs) sont toujours très présents lorsqu’on parle de seuils et de rites. Ainsi Till R. Kuhnle a recours à l’œuvre de Carl Schmitt, historien du droit et philosophe politique, pour relire quelques pièces de Corneille et Racine. Il souligne notamment le lien étroit qu’entretient le concept de souveraineté avec la notion d’état d’exception, c’est-à-dire d’une situation dans l’Histoire où l’appel à la manifestation du pouvoir souverain s’avère inéluctable — à savoir dans les moments de crise provoqués par une guerre ou la mort du souverain. Et Michel Faure, en donnant un vaste aperçu sur les concepts de nature et culture au sein de la philosophie politique du xviie et xviiie siècle, prolonge de quelque façon une réflexion chère à la notion du seuil et du rituel, en prenant comme texte de référence les Fragments of Ancient Poetry (1760) de James Macpherson / Ossian. Il s’agit d’études sur le rite et le rituel qui ne peuvent pas ignorer le contexte historique, tout comme le prouvent les articles de Philippe Legros, Laurent Curelly et Mariette Cuénin-Lieber. Nous avons donc regroupé sur la base de leur cohérence théorique ces trois articles qui étudient respectivement le rite de passage qui mène de la « douceur » salésienne à la jouissance sadienne, la rhétorique de Milton, telle qu’elle se déploie dans ses écrits régicides, et la frontière qui sépare le duel de l’assassinat au xviie siècle. Et toujours à propos des textes écrits pour des occasions rituelles précises, les deux derniers articles de la présente section nous font revivre des rituels de l’Antiquité : Céline Urlacher-Becht étudie quatre dictiones dites scholasticae, car prononcées dans un cadre scolaire de Magnus Felix Ennodius, et Marie-Laure Freyburger-Galland s’interroge autour des cultes à mystères antiques qui impliquent une initiation, c’est-à-dire des rites de passage. La cinquième et dernière section, intitulée Des seuils culturels, se compose de deux parties qui constituent les deux volets d’une même problématique. La première partie est consacrée plus spécifiquement aux seuils linguistiques : Marina Allal introduit un dilemme fort, tant au niveau théorique que textuel, à savoir quel est le seuil linguistique et culturel
7. Jean-Marie Schaeffer, Qu’est-ce qu’un genre littéraire ?, Paris, Seuil, 1989, p. 108.

Présentation de l’ouvrage

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qui démarque la limite d’un peuple, d’une littérature, d’une société après un événement indicible comme celui de la Shoah ? Et, en restant dans le milieu littéraire germanophone, Manfred Beller donne un aperçu ample et original sur quelques auteurs qui ont choisi l’allemand comme langue littéraire, tout en partant d’une autre langue maternelle. Les histoires de Yoko Tawada, Emine Sevgi Özdamar, Rafik Schami, Fawzi Boubia, tracent un portrait complexe et fertile de l’intégration. Alors que la deuxième partie est focalisée surtout sur des seuils et des rituels culturels et historiques. Si dans son article, Thomas Keller décrit les seuils et les rites du point de vue « performatif », en faisant recours à un corpus d’exemples tirés du contexte franco-allemand, Jean-Dominique Poli, en ajoutant une touche historique au volume, étudie le seuil de l’époque marquée par Napoléon Bonaparte, entre Révolution corse et Révolution française, à travers l’étude de deux textes rédigés dans la jeunesse du futur Empereur. En se penchant sur le volume dans son intégrité, c’est la notion de culture qui constitue le pivot autour duquel le passage se fait ou ne se fait pas, comme l’écrit Frédérique Toudoire-Surlapierre dans son article : si on se réfère aux études de Freud, Róheim, Altusser ou Bourdieu, on peut noter comment la culture représente un « passage obligé », qui concentre les seuils qu’elle s’incombe de franchir. La littérature reprend souvent ce pari fait au niveau culturel, en le sublimant dans des images originales (comme la poésie du xxe siècle) ou qui se refont à une tradition (comme les Mystères, les entretiens historiques, etc.). Le seuil serait donc une notion nécessaire pour penser la culture ; alors que le rite serait porteur d’une sorte de fonction emblématisante, permettant à l’individu de passer d’un état à un autre. Dans les deux cas, nous trouvons deux sujets qui n’en font qu’un, dans lesquels les sciences humaines et sociales ont trouvé et continuent à trouver un champ dialectique fécond.
ILLE — Institut de recherche en langues et littératures européennes Université de Haute-Alsace, Mulhouse

Des Seuils et des Rites

Mais où sont donc restées les frontières linguistiques ?
ou : Comment gérer la diversité linguistique dans des espaces de plus en plus plurilingues
GeorGeS lüdi

Les frontières linguistiques : une réalité sociale subjective
ne représentation fréquente consiste à penser que les frontières linguistiques géographiques, qui représentent la coexistence, dans un espace géopolitique superordonné, de groupes linguistiques voisins, séparent des entités politiques, historiques et démographiques nettes et homogènes. Elles sont en général représentées, dans des cartes géographiques, comme lignes dans le terrain. Cette conception des frontières est hautement questionnable. Il est vrai que la langue est sans aucun doute l’un des principaux facteurs de cohésion et de discrimination sociales. Ceci s’explique par sa double fonction comme emblème de l’identité sociale, mais aussi et surtout comme lieu même de sa construction. Nous « identifions » nos interlocuteurs sur la base de traces de leur « identité » dans leur manière d’être et d’agir dans l’interaction sociale. Certaines pratiques langagières y jouent un rôle important. Il s’agit de critères subjectifs1. Comme disent Le Page et Tabouret-Keller :
1. Howard Giles, « Ethnicity markers in speech », in K. Scherer, H. Giles (éd.), Social Markers

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Georges Lüdi Groups or communities and the linguistic attributes of such groups have no existential locus other than in the minds of individuals, and that groups or communities inhere only in the way individuals behave towards each other2.

Dans le cadre d’une conception constructiviste de l’identité et, par conséquent, de groupes et de leurs cultures, l’identité ne peut plus être considérée comme simplement « donnée » et ne représente pas non plus un simple contenu traditionnel auquel l’individu doit s’identifier. Les individus et groupes participent, par leur comportement, à la formation de leur identité, qui résulte de décisions et de projets plutôt que de conditionnements et d’entraves3 ; plus généralement, le langage est l’instrument, l’expression et le lieu simultanément de la construction sociale de la réalité sociale4. Voilà pourquoi Le Page et Tabouret-Keller considèrent le comportement langagier comme une série d’actes d’identité à travers lesquels les interlocuteurs révèlent et leur identité personnelle et leur aspiration à des rôles sociaux5. En d’autres termes, la frontière entre groupes linguistiques se construit, confirme et restructure à travers les emplois successifs d’actes d’identité. Ces groupes linguistiques ne coïncident que rarement avec des entités politiques, historiques et démographiques nettes : 1° Souvent, les critères politique et historique mènent à des cartes linguistiques différentes comme dans le cas des frontières linguistiques entre le français et l’allemand, voire nationale entre la France et l’Allemagne. 2° Du point de vue démographique, des frontières linguistiques peuvent bouger dans le temps comme l’illustre le rétrécissement du territoire du rhétoromanche par rapport à celui de l’allemand6. Ces exemples ne mettent pas fondamentalement en cause l’existence de frontières linguistiques. Mais il est devenu manifeste que cette notion recouvre une réalité extérieure ambiguë. Le terme véhicule au contraire des significations souvent difficilement conciliables et les « frontières linguistiques » des uns diffèrent par conséquent souvent beaucoup de celles des autres. En effet, les frontières linguistiques font partie de modèles descriptifs et partagent avec toutes les autres formes de modèle le fait d’être partielles, c’est-à-dire qu’elles ne représentent qu’un petit sous-ensemble des objets et
2. 3. 4. 5. 6. in Speech, Cambridge University Press, 1979, p. 253. Robert Le Page, Andrée Tabouret-Keller, Acts of Identity, Cambridge University Press, 1985, p. 4. Voir déjà Alberto Melucci, L’invenzione del presente. Movimenti, identità, bisogni individuali, Bologna, Il Mulino, 1982, p. 89. Voir Peter Berger, Thomas Luckmann, La Construction sociale de la réalité, Paris, Méridiens, 1969. Robert Le Page, Andrée Tabouret-Keller, op. cit., p. 14. Voir Jean-Jacques Furer, Le Romanche en péril ? Évolution et perspective, Berne, Office fédéral de la statistique ; Office fédéral de la culture, 1996.

Mais où sont donc restées les frontières linguistiques ?

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relations qui constituent l’« original », et celui d’être partiales, c’est-à-dire que le choix, voire la pertinence des éléments choisis est subordonné à une visée descriptive ou argumentative. Elles sont donc inséparablement liées aux représentations et aux idéologies des groupes sociaux respectifs : elles sont des lignes de démarcation entre groupes construites par les membres mêmes de ces groupes. Il n’est donc rien que normal que la frontière linguistique d’un ministre français et celle d’un autonomiste corse ne coïncident pas ; car des idéologies différentes peuvent engendrer des conceptions mutuellement incompatibles des territoires et des frontières linguistiques.

Représentations sociales divergentes des frontières linguistiques
L’analyse des discours manifeste l’existence de représentations divergentes non seulement quant à l’endroit, mais aussi quant à la nature des frontières linguistiques. En d’autres termes, la « partialité » des cartes-modèles résulte aussi et surtout du fait que différents groupes sociaux peuvent avoir des représentations opposées de la « même » frontière linguistique. Nous voudrions en particulier distinguer, ici, entre une conception « séparatiste » et une conception « intégrative ». La première est très fréquente auprès des locuteurs unilingues des grandes langues véhiculaires. Elle repose sur l’idée d’une concurrence entre les langues pour le pouvoir ; l’objectif politique serait alors la stabilisation des frontières linguistiques (ou un gain territorial) et l’homogénéisation des territoires linguistiques à l’exemple de la francisation de la France ou de l’italisation de l’Italie. Dans une telle conception, les groupes linguistiques sont perçus comme engagés dans une « guerre des langues » comme le suggèrent de nombreuses métaphores guerrières pour parler des relations entre langues, voire groupes linguistiques. L’image de la compétition darwinienne pour la suprématie mise à part, l’idéologie « séparatiste » révèle une méfiance fondamentale contre tout ce qui sent le métissage, en particulier contre le mélange de langue « considéré comme honteux, irrecevable, voire même en un sens maudit »7. On peut voir là le reflet d’une « idéologie unilingue » répandue, selon laquelle — tout en admettant qu’il vaut mieux parler une langue standardisée qu’une variété vernaculaire — toute variété vernaculaire « pure » est encore préférable à des variétés mixtes, qui sont interprétées comme signe de décadence et comme preuve d’une personnalité instable et troublée8. Dans ce cadre, les
7. 8. Pierre Cadiot, « Les mélanges de langue », in G. Vermes, J. Boutet, France, Pays multilingue, t. ii, Paris, L’Harmattan, 1987, p. 50. L’arrière-plan idéologique de ces conceptions remonte très loin. Il est fondé sur l’idée reçue

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bilingues, surtout les bilingues précoces, seraient menacés dans leur identité cognitive et sociale — et représenteraient donc un « danger » pour la société... Or, chez certains membres de communautés frontalières qui entretiennent des rapports étroits avec leurs voisins alloglottes, on peut observer une autre conception de la frontière : « Malgré les différends inévitables, on retrouve la culture de la frontière que tous ressentent »9, dit Windisch à propos des zones frontières en Suisse.
Cette culture se développe à partir des interactions intercommunautaires inévitables, interactions qui finissent par créer une mentalité particulière où l’on se sent « entre les deux ». Ce qui, ailleurs, tourne en opposition, voire en exclusion, devient ici complémentarité enrichissante. L’expression « barrière de Röstis »10 est ressentie comme non pertinente car contradictoire avec ce que vivent quotidiennement les gens11.

La frontière linguistique n’est alors pas vécue comme une ligne qui sépare, mais comme une zone de contact plus ou moins bilingue ; et ce bilinguisme n’est pas perçu comme un pis-aller, mais au contraire comme une source de richesse pour la société, qu’il s’agit de cultiver. On retrouve cette vision dans le message du Conseil Fédéral suisse aux Chambres concernant l’article 116 de la Constitution :
Le plurilinguisme devrait être davantage encouragé, et ce non seulement dans l’optique de la liberté de la langue et de l’épanouissement personnel, mais également parce qu’il constitue un facteur essentiel de rapprochement entre les langues et les cultures.

Aucune de ces deux perspectives n’est « donnée » ; elles font, les deux, partie d’un ensemble de connaissances et de croyances quotidiennes qui ont
selon laquelle l’unilinguisme représente l’état originel, voulu par Dieu et / ou politiquement légitime des êtres humains. Ce stéréotype s’observe d’une part dans la Bible, à savoir dans la croyance que le plurilinguisme, résultat d’une « confusion », pèse sur les hommes comme une malédiction divine depuis la construction de la tour de Babel (Genèse 11, 6-7). On le retrouve dans la philosophie grecque à partir d’Aristote ; la Renaissance l’a à son tour hérité de la scolastique médiévale. Dans la période allant de la Révolution française (Barère et Grégoire) à la Première Guerre mondiale et sous l’influence d’idées romantiques (Herder et Fichte), on commence à traiter les sentiments nationaux à l’image des affaires religieuses, d’en parler avec des métaphores empruntées à l’histoire sainte et de construire le mythe de la « nation » qui se reflèterait dans la langue commune. 9. Uli Windisch et al., Les Relations quotidiennes entre Romands et Suisse allemands : les cantons de Fribourg et du Valais, vol. ii, Lausanne, Payot, 1992, p. 510. 10. Qui caractérise la mentalité « séparatiste » en Suisse. 11. Uli Windisch et al., op. cit., p. 510.

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toutes les caractéristiques d’une réalité sociale construite dans un processus discursif historique par les membres de groupes sociaux. Il est capital de comprendre que la vision linéaire, séparatrice de la frontière n’est ni plus « réelle » ni plus « naturelle » que celle de la culture de frontière, mais que les deux relèvent de processus sociaux et discursifs similaires.

Vers de nouvelles conceptions des frontières linguistiques
À la suite de ces réflexions, deux développements méritent d’être mentionnés : 1° sous l’impact de la mobilité croissante, l’homogénéité des territoires linguistiques continue à s’effriter, non seulement à leurs périphéries, mais dans leurs centres mêmes. Ainsi, les nouvelles « frontières linguistiques » passent-elles souvent à l’intérieur d’une maison, entre deux appartements occupés par des locataires de langues différentes au cœur de nos grandes villes. L’hétéroglossie de plus en plus marquée, surtout des espaces urbains12, entraîne de nouvelles représentations du contact des langues ; 2° l’accroissement du nombre de personnes plurilingues mène, d’autre part, à admettre que les contacts linguistiques se déplacent progressivement du terrain (frontières physiques on the ground) vers l’esprit même des locuteurs (frontières mentales, in the mind) ; or, précisément, la notion de « frontière » fait-elle encore du sens au sein de répertoires pluriels mobilisés par des locuteurs plurilingues en fonction de besoins de communication précis ? Il y a une vingtaine d’années déjà, William Mackey, spécialiste reconnu du plurilinguisme, écrivait : « Nuestra generación es testimonio de la liberación definitiva de la lengua de sus constricciones de espacio y de tiempo »13. À la même époque, on commença à souligner que les sociétés européennes devraient accepter, et ce pendant plusieurs générations,
[that] apart from citizens of states of the normal sort [...] there are whole communities maintaining links with two countries or living in a diaspora which is a more important focus for identity than nationality14.
12. Voir Georges Lüdi, « Basel : einsprachig und heteroglossisch », Zeitschrift für Literaturwissenschaft und Linguistik, n° 148, 2007, p. 132-157. 13. William F. Mackey, « The generalization of models of languages in contact », in P.H. Nelde (éd.), Theorien, Methoden und Modelle der Kontaktlinguistik, Bonn, Dümmler, 1983, p. 11. Tr. : « Notre génération est le témoin de la libération définitive de la langue des contraintes spatiales et temporelles ». 14. John Rex et al. (éd.), Immigrant Associations in Europe, Aldershot, Gower, 1987, p. 9.

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En France, la Délégation générale à la langue française et aux langues de France en a tenu compte en incluant l’arménien, le berbère, les dialectes arabes, etc. dans la liste des « langues de France » avec l’intention manifeste de permettre aux locuteurs de ces langues d’obtenir un minimum d’enseignement formel dans ces langues15. Démographiquement parlant, il ne s’agit que très rarement d’« îlots alloglottes » unilingues16, et ceci pour deux raisons : a) démographiques ; et b) théoriques. a) En Suisse, où la répartition des langues a pu être particulièrement bien étudiée grâce aux recensements fédéraux successifs, des regroupements de locuteurs de la même langue d’origine s’observent bien au niveau macro. Par exemple, la densité des lusophones est nettement plus élevée en Suisse romande qu’en Suisse alémanique. Mais les pourcentages restent faibles ; et, même dans les villes où la concentration des langues non nationales est généralement supérieure à la moyenne, la répartition des langues sur un ensemble géographique ne s’explique pas par des critères linguistiques (regroupement exclusif des locuteurs d’une seule et même langue), mais bien socioéconomiques17. Ainsi, les locuteurs de l’anglais et du néerlandais d’une part, du turc, du portugais et de l’albanais de l’autre cohabitent-ils dans les mêmes quartiers, voire immeubles. b) Un « îlot alloglotte » serait foncièrement unilingue. Or, la grande majorité des alloglottes est plurilingue ou sur le point de le devenir. Ainsi, la lingua franca dans les quartiers de Bâle caractérisés par un taux élevé d’immigration est-elle l’allemand18. L’hétérogénéité des territoires linguistiques repose, en d’autres termes, non seulement sur des répertoires linguistiques sociaux19 très variés et variables, mais aussi et surtout sur le fait que les interlocuteurs mobilisent souvent, dans leur vie quotidienne, des ressources verbales plurielles20. Nous
15. Voir http://www.dglflf.culture.gouv.fr/ (consulté le 18/03/09). 16. Voir Georges Lüdi, « Îlots alloglottes en Suisse », La Linguistique, vol. xxx, n° 2, 1994, p. 17-35. 17. Voir Georges Lüdi, « Les migrants comme minorités linguistiques en Suisse ? », Babylonia, vol. iii, n° 1, 1990, p. 6-15 ; Georges Lüdi et al., Le Paysage linguistique de la Suisse, Berne, Office Fédéral de Statistique, 1997 ; Georges Lüdi et al., Le Paysage linguistique en Suisse, Neuchâtel, Office Fédéral de Statistique, 2005. 18. Voir Georges Lüdi, « Basel : einsprachig und heteroglossisch ». 19. Susan Gal, « Linguistic repertoire », in U. Ammon et al. (éd.), Sociolinguistics : An International Handbook of the Science of Language and Society, Berlin, Walter de Gruyter, 1986 : « The totality of linguistic resources available to members of a community for socially significant interactions constitutes the linguistic repertoire of that community. The linguistic resources include all the different languages, dialects, registers, styles and routines spoken by the group ». 20. Ce terme de ressources désigne un ensemble indéfini et ouvert de microsystèmes grammaticaux et syntaxiques (et bien sûr aussi mimogestuels et non verbaux), partiellement stabilisés et disponibles aussi bien pour le locuteur que pour son interlocuteur. Ces microsystèmes peuvent provenir de différentes variétés d’une langue ou de plusieurs langues, ainsi que de diverses expériences de nature discursive. Ces ressources ont la forme d’ensembles semiorganisés de moyens parfois hétéroclites, pareils à des boîtes à outils pour bricoleurs. Certaines sont préfabriquées et mémorisées, d’autres sont des procédures de création d’énoncés

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aurons l’occasion de revenir plus bas sur ces formes de parler plurilingue qui contrastent avec les dénonciations de l’impur mentionnées plus haut.

Gérer la diversité linguistique : l’exemple du monde du travail
Les politiques linguistiques officielles n’acceptent qu’avec beaucoup de réticences les diverses formes d’hétéroglossie, voire l’existence de « nouvelles minorités linguistiques »21. Il est fréquent d’entendre dire que des espaces politiques et des populations scolaires mixtes sont à l’origine de problèmes et de coûts supplémentaires. Il en est de même dans le monde des entreprises — que nous avons choisi pour approfondir nos réflexions — à propos d’un personnel linguistiquement mixte. Ainsi, un responsable d’une entreprise opérant des deux côtés de la frontière linguistique à la suite d’une fusion entre deux entreprises unilingues avoue, en parlant d’un possible retour à l’unilinguisme :
Alors [...] du point de vue économique, je vois évidemment des avantages. En effet, le bilinguisme rend les processus internes plus compliqués et engendre des coûts parce que nous devons traduire certaines choses, nous devons en particulier traduire tous les documents destinés aux clients. Cela complique finalement aussi ma tâche, par exemple j’organise deux fois les réunions du personnel, une fois en allemand, une fois en français. Au degré cadre, je les prends ensemble, je dis qu’ils doivent en être capables, mais au degré personnel, je fais une fois en allemand et une fois en français. Cela prend deux soirées au lieu d’une seule, et avec le temps, cela s’accumule22.

Pourtant, de nombreux spécialistes soutiennent l’hypothèse que la diversité linguistique qui prévaut dans des zones linguistiquement hétérogènes (dont
inédits, parmi lesquelles on trouve aussi des moyens heuristiques destinés soit à renforcer les ressources expressives déjà disponibles, soit à développer des hypothèses d’interprétation de l’autre langue. Autrement dit, elles permettent de créer et de jouer, de conduire une activité verbale dans des contextes particuliers, donc de prendre des risques (en particulier le risque de faire des erreurs, voire de ne pas se conformer à la norme prescriptive). Pour des références, voir Danièle Moore, Véronique Castellotti (éd.), La Compétence plurilingue : regards francophones, Bern, Peter Lang, 2007 ; Georges Lüdi, Bernard Py, « To be or not to be… a multilingual speaker », International Journal of Multilingualism and Multiculturalism, vol. vi, n° 2, 2009, p. 154 - 167. 21. Voir Georges Lüdi, « Les migrants comme minorités linguistiques en Suisse ? ». 22. Corpus dylan.

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beaucoup de régions urbaines et en particulier la région du Haut-Rhin dans laquelle ce colloque a lieu) ainsi que dans des équipes mixtes au travail peut constituer un atout plutôt qu’un obstacle à condition d’être bien gérée. Cela signifie qu’une société européenne fondée sur la connaissance, visant à assurer le développement économique et la cohésion sociale, peut être créée en dépit d’une diversité linguistique toujours plus importante. Découvrir dans quelles conditions cela est possible, voilà le but du projet dylan23, dans le cadre duquel l’équipe de recherche de l’Université de Bâle assume une tâche de recherche portant sur les entreprises situées dans le contexte poly- ou hétéroglossique de la région de Bâle. Cette recherche porte sur le monde du travail (des petites et moyennes entreprises aux organisations multinationales) appréhendé au travers des quatre dimensions du projet et leurs interrelations (à savoir les pratiques langagières, les représentations du plurilinguisme et de la diversité linguistique, observables au travers du discours et de l’interaction, les politiques linguistiques des états ou autres institutions d’état et institutions publiques [à l’échelle locale, régionale, nationale et supra-nationale], ainsi que le traitement des langues [language management] de la part des entreprises du secteur privé, et, finalement, le contexte ou environnement linguistique dans lequel les acteurs opèrent). Il s’agit de procéder à des enquêtes de terrain qui montrent comment les professionnels issus de contextes très différents traitent pratiquement la question du plurilinguisme — que ce soit dans la manière dont ils organisent leurs réunions, structurent des pratiques de collaboration, prennent des décisions, se donnent des règles, négocient voire imposent un choix de langue, formulent des politiques et des prises de positions générales concernant l’emploi des langues dans l’entreprise. L’équipe de l’Université de Bâle s’intéresse en particulier à la manière dont des entreprises élaborent leur gestion des langues, afin de mesurer l’impact de cette dernière et de la confronter avec des pratiques actuelles dans les mêmes entreprises24. Le premier constat de l’enquête bâloise a révélé que de très nombreuses entreprises ont pris conscience de la diversité linguistique et y réagissent par un ensemble de mesures (pas toujours explicitées, il est vrai) comprenant par exemple le façonnement du paysage sémiotique de l’entreprise (semiotic landscaping), l’élaboration d’un ordre pour la communication interne et externe, la politique de recrutement du personnel, la formation
23. dylan (Dynamique des langues et gestion de la diversité) est un projet de recherche intégré du sixième Programme-cadre européen, d’une durée de cinq ans (2006-2011), issu de la Priorité 7 « Citoyenneté et gouvernance dans une société fondée sur la connaissance », rassemblant 19 universités partenaires provenant de 12 pays européens (http://www.dylan-project.org). Pour un aperçu : Anne-Claude Berthoud, « Le projet dylan “Dynamiques des langues et gestion de la diversité”. Un aperçu », Sociolinguistica, n° 22, 2008, p. 171-185. 24. Nous entendons par « gestion ou traitement des langues » l’ensemble des mesures prises par l’entreprise pour intervenir sur les représentations langagières ainsi que sur la construction et la mise en œuvre des répertoires linguistiques de ses membres en communication interne aussi bien qu’externe. Ces mesures sont à distinguer des « politiques linguistiques » de l’état ou de la région où l’entreprise est située, qui font donc partie du contexte qui va déterminer sa façon de traiter les langues, sa « stratégie linguistique ».

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linguistique continue, la mobilité interne entre pays ou régions de langues différentes et le choix des langues dans les pages web de l’entreprise. Schématiquement, on distinguera trois phases :

Philosophie de l’entreprise

Mesures d’intervention déclarées

Impact sur les pratiques

Dans le contexte bâlois et suisse, cela concerne l’allemand comme langue officielle de la Suisse alémanique, le français comme langue voisine parlée par de nombreux employés (et langue officielle de la Suisse romande), dans une moindre mesure l’italien (langue de l’immigration ainsi que langue officielle de la Suisse italienne), ainsi que l’anglais parlé par de nombreux « expats » et comme langue véhiculaire internationale. On observe, par ailleurs, une importante stratification de la gestion des langues au sein de ces entreprises, des règles pouvant être instaurées à des niveaux hiérarchiques très différents, être d’une grande cohérence là où les échelons inférieurs implémentent une vision stratégique commune, mais aussi manifester d’importantes ruptures partout là où le traitement des langues est influencé par des facteurs contradictoires. Or, la philosophie de l’entreprise telle qu’elle ressort d’une analyse de textes officiels, des sites internet et d’entretiens avec des dirigeants (les « discours dominants ») manifeste souvent une autre conception de la diversité linguistique que l’analyse des pratiques. Ainsi, une tendance de la multinationale Pharma a vers le choix de l’anglais comme corporate language (donc vers l’unilinguisme pour toute communication interne)25 est-elle par exemple nuancée (ou freinée ?) par le fait que l’allemand et le français sont massivement employés dans des sections et des laboratoires, mais aussi dans la communication officielle de l’entreprise avec ses employés. Le Service public a prône une philosophie toute différente :
De manière générale, « le Service public a » prône l’égalité des chances. Hommes ou femmes, Suisses ou étrangers, Tessinois,
25. Notons, ici, que la tendance de faire de l’anglais une langue officielle partielle en Suisse n’est plus nécessairement tabou comme l’illustre un communiqué de presse du Fonds national suisse pour la recherche scientifique du mois de février 2009 : « Selon les auteurs [sc. d’un projet du Pnr 56], il conviendrait par ailleurs de s’interroger sur la place de l’anglais en tant que langue officielle partielle, soit le fait que l’État communique davantage de façon ponctuelle en anglais. Une telle pratique favoriserait le recrutement de professionnels étrangers hautement qualifiés particulièrement convoités par l’économie. De fait, ces derniers ne vivant généralement en Suisse que pour une période limitée, il est très difficile de les contraindre à l’apprentissage d’une langue officielle. L’introduction de l’anglais comme langue officielle partielle permettrait aussi à la Suisse de se mettre en conformité avec la réalité juridique, nombre de secteurs professionnels orientés internationalement étant dominés par l’anglais »..

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Georges Lüdi Romands ou Alémaniques, pères ou mères d’enfants en bas âge ou célibataires, jeunes ou moins jeunes : « au Service public a » tous doivent avoir les mêmes chances de s’investir dans leur travail et d’évoluer sur les plans professionnel et personnel. L’application de ce principe est un atout non seulement pour chacun des membres du personnel, mais aussi pour l’entreprise dans son ensemble. C’est le signe d’une culture d’entreprise saine. L’égalité des chances est également rentable : des équipes mixtes et intergénérationnelles, faisant la part belle à la diversité linguistique et culturelle, disposent de connaissances étendues et de multiples expériences. Elles peuvent ainsi mieux répondre aux besoins de nos clients. En donnant corps à l’égalité des chances, nous entendons créer une valeur ajoutée pour nos clients et notre entreprise, promouvoir nos collaborateurs, les aider à concilier vie privée et vie professionnelle et lutter contre toute forme d’abus de pouvoir26.

Un troisième exemple va nous permettre de mieux comprendre de telles discrépances. Le Service public B est une entreprise opérant au niveau national, dans trois des quatre régions linguistiques, qui a publié sa « philosophie » dans toute une série de documents27. L’entreprise s’y définit explicitement comme multilingue. « Une entreprise telle que la nôtre est multilingue à l’origine », explique la responsable du Diversity Management pour répondre à la question du multilinguisme au sein de son entreprise. « Tant les clients que les collaborateurs attendent de nous que nous puissions communiquer parfaitement dans les langues les plus importantes »28. Or, ce multilinguisme se décline en plusieurs facettes. D’abord, il n’est pas toujours clair de combien de langues il est question, voire si l’anglais s’ajoute aux trois langues nationales allemand, français et italien29. Ensuite, à l’image de la politique linguistique nationale, la conception du plurilinguisme qui émerge des documents analysés est en premier lieu institutionnelle — et « séparatiste » dans le sens des propos précédents : la gestion des langues adopte le principe de la territorialité selon lequel la Suisse se divise en régions linguistiques homoglossiques ; le Service public B rassemble ces régions en se conformant, à l’intérieur de chaque région, à la langue nationale locale, par exemple dans la dénomination des gares :
26. Rapport de gestion 2006. 27. Nous avons en particulier analysé les pages sur le site Internet et le ci[sc. corporate identity] net de l’entreprise qui mentionnaient les langues, des textes publicitaires, des brochures telles que la Brochure de l’entreprise, les rapports annuels ou le Guide linguistique (3e éd., sept. 2008), les propos de responsables sur le corporate language cités dans Gloor (sans date), ainsi que sur la gestion de la diversité dans la Boîte à outils pour la promotion de la diversité linguistique dans les entreprises de la Fondation ch pour la collaboration confédérale, http://werkzeugkasten.chstiftung.ch/fr/Boîteàoutils/tabid/90/Default.aspx (consulté le 21/03/09). 28. Voir Boîte à outils pour la promotion… 29. Cf. Guide linguistique, p. 15.

Mais où sont donc restées les frontières linguistiques ? Dans nos horaires, les localités sont toujours mentionnées dans la langue parlée là où elles se trouvent. Leur nom n’est donc pas traduit. On ne trouve pas mention de Neuenburg dans l’horaire « Service public B ». Zürich conserve son tréma sur le u, Bâle reste Basel et Bellinzona ne s’écrit pas Bellinzone30.

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Par conséquent, les documents plurilingues sont plutôt rares ; le Service public B opte en général pour la multiplication de documents unilingues ; des traductions simultanées sont mises à disposition des collaborateurs lors de grandes manifestations31. Cette conception « juxtaposante » des langues repose sur une vision foncièrement unilingue de la communication. On part ainsi du principe que des interlocuteurs de langues différentes choisiront, par exemple dans des réunions, une langue de travail :
Nos réunions seront plus efficaces et prendront moins de temps si nous observons les points suivants : […] si les participants sont originaires de plusieurs régions linguistiques, nous nous mettons d’accord sur une [sic] langue de travail32.

Cette représentation se précise dans les propos des auteurs des principes linguistiques, voire de la Charte des langues (« Corporate language » ou « Sprachleitbild ») aussi bien que dans ceux du responsable pour la communication interne de l’entreprise : « Wir sind überzeugt, dass sich eine Unternehmenssprache nicht verordnen, aber doch steuern lässt »33. Il est significatif que ce spécialiste parle d’une langue de l’entreprise bien que la responsable de la gestion de la diversité en nommait trois (quatre avec l’anglais). En réalité, la contradiction n’est qu’apparente ; il suffit d’admettre que ce qui prévaut est la langue territoriale (et non la langue dominante de l’individu) : la langue de l’entreprise est alors l’allemand à Zurich et à Berne, le français à Lausanne et à Genève, etc. L’instrument principal de cette gestion des langues est une brochure appelée Guide linguistique. Il se fonde sur les principes généraux qui fondent l’image de marque (corporate identity) du Service public B : « Notre guide linguistique […] explique comment le Service public B se perçoit et la façon dont notre entreprise entend être perçue par ses clients et partenaires »34.
30. Ibid., p. 37. 31. Voir Boîte à outils pour la promotion… 32. Guide linguistique, p. 24. 33. Beat Gloor, Corporate Language. Die Macht der Worte, http://www.textcontrol.ch/sub/text/corporate-language.html (consulté le 21/03/09). Tr. : « Nous sommes persuadés qu’une langue d’entreprise ne peut pas être prescrite, mais qu’elle peut être gérée et contrôlée ». 34. Guide linguistique, p. 6.

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Il est vrai que, dans la Brochure de l’entreprise qui présente le Service public B à un grand public, on ne mentionne ni une langue particulière ni le multilinguisme de l’entreprise. D’une certaine manière, ces textes semblent dire : la pluralité des langues officielles en Suisse est un fait évident, et nous en tenons compte en nous servant de trois des langues nationales (et de l’anglais) ; nous respectons donc le plurilinguisme national, mais même si cela nous coûte quelque chose, il ne vaut pas la peine de mentionner les efforts, les langues étant en quelque sorte « transparentes ». Ce plurilinguisme institutionnel exige évidemment des employés (partiellement) plurilingues ; d’où toute une série de mesures à l’embauche et de promotion des compétences plurilingues des collaborateurs. Le Service public B tend manifestement à synchroniser sa politique de formation du personnel avec le multilinguisme stratégique de l’entreprise. La pratique est celle de l’accommodation linguistique au client qui s’insère ainsi dans une philosophie de l’entreprise insistant sur la maxime « pour nous, le client est roi ». Aussi, une première analyse des offres d’emploi en ligne (24 avril 2008) confirme-t-elle que le Service public B exige explicitement, pour de nombreuses fonctions, un bilinguisme assez équilibré, avec accent sur les langues nationales. On pourrait résumer cette position en ces termes : nous sommes une entreprise multilingue (plurilinguisme institutionnel) et pour que nous puissions mériter ce titre, il faut que (certains de) nos collaborateurs soient plurilingues à leur tour (plurilinguisme individuel). Par conséquent, le Guide linguistique contient quelques passages concernant le choix de langue dans des situations typiques, par exemple au téléphone : « Beim ersten Zeichen, dass uns jemand nicht versteht, wechseln wir in die Sprache des Anrufenden. Wenn das nicht möglich ist, sprechen wir Hochdeutsch »35. Une directive similaire existe, à Bâle, pour les employés au guichet, ce qui semble expliquer les pratiques observées. En réemployant notre schéma, on pourrait donc dire :
Philosophie de l’entreprise : Nous sommes multilingues Mesures d’intervention déclarées « Guide linguistique » et critères d’embauche Impact sur les pratiques : Accommodation au client dans le choix de langue

35. « Au premier indice que quelqu’un ne nous comprend pas, nous passons à la langue de la personne qui appelle. Si cela n’est pas possible, nous parlons allemand standard ».

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Pratiques plurilingues
Si l’on y regarde de plus près, les choses ne sont toutefois pas aussi simples que cela. Procédons, pour illustrer cela, à l’analyse fine d’un exemple d’interaction orale au guichet entre l’employé Studer (nom imaginaire) et un client brésilien36 :
guete tag pardon pardon ? Oui oui ? je parle português oh je parle pas português ((s final prononcé)) Brasilia okey. italien ou français oui oui ?= =<duos passagem para Freiburg deutsch>. Freiburg Deutschland jä okey. (22) voilà, si vous faire la carte à la machine? oui. (3) va bene. (5) c’est sans une code. vous fais ((sic)) la 10 signature après. (2) non non il va 11 revenir. ((le client maintient sa carte de crédit plutôt que de l’insérer dans la machine)) 12 Si vous fais votre signature pour cinquante huit ? 13 Client ((signe)) (13) 14 (....) 15 Employé voilà. il prossimo treno (.) binario cinco hm? Dodici diciotto. 16 Client (3) merci. [obrigado]. 17 Employé [bitteschön]. service 18 Client obrigado (h) 19 Employé molto grazio. ((sic)) 20 Employé ((au chercheur)) es goht mit händ und füess aber es goht
1 Employé 2 Client 3 Employé 4 Client 5 Employé 6 Client 7 Employé 8 Client 9 Employé

Manifestement, l’employé et le client ne parlent pas les mêmes langues, la situation est donc exolingue. Lorsque le vendeur et l’acheteur négocient le choix de langue au début de l’interaction, les ressources possibles sont déployées dans une multiple mention de langues (portugais, italien, français, allemand), mais sans qu’un choix ne soit fait. En effet, le guichetier
36. Pour des résultats plus complets : Lukas A. Barth, Gestion des compétences linguistiques asymétriques dans l’interaction. L’exemple d’une gare internationale, Bâle, Institut d’études françaises et francophones, Mémoire de licence, 2008 ; Georges Lüdi et al., « La gestion du plurilinguisme au travail entre la “philosophie” de l’entreprise et les pratiques spontanées », Sociolinguistica, n° 23, sous presse.

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constate d’abord l’impossibilité de choisir la langue du client (l. 5) ; mais au lieu de suivre la consigne du fascicule (« si vous ne pouvez pas parler la langue du client, choisissez l’allemand standard »), il propose deux langues romanes au choix (l. 7). Le client ne relève pas cette proposition, sinon choisit un mélange de portugais simplifié et d’allemand (l. 8). Cette stratégie de communication sur un mode plurilingue aboutit ; l’employé confirme la destination en allemand et imprime le billet (l. 9). Ensuite, il demande au client d’insérer sa carte de crédit dans la machine dans un français très approximatif qui relève soit d’une espèce de foreigner talk, soit de ses propres compétences réduites (l. 10), valide la manipulation, mais cette fois en italien (« va bene »), pour continuer son explication en français simplifié et corroborer l’acte de signer (l. 10-15). À la ligne 16, le guichetier ajoute une information sur le prochain train dans un mélange de français (« voilà »), d’italien (« il prossimo treno / binario / dodici diciotto ») et d’espagnol (« cinco »). Au moment des remerciements, le client choisit d’abord le français et reformule en portugais (l. 18 et l. 20), le vendeur réagit avec un binôme allemand-français (« bitteschön, service ») et conclut l’interaction dans un italien approximatif (« molto grazio »). Comment interpréter cette séquence ? Il faut dire en premier lieu qu’il s’agit d’une interaction réussie, comme l’employé lui-même le confirme (l. 22 s.) : le client a acheté le billet désiré. Cette réussite est évidemment due, en partie, à la connaissance mutuelle d’un script simple et récurrent (mention de la gare de destination, paiement par carte de crédit), mais aussi à l’emploi optimal de l’ensemble des moyens verbaux et non verbaux dont disposent les acteurs. La mention d’une langue ne mène pas à son emploi exclusif, mais sert pour ainsi dire d’indice de contextualisation pour signaler sa pertinence. En fait, la solution préconisée est le mode plurilingue. Par ailleurs, lorsque le guichetier mobilise ses ressources, il le fait sur la base de la représentation sous-jacente que les langues romanes sont intercompréhensibles ; en même temps, il estompe les frontières entre les langues, parle — consciemment ou inconsciemment — une espèce de panroman. Pour mieux accéder aux représentations de M. Studer, l’employé (mais évidemment pas dans l’espoir de trouver des explications simples à son comportement) nous avons procédé à un entretien semi-dirigé d’environ 45 minutes avec lui. Cet entretien révèle un très haut degré de conscience métalinguistique. M. Studer est manifestement fier de son plurilinguisme (qui a dû être un argument lors de son embauche) : « [je parle] allemand, français, italien et anglais, donc les langues qu’on a apprises à l’école, et en plus je parle hollandais », qui représente, dans un contexte de travail qu’il décrit comme caractérisé par une diversité linguistique extrême, un instrument de travail indispensable. Grâce à son large répertoire, il peut aussi dépanner les autres. « Mais parfois je suis aussi bloqué, par exemple quand quelqu’un vient avec le portugais, parce que cette langue, je ne la parle pas, car enfin,

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on ne peut pas parler toutes les langues ». Pour lui-même, dans un contexte trinational où la langue locale n’est pas nécessairement identifiée par tous les clients, il a développé, au-delà des consignes basiques de l’entreprise, un ensemble de stratégies pour communiquer avec succès. Parmi ces stratégies, on signalera l’emploi de l’anglais comme premier choix, mais aussi le recours à l’intercompréhension entre les langues romanes. Ses réponses quant au « mélange de langues » sont plutôt ambivalentes : il reconnaît alterner entre le français et le dialecte avec les alsaciens et faire appel à des formulations transcodiques quand il parle hollandais. Mais ce qui frappe surtout dans les représentations de M. Studer, c’est une vision nettement plus différenciée de la mise en œuvre de répertoires plurilingues que celle que nous avons trouvée dans les documents de l’entreprise, qui se limitait à dire qu’il faut choisir l’une ou l’autre langue. Si l’on confronte les dires au faire, on remarque que M. Studer est encore plus « plurilingue » dans son comportement, où il mélange allègrement plusieurs langues, que dans ses représentations. La gestion de la diversité linguistique se décline, disions-nous, de manière très diverse dans le monde du travail. Certaines entreprises sont convaincues du bien-fondé de la valeur de la diversité (outil d’intégration interne). Pour d’autres, les motivations sont plutôt d’ordre économique (adaptation aux marchés). Alors que les uns considèrent la diversité comme une source de richesse humaine, donc la capacité à recruter et à travailler avec des porteurs d’expériences différentes, l’intégration de la gestion de la diversité (en tant que source de croissance / levier de performance) dans leur stratégie globale est, pour les autres, un atout pour leur compétitivité. Elle peut inclure, ou non, la diversité des langues. Les interventions des entreprises ne sont d’ailleurs pas, et de loin, toujours explicites. D’autre part, toutes les pratiques récurrentes que l’on peut observer dans les entreprises ne reposent pas, loin de cela, sur des interventions « d’en haut ». Elles peuvent très bien représenter des schémas de comportements sociaux co-construits par les acteurs, relevant ainsi d’un mouvement qui échappe aux interventions de la hiérarchie. Il ressort ainsi de nos premières analyses que la promotion du plurilinguisme au travail, sous les labels « égalité des chances », « mixité professionnelle » ou « complémentarité de profils / compétences », ne résulte que partiellement de mesures de gestion explicites, homogènes et unidirectionnelles. Celles-ci reposent aussi et surtout sur les représentations et comportements des acteurs à divers niveaux, dont la nature est implicite, hétérogène et individuelle. D’une part, une « philosophie plurilingue » imposée (le plurilinguisme institutionnalisé d’une entreprise de services) peut contribuer grandement à l’émergence de pratiques plurilingues situées (par exemple la mobilisation de répertoires plurilingues aux guichets d’une gare). Mais pour que les compétences plurilingues (le plurilinguisme individuel) soient pleinement exploitées dans l’interaction, il est d’autre part

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nécessaire (et suffisant ?) qu’un « micro climat plurilingue » s’établisse (par exemple suite à la décision d’un chef très faiblement germanophone d’admettre cette langue dans son équipe et de « jongler avec les langues » au nom de l’efficacité de la communication et de la qualité du travail). Nous avons retrouvé des formes de parler mixte semblables dans de nombreuses autres entreprises (par exemple Banque B, Pharma a, Magasin B, etc.), dans les écoles et universités, dans les transports publics, etc., et ceci non seulement en Suisse, mais dans pour ainsi dire tous les pays voisins (résultats intermédiaires du dylan).

... jusque dans la littérature
Or, les formes de parler mixte qui reflètent, disions-nous, une expérience non séparatiste, « métissée » du contact des langues, se limitent nullement à la vie quotidienne. Les spécialistes de la littérature réunis à ce colloque ou qui liront ce texte savent que nous en trouvons des exemples jusque dans les textes littéraires qui manifestent l’identité plurielle des auteurs (et, dans une conception dialogale du texte littéraire, de leurs lectrices et lecteurs). On en parle à l’aide des mots-clés de plurivocité ou polyphonie et de plurilinguisme. La première notion remonte au théoricien de la littérature russe Mikhaïl Bakhtine. Dès les années vingt, il esquissa sa conception de la « plurivocité » du roman moderne à la suite de l’observation que, dans le roman occidental, la voix (et la langue) de l’auteur se voit de plus en plus accompagnée, superposée de, voire entremêlée à de nombreuses autres voix comme celles de personnages populaires, du discours juridique, de stéréotypes, etc. La multiplicité de variétés langagières37 constitue des voix indépendantes, mais en interrelation dialogique. À la place d’un auteur omnipotent et omniscient nous trouvons des voix coexistantes avec des corrélations multiples38. Plus tard, le linguiste Oswald Ducrot, continuant dans cette veine, montra qu’il est possible de distinguer, à l’aide de traces formelles à la surface du discours, entre des entités telles que le sujet empirique (le sujet parlant, voire la personne de l’auteur), le locuteur ou narrateur39 (« un être qui, dans le sens même de l’énoncé, est présenté comme son responsable, c’est-à-dire comme quelqu’un à qui l’on doit imputer la responsabilité de cet énoncé »40, « être de discours »41) et l’énonciateur
Bakhtine parle de « langues », terme que nous réservons à des variétés appartenant à des diasystèmes différents. 38. Mikhaïl Bakhtine, Esthétique et théorie du roman, Paris, Gallimard, « Tel », 1978, p. 122 s. 39. C’est Oswald Ducrot (Le Dire et le dit, Paris, Minuit, 1984, p. 207) lui-même qui établit le parallélisme : « Le correspondant du locuteur, c’est le narrateur, que Genette oppose à l’auteur de la même façon que j’oppose le locuteur au sujet parlant empirique ». 40. Ibid., p. 193. 41. Ibid., p. 199. 37.

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(« personne du point de vue de laquelle les événements sont présentés »42). Avant la lettre, Maupassant fit un usage brillant de cette distinction dans sa nouvelle Le Horla. Cette conceptualité, élaborée au sein d’une théorie de l’énonciation, permet de décrire et d’expliquer avec finesse toute une série de formes de « plurivocité » et ainsi de mieux comprendre la genèse — et peut-être l’essence — de certains textes littéraires. Cette approche se marie heureusement avec des considérations sur l’écriture plurilingue ou « hétérolingue » telles qu’elles ont été élaborées par exemple dans le contexte de la littérature canadienne43, mais aussi dans un horizon bien plus international44. Dans ces cas — mais il s’agit là d’une tradition très ancienne, bien connue des spécialistes de la littérature du Moyen Âge et de la Renaissance45 bien que délaissée par les courants dominants dans les sciences de la littérature — le plurilinguisme individuel de l’auteur et / ou le plurilinguisme social du milieu représenté dans une œuvre mènent à des textes qui défient l’ancien stéréotype « un texte littéraire, une langue ». C’est dans ce champ conceptuel que nous nous sommes intéressés, dans des études antérieures, au parler bilingue dans la littérature46. Choisir d’employer simultanément deux langues dans l’écriture littéraire — et ceci en présence des stéréotypes du refus de l’impur dont nous avons parlé plus haut — constitue un acte identitaire important. Et les identités manifestées peuvent être très différentes. À cause de la polyphonie foncière de tout
42. Ibid., p. 208. 43. Voir Rainier Grutman, Des Langues qui résonnent. L’hétérolinguisme au xixe siècle québecois, Montréal, Fides-Cétuq, 1997 ; Rainier Grutman, « Les motivations de l’hérérolinguisme : réalisme, composition, esthétique », in F. Brugnolo, V. Orioles (éd.), Eteroglossia e plurilinguismo letterario, t. ii : Pluringuismo e letteratura, Roma, Il Calamo, 2002, p. 329-349 ; Chantal Richard, L’Hétérolinguisme littéraire dans le roman francophone en Amérique du Nord à la fin du xxe siècle, Thèse de doctorat, Université de Moncton (Canada), 2002. 44. Voir Leonard Forster, The Poet’s Tongues : Multilingualism in Literature, Cambridge University Press, 1970 ; Henri Giordan, Alain Ricard (éd.), Diglossie et littérature, Bordeaux-Talence, Maison des sciences de l’homme d’Aquitaine, 1976 ; Lise Gauvin (éd.), Langues du roman : du plurilinguisme comme stratégie textuelle, Presses de l’Université de Montréal, 1999. 45. Voir Theodor Elwert, « L’emploi de langues étrangères comme procédé stylistique », Revue de Littérature Comparée, n° 34, 1960, p. 409-437 ; Guntram Plangg, « Romanisches in der Dichtung Oswald von Wolkenstein », in G. Plangg (éd.), Weltoffene Romanistik. Festschrift für Alwin Kuhn zum 60. Geburtstag, Innsbruck, Amoe, 1963, p. 56-86 ; Birgit Stolt, Die Sprachmischung in Luthers Tischreden, Stockholm, Almquist och Wiksell, 1964 ; de Martin Riquer, Los trovadores, 3 vol., Barcelona, Planeta, 1975-1983 ; Gianfranco Folena, Culture e lingue nel Veneto medievale, Padova, Editoriale programma, 1990 ; Gianfranco Folena, Il linguaggio del caos, Torino, Bollati Boringhieri, 1991. 46. Voir Georges Lüdi, « Zweisprachige Rede in literarischen Texten », in E. Werner et al. (éd.), Et multum et multa. Festschrift für Peter Wunderli zum 60. Geburtstag. Tübingen, Gunter Narr, 1998, p. 347-357 ; « Le “mélange de langues” comme moyen stylistique et / ou comme marqueur d’appartenance dans le discours littéraire », in J. Bem, A. Hudlett (éd.), Écrire aux confins des langues, Creliana, volume hors série, n° 1, p. 13-31 ; « Lectures linguistiques d’œuvres littéraires : textes plurilingues », in R. Bollhalder, O. Millet, A. Vanoncini (éd.), Désirs et plaisirs du livre. Hommage à Robert Kopp, Paris, Champion, 2004, p. 53-67.

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texte littéraire, les marques transcodiques ne renvoient par ailleurs souvent pas à l’identité de l’écrivain, mais à celle d’un narrateur ou d’un personnage. Les relations identitaires entre auteur, narrateur, personnages et lecteurs se compliquent ainsi singulièrement. Le cas de figure « classique » est représenté par le Cousin Pons de Balzac. Un personnage parle une autre langue, voire une autre variété d’une langue que le narrateur et que les lecteurs (ici une interlangue avec interférences de l’allemand). En d’autres termes, le parler de Schmucke crée une espèce de solidarité entre auteur et lecteurs, et renforce ainsi d’un côté leur appartenance commune à une même communauté de communication (français standard soigné), de l’autre les représentations respectives de la littérature. Des pastiches, des interventions de personnages comiques dans des variétés non-standard à l’intérieur de textes en langue standard auraient, dans cette perspective, des effets comparables. Si l’on confronte ce cas aux textes de François Cavanna, on observe des différences saillantes. Nous nous limiterons à un exemple :
C’est une histoire à papa. Je vais essayer de la raconter juste comme lui, pourtant, je sais bien que c’est pas possible. Ça fait rien, j’ai envie d’essayer. L’est oun couré. L’avait oun cien. Oun cien pétite, enfin pas trop pétite, bien coumme il faut quva. Et y avait çvi-là qui sonne la cloce, qui ranze les çaiges, qui baile par terre — coumme tu dis ? il sacristain, ecco, valà —, y avait sta cristain, coumme tu dis, i vient var le couré et l’a dite coumme ça: « Messio le Couré, le vote cien il a oun air intellizente coumme z’ai jamais vu ça. — Ah, si ? qu’i dit le couré. Tou penses, eh ? Même à moi me semble qu’il a oun air pas coumme les autes. — Messio le Couré, l’a dite çui-là, sta cien-là, on dirait qu’i va parler. — Parler ? Heu, ma no ! l’a dite le couré. Tou te crvas qu’i sara oun cien qui parle ? — Ma ! A mva, me semble qu’il foudrait pas grand’çoje. L’a les yeux coumme un qu’il est zouste sur le pvoint de dire quoulque çoje47.

Dans un premier temps, il s’agit d’une mise en scène de personnages caractérisés, comme l’était Schmucke, par une interlangue caractéristique (en partie construite bien que Cavanna puise dans un vécu personnel). Il y a pourtant deux différences essentielles. Premièrement, l’interlangue n’est pas seulement employée dans le discours direct, mais dans l’ensemble du récit inséré ; et celui-ci n’est pas simplement placé dans la bouche d’un
47. François Cavanna, Les Ritals [Paris, Belfond, p. 179 s.
1978],

vol. ii, Carcassonne, Largevision,

1981,

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narrateur secondaire, mais bien assumé — dans un mode simulé, pour ainsi dire, — par le « je » de l’auteur / narrateur de l’ensemble de l’ouvrage : « C’est une histoire à papa. Je vais essayer de la raconter juste comme lui ». D’une certaine manière, Cavanna s’identifie à un migrant de première génération, donne au parler de celui-ci une légitimité et se distancie en même temps de la communauté francophone puriste. Il ne le fait pourtant que temporairement, manifestant ainsi la possibilité d’une identité plurielle, d’une appartenance double. Selon que le lecteur soit francophone ou lui-même migrant (mais un bilinguisme du lecteur n’est nullement présupposé par le texte), il s’identifiera avec l’une ou l’autre de ces facettes identitaires — ou s’en distanciera respectivement. Dans le contexte de la littérature migrante, on citera le cas de Dragica Rajcic qui assume son identité migrante en choisissant consciemment pour elle-même un allemand approximatif, plein de fautes. Comme le disait Emine Sevgi Özdamar, dans une interview : « Die sprachlichen Fehler gehören zur Identität, weil man Bilder aus der Muttersprache im Kopf hat, aber sich auf Deutsch ausdrücken muss. Die Klischees fehlen »48. Ce qui distingue Rajcic de Cavanna, c’est qu’elle ne joue pas le jeu de l’accommodation à la langue et culture d’accueil. L’identité migrante de l’écrivain ne se confond en aucun moment avec celle des lecteurs germanophones. La distance entre la migrante et la communauté d’accueil est pour ainsi dire rendue tangible par les marques transcodiques. De nombreux écrivains migrants vivent par ailleurs cette appartenance linguistique et culturelle double comme douloureuse. Dans les deux recueils In zwei Sprachen leben [Vivre en deux langues], publié en 1983 par Irmgard Ackermann, et Fremd in der Schweiz [Étranger en Suisse], édité en 1987 par Irmela Kummer, des images telles que Stiefmuttersprache [langue de marâtre] (Abdolreza Madijderey), Das verlorene Gesicht [le visage perdu] (Bibol Denizeri), Einfremdung [mot composé intraduisible formé sur le modèle de Einbürgerung = naturalisation, mais avec la base lexicale fremd = étranger] (George Adams), zweieiige, am Rückenmark zusammengewachsene Zwillinge [de faux jumeaux qui ont la colonne vertébrale en commun] (Irena Brezna) et Sklavensprache [langue d’esclave] témoignent d’un sentiment de déchirement entre l’identité d’origine et l’appartenance souhaitée (à travers l’écriture littéraire) à la communauté linguistique et culturelle d’accueil. Dans d’autres cas, le bilinguisme du narrateur est ouvertement mis en scène ; l’appartenance double n’est plus présentée comme un aller-et-venir entre deux styles — le français standard et une variété non-conventionnelle —, mais directement assumée sous forme de parler bilingue. C’est par exemple le cas de Bloop / Bloupe, le narrateur du roman Bloupe de l’auteur canadien Jean Babineau : le nom double ainsi que l’alternance entre le français et l’anglais (à
48. « Les fautes linguistiques font partie de l’identité parce qu’on a la tête pleine d’images qui proviennent de la langue maternelle, mais qu’on doit s’exprimer en allemand. Les clichés font défaut ».

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différents niveaux que nous ne pouvons pas analyser ici en détail, mais qui vont de paragraphes entiers en anglais jusqu’à des traces du contact historique avec l’anglais en français acadien) manifestent cette identité double. D’une certaine manière, les marques transcodiques fonctionnent, ici, comme emblèmes d’une appartenance plurielle, changeante.

Vers un nouveau sentiment d’appartenance (d’« identité ») plurilingue et pluriculturelle
Nous sommes parti de la prémisse que les frontières linguistiques passent entre des groupes sociaux, que ces groupes ne sont pas donnés à l’avance, sinon perçus — c’est-à-dire définis et constitués — selon une géométrie variable par leurs membres, et que la même chose est aussi vraie de la perception de la frontière, aussi bien de sa localisation que de sa nature. Ces représentations ne dépendent que partiellement de la distance à laquelle on vit de la frontière puisqu’elles divergent même chez les membres des communautés qui se côtoient immédiatement. À cela s’ajoute que la mobilité démographique a fait que des frontières entre groupes linguistiques passent, aujourd’hui, au milieu des grandes agglomérations. Mais il y a plus. La plupart des gens s’imaginent des compétences linguistiques séparées et localisables dans le cerveau. Or, les neurolinguistes ont montré que les différentes langues d’un individu exploitent de nombreux secteurs du cerveau — et que ce sont largement les mêmes49. Toutefois, certaines recherches semblent indiquer que la compétence bilingue précoce est différemment représentée dans le cerveau qu’une compétence unilingue ou bilingue tardive. D’une part, ceci serait dû au fait que les réseaux neuronaux seraient en quelque sorte partagés par les deux langues50. D’autre part, les bilingues développeraient un mécanisme inhibitoire leur permettant de mieux sélectionner l’information pertinente et de refouler les « distractions » provenant, entre autres, de la langue momentanément non utilisée. Ce qui est certain, c’est que le bilinguisme affecte les performances linguistiques et cognitives durant toute la vie de l’individu51. Cela se manifeste aussi dans la mise en œuvre de répertoires plurilingues. Souvent aucune des langues ne s’impose ; les interlocuteurs négocient
49. Cf. Franco Fabbro, « The bilingual brain : cerebral representation of languages », Brain and Language, n° 79, 2001, p. 211-222. 50. Voir Karl H.S. Kim et al., « Distinct cortical areas associated with native languages », Nature, n° 388, 1997, p. 171-174. 1997 ; Wattendorf et al., « Different languages activate different subfields in Broca’s area », NeuroImage, vol. xiii, n° 6, 2001, p. 624. 51. Voir Ellen Bialystok, « Bilingualism : The good, the bad, and the indifferent », Bilingualism : Language and Cognition, n° 12, 2009, p. 3-11.

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localement l’appropriété d’un « mode bilingue »52, voire d’un « parler bilingue »53, dans lequel l’ensemble du répertoire est activé. Dans le mode bilingue, le choix de la langue est beaucoup moins stable, les « marques transcodiques » se multiplient et se généralisent, on passe spontanément — et d’un accord tacite — de la « langue de base » à une « langue enchâssée » et vice-versa. De nombreuses analyses confirment la pertinence explicative de la notion de compétence plurilingue54 perçue comme ressource mise en oeuvre de manière située, en situation endolingue aussi bien qu’exolingue55. Les acteurs exploitent ces ressources de manière flexible et efficace en fonction de situations communicatives particulières contribuant à configurer les activités. On n’arrête pas, dans les milieux politiques et pédagogiques, d’insister sur la nécessité d’une compétence plurilingue chez une partie importante de la population. Or, force est de constater une certaine contradiction entre cette volonté et une conception rigide, hermétique des frontières et des compétences linguistiques telle qu’elle est souvent défendue par les mêmes personnages politiques. En effet, acquérir une compétence de communication dans d’autres langues, c’est-à-dire faire du répertoire polylectal de tout locuteur un véritable répertoire plurilingue, ne signifie pas simplement apprendre d’autres « codes linguistiques », mais être confronté à d’autres formes de schématiser la réalité, à d’autres cultures — et accepter de les partager, ne serait-ce que provisoirement, pour les périodes limitées d’interactions avec les membres des groupes respectifs. À la lumière de ce qui a été dit plus haut, bien apprendre une langue étrangère — et qui oserait en nier l’importance face aux nécessités du monde moderne ? — signifie accepter qu’une frontière linguistique glisse de l’extérieur à l’intérieur de nous-mêmes. Il est par conséquent contradictoire d’affirmer que le bilinguisme de certains est une chance pour la communauté et de bloquer l’épanouissement des bilingues par des conceptions normatives de la gestion des langues et des pratiques linguistiques. On ne peut qu’espérer que les décideurs à tous les niveaux arriveront à éviter, à l’avenir, de telles « terribles simplifications » pour construire une véritable « identité linguistique européenne ». Citons pour terminer, à ce propos, le linguiste français Jean-Claude Beacco :
Les politiques linguistiques éducatives sont fondées, dans les institutions européennes sur le plurilinguisme. […] Le
Voir François Grosjean, « The bilingual as a competent but specific speaker-hearer », Journal of Multilingual and Multicultural Development, n° 6, 1985, p. 467-477. 53. Voir Georges Lüdi, Bernard Py, loc. cit. 54. Daniel Coste et al., Compétence plurilingue et pluriculturelle, Strasbourg, Conseil de l’Europe, 1997. 55. Voir Georges Lüdi, « Code-switching and unbalanced bilingualism », in J.-M. Dewaele et al. (éd.), Bilingualism : Beyond Basic Principles. Festschrift in honour of Hugo Baetens Beardsmore, Clevedon, Multilingual Matters, 2003, p. 174-188. 52.

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Georges Lüdi plurilinguisme est à considérer sous ce double aspect : il constitue une conception du sujet parlant comme étant fondamentalement pluriel et il constitue une valeur, en tant qu’il est un des fondements de l’acceptation de la différence, finalité centrale de l’éducation interculturelle. À ces titres, il constitue l’un des fondements possibles d’une appartenance européenne. […] Si les Européens n’ont pas de langue commune à laquelle s’identifier pour percevoir affectivement leurs appartenances à cet espace, ils disposent tous, effectivement ou potentiellement, d’une même compétence plurilingue, déclinée en milliers de répertoires différents, qui est le véritable vecteur commun d’une « identité linguistique » partagée et non repliée sur elle-même56. Université de Bâle

56.

Voir http://www.ciep.fr/courrieleuro/2004/0204_beacco.htm (consulté le 21/03/09).

Seuils poétiques Ce que nous apprend la poésie
Peter Schnyder

« Lorsque le vers libre s’est révélé comme une forme autonome, il a émergé de la strophe métrique d’où la subjectivité aspire à s’évader. […] Dans les rythmes libres, les ruines des strophes antiques deviennent éloquentes. » Th.W. Adorno, Minima Moralia1

L

a poétique propose des ensembles de règles, de prescriptions, de recommandations qui ont pour mission de guider les écrivains et surtout les poètes. Les poétiques peuvent être considérées comme des seuils : est poète celui qui s’y conforme. Indépendamment du fond, la forme a toujours pris assise sur une exigence préétablie que l’on a pu identifier à une éthique, qui serait, elle, la reconnaissance d’une maîtrise. Le moment éthique serait la mise en application de cette maîtrise, sa performance. Elle repose sur une décision personnelle de l’artiste qui reste libre de ne pas l’appliquer, de la nier même. C’est un processus infini et l’exécution de la maîtrise reste liée à l’intention de l’œuvre. Pour les éthiques de l’Antiquité, il s’agit d’un truisme. En parlant de la grammaire, Aristote s’adresse en ces termes à Nicomaque :
C’est qu’il est possible, en effet, qu’on fasse une chose ressortissant à la grammaire soit par chance, soit sous l’indication d’autrui : on ne sera donc grammairien que si, à la fois, on a fait quelque chose de grammatical, et si on l’a fait d’une façon grammaticale,

1.

Théodore W. Adorno, Minima Moralia. Réflexions sur la vie mutilée, tr. É. Kaufholz et J.R. Ladmiral, Paris, Payot, 1980, § 142 (trad. légèrement modifiée).