A perte de mots (Nouvelles)

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296329591
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A PERTE DE MOTS

@L'Hannatron, 1996
ISBN: 2-7384-4824-0

MOULOUD ACHOUR

A PERTE DE MOTS
(Nouvelles)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

DU MÊME AUTEUR Le Survivant (Nouvelles) - SNED, Alger, 1971 Héliotropes (Nouvelles) - SNED, Alger, 1972 Les dernières vendanges (Récit) - SNED, Alger, 1975 Jours de tourments (Récits) - ENAL, Alger, 1983

EN PRÉPARATION

Le dernier voyage (Récit)

La Terredes autres (Récit)

A mon père

LA NUIT DES NAUFRAGÉS
Qui donc les a prétendu capables de se regarder dans les yeux sans
éclater de rire ?

Le premier ne mérite aucune mention. On dira seulement de lui qu'il se quitterait sans regret s'il le pouvait. En attendant, il était porté au dialogue avec lui-même. Il se considérait, à tort ou à raison, en toutes circonstances, comme son meilleur interlocuteur. Il ne laissait filer aucune occasion de se décharger, au profit de lui-même, de toutes les idées qui engorgeaient son esprit. Dans les conversations sans intérêt - Dieu seul sait leur fréquence quotidienne - il s'isolait et délayait les éclats de voix ambiants dans ceux de ses fureurs intérieures. Le deuxième était un grand médecin qui avait cessé d'être grand et qui n'exerçait plus son art depuis que ses confrères réunis en assemblée, regards glacés braqués sur lui, avaient solennellement proclamé sa déchéance. Le récit détaillé de l'épisode scabreux qui avait mis un terme prématuré à une brillante carrière s'était discrètement transmis de bouche à oreille puis avait été oublié. Le troisième s'était longtemps consacré à l'élaboration d'un grand ouvrage que personne n'avait pu lire parce qu'aucun éditeur n'avait senti la nécessité de le faire imprimer. Il lui arrivait d'en évoquer certains chapitres mais l'histoire ne paraissait pas l'intéresser et le manuscrit 7

recouvert de poussière était couché derrière le petit rideau métallique hermétiquement fixé à l'aide de plâtre et mastic qui condamnait sa cheminée. Le quatrième prenait plaisir à rappeler ses anciennes activités de cadre administratif qui s'était placé, délibérément à l'en croire, à l'abri des tempêtes toujours possibles dans les milieux officiels d'où disparaissaient l'un après l'autre ses anciens compagnons. Parfois il relatait rêveusement le temps où la fréquence du rappel de son nom dans les journaux disait l'ampleur de sa participation aux affaires de l'Etat. Le cinquième parlait au passé des grands moments qui avaient marqué l'époque où il était un grand avocat d'assises. Ses effets de robe produisaient toujours de l'effet mais son éloquence ennuyait plus encore que les détails qu'il proposait en prime sur le récit des délits majeurs pour lesquels il avait souvent obtenu des peines légères. Il vivait bien, loin du barreau qui, depuis son temps, affmnait-il, ne méritait plus le B majuscule. Le sixième était un ancien moniteur d'arts martiaux qui avait rêvé d'une carrière littéraire, qui possédait plusieurs salles de judo-karaté-aérobic, était associé dans une chaîne de boulangeries-pâtisseries et envisageait la formule inédite d'acheter des parts dans un complexe industriel du secteur public. Il éprouvait beaucoup de plaisir au cours de ses sorties clandestines en compagnie de la plus accorte de ses secrétaires, ne ratait jamais la prière de la mi-journée à la mosquée de son quartier et ne buvait habituellement que dans certains bars du centre-ville où l'on n'entre pas sans avoir montré patte blanche. * * * Un gros lampadaire fixé au centre de l'arceau en fer forgé qui dominait le kiosque d'orchestre du square déversait sur l'étrange pléiade installée en rond sur des chaises pliantes de location, autour d'une table métallique, une intense lumière jaune. La présence, ce soir-là, d'une prodi8

gieuse femme de lettres, âgée et laide à n'en plus pouvoir, qui avait défrayé la chronique dans son pays, passé de longs séjours dans les geôles médiévales du tyran qui, encore en cette fin de siècle, exerçait sur ses concitoyens un pouvoir absolu, avait orienté la conversation centrale sur le thème de la condition féminine. Entre deux lampées de bière locale et, tout de même, deux moues de satisfaction béate, la grande romancière militante se répandait en récriminations au sujet de l'absence de femmes à cette table et plaignait l'homme arabe d'être ainsi prisonnier de son histoire et de son présent. Pendant ce temps, à l'extrémité de la place, une longue chaîne s'étirait devant la porte de la pharmacie de garde dont le battant vitré presque entièrement recouvert d'affichettes vantant une marque de tisane tardait à s'ouvrir. L'officine était éclairée et ceux qui se trouvaient devant l'entrée pouvaient distinguer les employés en tablier blanc occupés à deviser paisiblement à l'intérieur. « Pas sérieux! L'heure est passée et ces messieurs ne daignent pas ouvrir! » La voix qui avait prononcé ces mots était celle d'un petit bonhomme au costume gris impeccable. Il se trouvait à cinq ou six personnes derrière le premier client et ses mains tremblantes serraient nerveusement des ordonnances. Il y eut, comme en réponse, de vagues grommellements tout au long de la file. Il s'écoula un court instant. Parfois, un piéton pressé se trayait un passage entre deux patients, provoquant de brèves protestations coléreuses. La chaîne gagnait en longueur. * * * La ville était encore animée. L'éclairage public trop puissant éclaboussait rues et places et la circulation automobile faisait un insupportable bruit de fond percé d'éclats de voix et de coups de klaxon impatients. La brasserie qui approvisionnait les occupants du kiosque à musique dans une semi-clandestinité insouciante 9

se trouvait à quelques pas de la phannacie et, comme chaque soir, elle était prise d'assaut. TI s'y déroulait des scènes égales en enseignements à celle qu'animèrent l'autre soir, ivres l'un et l'autre, le chauffeur d'une entreprise publique et le directeur général de la même entreprise, dont il conduisait la voiture au-delà, estimait-il, de son temps de travail réglementaire. Les deux hommes s'accusaient mutuellement d'infidélité. Ici, plus de hiérarchie, disait le premier. Salariés tous deux, le moins bien rémunéré se prétendait en droit de commander le même alcool de luxe que son compagnon et non astreint à en acquitter le prix dès lors qu'il se trouvait encore en service. Et l'autre, désanné mais non démuni, mettait régulièrement la main au gousset, trop heureux de s'en tirer à si bon compte, contrarié néanmoins, à en juger par l' expression de son visage, d'avoir à faire bénéficier l'entourage d'une somme de reproches qui, en d'autres lieux et moments, eussent coûté sa place à l'indiscret. «Ainsi donc, quand monsieur n'aura plus soif, je devrai le déposer chez lui, avant de remettre la voiture au garage et de regagner moi-même mon domicile en autobus... Est-ce une vie? - Tais-toi ou quitte ta place, des centaines de candidats se l'arracheraient dès demain. » Et la lumière verte du croissant de néon jouant par intermittence avec l'éclairage public peignait sur les visages en attente devant la phannacie des expressions bizarres... * * * L'homme était grand et maigre. Ses vêtements, sans doute de grande valeur et à l'origine bien ajustés, flottaient autour de ses membres. Il était maintenant accoutumé à ce geste de la main droite rattrapant sur son épaule gauche la manche de sa veste dont l'épaulette n'avait plus de prise lorsqu'étaient défaits les boutons de l'habit. Ses cheveux n'avaient pas encore repoussé mais l'on aurait pu croire, 10

grâce au béret qui dissimulait son crâne jusqu'au front, que seuls les côtés avaient été aérés. * * * Le premier songeait à l'accord d'Helsinki mais Russes et Américains étaient étrangers à ses pensées. Au centre, Lesley, qui n'était pas plus finlandaise que lui. Lesley qui ignorait par qui l'Algérie avait été colonisée, qui ne croyait pas, du reste, qu'elle l'eût été. Il avait fallu lui expliquer patiemment, tantôt en anglais, tantôt dans une autre langue, le passage orageux de l'histoire sur une parcelle de carte de géographie. Il y avait dans la tête du premier la douceur soyeuse des longs cheveux de Lesley, le souvenir du souvenir des caresses sur sa peau, frisson au ventre, l'émotion plus que les mots eux-mêmes des paroles de Lesley et le choc brutal, toujours renouvelé du souvenir de cet accord signé à l'aéroport d'Helsinki, à un âge où le rêve est recommandé. Il restait de Lesley également le récit d'une mère alcoolique et l'éclat de prunelles pervenche. Il en restait une grosse liasse de lettres prudemment confiées à un ami vingt ans auparavant. Et pourquoi Lesley ce soir-là? Et cette conversation sans fin avec lui-même au moment où les autres s'apitoyaient à l'évocation du triste sort de la femme arabe réduite à l'esclavage depuis des lustres et maintenue en l'état par de faux dévots qui n'avaient pas encore réglé leur complexe d'Œdipe! «Non, Madame, l'harmonie du couple ne peut être ramenée au tour de rôle pour la cuisine, la vaisselle et la serpillière. Ne me laissez pas vous répéter que sous d'autres cieux votre militantisme ne vous aurait jamais valu la célébrité car la libération de la femme ne passe pas par la satisfaction de vos revendications! Ne me laissez pas vous redire que le sous-développement est un et indivisible et n'attribuez pas à l'influence sur mes jugements du discours idéologique officiel mon désaveu de votre cause comme des arguments qui la soutiennent... » 11

Et le premier avait envie d'ajouter que l'affmnation de la féminité comme puissance passait par le regard lumineux, la profondeur de pensée, l'extraordinaire capacité d'être mère et amante, les certitudes sereines et jusqu'aux ignorances de Lesley. Il était tenté de dire que l'effet euphorisant de la mauvaise bière n'avait rien à voir avec le militantisme féministe, pas plus que la suppression médicale ou légale du cycle menstruel n'était une condition pour que l'homme avoue son infériorité. Mais la femme de lettres parlait bien. Elle avait cette facilité d'expression qui faisait apprécier ses nombreux essais et romans. Les autres semblaient prendre trop de plaisir à l'écouter pour admettre des propos irrévérencieux. Le premier reprit donc là où ill' avait laissée sa discussion avec lui-même. * * * L'homme aux allures de grand garçon fouilla fiévreusement dans les poches de son pantalon, y enfouissant ses mains, l'une après l'autre, retirant divers objets qu'il remettait après y avoir jeté un bref regard. La file avançait lentement. Puis ce fut au tour du veston. Une fouille méthodique mais tout aussi fébrile. Enfin, tremblant, la face défaite, il put déposer sur l'un des morceaux de sucre subtilisés quelques heures auparavant dans un café les deux ou trois gouttes que la minuscule fiole extraite de la dernière poche, secouée fortement à plusieurs reprises, finit par sécréter. Il lança le flacon vers une grille d'égout qu'il manqua de peu, enfouit goulûment le morceau de sucre dans sa bouche. Il allait connaître un instant de paix. C'était nécessaire s'il voulait que le pharmacien ne causât aucune difficulté. Sinon... C'étaient les dernières gouttes: il ne serait plus en mesure de savoir ce qu'il allait advenir de lui. * * 12 *

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