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A quoi jouez-vous ?

De
264 pages
Au fil d'une sorte de journal rédigé en 1948-49 par un garçon de 17 ans s'égrènent ici les mauvais souvenirs d'une enfance sous l'Occupation. Dans un "bon vieux lycée" d'autrefois, strictement masculin et discipliné, le jeune garçon vivre une période de sa vie propice à des camaraderies et des inimitiés "viriles" chahutant les codes établis. Ce sera le temps de l'initiation amoureuse dans un monde de ségrégation sexuelle où l'avortement est encore hors-la-loi.
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André Sandral

À quoi jouez-vous ?
Roman



































© L’Harmattan, 2014
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ02819Ȭ4
EAN : 9782343028194

A quoi jouezȬvous ?

Écritures
Collection fondée par Maguy Albet



Pain (Laurence), Elsa meurt, 2014.
Cavaillès (Robert), Orgue et clairon, 2014.
Lazard (Bernadette), Itinérantes, 2013.
Dulot (Alain), L’accident, 2013.
Trekker (Annemarie), Un père cerf‐volant, 2013.
Fourquet (Michèle), L’écharpe verte, 2013.
Rouet (Alain), Le violon de Chiara, 2013.
Zaba (Alexandra), Rive Rouge, 2013.
Boly (Vincent), Crime, murder et delitto, 2013.
Hardouin (Nicole), Les semelles rouges, 2013.
Lherbier (Philippe), Ourida, 2013.
Aguessy (Dominique), Les raisins de la mer, 2013.
Pommier (Pierre), Au bout de l’été, 2013.
Oling (Sylviane Sarah), Tes absents tu nommeras, 2013.
Leroy‐Caire (Marjorie), Le marché aux innocents, 2013.

*
**
Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des
parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages,
peut être consultée sur le site www.harmattan.fr

André Sandral

À quoi jouezȬvous ?

roman






















L’Harmattan

Du même auteur

La descente de l’arbre (roman), L’Harmattan 2012
Chroniques fœtales (récit tératologique), L’Harmattan 2012
Une drôle de citoyenne (récit historique), L’Harmattan 2013

Sous le nom d’AndréȬLouis Rouquier
Les lieux communs (roman), Le Seuil, 1969
Le dernier ascenseur (pièce radiophonique), FranceȬCulture, 1975
Le clair du temps (roman), Denoël/Maurice Nadeau, 1975
Pour l’amour de l’art (nouvelle), dans Le Provençal,
Bourse Goncourt de la Nouvelle, 1977
Le cinquième soleil (roman) coécrit avec J.ȬD. Baltassat,
Presses de la Renaissance, 1983
Les frontières naturelles (roman), L’Aire/Actes Sud, 1983
Angles vifs (nouvelles), Editions Grandir, 1986
Awa (roman), Actes Sud 1989
Le sentier de la guerre (roman), Actes Sud 1990
La peur du noir (roman), Actes Sud, 1995
La nuit de l’oubli (roman), Actes Sud, 1997
Les mauvais jeux (roman), Amalthée, 2008
Le prix de la peau (roman), Librécrit, 2008

Nouvelles parues dans
“Le Fou parle”, “Orion”, “Point de Fuite”, “Nouvelles nouvelles”.

« Nous commençons toujours
notre vie sur un crépuscule admirable.
Tout ce qui nous aidera, plus tard, à
nous dégager de nos déconvenues
s’assemble autour de nos premiers
pas. »

René Char

Le poème pulvérisé

1

Non, j’en reviens pas d’être né. Et dans ce mondeȬlà, foutu cinoche !
C’est pas vrai, à quoi jouezȬvous ?
Pardon ? Faut payer un tickson d’entrée ? En nature ? Sans réducȬ
tion ? J’ai pas demandé à venir, je m’en passerais aussi bien, le néant
c’est facile à supporter, je le sais puisque j’en rapplique, mais voilà, la
vie a pris corps, impossible de faire marche arrière, tête en bas, le reste
a suivi.
Le saut de l’ange moins les ailes, coupées…

Ce joli numéro d’acro, je l’ai improvisé en 1932, ça va faire dixȬsept
printemps, le filet a bien fonctionné, grand merci à la sageȬfemme, elle
m’a dit plus tard : « Tu t’es drôlement fait prier ! »
Mais ce monde, entre nous, vous auriez pu mieux faire, non ?
Cela dit, le Rien peut m’attendre, autant profiter de mon temps, y a
que lui à me mettre sous la dent, vive donc la vie, merdeȬoui !
À en croire le calendrier des PTT, on respire là, tous ensemble, l’air
du 26 octobre 1948 – date arbitraire, certes, mais si tout le monde est
d’accord…
Ma place, je la réglerai, OK, rubis sur l’ongle, mais après ma majoȬ
rité.
En attendant, c’est moi « le vif du sujet » à traiter, bille en tête, à
brûleȬbattant !
Si l’individu est pas roi, c’est que j’ai vraiment rien pigé.
Et je me fous pas mal que chaque mot écrit puisse être retenu contre
moi ou passé aux profits et pertes.

9

Donc, me voici vissé au bahut de Jaurac, ouais, en chair et en os,
moi, Sandral André, élève de Première B, que d’aucuns nomment
« Rhétorique », ça fait chic.
Après ces six plombes de cours – pas même une perm’ pour soufȬ
fler ! – j’ai besoin d’un brin de roue libre pour vidanger mes humeurs
viciées.
Pas sûr qu’écrire me suffise, c’est un sport qui remue que la matière
grise.
Deux heures d’étude à tuer sous les yeux vitreux du répèt. On l’apȬ
pelle « le Mac » parce que, dès le premier soleil, il s’affuble d’un foulard
de soie et de lunettes noires, ça lui fait une gueule à pas croiser en ville.
Septième année que je végète entre ces murs construits sous
Napoléon le Petit sur une ancienne jésuitière dont il reste que la chaȬ
pelle. Et il m’en faudra huit pour en sortir, misère !
Ma deuxième Seconde, une géhenne ! Régurgiter son blaȬblaȬbla
m’a chamboulé les tripes cérébrales. Mais bon, j’ai enduré ma peine,
j’ai réchappé de ce mitard, je ramènerai plus ma fraise, faut savoir
« composer », pas vrai ?

10

2

Tout ça a commencé à la fin du CM2. Mon père, fort de son droit divin
républicain, a décrété : « On va te mettre au lycée en direct. Ton frère a
débuté au Cours Complémentaire, merci pour la voie de garage, sacré
tintouin pour redresser sa course ! » Ma mère a souligné, acrimoȬ
nieuse : «Tu es mieux loti que Françoise ! »
Vrai que ma sœur aînée, Frafra, d’entrée de jeu, elle s’est retrouvée
en touche, le paternel a clos sa destinée dès sa Communion Solennelle :
« Elle se mariera ! » Et depuis, en rêvant d’un prince, elle prépare un
brevet de culottière, elle est en train de devenir idiote, ce qu’elle était
pas, loin de là.
Bref, à moi le bahut, le Bac, on peut pas refuser un avenir « tout
e
tracé », s’pas ? Et le DEPP, ce sésame de la 6 , une simple formalité,
avec même une année d’avance.
En fait, j’étais ravi de décarrer, ça titillait mon imagination de déȬ
rouler quarante bornes entre la crèche et moi. À Jaurac, notre capitale,
j’y avais jamais mis un orteil. On sortait de Mazastres que pour se
rendre à SaintȬStapin, un bled paumé où les racines des Sandral et
consorts en finissent pas de pourrir à ne faire pousser que des mauȬ
vaises herbes qu’il faut pieusement arracher, le Jour des Morts, de proȬ
fundis, amen !
Ah, ce premier trajet, en octobre 42, dans l’autocar à gazogène ! Et
moi dépoté, pressuré par des bides, des fesses, oscillant dangereuseȬ
ment au gré des nids de poule, des virages, des coups de freins, dans
un cliquetis de vaisselle ! Où m’accrocher dans ce bus déglingué ? Et
comment rien casser ? De plus, à cause de « la pénurie », je trimballais
un trousseau de serviettes et de fringues estampillées A.S. par ma mère

11

– tu parles d’un as ! Me restait plus qu’à me mordre la queue.
Mon frangin Robert, dit Robur (parce qu’il se voulait conquérant)
était en Première, déjà, et, debout à l’arrière, avec ses potes, il se
contrefoutait de mon étoile, il m’a juste jeté un œil, message clair : à
chacun son destin, débrouilleȬtoi.
Ouais, service scolaire à plein temps dans la « Zone non Occupée »,
je m’y revois mal fagoté dans un tablier grisâtre boutonné jusqu’à
l’épaule gauche, façon moujik, un chandail tricoté maison, des falȬ
zardsȬgolfs à gros carreaux, un cacheȬnez interminable, un béret rond
plaqué sur la tignasse et des godasses à semelles de bois.
Et ça allait durer sept ans ? Merci pour le chiffre magique !
Un mois plus tard, les Chleuhs ont déboulé – Heili, Heilo, chouette
11 novembre ! – et la guerre est sortie du fond de l’air, moi j’en étais à
décliner la langue de Goethe, scheisse !
Mon père avait cru fin de préciser : « La pension, ça peut que te faire
du bien, ça prépare au service militaire. » Il me rêvait toubib, ou prof,
à la rigueur, juste pour le fonctionnariat. Comme si c’était du tout cuit.
En toubib, je m’y voyais pas, le moindre bobo me révulse, et surtout
sur la peau d’un autre, je pourrais soigner que mézigue. Et pédago, ça
m’irait aussi mal qu’une camisole de force. Le bahut, il est fait pour
qu’on en sorte, non ?
Quitte à un chouia de gamberge, je me voyais plutôt dans la Royale,
en blanc, plis impeccables. Mais ça, je l’avouais même pas à Simon,
mon meilleur pote, il se serait tapé sur le bide. Parce que, sans les
maths, adieu Navale, le pacha à sa passerelle, les bordées sous les coȬ
cotiers. Donc, j’en ai fait mon deuil.
Malgré ça, un beau jour, juré/craché, je mettrai le cap sur Ailleurs,
en clandestin si je reste fauché.
Bon, l’idiot de service me serine : « On peut toujours rêver ». À
condition de rester éveillé. D’abord, légitime défense !
Chaque jour que dieu ne fait pas, parce que ça l’intéresse plus, je
repars comme en 39Ȭ40, sans y croire. Juste l’idée d’une gâche peinarde
qui m’empêcherait pas de dessiner, de peindre. Ou, à défaut, d’écrire.
À l’heure où je rédige ça, il est à mille lieues, ce môme d’il y a six
ans, avec sa bouille de pleine lune, ses étonnements d’innocent, sa
trouille bleue des remontrances paternelles : « MontreȬmoi ton carnet
de correspondance, que je le signe. Bon, t’as pas trafiqué tes notes ? En
12

maths, le fils Untel s’en tire mieux que toi. »
Que je me distingue en français, c’était bien « la moindre des
choses », car français je le suis de souche, ça n’a jamais valu d’être féliȬ
cité par un père qui a le Verbe haut et en couleurs.

La vie est une balançoire
suspendue entre deux nuages
Du haut de ce piètre perchoir
le monde m’a l’air d’un mirage
Imagination et mémoire
se livrent un combat sauvage
Que tournent tournent les miroirs
avec la terre et mon visage
Je ne songe qu’à ne pas choir
au beau milieu du marécage

Je pourrais en pondre à plus soif, de ces vermisseaux litaniques,
merci pour la leçon, j’y use mon caleçon !
Sûr, je vis plus haut que le monde. Sans le perdre de vue, pas si
débile. Mais fautȬil que je sois si loin de moi ?

13

3

Ce bahut, vu de dehors, je reconnais, il manque pas de gueule, perché
qu’il est sur la rivière, avec des tirées de fenêtres joliment encadrées de
brique et des toitures ardoisées. On en a fait une carte postale, il paraît
qu’elle se vend pas mal. Personne penserait à une taule, et pas même à
une caserne. On lui a pas donné de nom, il est seul et unique dans le
département, « le Lycée de garçons », voilà, évidemment « classique »,
ça coule de source latine, voire grecque. Quand on peut enfin dire
qu’on en sort, on est Quelqu’un, du moins à dix lieues à la ronde, on
s’essouffle à nous le chanter le jour de la Saint Charlemagne, au rèf, au
moment du dessert, quand reviennent se pavaner des vieux qui ont
« réussi dans la vie », soiȬdisant grâce à leurs bons maîtres. Ils en chiaȬ
lent presque et je trouve ça pitoyable, je suis sûr qu’ils sont les premiers
à se mentir, ou du moins à enjoliver leurs nostalgies. Ça m’étonnerait
d’en avoir, moi, de ces retours d’âge larmoyants, à moins de devenir
gâteux.
Désolé, les anciens, mais je suis pas le seul à cracher dans la soupe,
histoire de me sentir mieux.
e
Cadenassé dès la 6 au banc de nage de cette galère, j’ai tout de
même apprécié qu’on me vouvoie. Ça me changeait drôlement du priȬ
maire. J’ai cru avoir des droits et pas seulement des devoirs.
J’ai bientôt dû mettre un bémol. Quand un des magisters allume sa
foudre olympienne, il assaisonne notre patronyme d’un « monsieur »
sarcastique qui non seulement nous rabaisse mais nous aplatit sous sa
chaire. Ainsi procède avec moi Dumazy, grand matheux devant
l’Eternel, en brandissant son pinceȬnez : « Monsieur Sandral, vous
m’avez remis un torchon infecté de votre sottise. On s’y salit les yeux.

15

Je vous ai mis un demi par charité. » Ce que c’est, que d’être chrétien !
Mais, Monsieur Dumazy, doisȬje me reconnaître entier dans vos appréȬ
ciations à l’emporteȬpièce ? Etre très bon ou très mauvais selon la maȬ
tière traitée, c’est mieux qu’être médiocre en tout. Bon en tout, ce serait
du luxe, au diable !
En « lettres », comme on dit, je donne tout ce que j’ai dans le ventre,
sinon le cœur. Merlaud, le prof de françaisȬlatin, l’a pigé. Son conseil
de « jouer le jeu », de « mieux répartir » mon effort, je vais le suivre. Il
vaut mieux éviter la guerre quand on est certain de la perdre. Mais de
là à signer ma reddition…
Et donc, en alternance, de grands bonheurs vertigineux et des
sueurs froidasses – le suspense garanti, en somme !

Tiens, un pied frappe sous mon banc. Juste derrière moi, Simon se
manifeste : un truc à me communiquer. Je récupère la boulette qu’il a
glissée entre mes doigts, je la déplie à l’abri du « Petit Larousse »,
blockhaus parfaitement idoine.
Et là, je lis : Pour qui il se prend, ce R. ?
R. c’est Rambert, forcément, ce zigue qui a débarqué hier matin, en
provenance de Limoges, une ville dont, selon lui, le seul titre de gloire
est d’avoir inventé la capote en porcelaine : « Premier prix au concours
Lapine ! Ça apprendra aux Anglais à glander ! »
Tous se sont boyautés. Moi, ça m’a paru un peu gros mais j’allais
pas faire la fine gueule, faut savoir rire « de concert », rien de pire que
de se prendre pour, on est renvoyé au vestiaire.
Rambert affiche dixȬneuf piges tassées, deux de retard à l’allumage,
ça a pas l’air de l’affecter. Et il arbore un veston en velours, le seul truc
que je lui envie, c’est nouveau, le comble du chic. Il m’a fait l’effet d’un
crâneur avec sa gueule de voyou blondasse, ses yeux d’acier spécial,
des roulements à billes. Sûr, il a une tête à claques sauf qu’il est du
genre à les rendre, avec un supplément gratuit.
Il nous a regardés de haut, il a posé qu’une question : « Où qu’on
fait le mur, ici ? » Ça nous a laissés sur le cul, personne s’y est essayé.
Pour sortir de la citadelle, le plus simple, finalement, c’est de se caraȬ
pater par la grande entrée en façade, quand le concierge va ouvrir le
portail, côté chapelle, pour libérer les exos libres. Les profs ? Trop presȬ
sés de mettre les bouts pour faire gaffe à un élève qu’aucun, de plus,
16

n’a encore photographié.
Le Rambert, il nous a écoutés jaser et, à quatre plombes pile, il s’est
débiné en souplesse : « Moi, j’suis ici en touriste. » Là encore, il nous a
estomaqués, chapeau !
Simon a pas bronché sauf qu’il a froncé les sourcils, il aime pas la
concurrence quand il s’agit de se distinguer dans les marges.
Histoire de le provoquer, au dos de son pécu (j’hésite à écrire « péȬ
cul », orthographe plus propre, non ? ), je lui réponds : R. se prend pour
toi. À ta place, je me ferais connaître.
À vrai dire, ça m’est équilatéral, ces rivalités à la noix, du style « si
t’en as, j’en ai davantage ». Simon, c’est son péché mignon, il y sacrifie
à outrance.
Ouais, je suis un mec, sûr de sûr, je me sens mec de l’entreȬjambe au
crâne, mais pas assez pour admirer la force, ce pouvoir primitif, caverȬ
nicole. Moi, je préfère cultiver mon aisance à torcher des phrases. Non
pas pour dominer les autres, c’estȬàȬdire pour les écrabouiller, ou tout
bonnement les plumer, mais pour mieux piger où je suis et ce que j’y
fous. Tant pis si ça rapporte rien. S’il reste qu’à choisir entre l’indignaȬ
tion et la résignation, comme la plupart des « adultes », j’opterai pour
l’indignation, elle mène pas très loin mais permet de se préserver.
Et toc, très bel effort de comprenette, s’pas ? Des « s’pas ? », Merlaud
nous en sert treize à la douzaine, c’est son tic, et Simon les compte :
« VingtȬneuf aujourd’hui, record battu ! »
Ouais, Simon est impitoyable, mais dans ce casȬlà, ça m’énerve. Sans
Merlaud, je serais personne.

On est plus que deux rescapés du CM2 d’origine, à la communale
de Mazastres. Les trente autres copains « élémentaires » ont pas déȬ
passé le primaire, leurs études bouclées à quatorze ans. Bien que, pour
la plupart, ils soient pas plus cancres que ça, ils ont pas un instant
pensé à « faire mieux », leurs vieux non plus. À quelques boursiers
près, poussés par leurs instits, c’est pas dans les habitudes du « bon
peuple » de viser à des « positions ». D’ailleurs, elles sont bien gardées,
faut sacrément les mériter quand on peut pas en hériter. Conclusion, à
l’heure qu’il est, le certif dans la poche ou pas, ils turbinent dur à
l’usine, quelquesȬuns briquent des boutiques, apprennent à vendre, à
se vendre, ou à réparer des bagnoles, installer des interrupteurs, estȬce
17

que je sais ? Je les envie pas, pour ça non, Simon non plus. Tout compte
fait, on préfère être ici, ça ménage de l’avenir. D’autant plus qu’on est
pas des masses. Une fournée annuelle de soixanteȬquinze, à peu près,
toutes sections comprises. Les curés en fournissent moins. À quoi faut
ajouter une poignée de filles, c’est pas de la vraie concurrence, les
boulots sont pas mélangés. Au total, arithmétiquement parlant, on
constitue bel et bien une élite. Donc, que vive la République, même si
ça me coûte, là, sur ce banc, la peau des fesses.
C’est peu dire, en effet, qu’en attendant de prendre mes cliques et
claques, j’ai plus que l’impression de merdoyer sur place. Et je vais pas
me fondre en gratitude quand je suis tout perclus d’abnégation.
— Vivement samedi, qu’on se couche !
C’est notre ritournelle et pourquoi on en changerait ? Si le cahier de
textes nous fait une existence, il reste loin de nous faire une vie.

Les souvenirs ? Quand le présent bouge qu’à peine, ils déboulent
sans s’inviter, on sait jamais si c’est valable ou pas, faut un peu les creuȬ
ser pour voir. Et puis, ça remeuble la tête quand on voit plus comment
on pourrait l’habiter à force de tout bazarder par les fenêtres.
Soient, par exemple, ces images de mon seul voyage à Paris, y a un
an, à l’occasion du Jamboree – ouais, j’étais Eclaireur de France, ça arȬ
rangeait vachement mes jeudis. Aujourd’hui, ça m’amuse plus, j’ai reȬ
misé mon galurin, j’ai paumé ma pelote de ficelle, je suis « toujours
prêt » mais à quoi ? à une autre journée de cours ?
Bref, au pied de la Tour Eiffel, devant une boutique de glaces – la
chaleur était infernale – un gusse m’a interpellé : « D’où tu sors ? De
province ? » Comme un flic ! Et j’ai répondu : « De Jaurac. — D’où
ça ? », qu’il a repris, sur un ton plus que ramenard.
Comme si c’était pas une vraie ville, avec trenteȬcinq mille « âmes »,
un musée, une cathédrale et tout le saintȬfrusquin !
Là, c’était vraiment trop, je lui ai tourné le dos et qu’il aille se faire
voir.
En y réfléchissant, j’ai admis que, pour situer Jaurac, j’aurais pu au
moins suggérer : tire droit plein sud de Paris, tranche en deux le Massif
Central, septȬcents bornes jusqu’au milieu de collines bien grassouilȬ
lettes. Je reconnais, c’est pas inoubliable, il y pleut très suffisamment et
le vent d’autan, quand il souffle, y décorne tous les cocus.
18

Sûr, j’ai du mal à pas la débiner, cette « contrée » très excentrique,
mes bagages sont faits d’avance pour décaniller au plus vite. Et quant
à la fameuse cathédrale, j’ai entendu le libraire qui vit sous elle – un
vrai poète, à l’enseigne de la Tête Noire – dire à un voyageur extasié :
« Elle vous plaît donc tant que ça ? EmportezȬla ! » Pile mon point de
vue, mais j’osais pas le formuler. Oser, ouais, tout est là, je m’en priveȬ
rai plus dès que j’aurai passé mon Bac.
Pourtant, ce Parigot ignare, il m’avait salement vexé. On aime pas
être de nulle part. Déjà, à Jaurac même, quand j’ai dit aux copains, en
e
6 , que si j’arrivais de Mazastres, où mes parents résident, je resterais
ad æternam natif de SaintȬStapin, ils se sont méchamment fendu la
pêche : « SaintȬStapin ? Un saint à s’taper le cul par terre ! ».
Donc, le pays natal, quand il faut se le coltiner, c’est pas forcément
la joie, on voudrait s’en offrir un autre, c’est comme les parents, on
s’arrange pour faire avec. Mais on supporte pas que le premier pékin
se permette de le passer à l’as, à plus forte raison d’en ricaner.

Ce souvenir, voilà, il est tombé àȬpic pour que je me situe dans la
nature. Le matin, quand on se réveille, on commence toujours par là :
où suisȬje ? Et puis on se retrouve aussi nul que la veille.
Non, j’ai plus rien à dire làȬdessus, voilà où j’en suis, c’est pas triste,
me reste plus que la littérature pour me refaire une santé morale.

Si la vie est guerre perdue
j’en ferai une guerre juste.

Pas plus difficile que ça !

19

4

Cette nuit, mon lit a flotté sur un entonnoir à ras bords rempli d’une
flotte dense et rouge comme du sang – la mer Morte ?
Voyageur médusé, je remontais la nuit des temps sur un radeau de
bouquins ficelés… qui s’est mis à tourner, tourner, et je me suis senti
aspiré vers le fond, j’ai donné un coup de talon…
Soudain, le réveil en fanfare et le héros flingué comme au jeu de
massacre.
ParlezȬmoi d’un sommeil réparateur !
Et me revoici attelé à reconstituer ma petite vie arrachée à l’éphéȬ
méride, feuille à feuille…
Jusqu’à l’année dernière, le samedi aprèsȬmidi, soit je prenais le bus
pour tuer le weekȬend à Mazastres, en famille – et ça prenait le temps
que ça prenait à cause des ennuis mécaniques – soit j’étais chambré à
Jaurac par mes « correspondants », les Cormary, de vieux amis de mes
parents.
Cormary est agentȬvoyer, il règne sur des cantonniers, « un personȬ
nel flemmatique », ditȬil avec un clin d’œil appuyé, des fois qu’on verȬ
rait pas l’astuce. Ce boulot lui permet de se baguenauder pour ranimer
les chantiers en souffrance, c’est le roi des « travaux en cours ». J’aime
bien son gros rire et même sa façon de me bourrer les côtes : « Tu les
auras, pas vrai ? — Ouais, mais qui ça ? — Les autres, tous les
autres ! » Et comment donc !
Sa femme ? Gentillette, mais quoi lui dire ? Le temps qu’il fait, je
m’en occupe pas, ça sert à rien.
Chez eux, seule échappée belle, la radio. J’aime bien écouter le roi
des Branquignols : Plus je connais les hommes et plus j’aime les femmes !

21

Merci du tuyau, camarade, mais pour la bagatelle je vais passer à côté
jusqu’à quand ?
Bon, cette année, le bus et la famille, une fois par mois suffira. Mes
vieux me manquent pas. Je sais, je devrais avoir honte, mais on peut
rien contre la vérité. EstȬce que je leur manque, moi ? Je l’ignore et ça
m’est égal. Si je suis pas ingrat maintenant, quand le seraiȬje ? FautȬil
pas vivre avec son âge ? Qu’on me foute la paix, ne seraitȬce que le
dimanche, même si les filles sortent encore moins que nous, sauf à pluȬ
sieurs, toujours à chuchoter et à faire des mines, à se marrer entre elles :
inabordables.

Simon, lui, vient de marquer un point. L’animal s’est dégotté une
copine, Josyane, dont les parents tiennent une boucherie à la halle.
Pour m’ulcérer confraternellement, il s’est permis de souligner :
« Un essai au pied des poteaux, reste plus qu’à le transformer. À toi de
rattraper le score. »
Quand il revient de ses rencards, tout guilleret, il fredonne une scie
qui, au bout de trois fois, m’a fait grincer des dents : « Je te leȬle, l’avais
lèȬlè, bien dit liȬli, que tu luȬlu, serais lèȬlè, bientôt loȬlo, ma femme ! » Et il
en pense pas un traître mot : « L’amour (il m’a sorti), c’est qu’un mirage
autour de l’instinct sexuel. Si tu le décroches de ça, il reste que des
mots, du vent. »
Même s’il y a du vrai, ça me semble très excessif. Sans les mots, on
est qu’une bête.

Sa Josy, elle est en première, elle aussi, externe libre au bahut des
gonzesses, qui vaut que le nom de « collège ». Pour que je la repère, il
a été convenu que je les croise, Simon et elle, dans la rue Salvan : « Tu
me diras ce que t’en penses. Mais pas un mot aux autres, OK ? Ils sont
si cons quand il s’agit de fesses ! Cela dit, tu t’approches pas, d’acȬ
cord ? »
Peste, suisȬje pestiféré ? Simon a les jetons que je la lui chourave, sa
dulcinée ? Non, il est sûr de garder l’avantage ! Alors quoi ? Elle casse
pas les glaces ?
En effet, à la stripȬteaser, sa Josy de derrière les fagots, je suis resté…
sur ma faim, on va dire. Vrai, elle est pas terrible, rien qui frappe,
Simon vaut mieux qu’une brunette de série, non ? Comment il a
22

déniché cette fille ? Ça, je le saurai pas : secret défense ! Et sa question
m’a laissé aucun choix :
— Elle est bath, non ?
— Ouais, c’est le mot.
On peut pas vivre sans mentir et, à chaque fois, ça me tue.
Alors, lui, gentiment protecteur :
— Et toi, qu’estȬce que t’attends ?
— L’occasion s’est pas présentée.
— L’occasion, le larron la crée.
Merde, ça, je le sais ! Simon a reniflé en l’air, comme un clébard qui
prend le vent :
— Elle a une copine qui rame, elle pourrait t’aller, je crois.
Là, ça m’a énervé. Si cette fille « rame », elle doit être moche à crier
au secours, ou bien coincée par son éducation et la trouille qui va avec.
Comme moi ? Je suis pas si coincé qu’on pourrait croire. Mais séduire
sans l’être, comme lui, (j’en mettrais ma tête à couper !), ça me fera pas
faire un pas.
Cela dit, les semaines passent et je vois toujours pas, si je puis dire,
seulement la queue d’une fille. « Jeter sa gourme », sûr, le pb est là.
Mais au fait, c’est quoi, une gourme ? « Eczéma ou impétigo de l’enfant ».
Risible ! « Maladie du cheval qui l’amène à souffler à pleins naseaux ». Déjà
plus drôle… « Chaînette qui fixe le mors », ah, voilà qui est clair : débrideȬ
toi, canasson de mes fesses !

Heureusement que le rugby permet de griller tous les excédents
d’énergie. C’est devenu possible : mes omoplates sont quasiment souȬ
dées, mon palpitant bat en mesure.
Mon père luiȬmême a cédé bien qu’il ait toujours préféré multiplier
ses bourrelets bibendumesques : «VasȬy, ça te défoulera. »
Mon poste, demi de mêlée, il correspond à ma morphologie. Faute
de poids et d’envergure, mon rôle dépend de ma ruse. À la charnière
entre les chars et la cavalerie, je pique la balle en souplesse, fonce ou
feinte, ouvre ou dégage, et c’est pas le moment de raconter sa vie,
ouais, je me défoule à pleins tubes. VasȬy mon gars, surtout sois pas
perso, d’autant que Simon est pas loin, il joue troisièmeȬligne centre,
on peut gamberger des combines, le rugby est un sport d’équipe, plus
de rivalités, de zizanies stupides, et « l’expression lyrique » peut
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atteindre à l’épique !
Mais franchement, le rugby, en scolaire, ça manque de troisième miȬ
temps et d’admiratrices fidèles !

Rien que de penser à l’ovale, ça ranime le courtȬmétrage de mon
premier et unique béguin, Yvette, la fille d’un ancien international
converti en déménageur : une vocation accomplie ! Ce type, je le metȬ
tais plus haut que De Gaulle luiȬmême, dont il avait au moins la taille,
et j’en revenais pas qu’il ait procréé une princesse (là, faut faire un
soupçon de poésie !), ouais, une fée, avec des yeux de velours palpiȬ
tants et des cils à les croire faux, une bouche comme une figue mûre,
des nichons calibrés au dixième de millimètre, des guiboles tournées
pour la java ou, bien mieux, le boogieȬwoogie – et qu’un train d’enfer
nous emporte !
Elle tenait ces trésors de sa mère, une beauté locale levée par le héros
et confinée depuis dans la bondieuserie. Dieu seul sait ce qu’elle a à se
reprocher, et il doit sacrément s’en tamponner.
Mais, pour l’amour d’Yvette, je suis revenu à la messe. Hélas, trois
fois hélas, à l’église comme à l’école, on mélange pas les deux sexes, et
j’ai eu beau me démancher, Yvette a pu m’ignorer à son aise, les yeux
au ciel ou au plancher. J’en suis resté tout déconfit. Pour l’apparence,
d’ac, je pourrais être mieux réussi, ma mère a fait tout son possible,
dommage qu’elle ait pas su se passer de mon père. Et, à me regarder
en parfaite objectivité… non, il vaut mieux laisser tomber, ça sert qu’à
se faire du mal.
Du coup, à la sortie de l’office, j’ai pas osé lui emboîter le pas, à la
damoiselle idéale. D’ailleurs sa mère s’accrochait à son bras, imposȬ
sible de lui souffler un mot, ça m’était une bonne excuse, et j’ai pris la
tangente comme un clebs, de travers, sans cesser de me retourner. FouȬ
tue, la magie pure d’un regard croisé, même furtif !
Depuis lors, cette mijaurée, cette pimbêche, j’ai décidé de la balayer
de ma mémoire et de mes rêves. Pas si facile ! La preuve, la voilà qui
revient me faire des siennes. Au point que lorsque Simon m’a lâché :
« Yvette ? Une torche ! », je l’ai pris au pied de la lettre :
— Ouais, elle est vraiment électrique.
Il s’est bidonné :
— J’ai dit « torche » mais je pensais « torchon », au féminin !
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— Qu’estȬce qui te fait dire ça ?
Il m’a ri au nez, ce crétin :
— On lui donnerait le bon dieu sans confession, pas vrai ? Or, elle
se confesse chaque semaine, cherche l’erreur !
Sur un plan strictement catho, pas sûr que cette explication… Mais
il m’avait troublé, le bougre.
J’ai horreur de ce souvenir moyenâgeux, ouais, qu’ils aillent se faire
mettre, le damoiseau et sa belle torchonne !
J’ai bien peur que l’amour soit souvent du poker menteur, un jeu de
dés qui marche au bluff. Le vrai amour, celui des romans et des films,
c’est seulement une inconnue qui peut me le faire éprouver, une à qui
on donne son cœur gratos, son corps avec, rien de plus évident, rien de
plus simple… si ?

Bref, puisque mon existence se déroule entre guillemets, autant me
citer dans le texte :

Quand je suis entré dans le monde
je me suis trouvé seul
très seul
J’ai crié :
« Il y a quelqu’un ? »
Mais personne n’a répondu.
J’ai conclu : il n’y a personne
et j’ai ri
du plus beau des rires
celui que les fous quelquefois
extirpent du fond de leurs tripes.

Il y avait bel et bien quelqu’un
J’étais ce quelqu’un
en personne
prêt à tout sinon à moiȬmême.

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