Abîmée

De
Publié par

Elle a toujours faim, frissonne souvent, pleure beaucoup, mais sait aussi bien rire que se distraire, parfois. Elle est maman, écrivain "en herbe", photographe à ses heures et, depuis peu, très amoureuse. Séduisante, touchante, mais aussi déroutante par ses agissements frisant parfois la folie, Angeline nous raconte ses errances parisiennes, ses humeurs new-yorkaises et son soudain besoin d'ermitage au bord de l'océan pour y terminer son quatrième roman... Abîmée est le second roman de Pierre Dugard.
Publié le : mardi 1 juin 2010
Lecture(s) : 77
EAN13 : 9782296263703
Nombre de pages : 246
Prix de location à la page : 0,0138€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

À celle qui, au fil de nos interminables et folles discussions, m’inspira le personnage d’Angeline ; belle et attachante – mais parfois déroutante – narratrice de cette histoire...

Je ne crois pas que les rêves annoncent quoi que ce soit, comme certains le prétendent. Je pense simplement qu’ils adviennent au moment où il faut, et qu’ils nous disent, dans le creux de la nuit, ce que nous n’osons peut-être pas nous avouer en plein jour. Philippe Claudel, Le rapport de Brodeck

I Depuis le début de l’été, à 19 heures 15 précises, un homme prend place à la terrasse d’une brasserie, boulevard Beaumarchais. Il commande toujours la même bière, une Grimbergen, qu’il boit à petites gorgées, sans empressement. Un œil rivé sur sa montre, l’autre sur la porte cochère de l’immeuble d’en face, il surveille qui y entre et qui en sort. Qui est-il ? Un détective privé, un agent immobilier, un mari jaloux ? Non ! Cet homme est simplement hanté par les mêmes tourments que tous ceux dont la libido, insatisfaite – comme par fatalit –, oscille entre brèves occasions inespérées et longues périodes d’abstinence. Il a trente ans, s’appelle Jérémie, est hétérosexuel. Alors, pourquoi Jérémie fixe-t-il obstinément l’autre côté du boulevard ? Il attend... Il attend que le porche s’ouvre et qu’apparaisse “la jeune fille” ; celle pour qui il est là, chaque soir, à la terrasse de ce café, boulevard Beaumarchais. (...) Voici comment pourrait débuter mon nouveau roman (le quatrième) : Paris, boulevard Beaumarchais, un homme boit une bière à la terrasse d’un café ; une situation banale, en apparence. Les clients, les passants, vont et viennent sans se douter que l’homme assis à cette table ne céderait en aucun cas sa place, à cette instant du moins. Il est encore jeune, il est beau, il est seul. (...) 19 heures 25, la voilà, ponctuelle ; longue silhouette énergique dans l’embrasure de la porte. Jérémie pose son verre. La jeune fille s’avance.
11

Arrivée au niveau de la chaussée, elle regarde sur sa droite, sur sa gauche, puis devant elle. D’une élégance assurée, elle traverse la rue, s’arrête sur le trottoir opposé, à seulement quelques mètres de Jérémie. Elle l’ignore. Lui la désire. Il la veut, à tout prix ! Un taxi approche. De la main elle lui fait un signe. Il se gare. Elle monte. La voiture disparaît. Jérémie devra attendre jusqu’à demain soir pour revoir la jeune fille (...) Je m’appelle Angeline. J’ai trente-quatre ans. Je ne suis pas écrivain, j’écris, c’est tout. Cela peut paraître invraisemblable, mais j’écris depuis toujours. J’écris depuis le jour où ma vie a commencé. J’avais huit ans. Avant, je ne me souviens de rien !

(...) Infographiste de talent, Jérémie travaille dans une agence de communication siégeant dans l’un des très convoités immeubles de la place des Vosges. Son appartement – un vaste et lumineux deux pièces –, situé dans un passage fraîchement rénové – à deux rues de celui de la Main d’Or – ne contient que des meubles essentiels, des livres d’art, des revues et des DVD en quantité, un téléviseur Bang & Olufsen et un aquarium dans lequel un couple de poissons des mers chaudes évolue côte à côte, aussi symétriquement qu’une silhouette solitaire face à un miroir. Quand arrive le week-end, Jérémie ne supporte pas de rester seul chez lui. Alors il sort. Ses déplacements, ses destinations se limitent le plus souvent à son quartier. Est-ce parce que son père se prétendait aventurier que Jérémie n’aime pas voyager ? Mon père, se dit parfois Jérémie quand il lui arrive de se souvenir de lui, était une sorte d’illuminé, de baroudeur sans scrupules d’un genre aussi courant que tous ceux qui, dans les années soixante, croyaient que le monde leur appartenait. Ce n’était qu’un dilettante, un profiteur, un fumeur de joints en constante recherche d’un idéal aussi stupide qu’improbable. Après avoir passé des années à exercer un commerce véreux – entre l’Espagne et l’Afghanistan –, il fut subitement victime d’une révélation mystique et rejoignit une communauté miteuse, figée dans le délabrement d’un village des Corbières. Ce lieu ancestral, déserté quelque vingt années plus tôt par une génération de paysans dépossédés de tout, représentait pour mon père et ses nouveaux occupants une terre promise sur laquelle seuls la drogue et le sexe faisaient loi. C’est là qu’un jour, une nouvelle recrue, malléable et naïve, succomba au charme de l’imposant “guru” que mon géniteur était devenu. C’était au milieu des années soixante. Ma mère n’avait alors que dix-sept ans ! (...)
12

(...) Jérémie aime les femmes inaccessibles, celles qu’il ne peut rencontrer que dans les livres ou croiser du regard dans les salles obsures des théâtres et des cinémas. Jérémie rêve... Sarah Bernard interprétant avec sublime un rôle réputé jusque-là injouable : La Princesse Lointaine (Lorenzaccio). Judy Garland, apparaissant fragile, le visage magnifique, pourtant rongé par les médicaments qu’on lui imposait alors : A Star Is Born (George Cukor). Lauren Bacall, le regard teinté de cynisme, crevant l’écran rien qu’en allumant une cigarette : Port de l’angoisse (Howard Hawks). Jeanne Moreau, chantant Dans L’tourbillon de la Vie, la voix claire, sa voix d’autrefois : Jules et Jim (François Truffaut). Jane Birkin, nue dans un déferlement de papiers froissés : Blow Up (Michelangelo Antonioni). Julia Roberts, adorable, charmeuse et naïve : Pretty Woman (Garry Marshall). Juliette Binoche, dangereusement sensuelle : Femme fatale (Louis Malle)... Sarah, Judy, Lauren, Jeanne, Jane, Jody, Juliette ; beaucoup de J, parmi ces noms. « Souvenez-vous, ma mère a choisi de m’appeller Jérémie ! » (...)

Assise à mon bureau, les mots me viennent, comme par enchantement. Apaisants, salvateurs, ils cheminent docilement sur mon écran. Je n’ai qu’eux – les mots – pour taire mes blessures. Lesquelles ? Je ne puis vous répondre... Il y en a tant ! Mais sachez que je ne sais pas me plaindre et encore moins gémir. Alors je préfère pour l’instant vous raconter cette histoire que je commence à peine. Celle de Jérémie et celle de tous les autres hommes qui traverseront ce roman. Vous les découvrirez. Libre à vous d’éprouver pour eux de la tendresse, de l’amour, du dégoût, de la compassion. Je vous les offre tels que je les vois, empêtrés dans leurs drôles de chimères. Mais n’oubliez pas que cette histoire est une fiction. Pourtant, les rues, les foules, sont pleines de ces hommes-là ; et je suis certaine, Messieurs, que vous vous reconnaîtrez parmi l’un d’entre eux !

J’aime déjà ce personnage. Jérémie, mon Jérémie, le premier héros de cette histoire. Il vient de naître, il est sorti de moi, comme un enfant, sans me faire souffrir. Me tourmentera-t-il, plus tard, si les mots pour le décrire viennent à me manquer ? (...) Jusqu’à ce jour, Jérémie n’a jamais vraiment partagé sa vie avec une femme. Il y a seulement eu Emmanuelle, une jeune stagiaire de l’agence. Une fille brillante avec laquelle il lui était agréable de
13

travailler. Elle comprenait très vite, répondait avec intelligence et, en toutes circonstances, jouait d’un humour que Jérémie appréciait beaucoup. Elle était belle, très belle. Quand elle venait se pencher sur l’écran de Jérémie pour écouter un conseil, ses cheveux lui effleuraient la nuque ; caresses furtives, délicatement parfumées. Jérémie aimait provoquer ce contact. Prétextant le besoin de lui montrer quelque chose, il l’appelait régulièrement. Elle accourait, se courbait au-dessus de lui, abandonnant ses longues mèches blondes dans le cou de Jérémie. Pointant du doigt le détail d’une image sur son écran, il roulait lentement ses épaules en dodelinant de la tête, décuplant ainsi l’intensité du plaisir. Un soir, Jérémie proposa un dîner. Elle accepta. Ils passèrent une première nuit chez lui, puis un week-end et les semaines qui suivirent. Emmanuelle se comporta comme une femme attentive au moindre désir de son époux. Prévoyante, organisée, elle s’occupait de tout. Jérémie n’avait plus rien à faire. Ne pouvant plus donner libre cours à ses anciennes habitudes, il se sentit dépossédé. Emmanuelle encombrait sa vie. Un jour, il lui demanda de partir. Elle pleura. La semaine suivante, son stage arrivait à son terme. Jérémie contacta un ami, infographiste lui aussi. Celui-ci recherchait une nouvelle assistante. Emmanuelle pouvait parfaitement convenir pour assurer cet emploi. Elle le prit. Jérémie n’éprouva aucune peine. Un léger sentiment de culpabilité le poursuivit quelque temps. Puis tout redevint normal. (...)

Chaque fois que je commence un nouveau roman, je sens renaître en moi cette merveilleuse ivresse qu’est la liberté. M’exprimer, sereinement, sans contrainte, sans tabou, quel bonheur ! Pourtant, cette fois-ci, je redoute de ne pas parvenir à construire cette histoire. J’ai peur qu’elle me submerge, qu’elle m’absorbe, qu’elle me blesse. Je fais partie de ces femmes que les hommes ont abîmées. Des proches – très proches – ont altéré la confiance que j’aurais tant voulu conserver à leur égard. Ai-je été naïve ? Comment pourrait-on croire cela ? À cette époque, je n’étais qu’une enfant ! J’aime cependant croiser le regard des hommes, les émouvoir d’un sourire, d’un geste, d’un mot. Mais quand l’un d’eux croit entrevoir l’annonce d’une promesse, il doit très vite comprendre qu’il m’arrive très rarement de me laisser séduire. Les hommes, c’est sous forme d’images, de rêves, d’aventures fictives que je les préfère le plus souvent. Mes chimères me poursuivent parfois longtemps, d’autres me lassent. Elles se transforment, s’estompent, disparaissent pour réapparaître, différentes, plus belles encore
14

ou bien décevantes. Mais, dans tous les cas, je suis libre de poursuivre mes songes, éveillée, ou bien d’éteindre la lumière.

(...) De toute la semaine, Jérémie n’a pu quitter l’agence que très tard dans la soirée. C’est souvent ainsi lorsqu’un client impose un rythme qu’il faut coûte que coûte maintenir afin de ne pas se faire doubler par la concurrence. Cette semaine donc, de 19 heures 15 à 19 heures 30, boulevard Beaumarchais, la table de la brasserie est restée à la disposition d’autres consommateurs. Jérémie ne cesse pas de penser à la jeune fille. Dix fois déjà, il lui a attribué un prénom, une origine, une profession, des passions. Quant à l’homme qu’elle fréquenterait, Jérémie s’interdit toutes suggestions. « Comment pourrais-je aborder la jeune fille ? Quelle serait la meilleure façon de procéder pour ne pas recevoir un regard méprisant, ou pire, me retrouver irrémédiablement remisé dans le couloir de l’indifférence ? » Parfois, Jérémie croit tenir la bonne réponse. Parfois, il se résigne à ne plus la chercher. (...)

J’ignore pour quelles raisons j’aspire à vouloir me glisser dans les insondables mécanismes de l’imaginaire masculin. Est-ce un défi que de prétendre se regarder dans le mercure d’un miroir ? Est-ce le vertige du vide qui m’attire, ou celui de me retrouver captive de ma propre mise en abyme ? Ou bien est-ce parce que depuis quelque temps je suis amoureuse ?...

(...) Aujourd’hui, dimanche, la brasserie du boulevard Beaumarchais est fermée. Adossé à la devanture, Jérémie scrute, une à une, toutes les fenêtres de l’immeuble. Quels indices pourraient lui donner l’espoir de découvrir où habite la jeune fille ? Derrière les croisées, ouvertes ou closes, aucun signe ne présage la douceur d’un écrin digne de recevoir l’élégance d’une jeune femme. Rien que des rideaux, fades, sans couleurs ; des plafonds moulurés au centre desquels pendent de ternes luminaires ; des angles de mur, désespérants, vides de toute attirance ; des cimaises supportant, depuis des lustres, le poids de portraits anonymes. Jérémie traverse le boulevard, s’approche de la porte cochère, caresse ses boiseries altérées avant de saisir la poignée. Elle résiste. Il se recule de quelques pas, lève la tête et remonte lentement les yeux jusqu’au bourrelet de zinc formant le chéneau. Il aimerait tant qu’une silhouette
15

familière lui adresse un sourire. Elle l’attendrait, accoudée à la balustrade du balcon le plus élevé. Il monterait la retrouver, comme chaque dimanche, comme chaque jour, infiniment... La porte s’ouvre ! En sort un couple de personnes âgées. Jérémie se glisse derrière elles avant que le battant ne se referme. Le voilà passé de l’autre côté, dans la fraîcheur d’un large couloir au sol pavé. Il hume l’air, longuement, espérant capter les reliquats d’un parfum. Combien de fois par jour traverse-t-elle cette entrée ? Où vont ses pas quand elle rentre chez elle ? Jérémie hésite : porte gauche, porte droite ?... Les boîtes aux lettres ! Au-dessus d’elles, une liste indique le nom et l’étage de chaque locataire. Jérémie commence à lire. Gravés dans le cuivre, des patronymes se suivent par ordre alphabétique. Arrivé à la lettre M, Jérémie ne va pas plus loin. Une faible lumière provenant de l’arrière du couloir signale l’existence d’une cour intérieure. Jérémie s’y dirige. La cour est dans l’ombre. Seul le haut d’une façade est encore inondé de soleil. D’une fenêtre ouverte s’échappent quelques notes de musique. Jérémie tend l’oreille. Il croit reconnaître un concerto pour violon de Brahms ou peut-être bien de Schumann. Il ne sait pas. Quelle importanc ! Ailleurs, aucun signe de vie. Un claquement de porte surprend Jérémie. Quelqu’un vient de pénétrer dans l’immeuble. C’est peut-être la jeune fille ? N’osant pas s’avancer, il se cache dans l’angle d’un mur. De là, il aperçoit un homme portant sous son bras un paquet plat, semblable à un tableau emballé dans du papier journal. L’homme s’arrête devant l’une des portes de l’entrée, le temps qu’à l’interphone une voix aiguë lui réponde. Un bruit métallique fait sursauter Jérémie. La porte est ouverte. Il pourrait se précipiter, profiter de l’occasion pour accéder aux étages, mais il se ravise, se trouvant ridicule. Que dire au cas où l’homme lui demanderait s’il cherche quelque chose ? Que faire si, en montant les escaliers, il croisait la jeune fille ? Jérémie quitte sa cachette, retraverse le couloir et, sans même s’en rendre compte, se retrouve dans la rue. (...) Oui, je suis amoureuse ! Un homme a su m’émouvoir. Alors que depuis plus d’un an je vivais seule, quasi recluse dans mon appartement, j’ai cédé. Céder ! Pourquoi ai-je employé ce mot ? On cède la parole à quelqu’un, on cède aux caprices d’un enfant, une branche cède sous le poids de ses fruits. Curieux que ce verbe puisse s’adapter à de si différentes situations ! J’ai cédé, disais16

je. Dois-je comprendre que je suis parvenue à briser ma solitude, à abandonner ma réclusion, à rompre le rythme de mes heures et de mes jours, pour céder à la tentation... d’être heureuse ? Oui, je suis amoureuse !

Sur le boulevard, la fréquence des voitures s’est nettement ralentie. Les taxis, eux aussi, se font plus rares. Mi-juillet. La moitié des Parisiens ont quitté la capitale pour de stupides vacances ; océanes, pédestres, exotiques, qu’importe ! Jérémie est un sédentaire, un antivoyageur. Pourtant, il serait prêt à suivre la jeune fille, où qu’elle aille ; dût-elle le mener par le bout du nez ! Cette pensée le fait sourire. Il regarde sa montre : 19 heures 28. Bon sang ! La voilà, déjà engagée sur le passage piétonnier. Elle porte une jupe courte. Ses jambes – magnifiques – semblent se hâter plus qu’à l’accoutumée. Un bras maintenant fermement son sac sous l’aisselle, l’autre rythmant, à contretemps, la cadence de ses pas, elle rejoint rapidement le trottoir où se trouve Jérémie. Elle s’arrête, à quelques mètres de lui. Ses traits sont tendus. Elle semble nerveuse. Elle ouvre son sac, sort son téléphone mobile, le remet aussitôt en place en frappant le sol d’un ferme coup de talon. Jérémie comprend. La batterie est à plat. Belle occasion ! Il se lève, s’avance vers la jeune fille, lui propose de l’aider. Il reçoit un regard noir, vite effacé par un léger sourire suivi d’un « Merci, vous êtes gentil ! » La jeune fille saisit le portable que lui tend Jérémie. Par discrétion il s’éloigne un peu, juste assez pour entendre la brève conversation. Un scooter passe à grand bruit. La jeune fille se retourne, dit à nouveau merci et descend du trottoir pour arrêter un taxi. Jérémie la devance et se place presque au milieu du boulevard pour stopper le premier véhicule disponible. En voilà un. Il ralentit, freine brusquement. Jérémie ouvre la portière, la jeune fille monte sans lui adresser le moindre mot. Il l’entend dire au chauffeur : « Hôtel Ritz, s’il vous plaît. »
17

(...) Le serveur apporte une Grimbergen. Aujourd’hui, Jérémie est en avance. Il se penche au-dessus de sa bière pour regarder la mousse s’enfoncer lentement dans le col évasé de son verre. Des milliers, des dizaines de milliers de bulles microscopiques s’évanouissent à chaque seconde. Des secondes perdues, des secondes dérobées... à son amour. Combien de centaines de milliers de secondes se sont écoulées depuis la dernière apparition de la jeune fille ? Voilà plus d’une semaine qu’il ne l’a pas vue !...

Ce soir, Jérémie ne rentre pas directement chez lui. Ses pensées, dispersées, le font s’égarer dans son quartier. À l’angle d’une rue, il pénètre dans un restaurant, s’assied, commande un plat et une bouteille de vin. Hôtel Ritz ! Que va-t-elle y faire ? Retrouver un amant ?... Soudain, Jérémie se sent mal. Il imagine un tout autre scénario. Cette fille, belle, superbement belle, ponctuelle, élégante... Hôtel Ritz !... Serait-elle une escorte, une call-girl de luxe ? (...) C’était inattendu. Je ne pensais pas pouvoir un jour rencontrer un homme tel que lui. Cela m’est arrivé il y a seulement quelques mois. Je cherchais un moyen de me distraire, de sortir de ma gangue, de m’en extraire en douceur sans me blesser sur les débris rugueux de mon existence. Mais comment faire quand on a peur de renouveler une erreur, celle qui consiste à aimer quelqu’un jusqu’à l’instant où tout bascule. J’ai trop souvent été meurtrie. Je devais imposer mes distances. Alors je me suis mise à correspondre, virtuellement, avec des inconnus. De nos jours, rien n’est plus banal, me direz-vous. Mais tout dépend de ce que l’on cherche en procédant ainsi. Je ne voulais en aucun cas provoquer ce qui se pratique le plus couramment : un jour, dans un café, un premier tête-à-tête avec celui qui pourrait être le prochain... Il me fallait demeurer loin de toute réalité. Mon inscription sur un site de rencontres m’apparut comme un jeu dont les règles n’appartenaient qu’à moi. Ainsi, je pouvais me sentir libre de tricher avec mes correspondants, de mentir, de placer très haut mes espérances ou bien d’abandonner la partie, à tout moment. L’idée de me présenter sous un pseudonyme s’avéra être le commencement d’une histoire à venir, savoureusement sans issue. Je me voulais absente, transparente, dépourvue de toute consistance. J’avais donc choisi de me nommer “L’Intangible”. C’était, à cette époque, la juste image que j’avais de moi. Il me fallait aussi composer un message pour attirer les regards. Modestement, j’ai poussé un cri, avec mes mots. J’ai laissé vide l’espace où l’on doit normalement placer sa photo. Par défaut, le serveur afficha une silhouette, un profil féminin qui ne ressemblait à rien. Cela m’a plu, confirmant mon inexistence. Le lendemain, je reçus deux messages. Le premier m’a fait rire de par sa complaisance. Un homme se présentait comme étant mon sauveur, mon rédempteur, avait-il souligné ; prévenant, consolant, attentionné en toutes circonstances, prêt à tout pour donner un nouveau souffle à ma vie. J’ai glissé son courriel dans la corbeille et l’ai vidée. Le deuxième m’a éblouie. Je l’ai relu dix fois, peut-être davantage. Et j’ai aussitôt répondu.
18

(...) Son téléphone en main, Jérémie fixe les huit chiffres correspondant à l’appel de la jeune fille. Quelle tentation que celle d’appuyer sur la touche de connexion ! Mais pourquoi ? Entendre une voix ! Et après ? Ce ne pourrait être que celle d’un homme... d’un concurrent ! Jérémie ferme son mobile, le pose sur la table basse de son salon et s’allonge à même le sol en soupirant. La tête lui tourne. Il a un peu trop bu, ce soir, au restaurant. Le lendemain, en quittant l’agence, Jérémie hésite à se rendre à la brasserie du boulevard Beaumarchais. Il traîne un moment place des Vosges, devant la vitrine d’un bouquiniste. Sans même les regarder, il manipule quelques livres disposés dans un bac poussiéreux. “Les bonnes affaires” annonce une affiche à demi décollée de son support. « La bonne affaire ! Elle me passe sous le nez », se dit Jérémie. « Jamais, continue-t-il, je n’aurais dû intervenir, mais plutôt laisser la jeune fille attendre un taxi, sans m’occuper de rien. Mes sentiments à son égard seraient alors intacts. » Le doute, la suspicion poursuivent Jérémie, le mettant à mal, à tel point que de toute la journée ses collègues de travail n’ont pas cessé de lui demander s’il se sentait bien. Jérémie remet en place le livre qu’il serrait fortement dans sa main. Il s’écarte de la boutique, passe sous les arcades pour se poser face au soleil, lève les yeux vers le ciel, respire profondément et, d’un pas décidé, prend le chemin le plus direct pour rentrer chez lui.

Devant le miroir de sa salle de bains, Jérémie se regarde. « J’ai une sale gueule », se dit-il. En s’approchant de la glace, il se rassure, accusant une vilaine ombre d’être responsable du creusement de ses traits. Ce matin, contrairement à son habitude, il n’a pas pris le temps de se raser. Il ouvre un tiroir, prend son rasoir, une bombe de mousse pour peaux sensibles et le flacon d’after-shave qu’Emmanuelle lui avait offert la veille de son renvoi. La lame glisse sur ses joues, son menton, au-dessus et au-dessous de ses lèvres, emportant avec elle des paquets de mousse parsemés de petits points noirs. « Merde ! Il faut que je sache qui est cette fille. » Il se rince le visage, passe sous la douche, puis dans sa chambre où il enfile un costume qu’il n’a encore jamais eu l’occasion de porter. Un complet Hugo Boss, cadeau de ladite société pour laquelle il a récemment travaillé. Cinq minutes plus tard, le voilà dans la rue, hélant un taxi. Une Mercedes blanche s’arrête devant lui. Il ouvre la portière, monte dans la voiture et ordonne au chauffeur :
19

Place Vendôme. Le compteur affiche dix-sept euros cinquante. Jérémie tend un billet de vingt en confirmant qu’il n’attend pas de monnaie en retour. Le chauffeur le remercie et lui souhaite une bonne soirée. Sur la place, la façade du Ritz s’impose comme une probable réponse à la question qui taraude Jérémie depuis hier soir. Il hésite à entrer. Généralement sûr de lui, ce soir, il se sent démuni, intimidé, bien plus par le but de son enquête que par le luxe du lieu. Finalement il s’engage, le regard braqué sur les lumières inondant le grand hall d’entrée. Le portier lui adresse quelques mots aimables. Jérémie ne lui répond pas. Il s’avance, évite le comptoir d’accueil, traverse un vaste salon et se dirige vers le bar Hemingway qui, en son temps, a désaltéré des gosiers réputés insatiables : Scott Fitzgerald, Graham Greene, Joyce, Sartre, ainsi qu’un certain W. Churchill. Jérémie, ignorant tout de ce passé mémorable, s’assied avec maladresse sur un haut tabouret. Derrière le bar, le garçon, un jeune homme aux gestes distingués, portant une moustache à la Clark Gable, demande ce qui pourrait plaire à Monsieur : « Le cocktail du jour vous conviendra sûrement, qu’en dites-vous ? » Jérémie s’entend répondre oui. (...) J’ai pris tout mon temps pour lui écrire. En post-scriptum, j’ai précisé que je ne souhaitais qu’une chose : dialoguer, uniquement par l’interface de nos écrans. Il semblait d’accord. Sa réponse me plut. Elle me paraissait sincère et par moments touchante de naïveté. J’aime qu’un homme soit encore capable de glisser dans ses mots quelques notes enfantines. Un homme ! Je n’avais aucune idée de son âge. D’ailleurs, rien ne l’indiquait sur sa fiche. Elle était brève. Lui aussi avait choisi de ne pas mettre sa photo. Nous étions donc égaux. De jour en jour, nos courriels prirent un ton savoureux. Il parlait de lui, de personnes exceptionnelles qu’il avait autrefois connues lors de ses voyages, de ses activités d’artiste. J’étais heureuse de le savoir artiste ; « plasticien-bricoleur », avait-il précisé. Comme si je dialoguais avec moi-même, je lui racontais les vies que j’aurais voulu traverser. Nous échangions sur
20

« Hôtel Ritz, s’il vous plaît ! » Durant le trajet, Jérémie ne desserre les dents que pour répondre par des “oui” distants aux questions du chauffeur. Celui-ci semble trop curieux, indiscret, inconvenant. Jérémie est ailleurs. Il voudrait que l’homme se taise et se contente de le conduire là où il lui a demandé d’aller. Rien de plus !

(...) « Voici votre Bellini, Monsieur ! » dit le serveur en déposant sur le bois vernis du comptoir une flûte en cristal au contenu rosé. Jérémie goûte à la boisson. Elle est fruitée : framboises et pêches toutes deux mixées, et une égale quantité de champagne très frais. Il est seul au bar. Derrière lui, trois hommes, assis sur de confortables fauteuils, discutent à voix basse en buvant du whisky. Jérémie ne cherche pas à les écouter, trop occupé, à l’affût du moindre mouvement, d’une silhouette qui pourrait apparaître soudainement, seule, ou peut-être accompagnée . Non ! Elle doit être seule, il le faut ! Jérémie boit la dernière gorgée. Aimablement, le garçon lui demande le numéro de sa chambre, « À moins, dit-il, que Monsieur préfère régler maintenant le montant de sa consommation ? » Une chambre ! Jérémie n’y avait pas pensé. Je vais prendre une chambre et passer la nuit avec elle... sans elle !... Il se lève, s’éloigne du bar, se dirige vers l’accueil. Un homme en livrée bleue s’adresse à lui. Jérémie, n’ayant aucune idée des tarifs, hésite un instant. Puis il annonce qu’il souhaiterait une chambre donnant sur le jardin d’été. De là, pense-t-il, je pourrai secrètement observer cette partie fréquentée de l’hôtel. Un groom accompagne Jérémie jusqu’à la porte de sa chambre. Il entre. Le décor lui déplaît. Tout est figé, comme un tableau aux tons mièvres, brossé par une main trop minutieuse. Il traverse la pièce, s’approche de la fenêtre et regarde longuement le jardin. La jeune fille ne s’y trouve pas. Il est plus de 21 heures. Jérémie descend pour dîner. Sous son immense ciel en trompe-l’œil, L’Espadon – le restaurant – ressemble à un décor de film. Une serveuse vient au-devant de Jérémie pour le placer à une table. Assis un peu à l’écart des autres convives, il bénéficie d’une vue couvrant la presque totalité de la salle. Il commande un plat accompagné du vin que le sommelier lui conseille. Les clients parlent à voix basse, comme si ce lieu n’autorisait que les murmures. À une table éloignée, deux Asiatiques en complet arborent cette classe stéréotypée propre aux hauts fonctionnaires étrangers. Ils ont déjà terminé leur repas. L’un d’eux regarde régulièrement le cadran de sa montre. Il semble impatient. On sert Jérémie. Il se penche au-dessus de son assiette,
21

mille sujets, en amis, en compagnons, souvent indignés par la brutalité de ce monde dans lequel nous tentions l’un et l’autre de nous élever. Est-ce possible, d’ailleurs, de relever la tête ? À l’époque, j’en doutais. Aujourd’hui, je pense fermement que oui !

apprécie la délicatesse des senteurs et commence à manger. En relevant la tête, il regarde à nouveau en direction des deux hommes. Une troisième personne se tient debout à leurs côtés. C’est la jeune fille ! (...)

Un matin, j’ai éprouvé le désir d’entendre sa voix. Je lui ai confié mon numéro de téléphone. Allait-il m’appeler ? Je n’en étais pas certaine. Il l’a fait, le jour même.

Le ton de sa voix m’a surprise. Une voix douce, rassurante, régulièrement ponctuée de profondes inspirations. Il m’a d’abord fait part de son embarras, avouant ne pas savoir quoi me dire. J’éprouvais aussi quelque gêne pour avoir rompu le pacte imposé jusqu’alors. Au commencement de notre conversation, parler était pour nous une nouveauté, aussi difficile à consumer que le bois encore trop vert qui peine à s’enflammer. Mais, dès lors, nous pouvions, l’un et l’autre, placer des sons sur nos mots. Nos accords semblaient parfaits. Alors nos langues se délièrent et devinrent insatiables. Il parlait. Je l’écoutais. Je parlais. Il m’écoutait. Puis l’entendre ne me suffisa plus, il me fallait le voir. « Nous devrions nous rencontrer », lui ai-je proposé. Il a accepté. (...) Le maître d’hôtel fait sursauter Jérémie. Il ne l’avait pas vu s’approcher. « Je vous prie de m’excuser, Monsieur, je venais simplement vous suggérer un dessert. Quelle serait votre préférence ? » Jérémie se contente de commander un café. Peu après, un serveur apporte un plateau sur lequel une tasse en porcelaine, décorée de feuillages, trône au milieu de petits contenants inutiles. « Est-ce bien vous, demande Jérémie, qui vous êtes occupé des deux messieurs, à cette table, là-bas ? Des Japonais je crois.
22

(...) Elle porte un tailleur sombre et un corsage à fines rayures. Ses cheveux, coiffés en arrière, sont maintenus par un bandeau gainé de velours bleu clair. Dans une main elle tient élégamment un bloc-notes protégé d’un cuir noir, de l’autre elle agite un stylo. Elle sourit, se penche plusieurs fois en avant. Les deux hommes font de même en se relevant légèrement de leurs sièges. « Des Japonais », se dit Jérémie. Celui qui regardait constamment sa montre se lève. La jeune fille fait un pas en tendant un bras devant elle pour l’inviter à la suivre. Ce qu’il fait. Tous deux disparaissent. (...)

– Oui, Monsieur, en effet. Que puis-je faire pour vous ? – C’est à propos de la jeune femme en tailleur qui est venue leur parler. – Auriez-vous besoin de ses services, Monsieur ? – Mais de quels services s’agit-il ? – De traductions, Monsieur. – De traductions ! Expliquez-vous ! – L’hôtel Ritz dispose de traductrices pour venir en aide à sa clientèle, Monsieur, quand cela s’avère nécessaire. » (...)

Le lendemain, je l’attendais, adossée à la grille d’un square où nous avions convenu de nous rencontrer. C’était l’hiver, un jour de février. Le ciel avait cédé son immensité à un soleil radieux. Je le vis venir. Ce ne pouvait être que lui. Il marchait vers moi avec cette démarche nonchalante qui fait la singularité des rêveurs que l’on croise parfois dans les rues. Quand il fut proche, je me penchai pour ranger dans mon sac la revue que je feuilletais afin de distraire mes mains. En me relevant, j’eus subitement envie de fuir. Quelques semaines plus tôt, je m’étais promis de demeurer à distance. Et je me trouvais là, comme un fauve acculé au fond d’une cage – la grille du square!... J’ai eu peur, de moi-même, de mon état, d’avoir à subir une nouvelle crise, comme cela m’est arrivé autrefois. Mon malaise passé, je me suis sentie apaisée, prête à accueillir cet homme. Il me plaisait déjà. À cet instant, j’entrevis la fin de ma captivité...

(...) Jérémie est sidéré, non pas par ce qu’il vient d’apprendre, mais par sa stupidité d’avoir imaginé qu’une femme, parce qu’elle est jeune et belle, ne puisse gagner sa vie dans un hôtel de luxe qu’en faisant commerce de ses charmes. De retour dans sa chambre, Jérémie se sent vide, ridicule. Il s’en veut, terriblement. Puis, reprenant ses esprits, il se dit que tout est possible, que cette jeune femme pourrait, dès ce soir, lui être accessible. Il décroche le téléphone pour joindre le personnel de l’accueil, annonce qu’il a besoin d’aide pour traduire un document à faxer rapidement à un client japonais. On lui répond qu’il lui faudra attendre, la traductrice étant encore occupée pour un bon moment. (...) Au lieu d’un bonjour, il m’adressa quelques mots accompagnés d’un geste de la main, faisant référence à une entrée en scène. Cela m’a enchan23

tée. À mon tour, j’ai répondu. Il a souri. Un beau sourire, le premier que je reçu de lui. Il s’appelle Yves, ne vous l’avais-je pas dit !

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.