AGE DE LA REVELATION ROMAN

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Stéphanie a "tout pour être heureuse". Pourtant, Stéphanie est désenchantée... Et il y a Tessa, Stéphanie la vénère parce qu'elle lui fait percevoir un univers plus vaste, mais plus humble, plus universel, mais plus proche. Progressivement, elle va révèler à Stéphanie ce qui donne à sa vie cette profondeur, cette douceur et cette mansuétude qui attirent et apaisent Stéphanie. C'est de Tessa qu'elle apprendra les rudiments de la spiritualité soufie.
Publié le : vendredi 1 avril 2011
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EAN13 : 9782296803626
Nombre de pages : 228
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L’Âge de la Révélation
















Lettres du monde arabe
Collection dirigée par Maguy Albet
et Emmanuelle Moysan

Myriam JEBBOR, Des histoires de grands, 2011.
Moustapha BOUCHAREB, La troisième moitié de soi, 2011.
Ahmed-Habib LARABA, L’Ange de feu, 2011.
Mohamed DIOURI, Chroniques du quartier, 2011.
Nadia BEDOREH FAR, Les aléas de ma destinée, 2010.
Sami Al Nasrawi, L'autre rive, 2010.
Lahsen BOUGDAL, La petite bonne de Casablanca, 2010.
El Hassane AÏT MOH, Le Captif de Mabrouka, 2010.
Wajih RAYYAN, De Jordanie en Flandre. Ombres et lumières d'une vie
ailleurs, 2010.
Mustapha KHARMOUDI, La Saison des Figues, 2010.
Haytam ANDALOUSSY, Le pain de l’amertume, 2010.
Halima BEN HADDOU, L’Orgueil du père, 2010.
Amir TAGELSIR, Le Parfum français, 2010.
Ahmed ISMAÏLI, Dialogue au bout de la nuit, 2010.
Mohamed BOUKACI, Le Transfuge, 2009.
Hocéïn FARAJ, Les dauphins jouent et gagnent, 2009.
Mohammed TALBI, Rêves brûlés, 2009.
Karim JAAFAR, Le calame et l’esprit, 2009.
Mustapha KHARMOUDI, Ô Besançon. Une jeunesse 70, 2009.
Abubaker BAGADER, Par-delà les dunes, 2009.
Mounir FERRAM, Les Racines de l’espoir, 2009.




Dernières parutions dans la collection écritures arabes


N° 233 Rachid OULESBIR, Le rêve des momies, 2011.
N° 232 El Hassane AÏT MOH, Le thé n’a plus la même saveur,
2009.


Fouzia OUKAZI








L’Âge de la Révélation


Roman













L’Harmattan Du même auteur


La femme de l’Emir,
L’Harmattan, 2008.

L’école de la République face aux jeunes musulmans,
(en collaboration), L’Harmattan, 2007.
















© L’HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54413-0
EAN : 9782296544130









A mon cheikh.


« …les maîtres sont ceux qui n’ont choisi que l’amour.
Dans tous les cas. A tout instant. En toute circonstance.
Même à l’instant où on les tuait, ils ont aimé leurs meurtriers.
Même pendant leur persécution, ils ont aimé leurs oppresseurs ».

Neale D. Walsch, Conversations avec Dieu.








I



Chaque fois que je quittais l’autoroute au niveau d’Auxerre pour
emprunter la nationale puis la départementale et me diriger vers
Ancy le Franc, là où les maisons et les jardins offraient sans
remords leur opulence aux regards et s’alignaient dans un ordre
parfait, muet et ostentatoire, je ressentais immanquablement
une petite angoisse m’étreindre l’estomac et l’envie instantanée
de rebrousser chemin s’imposait à mon esprit d’une manière
insistante et obstinée. Même le silence m’oppressait, un silence
qui semblait une pièce rapportée et déposée là sur un paysage
impeccablement froid que titillait à peine la chaleur inhabituelle
de ce mois de juin.
C’était une évidence depuis quelques années déjà : la route qui
me ramenait vers les lieux de mon enfance n’était pas
particulièrement le prélude à une journée de joie. Les
battements du cœur s’emballaient, mêlés à un étrange dégoût de
moi-même, et la nécessité de forcer ma volonté à rester sur la
route heurtait férocement l’envie de repartir. Je m’en voulais
d’être incapable de décider du chemin à suivre – y aller ou pas –
, mais en même temps, je sentais combien mon attitude était
ingrate et somme toute méprisable. Avant la fin du jour, j’étais
déjà fatiguée d’entendre des voix différentes et contradictoires
s’entrechoquer dans mon cerveau, sans que je sois capable de
parvenir à une solution raisonnable.
Maman avait parlementé de longues minutes au téléphone et
m’avait fait promettre de venir. Alors je venais docilement et
comme malgré moi vers la belle demeure familiale que j’avais
toujours connue et où j’avais grandi à l’abri de tout besoin
matériel. En ce dimanche de juin, la splendeur éclatante de cette
journée ensoleillée contrastait violemment avec la morosité
poisseuse de mon humeur.
La maison tournait le dos à la route, comme pour s’abriter des
regards indiscrets ou comme pour refuser toute hospitalité. Il
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fallait passer par une petite barrière, contourner la maison,
balayer obligatoirement du regard le jardin luxuriant et élégant
qui s’étalait d’une manière impudique à la vue des visiteurs
avant de parvenir à la porte d’entrée de la maison qui était ce
dimanche-là grande ouverte. Dans ce tableau champêtre
savamment ordonné, tout était à sa place : les roses trémières et
les nains de jardin, le petit puits fleuri et les parasols, les
arbustes taillés et les allées de gravier dont pas un caillou ne
débordait sur la pelouse impeccablement tondue. Au fond du
jardin, nichée sous un saule gigantesque, une petite marre où
s’égaillaient deux canards scintillait au soleil comme un mirage.
« On habite un paradis » disait toujours ma mère lorsqu’on la
complimentait sur sa grande maison et son jardin fleuri. L’idée
très répandue que le paradis était forcément vert et fleuri me
faisait parfois sourire. Quelle idée du paradis avaient les
populations des régions constamment chaudes et trop
humides ? La maison voyait souvent passer nombre de
personnes, mais ce dimanche-là, les invités étaient plus
nombreux que d’habitude et toutes les chaises et tables de
jardin étaient sorties. Un buffet raffiné – « commandé » avait
précisé ma mère – avait été dressé contre l’un des murs de la
maison à l’abri du soleil et la pauvre Tessa, que les ans avaient
ratatinée un peu plus, faisait le relais dans la cuisine avec la
femme de ménage qui était là exceptionnellement un dimanche
pour aider à servir les convives. Tous étaient déjà là et – je ne
sais plus quelle romancière américaine avait écrit ça – je me
demandais bien pourquoi tous ces gens éprouvaient le besoin
de se réunir plusieurs dimanches dans l’année – certainement
pas parce qu’ils s’aimaient. Bien sûr, il y avait Bruno et sa
femme, tous deux très fiers devant leurs deux jolis bambins que
tout le monde caressait et admirait, les Breuillet plus
dissemblables que jamais, les Anderet qui ne manquaient jamais
une occasion de rappeler leur origine nobiliaire, les Vergnot
plus discrets sur leur fortune. Tous habitaient à quelques
kilomètres alentour, dans ce coin de l’Yonne vert et cossu et
tous étaient venus avec enfants et petits enfants. Tous
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travaillaient dans le domaine médical, tous avaient fait fortune,
tous avaient atteint un âge respectable, et tous étaient des
compagnons de régiment de mon père. Et toutes les épouses
étaient « mères au foyer ». Ils constituaient une véritable tribu
au sens anthropologique du terme, avec ses rites, ses chansons,
ses vêtements, son langage et ses besoins de se voir
régulièrement et de pratiquer les mêmes activités. Ils vivaient
dans le même monde, à la même heure, avec les mêmes
manières, pleins de cette suffisance marquée, si naturelle aux
hommes parvenus à une aisance matérielle par un hasard
professionnel et non par une naissance prodigue. Ici, on n’était
ni gentil, ni bon, ni adroit, seulement « charmant ». Le regard
ne se rassasiait pas de cette scène bourgeoise et ordonnée,
voluptueuse et imbue, si humainement indifférente à tout ce
qui ne la concernait pas, si tant est qu’un tableau sans âme
puisse être en même temps beau et humain.
Les conversations allaient bon train, par groupes, entre
personnes du même âge, avec ou sans les enfants dont certains
jouaient dans l’herbe ou se coursaient à travers les bosquets de
fleurs. Je m’amusais à l’avance des craintes de ma mère devant
les saccages éventuels des garçons qui menaçaient les fleurs
avec une épée de bois. Je vis Bruno tremper son petit doigt
dans son verre et le donner à sucer à son petit dernier qu’il
tentait de calmer en le berçant dans ses bras. Au milieu des
invités, assis droit sur sa chaise, paisible et semble-t-il serein,
Michel était comme un élément différencié et discordant, qui
s’excusait presque d’être « seulement ingénieur », de ne pas être
marié et de ne pas habiter l’Yonne. Le calme de son visage et
son sourire à peine dessiné contrastaient avec les rougeurs et
l’hilarité des autres visages masculins qui entamaient
probablement la troisième ou la quatrième tournée d’apéritif.
Assises proches les unes des autres, en jolies robes d’été de
couleurs pastel, les femmes discutaient moins bruyamment et
faisaient attention aux enfants. Je me dis rapidement que toutes
les cultures – à moins que ce ne soit la nature – séparaient les
hommes des femmes, que ce soit dans un lieu de prières ou
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dans un jardin. Que les membres de cette véritable confrérie
étaient pleinement satisfaits de faire partie d’un monde à part,
presque en voie de disparition, se lisait comme une évidence sur
le tableau. La même idée les reliait tous entre eux – sauf peut-
être Michel – celle qui les persuadait de faire partie d’une race
favorisée par les dieux. Ils semblaient avoir une confiance totale
et entière dans leurs valeurs et leur mode de vie, persuadés
d’avoir été créés intelligents et pleins d’esprit, le reste de
l’humanité n’ayant certainement pas eu de chance. Et ils en
étaient les juges. Outre l’indispensable aspect matériel qui était
signe de réussite, vivre, pour eux, c’était surtout donner tort aux
autres. Les épouses, ma mère y compris, semblaient trouver les
propos de leurs maris autant risibles que futiles – légers comme
l’air – insouciants, les remerciant par le regard conciliant – et
obéissant – de jouer le rôle anthropologique du mari qui
« apporte l’argent du foyer ». A plusieurs reprises, je me
surprenais à jeter un regard sans aménité et sans chaleur sur ce
monde qui m’a vue naître et grandir et je me demandais à
chaque fois d’où me venait cette incapacité à accepter ma place
parmi ces gens si bien mis qui me l’avaient offerte. Dans sa
grande cuisine, près de ses fourneaux encombrés, seule Tessa
m’ouvrait sans le dire un espace où je pouvais respirer.

D’une élégance discrète, un maintien d’aristocrate anglais et un
sourire retenu qui faisait naître dans les esprits féminins des
pensées impudiques, Michel et son célibat attiraient toutes les
plaisanteries sur les homosexuels ou sur les don juan, cela
dépendait des jours et de la quantité d’alcool ingurgité et il
laissait plaisamment peser le doute sur les deux éventualités.
Toutes les fois qu’une immense distance s’installait entre nous,
je le regardais comme on regarde un tableau de maître. Je le
trouvais beau, furieusement attirant mais totalement
inaccessible. Soit en raison du regard subjectif que je posais sur
lui, soit en raison de son maintien naturellement aristocratique
qui se remarquait, ou peut-être pour les deux raisons à la fois, sa
présence attirait immanquablement les yeux. Il était
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probablement conscient de son charme et de la confusion qu’il
provoquait chez les femmes à chaque fois qu’il parlait. Il ne riait
jamais aux éclats, et on le voyait à peine sourire aux plaisanteries
de mandarin de la tablée et lorsqu’il prenait la parole – rarement
– tous l’écoutaient sans trop oser de sarcasmes. Mes deux
oncles et ma grand-mère étaient également là. Depuis son
veuvage, celle que j’ai toujours appelée « mamie » passait
beaucoup de temps chez mes parents et ne manquait jamais une
occasion de commenter les faits et gestes de Tessa qui l’évitait
comme la peste. Bonne épouse et belle-fille accommodante, ma
mère ne se lassait jamais de trouver les mots d’apaisement
nécessaires à la bonne entente domestique et conjugale. Elle
aimait faire les magasins avec elle pour lui offrir des petites
gâteries, comme pour s’excuser ou pour la remercier de l’avoir
acceptée au sein de la grande famille des Vallet qui habitait
l’Yonne depuis la nuit des temps. Peu à peu, elle avait mis en
place des habitudes pour que ses journées se passent sans
heurt : inspecter le ménage et faire de sa maison un modèle de
propreté, répondre au téléphone quand mon père était absent et
surtout offrir, surtout à elle-même, un aspect extérieur
impeccable, s’habillant avec soin pour le simple plaisir de l’être.
Quant à son aspect intérieur, personne n’était capable d’en
parler, peut-être pas même Tessa. J’avais toujours vu en ma
mère quelqu’un d’inaccessible et, depuis ma plus petite enfance,
je m’étais exténuée à l’aimer pour deux. Un très court instant de
réflexion me fit remarquer, comme lorsque la pensée est
suspendue, qu’aucune personne de la famille maternelle n’était
présente – à part Tessa, discrète, invisible ou bien qu’on ne
voulait pas voir.
Comme à son habitude, légèrement secoué par un rire de
fumeur invétéré, mon père était affalé sur une des chaises, royal,
sûr de lui et de sa prospérité. Le teint rouge d’alcool et de soleil,
les yeux plus enfoncés que jamais, la même lueur vert de gris
sournoise, qui s’allumait à chaque moment, à chaque
contrariété, habillé d’une simple chemise à carreaux et d’un
short qui dévoilait des jambes velues et maigres, il riait aux
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éclats – mais ses yeux ne riaient jamais – probablement d’une
bonne plaisanterie comme lui seul et ses camarades savaient en
rire. Des rires que ma mauvaise humeur trouvait sans joie et je
pensais encore une fois combien le prénom de Julien collait mal
à son physique sec et impérieux, qui n’entendait prier que le
dieu argent qui l’avait si bien exaucé et auprès duquel il avait
trouvé la paix.
- Maman ! hurla-t-il, mon verre est vide !
Maman accourut, son sourire creusant des fossettes enfantines
dans ses joues, encore belle, ses cheveux clairs savamment
retenus, la jupe impeccablement droite et un chemisier
vaporeux ouvert sur un collier de perles blanches : « Alors, je le
pleins !!! » et tout le monde rit de plus belle. Ma mère savait
bien quels effets produisaient son élégance naturelle et son
aisance et les rares fois où je m’étais promenée avec elle dans les
rues encombrées de Paris, les regards masculins étaient
nettement explicites. La question de savoir si elle formait un
beau couple avec mon père ne se posait pas : la famille Vallet
avait capitulé devant la grâce et la beauté et tout le monde
convenait qu’elle avait apporté du charme et de la distinction à
la fortune paternelle, elle la méritait donc amplement. Mais
personne, pas même mon père, ne pouvait soupçonner
combien cette grâce, née dans un pays qui n’en permettait
aucune, cachait de détermination et de volonté inébranlables.
En la voyant si à l’aise dans un rôle pour lequel elle n’était pas
née, je me demandais si sa vie bourgeoise n’était pas la forme de
sa rédemption. C’était dans ces moments-là, insouciants et
frivoles, que je m’étonnais que rien, absolument rien, dans son
visage, dans son allure ou dans ses gestes, ne dénotait la terreur
qui avait grandi avec elle. C’est peut-être pour cette raison que
je ne pouvais m’empêcher d’éprouver pour elle, non pas de
l’amour, mais une espèce d’admiration, mêlée à une rancœur
que j’avais du mal à définir. Altière et dominatrice, ma mère
avait fini par confondre sa survie avec sa vie matérielle, son être
avec l’avoir que lui avait procuré son mariage. Son aisance
matérielle semblait avoir enfoui au fin fond de sa mémoire tous
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les autres besoins qu’un être humain est en droit d’attendre.
Quelque chose devait certainement lui manquer, mais quoi ?

Mon père gardait dans sa physionomie un aspect militaire,
accentué par des cheveux coupés à ras et un regard qui m’avait
toujours clouée sur place, acéré et vif comme une lame. Je me
sentais coupable à partir du moment où il posait son regard sur
moi et je frémissais par avance d’entendre ses reproches ou
ridiculiser ma tenue, implorant secrètement la providence de
voir passer sur son visage habituellement menaçant, une lueur
d’approbation, même tacite. Malgré le large sourire qui creusait
des fossettes presque joyeuses dans ses joues, mon père n’avait
pas le geste d’amour naturel que seuls les enfants et les animaux
savent reconnaître du premier coup d’œil. D’ailleurs, ni les
enfants, ni les animaux ne venaient chercher chez lui la chaleur
et l’accueil qu’ils étaient instinctivement sûrs de ne pas trouver.
Ce n’est que lorsque j’ai dépassé l’âge de trente ans que sa
sècheresse et son air bourru ne m’effrayèrent plus. C’est à cet
âge que je trouvais à mon père un profil de rapace à l’affût. Ma
peur s’était quelque peu muée en une sorte de compassion – le
mot est peut-être trop fort – envers lui. C’est d’ailleurs après
mes trente ans que nos relations avaient pris l’eau de toutes
parts.


Sans saluer personne, parce que je me sentais extrêmement
seule au milieu de ces personnes que je connaissais depuis ma
plus tendre enfance, je m’éclipsais directement vers la grande
cuisine rejoindre Tessa qui me serra dans ses bras sans rien me
dire, mais je vis dans ses yeux qu’elle était contente de me voir.
Petite, ses yeux bleus pétillant de bonté derrière les lunettes, les
cheveux à peine grisonnants ramassés en chignon, elle n’avait
pas d’âge et faisait partie pour ainsi dire des murs de la maison.
- Ma pauvre Tessa, toujours au travail !
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- C’est rien, tu sais bien que je fais ça pour ta mère… et
surtout pour toi, ma Phanie, avait-elle ajouté après un
bref moment de silence.
Un léger accent trahissait son origine étrangère et un minuscule
et discret tatouage berbère restait imperturbablement imprimé
sur son large front blanc malgré mille et une crèmes que ma
mère lui avait achetées pour le faire disparaître. Devant
l’éventualité d’une opération chirurgicale, elle avait reculé : « de
toute façon, je ne sors pas ! ». Cela faisait bien quarante ans
qu’elle n’avait pas respiré un autre air que celui de la maison de
mes parents, que ce soit ici dans l’Yonne ou bien en Picardie,
lors de leur arrivée en France, quarante années de travail et de
services rendus qui n’avaient pas entamé d’un iota la douceur de
son regard et le pardon qui en émanait avant même que la faute
ne soit commise. Plus que tout, j’admirai son abnégation et sa
manière d’exister pour les autres, sans ameuter le monde pour
le prendre à témoin de ses faits et gestes. Mon père ne lui
adressait la parole qu’en des circonstances majeures, comme
lorsqu’elle l’avait appelé pour la naissance plus tôt que prévue
de Bruno. Parce qu’elle m’avait élevée, bercée, changée, veillée,
Tessa restait pour moi un havre de paix, une image de
consolation et un livre d’humilité mais aussi, plus qu’une
énigme, un non-dit.

- Ma chérie ! Tu es là et on ne me le dit pas !
L’entrée de ma mère dans la cuisine fut précédée de son parfum
qui sentait le luxe et le raffinement, et le bruit de ses talons
martela le sol carrelé de la cuisine d’une manière impériale. Le
« on » représentait dans son esprit le mot idoine pour désigner
des domestiques en charge d’une maison nobiliaire et je crois
bien que, sans y prêter attention, elle avait fini par traiter Tessa
comme une domestique. Elle posa légèrement sa joue sur la
mienne, comme pour ne pas déranger son maquillage et aucun
geste de tendresse de ma part ne vint corriger la frivolité de son
baiser aérien. « C’est gentil d’être venue, ma chérie, j’avais
tellement peur ! » Ma mère avait par contre totalement perdu
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son accent étranger et parlait d’une voie posée, sur un ton
mondain, très sûr, presque suffisant. Elle s’était même
appropriée un discours de bonne bourgeoise de France
profonde, parfois agaçant, parfois attristant, qui cadrait mal
avec le langage de bistrot et parfois grossier de mon père. Elle
ponctuait souvent ses phrases affirmatives d’un « vois-tu ?» qui
me faisait rire quand j’étais adolescente et qui depuis quelques
années, me faisait désespérer de mon amour filial. Lorsqu’elle se
mettait en colère, un léger accent ponctuait ses phrases :
« l’accent des Juifs sépharades », avait dit mon père. C’était
probablement la raison pour laquelle elle se mettait bien
rarement en colère et avait développé une capacité étonnante,
presque sainte, à éviter de contrarier mon père, sa famille et les
gens qu’on connaissait. Sauf moi.
- Tu viens dire bonjour à nos amis ?
- Est-ce qu’il le faut vraiment ?
A travers son beau sourire, son regard me foudroya une
fraction de seconde et je me tus pour ne pas faire de peine à
Tessa qui avait suspendu ses gestes sans nous regarder. Je
détestais mes difficultés à contrôler ces instants d’équilibre
fragile où des paroles d’irritation pouvaient l’emporter avec
autant de facilité sur des paroles apaisantes.
Ce que j’appréhendais, ce n’était pas tant les invités que mon
père. Depuis une quinzaine d’années, nos conversations se
limitaient aux formules d’usage et toute forme d’approche
familière nous était devenue étrangère. Ni lui, ni moi n’avions
tenté la moindre réconciliation.
17

II



Il y a maintenant près de quinze ans – quinze ans ! – j’ai voulu
fêter à la maison l’obtention de la licence de psychologie et en
même temps que celle de kinésithérapie, immensément fière
d’avoir pu mener de front deux licences à la fois.

Depuis l’obtention du baccalauréat, mon père avait fortement
insisté pour que j’entreprenne des études de médecine, espérant
me voir reprendre son cabinet installé au rez-de-chaussée de la
maison. Mais l’idée de faire la même carrière que lui m’était
devenue insupportable depuis que je le regardais avec des yeux
d’adulte et non de petite fille et l’appel de Paris s’était fortement
insinué dans mon esprit. Auxerre restait petitement provinciale
et, surtout, je me voyais mal parcourant la campagne au milieu
de la nuit après un appel d’un vieux qui n’arrivait pas à dormir
et qui voulait seulement bavarder pour alléger sa solitude. Mon
père détestait m’entendre dire qu’il n’était pas médecin mais
seulement une antenne de SOS solitude. Il avait été si fier de
devenir médecin grâce à l’armée, sortant d’une famille à peine
lettrée, empesée dans son ignorance et son monde limité à
l’horizon brumeux de sa Picardie natale. « Il faut bien quelqu’un
pour guérir les vieux ! » avait dit ma mère sur un ton conciliant.
« Ce ne sera pas moi », avais-je répondu, sentant combien mon
absence de mansuétude et de charité humaine pouvait être
indécente et j’avais parfaitement conscience d’agir comme une
fille gâtée et insensible. Mon père m’avait regardée avec des
yeux emplis autant de dépit que de chagrin, blessé par mon
impertinence. Depuis, j’évitais consciencieusement la gêne
d’une conversation inutile avec lui ou pire encore la lourdeur du
silence, des rancoeurs accumulées et des non-dits. Pour me
dédouaner, je rendis mon père responsable du climat délétère
qui s’installa progressivement entre nous. Il n’avait pas eu plus
de chance avec Bruno qui avait préféré entrer comme Directeur
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des Ressources humaines chez Danone après de brillantes
études dans une école de commerce. Ma désobéissance en tant
qu’aînée avait donné à mon frère la hardiesse d’outrepasser sans
scrupule les désirs paternels : « je me suis inscrit à une école de
commerce » avait-il déclaré au premier dîner après l’obtention
de son bac et les parents n’avaient pas même protesté, partagés
entre la fierté et la déception. Sa réussite matérielle et son entrée
sans coup férir dans le monde des gens bien établis n’avait laissé
à mon père aucune possibilité de placer ses récriminations et ses
reproches accumulés depuis mes années de lycée. Pour
couronner le tout, Bruno s’était lié par mariage au propriétaire
de l’un des plus gros vignobles de l’Yonne et avait eu deux
« beaux enfants », comme on dit. Il était, par conséquent,
irréprochable.

Pour fêter l’obtention de mes deux licences, j’avais demandé à
maman s’il était possible de disposer de la maison pendant un
week-end, pendant qu’eux iraient à Paris passer la nuit de
samedi à dimanche dans l’appartement du Marais que le père ne
voulait pas louer. Ils en profiteraient pour aller à l’opéra. Tout
se passa très bien. Ma mère avait appris à « adorer » l’opéra qui
lui donnait l’impression d’avoir une culture élitiste. Mon père
s’endormait parfois ou ne comprenait rien à l’histoire, mais était
contraint de suivre les motivations convaincantes de sa femme.
C’est le matin du dimanche que le scandale éclata. Les sept
camarades de faculté que j’avais invités dormaient tous, moi y
compris, dans l’espace qui avait été aménagé sous les combles,
les sacs de couchage allongés les uns près des autres à même le
sol. On avait passé la soirée à danser, à rire, laissant les
amoureux dormir ensemble dans un coin, plaisantant parfois
lourdement jusque tard dans la nuit. On avait visionné le film
de Walt Disney « le livre de la jungle » et on avait hurlé de rire
en jouant au pictionnary parce que personne ne savait dessiner.
Lorsque Kamel, qui s’était levé le premier, descendit en fin de
matinée pour passer à la salle de bains, il se retrouva nez à nez
avec mon père qui venait d’arriver.
20
- Bonjour Monsieur, dit poliment Kamel
- Tiens, un copain de chambrées de Stéphanie ?
Seules ma mère et moi savions ce que comportaient de vulgaire
et d’insultant cette expression de mon père. Depuis que j’avais
refusé d’épouser, deux ans auparavant, l’aîné des Breuillet, et
surtout depuis mon refus entêté de faire des études de
médecine, il avait souvent des phrases à double connotation,
pour bien marquer son manque de considération et me rappeler
incidemment ce qu’il n’a jamais cessé de me reprocher.
Kamel ne répondit rien, ne sachant probablement pas quoi
répondre, dirigeant un regard d’appel au secours vers la porte
des combles, espérant voir quelqu’un descendre pour le sortir
de ce mauvais pas. Le père le dévisagea quelques secondes d’un
air narquois qui se voulait blessant et sembla interroger ses
cheveux bruns bouclés, ses yeux noirs et son air de déjà vu.
- Je paris que t’es un circoncis, toi !
- Je ne…comprends pas….ce que vous voulez dire…,
répondit prudemment Kamel.
- Eh ben ! T’es un bique, non ? Et il partit d’un grand
éclat de rire presque sardonique.
Ma mère avait entendu la dernière phrase et le rire si familier et
vint rapidement le prendre par le bras pour l’entraîner
doucement mais fermement vers le jardin. « Ne vous inquiétez
pas, il est fatigué », dit-elle en forme d’excuses à Kamel qui
s’était instinctivement recroquevillé comme un hérisson sous
l’insulte, les épaules relevées, le regard effaré. Il remonta
rapidement vers les combles, sans passer par la salle de bains, et
rangea ses affaires, la mine déconfite. Les bavardages des
camarades me réveillèrent et je fus surprise par le visage
renfrogné, près à pleurer de Kamel et je compris à demi-mot ce
qu’il tentait de m’expliquer. Je le pris dans mes bras :
« Pardon », dis-je. « Tu n’es pas responsable…», me dit-il. Il
avait du mal à parler, entre la colère et l’humiliation, et je sentais
qu’il avait la gorge serrée. J’avais espéré que tous les amis
seraient partis avant le retour de mon père, comme d’habitude,
que les parents passeraient la journée du dimanche à Paris,
21
comme ils le faisaient parfois. Mais le scénario n’avait pas
fonctionné ce dimanche-là. Tout le monde débarrassa ses
affaires sans mot dire et chacun prit la route du retour vers
Paris, en voiture ou bien en train, la gare n’étant pas loin à
pieds. Personne ne prit la peine de goûter le café que Tessa
nous avait préparé.
- Si c’est ça que tu veux, je ne ramènerai plus mes
camarades ici. Mais par pitié, garde tes sales opinions
pour toi !
J’avais déboulé devant mon père et j’avais plus hurlé que parlé,
rouge de colère et de honte, alors qu’il était affalé dans un
fauteuil du jardin en face d’un verre de scotch. Maman était
dans la cuisine avec Tessa pour le repas du dimanche mais
entendait toute la conversation.
- C’est pas ma faute si tu fréquentes que des crouilles !
- Je préfère fréquenter des crouilles, comme tu dis, que
des… connards !
Et je partis sans lui laisser le temps de répondre ou de réagir à
l’insulte et sans laisser à ma colère en train de naître le temps de
s’installer confortablement et de tuer la moindre lueur de
discernement, parce qu’il serait alors impossible de rattraper les
mots pour les redire. Je haïssais ces moments où je détestais
mon père, où aucune marque de tendresse, aucun mot d’amour,
ni aucun geste d’apaisement ne venait moduler ma colère qui ne
demandait qu’à exploser. Ma répulsion se diffusait alors à tous
les autres membres de la famille, aux objets, aux murs, à la
maison toute entière, et bien sûr, à moi-même.
Le désarroi de ma mère exacerba mon envie de quitter les lieux
le plus rapidement possible. Elle m’avait suivie pendant que je
rangeais mes affaires, retenant maladroitement mes larmes.
- Tu sais bien qu’il est comme ça, pourquoi tu le
provoques ?
Pour elle, j’étais toujours à l’origine de la provocation. Je ne
voulais surtout pas la regarder, sachant combien elle souffrait de
nos disputes, probablement désespérée de n’avoir pas pu avoir
une fille qui aurait plu à son père, sachant que sans son mari,
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