Arirang

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Pour essayer de rendre sa mémoire au peuple coréen, Jo Jong-Nae a choisi d'entreprendre une saga en douze volumes, au souffle puissant, qui, à travers les destins croisés de personnages romanesques, nous restitue l'histoire de la Corée à partir de l' année 1894. Cette année-là, une révolte paysanne entraînera l'intervention des puissances voisines : Japon et Chine, avec la défaite de cette dernière. La mainmise japonaise sur la Corée sera conduite dès lors avec une brutalité croissante. Les trois premiers volumes nous présentent des tableaux vivants et passionnés dans le sillage d'une histoire tragique restituée avec un grand talent de conteur.
Publié le : mardi 1 novembre 2005
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EAN13 : 9782296417243
Nombre de pages : 341
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ARIRANG
Nos terres sont notre vie

www.Iibrairieharmattan.com Harmattan! @wanadoo.fr diffusion.harmattan @wanadoo.fr @L'Hannattan,2005 ISBN: 2-7475-9421-1 EAN: 9782747594219

JO Jong-nae

ARIRANG
ou

Nos terres sont notre vie
Volume2

Traduit du coréen par Byon Jeong-won et Georges Ziegelmeyer

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

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Konyvesbolt Kossuth L u. 14-16

Fac..des Sc. Sociales, Pol et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

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1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

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Lettres Coréennes Déj à parus

JO Jong-nae, La chaîne des monts Taebaek (Tome 3 Un chef incorruptible), 2005. JO Jong-nae, La chaîne des monts Taebaek (Tome 2 Beom-ou le pacifique), 2005. JO Jong-nae, La chaîne des monts Taebaek (Tome 1), 2004. YI In-Seong, Saisons d'exil, 2004. YOUN Dae-nyong, Les Amants du Coca-Cola Club, traduit par Byon Jeong-won, Lee André et revu par G. Ziegelmeyer, 2003. YOUN Dae-nyong, Voleur d'oeufs, traduit par Lee Ka-nm et G. Ziegelmeyer,2003. JO Jong-nae, ARIRANG (vol. 10-12), Où le jour se lève sur la plaine, traduit par Georges Ziegelmeyer, 2003. ARIRANG (vol. 7-9) Un peuple sans patrie, traduit par Georges Ziegelmeyer, 2003. ARIRANG (vol. 4-6) Tout citoyen incarne la patrie, traduit par J. Byon et G. Ziegelmeyer, 2003. ARIRANG (vol.l-3) Nos terres sont notre vie, traduit par J. Byon et G. Ziegelmeyer, 2000. JEONG Ji-yong, Nostalgie, recueil de poèmes, traduit par Lee Ka-nm et G. Ziegelmeyer, 1999. JO Jeong-nae, Terre d'exil et autres romans, traduit par Lim Yeong-hee et Marc Tardieu, 1999. KIM Cho-hyé, Cent pétales d'amour, recueil de poèmes, traduit par J. Byon et G. Ziegelmeyer, 1998. JO Jeong-nae, Jouer avec le feu, roman, traduit par J. Byon et G. Ziegelmeyer, 1998. Park Jung-ki, Paroles d'un sage coréen à ses petits-enfants, traduit par J. Byon et G. Ziegelmeyer, préfacé par Mgr O. de Berranger, évêque de Saint-Denis, 1998. Collectif, Théâtres coréens, sept pièces contemporaines, 1998. LEE Ka-rim, Le front contre la fenêtre, recueil de poèmes, 1997. KIM Cho-hyé, Mère, recueil de poèmes, traduction J. Byon et G. Ziegelmeyer, 1995.

Chapitre 14 La marche aux flambeaux
Un parfum indéfinissable embaumait la plaine. La nature respirait le renouveau du printemps. Cette senteur se déplaçait comme une matière subtile, vivante. Lentement elle s'élevait dans les airs; toujours plus haut; c'était l'image même de l'hiver qui s'en allait. Dans les montagnes enneigées, le dégel était amorcé; les rivières gelées reprenaient leur cours normal. Même les humains retrouvaient la joie de vivre. La province du Choung chong, qui attendait impatiemment le retour du printemps, fut la première à sortir de son engourdissement hivernal. Ahn Byong-chan venait de lever le drapeau des miliciens, tandis que Song Sou-ik avait donné rendez-vous à lm Byong-so dans la cour, derrière l'école confucéenne. Chaque fois qu'ils devaient se rencontrer, ils changeaient de lieu pour éviter les regards indiscrets. - Avez-vous des nouvelles des miliciens de la province du Choungchong? demanda d'un air grave Yim Byong-so. - Pourquoi? Qu'est-ce qui ne va pas? Song Sou-ik était en proie à un mauvais pressentiment et ne cherchait pas à s'en cacher. - J'ai entendu dire qu'ils ont été battus par l'armée japonaise, déclara d'une voix angoissée Yim Byong-so qui avait baissé la tête. - Nos miliciens ont-ils été exterminés? Song Sou-ik tentait en vain de refouler le sentiment de désespoir qui subitement l'avait envahi. - Je n'en sais pas plus, répondit M. Yim qui, comme dans un souffle, murmura: dès le départ ils étaient mal armés.

vrai! Mais n'avons-nous pas été trop pressés? Song Sou-ik recherchait les causes de cette défaite enregistrée dès la première bataille. - Oui, c'est tout à fait possible! - A mon avis, les raisons sont multiples. Il est clair qu'à la différence de qualité des armes s'ajoutent l'insuffisance de notre préparation et du coup une absence de stratégie, qui justement fait la force des troupes japonaises. Yim Byong-so, en entendant ces propos, releva la tête et regarda Song Sou-ik. Il paraissait surpris. - Si tel est votre avis, nous devrions en tirer des leçons. Yim Byong-so avait approuvé sans hésiter l'analyse de Song Sou-ik et s'était avancé d'un pas. Cette démarche si franche accrut et renouvela la confiance de Song Sou-ik. - A mon avis il y a un problème plus urgent à résoudre. Il faut unifier les actions des différents groupes de miliciens afin que les provinces n'aillent pas au combat de manière désordonnée et ne subissent pas de pertes trop lourdes. Tout doit être tenu secret. Il n'est évidemment pas facile d'établir la liaison avec les résistants des autres provinces. Nous devons absolument concentrer nos efforts sur une meilleure collaboration, ne croyez-vous pas? - C'est tout à fait vrai! J'en parlerai à nos aînés pour avoir leur avis, approuva Yim Byong-so. Et comment évolue actuellement la situation de notre pays? On dit que Ito Hirobumi vient d'être nommé premier Résident général (1).Est-ce vrai? Les traits de son visage venaient de se durcir. - Les Japonais sont de plus en plus nombreux à acheter des rizières, et les produits d'origine japonaise inondent le pays. J'ai entendu dire que Ito Hirobumi, ce bandit, vient de prendre ses fonctions de résident général. Dès sa nomination il a agi d'une manière déconcertante. Il a obligé le gouvernement coréen à emprunter dix millions de wons à la banque
1-. Ito Hirobumi : premier Résident général en Corée. Sitôt nommé, il imposa au gouvernement coréen un traité de protection qui plaçait la politique étrangère de la Corée sous le contrôle du Japon. Chargé par son gouvernement de développer les intérêts du Japon dans la péninsule, il créa en 1906 un organisme de contrôle intérieur, le Tokanfu. Il sera assassiné le 26 octobre 1909, par le patriote coréen Ahn Choung-geun ( 1897-1910), à sa descente du train en gare de Harbin en Mandchourie. 8

- C'est

japonaise Heung-eup. Savez-vous à quoi cette somme énorme a été employée? Le Résident général a fait détourner ces fonds pour financer l'installation de l'eau courante au profit des immigrés japonais, tant à Séoul qu'à Inchon et à Pusan. - Des travaux d'adduction d'eau? - Oui, c'est clair! Ils vont installer des conduites d'eau. Celle des puits est impropre à la consommation. Les Japonais, pour obtenir de l'eau potable, ont recours aux techniques modernes. Ils la font venir par des tuyaux en métal jusque dans les maisons. - Comment? On contracte des dettes énormes dans l'unique intérêt de ces nains japonais qui les feront rembourser par le peuple coréen? - Oui, c'est cela... - Franchement, tous ces ministres, il faudrait les battre à mort, s'écria Yim Byong-jou en brandissant les poings. - Ce ne sont que des marionnettes entre leurs mains. Le regard plein de haine, Song Sou-ik souriait amèrement. Plus que les mots, le silence des deux hommes exprimait leurs sentiments. De l'école leur parvint un instant le son de voix enfantines faisant la lecture. Ces voix claires et limpides, portées avec souplesse par les rayons du soleil, résonnaient comme une chanson bien rythmée. Song Sou-ik arrachait des feuilles d'armoise toutes vertes et les mâchait. Il ne cessait de hocher la tête. Au bout d'un moment, les voix enfantines qui continuaient à réciter les caractères chinois l'agacèrent. - Vous ne vous sentez pas bien? lui demanda Yim Byong-so qui l'observait attentivement. - Si, tout va bien. Mais à force d'entendre cet exercice de lecture des enfants... Je trouve inadmissible que l'on continue comme par le passé à leur enseigner les caractères chinois (1). Song Sou-ik cracha finalement l'armoise et se força à sourire. Il était las. L'armoise lui laissait à la bouche un goût
1-. Les écoles confucéennes, malgré l'invention d'un alphabet au XVème siècle sous le règne du roi Séjong, continuaient à enseigner les idéogrammes chinois. De nos jours encore, la connaissance de quelques milliers de caractères chinois est indispensable en Corée pour faire des études approfondies et même pour lire les journaux.

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de fraîcheur amère. Il respira à fond. Il eut alors l'impression que ce concentré de parfum allégeait son cœur. - Il est vrai qu'il serait plus raisonnable que ces enfants entreprennent des études modernes. A entretenir ces méthodes qui appartiennent au passé, on risque de faire de ces jeunes des vieux avant l'âge. - Comment pouvez-vous vous permettre de parler ainsi devant une école confucéenne? Si les lettrés, enfermés dans leurs habitudes, vous entendaient, ils vous puniraient sévèrement. - Je ne suis moi-même pas encore libéré de ces vieilles habitudes. Mon père me surveille toujours... confia M. Yim, avec un sourire gêné, en passant sa main sur son kat (1). - Je ne vois pas le rapport avec la situation du pays; c'est l'état d'esprit qui est important, déclara Song Sou-ik en regardant son compagnon avec des yeux qui lui redisaient toute sa confiance. - Je m'efforce d'écarter les pensées stériles et d'être lucide, confessa encore Yim Byong-so avec un rire confus. Puis, pour changer de sujet, il interrogea soudain: - Au fait, savez-vous que les colporteurs sont presque tous des mouchards au service de la police militaire ou de l'armée japonaise? - Oui, je m'en suis rendu compte. Ils ne se déplacent jamais seuls. Ils vont toujours deux par deux, afin de mieux se protéger. - Il n'y a pas un endroit où ces traîtres ne récoltent des renseignements. Ce faisant, les torts qu'ils causent au pays sont multipliés par deux, voire par trois. Tout en diffusant leurs marchandises ils cherchent à gagner la confiance des gens qui leur livrent des secrets. Ce sont des traîtres de la pire espèce. - Il n'y a pas qu'eux. Il faut être convaincu que tous ces sales Japonais venus s'installer dans notre pays agissent tout à
2-. Kat: chapeau traditionnel coréen tressé en crin de cheval ou en fibres de bambous, traditionnellement réservé aux nobles. Il ressemble un peu au chapeau haut-de-forme. Il est encore porté aujourd'hui par les vieillards auxquels il confère une certaine dignité.

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fait de la même manière. Ne sont-ils pas tous sous la protection de la police militaire ou du commissariat de police? - Vous avez raison. Nous avons le devoir de mettre en garde nos miliciens contre ces colporteurs. - Oui, il le faut absolument! - Et puis, avec ce bruit qui court sur l'insurrection de la province du Choungchong, les miliciens risquent d'agir de manière imprudente et de provoquer une sorte de révolte populaire. Il serait bon de les contrôler minutieusement. Yim Byong-so exposa à voix basse, mais de façon claire, les consignes. - Je vais m'en occuper, promit Song Sou-ik. - Si vous avez des propositions à faire à nos supérieurs, profitez-en. - Non, je ne vois rien de spécial si ce n'est qu'il serait bon d'unir nos forces avec celles des autres provinces. - Je vous promets de faire en sorte que cela soit transmis jusqu'aux échelons supérieurs. A propos, n'avez-vous pas entendu parler de l'augmentation du nombre des membres de l'association japonaise pour le développement? - Je ne m'en suis pas aperçu, mais j'ai entendu dire qu'ils commencent à s'armer de fusils. - S'ils se permettent de fournir des armes aux membres de cette association, c'est que la police militaire est inquiète. Le problème pour nous, c'est que nous ne pouvons pas acheter d'armes alors que nous avons les moyens de les payer... M. Yim n'exprima pas toute sa pensée, ce qui ne manqua pas d'inquiéter Song Sou-ik. Le silence qui succéda à ce dialogue soudain interrompu ne fut troublé que par le chant des OIseaux. - Il n'est pas tout à fait impossible de s'en procurer, déclara Song Sou-ik au bout d'un moment. - Par quels moyens ?.. demanda M. Yim avec un air dubitatif. - En nous emparant de celles de nos ennemis, répondit Song Sou-ik d'un ton déterminé. - Faire main basse sur leurs armes ?... Mais c'est trop dangereux et bien trop risqué. Cela mérite plus ample réflexion. Sur ces mots, M. Yim se leva et secoua son touroumagi.
Il

Plongé dans ses réflexions, Song Sou-ik avait repris son chemin à travers champs. Il avait le pressentiment que l'insurrection dans la province du Cholla ne tarderait guère. Le mouvement insurrectionnel parti de la province du Choungchong ne pouvait pas ne pas gagner celles du Cholla et du Kyongsang. Les miliciens les plus décidés, qui avaient convaincu et entraîné d'autres volontaires dans ces deux provinces, se sentaient stimulés par ce soulèvement et, comme par hasard, l'hiver touchait à sa fin. Il est naturel que les gens partagent les mêmes pensées. Le traité imposant le protectorat japonais sur la péninsule coréenne avait soulevé une véritable tempête de protestations. Cependant, avec la venue de l'hiver, le pays tout entier avait semblé plonger dans un silence accompagné d'une profonde léthargie. Mais cette apparente inertie ne signifiait en aucun cas la reconnaissance du protectorat et encore moins l'oubli de la situation créée par ce traité inique. Elle couvrait les préparatifs de l'insurrection. Ce n'est pas parce que les fleuves sont gelés que les poissons meurent de froid. Au contraire, sous la glace, ils attendent patiemment le retour du printemps. La défaite des miliciens de la province du Choungchong était malgré tout un témoignage des activités menées durant l'hiver. Il était évident que le Japon ne resterait pas les bras croisés face à cette résistance. Song Sou-ik se demandait maintenant s'il était vraiment judicieux de réunir les forces des différentes provinces. Vouloir attaquer de front une armée bien organisée pouvait être une erreur lourde de conséquences. « Ils sont peut-être puissamment armés et bons stratèges, mais ils ne connaissent pas la topographie des lieux et n'ont pas le soutien du peuple. Nous devrions profiter de notre connaissance des montagnes pour les y attirer et, avec le soutien de la population, leur mener la vie dure », se dit encore Song Sou-ik. Pour livrer bataille, il fallait absolument résoudre le problème des fusils. Comment s'emparer des armes de l'ennemi? Song Sou-ik mesurait le danger d'une telle entreprise. Les risques étaient énormes, mais comment ne pas tenter le coup, même au risque de la vie de quelques hommes? Vouloir,
avec

des épées de bambou, attaquer une armée équipée de

fusils, c'était la défaite assurée. A part l'armée japonaise, 12

seules les troupes gouvernementales étaient équipées de fusils. Il fallait convaincre les soldats coréens de rejoindre les rangs de la milice. L'entreprise était difficile à réaliser. Comment faire pour s'emparer des fusils en prenant le minimum de risque? Cette question hantait l'esprit de Song Sou-ik. Fallait-il avoir recours à une attaque surprise, à la séduction ou à tout autre moyen? Dans tous les cas, le danger était le même et les chances de succès, minimes. Incertain, Song Sou-ik broyait du noir. Pour lui, lettré confucianiste, le savoir intellectuel passait avant tout le reste. Il ne pouvait qu'éprouver de la répugnance pour les techniques nouvelles considérées comme vulgaires. Il avait récemment vu à Kunsan un navire de guerre dont les dimensions l'avaient surpris. L'emploi de l'acier dans la construction l'avait choqué. Jusqu'alors il était persuadé qu'un objet en fer coulait automatiquement. Phénomène plus étonnant encore, cette masse de fer équipée d'un canon flottait et se déplaçait sans difficultés. On l'avait chargé de vivres, et quelque cent personnes étaient montées à bord... Song Sou-ik n'en revenait pas. Le fait était incontestable. Quand on lui avait raconté que ce navire était l'œuvre des Japonais, il était resté ébahi et avait été en proie à un profond découragement. « Pendant ce temps, qu'avons-nous fait?» s'était-il demandé. Le choc avait été terrible et il fut long à s'en remettre. - Si le cœur y est, rien ne pourra nous en empêcher! déclara Ji Sam-chul d'une voix ferme. - Cela vaut la peine de tenter le coup, approuva Son Pansok, grisé par une telle perspective. - Auriez-vous une solution miracle? demanda Song Souik, peu convaincu, en les dévisageant l'un et l'autre. - Il suffit de les tuer pour s'emparer des armes! répondit Sam-chul sans la moindre hésitation. - Si nous ne les tuons pas, c'est nous qui y laisserons notre peau, renchérit Pan-sok. Devant une telle naïveté, Song Sou-ik éclata de rire. - Pourquoi riez-vous? s'étonna Sam-chul. - Tout simplement parce que cela me fait du bien. Tout de même, réfléchissons un peu plus. Cette solution est trop dangereuse. Cela pourrait faire beaucoup de bruit et compliquer la situation.
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- Justement, il faut que cela fasse du bruit, déclara sur un ton bourru Sam-chul qui, avec un bruit de langue, détourna la tête. Baik Chong-dou, les mains derrière le dos, contemplait le petit port et la mer qui s'étendait devant lui. Le quai grouillait de monde. Il y régnait un désordre indescriptible au milieu d'un vacarme sans nom. On entendait le ronflement des moteurs de bateaux qui allaient et venaient; les cris des dockers chargeant et déchargeant les marchandises. On respirait l'odeur particulière de la mer. Cette agitation fébrile, caractéristique des ports, surprenait Baik Chong-dou. Les effets du protectorat japonais imposé à la Corée se faisaient progressivement sentir Le regard hautain et froid, indifférent à la tourmente et aux malheurs de la population, Baik Chong-dou regardait au loin. Pourtant, contrairement à son apparence, toute son attention était concentrée sur l'embarcadère. « Il ne suffit pas de regarder seulement vers le haut. Il faut aussi savoir regarder ce qui se passe en bas. Celui qui ne s'intéresse qu'à ce qui se passe au sommet risque de manquer ce qui se vit à la base. Le traité qui nous impose le protectorat a bouleversé la tête de l'Etat et les classes populaires. Les honneurs sont attachés à la fonction de mandarin, mais c'est l'argent qui fait la force du peuple. Dans la vie d'un homme, trois objectifs sont difficiles à réaliser: l'éducation des enfants, la conquête des honneurs et la longévité. Qu'en est-il pour moi? En ce qui concerne mon fils, je l'ai placé, malgré lui, dans une école moderne; il faudra attendre les résultats. Pour ce qui est de la longévité, bien qu'ayant passé le cap des quarante ans, je n'ai pas de maladie, au contraire, grâce aux soins préventifs, je déborde d'énergie, je peux donc espérer vivre encore au moins trente ans. Quant aux honneurs et aux richesses? Et si on me proposait un poste de ministre? Mais n'est-ce pas viser trop haut? Pour devenir président de l'association japonaise Iljin, ce dont je suis satisfait, j'ai renoncé à mon emploi de petit fonctionnaire qui était sans avenir. La situation du pays est en train d'évoluer comme je le prévoyais. Si je m'accroche bien aux testicules de Seujimoura, il n'y a aucune raison pour que je 14

n'obtienne pas un poste de préfet. C'est bien la moindre des fonctions qui devrait m'être confiée. Après les honneurs, à moi la richesse. Plus la place est haute, plus elle offre d'intérêt; mais recevoir plus d'argent, n'est-ce pas mieux encore? Si, de ce poste de petit fonctionnaire auquel j'étais condamné pour le reste de ma vie, je saute les échelons pour devenir préfet, on va dire que le petit serpent s'est métamorphosé en un dragon qui chevauche les nuées. Que pourrais-je souhaiter de plus? Au fait, combien cela me rapportera-t-il? Il faudrait que l'on puisse dire à mon sujet: «Il est riche, il récolte dix mille sok de riz! ». Ne pourrais-je pas alors, moi aussi, me donner un air important en gonflant mon ventre? Dix mille sok, ce n'est pas rien... Mais j'en suis encore loin! Pour gagner sans difficulté, la meilleure solution serait de stocker beaucoup de riz afin de le revendre aux Japonais. Les plus riches parmi ces derniers achètent, sans la moindre hésitation, les rizières en vue de grossir leur fortune. Il semble malheureusement que j'arrive trop tard car ils ont fait grimper le prix des terres. Morbleu! Dès le début j'aurais dû me précipiter pour en acheter! Mais, tout n'est pas joué! Attendons un peu! Ce jeune Hajimoto, ne devient-il pas de plus en plus audacieux? Il reste encore plus de rizières qu'il n'y paraît. En face de ce salaud, vais-je rester les bras croisés? C'est ça ! A partir de maintenant, je vais faire comme ces bandits. C'est le moyen le plus sûr pour gagner de l'argent. Les hommes peuvent se multiplier à l'infini, mais ce n'est pas le cas des rizières. Plus on ira, plus le riz deviendra une denrée rare et précieuse. C'est parfait! Je vais acheter des rizières. Dans ce but, je vais me procurer de l'argent par tous les moyens possibles. - Monsieur Baik, Monsieur Baik! Agitant la main, un homme descendait du bateau qui venait d'amarrer au quai. Mais Baik Chong-dou, trop occupé par ses projets, ne l'avait pas entendu. L'homme cria de nouveau: - Monsieur Baik! C'est Hajimoto, c'est moi! Subitement tiré de ses réflexions, Baik Chong-dou sursauta en entendant le nom de Hajimoto. - Aïgo ! Monsieur Hajimoto ! Soyez le bienvenu! Vous devez être fatigué par un si long voyage! 15

Conscient d'avoir commis une faute en n'ayant pas reconnu l'illustre visiteur, Baik Chong-dou courut à sa rencontre et lui exprima de façon exagérée sa joie. - Comment allez-vous, Monsieur Baik ? A quoi pensiezvous donc si profondément? demanda Hajimoto sur un ton qui exigeait une réponse. - Je regardais ce nouveau port en construction et je pensais à la puissance du Grand Empire du Japon. Sans la moindre hésitation, Baik Chong-dou s'était empressé de flatter le visiteur. - Ah! c'est donc cela? Ce n'est rien encore... Très satisfait, Hajimoto se tourna vers le quai dont la construction avançait rapidement. - Vous dites que ce n'est pas grand-chose! Dieu sait pourtant combien il est difficile de construire un mur dans les bancs de sable marécageux. Malgré la difficulté, vous avez entrepris ces travaux et vous avancez rapidement. Nous les Coréens, nous ne pourrions rien réaliser de grandiose sans la force du Grand Empire du Japon, déclara Baik Chong-dou avec hypocrisie. - Ce que vous voyez ici n'est rien en comparaison des travaux entrepris à Pusan où j'ai fait une halte, et dans huit autres villes, dont Wonsan, Chongjin, Sineuijou et Mokpo. Ainsi modernisés, les ports coréens deviendront dignes de ce nom. La signature du traité de protectorat a permis à l'empire du Japon d'offrir ses bienfaits au peuple coréen. Baik Chong-dou ne savait que répondre à ces propos pleins d'orgueil. Il avait flatté le visiteur, et en fin de compte, il se trouvait humilié par les paroles de Hajimoto qui exprimaient son arrogance de conquérant. Baik Chong-dou essayait de s'exprimer en japonais, mais il lui arrivait parfois de commettre des erreurs graves. - Que se passe-t-il ? Mon propos vous aurait-il blessé? Hajimoto s'était tourné vers Baik Chong-dou et le dévisageait froidement. - Non, ce n'est pas cela! Au contraire, je reconnais que le Grand Empire du Japon se montre très généreux pour la Corée. Il a chassé les Chinois et les Russes, il a fait construire des chemins de fer, et voilà qu'à présent il construit des ports. Nous lui devrons une éternelle reconnaissance. 16

Baik Chong-dou, tout sourire, cherchait à flatter autant que possible l'orgueil de son interlocuteur. Il n'oubliait pas que Hajimoto était très intime avec Seujimoura. - Monsieur Baik, vous êtes vraiment un homme avec qui nous pouvons nous entendre. Il faudrait que tous les Coréens pensent comme vous; ce n'est malheureusement pas le cas. Mon but, en venant m'installer en Corée, est de travailler à la mise en valeur des terres de cette région. La Corée a des terres très fertiles; hélas, leur exploitation se fait encore selon des méthodes primitives. Je vais travailler à la modernisation de l'agriculture de ce pays. Que pensez-vous de mon projet? - Je vous en suis très reconnaissant! L'affluence des personnes de votre qualité contribuera à la modernisation de notre pays. Oui, vraiment je vous dis un grand merci! « Yah ! Espèce de bandit, tu veux jouer au chat prêt à bondir sur la souris. Petit salaud! Ton cœur est aussi sournois que ton regard est pervers! » C'est ainsi qu'au fond de son cœur, contrairement à ce qu'il venait de dire, Baik Chong-dou maudissait Hajimoto. C'était la première fois qu'il éprouvait une telle répugnance envers le Japonais. - Et comment va Seujimoura ? demanda Hajimoto en reprenant la marche. - Il se porte bien. C'est parce que monsieur le secrétaire Seujimoura m'a parlé de votre arrivée, que je suis venu à votre rencontre. Dès qu'il entendit parler de Seujimoura, Baik Chong-dou retrouva son calme et instantanément son sentiment d'aversion envers Hajimoto s'estompa. Les deux hommes montèrent dans un pousse-pousse. - Et que devient l'association Iljin ? Se développe-t-elle bien? demanda Hajimoto en ouvrant un paquet de cigarettes. - Oui, elle est toujours active, répondit Baik Chong-dou, soudain secoué de frissons. - En cette période si importante, le nombre des membres devrait augmenter rapidement. Est-ce le cas? Baik Chong-dou frissonna à nouveau. A chacune de leur rencontre, Seujimoura lui avait posé la même question. - Oui, je fais tout mon possible pour qu'il en soit ainsi, répondit rapidement Baik Chong-dou, dont le malaise augmentait.
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«Quel est donc ce type? A mon avis ce n'est pas un simple interprète de russe. Quels sont ses rapports avec Seujimoura? Il est jeune. D'où lui vient donc l'argent pour gérer une ferme? Il est clair qu'il n'est pas quelqu'un d'ordinaire... Bon, on verra bien! » Plongé dans ses réflexions, Baik Chong-dou avala sa salive et regarda au loin. - Monsieur Baik, êtes-vous libre ce soir? demanda Hajimoto changeant le cours de la conversation. - Oui, je n'ai rien prévu de spécial. - C'est parfait! J'aimerais vous offrir à boire à la tombée du jour. Je pense d'ailleurs inviter le secrétaire Seujimoura. - Vous allez maintenant voir monsieur le secrétaire? - Non, je vais prendre un bain à l'auberge; je le préviendrai par téléphone. On se rencontrera chez Sakura. Baik Chong-dou ne pouvait s'empêcher de se poser des questions à propos de Hajimoto. « Ce jeune freluquet se permet de saluer le secrétaire par téléphone! » pensa-t-il en tendant inconsciemment le cou. Au coucher du soleil, Baik Chong-dou se rendit à la maison des geishas, lieu du rendez-vous. Bien qu'il eût traîné les pieds, non seulement il arriva avant Seujimoura, mais également avant Hajimoto qui l'avait invité. Perplexe et mécontent tout à la fois, il hésitait à monter sur le marou. Pour ne pas perdre la face, il comptait ressortir pour revenir quelques instants plus tard. Mais où aller? Par ailleurs il ne pouvait se permettre d'arriver après Seujimoura. - Soyez le bienvenu, Monsieur Baik ! Entrez-donc! Dès que nous avons été prévenus, nous avons préparé une salle spéciale. En attendant qu'ils arrivent, vous prendrez bien une tasse de thé, tout en faisant une partie de hwatto (1)avec Sadaka. Ils ne vont pas tarder, entrez donc! lui dit Yoko, la patronne, en lui adressant un sourire aguichant. «Elle me séduit cette garce! Son sourire en forme de bonbon à la menthe me fascine. Elle est le type même de la femme enjôleuse. Sa coquille, à n'en pas douter, doit avoir la saveur rafraîchissante d'un bonbon à la menthe. Mais à quoi
1-. Hwatto : j eu de cartes très prisé en Corée.

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bon? Elle appartient à Seujimoura ! Je dois toujours être patient, même en présence d'une kisaeng qui n'est réservée à personne », se dit Baik Chong-dou. - Puisque vous insistez... Baik Chong-dou, qui bavait de désir, monta sur le marou, en faisant mine de s'être laissé vaincre. Sadako venait de servir du thé et racontait des blagues impudiques. Hajimoto fit alors son entrée. Baik Chong-dou, content d'avoir accepté la proposition de Yoko, se leva pour I' accueillir. - Seujimoura avait l'air d'être de mauvaise humeur, déclara d'un ton courroucé Hajimoto en prenant place. - Et pourquoi donc? - Je n'en sais rien! Il doit avoir des ennuis. Une lueur de méchanceté traversa les yeux de Hajimoto. Baik Chong-dou, embarrassé, demeura muet en pensant avec amertume à cette soirée d'alcool gâchée. Hajimoto, qui n'avait plus rien à dire, fumait une cigarette. « Quoi que l'on fasse, ces Coréens nous causent bien des problèmes. Même après avoir bénéficié de nos faveurs, au lieu de nous témoigner leur reconnaissance, ils deviennent insolents et ingrats. Qu'ils aillent au diable! » Dès son entrée, Seujimoura s'était exprimé ainsi à voix haute, apparemment pour Yoko qui marchait derrière lui, mais en réalité surtout pour que tous les occupants du lieu l'entendent bien. - Comment allez-vous, Monsieur Seujimoura ? salua courtoisement Hajimoto qui s'était subitement levé. Qu'ontils donc encore fait ces sales Coréens? demanda-t-il, devinant que le secrétaire avait envie de raconter ses déboires. Baik Chong-dou pressentait que quelque part encore des miliciens s'étaient soulevés. Il se fit machinalement tout petit, comme si lui-même avait commis une faute. - Cette fois, c'est dans la province du Kyongsang qu'un certain Jeong Yong-ki a levé des miliciens. Il s'est même payé le luxe de leur donner un nom: « Sam-nam-é-jïn-koun », (régiment des trois provinces du sud). Seujimoura avait l'air plus que mécontent. - Même s'ils s'étaient appelés régiment de Corée, il n'y aurait pas de quoi s'inquiéter. Les Coréens, à l'imitation des
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Chinois, aiment se donner des noms pompeux, expliqua Hajimoto. - Ce n'est pas forcément le cas. Sam-nam désigne les trois provinces du sud: Choungchong, Kyongsang et Cholla. La dernière fois, des révoltes ont éclaté dans les provinces de Choungchong et du Kyongsang. Cette fois-ci, il semble que ce soit dans la province du Cholla. Communiqueraient-ils entre eux ces bandits? Difficile de le savoir. Le visage de Seujimoura était grave. - Ecoutez, même s'ils ont des rapports secrets, ne vous faites pas trop de souci. Nos puissantes armées ont battu les troupes chinoises et vaincu les Russes. La milice coréenne n'est qu'un tas de fourmis en comparaison. Nous pouvons l'exterminer d'un seul coup. - C'est vrai! Mais les miliciens commencent à bouger et ils influencent la population. Si nous les écrasons, nous allons perdre le soutien du peuple. - Ne croyez-vous pas qu'il faudra de toute façon passer par cette épreuve? Ce sont après tout aussi des hommes! - C'est bien évident! Monsieur Baik, dès demain les membres de l'association Iljin devront aller à leur recherche. Il faut absolument découvrir leur repère. - Je m'engage à les trouver, promit Baik Chong-dou qui ne cessait de s'incliner. Le lendemain matin, dès l'aube, Baik Chong-dou rassembla son groupe et lui adressa de vifs reproches. - Cela fait bien longtemps déjà que je vous ai demandé de vous renseigner sur le lieu de rassemblement des miliciens. Malgré votre grand nombre, à ce jour, vous n'avez pas été capable d'en dénicher un seul. Que faites-vous donc à longueur de journée? Sur l'embarcadère vous rackettez les voyageurs pour vous procurer de l'argent et vous adonner au jeu. Vous allez d'une auberge à l'autre. Vous buvez sans payer vos consommations. Tout le monde se plaint à votre sujet. Est-ce pour cela que vous avez été engagés? Pendant que les miliciens de la province du Choungchong se mettent en marche, que ceux du Kyongsang se lèvent, que faitesvous? Ce n'est pas le moment de dormir! Les miliciens de deux provinces sont entrés en rébellion. Ne vont-ils pas aussi se dresser ailleurs, ici justement, dans la province du Cholla ? 20

Ignorez-vous que vous êtes assis sur des braises? Si vous continuez à vivre dans l'insouciance, le feu brûlera vos testicules et vous ramènera à la réalité. Demain, il sera trop tard! Avant que les miliciens ne dressent la tête, il nous faut découvrir leur repère. Nous les exterminerons jusqu'au dernier. A partir de maintenant, vous tous, sans exception, vous chercherez à savoir dans quels villages ils se regroupent. Vous avez entendu? S'il Y en a un seul parmi vous qui n'exécute pas mes ordres et se promène dans les rues de Kunsan, il sera immédiatement arrêté et battu jusqu'à ce que ses os se brisent. C'est compris? Baik Chong-dou était si agité qu'il martelait le sol de ses pieds. - Oui, nous avons compris! répondirent d'une seule voix les membres de l'association. Ils étaient si tendus, qu'ils ne relevèrent même pas la tête. Pour la première fois ils voyaient leur président se laisser emporter par la colère. Parmi ces hommes, Jang Chil-moun s'était senti le plus concerné. En tant que responsable, il éprouvait un profond sentiment de culpabilité. Déjà il craignait de se voir retirer sa charge et de perdre son honneur. Deux par deux, Jang Chil-moun envoya les hommes dans les villages environnants. - Vous avez bien entendu les paroles du président? Dès aujourd'hui, vous quittez Kunsan. Même au risque de votre vie, vous devez découvrir les lieux où ils se terrent, sans quoi, gare à vous! Avez-vous bien compris? s'écria Jang Chilmoun en se donnant un air de héros. - Oui, nous avons compris! Leur réponse manquait de conviction. Tous avaient la mine renfrognée et l'inquiétude se lisait sur leur visage. Selon les instructions reçues, ils s'en allèrent vers les localités désignées, tandis que Jang Chil-moun, le fusil à la main, les suivait du regard tout en se mordant la lèvre inférIeure. « C'est incroyable! Comment le président a-t-il su que nous buvions de l'alcool sans payer? - Tu croyais peut-être qu'il avait les oreilles bouchées? - Mais pourquoi n' a-t-il rien dit pendant tout ce temps? - Il a fait semblant de ne rien savoir.
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- Il est généreux! - C'est pour cela qu'il a été nommé président. - Quand même, pour qui nous prend-on? On nous envoie enquêter les mains nues, sans aucune arme. - C'est vrai, seuls les proches de Jang Chil-moun ont droit à une arme! - Le fusil, c'est formidable! Quand on en tient un à la main, on n'a plus rien à craindre. - C'est une arme terrible! Quand on pense qu'avec un seul coup de fusil on peut tuer un homme... » Tel fut le sujet de conversation de deux hommes qui s'éloignaient de Kunsan. - Ho, ho ! Qui arrive là-bas? demanda Son Pan-sok appuyé sur sa hotte et fumant une cigarette. - Quoi donc? Serais-tu aveugle? interrogea Ji Sam-chul qui, la pipe à la bouche, s'était arrêté pour uriner. - Dis donc, décidément tu en mets du temps pour pisser! Dépêche-toi et viens voir! On dirait, à leur accoutrement, des membres de l'association Iljin. Je me demande pourquoi ils portent un fusil! - Quoi? Un fusil? Ji Sam-chul changea brusquement de ton et tourna la tête. L'un des deux hommes portait un fusil et ils venaient droit vers eux. Il n'y avait pas de doute, c'étaient des membres de l'association Iljin et non pas des gendarmes. Samchul s'empressa d'arranger sa tenue, et sans prêter attention aux quelques gouttes d'urine qui coulaient le long de sa cuisse droite, il monta sur la levée entre deux rizières. Un frisson parcourut son corps. - Ce fusil fait envie, n'est-ce pas? chuchota Sam-chul en s'asseyant à coté de Pan-sok. Il en avait l'eau à la bouche. - Non, non! Même si tu en as envie, tu ne dois pas les attaquer. Nous sommes en plein jour et le village est trop près. Nous allons avoir des ennuis, souffla Pan-sok avec un hochement de la tête. Sam-chul voulait absolument s'emparer du fusil et son tempérament de taureau qui fonce sans réfléchir pouvait le pousser à commettre une grave erreur. 22

- Comment faire? Un simple coup de poing suffirait... Sam-chul acheva rapidement de fumer sa pipe. - Ils vont flairer le danger. Faisons semblant de ne les
aVOIr pas vus.

- Bon, c'est entendu! approuva Sam-chul avec un clin d'œil. « Ho ho! oh la la ! avec le mois de mars, le printemps est de retour. Cette saison est si agréable! Mais... » et, tapant une pierre avec le bout de sa pipe, il se mit à chanter un chant populaire pour mieux donner le change. - S'il vous plaît, messieurs, vous êtes du village là-bas? demanda l'homme qui portait le fusil. - C'est cela. Mais pourquoi cette question? balbutia Sam-chul qui avait interrompu son chant. L'expression de crainte dessinée sur son visage, accentuée par les clignements des yeux, lui donnait l'air d'un sot. A côté de lui, Pan-sok se sentait mal à l'aise. - N'ayez pas peur, nous ne sommes pas venus vous arrêter. L'homme au fusil fit un clin d'œil à son compagnon et tous deux s'assirent à côté d'eux. - Aïgo ! Ne vous approchez pas trop de moi. Chaque fois que je vois un fusil, mes testicules se recroquevillent! s'exclama Sam-chul qui, jetant un coup d'œil sur l'arme, s'écarta un peu sur le côté. - Ah ! pour des campagnards, on ne peut trouver mieux! déclara d'un ton méprisant l'homme au fusil qui leur offrit aussitôt, avec un air de supériorité, une cigarette d'un paquet qu'il venait de tirer de sa poche. - Aïgo, des cigarettes si précieuses! Sans se faire prier deux fois, Pan-sok, tout joyeux, en prit une. - Ho ho ! Ce paysan va prendre de mauvaises habitudes! Observant l'humeur de son interlocuteur, Sam-chul, avec un sourire béat de paysan stupide, se servit à son tour. L'homme qui n'avait pas d'arme frotta une allumette et leur donna du feu. - La récolte s'annonce-t-elle bonne cette année? demanda l'homme armé. - C'est le ciel qui en décidera. Nous n'avons plus qu'à attendre, répondit Pan-sok très posément. 23

- Même si le ciel vous envoie suffisamment de pluie, que les paysans aient un autre sujet d'intérêt, et la récolte risque d'être compromise..., insinua l'homme au fusil en jetant un rapide regard sur Pan-sok. - Si le ciel est propice et que les paysans s'occupent d'autre chose, ils sont toujours punis, reconnut Pan-sok avec conviction. - J'ai entendu dire que beaucoup de paysans ont la tête ailleurs. - Que voulez-vous dire? Vous croyez peut-être que les paysans ont envie de devenir commerçants ou pensent à monter sur les bateaux? demanda Pan-sok d'un air faussement surpris, comme s'il n'avait pas compris. - Oh, ce n'est pas ce que je voulais dire! Il paraît qu'ils s'engagent dans la milice ou quelque chose comme ça. On dit qu'il y en a beaucoup... Manquant de patience, l'homme au fusil avait parlé sans détour. - Effectivement, j'ai entendu parler de cela, dit à son tour Sam-chul avec son air idiot. - Vraiment? Vous avez entendu de telles rumeurs? L'homme au fusil s'était rapproché de Sam-chul. - Oui, je l'ai entendu de mes propres oreilles! - Prenez encore une cigarette. Mais dites-moi, où en avez-vous entendu parler? L'homme au fusil, dont les yeux brillaient de malice, glissa le paquet de cigarettes dans les mains de Sam-chul. - Eh bien L.. Je ne sais pas si je peux vous le raconter, répondit Sam-chul qui, se grattant la nuque, regardait tout autour de lui. - Tenez, prenez ceci. Où est-ce? L'homme non armé avait rapidement tiré de l'argent de sa poche et l'avait glissé dans la main de Sam-chul. Témoin de cet échange, Pan-sok regardait Sam-chul. Son cœur battait la chamade. - C'est par là-bas. C'est assez loin d'ici. Je ne crois pas que vous pourriez y aller seul. - Tiens, accepte cela encore. Et maintenant, tous les deux vous allez nous y conduire, ordonna 1'homme au fusil qui leur donna encore de l' argent.
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- Qu'est-ce que vous dites? Faire le guide en plein jour ? Mais vous n'y pensez pas! Nous serions exécutés sans même que les souris ou les oiseaux en soient témoins, protesta Samchul avec son air bonasse. - Bon, je comprends. Le soleil ne va pas tarder à se coucher. Dès qu'il fera nuit, nous partirons clandestinement, décida l'homme au fusil. - Etes-vous sûrs que nous ne risquons rien? On dit que les oiseaux entendent les conversations du jour, et les souris, celles de la nuit. Si par malheur nous étions dénoncés, alors, vous comme moi, nous serions envoyés tout droit dans l'autre monde..., bégaya Sam-chul en repoussant l'argent et le paquet de cigarettes devant les deux hommes. - Vous trouvez que ce n'est pas assez payé? Tenez, en voici plus. Sans attendre, l'homme non armé leur donna encore quelques pièces. - Il n'y a que nous quatre qui soyons au courant, il n'y a pas de risque de fuite. Soyez rassurés, nous ne divulguerons rien, jura 1'homme au fusil qui tira aussi de l'argent de sa poche. - Dans ce cas, où attendrez-vous jusqu'au coucher du soleil? demanda Sam-chul en reprenant les cigarettes et l'argent comme à contrecœur. - Il doit bien y avoir une auberge par-là! suggéra tout naturellement l'homme au fusil. - Comment? Dans l'auberge pleine de monde? Qui sait ce qui peut nous arriver si nous décidons de nous retrouver là ? A la vitesse où courent les bruits d'un village à l'autre, ils auront tôt fait de nous tuer. C'est cela que vous voulez? s'écria Sam-chul en rendant brusquement l'argent et les cigarettes. - Vous avez raison. On va vous attendre ailleurs. Connaissez-vous un endroit sûr? demanda à la hâte l'homme non armé. - Que sais-je? L'endroit idéal où personne ne nous verra... Peut-être là-bas, près de la colline, là où il n'y a aucune habitation. Allez-vous y reposer en nous attendant, leur proposa Sam-chul en désignant du menton la colline. - C'est une excellente idée! Allons-y, décida l'homme sans arme qui se leva aussitôt. 25

- Venez vite nous rejoindre après le coucher du soleil, insista l'homme au fusil avec un clin d'œil de connivence. Lorsque les deux hommes se furent éloignés, Pan-sok poussa un long soupir de soulagement. - Aïgo ! Mon foie s'est atrophié jusqu'à devenir semblable à un haricot. Mais au fait, que comptes-tu faire? - Je veux tout à la fois gagner de l'argent et m'emparer du fusil. En attendant, fumons une cigarette! proposa Samchul avec un large sourire. - Tu es vraiment un parfait roublard! Pan-sok était perplexe. Il ne croyait pas Sam-chul capable d'une telle ruse. - J'aurais également dû demander des allumettes! Pan-sok sourit de la remarque de Sam-chul, qui frottait un silex. - Et que comptes-tu faire ce soir? - Tu n'auras qu'à me suivre et faire ce que je te demanderai. Bon, on s'est assez reposé. Prends ceci sur ton dos et partons! ordonna Sam-chul qui se dirigea vers sa hotte en fumant à la hâte sa cigarette. Après avoir répandu des engrais dans la rizière et dîné, chacun des deux compères quitta sa maison, comme si rien ne s'était passé. Ils marchèrent dans la pénombre en suivant le ravin et se rencontrèrent au pied de l'arbre dédié aux esprits de la montagne. - As-tu préparé ce qu'il faut? - Ne t'inquiète pas! Les deux hommes hâtèrent le pas à l'unisson. La fraîcheur du soir gagnait peu à peu la plaine. - Qui est-ce? demanda soudain une voix dans l'ombre. - Nous sommes ceux que vous avez rencontrés tout à l'heure, répondit Sam-chul. - Je croyais que vous n'alliez pas venir! - Je ne reviens jamais sur mes paroles! Bon, en route! - Je crève de faim! dit un des deux hommes. - Patiente un peu, tu ne vas pas mourir pour si peu! répliqua celui des deux qui avait parlé le premier.

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Malgré le crépuscule, ils marchaient en silence d'un pas rapide. Seul, le chant d'un râle troublait le silence de la nuit. Déjà ils étaient arrivés au pied d'une nouvelle colline. - Aïgo, j'ai soif. On fait une pause? - Est-ce encore loin? - On y est presque. - Combien de Ii avons-nous parcourues? - A mon avis, un peu plus de vingt... Ils s'assirent pour fumer une cigarette. Au loin, on voyait les lumières du village. - Bon, je vais aller pisser un coup, annonça Sam-chul qui se redressa. - Je vais en faire autant, dit Pan-sok qui se leva aussitôt. Ils firent quelques pas derrière les deux hommes qui fumaient tranquillement. Soudain ils se retournèrent et fondirent sur eux. Pris au dépourvu, les deux hommes poussèrent un faible cri. Etranglés par derrière, ils tentaient de résister en battant des bras et des jambes. - Les salauds! s'exclama Sam-chul qui donna une gifle magistrale à son client. - Les fils de putains! vociféra à son tour Pan-sok en envoyant son poing dans le visage du deuxième homme. Resserrant toujours davantage le bras autour du cou de leurs victimes, ils les accablaient de coups de poing. Au bout d'un moment, quand il sentit l'inertie de sa victime, Samchul, à bout de souffle, relâcha son étreinte. - Il est mort. - Celui-ci aussi, annonça Pan-sok. - Enterrons-les vite. - Oui, il faut agir rapidement. Les deux compères prirent chacun un cadavre sur leurs épaules et grimpèrent la colline jusqu'à un endroit très boisé. Après avoir décidé de l'emplacement, ils déposèrent les corps et se mirent à creuser avec la houe attachée à leur ceinture. - Nos instruments sont si minables que nous ne cesserons jamais de creuser! s'inquiéta Pan-sok. - C'est mieux qu'à mains nues. On ne va quand même pas creuser une tombe digne des ancêtres. Soixante centimètres de profondeur suffiront. Ce sera vite fait!

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Quand la nuit fut totale, ils descendirent la colline en transpirant à grosses gouttes. Sam-chul portait le fusil. - Le bras gauche me fait encore mal. - Qu'est-ce que tu dis? demanda Sam-chul d'un ton bourru. - Pour rester en vie, ce gars a tiré avec frénésie sur mon bras. Son énergie était telle que j'en ressens encore de la douleur. - Dis donc! Tu exagères! Si tu es si fragile, comment vas-tu lutter dans la milice? - C'étaient quand même des êtres humains... et toi, tu ne ressens rien? - Oublie tout. Ces gens valent moins que des chiens! Quand on abat un chien, on peut au moins s'en régaler. Tu es troublé, parce que c'est la première fois. Avec un peu d'entraînement, cela te passera. - D'où te vient tant d'expérience? - Cesse de dire des bêtises. Tout à l'heure en arrivant chez toi, tu feras la fête avec ta femme, puis tu pourras dormir tout ton soûl. Il faut oublier tout le reste. Quatre jours plus tard, les gendarmes, accompagnés d'un interprète, vinrent enquêter. Ils entreprirent des recherches dans tous les villages. Les membres de l'association Iljin fouillèrent tous les recoins. Leurs yeux brillaient de haine. Sam-chul fut également interrogé. - Je ne suis au courant de rien, ne cessait-il de répéter en se donnant un air idiot. Pan-sok fit de même. « Choun-hyang! Oh! mon amour, Tu me fends le cœur... » Sam-chul chantait ce refrain, tout en gardant à l' œil les membres de l'association qui passaient au loin. Pour accompagner son chant, il battait la mesure sur sa hotte. Pendant que les gendarmes et les membres de l' association fouillaient la région, se répandit la rumeur d'un soulèvement de miliciens conduits par Shin Tol-sok dans la province du Kyongsang. Au bout de cinq jours, lassés par leurs vaines recherches, les gendarmes cessèrent de paraître dans les villages.

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Au début du mois de mai, alors que l'on commençait les travaux dans les rizières, le bruit se propagea que les miliciens de la province du Choungchong s'étaient soulevés à leur tour avec, à leur tête, Min Chong-sik. - Et nous, que faisons-nous pendant que se révolte cette province qui s'étire en longueur comme la bourse d'un taureau? Nous ressemblons à la verge ramollie d'un étalon au mois de mai ou juin. Je commence à perdre patience! Assis face à face, Sam-chul et Pan-sok commencèrent à se chamailler. Au début de la deuxième quinzaine de mai, on apprit que les troupes japonaises avaient repris la forteresse de Hongjou aux miliciens de Min Chong-sik. Dans le même temps, Samchul reçut une communication de Song Sou-ik. - Nous sommes prêts à attaquer, déclara brièvement Song Sou-ik, après avoir dévisagé Sam-chul et Pan-sok. - C'est pour quand? demanda calmement Sam-chul. - Dans quatre jours. Il faudra au plus vite en informer nos partisans afin que tout soit prêt. - Et où faudra-t-il se rassembler? s'enquit Pan-sok, l'air tendu. - Je ne sais pas encore. Nous serons prévenus le moment venu. - Vous n'avez rien d'autre à nous dire? Sam-chul voulait insinuer qu'il était temps de se mettre en route. - Même si vous en parlez à vos voisins ou à votre femme, il faudra veiller à ce que le secret soit bien gardé. Surtout, que les enfants ne sachent rien! Vous savez que la surveillance policière est de plus en plus sévère. - Nous ferons attention. - Bon, au revoir, portez-vous bien! Sur cette salutation Sam-chul et Pan-sok se levèrent. Après avoir raccompagné les deux hommes jusqu'au portail de sa maison, Song Sou-ik s'assit dans une attitude recueillie et ferma les yeux. Il était inquiet. Bien qu'il eût décidé depuis longtemps d'agir, une fois de plus, le doute avait envahi son esprit. C'était une réaction très humaine. Le moment venu, en face d'une décision importante, tout homme connaît au moins une fois I'hésitation. 29

Dans son cœur, la pensée de sa mère très âgée, de son épouse et de ses trois enfants ainsi que de son frère cadet s'opposait à ce projet. Il se faisait moins de souci pour ses trois sœurs mariées. Le moment était venu d'avertir sa mère, son épouse et son frère cadet de son départ tout proche. Jusqu'à ce jour, il n'avait jamais laissé échapper la moindre allusion aux miliciens. Son épouse ne pouvait pas ne pas avoir deviné ce qui se préparait. Fidèle aux traditions confucéennes, elle ne se mêlait pas de ses affaires les plus importantes. Sa mère elle-même respectait ces traditions. On pouvait toutefois se demander si son épouse ne faisait pas taire ses sentiments par crainte de sa belle-mère. Son frère cadet âgé de douze ans lui était un sujet de préoccupation. Heureusement sa mère était encore relativement bien portante, et son épouse se montrait fort prudente et réservée. La famille ne connaîtrait pas de difficultés excessives si sa mère, soutenue par son épouse et aidée par son frère cadet, prenait les affaires en main. Il estimait avoir rempli son devoir de fils aîné. Bien sûr il était prématuré de mourir à vingt-cinq ans, c'était trop tôt, mais il arrivait à cet âge idéal où l'on est capable de se battre pour une grande cause. Or des événements incontestablement liés à une noble cause s'étaient déjà produits en plusieurs endroits du pays. «Marcher dans le droit chemin, tel est le devoir de I'homme. Vaincre ou être battu, vivre ou mourir, sont des questions secondaires. » Song Sou-ik était serein. Il pensait à son père qui lui avait donné l'exemple de la droiture. Lentement il ouvrit les yeux. L'heure était venue d'aller s'asseoir en face de sa mère, de son épouse et de son frère cadet pour leur annoncer son départ. Prenant appui sur ses genoux, il se redressa lentement. Tard dans la nuit, Sam-chul rentra chez lui. Son épouse s'était endormie à la faible lueur d'une flamme. Elle tenait dans ses mains les vêtements qu'elle était en train de rapiécer. Ses deux enfants dormaient d'un profond sommeil. - Holà! Réveille-toi! J'ai quelque chose à te dire. Sans plus attendre, il s'assit à côté de son épouse.

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- Je ne dormais pas; mais que se passe-t-il ? demanda la dame de Moujou qui, en se passant machinalement les doigts dans les cheveux, s'assit correctement. - Voilà, ça n'a rien d'extraordinaire..., commença Samchul caressant du bout des doigts la tête de son fils Man-bok. Je m'engage comme milicien dans quatre jours. Prépare-moi des vêtements et quelques objets de première nécessité. - Non mais? Qu'est-ce que cela signifie? Partir soudain, sans réfléchir? Choquée par cette nouvelle, aussi dure qu'inattendue, la dame de Moujou recouvra soudain ses esprits. - Comment? Sans réflexion? Détrompe-toi. Il n'y a pas que moi à partir! Sois forte! - Aïgo ! Avec ces petits... La dame de Moujou se maîtrisa. Elle savait qu'il était inutile de raisonner Sam-chul une fois qu'il avait pris une décision. - Vous allez avoir beaucoup à souffrir. Pourtant vous ne serez pas la seule; il faudra surmonter les épreuves. Sam-chul serrait fortement la main de son épouse. Quatre jours plus tard eut lieu à Taein le soulèvement des miliciens de la province du Cholla. C'était le quatre juin.

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Chapitre 15 La saison des pluies
Dès que la nouvelle de l'insurrection des miliciens à Taein, localité située au milieu de la plaine du Honam, fut ébruitée, toute la région aux alentours fut placée en état d'alerte. Le bureau de surveillance du territoire réagit immédiatement et expédia vingt soldats japonais dans chaque village pour organiser la répression. Du même coup, certaines personnes se retrouvèrent dans une situation très inconfortable; parmi elles, Baik Chong-dou et Jang Chil-moun. - Ainsi donc, les membres de l'association Iljin passent leur temps à faire la sieste et à boire. A quoi servent-ils, s'ils ne sont pas capables d'obtenir la moindre information sur ce qui se trame? Je dois avouer que ma déception est à la mesure des espoirs que j'avais mis en vous. Seujimoura avait convoqué Baik Chong-dou à son bureau pour lui adresser de vifs reproches. - Je reconnais mes torts; je ferai mieux à l'avenir... Confus, Baik Chong-dou multipliait les courbettes. Il n'avait rien à dire et craignait pour sa place. Le nombre croissant d'incidents ne lui permettait pas de se justifier. - Où est passé le fusil? Je suis certain qu'il est entre les mains des miliciens! Savez-vous ce qui arrivera si cette arme se trouve en leur possession? Ils s'en serviront pour tuer des soldats japonais. Avez-vous quelque chose à dire à ce sujet? lui avait demandé Seujimoura quand il avait été informé du vol du fusil. Baik Chong-dou n'avait pu que subir ses reproches.

- Nous n'avons qu'une solution: leur couper les vivres. Cela s'appelle leur faire la guerre! Oui, la guerre! Monsieur Baik, comme vous m'avez promis de vous remettre au travail avec une nouvelle ardeur, commencez par vous débarrasser de ce touroumagi, ordonna Seujimoura en le regardant d'un air fort mécontent. - Oui, oui, je vais le faire sans faute, répondit Baik Chong-dou, extrêmement gêné. - Puisque nous sommes en état d'alerte, les membres de l'association devront changer radicalement de conduite. Plus question de passer le temps à boire et à s'amuser. Il faut se préparer sérieusement à combattre. Pour réarmer les esprits, il faut d'abord changer de tenue vestimentaire. A vous Monsieur Baik de donner l'exemple! Les mentalités évoluent avec les habits. Vous m'avez compris? - Oui, c'est clair! Baik Chong-dou dut se soumettre malgré lui. Mais la pensée de revêtir l'uniforme militaire japonais le révoltait; sentiment tout à fait différent de celui qu'il avait éprouvé quand il avait dû couper ses cheveux. - Puisque le gouvernement coréen a donné l'ordre de réprimer les séditions de Jonjou et Namwon, il est normal que les membres de l'association Iljin reçoivent un entraînement militaire et participent à la répression contre les miliciens. Si l'on n'élimine pas les meneurs dès le départ, ils deviendront bien évidemment une cause de troubles permanents. Les Coréens sont incroyablement durs et difficiles... La dernière phrase de Seujimoura n'était pas très explicite. Il venait de se rendre compte que son interlocuteur était malgré tout coréen. « Si j'ai bien compris, je devrai porter le fusil et aller combattre les miliciens? » faillit demander Baik Chong-dou. Il se ressaisit pourtant et serra les mâchoires. Cela méritait réflexion. Le moment venu, il serait toujours temps de changer d'attitude. Il ne se voyait pas porter un fusil pour aller réprimer les miliciens, même si pour cela on lui promettait un poste de préfet ou de gouverneur de province. Il ne voyait pas de raison de risquer sa vie. Il estimait qu'être blessé serait déjà très grave. La réussite dans la vie est certes très importante, mais pas au point de devoir mettre sa vie en danger. 34

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