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Au pays des droits de 1'Homme

@ L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005

Paris

http://www.librairiehannattan.com diffusion.hannattan@wanadoo.fr hannattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-09595-3 EAN : 9782296095953

Jean SIMON

Au pays des droits de l'Homme

nouvelles

L'Harmattan

Aux nôtres à qui ce soleil est promis. Et à l'auteur de L'Homme mystijié,qui l'a vu venir de loin.

« France, mère des arts, des armes et des lois, Tu m'as nourri longtemps du lait de ta mamelle: Ores, comme un agneau qui sa nourrice appelle, Je remplis de ton nom les antres et les bois. »

Joachim

du Bellay, Les Regrets.

PRÉFACE

Les nouvelles recueillies ici sont des histoires d'aujourd'hui, toutes inspirées de faits réels. Certaines ont été trouvées au hasard, d'autres cherchées et délibérément conduites. Mais toutes m'ont semblé révélatrices de notre époque. D'une évolution de notre société - notamment la société française - qui, malgré ses progrès, a ses dérives. Elles posent - mais comment ne pas la poser - la question de l'avenir de notre pays, de son éventuel déclin. Qu'on se détrompe: ce déclin, quand il est suggéré ici, n'est ni le fait du fatalisme, ni celui d'un pessimisme excessif, ni moins encore d'un désamour. C'est comme généralement chez tous ceux qui l'évoquent, celui d'une crainte de régression, que l'on veut conjurer et enrayer. Convertir en leçon de l'Histoire et en progrès à venir. Ces nouvelles soulèvent aussi, ce faisant - mais comment ne pas la soulever - la question de l'Etat, dans son rôle de gardien de l'ordre, de la justice et des libertés. Rôle qui à bien des égards laisse à désirer. Ces chroniques reflètent donc un coucher de soleil, dans les rayons duquel on aimerait voir les promesses d'un renouveau, d'un jour plus beau encore.

Il

Tirées de la vie, elles en gardent l'humeur, les humeurs. Qu'on ne s'étonne pas que chez certains de ses protagonistes, la tristesse le dispute parfois à la colère, quand ce n'est pas à l'excès, ou pire encore. La vie est ainsi, faite aussi de joie, d'intelligence, de sublime. Rien ici n'est sans doute à prendre au pied de la lettre. Car tout n'est que reflet et appelle à une autre vérité, au-delà. Celle de la conscience, de la réflexion, du questionnement philosophique. Mais, bons ou mauvais, ces héros ont un point commun: un amour de l'autre et du pays qui les a nourris. Puissent-ils faire partager leur doute, qui n'est qu'une autre forme de l'espérance.

NAUSÉE DE LA VIE MATÉRIELLE

-

ou comment la Matière triomphe de l'Esprit

-

Qui a dit que la vie ne valait plus que par la consommation, les plaisirs matériels et la jouissance immédiate?

Je viens d'apprendre la mort d'un homme, survenue de la plus étrange façon, pour avoir pensé le contraire.
Il avait, au cours de sa vie, exprimé un dédain si régulier pour les choses matérielles qu'on aurait dit qu'il s'en était fait une religion. Erreur: cela était devenu, malgré lui, une seconde nature. Ou qu'il allât en dehors de chez lui passer la nuit, il ne manquait jamais d'oublier un nécessaire de toilette. Parfois, pour ne pas trop obliger ses hôtes, il lui arrivait, dans un éclair de raison, d'attraper une brosse à dents avant de partir - qu'il fourrait systématiquement dans la pochette de sa veste, pour s'assurer de ne pas la perdre. Lui demander davantage eût été pour lui aussi ardu que courir le marathon à cloche-pied.

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Une fois chez vous, tout pouvait arriver. Encore fallait-il qu'il y parvienne! Car s'il aimait rendre visite à autrui, il détestait prendre rendez-vous. Promettre une heure. Comme on ne pouvait s'arrêter à un détail aussi mesquin, on acceptait de bonne grâce de l'attendre à partir d'une certaine heure, sachant que le délai courant à partir de celle-ci pouvait aller de zéro à l'infmi. Il flirtait même parfois avec le monde peu exploré des nombres négatifs, accostant des heures à l'avance, en pleine sieste aoûtienne ou lors d'intimes ébats.
S'il n'y avait personne, il pouvait déployer une patience toute azuréenne, restant stoïquement au bas du portail de ses hôtes pendant des heures, dans l'habitacle surchauffé de sa voiture, comme un bon chien attendant le retour de ses maîtres - fidèle jusqu'à la mort. Un jour même que ses amis avaient oublié d'ouvrir celui-ci et que, pour une fois, il était presque à l'heure, il était resté là, n'osant s'annoncer de crainte de déranger, en attendant que Sésame s'ouvre. Et quelle joie spontanée l'animait quand la porte enfin s'entrebâillait! Quelle sérénité! Comme s'il venait d'arriver à l'instant même, porteur d'heureuses nouvelles. L'heureuse nouvelle, c'était qu'il n'avait été par avance soumis à aucune contrainte; qu'il s'était laissé guidé paisiblement, tout imprégné de liberté, tel un animal flairant au gré du vent la voie à suivre et attendant sagement du haut de la colline la levée du jour.

Qu'il y eût un sujet évident de discussion, d'ordre matériel - la sécheresse, les incendies de forêt, les accidents de la route, un fait divers sanguinolent -, vous étiez sûr qu'il ne vous en parlerait pas. Mais il était

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intarissable sur sa dernière randonnée à cheval, les expositions d'art moderne ou le festival de Remiremont. Il était inutile de lui donner un lit, car s'il y en avait un autre libre, ce serait à coup sûr celui-ci qu'il prendrait. Fût-ce un lit d'enfant. Qu'il ne soit pas fait n'était pas un obstacle: il ne répugnait pas à s'enrouler à même les couvertures de laine l'été ou quelque fm dessus de lit l'hiver, ni à recourir, au besoin, à tout tapis, étoffe, rideau rencontrés par hasard, qu'il entassait sur lui ou dont il s'entravait comme des oripeaux. Par une étrange combinaison des sens ou de son imagination, tout, après son passage, était bouleversé: matelas déplacés, oreillers dépouillés, vêtements tire-bouchonnés, serviettes jetées en boule de place en place comme les cailloux du petit Poucet, à l'exception de la sienne - la seule qu'il n'ait pas utilisée - restée bien sagement rangée sur la chaise de sa chambre.
Quiconque croyait à un tn11l11llUffid'ordre dans sa maison était condamné à le suivre à la trace s'il voulait le préserver. Faute de quoi, il pouvait retrouver une collection de fIltres à café dégoulinants dans son réfrigérateur, sa brosse à dents copieusement couverte de cirage de chaussure, un incunable du XVIIC siècle employé comme cale à vélo ou, un peu partout, comme une semaille de printemps, les petites enveloppes évanescentes des chocolats ou des gâteaux qu'il avait lui-même apportés la veille - en guise de cadeau - et qu'il avait avalés au petit déjeuner pour ne pas avoir vu dans la cuisine la généreuse corbeille de viennoiseries qui s'offrait à lui.

*

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Le plus étonnant, c'est que Frank Dormait n'était pas un demeuré. On le disait au contraire intelligent, fin, brillant. Il n'était pas davantage étourdi: sa rigueur professionnelle n'avait jamais été démentie.
Chef du service du fmancement des aides à la création au ministère de la culture, il pouvait, devant un aréopage de notables ébloui, faire jaillir en quelques traits saillants, tel un magicien de sa besace, les principaux enjeux d'une question. Avec une précision sidérante, il alignait, sans note, des heures durant, chiffres, citations, exemples, touchant au monde entier. Seulement, il ne pouvait se soumettre à une règle matérielle. C'était au-dessus de ses forces, comme de son esprit éclairé. D'ailleurs, il ne touchait pas les objets; il les touillait, vaguement, du bout des doigts. Il ne les prenait pas; il les effleurait ou les malaxait. De sorte que leur destin, entre ses mains, revenait le plus souvent à lui échapper ou à être réduits en bouillie. Qu'on le lui reproche, et il prenait fuite: c'était alors une longue absence, ou bien une présence distraite, nonchalante, qui semblait l'immuniser contre toute remarque. Qu'on s'en moque avec humour, et il en riait volontiers, grossissant même le trait, ou, tout au contraire, se plongeait dans un mutisme sauvage, que seuls des heures d'attente ou un soudain trait spirituel pouvaient réparer.

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La vie qui, par le regard d'autrui, aurait dû le conduire à soigner ou contenir cet étrange travers, n'avait fait au contraire que l'accentuer.
De sa formation à la sévère école des jésuites d'Autun, il avait oublié ce que tout le monde retient - la rigueur du quotidien - et conservé ce que la plupart oublient: le goût du spirituel. Cela ne l'avait pas empêché d'entrer au ministère et d'accéder rapidement au poste envié de chef de bureau, puis de chef de service. Mais les contraintes de l'administration, tombant sur lui chaque jour à coups de circulaires, de notes ou d'instructions, avaient absorbé toute l'attention matérielle dont il fût resté capable. S'il était passé maître dans le maniement subtil des vacances de ses agents, jouant sur les jours de récupération, les RIT, les repos compensateurs et autres comptes épargne temps, il était incapable de connaître ses propres droits à congé, dont il sacrifiait la moitié à l'Etat pour être sûr de ne pas dépasser son quota. En montant dans la hiérarchie, ces contraintes s'étaient accumulées, épuisant peu à peu son aptitude à quelque attention matérielle pour lui-même. Venu au ministère par passion pour la culture, l'essentiel de son temps était happé par la gestion de ses troupes: appliquer sans vague les mesures d'économies qu'on lui demandait, animer des réunions d'information, régler les différends entre agents, bref tout sauf faire ce pour quoi son poste avait été créé: s'occuper de la politique culturelle. Une politique dont les principales décisions étaient d'ailleurs prises au-dessus de lui, en déconnection la plus complète

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