Aubépine brugelade

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Un retraité se remémore, en souriant, ses vacances d'enfant passées chez ses grands-parents limousins. Petit citadin, il y fut marqué par de nombreuses nouveautés tant rurales que régionales.
Alors, pour leur redonner vie agréablement et parce qu'il a été fils unique, il y introduit la présence imaginaire d'une petite camarade du "pays", dont la vie évoluera jusqu'à une fin évidente, compte tenu que, dans les années 50, la sauvegarde du patrimoine rural passait avant toute autre chose.
Publié le : mercredi 1 décembre 2010
Lecture(s) : 63
EAN13 : 9782296717428
Nombre de pages : 184
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Aubépine Brugelade
Rue des Ecoles Cette collection accueille des essais, d’un intérêt éditorial certain mais ne pouvant supporter de gros tirages et une diffusion large. La collection Rue des Ecoles a pour principe l’édition de tous travaux personnels, venus de tous horizons : historique, philosophique, politique, etc. Déjà parus Denise KAWUN,Journal de la vie absente, 2010. Sakina GAMAZ HACHEMI,Chemins croisés. De Sétif à Sétif en passant par Lyon, 2010. Daniel Verstraatt,Carnets de jeunesse d’un dinosaure. 1941-1943, 2010. Ange Miguel do SACRAMENTO,Ni noir, ni blanc. Une vie atypique, 2010. Véran CAMBON DE LAVALETTE,De la Petite-Bastide à la Résistance et au camp de Dachau, 2010. Patrick GERARD,Je n’ai jamais été vieille, 2010. Sonia KORN-GRIMANI,Un chant d’espoir. Souvenirs autobiographiques d’une survivante de la Shoah, 2010. Marie-Gabrielle Copin-Barrier,Robert-Espagne, une tragédie oubliée. Une femme de gendarme raconte, 2009. Nazly SADEGHI, Salut le Paradis.Une jeune Iranienne dans les labyrinthes de l’Occident, 2009. Gérard GATINEAU,30 ans de bitume ou les tribulations d’un flic du XXe siècle dans un univers hostile, 2009. e Denis PAGOT,RépubliqueSouvenirs d’un marin de la V , 2009. Jean-Louis ORAIN,Des champs de blé noir à l’action humanitaire internationale (1936-1986), 2009. Jo ANGER-WELLER,Les Retrouvés. Récit, 2009. Jean-Claude TRABUC,Comme un jeune arbre qu’on déracine, 2009.
Jacquespar s Le at
Aubépine Brugelade
Roman
L’Harmattan
© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13985-5 EAN : 9782296139855
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1 Ma mémoire se réveille
et après-midi, je range dans mon placard fourre-tout C et je mets la main sur une boîte remplie de photo-graphies : une éternité qu’elles sont là ! Quelques unes de moi, haut comme trois pommes ; certaines de pa-rents plus ou moins éloignés ; beaucoup sont morts et les autres, comme ils ont changé ! Ah ! Plus le temps passe et plus ces clichés méritent qu’on les appelle aussi des épreuves. Tiens, un groupe ! Un des seuls, à cause de l’étroitesse de notre famille. C’est le baptême de ma filleule, quand la fête est finie, que chacun s’abandonne à la diges-tion et que des amertumes anciennes, refluant sur les visa-ges, en font des caricatures. Une vingtaine de personnes, presque tous des adul-tes sur le retour, maigre natalité du Limousin oblige, sur-tout que nous sommes juste après la seconde guerre mon-diale. Quelques anciens ont posé une main sur une épaule, soit pour attester leur ascendance, soit pour s’aider à tenir debout. Aussi avec quelle joie, au centre, ma tante tient-elle son bébé baptisé sur les genoux. Un miracle, après quinze années d’un mariage dé-sespérément stérile.
8AUBEPINEBRUGELADELe parrain, c’est moi, le seul « parisien » envoyé en délégation pour représenter économiquement deux famil-les : celle des deux frères de ma tante, deux maçons qui se sont fixés en Anjou, « dans le Nord » après dix ans de tour de France. Car, bien entendu, quiconque atteint ou dépasse la Loire est un Parisien, autant dire un étranger qui oublie le patois et qui perd peu à peu son accent chantant, afin de bien marquer qu’il n’a plus rien de commun avec les sauva-ges. Je souris bêtement dans mon premier costume d’homme, le cou étranglé par ma première cravate et la tête étourdie, pour la première fois, par trop de vin. J’ai posé cette photo sur la table où j’écris. Elle sem-ble tirée d’un autre monde ! Toutes les femmes mal frin-guées, les plus élégantes étant les plus ridicules. Et les hommes : beaucoup de belles baccantes, de chapeaux mous, de gilets boutonnés sur des panses dodues et malgré le noir et blanc, beaucoup de faces rubicondes dégoulinant sur des cols de chemise immaculés. Seule différente, ma grand-mère, qui a vu le jour sous Napoléon III, montre un œil aigu enfoncé dans une tête décharnée. Il a fallu la prier, elle doit être encore en train de bougonner car, pour elle, immobiliser l’instant fu-gitif est une opération diabolique dont sa cervelle simple et superstitieuse a du mal à s’accommoder.
Deuxième représentant de la « jeunesse », une fille dans les quinze ans, l’air ailleurs, les cheveux plats rejetés en arrière, un corsage sans agrément, des chaussures aussi
AUBEPINEBRUGELADE9 basses que des savates et surtout des mains maladroites, à demi refermées, des mains inactives qui s’ennuient. C’est la fille du Moulin Vieux où j’allais chercher le lait. Elle a dû être invitée pour me faire plaisir car pendant les semaines de vacances que j’ai passées au « Pays » nous étions deux gamins inséparables. Que c’est loin ! J’ai un peu honte ! Je l’avais oubliée, ma petite Aubépine. Quant à ma grand-mère « à l’ancienne », qui savait à peine lire, elle n’était jamais allée plus loin que le chef-lieu de son canton, mais elle avait gardé, même nonagénaire, une vivacité d’esprit et de corps surprenantes.
Un matin que j’étais tombé du lit, je la surpris sur le côté de l’âtre, vêtue de noir comme à l’accoutumée, un pei-gne à la main avec lequel, sans le secours d’un miroir, elle commença de mettre sa chevelure en ordre : une toison épaisse et grise qui lui tombait plus bas que la ceinture, qu’elle tordit, enroula en escargot au-dessus de sa nuque, fixa par quelques épingles et contint dans un traditionnel triangle de tissu noir dont elle parvint sans peine à nouer solidement les pointes.
Pour moi, cette longue gymnastique de chaque ma-tin fut principalement ce qui lui permit de conserver, jus-qu’au dernier de ses longs jours, une mobilité juvénile des bras et des épaules ! On pourrait faire ainsi le tour de sa personne, physique et morale, et montrer qu’elle devait, au respect scrupuleux des us et coutumes de sa province, une partie de sa verdeur et de sa lucidité.
10AUBEPINEBRUGELADEElle était donc parfaitement adaptée à son entourage et à son environnement. Quelques remèdes modernes qu’elle prenait pour son cœur, mais à contrecœur, furent ses seuls accommodements avec notre époque. La déplacer eut été la tuer. C’est le revers de la mé-daille ; aucune importance pour elle, car la France des campagnes jusqu’à la dernière guerre, fortement enracinée, ne changeait que très peu et très lentement. A relire les pages qui précèdent, je glisse dans une rêverie mélancolique. Je suis en juillet 1939, au milieu de hautes collines à demi boisées où serpente une route blan-che, et sur cette route, un gamin à peine à l’âge de raison qui trottine, un petit pot de grès à la main, un pot qu’une cordelette passée dans les anses permet de porter commo-dément et que ferme un tampon de liège.
Cet enfant qui vient d’apprendre à lire, c’est moi. Je suis chez mes grands-parents, je vais chaque matin au mas voisin. L’assemblage imprudent a été inventé par économie, mais surtout pour garder au lait sa fraicheur.
Ainsi lesté, je descends la route en pente raide qui mène à la ferme. Je m’arrête quelques instants sur le petit pont de granit qui enjambe sans effort un très humble ruis-seau. L’eau y court joliment sur le sable nu. Ailleurs, la vé-gétation en recouvre les rives.
Quand j’ai bien profité de ma halte, accoudé sur un parapet à ma mesure, je repars. La route remonte un peu entre deux haies de fougères et de digitales, puis elle bifur-que. Là, une croix de pierre grise couchée dans l’herbe et
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