Black Cristal tome 3

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Mark Finn et ses compagnons continuent leur quête, en dépit des embûches qui se dressent sur leur chemin. Avant de rallier la grande armée censée s'opposer à leur ennemi juré, le Libérateur, ils devront vaincre une milice de fanatiques, affronter les sables brûlants du désert, gravir une falaise mortelle, voyager dans le temps, échapper à l'emprise des puissantes "fleurs de mouvance"... Bref, une fois encore, l'Élu ne va pas s'ennuyer. Sans compter qu'une surprise de taille l'attend à l'issue de la confrontation finale.


Dans la même collection :
1. Black Cristal
2. Au Royaume de l'Eau





Publié le : jeudi 7 avril 2011
Lecture(s) : 256
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782266215879
Nombre de pages : 166
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Christophe Lambert Stéphane Descornes
BLACK CRISTAL Livre 3
L’ ultime bataille
Résumé de Black Cristal 1 et 2
Dn mystérieux personnage se faisant appeler le LiPérateur menace d’envahir le royaume d’Ansalonia. Le roi et la reine, suivant à la lettre une prophétie écrite par syka, le dieu au douPle visage, font appel à un jeune garçon venu d’un monde parallèle : le nôtre. Cet adolescent, nommé Mark Finn, se voit donc affuPlé du titre d’Élu et part en mission avec pour oPjectif de rallier une armée dans les lointains Royaumes de l’Eau, de l’Air et du Feu. Après une traversée mouvementée, Mark et ses compagnons (Numa le Pûcheron, Kat l’homme-chat, sans ouPlier Trévis et évon, les deux guerriers querelleurs) aPordent les rivages du Royaume de l’Eau, première étape de leur périple. Le pouvoir est aux mains des frères Tanix, trois jumeaux cruels que nos héros vont aider à renverser. Chan Cony, le nouveau roi, promet d’aider Mark dans sa quête. Malheureusement la flotte du royaume a Prûlé dans un gigantesque incendie provoqué par l’un des frères Tanix. L’Élu et ses compagnons décident de se rendre à Cellapelada, un repaire de pirates qui possèdent, dit-on, un navire formidaPle. Mais avant, ils doivent traverser les Terres Immergées, infestées de créatures terrifiantes et hantées par une entité nommée Gwyd. Celle-ci touche le Pras de Trévis qui, contaminé par un mal étrange, refuse d’en parler à ses amis. La rencontre avec les pirates n’est pas non plus de tout repos. Nos héros sont capturés par leur chef, la Pelle Drane Thalar, et Kat est tué en liPérant héroïquement les prisonniers. Drane accepte finalement de se ranger au côté de l’Élu et, grâce à ses talents de navigatrice, elle parvient à franchir la Mer de Feu. Lorsque s’achève le tome 2, Mark et sa petite équipe arrivent à Ynotna, que l’on surnomme « la cité des fous »… Entre-temps, les compagnons du jeune homme ont appris de la Pouche d’un vieux marin qu’il existe plusieurs versions de la prophétie, dont une qui évoque l’existence d’un second « Élu »…
Carte du monde du cristal
Prologue
Pensif, l’homme suçotait le bout de sa plume. Soudain, un début de phrase s’imposa à lui avec la force de l’évidence. « Ce soir, je suis assis… » S’abandonnant au flux qui s’annonçait, il laissa sa main poursuivre le mouvement et écrivit : « Ce soir, je suis assis dans ma chambre d’hôtel en plein cœur d’Ynotna, la cité des fous. Je termine ce roman sans savoir ce qu’il va devenir. M’en fiche. Il est fini, ou presque, c’est le principal. Je cherche un souvenir fort pour clore le récit et je pense à mes amis. Hank, Gnik et Pat. Écrivains d’Ynotna. Sans eux, je ne suis rien ; je ne vaux pas mieux que les fientes de ces damnés volatiles qui passent leurs journées à brailler au-dessus de nos têtes sans nous laisser une minute de répit. Le videvenu, ils la ferment enfin. Mais y a encore le vent, et le sable, qui nous rendent dingues. Fichu coin pourri. » Dehors, des gerbes granuleuses projetées par les bourrasques crépitaient contre la vitre. L’écrivain trempa sa plume dans un petit encrier de nacre posé près de sa feuille. « C’était il y a trois ou quatrevides. À la taverne d’Otley. On avait un peu trop bu, avec Hank, et il venait de se battre contre un type qui voulait lui couper les oreilles. Hank avait laissé le cinglé sur le carreau et on était sortis pour évacuer le trop-plein de flaka. En moins de deux, le dingue est réapparu en brandissant un immense coupe-coupe. On s’est mis à cavaler dans Ynotna avec l’autre à nos trousses. Tout en courant, on ne pouvait pas s’empêcher de rire comme des petits flurks. La joie d’être en vie, quoi. » L’écrivain ne put réprimer un sourire en revivant cette scène. Il alimenta de nouveau sa plume en encre et gratta le papier de plus belle : « On a semé le fou dans les méandres du port et on s’est retrouvés face au désert. Juste au moment où les soleils se couchaient derrière les dunes. Bientôt, Pat et Gnik nous ont rejoints. Ils nous avaient cherchés partout et avaient fini par échouer là où tout le monde échoue. Sur cette mince lisière entre sable et terre qui avance un peu plus chaque jour à mesure que le désert grignote la ville. Hank était partant pour retourner chez Otley. « “Attendez, les gars”, j’ai dit. J’en pouvais plus. J’ai baissé mon vieux froc rapiécé et je me suis mis à pisser dans le sable avec le sentiment que la vie était formidable. « Hank a dit que l’autre, là-haut, devait sentir du mouillé sur ses pieds. “Qui ça ?” on a demandé. “Le façonneur débile des dunes”, a lâché Hank. On a compris qu’il parlait de Psyka. Saisi d’un élan lyrique, Hank s’est mis à beugler : « “Eh, tu m’entends, Psyka !? Tu crois qu’t’auras le dernier mot ? C’est nous les vrais écrivains, mon pote. Les ciseleurs déments des mots. Des mots, on en a plein la gueule et les mots ça tue ! Tu peux bien souffler sur le désert jusqu’à ce que le sable nous étouffe. C’est nous qui finirons par t’étouffer. Avec nos mots !” « Hank, c’est le poète de la bande. Il avait le poing levé vers le ciel et du sable coincé dans les chicots. Malgré ses allures d’ivrogne et sa trogne amochée, je l’ai trouvé beau. Un peu à l’écart, comme toujours, Pat a donné son avis. Il voulait rentrer. « “Les gars, euh, faut qu’on écrive…, il a dit. Souvenez-vous… Notre pacte… — Pas un jour sans une ligne ! a rappelé Gnik. — Oh ouais, on va écrire ! j’ai dit. On va jamais s’arrêter d’écrire !” « Le sable tourbillonnait autour de nous et le vent nous malmenait, mais on s’en fichait comme de notre premier roman. D’accord, on était peut-être mal barrés. “Piégés dans un piège à l’intérieur d’un piège”, comme aimait à le répéter Hank.Ouais, coincés entre le désert et la mer, à la merci des fous et surtout de notre propre folie… Qu’est-ce qu’on pouvait faire ? À part cracher notre rage sur des pages et des pages ? D’accord, c’est interdit. Et alors ? Quoi ? Peur, nous ? De qui ? De Psyka ? Ha, ha, ha !
« Le vent hurlait de plus belle et le videétait là. Tandis que je me reboutonnais, une bourrasque a failli m’envoyer au sol. Alors Hank et Gnik m’ont pris par les épaules et, tous les quatre, on est rentrés à Ynotna. »
Artis Fandini, Ynotna, an de grâce 22.
L’homme reposa sa plume et grimaça en frottant ses yeux fatigués. Il mit sa dernière feuille manuscrite au sommet d’une pile en équilibre sur sa table de travail.Encore un de terminé, se dit-il, et son âme rayonnait. Son roman n’avait pas encore de titre, mais quel bonheur d’en chercher un, maintenant que le plus dur était fait. Fandini se leva, se creusa les reins et poussa un grognement d’écrivain ravi, à la suite de quoi il vint s’encadrer à la fenêtre. Celle-ci, comme toutes les fenêtres de la ville, était protégée par un fin grillage. Dans la journée, les oiseaux kamikazes n’hésitaient pas à défoncer les vitres pour s’inviter chez les gens. Fandini plissa les yeux en essayant de distinguer les lumières d’Ynotna, en contrebas. L’hôtel était perché sur la plus haute colline de la ville et sa chambre donnait sur le port. Leviden’était pas encore tombé, si bien qu’on voyait, entre deux bourrasques, des silhouettes de navires à quai. Dans un fouillis de cordages et de voilures, les soleils rougeoyants entremêlaient leurs derniers rayons. Fandini se remémora le grand trois-mâts, avec son pavillon singulier – un A rouge sur fond noir –, qui avait accosté quelques heures plus tôt, au moment où il s’attablait pour écrire. Le navire était parti, à présent. Qu’avait-il amené à Ynotna ? Des filles de joie pour l’établissement de la belle Mis’Yang ? Des marchandises ? Des problèmes ?Bah, réfléchit Fandini,c’est plutôt ceux qui mettent les pieds à Ynotna qui en récoltent des problèmes !se dit qu’il fallait vraiment l’aimer, cette chienne de ville, Il pour y habiter depuis si longtemps. Fandini avait l’habitude de répéter : « Marre d’Ynotna. Cette fois, je mets les voiles ! » Mais il ne partait pas. Il devait rester. Pour ses amis. Pour veiller sur la Bibliothèque, qu’ils appelaient entre eux « le Bercail ». D’une certaine façon, Ynotna et la Bibliothèque étaient liées. Quitter l’une, c’était livrer l’autre au désert, au vent et à l’oubli. Fandini ne pourrait jamais s’y résoudre. À nouveau, il frotta ses yeux usés par le sable et l’écriture. TA-POC, TA-POC ! Des petits coups contre le treillage. POC, TA-POC ! Quelqu’un jetait des graviers sur la fenêtre ! L’écrivain colla son nez à la vitre, lorgna au travers du grillage. À croupetons sur une pente instable se tenait Efen Gnik, avec un havresac sur le dos. Un foulard rouge lui masquait le bas du visage mais on pouvait voir briller des reflets sur les verres immenses de ses lunettes, de véritables culs de bouteille. Il faisait de grands signes à Fandini. Celui-ci ouvrit un battant de la fenêtre. Le sable fou s’engouffra dans la pièce. — Gnik ? Qu’est-ce que tu fais là ? — Faut que tu viennes ! — Quoi ? Où ? — L’oracle, Fandi ! Le « Porteur de lumière » ; l’« Homme au cristal » ; les « Cinq devenus quatre »… Ils sont là ! — Hein ? — Rappelle-toi ! Les karas divinatoires m’ont sorti l’épée double ! Ça veut dire : deux soldats. Après, j’ai tiré la forêt, pour un homme des bois, et le soleil noir pour… le chef ! Pat, qui traînait sur le port, me l’a confirmé : ils sont arrivés ! Fandini se souvint du navire au pavillon rouge et noir. Aïe. Finalement, c’était peut-être bien des problèmes qui avaient débarqué à Ynotna !
— Ramène-toi, Fandi, insista Gnik. Hank et Pat vont nous rejoindre chez moi. Il faut qu’on parle ! Fandini pesta. Son travail accompli, il était épuisé. Il aurait préféré se jeter dans les bras duvide plutôt que dans ceux de la tempête qui grondait, là, dehors. Il attrapa néanmoins un épais foulard posé sur un dossier de chaise et le noua autour de son nez et de sa bouche. Artis Fandini ne croyait pas en grand-chose, excepté en son talent d’écrivain. Mais il avait une confiance aveugle dans son ami Efen Gnik qui, de son côté, vouait une foi sans bornes auYi-Jan, le livre des esquives. Fandini devait bien se rendre à l’évidence : l’oracle se trompait rarement. Récemment, il avait annoncé la venue d’un « petit homme obstiné porteur de flammes »… et ce dernier était bel et bien apparu. L’inconnu répandait en ville sa haine des livres et cherchait des adeptes pour grossir les rangs de ses troupes. Dans quel dessein avait-il entamé cette croisade idéologique ? Pour servir Psyka ? Ses propres intérêts ? Hélas, leYi-Janne parlait que par métaphores, allusions, et ne se montrait jamais très précis. Saisi d’une angoisse, Fandini attrapa son manuscrit et se dirigea vers un recoin de la chambre. Accroupi, il déboîta une latte ouvrant sur un trou ménagé dans la paroi. Il y déposa son précieux tas de feuilles et reboucha la cache. Dès qu’il aurait du temps, il irait archiver son nouveau roman à la Bibliothèque. D’ici là, bien malin celui qui pourrait le dénicher ! L’écrivain démonta le treillage et sortit par la fenêtre. Aussitôt, le sable s’attaqua à ses yeux. Il les réduisit à deux fentes minuscules. Sous le foulard, il respirait par petites goulées, avec la sensation que les grains traversaient quand même le tissu. Il referma la fenêtre à l’aide d’un loquet collé au châssis et remit la grille de protection en place. Ces temps-ci, Artis Fandini évitait de passer par la réception. Il avait plusieurs loyers de retard et fuyait le gérant de l’hôtel comme la peste. — Qui a dit : « C’est quand je termine un bouquin que les ennuis commencent » ? grimaça-t-il. — C’est moi, affirma son ami en souriant. Dans mon bouquin :Noir comme le vide. Fandini lui tapota l’épaule. — Gnik, t’es un grand écrivain ! — Tu diras ça à mes biographes. Allez, ne traînons pas ici. Les autres nous attendent.
1
Au cœur d’Ynotna
Àpeine arrivés à Ynotna, les quatre compagnons avaient repéré la taverne qui faisait la jonction entre les quais et la première rue. Après s’être concertés, ils avaient décidé d’aller y prendre un repas bien mérité. Par chance, ils étaient quasiment les seuls clients, et on leur apporta les plats très vite. — Tu ne manges pas, Mark ? demanda Dévon en enfournant une fourchetée de légumes mauves que le tavernier avait appelés « tourbiers ». Ch’est pourtant fameux ! Rebuté par la texture filandreuse des légumes – sans parler de la sauce qui lui semblait saupoudrée de sable –, l’Élu se contentait de jouer avec les morceaux de nourriture. — Tu n’as pas l’air… dans ton assiette, plaisanta le rouquin après s’être envoyé une rasade d’alcool jaunâtre. — Trois jours à moisir dans ce coin paumé. Ouais, y a de quoi déprimer ! — Au contraire, je trouve qu’on a de la chance, essaya de tempérer le toujours positif Trévis. Les caravanes en partance pour le pic Indula ne sont pas si fréquentes. On aurait pu attendre beaucoup plus longtemps que ça. Rien de plus vrai : ils avaient obtenu le renseignement d’un marin rencontré sur les quais. Mark soupira et regarda par la fenêtre. ne foule de pêcheurs, foulard ou masque en tissu sur le visage, s’affairaient, des bourriches gorgées de poissons plein les bras. Au-dessus d’eux, de grands oiseaux noirs, genre goélands déplumés, tourbillonnaient en hurlant. Les plus surexcités bousculaient les marins et raflaient des poissons qu’ils se disputaient ensuite dans les airs. Certains finissaient même par s’entretuer. Le quai était d’ailleurs jonché de cadavres de volatiles. Otley, le tavernier, avait prévenu les voyageurs : « Le jour, la ville appartient aux oiseaux. Les Ynotniens osent à peine mettre le nez dehors. Levidevenu, ces fichues créatures vont dormir. C’est alors que les vrais fous se réveillent. » — Mouais, le cadre est… spéchial, avoua Dévon qui dévorait de plus belle. Mais on va reprendre des forches, ici. En echpérant que pendant ch’temps le Libérateur déchide pas de… mhh… (Il déglutit, puis, évasif :) Vous voyez ce que je veux dire… Oui, Mark voyait tout à fait. Là-bas, très loin, par-delà les mers, un mystérieux individu menaçait d’envahir le royaume d’Ansalonia. Il était à la tête d’une armée de milliers d’hommes-lézards et d’hommes-tapirs. Mark avait juré au roi Gordian et à son épouse, la Dame Blanche, qu’il reviendrait à la tête d’une armée au moins aussi importante que celle du Libérateur. Mais, pour l’instant, il n’avait réussi à rassembler que quelques pêcheurs courageux, du côté du Royaume de l’Eau, et une bande de pirates menés par une femme, rane Thalar. Il lui restait encore deux royaumes à explorer : celui de l’Air et celui du Feu. Leurs monarques respectifs étaient censés honorer un pacte d’entraide vieux comme le monde. Tiendraient-ils la parole donnée par leurs ancêtres ? — Mettons ces trois jours à profit pour souffler un peu, dit Numa, le bûcheron. Otley m’a conseillé une auberge tranquille à quelques rues d’ici. « Chez Eup-Daïk », ça s’appelle. — Avant, je ferais bien un tour en ville, intervint Trévis, le soldat à la crête. J’ai besoin d’une nouvelle épée. Entre autres. Il inspectait les gants usés qu’il portait en permanence depuis leur escale au Royaume de l’Eau. L’un d’eux cachait un noir secret… — Levide va tomber, marmonna Mark, tu auras tout le temps de faire tes courses demain.
— Je sais, mais… après ce long voyage en bateau, j’ai besoin de me dégourdir les jambes. — Hé hé, ricana Dévon en essuyant sa bouche, je vois ce que tu entends par là. Otley a parlé d’une certaine Mis’Yang. C’est chez elle que tu comptes te… dégourdir les jambes ? — Non, je ne pensais pas à ça, répondit Trévis, sincère. — Ah bon, fit Dévon, déçu. Ben moi je ne m’interdis pas de lui rendre une petite visite, à cette dame… Et il se resservit une nouvelle louche de tourbiers. — Moi, je me trouve une chambre et je dors, intervint Numa en repoussant son assiette vide. Nos récentes aventures m’ont épuisé. J’ai l’impression d’avoir pris dix ans. La traversée de la Grande Mer, suivie de celle de la Mer de Feu… et puis tout le reste… Il eut un sourire triste. Chacun perçut ce que signifiait son « tout le reste ». La mort de Kat, l’homme-chat, bien entendu… Kat, qui avait offert sa vie pour sauver la leur. Personne ne fit de commentaires. La disparition de leur ami les avait tous meurtris et cette peine était impossible à formuler avec des mots. Mark enchaîna sur un ton faussement joyeux : — Si tu attends demain, je viendrai avec toi, Trévis. Moi aussi j’ai besoin de voir des nouveaux visages. Marre des trognes de marins ! L’Élu allait inviter ses compagnons à se lever et à payer quand il remarqua qu’un client accoudé au comptoir le fixait sans ciller. L’homme portait une tunique en velours vert, portée à même le corps sous un long manteau de cuir souple. Son allure était assez banale et l’on n’aurait su lui donner d’âge. Ce qui frappait surtout, c’était son visage. Figé, inexpressif, comme si tous les éléments de sa face avaient été collés à la va-vite, un peu de travers. Depuis quand était-il là, à observer l’Élu ? Sans crier gare, l’inconnu se dirigea droit vers la table des quatre voyageurs. n frisson d’appréhension picota la nuque de Mark. D’une main, il effleura le pommeau de son épée. L’homme s’adressa à lui sur un ton qui n’était pas moins étrange et glaçant que son faciès. — Pardon, fit-il, mais j’aime beaucoup vos oreilles ! Mark ne sut quoi répondre. Ses amis reluquaient l’inconnu d’un air hagard. — Vous voulez bien m’en donner une ? reprit ce dernier. — Quoi ? ne oreille !? lança Mark, abasourdi. Eh, l’ami, le flaka, faut le consommer avec modération, hein ? Alors, un pan du long manteau s’écarta et Mark découvrit une cordelette nouée autour de la taille de l’homme, sur laquelle étaient enfilées… des oreilles, comme autant de minuscules et terrifiants trophées ! — Si vous ne voulez pas m’en donner une, je vais devoir la prendre de force, poursuivit le fou sur un ton calme mais déterminé. Mark sentit le cristal frémir sous sa tunique. En une seconde, la pierre se mit à irradier une vive chaleur. — Tu vas oublier ces histoires d’oreilles, sortir du bar et quitter la ville, articula Mark. C’est compris ? Le bras de l’homme au visage de guingois retomba le long de son corps, puis il hocha lentement la tête. — Oui. Oui, c’est compris, répéta-t-il. Sans demander son reste, il s’exécuta. — Eh, qu’est-ce qui s’est passé, là ? demanda Dévon, sidéré. — ne sorte de test, sourit Mark. Le cristal était redevenu froid. L’Élu commençait à mieux maîtriser l’usage de sa pierre magique. Quand un danger se profilait, il pouvait percevoir « l’ouverture » ; c’était comme si le cristal lui disait « Vas-y, à toi de jouer ».
Hé, hé, pas mal, se dit Mark.Si face au Libérateur je peux faire un truc dans ce genre, ce sera top ! Bien entendu, il n’y croyait guère… Le cristal pouvait certainement l’aider à manipuler des esprits humains frustes ou bien des animaux. Mais de là à faire obéir des êtres intelligents ou dotés d’une puissante volonté, il y avait un fossé. Ils réglèrent l’addition et quittèrent la taverne d’Otley dans la foulée. Dehors, le vent s’était calmé. ne brise légère venue du large souleva leurs cheveux. Des hommes munis de longues torches résineuses allumaient ici et là des lampes à huile nichées dans de petites cages. Celles-ci étaient clouées le long des façades, tous les dix mètres à peu près. Dans le ciel, les oiseaux braillards n’avaient pas cessé leur folle sarabande et quelques-uns importunaient les employés municipaux qui les tenaient à distance en agitant leurs flambeaux. Si l’on mettait de côté ces menus désagréments, Ynotna était une très belle cité, pleine d’habitations à un ou deux étages taillées dans des blocs de pierre aux teintes roses et agrémentées de bas-reliefs. Volets et portes étaient badigeonnés de bleu, de vert, de rouge criards. Tous résolument clos. Si bien qu’en dépit de ces teintes bigarrées Ynotna avait parfois l’allure d’une ville fantôme. Tripots, tavernes et bars aux enseignes tape-à-l’œil semblaient encore fermés. — Sympa, l’ambiance, grommela Dévon. Nauséeux, il sentait son repas s’agiter dans son estomac. Oubliés, les projets d’une soirée chez Mis’Yang. Le rouquin n’avait plus qu’une envie : s’allonger et digérer. n peu à l’écart, Trévis et Numa bavardaient, chassant parfois un oiseau importun. Curieusement, les volatiles laissaient Mark tranquille. D’instinct, ses amis se rapprochèrent de lui. ne poignée de minutes plus tard, l’obscurité avait tout envahi, changeant le rose des façades en l’ocre le plus sombre. Avec l’arrivée duvide, les cris des oiseaux eurent l’air de diminuer aussi bien en nombre qu’en intensité. — Tenez, on y est ! dit Trévis qui désignait à deux pas l’enseigne d’une auberge représentant une tête d’homme-loup. Eup-Kaï, c’est ici. — Prenons une chambre, dit Mark. Et ensuite, ben, vous ferez ce que vous voudrez… La proposition fut adoptée à l’unanimité.
— Vous êtes là, les gars ? clama Efen Gnik en refermant la porte de son échoppe. La clarté tremblotante d’un candélabre peinait à dissiper les ténèbres qui régnaient à l’intérieur du magasin. Au sol : des tapis décorés de motifs en arabesques. Ici et là, des vitrines sur pieds dans lesquelles trônaient les objets les plus hétéroclites : poupées sans yeux piquées d’épingles, boîtes biscornues, fioles et alambics divers, bocaux renfermant des formes reptiliennes, des globes oculaires en suspension, voire des homoncules plongés dans des solutions aqueuses. — Vous pouvez vous montrer, insista Fandini, c’est nous ! Hank Bukski sortit de l’obscurité le premier. Il était de taille moyenne, massif, avec un visage ravagé par une vilaine maladie de peau. Le blanc de ses yeux avait viré au rouge et son hygiène paraissait plus que douteuse : cheveux sales, mains crasseuses, dents gâtées. Il avait tout de l’ivrogne. Quand il parla en agitant les bras, un effluve corporel rance parvint aux narines de Gnik et Fandini. — Z’étiez où ? On a failli attendre ! — On rasait les murs, répondit Gnik. Depuis que l’autre nabot arpente la ville avec ses gardes du corps, vaut mieux être prudent, non ? n deuxième personnage avança dans la lumière, sorte de grand échalas avec un air de doux rêveur. Il avait le teint pâle et la respiration sifflante.
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