Brume de sang

De
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Que n'a-t-on pas dit de Li Po au cours de ces treize siècles qui nous séparent de lui ? Brume de sang n'est pas une biographie, c'est un roman où, comme dans la plupart des romans, tout, ou presque tout, est faux. Son premier faux enterrement est faux, le second aussi... Finalement, n'y a-t-il pas là, pour le lecteur, un moyen plaisant (bien qu'il soit beaucoup question de sa mort) de partir à la rencontre de l'un des plus grands poètes chinois de tous les temps ?
Publié le : mardi 1 décembre 2009
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EAN13 : 9782296676046
Nombre de pages : 205
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Baraffe_BonVers_16nov.indd 1 16/11/2009 13:29:51DanielCohen éditeur
www.editionsorizons.com
Littératures,unecollectiondirigéeparDanielCohen
Littératuresestunecollectionouverte,toutentière, àl’écrire,
quellequ’ensoitlaforme:roman,récit,nouvelles,autofiction,
journal; démarche édtorialeaussi vieille quel’édition
ellemême.S’ilestdifficiledeblâmerlesténorsdecelle-cid’avoir
eulegoûtdesgenresquiluiontralliéunlargepublic,ilreste
que,prescripteursici,concepteursdelaformeromanesquelà,
comptablesdecesprescriptions etdecesconceptionsailleurs,
ont,jusqu’àundegrécritique,asséchélevivierdestalents.
L’approche deLittératures,chezOrizons,est simple –
il eût été vain de l’idiquer en d’autrestemps: publier des
auteurs queleur forcepersonnelle, leurattachementaux
formesmultiplesdulittéraire,ontconduitsaudésirdefaire
partager leur
expérienceintérieure.Dutextedépouilléà
l’écritportéparlesouffledel’aventurementaleetphysique,
nousvénérons,entretouslescritèressupposantdéterminer
l’oeuvrelittéraire,lestyle.Flaubertécrivant:«J’estimepardessus tout d’abordle style, et ensuitele vrai»; plus tard,
lephilosopheAlainprofessant:«c’esttoujourslegoûtqui
éclairelejugement », ilssavaientavoirraisoncontrenos
dépérissements.Nousenfaisonsnotrecredo.D. C.
ISBN:978-2-296-08740-8
©Orizons,Paris,2009
Baraffe_BonVers_16nov.indd 2 16/11/2009 13:29:51Brume de sang
Baraffe_BonVers_16nov.indd 3 16/11/2009 13:29:51Du mêmeauteur
Les Larmes du Buffle, collection Roman Historique,
L’Harmattan,Paris, 2001 .
Les Fleurs de Guerre, collection Roman Historique,
L’Harmattan,Paris, 2002.
LesTurbans de laRévolte,collectionRomanHistorique,
L’Harmattan,Paris, 2003.
Poussière etSantal,chronique desannéesMing,collection
RomanHistorique,L’Harmattan,Paris, 2004 .
Conte de la neige et du vide, une énigme à la Cour des
Qing,collectionRomanHistorique,L’Harmattan,Paris,
2007.
Comme une vague inquiétude, roman, collection
Écritures,L’Harmattan,Paris, 2oo8.
Baraffe_BonVers_16nov.indd 4 16/11/2009 13:29:51MarcelBaraffe
Brume de sang
roman
2009
Baraffe_BonVers_16nov.indd 5 16/11/2009 13:29:51Baraffe_BonVers_16nov.indd 6 16/11/2009 13:29:51Chapitre 1
nsouciant et tranquille, je vogueau milieu des mouettesIblanches.Meschars sont le vent et la lumière tirés par
des dragons de paille.Paré de mes vêtements de plumes
j’enfourche les astres et je flotte dans le vide. Je plonge
dans l’eau sans me mouiller et pénètre dans le feu sans
mebrûler.Je suis l’égal duCiel et de laTerre, du soleil
et de la lune.J’habite les terrasses de nuages de l’Empire
des Immortels, là où les filles brillent comme des astres
et où il fait bon s’abreuver de rosée en compagnie des
trente-six empereurs.
Je me repose à l’ombre du feuillage des canneliers
plantés au centre de la lune. Je navigue parmi les flots
de pins jusqu’à la plus grande des cinq îles océanes,
terres merveilleuses cachées du regard des vivants par
les brumes où poussent en massifs les arbres de corail.
De grands oiseaux blancs, à l’entrée des palais d’or et
de jade, m’accueillent de leurs cris. Des filles vêtues de
perlesbrillantesagitent une fleur de lotusalors que des
garçons tendent vers leciel des torches trempées dans la
graisse des dragons.
Deux jeunes Immortels, envoyés par l’Empereur
Céleste, maître des cieux, m’ont amené jusqu’ici sur un
Baraffe_BonVers_16nov.indd 7 16/11/2009 13:29:518 MarCel B
attelage tiré par des dauphins,c’estce qu’ont raconté les
témoins;d’autresontparlédebaleines,alorsquec’étaient
peut-être de simplescarpes.Les hommes ne sont jamais
sûrs dece qu’ils voientà moins qu’ils ne s’empressent de
changer, par malice ou par stupidité, les vérités. Ce qui
estsûr,c’estque,cettenuitlà,lalunebrillaitetquej’étais
en train de regarder l’eau de la rivière enbuvant dubon
vin.Maintenant, je vous en prie, ne m’en demandez pas
davantage sur les lieux où, désormais, je demeure.Vous
finiriez par me questionner sur les moyens d’yaccéder.
Ma jeunesse est désormais éternelle et, comme cet
ermite qui raconta en trois jours et trois nuits l’histoire
desmilleannéesqu’ilvenaitdevivre,jesaistoutdupassé.
Je lis l’avenir et surtout, surtout, de l’endroit où je suis,
je vois le présent des hommes.Alors, je suis triste et si je
le pouvais, je viderais de quelques traits tous les brocs
pleins de vin de ce paradis et, chevauchant ma cigogne
jaune, je fuirais encore plus loin, encore plus haut.
1Ivresse et tristesse:«Pour Grande Étoile Blanche ,
le seul lettré de l’univers qui soitaffranchi de la tristesse.
Qu’il erre suivant son humeur du moment; qu’il boive
2partoutoùilira »,m’avaitditleBrillantEmpereur ,mon
souverain terrestre, en me remettant une tablette en or,
gagesincèredesaprofondeadmirationpourleplusgrand
poète de son temps (ce n’est pas moi qui l’affirme, mais
c’estbienàce titre que je hanteces lieux.)Par lesHuit
Immortels dans le vin, mescompagnons debeuverie, et
par lesSixOisifs duBois deBambou, mescompagnons
de flânerie, comme il avait raison, ce souverain ! Mais
que savait-il vraiment de ma tristesse?
Quand saurons-nousàcoup sûr oùsecache le printemps ?
1. LiBai ouLiBo (LiPo) de son nom de plumeLiTaibo (701-762).
2. Xuanzong (Minghuang) empereur de la dynastieTang de 712à 756.
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araffeBruMe De sang 9
Un seul de mes vers ne suffit-il pasà faire oublier toutes
mes joies età remuer mes incertitudes ?
L’ivrogne, le paresseux aux mille poèmes est passé,
mon voyage a duré soixante-deux années (mon foie et
monestomacn’étaientpassimalenpointquecela)avec,
inscrits dans chacun de mes pas, mes coups de pinceau
inspirés qui ébranlaient lesCinqMontagnes.
Baraffe_BonVers_16nov.indd 9 16/11/2009 13:29:51Baraffe_BonVers_16nov.indd 10 16/11/2009 13:29:51Chapitre 2
oici venu le temps où, dans la montagne, tourbillon-Vnent les feuilles jaunies.Père fut enterréau huitième
jour de la neuvième lune de la sixièmeannée.C’est tout
ce que ses proches et sesamis retiendront d’une vie
nouvellementetdéfinitivementachevéepuisquepersonnene
peut dire quand il mourut ; jusqu’à ce que l’oubli
semblable aux brumes effaçant les pics gomme des esprits
son souvenir.
GrandeSœura pris place dans le second palanquin,
juste derrièrecelui deMère.Les rideaux de satincensés
lessoustraireàl’indiscrétiondesregardssonttransparents
d’usure.Coupésà la hâte par des mains peu habiles, ils
traînent dans laboue et dans l’eau sale des flaques d’eau
qu’une froide pluie d’automnea déposéece matin dans
les ornières duchemin.Leurcorps soumisaux pas
hésitants et las de leurs deux porteurs estballottéà gauche,
à droite, en avant, en arrière. Elles ont lutté au début,
tentant de préserverà travers l’instabilité d’un équilibre
malmené leur dignité de femmes puis, découragées,bien
avantlapremièreetprofondeornière,ellesontrelâchéla
tension de leurs muscles, s’abandonnant définitivement
aux hasardschaotiques ducortège.Quelques invectives,
Baraffe_BonVers_16nov.indd 11 16/11/2009 13:29:5112 MarCel B
pourtant,bienchoisies,bien lancées,auraient permis de
redresser leur trajectoire. Leur esprit, momentanément
libéré d’une contrainte physique mal venue en ces
circonstances de deuil, se serait fixé tout entier sur un
chagrin sincère que l’onattendrait d’une veuve et d’une
fille.PetitFrère sait pourtant, sans voir leur visage, que
leurs yeux sont secscaraucune larme ne vient glisser ni
le long des rides de l’une ni sur la peau lisse et
vermeille
del’autre.Ilconnaîtcependantleurpensée,puisque,luimême, il n’ena pas d’autre.
Un porteur, pauvre diable en guenilles, pieds nus,
jambes nues, torse nucouvert decrasse et de sueur, plus
souffreteux encore que celui qui le précède vient de
trébucher. La boîte renfermant Grande Sœur, livrée
un
momentauxloisdesapropremasse,penchelamentablement,avec uncraquement sinistre de planches
vermoulues.Dansuncoupdereindésespéré,lepauvrediablelui
rend son aplomb. Son compagnon de trait, un moment
déséquilibré luiadresse quelques grognements decolère
tout en tentant de reprendre un rythme de marche un
moment interrompu. Devant les deux femmes, seules
représentantes féminines d’une famille que le sort a
érodée, parents et amis supposés marchent, vêtus de
misérables vêtements si sales, si râpés qu’il ne reste de la
teinteblancheoriginellequ’unsouvenir.Maisqu’importe
puisque la couleur du deuil est observée ! Ils
s’apostrophentbruyamment, ricanent, sebousculent, se raclent la
gorge, rejettentà leurs pieds descrachats qu’ils piétinent
et leurs dents pourries laissent parfois s’échapper des
rires grossiers et indécents. Tous les trente pas, ils
s’arrêtentavec un ensemble parfait, se taisentbrusquement
et, enchœur, éclatent en unconcert de sanglots sonores,
lamentations pitoyables aussi visqueuses que la salive
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araffeBruMe De sang 13
qu’ils viennent de rejeter, exprimant ainsi, comme il se
doit, une peine pour un défunt qu’aucun d’entre eux
n’a certainement jamais connu. D’autres miséreux aussi
dépenaillés ouvrent la marche.En tête,bien détachés du
reste du cortège, trois valets d’enterrement, dos courbé
par la douleur feinte,avancent en rythmant leurs pas sur
une musique qu’un orchestre projette vers le ciel, mais
pas suffisamment haut, malheureusement, pour ne pas
meurtrirlesquelquesoreillesfragilesprésenteshabituées
à des sons plus harmonieux ; vent,cordes, percussions;
trompettes, tambours, gongs,cymbales, luths;ça gratte,
ça frappe,ça pince, ça souffle, ça bat; ça joue si fort et
si faux qu’aucun mauvais esprit ne risquerait de venir,
de son haleine malveillante, troubler le repos du mort.
Devant encore, entre le groupe de tête et les
musiciens,
sesuivantàlafileindienne,s’avancentlesporteursd’animaux,moutons,tigres,lionsgrossièrementfaçonnésdans
des blocs de papier mâché et de carton-pâte. Et juste
devantlecatafalqueambulantmuparhuitcroque-morts,
une bannière brandie bien haut avec, écrits en lettres
d’or, le nom, les titres, lesattributions decelui pour qui,
l’espace de quelques heures encore, tout ce monde va
encore s’agiter. Tous sont là, suivant un ordre imposé
depuis toujours par le rituel. Ils sont venus gagner les
quelques menues monnaies promisesàchacun pour leur
participation, précieux salairen’ayantpasbeaucoupplus
devaleurquelapiècedepapierargentéqueGrandeSœur
n’acertainement pas oublié de glisser entre les dents du
mort. Car elle n’a pas manqué, telle qu’il la connaît, de
veilleràce quechacun des rites funéraires dusà un père
défunt soit scrupuleusement respecté.
Oh! ce froid humide qui lui engourdit l’extrémité des
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doigts. La pluie qui tombe par intermittence pénètre à
travers le voile de satin, mouillant les dernières parties
encore sèches de ses vêtements. Son corps, parfois, est
pris d’un tremblement qu’elle n’arrive pas à réprimer
mais qu’elle oublie lorsque lebalancement de son
palanquin la précipite enavant.Elle tendalors lesbras devant
elle pour ne pas toucher du front les montants de bois.
Elle maudit ce rituel stupide qui oblige depuis toujours
les femmes à se cacher. Pourquoi n’est-elle donc pas
là-bas,derrièrelecatafalque,aucôtédePetitFrère?Elle
se sent si fatiguée, si fatiguée, peut-être plus encore que
ces deux pauvres diables, ses porteurs, qui, pour gagner
un peu plus d’argent que les autres, transportent une
charge qu’ils verseraient volontiers dans le fosséavant de
prendrelafuite.Cesderniersjours,depuisquelamortde
Pèrea étéconnue, ont été terriblement éprouvants.Son
frère,envoyagedansuneprovincelointaine,étaitabsent.
Sa mère, prise par un travail qu’elle n’aurait pour rienau
mondeabandonné, ne pouvait l’aider.Mais y tenait-elle
vraiment ? Elle aurait pu ignorer la mort de Père, faire
comme si rien n’était arrivé et se consacrer à un travail
quiassuraitleursurvie.Maiselleatoujourspenséqu’une
familledevaitrendrelesderniershommagesàsesdéfunts.
Quels que soient lescirconstances et les griefs nourrisà
l’égard de ces derniers. Elle était cette fois directement
concernée et elle n’allait quand même pas revenir sur
cette conviction. Père, elle l’avait décidé, aurait ses
funérailles et personne n’auraitainsi l’impudence de leur
reprocher d’avoir manqué à leurs devoirs. Elle a collé
à la porte des banderoles de papier. Elle s’est occupée
de la mise en bière en prenant soin, comme cela s’est
toujours fait, de garnir le cercueil d’huile et de chaux.
Devant, ellea placé unbrûle-parfumsavec desbaguettes
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araffeBruMe De sang 15
d’encens, unbol de riz, un œuf et, ultime gâterie faiteau
mort, un pot de vin et une petite tasse. Elle a fait venir
des moines qui ont proféré quelques formules magiques.
Ellea fait purifier la maison.Et, tâche la plusardue, elle
a parcouru la ville pour trouver les volontairesacceptant
de garnir les rangs d’uncortège.Ils étaient trop pauvres
pour prétendreà la participation d’amis sincères.Quant
à leur famille, elle venait de perdre avec son patriarche
son quatrième membre.
Soncoude vient de frapper violemment une planche
quiacraqué.Elle sent le palanquinchavirer un peu plus
que lesautres fois.À l’avant, le porteur grogne quelques
injures obscènes. Elle en oublierait presque le supplice
de l’horrible musique qui les entourecomme unechape
sonore et qui s’est refermée sur eux.Elle n’a rien mangé
depuis deux jours et elle a envie de vomir. Elle a mal à
la tête et elle en vient même à souhaiter qu’elle éclate
pour être définitivement délivrée.Bientôt, toutcela sera
fini. Elle a hâte, vraiment hâte, de mettre le pied sur le
soletdequitteràjamaiscetteprisonbranlante.Marcher,
marcher, comme elle aimerait marcher dans le cortège
ainsi qu’il l’est permisaux hommes.
«Père est mort », lui a-t-elle dit, alors qu’il franchissait
le seuil de la maison. C’était hier, il venait de rentrer
d’un long, épuisant et inutile voyage.«Je le sais, on en
parle dans toutes les provinces que j’ai traversées. C’est
laraisonpourlaquellejesuisrevenuplustôtqueprévu.»
«Ahbon !a-t-elle simplement dit, tu le
savais.Tucomprendrasqu’entonabsence,j’aiprisladécisiondemettre
lecorps enbière. »
Ila vu lecercueil, faiblement éclairé par une lumière
protectrice, une bougie dont la fragile et tremblotante
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flammeavait pour lourde tâche de neutraliser les forces
obscures. Les planches clouées à la hâte étaient
disjointes.Une odeur de papierbrûlé flottait dans la pièce.
«On l’enterre demain.On n’attendra pas sept semaines,
comme cela se fait habituellement, a-t-elle ajouté, je me
suis occupée de tout.» Il a salué Mère, assise dans un
coin d’ombre.Elle n’a rien dit.Son silence et son regard
étaient suffisamment éloquents.
Ce matin, on a sorti le mort avec précaution, en
veillant à ce que les pieds soient bien devant. Grande
Sœur a dirigé la manœuvre, orientant elle-même le
cercueil.Puis,Mèreetellesontmontéesdansleurpalanquin
et lecortège s’est mis enbranle.
Ilmarcheàquelquespasderrièrelecatafalque,àlaplace
réservéeau fils.Ila revêtu, selon uneautre règleà laquelle
aucunhéritiernepeutsesoustraire,devieuxvêtementsqui
luidonnentunaspect encoreplus misérable queceluides
pauvres hères quile suivent ou le devancent.Il s’appuie
sur lacanne de deuil etavance, doscourbé, pour mieux
exprimerladouleurdufilséploré.C’estainsidepuistoujours
etun témoin, fût-illemeilleur observateur,aurait étébien
incapablededécelerlapartdessentimentsfeintsousincères
secrétés dans le sillage immédiat des défunts.Iljouelejeu
sansessayerdes’ysoustraire.Detempsentemps,cependant,
profitantd’unecourbeduchemin,iltournelatêteetiljette
uncoupd’œil encontrebasvers le palanquin deGrande
Sœur. Il croise son regardparune fentedurideau mal
attaché et il n’y lit pas d’autressentiments queceux qu’il
ressentlui-même.Toutàl’heure,quand tout sera terminé,
illuiparlera.Ilfautqu’illuiparle.Surtoutaprèscequivient
deluiêtrerévélé.
Les hésitations du chemin montant ont transformé la
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belle ligne droite du départ en une suite de courbes
molles. Elle peut voir ainsi par un trou du voile
l’ensemble ducortège.Le groupe de têtebavarde et semble
même sechamailler.Unsecondvirageluilaisseentrevoir
lesommetducatafalque.Ledais,enfoncéparlepoidsde
lapluie s’estcreusé etoscilledangereusement dedroiteà
gauche.Le drap mortuaire, sous lesassauts du vent s’est
déchiré, livrantainsi lecercueilà lacolère des
intempéries. Elle aperçoit Petit Frère maintenant. Petit Frère,
c’estcommecelaqu’elleaprisl’habitudedel’appeler.En
représailles, il n’a rien trouvé de mieux que de l’appeler
Grande Sœur. C’est gentil, c’est bien peu original mais
c’était surtout pour échapperaux surnoms quePère leur
avait donnés un jour. Il marche, tête baissée, mimant
avecperfectionladouleurdufilstoutenappréciantcette
attitude qui lui permet de mieux repérer les traîtrises
du chemin défoncé par endroits. Lui aussi profite des
caprices sinueux du trajet pour jeter un coup d’œil sur
le cortège. Il tourne la tête de temps en temps. Voilà,
c’est ce qu’il vient de faire, en regardant dans sa
direction. Il fait trois pas, la regarde encore. Ce n’est pas un
hasard.Elle leconnaît.Ila quelquechoseà lui dire.Un
arbuste puis un nouveau virage le lui font perdre de vue.
Mais elle sait qu’à la prochaine occasion, il lui lanceraà
nouveau le même regard.Le tohu-bohu musical, le froid
de plus en plusagressif, le tangage, le roulis et pourtant,
curieusement,elleestentraindesouhaiterquelecortège
n’arrive jamaisaucimetière.
Lecortègearalenti.Lecimetièreestprocheetilspeuvent
apercevoir,boursouflureau flanc d’une petitecolline, le
tumulusoùseradéposédansquelquesinstantslecorpsde
Père.Un endroit favorableà n’en pas douterautant que
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peuvent l’êtreceux où sont érigés les tombeaux voisins,
des monuments d’une grande simplicité, sans fioritures,
sansornements maisqui,confrontés désormaisàlabutte
paternelle,semblents’êtreparésdel’apparencefastueuse
desgrandsmausolées.Etcenesontpaslesquelquespieds
d’anémones plantées par Mère, une des rares plantes à
fleurir jusqu’à la mi-automne, quichangeront leschoses.
Les derniers éclaireurs les saluent d’un geste mécanique.
Les fossoyeurs sont prêts à se mettre à l’ouvrage. Petit
Frère regarde une dernière fois lecercueil.Les planches
ont encore bougé et les fissures de tout à l’heure sont
devenues des fentes par lesquelles on pourrait passer
le bras. Il étaittemps qu’ils arrivent. On dépose encore
dans le trou quelques objets, siège en carton, ustensiles
de cuisine en ferblanterie, des baguettes, un cure-dent,
quelquespiècesdepapierd’argent.Onn’irapasjusqu’au
sacrifice d’uncoqblanc, jugé tropcher par sa sœur,
laissantainsiunsursis,unechancedefréquenterunpeuplus
longtemps le monde des vivants, à un volatile anonyme
d’unebasse-cour de la ville.
Maintenant va s’accomplir l’ultime phase du rite,
la plus agréable certainement pour tous les figurants
ayant renforcé par leur présence les rangs clairsemés
de leur trio familial. Avant de retourner à la boue des
chemins,auxhuttesbranlantes desquartiersdélabrés,ils
dégusteront leur part du repas funéraireamené jusqu’au
lieu d’inhumation par d’autres porteurs, cuisiniers et
cuisinières de fortune accrochés à la queue du cortège,
mais à respectable distance, comme le sont aux armées
encampagne les troupes d’intendance.
Voilàc’estfini.Pèreaeusonenterrement.Lesderniers
participantsontdéfinitivementquittéleslieux,sansoublier
d’emporterdespartsd’alimentssoigneusementenveloppés
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araffeBruMe De sang
19
dansdesmorceauxdechiffon.Unefoisdistribués,ilsremplirontdefaméliquesestomacs,offrantainsiàleurprogéniture
leluxedequelquesjoursdeplusàvivre.
Il reste à partager entre eux, membres de la famille
abandonnés sur le terrain, un bol de riz, quelques
boulettes de porc déjà desséchées et une ou deux feuilles
d’épinards d’eau.Unebouteille de vin pleine d’unalcool
faitdedifférentescéréalesaétéétonnammentoubliée.Ils
n’y toucheront pas, non pas qu’il soit mauvais, mais par
répugnance.Ils n’ont pas oublié le
mort.
Ilss’installentàquelquespasdelatombeetcommencentà grignoter sans trop d’appétit.Le silence est pesant
et n’est troublé que par lebruit de leurs mâchoires.Mais
il ne durera pas. Il a des choses à dire à Grande Sœur.
Elle le regarde eta deviné qu’il va parler.Il parle :
«Pèrea eu son enterrement.Tu dois être satisfaite.
—Autant que toi-même tu peux l’être. C’est quand
même toi le fils de la maison.
—Biensûretjetesuisreconnaissantdet’êtrechargée
des funérailles.Entièrement, faut-ilajouter puisqueavec
mon absence je n’ai pas pu t’être d’un grand secours.
Quandjesuisarrivéhier,jen’avaisplusqu’àmerecueillir
devant lecercueil dePère.
—Je tenais à ce que tout se passe suivant les règles
etàce quePèreait un enterrement digne dece nom.Il
est dommage que tu soisarrivé trop tard et que tu n’aies
pas pu le voir une dernière fois. À propos comment
s’est passé ton voyage? J’espère que tu reviens avec de
bonnes nouvellesconcernant nosaffairesqui, il fautbien
l’avouer, sontau plus mal. »
Il a compris qu’elle essayait de détourner la
conversation.Pour elle, l’enterrement dePère était un épisode
achevéetelleconsidéraitqu’ilnevalaitpluslapeined’en
Baraffe_BonVers_16nov.indd 19 16/11/2009 13:29:5120 MarCel B
parler. Leurs affaires ! bien sûr qu’elles étaient mal en
point, surtout après ce harassant et coûteux voyage qui
n’avait servi à rien, mais il serait temps d’en parler plus
tard.Pour le moment, ilavait uneautre idée en tête et il
allait falloir qu’il lui en fasse part.
«Une telle cérémonie t’a, j’en suis sûr,coûté
beaucoup d’argent, tous ces gens, ce…(il allait dire ce faste,
mais il s’est renducompte quece n’était pas le mot qui
convenait) …cérémonial.Ilabien fallu payer toutcela.
Je sais que tu es une femme de ressources, tu l’as déjà
prouvé.
—J’ai vendu une peinture sur soie, un rouleau que
Pèrenousavaitfaitparvenir,ilyabienlongtemps,etque
Mère avait caché. Excursion printanière, une œuvre du
début de la dynastie que l’empereur luiavait offerte. »
Il l’a arrêtée avant qu’elle ne se lance dans une
description de la peinture suivie de remarques sur l’art en
général :
«Tu n’as pas dû en tirerbeaucoup si…
—Si on tient compte de la qualité des gens qui ont
bien voulu se joindreà nous.»
Ila vu ses jouesse teinter légèrement de rouge,
mouvementde gêne?certainementpas,illaconnaîttropbien.
D’humeuralors?plutôt,etmêmed’exaspération.Ilnelâche
cependantpasprise.Illuitendsadernièreboulettedeporc,
qu’ellerepousse.Unepetitepluiefineetfroides’estremise
à tombertendantun voileautour d’eux et effaçant lesuns
après lesautres les monuments les plus éloignés.Ilfallait
abrégercarilsn’allaientpastarderàbattreenretraite :
«Écoute-moi!Tuaseuraisonpourlesfunéraillesetje
t’approuveentièrement.Nousnepouvionspasabandonner
lecercueil dePèreau milieu d’unchampcomme le fontla
plupart des misérables dépourvus de moyens.Jemefiche
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araffe

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