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Du même publieur


DanielCohen éditeur
www.editionsorizons.com
Littératures,unecollection dirigée par DanielCohen

Littératuresest unecollection ouverte,toutentière,àl’écrire,
quelle qu’ensoitlaforme: roman,récit, nouvelles,autofiction,
journal;démarche édtorialeaussivieille que l’édition
ellemême.S’il estdifficile deblâmerles ténorsdecelle-ci d’avoir
eule goûtdesgenresqui lui ont ralliéun large public, ilreste
que, prescripteursici,concepteursde laformeromanesque là,
comptablesdecesprescriptionsetdeces conceptions ailleurs,
ont, jusqu’à un degrécritique,asséché levivierdes talents.

L’approche deLittératures,chez Orizons, est simple –
il eûtétévain de l’idiqueren d’autres temps :publierdes
auteursque leurforce personnelle, leur attachement aux
formesmultiplesdulittéraire, ont conduits audésirde faire
partagerleurexpérience intérieure.Du texte dépouilléà
l’écritporté parlesouffle de l’aventure mentale etphysique,
nous vénérons, entretousles critères supposantdéterminer
l’oeuvre littéraire, lestyle.Flaubertécrivant:«J’estime
pardessus toutd’abord lestyle, etensuite levrai »;plus tard,
le philosopheAlain professant:«c’est toujoursle goûtqui
éclaire le jugement», ils savaientavoir raisoncontre nos
dépérissements.Nousen faisonsnotrecredo.D.C.

ISBN :978-2-296-08740-8

©Orizons,Paris,2009

Brume de sang

Du mêmeauteur

Les Larmes du Buffle,collectionRomanHistorique,
L’Harmattan,Paris,2001.

Les Fleurs de Guerre,collection
L’Harmattan,Paris,2002.

RomanHistorique,

Les Turbans de la Révolte,collectionRomanHistorique,
L’Harmattan,Paris,2003.

Poussière et Santal,chronique des annéesMing,collection
RomanHistorique,L’Harmattan,Paris,2004.

Conte de la neige etdu vide,une énigme à la Courdes
Qing,collectionRomanHistorique,L’Harmattan,Paris,
2007.

Commeunevague inquiétude,
roman,collectionÉcritures,L’Harmattan,Paris,2oo8.

MarcelBaraffe

Brume de sang
roman

2009

Chapitre 1

nsouciant et tranquille,jevogueaumilieudesmouettes
I
blanches.Meschars sont le vent et lalumière tiréspar
des dragons de paille.Paréde mes vêtements de plumes
j’enfourche lesastres et je flotte dans le vide.Je plonge
dans l’eau sans me mouiller etpénètre dans le feu sans
mebrûler.Je suisl’égal duCiel et de la Terre, du soleil
et de lalune.J’habite les terrasses de nuages de l’Empire
desImmortels, làoù les fillesbrillentcomme desastres
et où il faitbon s’abreuver de rosée encompagnie des
trente-sixempereurs.
Je mereposeàl’ombre dufeuillage descanneliers
plantésaucentre de lalune.Je navigue parmi lesflots
de pinsjusqu’àlaplusgrande descinq îlesocéanes,
terresmerveilleusescachéesdu regard des vivantspar
lesbrumesoùpoussenten massifslesarbresdecorail.
De grandsoiseauxblancs,àl’entrée despalaisd’oret
de jade, m’accueillentde leurscris.Desfilles vêtuesde
perlesbrillantesagitent une fleurde lotusalorsque des
garçons tendent versleciel des torches trempéesdansla
graisse desdragons.
DeuxjeunesImmortels, envoyésparl’Empereur
Céleste, maître descieux, m’ontamené jusqu’icisur un

8

MARCELBARAFFE

attelage tiré par des dauphins, c’est ce qu’ont racontéles
témoins ;d’autres ont parléde baleines, alors que c’étaient
peut-être de simples carpes. Les hommes ne sont jamais
sûrs de ce qu’ils voient à moins qu’ils ne s’empressent de
changer, par malice ou par stupidité,les vérités.Ce qui
est sûr, c’est que, cette nuit là, la lune brillait et quej’étais
entrain deregarderl’eaude la rivière enbuvantdu bon
vin.Maintenant, jevousen prie, ne m’en demandezpas
davantagesurleslieuxoù, désormais, je demeure.Vous
finiriezparme questionner surlesmoyensd’yaccéder.
Majeunesse estdésormaiséternelle et,commecet
ermite quiracontaentroisjourset troisnuitsl’histoire
desmilleannéesqu’ilvenaitdevivre, jesais toutdupassé.
Je lisl’aveniret surtout,surtout, de l’endroitoùjesuis,
jevoisle présentdeshommes.Alors, jesuis triste et si je
le pouvais, jevideraisde quelques traits touslesbrocs
pleinsdevin dece paradiset,chevauchantma cigogne
jaune, je fuiraisencore plusloin, encore plushaut.
1
Ivresse et tristesse:«PourGrandeÉtoileBlanche ,
leseul lettré de l’universquisoitaffranchi de latristesse.
Qu’il erresuivant son humeurdumoment ;qu’ilboive
2
partoutoùil ira», m’avaitditleBrillantEmpereur, mon
souverainterrestre, en meremettant unetablette en or,
gagesincère desaprofondeadmiration pourle plusgrand
poète desontemps(ce n’estpasmoi qui l’affirme, mais
c’estbienà cetitre que je hanteceslieux.)ParlesHuit
Immortelsdanslevin, mescompagnonsdebeuverie, et
parlesSixOisifsduBoisdeBambou, mescompagnons
de flânerie,comme ilavait raison,cesouverain !Mais
quesavait-ilvraimentde matristesse ?
Quand saurons-nous à coupsûroù se cache le printemps ?

1.LiBai ouLiBo (LiPo) deson nom de plumeLiTaibo (701-762).
2.Xuanzong (Minghuang) empereurde ladynastieTang de712à756.

BRUME DESANG

9

Un seul de mes vers ne suffit-il pas àfaire oublier toutes
mes joies et à remuer mes incertitudes ?
L’ivrogne, le paresseux aux mille poèmes est passé,
monvoyage a durésoixante-deux années(mon foie et
mon estomacn’étaientpas si mal en pointquecela)avec,
inscritsdans chacun de mespas, mes coupsde pinceau
inspirésqui ébranlaientles CinqMontagnes.

Chapitre 2

oici venu le temps où, dans la montagne,
tourbillonV
nent les feuillesjaunies.Père fut enterréauhuitième
jour de la neuvième lune de la sixième année.C’est tout
ce quesesprocheset ses amis retiendrontd’unevie
nouvellementetdéfinitivement achevée puisque personne ne
peutdire quand il mourut ;jusqu’à ce que
l’oublisemblableaux brumeseffaçantlespicsgomme desesprits
sonsouvenir.
GrandeSœuraprisplace danslesecond palanquin,
juste derrièrecelui deMère.Les rideauxdesatincensés
les soustraireàl’indiscrétion des regards sont transparents
d’usure.Coupésàlahâte pardesmainspeuhabiles, ils
traînentdansla boue etdansl’eau sale desflaquesd’eau
qu’une froide pluie d’automneadéposéece matin dans
lesornièresduchemin.Leurcorps
soumisauxpashésitantsetlasde leursdeuxporteursestballottéàgauche,
àdroite, enavant, enarrière.Ellesontluttéaudébut,
tentantde préserveràtraversl’instabilité d’un équilibre
malmené leurdignité de femmespuis, découragées,bien
avantlapremière etprofonde ornière, ellesont relâché la
tension de leursmuscles,s’abandonnantdéfinitivement
auxhasardschaotiquesducortège.Quelquesinvectives,

12MARCELBARAFFE

pourtant, bien choisies, bien lancées,auraientpermisde
redresserleur trajectoire.Leuresprit, momentanément
libéré d’unecontrainte physique malvenue ences
circonstancesde deuil,seseraitfixétoutentier sur un
chagrinsincère que l’onattendraitd’uneveuve etd’une
fille.Petit Frèresaitpourtant,sans voirleur visage, que
leurs yeux sont secs car aucune larme nevientglisserni
le long des ridesde l’une nisurlapeaulisse et vermeille
de l’autre.Ilconnaîtcependantleurpensée, puisque,
luimême, il n’enapasd’autre.
Un porteur, pauvre diable en guenilles, piedsnus,
jambesnues,torse nucouvertdecrasse etdesueur, plus
souffreteuxencore quecelui qui le précèdevientde
trébucher.La boîterenfermantGrandeSœur, livréeun
momentauxloisdesapropre masse, penche
lamentablement,avecuncraquement sinistre de planches
vermoulues.Dans uncoup derein désespéré, le pauvre diable lui
rendsonaplomb.Soncompagnon detrait,un moment
déséquilibré luiadresse quelquesgrognementsdecolère
toutententantdereprendreunrythme de marcheun
momentinterrompu.Devantlesdeuxfemmes,seules
représentantesfémininesd’une famille que lesorta
érodée, parentsetamis supposésmarchent,vêtusde
misérables vêtements sisales,sirâpésqu’il nereste de la
teinteblanche originelle qu’unsouvenir.Maisqu’importe
puisque la couleurdudeuil estobservée !Ils
s’apostrophentbruyamment,ricanent,sebousculent,seraclentla
gorge,rejettentàleurspiedsdescrachatsqu’ilspiétinent
etleursdentspourrieslaissentparfois s’échapperdes
riresgrossiersetindécents.Tousles trente pas, ils
s’arrêtentavecun ensemble parfait,setaisentbrusquement
et, enchœur, éclatentenunconcertdesanglots sonores,
lamentationspitoyablesaussivisqueusesque lasalive

BRUME DESANG13

qu’ils viennent de rejeter, exprimant ainsi, comme il se
doit, une peine pour undéfuntqu’aucund’entre eux
n’a certainement jamais connu.D’autres miséreuxaussi
dépenaillésouvrentlamarche.Entête,bien détachésdu
reste ducortège,trois valetsd’enterrement, doscourbé
parladouleurfeinte,avancentenrythmantleurspas sur
une musique qu’un orchestre projetteversleciel, mais
pas suffisammenthaut, malheureusement, pourne pas
meurtrirlesquelquesoreillesfragilesprésenteshabituées
àdes sonsplusharmonieux ; vent,cordes, percussions ;
trompettes,tambours, gongs,cymbales, luths ;çagratte,
çafrappe,çapince,çasouffle,ça bat ;çajouesi fortet
si fauxqu’aucun mauvaisespritnerisqueraitdevenir,
deson haleine malveillante,troublerlereposdumort.
Devantencore, entre le groupe detête etlesmusiciens,
sesuivantàlafile
indienne,s’avancentlesporteursd’animaux, moutons,tigres, lionsgrossièrementfaçonnésdans
desblocsde papiermâché etdecarton-pâte.Etjuste
devantlecatafalqueambulantmuparhuitcroque-morts,
unebannièrebrandiebien hautavec, écritsen lettres
d’or, le nom, les titres, lesattributionsdecelui pourqui,
l’espace de quelquesheuresencore,toutce mondeva
encores’agiter.Tous sontlà,suivant un ordre imposé
depuis toujoursparlerituel.Ils sont venusgagnerles
quelquesmenuesmonnaiespromisesà chacun pourleur
participation, précieux salaire n’ayantpasbeaucoup plus
devaleurque lapièce de papierargenté queGrandeSœur
n’a certainementpasoublié de glisserentre lesdentsdu
mort.Carelle n’apasmanqué,telle qu’il la connaît, de
veillerà ce quechacun des ritesfunérairesdusàun père
défunt soit scrupuleusement respecté.

Oh !ce froid humide qui lui engourditl’extrémité des

14MARCELBARAFFE

doigts. La pluie qui tombe par intermittencepénètre à
travers le voile de satin, mouillant les dernières parties
encore sèches de ses vêtements. Son corps, parfois, est
pris d’un tremblement qu’elle n’arrive pas à réprimer
mais qu’elle oublie lorsque le balancement de son
palanquin laprécipite en avant.Elle tendalors lesbras devant
elle pour ne pas toucher du front les montants debois.
Elle mauditce rituel stupide qui oblige depuis toujours
les femmesàsecacher.Pourquoi n’est-elle doncpas
là-bas, derrière lecatafalque,aucôté dePetitFrère ?Elle
sesent si fatiguée,si fatiguée, peut-être plusencore que
cesdeuxpauvresdiables,sesporteurs, qui, pourgagner
un peuplusd’argentque lesautres,transportent une
charge qu’ils verseraient volontiersdansle fosséavantde
prendre lafuite.Cesderniersjours, depuisque lamortde
Pèreaétéconnue, ontététerriblementéprouvants.Son
frère, envoyage dans une province lointaine, étaitabsent.
Samère, prise par untravail qu’elle n’auraitpour rienau
mondeabandonné, ne pouvaitl’aider.Mais y tenait-elle
vraiment?ElleauraitpuignorerlamortdePère, faire
commesirien n’étaitarrivé et seconsacreràuntravail
quiassuraitleur survie.Maiselleatoujourspensé qu’une
famille devait rendre lesderniershommagesàsesdéfunts.
Quelsquesoientlescirconstancesetlesgriefsnourrisà
l’égard decesderniers.Elle étaitcette foisdirectement
concernée etelle n’allaitquand même pas revenir sur
cetteconviction.Père, elle l’avaitdécidé,aurait ses
funéraillesetpersonne n’auraitainsi l’impudence de leur
reprocherd’avoirmanquéàleursdevoirs.Ellea collé
àlaporte desbanderolesde papier.Elles’estoccupée
de lamise enbière en prenant soin,commecelas’est
toujoursfait, de garnirlecercueil d’huile etdechaux.
Devant, elleaplacéunbrûle-parfumsavecdesbaguettes

BRUME DESANG15

d’encens, un bol de riz, un œuf et, ultime gâterie faite au
mort, un pot de vin et une petite tasse.Elleafait venir
des moines qui ont proféré quelques formules magiques.
Elleafait purifier lamaison.Et, tâche laplusardue, elle
aparcouru laville pour trouver les volontairesacceptant
de garnir les rangs d’uncortège.Ilsétaient trop pauvres
pour prétendreàlaparticipation d’amis sincères.Quant
àleur famille, elle venait de perdreavecson patriarche
son quatrième membre.
Soncoude vient de frapper violemment une planche
quia craqué.Elle sent le palanquinchavirer un peu plus
que lesautres fois.Àl’avant, le porteur grogne quelques
injures obscènes.Elle en oublierait presque le supplice
de l’horrible musique qui les entourecomme unechape
sonore et qui s’est referméesureux.Elle n’arien mangé
depuisdeuxjoursetelleaenvie devomir.Elleamalà
latête etelle envientmêmeàsouhaiterqu’elle éclate
pourêtre définitivementdélivrée.Bientôt,toutcelasera
fini.Elleahâte,vraimenthâte, de mettre le piedsurle
sol etde quitteràjamaiscette prisonbranlante.Marcher,
marcher,comme elleaimeraitmarcherdanslecortège
ainsi qu’il l’estpermisauxhommes.

«Père estmort», luia-t-elle dit,alorsqu’il franchissait
leseuil de lamaison.C’étaithier, ilvenaitderentrer
d’un long, épuisantetinutilevoyage. «Je lesais, on en
parle dans touteslesprovincesque j’aitraversées.C’est
laraison pourlaquelle jesuis revenuplus tôtque prévu. »
«Ahbon
!a-t-ellesimplementdit,tulesavais.Tucomprendrasqu’entonabsence, j’ai prisladécision de mettre
lecorpsenbière. »
Ilavulecercueil, faiblementéclairé par une lumière
protectrice,unebougie dontlafragile et tremblotante

16MARCELBARAFFE

flamme avait pour lourde tâche de neutraliser les forces
obscures. Les planches clouées àlahâte
étaientdisjointes.Une odeurde papier brûlé flottaitdanslapièce.
«On l’enterre demain.On n’attendrapas sept semaines,
commecelase faithabituellement,a-t-elleajouté, je me
suisoccupée detout. »IlasaluéMère,assise dans un
coin d’ombre.Elle n’arien dit.Sonsilence et sonregard
étaient suffisammentéloquents.
Ce matin, onasorti le mortavecprécaution, en
veillantà ce que lespieds soientbien devant.Grande
Sœuradirigé lamanœuvre, orientantelle-même
lecercueil.Puis,Mère etellesontmontéesdansleurpalanquin
etlecortèges’estmisenbranle.
Il marcheàquelquespasderrière lecatafalque,àlaplace
réservéeaufils.Ilarevêtu,selonuneautrerègleàlaquelle
aucun héritierne peut sesoustraire, devieux vêtementsqui
lui donnent unaspectencore plusmisérable quecelui des
pauvreshèresqui lesuiventoule devancent.Ils’appuie
surla canne de deuil etavance, doscourbé, pourmieux
exprimerladouleurdufilséploré.C’estainsi depuis toujours
et untémoin, fût-il le meilleurobservateur,auraitétébien
incapable de décelerlapartdes sentimentsfeintsou sincères
secrétésdanslesillage immédiatdesdéfunts.Il joue le jeu
sansessayerdes’y soustraire.Detempsentemps,cependant,
profitantd’unecourbe duchemin, iltourne latête etil jette
uncoup d’œil encontrebas versle palanquin deGrande
Sœur.Ilcroisesonregard par une fente du rideaumal
attaché etil n’ylitpasd’autres sentimentsqueceuxqu’il
ressentlui-même.Toutàl’heure, quandtout seraterminé,
il lui parlera.Il fautqu’il lui parle.Surtoutaprèsce quivient
de lui êtrerévélé.

Leshésitationsduchemin montantont transformé la

BRUME DESANG17

belle ligne droite dudépart en une suite de courbes
molles.Elle peut voirainsi par un trou du voile
l’ensemble ducortège.Le groupe de têtebavarde et semble
même sechamailler.Un second virage lui laisse entrevoir
le sommet ducatafalque.Le dais, enfoncé par le poids de
lapluie s’estcreuséet oscille dangereusement de droiteà
gauche.Le drap mortuaire, sous lesassauts du vent s’est
déchiré, livrantainsilecercueilàla colère des
intempéries.ElleaperçoitPetitFrère maintenant.PetitFrère,
c’estcommecelaqu’elleapris l’habitude de l’appeler.En
représailles, il n’arien trouvéde mieux que de l’appeler
GrandeSœur.C’est gentil,c’estbien peu original mais
c’était surtoutpouréchapperaux surnoms quePère leur
avaitdonnés unjour.Il marche, têtebaissée, mimant
avecperfection ladouleurdufils toutenappréciantcette
attitude qui lui permetde mieux repérerles traîtrises
duchemin défoncé parendroits.Luiaussi profite des
caprices sinueuxdu trajetpourjeter uncoup d’œilsur
lecortège.Iltourne latête detempsentemps.Voilà,
c’estce qu’ilvientde faire, enregardantdans
sadirection.Il fait troispas, laregarde encore.Ce n’estpas un
hasard.Elle leconnaît.Ilaquelquechoseàlui dire.Un
arbuste puis un nouveau virage le lui fontperdre devue.
Maisellesaitqu’àlaprochaine occasion, il lui lancera à
nouveaule mêmeregard.Letohu-bohumusical, le froid
de plusen plusagressif, letangage, leroulisetpourtant,
curieusement, elle estentrain desouhaiterque lecortège
n’arrive jamaisaucimetière.

Lecortègearalenti.Lecimetière estproche etilspeuvent
apercevoir,boursouflureauflancd’une petitecolline, le
tumulusoù seradéposé dansquelquesinstantslecorpsde
Père.Un endroitfavorableàn’en pasdouterautantque

18MARCELBARAFFE

peuvent l’être ceux où sontérigés les tombeaux voisins,
des monuments d’une grande simplicité,sansfioritures,
sans ornements mais qui, confrontésdésormais àla butte
paternelle, semblent s’être parés de l’apparence fastueuse
des grands mausolées.Etce nesontpaslesquelquespieds
d’anémonesplantéesparMère,une des raresplantesà
fleurirjusqu’àlami-automne, quichangerontleschoses.
Lesdernierséclaireursles saluentd’un geste mécanique.
Lesfossoyeurs sontprêtsàse mettreàl’ouvrage.Petit
Frèreregardeune dernière foislecercueil.Lesplanches
ontencorebougé etlesfissuresdetoutàl’heuresont
devenuesdesfentesparlesquelleson pourraitpasser
lebras.Il était tempsqu’ilsarrivent.On dépose encore
dansletrouquelquesobjets,siège encarton,ustensiles
decuisine en ferblanterie, desbaguettes,uncure-dent,
quelquespiècesde papierd’argent.On n’irapasjusqu’au
sacrifice d’uncoqblanc, jugétropcherpar sasœur,
laissantainsiunsursis,unechance de fréquenter un peuplus
longtempsle monde des vivants,àunvolatileanonyme
d’unebasse-courde laville.
Maintenant vas’accomplirl’ultime phase du rite,
laplusagréablecertainementpour touslesfigurants
ayant renforcé parleurprésence les rangsclairsemés
de leur trio familial.Avantderetourneràla boue des
chemins,auxhuttesbranlantesdesquartiersdélabrés, ils
dégusterontleurpartdu repasfunéraireamené jusqu’au
lieud’inhumation pard’autresporteurs,cuisinierset
cuisinièresde fortuneaccrochésàlaqueue ducortège,
maisàrespectable distance,comme lesontauxarmées
encampagne les troupesd’intendance.
Voilà c’estfini.Pèreaeu son enterrement.Lesderniers
participantsontdéfinitivementquitté leslieux,sansoublier
d’emporterdespartsd’aliments soigneusementenveloppés

BRUME DESANG19

dans des morceaux de chiffon. Une fois distribués, ils
rempliront de faméliques estomacs, offrant ainsi à leur progéniture
le luxe de quelques jours de plus à vivre.
Il resteàpartager entre eux, membres de lafamille
abandonnés sur le terrain, unbol de riz,
quelquesboulettes de porcdéjàdesséchéeset une oudeuxfeuilles
d’épinardsd’eau.Unebouteille devin pleine d’unalcool
faitde différentescéréalesaété étonnammentoubliée.Ils
n’y toucherontpas, non pasqu’ilsoitmauvais, maispar
répugnance.Ilsn’ontpasoublié le mort.
Ils s’installentàquelquespasde latombe
etcommencentàgrignoter sans trop d’appétit.Lesilence estpesant
etn’est troublé que parlebruitde leursmâchoires.Mais
il ne durerapas.Iladeschosesàdireà GrandeSœur.
Elle leregarde etadeviné qu’ilvaparler.Il parle:
«Pèreaeu son enterrement.Tudoisêtresatisfaite.
—Autantquetoi-mêmetupeuxl’être.C’estquand
mêmetoi le filsde lamaison.
—Biensûretjetesuis reconnaissantdet’êtrechargée
desfunérailles.Entièrement, faut-ilajouterpuisqueavec
monabsence je n’ai paspu t’être d’un grandsecours.
Quand jesuisarrivé hier, je n’avaisplusqu’àmerecueillir
devantlecercueil dePère.
—Jetenaisà ce quetout se passesuivantles règles
età ce quePèreait un enterrementdigne dece nom.Il
estdommage quetu soisarrivétroptard etquetun’aies
paspulevoir une dernière fois.Àproposcomment
s’estpassétonvoyage ?J’espère quetu reviensavecde
bonnesnouvellesconcernantnosaffairesqui, il fautbien
l’avouer,sontauplusmal. »
Ila comprisqu’elle essayaitde détournerla
conversation.Pourelle, l’enterrementdePère était un épisode
achevé etelleconsidéraitqu’il nevalaitpluslapeine d’en

20MARCELBARAFFE

parler. Leurs affaires! bien sûr qu’ellesétaient mal en
point, surtout après ce harassant et coûteux voyage qui
n’avait servi à rien, mais il serait temps d’en parler plus
tard. Pour le moment, il avait une autreidée entête etil
allaitfalloirqu’il lui en fasse part.
«Unetellecérémoniet’a, j’ensuis
sûr,coûtébeaucoup d’argent,tous cesgens,ce…(ilallaitdirece faste,
maisils’est rendu compte quece n’étaitpasle motqui
convenait) …cérémonial.Ila bien fallupayer toutcela.
Jesaisquetues une femme deressources,tul’asdéjà
prouvé.
—J’aivendu une peinturesur soie,unrouleauque
Père nousavaitfaitparvenir, ilya bien longtemps, etque
Mèreavaitcaché.Excursion printanière,une œuvre du
débutde ladynastie que l’empereurluiavaitofferte. »
Il l’a arrêtéeavantqu’elle nese lance dans une
description de lapeinturesuivie deremarques surl’arten
général:
«Tun’aspasdûentirerbeaucoupsi…
—Si ontientcompte de laqualité desgensqui ont
bienvoulu se joindreànous. »
Ilavu sesjoues seteinterlégèrementderouge,
mouvementde gêne ?certainementpas, il la connaît tropbien.
D’humeuralors? plutôt, etmême d’exaspération.Il ne lâche
cependantpasprise.Il luitendsadernièreboulette de porc,
qu’ellerepousse.Une petite pluie fine etfroides’est remise
àtomber tendant unvoileautourd’euxeteffaçantles uns
aprèslesautreslesmonumentslespluséloignés.Il fallait
abrégercarilsn’allaientpas tarderà battre enretraite:
«Écoute-moi !Tuaseu raison pourlesfunéraillesetje
t’approuve entièrement.Nousne pouvionspasabandonner
lecercueil dePèreaumilieud’unchampcomme le fontla
plupartdesmisérablesdépourvusde moyens.Je me fiche

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