Brunehilde

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Au printemps 566, une jeune Wisigothe, Brunehilde, quitte Tolède et son pays natal, l'Espagne. Elle part rejoindre son mari, le roi Franc Sighebert, petit-fils de Clovis. Elle ne le connaît pas. Il règne sur une contrée lointaine, traversée par le Rhin, là-bas, vers le nord..

Publié le : mardi 1 avril 2003
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EAN13 : 9782296319905
Nombre de pages : 262
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Claude BEGAT

BRUNEHILDE
REINE TRAHIE

L'HARMATTAN

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE
L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Q L'Harmattan, ISBN:

2003 2-7475-4306-4

Ce que je m'emploie à montrer n'est pas le réellement vécu. Inaccessible. Ce sont des reflets, ce que reflètent des témoignages écrits. Je me fie à ce qu'ils disent. Qu'ils parlent vrai, qu'ils parlent faux, là n'est pas ce qui m'importe. L'important pour moi est l'image qu'ils procurent d'une femme et, par elle, des femmes en général, l'image que l'auteur du texte se faisait d'elles et qu'il voulait livrer à ceux qui l'ont écouté. Georges Duby Introduction de « Dames du XIIè siècle»

A celles de ma famille, Josette, Emmanuelle, Lucile, Anne- Marie, Denise, Dominique, Catherine, Véronique, Florence, et aux autres, connues ou inconnues...

Prologue

La tension est perceptible dans la pièce du Palais de Tolède où la mère et ses deux filles sont penchées sur leur ouvrage. L'aînée a vingt ans, la cadette dix neuf. En temps ordinaire, elles font aller allègrement leur langue, racontant les potins entendus ici et là, se moquant de tel ou telle, médisant des uns et des autres, ou bien récriminant contre une situation qu'elles n'apprécient pas. Comme elles ne sont pas compassées, elles associent volontiers à leurs bavardages les servantes qui les aident dans leurs travaux. En cet après-midi de mars 566, elles se taisent et les domestiques respectent leur silence, prenant soin de ne pas faire de bruit avec les objets qu'elles manipulent. Plus souvent qu'elles ne le voudraient sans doute, mère et filles, sans cesser de pousser l'aiguille, lancent de rapides coups d'œil en direction de l'épais rideau qui les sépare de la salle attenante, dans laquelle sont figés au garde-à-vous les soldats du roi chargés de leur protection. C'est qu'aujourd'hui tout le Palais attend un événement considérable, qui s'apprête à changer la vie de l'aînée des jeunes filles. - Ils arrivent! Ils arrivent!

On entend une cavalcade et le rideau est violemment écarté, révélant une jeune femme haletante, la main comprimant sa poitrine, pour retrouver une respiration normale. - Notre glorieux roi s'est porté à leur rencontre, ô sublime reine, dit la camériste, toujours essoufllée, en pliant genou devant la mère. Ils sont maintenant dans la cité et se dirigent vers le Palais. - Comment sont-ils? demande la cadette, l'œil avide. - Brunehilde! s'exclame la mère, sur un ton de reproche. - Excuse-moi, mère, fait la jeune fille, en baissant la tête. - C'est moi qui pose cette question, pertinente au demeurant, dit la mère. - Je ne sais, sublime reine, car dès que j'ai vu leur convoi, je me suis hâtée pour vous annoncer la nouvelle! L'aînée se lève et se jette contre sa mère, en pleurant. - Je ne veux pas te quitter, maman! Je refuse de partir avec ce barbare, qui exige que je devienne catholique! - C'est pour être reine! lâche Brunehilde, en secouant la tête d'un air agacé. - Je ne veux pas être reine! geint l'aînée. Je veux rester ici, avec maman. La reine caresse les cheveux de la jeune fille qui cache son visage contre elle. - Je te comprends, Galswinthe, murmure-t-eIle à l'oreille de sa fille. Mais c'est la volonté du roi, ton père.
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Elle continue de lisser les tresses blondes d'un geste tendre et parle doucement. - On dit que ce roi Franc n'est pas un barbare comme les autres. Certes, il est catholique mais c'est un chrétien et il désire sincèrement prendre femme à notre Cour. Il l'a écrit au roi qui en a été fort honoré car le roi des Francs est puissant. Notre alliance avec lui garantira la paix pour notre peuple. La jeune fille se tasse sur elle-même, sans répondre. Elle sait que les obligations diplomatiques s'imposeront. Les contraintes de son état l'emporteront sur son refus de quitter sa mère. Ah, si elle avait été la cadette, elle n'en serait pas là ! Elle ne se doute pas que sa cadette, justement, l'envie. « Que ma sœur est sotte de faire toutes ces simagrées! » se dit-elle, en regardant avec dédain la jeune fille écroulée aux pieds de leur mère. «Si c'était moi qu'on était venu chercher, je serais tout sourire» . Dans la grande salle du Palais, celle des réceptions officielles, où d'immenses tapisseries brodées d'or et d'argent couvrent les murs, sont réunis la délégation des Francs et Athanagilde, le roi des Wisigoths d'Espagne, entouré de son état-major, de ses soldats les plus fidèles - ses leudes -, des notables de la cité, et, un peu à l'écart, de la reine et ses filles. Tous ont enfilé leurs vêtements de cérémonie, chargés d'or et de pierreries. C'est qu'il s'agit de procéder officiellement aux épousailles entre l'ambassadeur agissant au nom du roi des Francs Sighebert et la princesse Galswinthe. Au milieu de la salle, illuminé Il

par un rayon de soleil qui vient d'une fenêtre haute, sur un présentoir en ivoire ouvragé, l'anneau d'or que l'ambassadeur passera au quatrième doigt de la main gauche de la princesse repose sur un coussin de soie brodé d'or. Le roi considère fièrement ses hôtes. Comme les Francs sont venus nombreux! C'est le signe de l'importance qu'ils reconnaissent à l'alliance avec le roi des Wisigoths! Athanagilde réprime un sourire. Qui aurait crû qu'un simple général qui avait gagné son trône sur le champ de bataille douze ans auparavant serait un jour sollicité pour un mariage avec l'un des rois les plus puissants qui soient...! Quelques mois plus tôt, Sighebert, petit-fils du terrible Clovis, lui avait écrit pour lui demander la main de sa fille. Des ambassadeurs avaient été désignés et les négociations avaient aussitôt commencé. Un nommé Gôtiko avait conduit la délégation tranque. C'était un gaillard d'âge mur, le port noble, un visage énergique, un homme de parole. Son propre représentant avait été Sighila, son leude le plus important, un ami d'enfance, de toute confiance. Les discussions entre les deux légats n'avaient pas été trop difficiles. Les deux hommes s'étaient tout de suite entendus, d'autant que le Franc avait à peine contesté avant d'accepter un compromis sur la somme réclamée pour obtenir la princesse Wisigothe. En plus, il avait assuré que le « don du matin », cette récompense attribuée à la virginité de l'épouse, constatée au moment de la nuit de noces, consisterait en dix villas parmi les plus rémunératrices du royaume. La princesse serait donc 12

à l'abri du besoin! Mais un point avait failli faire échouer l'entreprise: la religion de la future reine des Francs. Sighebert exigeait que sa femme rot catholique, comme lui. Or, chez les Wisigoths, on est arien, depuis la conversion au christianisme. Il était donc nécessaire que Galswinthe abjurât sa religion au profit de l'autre. La jeune fille s'y refusa. Elle restait fidèle à l'enseignement du moine Arius, qui nie la Sainte Trinité des catholiques. Pour les ariens, Jésus n'est pas le Fils de Dieu. La question de la divinité du Christ sépare radicalement les deux conceptions du christianisme depuis plus de deux siècles. Il fallait trancher. Tout en partageant la conviction de sa fille, Athanagilde était attiré par une alliance avec le roi des Francs. Il avait donc décidé que Galswinthe devait se soumettre. Mais il n'était pas certain que sa fille accepterait, comme il en avait été convenu entre les délégations, d'être baptisée catholique en arrivant dans la capitale du royaume de Sighebert, la cité de Metz. Il se rassurait en pensant que, là-bas, il ne serait plus responsable... Le roi jette un coup d'œil circulaire sur l'assemblée. Tout le monde est prêt. Il fait un signe au maître de cérémonie qui incline la tête, se dirige vers le centre de la salle et annonce d'une voix forte: - La princesse Galswinthe! Tous les yeux se portent vers l'endroit où se tiennent la reine et ses filles. Galswinthe se lève, après un geste autoritaire de sa mère, et s'avance sur le devant. On a revêtu la jeune fille de sa robe d'apparat, on l'a couverte d'or et de pierreries, avec diadème, colliers, bracelets, ceinture, qui étincellent 13

sous les torches. Mais on ne peut pas cacher que son fin visage est gâté par un nez proéminent, des yeux écartés et globuleux, à la pupille d'un bleu délavé, qui lui donnent un air peu séduisant. Un murmure parcourt la délégation franque. Athanagilde en saisit vite le sens. Il ne peut s'empêcher de glisser un regard vers son autre fille, Brunehilde, qui, heureusement, est dans l'ombre. Sinon...

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Chapitre 1

Le convoi qui quitte Tolède emporte une jeune fille au corps à la fois élancé, souple et solide, de formes harmonieuses, la chevelure en longues tresses dorées, le nez droit, les pommettes hautes, la bouche charnue s'ouvrant en sourire lumineux, les yeux étirés, de couleur eau de lac transparente, émeraude sombre au moment des tempêtes de l'âme, claire le calme revenu. Elle n'a pas un regard pour la cité qu'elle ne reverra sans doute jamais. Ce n'est pas qu'elle est indifférente à ceux qu'elle aime et qu'elle laisse derrière elle, certes pas, mais il n'est pas de bon ton qu'une reine se laisse aller à des sentiments qui relèvent du commun. Encore étonnée de son destin, elle se remémore l'extraordinaire renversement de situation qui s'est produit lors de la présentation de la princesse royale aux ambassadeurs Francs. Elle voit encore l' œil surpris et déconfit de leur légat principal, Gôtiko, lorsqu'il avait découvert la pauvre Galswinthe, empêtrée dans une robe qui la déguisait plutôt que la mettre en valeur, le visage encore gonflé des larmes qu'elle n'avait cessé de verser depuis la veille. La mine des autres, venus de loin pour ramener une reine à leur roi, avait montré un tel désappointement qu'elle s'était sentie humiliée pour

sa sœur. Le murmure qui avait suivi la mise en lumière de Galswinthe avait renforcé sa conviction que ces gens partageaient la déception du légat principal. Celui-ci avait mandé Sighila, le compagnon le plus proche de son père, qui avait mené les discussions pour le compte de son roi. Les deux hommes s'étaient entretenus à voix basse, dans un silence minéral, tandis que la malheureuse Galswinthe, immobile au milieu de la salle, pleurait, sans bruit. Sighila s'était dirigé vers le roi Athanagilde et lui avait soufflé quelque chose à l'oreille. Le roi avait paru surpris, puis, après quelques secondes d'hésitation, avait fait signe au maître de cérémonie de s'approcher. L'homme avait écouté, tête baissée, ce que le roi lui murmurait. Ensuite, il avait marché vers l'endroit où elle-même se tenait, à côté de sa mère. Parvenu à quelques pas, il avait proclamé, la main sur le coeur : - Je prie la noble assemblée de bien vouloir excuser mon erreur. La princesse Galswinthe ne souhaitant pas quitter la Cour de Tolède, c'est la princesse Brunehilde qui épousera le glorieux roi Sighebert ! A l'énoncé inattendu de son nom, Brunehilde s'était raidie pour ne pas chanceler. Son cœur avait suspendu ses battements un instant. Elle avait retenu un cri de joie: elle avait tant eu envie d'être à la place de sa sœur...! Elle s'était levée d'un coup de rein, avait rejoint Galswinthe et avait plié genou devant l'assemblée. Le bruissement de gorges qui avait accueilli son approche avait été favorable, elle en était certaine. D'ailleurs, plus personne ne s'était préoccupé de Galswinthe, qui s'était enfuie dans sa 16

chambre, où, après la cérémonie, Brunehilde l'avait rejointe. - Je suis humiliée, mais je suis contente qu'ils t'aient préférée! Je resterai ainsi avec maman ! Ce n'est pas moi qui serai contrainte de devenir catholique! avait hoqueté Galswinthe lorsque Brunehilde l'avait serrée contre elle. Son père avait entretenu Brunehilde en privé quelques heures plus tard, pour lui expliquer ce qui s'était passé. « Le légat Franc t'avait vue lors de sa première visite. Il croyait que tu étais Galswinthe. Il y a eu confusion de noms» avait-il dit, l'air embarrassé. Elle avait à peine écouté. Que lui importait, elle avait été épousée par le représentant du roi des Francs, elle était reine! - Il faudra que tu embrasses la religion de ton mari, avait ajouté le roi, la mine inquiète. - Puisque telle est la volonté de Dieu! avait-elle répondu, avec un geste de soumission. Le roi avait paru soulagé. Au fond, elle ne voyait aucun inconvénient à devenir catholique. Les vieilles histoires entre ariens et catholiques ne l'intéressaient pas. L'essentiel était Dieu, dont elle espérait qu'Il la protégerait contre les Mauvais Esprits. Maintenant qu'on est parti, elle se tient droite, dans la voiture qui s'éloigne lentement des murailles de Tolède. Elle sait qu'un long voyage la sépare de la cité dans laquelle elle rencontrera son mari. Et c'est vers cet homme que vont dorénavant ses pensées... Elle commence par interroger Sighila, qui l'accompagne et qui dirige le convoi, entouré de trois 17

mille soldats. Le roi lui a confié sa fille, afin qu'il la protège et prenne soin de ses intérêts, dans un pays dont on ignore à peu près tout. Brunehilde apprécie ce compagnon de son père, qui s'est toujours montré attentionné pour elle. - Le roi Sighebert est de belle taille et a bonne figure, lui répond-il. Il est puissant puisqu'il possède la plus grande partie du royaume des Francs. - Il n'y a donc pas qu'un roi des Francs? s'étonne-telle. - Le père du roi Sighebert s'appelait Clotaire, explique Sighila. Il possédait l'ancienne Gaule et des pays au delà du Rhin. Selon la loi des Francs, cet immense territoire a été partagé à sa mort entre ses quatre fils. Depuis cinq ans, Sighebert est le roi de la partie située au levant. Sa capitale est Metz, vers laquelle nous allons. Pour se rendre dans cette cité, la route est longue et fastidieuse. Elle le sait et promet de se montrer patiente et raisonnable... Heureusement, à Narbonne, elle est accueillie par son oncle, chargé de défendre la région. Une soirée de chants et de danses la distrait et rompt la monotonie du voyage. A Nîmes et en Arles, elle contemple les monuments romains, nombreux et en bon état. Ses ancêtres barbares n'ont pas tout détruit... Nîmes est la dernière cité sous administration wisigothe. Arles l'avait été mais appartenait désormais au roi Gontran, frère de son mari. En entrant dans le Palais où ils passeront la nuit, Sighila lui dit, avec un petit sourire de connivence.
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- Tu te souviens que la cité a été capitale impériale,
au temps où les Romains possédaient un empire qui allait jusqu'au fleuve Rhin et au delà des mers. Elle acquiesce. Elle connaît bien l'histoire de l'empire romain, qui la fascine. Elle aurait aimé vivre à cette époque et être en passe de devenir Impératrice... On atteint Avignon, qui est la première cité du royaume de son mari. Mais on le quitte bientôt, car le découpage est ainsi fait qu'on doit emprunter maintenant les routes traversant le royaume de Gontran. Les cités se succèdent, en une sorte de litanie lassante. Ce sont Orange, Valence, Vienne, Mâcon, Chalon, Dijon, Langres. Malgré ses efforts, Brunehilde s'impatiente. Elle n'a pas l'habitude d'être traînée en voiture, comme un paquet, et d'être dissimulée au peuple. Elle a dix neuf ans, elle se sait belle, pourquoi rester confinée dans un chariot qui la secoue sans cesse? Elle voudrait monter à cheval, ainsi qu'elle le faisait à Tolède, se tenir aux côtés de Sighila et Gôtiko, qui s'en vont parfois galoper en avant. Mais les deux ambassadeurs lui refusent ce plaisir: une reine qui n'est pas dans son royaume ne se montre pas, encore moins à cheval, sa dignité commande qu'elle demeure en équipage, cachée, expliquent-ils. Brunehilde bougonne mais renonce à gambader... Elle passe pourtant en cachette le nez hors de la voiture, afin de contempler le paysage et voir les habitants. On arrive enfin sur le territoire du roi Sighebert. Là, l'étiquette s'assouplit. On l'autorise à apparaItre devant les populations. A Toul, première cité d'importance, on l'y encourage. On la fait monter dans une tour installée sur la place 19

principale et recouverte de plaques d'argent étincelantes. Habillée de pourpre, couleur de son rang, ses cheveux couronnés d'un diadème, elle reçoit l'ovation de la foule. Elle la salue, avec un sourire qui lui vient du cœur. Le lendemain, alors qu'on approche de Metz, une nouvelle court le convoi: le roi Sighebert galope vers son épouse! Brunehilde se livre avec impatience et appréhension à ses caméristes, qui l'apprêtent du mieux qu'elles peuvent, compte tenu des conditions difficiles du voyage. Enfin, le roi est là! Il descend de cheval et se précipite vers Brunehilde, mettant genou à terre devant elle. Elle est tout émue de remarquer le beau visage carré, à l'air décidé, les yeux bleus comme le ciel d'Espagne, le sourire large, les dents saines, la chevelure blonde en drapé de soleil, largement étalée sur les épaules. Sa première impression est satisfaisante, se dit-elle, tandis qu'il lui dit quelques mots de bienvenue, d'une voix posée et harmonieuse. Il lui donne rendez-vous pour le banquet, se détourne et saute sur son cheval. Elle le regarde partir avec le sentiment qu'elle devrait avoir un bon mari... A peine installée dans ses appartements, les coffres contenant affaires et trésors personnels pas encore complètement vidés, elle doit rencontrer l'évêque de Metz. Le prélat lui rappelle, avec des propos enveloppés, que dans le royaume des rois Francs, on rend grâce à la Sainte Trinité et on refuse les croyances hérétiques du renégat Arius. Elle sent que 20

le brave homme est mal à l'aise avec elle mais déterminé dans ses certitudes. Brunehilde n'a aucune envie de se créer un ennemi en la personne de ce personnage religieux important. Elle le rassure sur son état d'esprit et lui récite le Credo, qu'elle a appris pendant les heures fastidieuses du voyage. - Je suis prête à abjurer l'hérésie arienne, affirme-telle, pour montrer sa bonne volonté. L'évêque la bénit, visiblement soulagé. Quelques jours plus tard, Brunehilde est baptisée selon le rite catholique. Une grande cérémonie se déroule dans la cathédrale de Metz, en présence du roi et d'une foule qui l'observe avec curiosité. « Dorénavant, je suis catholique, se dit-elle, quand elle rentre au Palais. J'espère que je n'aurai pas à regretter mon abjuration... » Le jour des noces arrive enfin. Brunehilde a su que le roi Sighebert voulait qu'elles fussent somptueuses. Elle a donc décidé que sa robe et ses atours réuniraient toutes les richesses de son trésor personnel. Sa cyclade est brodée de fils d'or et cousue de joyaux, la ceinture est rehaussée de topazes et fermée par une boucle de chrysolite à ardillon d'or. Sur son vêtement, est jeté un surtout de lin teinté de pourpre qui s'accorde avec le diadème incrusté d'aigues-marines et de claires émeraudes enserrant sa tête sur plusieurs rangs. Ses cheveux sont enlacés par un bandeau violet aux teintes d'améthystes qui retombe souplement sur le col orné de perles. Un collier de sardoines aux reflets pourprés brille à son cou. Un bracelet de calcédoines 21

mêlées de jaspes enlumine son poignet droit et une lourde hyacinthe éclaire sa main. Elle est ravie de se sentir belle et fredonne une chanson de son pays. Des envoyés du roi viennent la chercher et elle voit avec plaisir qu'ils ne sont pas insensibles à son apparence. On la prie de monter en voiture aux armes du roi et, en début d'un cortège dont elle ne voit pas la fin, elle emprunte les rues de la cité. Partout, étendards et bannières sont accrochés ou flottent au dessus de sa tête. Sa progression est saluée par des milliers de bras et de mains qui s'agitent au ras de son visage tandis que des cris l'acclament ou lui souhaitent bonheur et longue vie. Elle répond en secouant les doigts tant qu'elle peut, sans cesser de sourire. Mon Dieu, que ce peuple est bon! se dit-elle. Je veux être pour lui une reine digne de sa confiance! De retour au Palais, accompagnée par plusieurs hommes du roi, elle gagne la grande salle, garnie d'une forêt de tables où s'installent les mille cinq cents invités. On lui a dit que ces personnes viennent de tous les horizons du royaume, du chef de tribu alaman le plus rustre au descendant des familles sénatoriales les plus raffinées. Ils se préparent à banqueter et ce n'est pas ce que Brunehilde préfère dans ses noces. Elle est plutôt intriguée par la suite, c'est-à-dire la première nuit avec son mari... Mais, pour l'heure, il faut manger et boire. Le roi arrive, annoncé par des trompettes, et commande d'un geste que commencent les festivités. Elle l'a entrevu dans le cortège car il était devant, à cheval, de nombreux cavaliers le séparant d'elle. Elle entendait les hommages de la foule, qui précédaient ceux qu'elle 22

recevait. Lui aussi a revêtu un somptueux costume et elle frissonne de constater qu'il est vraiment bel homme. Sa première impression est confirmée et elle s'en réjouit. Pourvu que cette nuit... Elle a soudain conscience qu'on la regarde et elle salue le roi, qui s'assied, imité par toute l'assemblée, dans un grand remuement de tabourets. Après les rituels de rinçage de doigts, les serviteurs apportent les premiers plats. Et une colossale mangeaille s'amoncelle peu à peu sur les tables, poissons et viandes de tout genre, en énormes quantités. Tout le monde se met à bâfrer avec enthousiasme, levant allègrement coupes et cornes débordant de vin ou de bière, dans un joyeux tintamarre... Fréquemment, un des gaillards qui côtoie le roi se lève et crie, en brandissant une corne: « Santé à notre roi et à sa jeune épousée! » Il faut avaler un peu de ce vin qu'elle n'apprécie pas mais elle se force, pour qu'on ne se moque pas. Bientôt, heureusement, des iangalôns, ces amuseurs publics, apparaissent et ils lancent leurs plaisanteries, déclenchant les rires. Puis on se met à chanter. Des musiciens sont arrivés et des couplets sont entonnés. Ils racontent l'histoire des Francs. Elle écoute attentivement le récit des exploits des grands anciens et se promet d'en apprendre plus sur la famille de son mari. Soudain, un homme entre et un silence respectueux s'établit peu à peu. C'est le poète Fortunat, très célèbre, qui s'incline devant elle. Elle ne s'attendait pas à un tel honneur. « 0 vierge que ton époux adore! Tu es plus brillante et plus radieuse que la lampe éthérée! commence à chanter le poète. Le feu des pierreries cède à l'éclat de ton 23

visage! La blancheur du lait et le rouge le plus vif sont les couleurs de ton teint! Les lis mêlés aux roses, la pourpre tissée avec l'or, n'offrent rien qui leur soit comparable et se retirent du combat! Le saphir, le diamant, le cristal, l'émeraude et le jaspe sont vaincus: l'Espagne a mis au monde une pierre nouvelle!» Elle est comme étourdie par les compliments qui continuent de se déverser de la bouche fleurie. On applaudit vigoureusement quand le poète termine sur une comparaison merveilleuse, faisant d'elle l'incarnation de Vénus soi-même... ! Puis des jeunes filles entrent, se tenant par la main, et dansent en chantant d'autres paroles flatteuses écrites par Fortunat. Après cette débauche de mots délicieux, Sighebert se lève, plutôt lourdement, imité par ses leudes les plus proches. C'est le signe qu'il est temps de quitter la table pour d'autres plaisirs... Brunehilde appréhende un peu ce moment où elle se retrouvera seule avec l'homme qui est son mari mais qui a beaucoup bu, lui semble-t-il. Le lendemain, elle est souriante. L'accord avec Sighebert a été parfait. L'homme de trente ans n'était pas ivre et a sans doute l'habitude des femmes car il a su la séduire avec habileté. Lui-même doit être content puisque, devant ses leudes rassemblés, il saisit aimablement la main de son épouse, baise l'anneau d'or qu'elle porte au quatrième doigt, à gauche, et jette sur elle un brin de paille, en énonçant la qualité des dix villas qui la récompensent de sa virginité. C'est le fameux« don du matin» qui fait de Brunehilde la plus grande propriétaire du royaume 24

après le roi. Elle n'a aucune idée, évidemment, des lieux où se situent ces domaines. Elle sait seulement qu'ils sont immenses et qu'ils constitueront pour elle un revenu important. Dès qu'elle le pourra, elle se promet de s'y rendre et de les inspecter soigneusement...

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Chapitre 2

- Ils arrivent!

Ils arrivent! Brunehilde sursaute. Elle somnolait, fatiguée par le début de sa grossesse. Elle a cru entendre la camériste qui avait crié, trois mois auparavant, dans le Palais de Tolède, pour annoncer l'arrivée des Francs... Quatre de ses femmes entrent comme des folles dans sa chambre. - Les Huns! s'exclame Edelbinc, sa première camériste, qui gouverne sa maisonnée et la sert depuis son enfance. Quoi, les Huns? fait Brunehilde, encore ensommeillée. - Ils arrivent! répète Edelbinc, l'air hagard. Elle a un geste de désespoir, tandis que les autres, plus jeunes, se serrent les unes contre les autres. - On les a vus aux frontières du royaume! halète-telle. Ils ravagent tout sur leur passage, comme autrefois! La panique de ses servantes réveille Brunehilde. Elle sait qui sont les Huns mais s'efforce de conserver son calme. - Que fait le roi? demande-t-elle froidement. - Tout le monde rassemble ses biens, vénérée reine, et s'apprête à fuir ! - Et le roi? insiste Brunehilde.

- Je

ne sais pas, vénérée reine. Les soldats ont été convoqués, je crois. Brunehilde se lève. Elle a un mouvement volontaire. - Allons, rassurez- vous, le roi repoussera ces barbares! dit-elle vigoureusement. Elle l'espère car elle se souvient de la terreur que les Huns ont provoqué sur leur passage. Cent ans après l'époque d'Attila, la réaction de ces femmes montre qu'on les craint encore... A peine ses caméristes l'ont-elles quittée que le roi Sighebert la rejoint. Inquiète, elle l'interroge. Sighebert hausse les épaules. - Ce ne sont pas des Huns, lui explique-t-il. Ce sont des Avars, qui ont quelque ressemblance avec eux mais qui sont moins féroces. Je n'ai aucune appréhension car je les ai déjà battus, il y a quatre ans. Il a un geste fataliste. - Il suffit qu'une rumeur parle de ces Huns pour que le peuple tremble. Il tend le doigt vers le ventre de Brunehilde. - Mon fils sera fier de son père. Je vais écraser ces barbares et leur enlever défmitivement l'envie de nous ennuyer! Pendant plusieurs jours, l'armée du roi se constitue. Brunehilde assiste à ce grand rassemblement de soldats, qui lui rappelle celui qu'elle a vécu lorsqu'elle avait sept ans et que son père, général à l'époque, était parti à la conquête du pouvoir royal. C'est la même émotion devant le chatoiement des couleurs, l'arc-en-ciel des tuniques, le cliquetis des 28

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