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Bubelè

De
130 pages
"Pour échapper à la traque, ma mère m'avait trouvé une cache. 'Je viendrai demain' a-t-elle murmuré avec douceur. Je crie, m'agrippe, prie, supplie, me roule à terre, déteste, regrette, demande pardon, ne ferai plus, qu'est-ce que j'ai fait de mal, pourquoi une telle punition, comment peut-elle ? Elle s'est couchée tendrement avec moi pour une sieste. A mon réveil, elle était partie."
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BUBELÈ
L'ENFANT À L'OMBRE@
L'Harmattan, 2007
5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan @wanadoo.fr
harmattan 1
ISBN: 978-2-296-02891-3
EAN : 9782296028913Adolphe Nysenholc
,
BUBELE
L'ENFANT À L'OMBRE
Roman
L'HarmattanDu même auteur
Essais
Charles Chaplin. L'âge d'or du comique, édition revue,
ColI. L'œuvre et la psyché, L'Harmattan, Paris, 2002.
Charles Chaplin ou la légende des images, Méridiens
Klincksieck, Paris, 1987.
Charlie Chaplin: His Reflection in Modern Times (éd.),
Mouton de Gruyter, Berlin-New York, 1991.
André Delvaux ou le réalisme magique, ColI. 7e Art, Cerf,
Paris, 2006.
Théâtre
Kammerspiel, Ed. Nocturnes, Lauréat des Premières
Nocturnes, 1989.
La Passion du diable, Ed. Lansman, 1995. Prix littéraire du
Parlement de la Communauté française, Prix du public à
Valenciennes.
Survivre ou la mémoire blanche, Ed. de l'Ambedui, 1995.
Prix Musin. (Trad. en néerlandais par Macha Snouckaert, en
anglais par Alan Rossett, en italien par Fabio Regattin, en
allemandpar AlessandraKartheuser).
Les Amants de Thèbes, Prix du texte, Agadir (Maroc), 2002.
Mère de guerre, édition revue, Ed. Lansman, 2006.1.
Tanke et Nunkel
C'est quand « demain» ?
J'ai regardé longtemps par la fenêtre.
J'étais tenu de taire qui j'étais et d'où je venais.
Enfant caché, je cachais quelqu'un en moi. Je ne
pouvais pas me vivre moi-même, car je ne pouvais pas
vivre tout court. Être moi était mortel. Si petit, j'étais
dangereux à ma propre personne, et aux autres.
Je distinguais tout dehors par la baie, mais de
l'extérieur on ne devait pas m'apercevoir à travers le
rideau. J'espérais ne pas être transparent comme la
vitre, on n'avait pas à voir en moi!
Dans la course de relais contre la mort, on m'avait
remis au passage, hors d'haleine, comme un témoin à
porter jusqu'à la victoire. Je commençai moi-même à
parcourir un long marathon sur place, qu'était mon
attente.
Jeune, j'étais seul, comme un vieux. Sans parents.
Pour être son petit homme, à ma mère.
Je n'étais pas autorisé à mettre le nez dehors.
Dans la rue, en pleine lumière, je n'arrivais pas à
empêcher mon ombre de sortir de moi.
Le temps n'avançait pas derrière la croisée.
J'aurais dû comprendre ma mère comme un grand.
Pourquoi y avait-il la guerre pour mes parents et non
pour les gens d'ici? C'est de moi que les miens ne
voulaient plus.
Tanke, ma mère de guerre, était douce, et fortinquiète, comme une personne scrupuleuse. Son nom
était en assonance avec l'allemand Angst. Quant à
Nunkel, son mari, voûté, mais aussi solide qu'un roc, il
m'apprit à prononcer le -un- du sien, « oung », comme
dans bunker.
Je ne pouvais même plus jeter mes cubes dans le
carreau. L'esprit frondeur du shtetl fut jugulé.
Ma mère m'adorait en paroles, mais en actes
paraissait me détester. Ces gens, les Van HeIden, qui ne
m'étaient rien, ne me faisaient pas sentir qu'il y avait
danger, urgence à se défaire de moi.
Nunkel était un héros, ancien combattant de
1418. Il avait fait la guerre comme volontaire, du premier
jour au dernier, sous les ordres du Roi-Soldat, le roi
Albert 1er. On peut revenir de la guerre! Je jouais en
cachette avec ses médailles, entassées pêle-mêle dans
un tiroir. Il ne les portait jamais, ne fréquentait pas le
local de son Amicale.
Au grenier, dans un coin poussiéreux, traînait son
vieux masque à gaz. Je le portai comme un loup. Je me
mis soudain à hurler d'angoisse, je ne pouvais plus
l'enlever. Nunkel plus tendre qu'une nounou me tapota
dans le dos de sa grosse main: « Et bien, camarade! »
En 1918, dès la fin des hostilités, «le onzième
jour du onzième mois à la onzième heure », racontait sa
femme, en introduisant un fil dans le chas d'une
aiguille, c'est à pied que Nunkel revint de l'Yser,
retrouver sa fiancée, Pénélope flamande qui, cousant
blouses après robes, avait éconduit plusieurs
prétendants.
Et la guerre suivante, après la der' des der', quand
Tanke fit front vers son homme pour lui proposer de
garder un enfant, lui qui marquait volontiers son
8désaccord avec elle par ses taquineries, il a répondu à
l'appel sans manifester le moindre sarcasme. Il avait été
ulcéré par la capitulation du souverain, indigne de son
père le Roi-chevalier. À cinquante ans bien sonnés,
Nunkel rempile pour faire de la résistance, sans Ordre
de Léopold, ni trompette. Et Tanke, coiffée d'un toupet,
sera ma mère courage.
Mes parents, lui dit-elle pâle, avaient été déportés
au moment où la situation militaire des Alliés était la
plus désespérée. Mais Nunkel, si sceptique pour ses
contemporains, était confiant. Staline avait déjà fait
reculer, devant Moscou, Hitler, qui s'était enlisé dans la
neige. Je ne comprenais pas les mots. Tanke, qui
recousait un bouton en cuivre frappé d'une ancre,
objectait anxieusement que les Etats-Unis avaient eu
leur flotte anéantie à Pearl Harbour. « Jamais
navigué ». Elle doutait qu'ils aient le temps d'équiper
une armée et de fabriquer le matériel nécessaire à toute
la coalition. Nunkel, qui fumait sa fine pipe en terre
cuite, revenait à la charge. Il laissait entendre avec le
sourire de l'évidence que l'Allemagne pouvait gagner
une guerre, mais pas une guerre mondiale.
Nunkel était un roturier à l'âme noble, souvent un
mot d'esprit à la bouche pour détendre l'atmosphère. Un
démineur. Mais plein d'énergie, il n'avait aucune
ambition. Lorsqu'il m'a recueilli, il subissait un revers
de fortune. Il était éboueur, la semaine; et le week-end,
buveur de bière, pour se rincer intérieurement. Sans
être plein comme une barrique, le poivrot du dimanche
chavirait, chaloupait, mais ne roulait pas dans le
caniveau. Ce portefaix avait-il à porter un destin trop
lourd? Tanke craignait que le brave avec un verre en
trop eût pu me dénoncer à son insu. Mais il ne se
9lamentait pas sur son sort, comme si, à mon contact, il
estimait qu'il y avait pire.
Nunkel, qui était peu expansif, aimait rappeler
que, le premier jour, mes yeux arrivaient à hauteur de la
table de cuisine si je me hissais sur la pointe des pieds.
Je me cognais la tête au coin de ce meuble. Dans les
bras de Tanke, j'avais l'impression d'être consolé d'un
autre mal. Le midi, trêve d'état d'âme, j'avais à vider
mon assiette. Mais je n'avais pas d'appétit, tout
nauséeux, comme si j'avais eu le mal de mer. Nunkel
me remontrait la chance d'avoir quelque chose à me
mettre dans l'estomac.
Il tenait en dérision pas mal de gens, mais ne
haïssait pas les juifs. Je lui étais une occasion de
montrer son calme mépris contre tous ceux qui
croyaient qu'on peut faire la guerre à un enfant. J'étais
aimé par un misanthrope.
Après le repas, j'avais toujours faim de ma mère.
Je me trouvais dans une petite maison ouvrière de
la commune de Ganshoren-si-Haine. En tout, cinq
pièces minuscules tapies sous des tuiles rouges et
blotties derrière des volets verts. Y vivaient serrées
deux familles, en équilibre instable, comme dans
l'habitacle d'une péniche amarrée du canal. Sans oublier
un couple de lapins en cage, et un petit poisson solitaire
non moins vorace dans son bocal. Je me sentais être la
goutte qui eût pu faire déborder le vase. Mais monsieur
et madame Van HeIden veillaient à préserver l'entente.
Et leurs colocataires, Cécile, la sœur, noire comme une
veuve, fort réservée à mon égard, et son discret mari
Emile, plus ouvert, appelés Cil et Mil, respectaient les
règles de vie commune, comme de frapper à la porte
avant d'entrer.
Toute attention bienveillante me rappelait que
10j'étais en résidence surveillée. Les soins dont Tanke me
gratifiait faisaient sentir que ce n'était pas une autre qui
me les prodiguait. Pourquoi m'empêchait-elle de voir
ma mère? Je n'ignorais pas de quoi ils chuchotaient si
bas entre eux.
«Il ne se rend pas compte, disait la sœur qui
rajustait les épingles dans ses cheveux gris. Un enfant
oublie vite.» Je trouvais plus naturel son attitude
sournoisement hostile. Elle estimait que je les mettais
en danger. J'étais un affreux petit moussaillon qui avait
visiblement tiré la plus courte paille. Mil disait que Cil
ne voyait pas la poutre dans son propre œil. Il avait été
un membre actif d'un syndicat dissous. Il me saluait
toujours, le poing levé, comme sur le Potemkine! Je
voyais qu'il n'avait pas de cils.
Tanke était parfois vexée par sa sœur, qui la
jalousait si sèchement. Pas assez orgueilleuse, elle
trouvait que cela ne valait pas la peine de se disputer
pour si peu. Mais il me semblait qu'il eût suffi d'un rien,
pour qu'elle ne voulût plus elle-même de moi.
L'occasion lui en fut donnée plus d'une fois, par mes
problèmes de sommeil.
Je dormais sur un divan rouge, dans une
encoignure de la chambre à coucher de Tanke et
Nunkel. Il faisait si noir, ce soir où ma mère n'est pas
venue. Autour de moi, c'était peut-être son ombre qui
avait envahi toute la chambre pour m'envelopper en
elle. Il y a des enfants qui ne s'endorment jamais avant
que leur mère ne vienne leur dire bonsoir. Je ne
reconnaissais aucun bruit. Cela craquait, là-haut. Il
pleuvait. Tout serait inondé.. La maison quitterait le
quai. Nul ne saura plus où me trouver. On allait
échouer. «... ja ja jamais... » Dans la terreur aveugle
du noir, je me surpris à haïr ma mère, à l'instant où elle
Ilavait peut-être sa dernière pensée pour moi. Tanke
s'effraya devant ma difficulté à respirer. Tout se
bouchait en moi. Mon air vicié ne parvenait plus à
sortir. Il a une crise d'asthme, s'écria-t-elle. Je fus
soulagé peu à peu par d'âcres crachats perlés qui
souillèrent mon traversin.
Nunkel, la nuit, en tontin plein de prévenance, se
levait pour m'aider à viser dans le pot de chambre. Il
concevait sa mission comme un service commandé.
Tanke était une obsessionnelle de la propreté. Le
vendredi, jour de nettoyage, elle brossait à grande eau
le trottoir. Or, un matin, je rêvai que j'étais en
promenade avec elle, près d'un square. Je ne pouvais
plus me retenir. Ma vessie allait éclater. Je me
soulageai contre un arbre. Je me réveillai mouillé,
convaincu que j'étais dans la nature. Tout était si réel, il
n'y avait que l'arbre qui manquait. Je n'osai pas bouger.
C'était plus frais que le soir quand je me glissai entre
les draps. J'allais être jeté à la rue. Cil allait se réjouir.
Je prolongeai la grasse matinée. J'essayais de ne pas
exister. Tanke vint me demander ce que je faisais
encore au lit. J'étais pris. Elle n'était pas une Madame
Lepic, qui récriminait, fulminait, fustigeait. «Tout le
monde n'a pas la chance d'être orphelin », disait Poil de
Carotte, dont la marâtre avait caché le pot, exprès.
Tanke, un peu découragée, me gronda, plus
embarrassée de devoir me morigéner que vraiment
courroucée.
Je l'avais mise à l'épreuve. Comme si mis à la
porte, cela m'eût ramené mes parents. Ils auraient dû
venir me rechercher. Cil ne savait pas combien elle
était mon alliée.
La place publique, où mon besoin s'était fait
12sentir, était dédiée, me dit Tanke, à un poète flamand.
y aboutissait le parc du château Rievieren du comte de
Villegas, avec l'arbre. C'était un endroit inaccessible. Je
ne pouvais que deviner la demeure entourée d'eau, dans
son écrin de verdure. J'avais tourné autour avec une
fébrile appréhension sans arriver à approcher de cette
forteresse. J'entr'aperçus un dernier éclat fauve à ses
fenêtres, avant que la bâtisse ne sombre dans le
couchant. Ce lieu privilégié avait quelque chose de ma
mère, qui me restait aussi dérobée. Et je m'oubliai, si
près d'elle. L'amour interdit. Sur le divan rouge.
« Demain» n'est pas encore arrivé?
J'avais un inquiétant rite d'endormissement. Je
faisais rouler ma tête de gauche à droite sur l'oreiller. Je
m'étourdissais avec des rotations pratiquées selon des
rythmes variés, parfois en crescendo, mollement ou
avec des coups de tête impérieux. Cil avait entendu
parler d'un enfant autiste, à l'Institut du docteur
Decroly, non loin, qui se tapait obstinément le crâne
contre les barreaux de son lit-cage. «Compte les
moutons ». J'avais peur de tomber - comme une pierre
au fond d'une eau dormante - dans un sommeil profond.
Je ne savais pas quelle perte encore pourrait me
réserver le réveil. Mais au bout de la nuit ce serait
peutêtre demain. Je me berçais, jusqu'à m'assommer.
J'avais aussi une peur panique de retrouver mon
cauchemar. Pris dans la malédiction d'une poursuite
oppressante, je lançais trente-six projectiles sur l'être
invisible, ivre de la frayeur qu'il inspirait par ses cils, et
qui terrassé, grinçait de mille pattes, pour renaître,
indestructible, hydre! Je me réveillais extrêmement
tendu, haletant, de cette traque.
13J'en ai vécu un, de ces rêves angoissants, en plein
jour. C'était ma première sortie. Un garnement de nos
voisins avait ouvert le portillon de la clôture. Un
mouton tout bouclé s'échappe de la prairie, et fonce
lourdement vers moi. Si je le compte, je dors. Je me
mis à courir en poussant des cris, il bêlait, donnait des
coups de bélier dans les fesses. Galopin, je trissais,
cavalais. Chaque porte de notre rue que je dévalais à
toutes jambes s'ouvrit à mon passage, jusqu'à la
dernière, où, hors d'haleine, je trébuchai du trottoir.
Étalé de tout mon long, la brebis égarée me flaira. Il
suffisait de s'arrêter. La bête a suivi, plus fidèle que
mon ombre. L'agneau m'épouvanta comme un loup.
Cette poursuite éperdue concrétisa aux yeux de
tous ceux qui auraient pu en saisir le sens la persécution
sourde qui ne cessait de me travailler. J'avais montré
qui j'étais. Plus personne ne pouvait ignorer que j'étais
là. Les Van HeIden n'estimèrent pas devoir m'éloigner
ailleurs dans un endroit plus sûr. Ils maintenaient le
cap.
Depuis, pour m'endormir, je demandais à Tanke
de me raconter sa Légende préférée, celle de Thyl
Ulenspiegel, qu'elle avait jouée dans sa jeunesse.
Tanke et Nunkel, avaient fait du théâtre amateur.
Avant 14-18. Ils se sont rencontrés sur scène. Il était si
amusant avec ses yeux noisette pour elle. Et elle, si
touchante avec son regard gris perle. Approchée par le
Théâtre flamand de Bruxelles, elle a refusé de faire
carrière sur cette scène prestigieuse.
Elle adorait les acteurs, qu'elle allait voir au
cinéma du quartier, à l'ombre de la Basilique en
construction. Alors que Nunkel n'avait jamais vu un
14seul film, Tanke ne manquait pas un programme. Et
elle m'emmenait avec elle. Le cinéma est ma culture. Il
n'y avait pas de livres chez eux. Mais Tanke aimait
pleurer avec de belles histoires. Au cinéma, elle
emportait avec elle plusieurs mouchoirs. Et on laissait
Nunkel bien aise de retrouver son quant-à-soi.
Tanke n'allait seule que pour les films enfants non
admis. Les salles étaient interdites aux Juifs. Mais pour
elle, je n'en étais plus un, je faisais déjà partie de sa
famille. Et l'idée révoltante qu'un Juif n'est jamais un
enfant admis, et que comme enfant il serait même le
premier à devoir disparaître, ne pouvait certainement
pas s'appliquer à moi, « son» fils. Elle pensait qu'on ne
pouvait lui faire de mal. Cette femme ombrageuse
croyait que les méchants reconnaîtraient sa bonté.
Elle s'appelait Catherine, elle riait à l'idée que
cela signifiait « la pure» en grec, comme le lui dit sa
sœur. Les jeunes filles non mariées à vingt-cinq ans
étaient désignées comme des catherinettes. Et Tanke en
fut une. Elle n'avait pas voulu d'un autre que Nunkel,
qui était encore à la guerre. Elle a patienté cinq ans.
« C'est dormir combien de fois? »- « Beaucoup »,
fitelle. « Et beaucoup sans dormir. » Quand il est revenu,
Mil, son ami réformé, lui a dit: «Tu sais, elle t'a
attendu ».
Ce soir, je ne savais plus combien de lunes moi
j'aurais dû compter.
Tanke avait interprété antan Soetkin, la mère de
Thyl. Et Nunkel était Claes, le père. Elle connaissait
encore son rôle par cœur. Le début de l'histoire était si
joyeux, avec la venue au monde de Thyl à la naissance
du jour, et ses héroïques gamineries, malices, niques,
niches et autres proverbiales mystifications.
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